Quatre ans avaient passé. Nélida était entrée au couvent de l'Annonciade pour y faire sa première communion, retardée d'année en année par un état de langueur presque constant, qui avait donné de sérieuses inquiétudes. Elle devait rester dans le pensionnat que dirigeaient les dames de l'Annonciade jusqu'à ce qu'elle e?t accompli ses dix-huit ans; c'était l'age fixé à l'avance pour son mariage. La vicomtesse d'Hespel était complétement sous le joug des idées re?ues dans le monde.
Elle ne voyait dans l'union conjugale qu'un établissement qui donnait aux femmes un rang dans la société; le mariage était à ses yeux une affaire plus ou moins avantageuse, dont les chances ne pouvaient et ne devaient se calculer que la plume à la main, dans une étude de notaire. Pensant, non sans raison, que mademoiselle de la Thieullaye, héritière d'une fortune considérable, serait recherchée par les meilleurs partis aussit?t que l'on annoncerait l'intention de lui donner un époux, elle en avait conclu qu'elle pouvait sans scrupule s'épargner l'embarras de la conduire au bal pendant plusieurs hivers, la vicomtesse préférant, et de beaucoup, y aller encore pour son propre compte. Nélida ignorait ses projets; mais, les e?t-elle connus, elle ne s'en f?t point affectée; elle était d'humeur douce et soumise, accoutumée à un respect instinctif, et n'avait encore jamais songé à se rendre compte ni de ses go?ts ni de ses désirs. Elle entra donc sans répugnance au couvent, et bient?t même, sans oser se l'avouer, s'y trouva plus heureuse qu'elle ne l'avait été dans la maison de sa tante.
Il y a dans la vie des communautés religieuses un charme solennel qui attire et séduit les imaginations vives. Toutes ces existences confondues en une seule existence, cette règle cachée sous laquelle tout ploie, le silence sur toutes les lèvres, l'obéissance, ce silence de la volonté, dans tous les coeurs; de jeunes femmes, enveloppées de deuil, qui chantent d'une voix suave de funèbres cantiques, les sons puissants de l'orgue vibrant sous des mains timides; toutes les sévérités de la religion voilées d'une grace touchante; je ne sais quel mélange inexprimable enfin de joie et de tristesse, d'humilité et d'extase, qui se révèle sur des visages d'une placidité mélancolique, tout cela captive les sens émus et s'empare du coeur comme par surprise. Nélida, plus qu'une autre, devait se laisser pénétrer de cette poésie du clo?tre. Douée d'une organisation exquise, elle avait l'ame croyante, prédisposée aux ardeurs mystiques. La douce enfant que nous avons vue, en un beau jour de juin, aussi blanche que les nénuphars, aussi souple que les roseaux de l'étang d'Hespel, la craintive révoltée qui courait par la campagne avec un gar?on sans peur et sans vergogne, est devenue une jeune fille calme et grave, d'une merveilleuse beauté; mais les roses du printemps ne sont point écloses sur sa joue; le sourire de la confiante jeunesse n'entr'ouvre pas sa lèvre sérieuse; sa démarche est languissante; son accent plein de larmes; sa paupière, lente à se lever, laisse échapper des regards abattus qui semblent, chargés de tristes pressentiments, demander grace au destin; on dirait que toutes ses facultés inclinent vers la douleur.
Devinant avec le coup d'oeil d'une femme et d'une religieuse ce qu'il y avait de susceptibilités délicates dans la frêle créature qui lui était confiée, la supérieure du couvent la prit en quelque sorte sous sa tutelle, et, au lieu de la faire coucher au dortoir, elle lui fit préparer, voisine de la sienne, une cellule qu'on arrangea par ses ordres avec un soin inusité. Le lit en bois d'acajou fut abrité sous des rideaux de mousseline; un morceau de tapisserie, bien étroit et bien mince à la vérité, de peur de scandaliser les soeurs converses peu habituées à voir de pareilles recherches, fut étendu au pied du lit, afin que la jeune fille put s'y agenouiller matin et soir, sans trop sentir le froid contact des dalles; au chevet, la supérieure suspendit elle-même un crucifix d'ivoire d'un travail précieux; vis-à-vis, une Vierge d'après Rapha?l orna la muraille nue; chose inou?e dans la sévérité d'un monastère, la religieuse fit apporter du jardin et placer au-dessous de la sainte image, comme pour la mieux honorer, deux plantes de bruyère blanche, qu'elle ordonna de renouveler aussit?t qu'on les verrait se flétrir. Une table avec un miroir de toilette et deux chaises en bois de figuier complétaient l'ameublement de la cellule; son unique fenêtre ouvrait sur un quinconce de tilleuls, alors en pleine floraison, d'où s'exhalait le plus suave parfum.
