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Les vies encloses

Les vies encloses

Author: : Georges Rodenbach
Genre: Literature
Extrait : "L'eau sage s'est enclose en des cloisons de verre D'où le monde lui soit plus vague et plus lointain ; Elle est tiède, et nul vent glacial ne l'aère ; Rien d'autre ne se mire en ces miroirs sans tain Où, seule, elle se fait l'effet d'être pus vaste Et de se prolonger soi-même à l'infini..."À PROPOS DES ÉDITIONS LIGARAN : Les éditions LIGARAN proposent des versions numériques de grands classiques de la littérature ainsi que des livres rares, dans les domaines suivants : Fiction : roman, poésie, théâtre, jeunesse, policier, libertin. Non fiction : histoire, essais, biographies, pratiques.

Chapter 1 No.1

L'eau sage s'est enclose en des cloisons de verre

D'où le monde lui soit plus vague et plus lointain;

Elle est tiède, et nul vent glacial ne l'aère;

Rien d'autre ne se mire en ces miroirs sans tain

Où, seule, elle se fait l'effet d'être plus vaste

Et de se prolonger soi-même à l'infini!

D'être recluse, elle s'épure, devient chaste,

Et son sort à celui du verre s'est uni,

Pour n'être ainsi qu'un seul sommeil moiré de rêves!

Eau de l'aquarium, nuit glauque, clair-obscur,

Où passe la pensée en apparences brèves

Comme les ombres d'un grand arbre sur un mur.

Tout est songe, tout est solitude et silence

Parmi l'aquarium, pur d'avoir renoncé,

Et même le soleil, de son dur coup de lance,

Ne fait plus de blessure à son cristal foncé.

L'eau désormais est toute au jeu des poissons calmes

éventant son repos de leurs muettes palmes;

L'eau désormais est toute aux pensifs végétaux,

Dont l'essor, volontiers captif, se ramifie,

Qui, la brodant comme de rêves, sont sa vie

Intérieure, et sont ses canevas mentaux.

Et, riche ainsi pour s'être enclose, l'eau s'écoute

à travers les poissons et les herbages verts;

Elle est fermée au monde et se possède toute

Et nul vent ne détruit son fragile univers.

Chapter 2 No.2

L'aquarium où le regard descend et plonge

Laisse voir toute l'eau, non plus en horizon,

Mais dans sa profondeur, son infini de songe,

Sa vie intérieure, à nu sous la cloison.

Ah! plus la même, et toute autre qu'à la surface!

D'ordinaire l'eau veille, horizontale, au loin.

On la dirait vouée à ce seul subtil soin

D'être impressionnable au vent léger qui passe;

De ne vouloir qu'être un clavier pour les roseaux;

Et ne vouloir qu'être un hamac pour les oiseaux,

Grace aux mailles que font les branches réfléchies;

Et ne vouloir qu'être un miroir silencieux

Où les étoiles sont tout à coup élargies;

Et surtout ne vouloir, dans son calme otieux,

Que s'orner de reflets, de couleurs accueillies,

Fard délayé du visage des Ophélies!

Vains jeux! Ils sont la vie apparente de l'eau,

Une identité feinte, un vague maquillage...

Mais dans l'aquarium s'assagit l'eau volage

Qui s'isole parmi des moires en halo.

Le mystère est à nu, qu'on ne soup?onnait guère!

C'est l'ame enfin de l'eau qui se dévoile ici:

Fourmillement fiévreux sous le cristal transi;

Zones où de gluants monstres se font la guerre;

Végétation fine, herbes, perles, lueurs;

Et cauteleux poissons doucement remueurs;

Et gravier supportant quelque rose actinie,

Dont on ne sait si c'est un sexe ou un bijou;

Et ces bulles sans but, venant on ne sait d'où,

Dont se constelle et se brode l'eau trop unie

Comme s'il y tombait un chapelet d'argent!

Ah! tout ce que le glauque aquarium enchasse!

Ici l'eau n'est pas toute à la vie en surface,

à n'être qu'un écran docile s'imageant...

La voici, recueillie, en sa maison de verre

N'aimant plus que ce qui, dans elle, verdoie, erre

Et lui fait au dedans un Univers meilleur!

Ainsi mon ame, seule, et que rien n'influence!

Elle est, comme en du verre, enclose en du silence,

Toute vouée à son spectacle intérieur,

à sa sorte de vie intime et sous-marine,

Où des rêves ont lui dans l'eau tout argentine.

Et que lui fait alors la Vie? Et qu'est-ce encor

Ces reflets de surface, éphémère décor?

Chapter 3 No.3

Ophélie a laissé sombrer à pic ses nattes

Qui se sont peu à peu tout à fait dénouées;

Ses yeux ouverts sur l'eau sont comme deux stigmates;

Ses mains pales sont si tristement échouées;

Pourtant elle sourit, sentant sur son épaule

Ruisseler tout à coup sa chevelure immense,

Qui la fait ressembler au mirage d'un saule.

?Suis-je ou ne suis-je pas?? a songé sa démence...

Les cheveux d'Ophélie envahissent l'eau grise,

Tumulte inextricable où sa tête s'est prise;

Est-ce le lin d'un champ, est-ce sa chevelure,

L'embrouillamini vert qui rouit autour d'elle?

Ophélie étonnée a taché de conclure:

?Suis-je ou ne suis-je pas??, songe-t-elle, fidèle

Au souvenir des mots d'Hamlet, seigneur volage.

Ses cheveux maintenant se nouent comme un feuillage

Qui jusqu'au bout de l'eau, sans fin, se ramifie.

Ophélie est trop morte, elle se liquéfie...

Les bagues ont quitté ses mains devenant nulles;

Ses derniers pleurs à la surface font des bulles;

Ses beaux yeux, délogés des chairs qui sont finies,

Survivent seuls, au fond, comme deux actinies.

Et ses cheveux verdis, dont la masse persiste

Dans les herbes aquatiques qui leur ressemblent,

Sont si dénaturés d'avoir trempé qu'ils semblent

Un fouillis végétal issu de cette eau triste.

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