Trouvaille en Mer.
Un jour que la brume d'automne, chassée par un vent d'Ouest assez fort, commen?ait à s'étendre sur les flots qui s'agitent presque continuellement entre l'?le d'Ouessant et le terrible Raz-des-Saints, une petite barque de pilote, surmontée d'une misaine et d'un taille-vent, tournoyait au milieu des lames, dans le passage de l'Iroise, attendant les navires qui voudraient entrer à Brest ou relacher à Camaret.1
Note 1: (retour) Les navires qui entrent à Brest y arrivent par une des trois passes suivantes: celle du Raz-des-Saints, formée par la c?te du Sud-Est et l'?le des Saints; celle de l'Iroise, comprise entre l'?le des Saints et Ouessant: c'est la plus large et la moins dangereuse; et enfin celle que forme Ouessant et la terre du Conquet: cette dernière se nomme le Passage du Four.
En courant ?a et là des bordées, tant?t au Nord-Nord-Ouest, tant?t au Sud-Sud-Ouest, le vieux patron du bateau s'entretenait gravement, la barre en main, avec les deux marins qui composaient son équipage. C'étaient tous trois de ces hommes simples, moitié cultivateurs, moitié matelots, comme la plupart de ces braves gens qui naissent sur les ?lots et les rivages de la Basse-Bretagne. L'?le d'Ouessant, posée avec son phare célèbre, à sept lieues de Brest, en sentinelle avancée de l'Océan, était la patrie du pilote Tanguy et de ses deux compagnons. La conversation qu'ils avaient entamée en bas-breton, en courant leurs bordées, roulait sur différents objets, monotone et inconstante, comme les vagues qui battaient la petite barque.
-Ma?tre Tanguy, dit l'un, des jeunes matelots, vous allez souvent à Brest, vous, n'est-ce pas? Pour moi, je ne l'ai encore vu ce fameux Brest, qu'en traversant le Goulet. On dit que c'est une bien belle ville.
-Superbe, répond Tanguy à son élève Jean-Marie. Il n'y a rien de plus beau que le spectacle; mais ce qu'il y a de plus joli, c'est le bagne, où l'on garde huit mille for?ats habillés en rouge de la tête aux pieds.
-Qu'est-ce que c'est que ?a, le spectacle?
-La comédie, fichue bête! Borde six pouces de ton écoute de misaine, et tiens bon dessous!
Jean-Marie, après avoir exécuté l'ordre que vient de lui donner son patron, reprend ainsi le fil de l'entretien.
-Vous disiez donc que le spectacle de Brest est une bien belle chose?
-Comment, je te demande un peu, ?a ne serait-il pas beau? C'est un grand magasin tout doré en dedans, où de belles dames et des messieurs ne parlent qu'en musique, et où on br?le trente-six mille chandelles en plein jour dans l'été... Pare-toi à filer ton écoute en grand; voilà un grain qui va nous tomber à bord.... Tu ne vois donc plus les grains, toi, à présent?...-Le grain passe, le dialogue continue.
-Mais comment vous, ma?tre Tanguy, qui étiez chef de pièce à bord d'un vaisseau de 74, avez-vous pu quitter Brest pour venir vivre chez nous? Je suis bien s?r que si vous étiez resté au service, vous seriez à présent second ma?tre canonnier au moins; qu'est-ce que je dis? ma?tre-canonnier, peut-être bien....
-Si j'avais voulu, j'aurais été ce que je ne suis pas, je le sais bien; mais jamais je n'ai eu d'ambition, moi. J'aime mieux manger ma bouillie de blé noir avec des loups comme vous autres, que de vivre dans les grandeurs.... File ton écoute de misaine en grand! Attrape à amener le taille-vent en double!... Chien de grain qui m'a surpris pendant que vous êtes là à me faire conter un tas de bêtises!...
-Le grain est crevé, ne vous fachez pas. V'là l'éclaircie qui se fait dans l'Ouest. Faut-il rehisser le taille-vent et la misaine, ma?tre Tanguy?
-Oui, rehisse tout, parce que nous allons pousser notre bordée jusqu'en vue de l'?le des Saints, d'autant que j'ai rêvé la nuit dernière qu'il y aurait un grand navire à aborder dans le Sud.
-Vous avez rêvé, dites-vous? racontez-nous donc cela un peu.
-Oui, tout de suite, n'est-ce pas? comme si je rêvais tout exprès pour vous conter des histoires? Les songes sont des choses que vous ne pouvez pas comprendre, mes amis; et d'ailleurs, vous êtes trop superstitieux, dans votre pays, pour qu'on s'amuse à vous mettre un tas de balivernes en tête. Un rien vous fait trop de peur; mais ce n'est pas de votre faute: la superstition, comme on dit, sera toujours la superstition. Voyons, prends ton écuelle, et vide un peu la cale de ce bateau.
-Pardieu, ce n'est pas comme vous, qui n'avez peur ni de Dieu ni du diable!