En installant Nélida dans ce petit réduit, la supérieure lui remit la clef d'une armoire où se trouvaient réunis une trentaine de volumes qui ne faisaient point partie de la bibliothèque du pensionnat. C'était un trésor secret, un choix trop bien approprié aux dispositions rêveuses de la jeune fille, de ces auteurs plus fervents qu'orthodoxes, plus séduits que convaincus, qui n'ont cherché dans la doctrine que les sucs propres à distiller le miel; qui n'ont vu dans l'évangile que les parfums de Madeleine ou la blonde tête de Jean reposant sur le sein ému du Christ, et qui parlent, imprudents, le langage amolli des tendresses humaines pour exprimer les ardeurs du divin amour qui les consume. Nélida profita avec bonheur de la liberté qu'on lui laissait. L'attrait tout nouveau pour elle de ces livres br?lants, ces voluptés de l'extase et du ravissement en Dieu offertes ainsi tout d'un coup sans préparation, sans contre-poids, à son imagination avide et aux instincts de sa jeunesse qui commen?aient à s'éveiller, causèrent un grand ravage dans son esprit, Les effusions dithyrambiques des Thérèse, des Chantal, des Liguori, dans le sein de l'époux ou de l'ami céleste, firent sur elle l'effet d'une musique enivrante qui plonge l'ame et les sens en des songes délicieux. Bient?t elle s'absorba dans ces lectures au point de prendre en un dégo?t mortel les études de la classe et le caquet des pensionnaires. Elle n'avait pas trouvé d'ailleurs, parmi ces dernières, une seule jeune fille vers laquelle elle se sent?t attirée. La plupart étaient des demoiselles nobles et riches comme elle, mais aussi pleines de morgue, aussi entichées de leur noblesse et de leur fortune qu'elle l'était peu elle-même. Toutes se voyaient au couvent à regret, souhaitaient impatiemment d'en sortir, et ne s'entretenaient, dans leurs épanchements vaniteux, que des somptuosités de la maison paternelle et des plaisirs sans nombre qui les y attendaient.
La supérieure venait presque chaque jour, à l'issue du dernier office, s'asseoir auprès du lit de Nélida déjà couchée, et causait avec elle, tant?t de la première communion qui approchait, tant?t des dangers du monde où la jeune fille allait vivre, tant?t enfin de ses lectures dont elle lui expliquait les symboles et le sens caché à un point de vue d'une rare élévation, avec un don particulier de persuasion et d'éloquence. De jour en jour, la religieuse prenait un intérêt plus vif à son élève qui, de son c?té, s'attachait à elle avec passion. Mère Sainte-élisabeth, c'est ainsi qu'on l'appelait, avait porté dans le monde un nom illustre, et, sous l'humilité de la robe de bure et du bandeau de lin, il était facile de reconna?tre encore en elle cette habitude d'ascendant involontaire que donnent aux femmes une grande naissance et une grande beauté. Elle n'était pourtant plus belle, quoiqu'elle comptat trente ans à peine; elle avait trop souffert. L'ovale de son visage e?t été d'une pureté parfaite, mais le chagrin avait miné ses joues; son nez droit et fier, les contours fins de sa lèvre palie rappelaient les plus nobles formes de la statuaire; mais ses yeux noirs, ardents et secs, étaient très-enfoncés dans leur orbite, et son front était sillonné de rides qui se creusaient d'une manière effrayante au moindre froncement de ses épais sourcils; tout en elle portait la trace d'une lutte violente de passions dominées plut?t qu'apaisées. Lorsqu'elle allait au choeur, grande et un peu ployée sous ses longs voiles noirs, sa croix d'argent brillant sur sa poitrine, on éprouvait en la voyant un sentiment mélangé de respect, d'étonnement, de curiosité et de crainte; on sentait là une force cachée qui attirait et repoussait tout à la fois; il semblait qu'on e?t la révélation d'une grande destinée brisée.
Un soir, rentrant à une heure plus avancée que de coutume, après une visite de surveillance dans les dortoirs, elle aper?ut de la lumière dans la chambre de Nélida. Irritée de cette désobéissance et de l'abus que faisait la jeune fille des privilèges qu'on lui accordait, elle entra vivement chez elle pour lui reprocher, avec sévérité cette fois, une veille prolongée si au delà de l'heure permise; mais un spectacle inattendu fit évanouir sa colère. Nélida, dans sa robe de nuit, était agenouillée au pied du crucifix, les mains jointes, les yeux levés, le visage baigné de larmes. Ses cheveux dénoués tombaient en larges ondes sur son vêtement blanc; ses deux pieds nus passaient à demi sous les chastes plis qui l'enveloppaient tout entière; une petite lampe posée à terre l'éclairait d'une lueur vacillante, et dessinait sa silhouette incertaine sur le fond sombre de la cellule; on e?t dit l'une des Marie éplorée auprès du sépulcre vide, ou l'un de ces anges contristés par les péchés de l'homme, tels qu'ils apparaissaient, à Florence, dans l'église de Saint-Marc, au bienheureux frère de Fiesole. Mère Sainte-élisabeth demeura immobile et contempla longtemps l'enfant de ses prédilections, si absorbée dans l'ardente prière qu'elle ne voyait et n'entendait rien autour d'elle; puis, saisie de respect à la pensée de l'union mystérieuse qui s'accomplissait là entre une ame sans tache et le Dieu d'amour, la religieuse ploya les genoux; et alors, pendant plusieurs minutes, ces deux femmes, dont l'une avait renoncé à toutes ses espérances terrestres, tandis que l'autre posait à peine le pied sur le seuil de la vie, firent monter vers le ciel la même prière.
Toutes deux se levèrent au même moment, et, sans proférer une parole, elles se jetèrent dans les bras l'une de l'autre.-Qu'avez-vous? dit enfin mère Sainte-élisabeth du ton le plus compatissant, oubliant qu'elle était venue là pour faire des reproches; pourquoi vous trouvé-je ainsi toute en pleurs? Auriez-vous quelque chagrin que j'ignore? Me cacheriez-vous quelque chose, Nélida?
-Rien au monde, ma mère, reprit la jeune fille avec un accent de vérité convaincant.
-Mais ces larmes, cette prière, si avant dans la nuit?
-Je souffre, ma mère, reprit l'enfant; je souffre beaucoup.
-Pourquoi ne pas me le dire plus t?t? Pourquoi ne pas me confier vos peines?
La religieuse s'était assise auprès du lit; Nélida se mit à ses pieds, et, prenant une de ses mains dans les siennes, elle y imprima ses lèvres br?lantes.
-Seriez-vous ici à regret? continua mère Sainte-élisabeth, voyant que la jeune fille gardait le silence.
-Pouvez-vous le penser? répondit Nélida. Toute ma crainte, au contraire, est d'en sortir trop t?t. Le monde me fait peur; j'éprouve à l'idée d'y entrer une appréhension inexplicable; il me semble certain que j'y offenserai Dieu et que j'y perdrai mon ame. J'entends sans cesse au dedans de moi une voix lugubre qui me dit que je dois mourir... mourir, ou bien... mais je n'ose achever.
-Dites, mon enfant, reprit la supérieure en serrant la main de Nélida dans sa main amaigrie.
-Ou bien, ma mère, ne jamais vous quitter, ne jamais voir le monde; prendre le voile.
-Gardez-vous d'une telle démence! s'écria la supérieure d'une voix vibrante.
Nélida la regarda avec surprise.
Vous pensez donc, ma mère, que je ne suis pas digne...
-Enfant, reprit mère Sainte-élisabeth, sans lui laisser le temps d'achever, vous ne savez pas ce que c'est que la vie du clo?tre! Et elle fit à la jeune fille, qui se suspendait à sa parole, un tableau si morne, si désolé, si pathétique et si profondément vrai de la vie claustrale, de sa monotonie, de ses dégo?ts, de ses petitesses inévitables, que l'enfant frissonna et qu'une question bien simple, mais à laquelle la religieuse n'avait pas songé sans doute, vint à ses lèvres:
-Vous êtes donc bien malheureuse, ma mère?
Mère Sainte-élisabeth tressaillit des pieds à la tête.
-Je suis ce qu'il pla?t à Dieu, répondit-elle en se levant brusquement, peu importe. Mais, mon enfant, il est insensé à moi de vous faire veiller ainsi; votre tête s'exalte, votre corps s'épuise, vous vous forgez des chimères. Demain il faudra voir le père Aimery et vous mettre, plus entièrement encore que par le passé, sous sa direction. C'est un homme plein de sagesse et de prudence; il saura mieux que moi vous donner des conseils salutaires et rendre la paix à votre ame inquiète.
Disant cela, mère Sainte-élisabeth s'achemina vers la porte de la cellule, en faisant signe à Nélida de ne pas la suivre.
Ni l'une ni l'autre ne put trouver un instant de sommeil pendant le reste de la nuit.
à cinq heures du matin, la supérieure attendait le père Aimery dans la sacristie. C'était une pièce très-basse d'étage, plus longue que large, toujours humide, même dans le fort de l'été, parce qu'elle était au-dessous du sol. Une croisée haute mais étroite y jetait, par des vitraux de couleur orange, une lumière bizarre et fausse.
En face de la croisée, un Christ en os jauni par le temps étendait ses bras décharnés sur un fond de drap noir encadré de buis, deux énormes bahuts en vieux bois rongé des vers occupaient les parois latérales; l'un renfermait les nappes d'autel, les candélabres, les vases, les ornements de toute sorte; l'autre était le vestiaire des prêtres. Un confessionnal découvert, formé d'une planche en sapin percée d'un grillage, servait à confesser les étrangers qu'attirait la réputation du père Aimery. Le prie-Dieu du révérend père, un fauteuil et quelques chaises en tapisserie achevaient de meubler cette pièce d'aspect lugubre. La religieuse, après l'avoir plusieurs fois arpentée en tous sens, s'était enfin assise sur le fauteuil. Elle paraissait excessivement agitée; de temps à autre elle jetait les yeux sur la porte extérieure qui ne s'ouvrait pas. Toute la nuit elle avait songé à Nélida; elle se repentait de l'avoir dissuadée d'entrer en religion. Cette vocation que la jeune fille croyait sentir, et dont elle lui avait démontré la folie avec tant de véhémence, lui apparaissait maintenant sous un tout autre jour. Les pensées égo?stes ne se présentent pas de face aux nobles ames; elles prennent de longs détours, elles se parent de mille faux semblants pour les abuser. Ainsi mère Sainte-élisabeth, qui, dans son premier mouvement, avait combattu de tout son pouvoir l'exaltation de Nélida, avait, à force d'y réfléchir, senti na?tre dans son coeur un désir ardent de garder auprès d'elle cet enfant bien-aimé. L'espoir d'associer à son existence aride un être sensible et charmant, l'espoir de se confier enfin, de communiquer ses pensées, lui causait un frémissement intérieur qu'elle ne pouvait ma?triser. Elle était si lasse de son autorité dérisoire! si lasse de commander à un troupeau imbécile de femmes dont la plupart avaient quitté la broderie pour le chapelet, la romance pour le psaume, sans même s'apercevoir d'une différence, et dont les autres n'avaient d'activité d'esprit que tout juste ce qu'il en fallait pour semer dans la communauté les mesquines jalousies, les disputes et les intrigues stériles! Elle étouffait sous le silence forcé qui gardait les issues de sa pensée énergique. Mère Sainte-élisabeth était une de ces femmes à qui le gouvernement d'un royaume n'e?t pas semblé une charge trop pesante. Son intelligence était faite pour le mouvement des affaires, son caractère pour le commandement. Loin de là, l'infortunée se voyait réduite à discuter le jour des voeux d'une professe, à fixer l'ordonnance d'une procession dans le jardin d'un clo?tre, à réprimander des novices pour avoir parlé à la chapelle. Aussi elle se jetait avec impétuosité au-devant de cette lueur d'espérance qui s'élevait tout à coup à son horizon; et pour justifier à ses propres yeux ce qu'elle venait faire (car les ames altières, qui ne consentent jamais à se justifier aux yeux d'autrui, ont toujours besoin d'apaiser le juge rigide qui est en elles), elle se disait qu'après tout on avait vu des exemples de vocations véritables; que Nélida semblait de nature à devoir souffrir beaucoup dans le monde; qu'elle n'aurait pas la force nécessaire pour affronter les fatigues et les émotions de la vie active, et que la monotonie du clo?tre serait moins contraire aux penchants de son esprit contemplatif que la diversité des folles joies du siècle.
Comme elle raisonnait de la sorte, s'affermissant de plus en plus, ainsi qu'il arrive, dans l'égo?sme de sa pensée secrète, la porte s'ouvrit sans bruit, et le père Aimery se glissa plut?t qu'il n'entra dans la sacristie.
-Vous venez tard, mon père, lui dit la supérieure en se levant à peine de son fauteuil.
-Il est cinq heures et demie, ma soeur, et je ne dis la messe qu'à six heures, répondit-il en tirant sa montre.
Mère Sainte-élisabeth se tut; son impatience lui avait fait trouver le temps long, mais le père Aimery était exact comme l'horloge.
-N'y a-t-il rien de nouveau à la communauté? continua-t-il en ?tant sa douillette de soie puce, qu'il posa soigneusement sur le dossier d'une chaise, et ouvrant le vestiaire pour y prendre son aube.
-Rien à la communauté; mais au pensionnat, nous avons une élève qui veut entrer en religion...
-Laquelle? interrompit le père Aimery en levant sur la religieuse son oeil gris et per?ant.
-Mademoiselle de la Thieullaye,
-Nélida de la Thieullaye? Cela ne se peut.
-Cette vocation me para?t très-véritable, dit la religieuse en adoucissant sa voix qui prenait, lorsqu'elle le voulait, un accent insinuant auquel personne n'avait sans doute résisté jadis; Nélida est une enfant d'un jugement solide, très-supérieure à son age, et d'une droiture d'intention que l'on ne peut suspecter.
-Je ne dis pas qu'elle n'a pas la vocation; je dis que nous ne devons pas la laisser faire, reprit le confesseur d'un ton plus sec.
-Mais, mon père, dit mère Sainte-élisabeth en s'animant un peu, vous ne songez pas à la précieuse conquête que ce serait pour la foi, et pour notre ordre en particulier...
-Nous faisons trop de ces conquêtes, dit le père, qui avait passé son aube et qui marquait dans le missel la Préface et les Oremus du jour; vous savez bien que nos ennemis nous accusent de conversions par surprise; ils disent que nous attirons, que nous captons les jeunes héritières; je crois entendre encore les propos tenus lorsque vous avez pris l'habit. Non; mademoiselle de la Thieullaye a une grande fortune; on sait qu'elle a été traitée par vous avec des égards singuliers; c'en est assez pour autoriser la calomnie; tout cela ameute contre nous; nous sommes en des temps difficiles; il faut que mademoiselle de la Thieullaye reste dans le monde, elle nous y servira beaucoup plus efficacement qu'ici.
-Mais, mon père, dit en l'interrompant la religieuse, qui palissait de colère, tant la contradiction la trouvait peu préparée, si nous la repoussons, elle prendra le voile ailleurs; elle se fera augustine, carmélite, que sais-je?
-Cela n'est guère probable; et d'ailleurs, peu m'importe; il ne convient pas, je vous le répète, qu'elle prenne le voile ici.
-Mais, mon père, dit la religieuse en élevant la voix et ne se contenant plus, il ne s'agit pas de savoir si cela vous convient, mais si cela convient à Dieu, ce me semble.
Le père Aimery leva les yeux de dessus le missel, et fixa sur la supérieure un long regard où se peignait une sorte de compassion dédaigneuse.
-Le zèle de la maison du Seigneur vous dévore, madame, dit-il enfin, non sans une nuance d'ironie. Prenez garde, vous avez les passions vives; vous n'avez pas encore suffisamment appris la déférence aux opinions d'autrui.
-Je n'ai pas appris à reconna?tre d'autorité supérieure à celle de
Dieu, dit la religieuse hors d'elle-même.
-Vous vous croyez toujours chez M. le duc votre père, continua le confesseur sans para?tre avoir entendu l'interruption, entourée de vos nombreux esclaves...
-De grace, s'écria la religieuse en se dressant comme une vipère sur qui l'on a marché, ne me raillez pas; ne prenez pas toujours plaisir à me pousser à bout, vous ne savez pas de quoi je suis capable!
Le père Aimery la regarda avec un sang-froid écrasant.
-Vous avez besoin de repos, ma soeur, reprit-il d'un ton fort doux; vous semblez avoir mal dormi. Envoyez-moi cette jeune fille après la messe et veuillez ordonner qu'on sonne; il va être six heures.
Mère Sainte-élisabeth sortit en silence, après avoir jeté sur le prêtre un regard étincelant de haine.
Le père Aimery avait trop de pénétration pour ne pas comprendre, au langage de Nélida, que son trouble, ses langueurs et sa vocation imaginaire venaient du confus éveil de la jeunesse dans une nature chaste, d'un vague besoin d'amour qui prenait le change, et d'une sorte de faim de l'intelligence qui ne recevait pas, peut-être, tous les aliments dont elle avait besoin. Il hata le jour de la première communion, pensant avec justesse que ce divin apaisement de l'ame amènerait, au moins pour quelque temps, le calme des sens; or, gagner du temps, pour lui, c'était tout gagner.
Mademoiselle de la Thieullaye une fois rendue à sa famille, lui et son ordre cesseraient d'être responsables; on ne pourrait plus lui imputer les partis extrêmes vers lesquels la jeune enthousiaste serait, il le croyait du moins, infailliblement entra?née par son imagination romanesque. Il exigea que Nélida se mêlat beaucoup plus qu'elle ne l'avait fait jusqu'alors à la vie des pensionnaires. Toujours docile, et privée d'ailleurs depuis quelque temps des entretiens de la supérieure, qui ne venait plus la trouver dans sa cellule, mademoiselle de la Thieullaye cessa d'user des privilèges qui lui avaient été accordés, et rentra sous la règle commune.
Un matin, après l'étude, comme elle s'était un peu attardée en classe, elle s'apprêtait à rejoindre les élèves dans le jardin, et cherchait des yeux de quel c?té s'étaient réunies ses compagnes habituelles, lorsque de bruyants éclats de rire, au milieu desquels il lui sembla distinguer une voix plaintive, vinrent frapper son oreille. Curieuse d'apprendre la cause d'une gaieté si expansive, elle gagna la longue allée qui coupait en deux le massif de tilleuls, et aper?ut à l'extrémité une scène qui attira toute son attention. Au milieu des robes noires d'uniforme, une jeune fille, grotesquement affublée de chiffons de toutes couleurs, avait été attachée à un arbre. La parure bizarre et les étranges contorsions de la pauvre maltraitée produisaient chez ses compagnes ces explosions de joie qui se renouvelaient à chaque minute. Nélida, sans rien comprendre encore à ce jeu cruel, voyait de loin la pantomime animée des pensionnaires et leur danse autour de l'arbre.
-Que signifie cela? demanda-t-elle à une jeune fille qui passait en courant.
-Chut! répondit celle-ci en s'arrêtant un instant: n'allez pas nous trahir; la surveillante a été appelée au parloir; on a oublié de la remplacer, et nous en profitons pour nous amuser divinement. Je cours au vestiaire pour ramasser encore quelques chales; nous avons habillé Claudine en reine de Saba; elle pleure, elle hurle, que c'est une bénédiction; jamais elle n'a été si dr?le; elle a commencé par vouloir se débattre, mais elle n'était pas la plus forte, et nous l'avons solidement attachée au grand tilleul; à présent nous lui présentons des bouquets de chardons, et nous lui chantons des litanies improvisées.
Et la pensionnaire se mit à chanter en s'éloignant: ?Bécasse mystique, tour de pain d'épice, reine des imbéciles...?
Révoltée de cette profanation et saisie de pitié pour la victime de ces méchants coeurs, Nélida pressa le pas et fut bient?t en vue de la bande joyeuse qui s'arrêta soudain à son approche. On avait au pensionnat un respect involontaire pour mademoiselle de la Thieullaye.
-En vérité, mesdemoiselles, dit-elle en s'adressant aux danseuses interdites, vous avez choisi là un passe-temps qui ne vous fait guère honneur.
Personne ne souffla mot. C'étaient de grandes filles de quinze à seize ans qui s'amusaient ainsi. Nélida alla droit à la désolée Claudine, défit, non sans peine, les cordes dont on l'avait liée, arracha les oripeaux qui la couvraient, et, la prenant par le bras, elle l'emmena en déclarant que si rien de pareil se renouvelait, bien qu'elle détestat la délation, elle avertirait la supérieure et le père Aimery. Un silence général fut la seule réponse des pensionnaires.
Lorsque Nélida fut un peu éloignée, la jeune fille qu'elle venait de soustraire à ces cruelles bouffonneries s'arrêta tout à coup, se jeta à ses pieds, embrassa ses genoux et fondit en larmes. Claudine de Montclair était, depuis son entrée au couvent, le jouet favori des élèves. C'était une douce enfant, aux trois quarts idiote. Elle avait eu, à l'age de dix ans, une fièvre cérébrale dont elle n'avait guéri que par des moyens violents, et depuis ce temps elle était restée dans un état d'hébétement dont rien n'avait encore pu la tirer. Ses parents l'avaient mise au couvent, espérant que le changement de lieu et l'émulation de la vie commune agiraient favorablement sur son esprit; mais son mal n'avait fait qu'empirer. En butte à la malignité de ses compagnes, qui prenaient plaisir à augmenter la confusion de son faible cerveau, intimidée, ahurie, elle devenait de jour en jour moins capable de discernement, et la dernière lueur de raison e?t bient?t achevé de s'éteindre en elle si, comme nous venons de le voir, Nélida ne l'e?t délivrée et ne se f?t hautement déclarée sa protectrice.
Dire les transports de Claudine et les étranges manifestations de sa reconnaissance ne serait pas chose facile. Plus son intelligence était obstruée, plus son coeur semblait susceptible de dévouement. Elle s'attacha à Nélida comme un chien fidèle; elle la suivait partout, ne la quittait pas du regard, épiait ses moindres gestes et lui rendait avec orgueil des services d'esclave. Un jour, à la procession du saint-sacrement, voyant que l'on effeuillait des roses au-devant du prêtre, elle se persuada que c'était là la plus grande marque de vénération que l'on p?t donner à ceux que l'on aimait; et dès lors Nélida ne fit plus un pas dans le jardin sans que Claudine, munie d'un énorme bouquet qu'elle se faisait envoyer chaque jour par ses parents empressés à lui complaire, ne jetat sous les pas de sa bienfaitrice des jasmins, des tubéreuses, des oeillets, les plus belles fleurs de la saison, ivre de contentement quand Nélida ne pouvait s'empêcher de sourire.
Peu à peu, en ne se rebutant pas de causer avec elle comme si elle e?t été en état de tout comprendre, mademoiselle de la Thieullaye crut apercevoir que la pauvre intelligence égarée faisait halte et semblait chercher à se reconna?tre. Claudine avait souvent montré un go?t très-vif pour la musique. Sa voix était juste et fra?che; elle qui n'avait de mémoire pour rien, elle retenait et chantait avec une fidélité surprenante des airs qu'elle saisissait à la première audition. Nélida se dit qu'il fallait frayer à cet esprit encore si débile des pentes insensibles, des routes fleuries où la pensée ne rencontrat point de choc; elle multiplia les le?ons de musique, fit admettre Claudine dans les choeurs de la chapelle, et flatta son amour-propre par des louanges à dessein fort exagérées. Au bout de six mois, elle avait obtenu des progrès surprenants et ne désespérait pas de rendre sa chère idiote complétement à la raison, lorsque le jour vint où elle dut renoncer à cette oeuvre pieuse, quitter le couvent et entrer dans une vie inconnue, redoutée, où elle-même allait avoir un si grand besoin de guide et d'appui.