-Quand tu en auras vu autant que moi, mon gar?on, tu ne seras pas plus malin peut-être, mais tu seras au moins un peu plus déluré. En attendant, continue toujours à être aussi borné que tu l'es; c'est ce que tu peux faire de mieux.
-Combien de combats avez-vous bien eus dans votre vie?
-Tiens, il me demande cela avec son air nigaud, comme si dans mon temps on comptait les combats!
-Ah! c'est vrai, que je suis bête! Avez-vous été blessé quelquefois, ma?tre Tanguy?
-En voilà encore une meilleure que l'autre! Il voit que j'ai un sabord de crevé, et il me demande encore si j'ai été blessé! Pourquoi donc prends-tu un écubier de la figure, enfoncé avec la pointe d'une hache d'armes?
-C'est encore vrai, vous avez perdu un oeil, et je n'y faisais pas attention dans le moment actuel... Ce que c'est pourtant que d'avoir servi! Je suis bien s?r que vous verriez des morts plein votre bateau, et des bras et des jambes coupés comme des chiques de tabac, que vous n'y feriez pas plus d'attention...
-Moi! ah bien, oui! j'ai bien autre chose à faire! Quand ma femme Soisic, mes cinq enfants et tout Ouessant, seraient écrasés à mes pieds par le tonnerre de Dieu, je fumerais ma pipe, vois-tu, aussi tranquillement sur leurs cadavres, que quand tu danses au son du biniou. On est un homme ou on ne l'est pas, quoi! En attendant, hache-moi ce bout de tabac, et allume-moi ma pipe, non pas au feu du canon, mais au feu de ton briquet, puisque tu ne connais que celui-là.?
Pendant cet entretien, qui n'avait rien de bien piquant pour ceux qui le prolongeaient, la petite barque faisait de la route vers l'?le des Saints, avec la brise qui fra?chissait. L'?le des Saints! nom terrible pour les pêcheurs même qui l'habitent; langue de terre hérissée de redoutables rochers, et couchée au niveau des flots comme pour surprendre et briser les navires qui viennent se perdre corps et biens sur les rescifs qui l'entourent! A l'approche de cette ?le imperceptible, au milieu des vagues qui se déroulent sur elle, nos trois pilotes firent, comme d'habitude, le signe de la croix. Tanguy commen?a un pater, son bonnet à la main; et Jean-Marie, agenouillé sur l'avant, dans le fond de l'embarcation, posa dévotement ses mains jointes, sur l'étrave. Mais en relevant les yeux, qu'il avait tenus religieusement baissés pendant sa prière, quel objet frappe ses regards? Un grand navire couvert de voiles lui appara?t à travers la brume, devenue moins épaisse, courant largue dans le Raz-des-Saints! Les trois pilotes, à cette vue, poussèrent un cri d'effroi: ils savaient que ce batiment allait s'ab?mer sous les eaux, en poursuivant quelques minutes encore la route funeste qu'il avait prise. Il aurait fallu voir la promptitude que mirent nos trois Ouessantins à larguer, pour faire plus de route, un des deux riz qu'ils avaient pris auparavant dans leurs voiles! Rien n'égale leur impatience, si ce n'est la vivacité avec laquelle ils agissent; c'est un navire qu'ils ont à sauver: une minute de retard, et tout un équipage est perdu. Ils crient tant qu'ils peuvent, comme si à bord du batiment qu'ils hêlent en hurlant, on pouvait les entendre. Ma?tre Tanguy frappe du pied, s'arrache les cheveux: Jean-Marie et son autre compagnon prient la sainte Vierge, en étarquant leurs drisses à bloc. Leur barque, chargée de voiles, risque à chaque instant de chavirer; mais ils ne font attention ni à la brise, qui les couche sur le flanc, ni à la lame, qui les couvre en déferlant par le travers. Le ciel secondera leur empressement, et comblera leurs voeux: ils touchent presque au navire, qui a d? les apercevoir. Un moment encore, et ils lui feront changer de route: une seule minute, et ils arracheront son équipage à la mort..... Vain espoir! la brume, qui pendant quelque temps s'est dissipée, s'épaissit de nouveau: on ne voit plus qu'à peine les hautes voiles du batiment que les regards des pilotes cherchent avec avidité dans le nuage qui les environne; il dispara?t..... Et comment encore? Est-ce au sein de la brume ou dans l'ab?me des flots? Quelle anxiété pour ces malheureux, dont le coeur palpitait à l'espoir d'une bonne action!..... Leur barque glisse impunément sur les bancs de roches que recouvrent à peine trois pieds d'eau: elle semble chercher dans l'épaisseur du brouillard, le batiment à l'endroit où ils l'ont perdu de vue il y a encore si peu d'instants. Rien ne s'offre à leurs regards, errant avec anxiété autour d'eux. Mais une éclaircie va se faire, et ils pourront bient?t peut-être arracher au naufrage les infortunés pour lesquels ils exposent leur vie avec tant de dévouement et de simplicité....
L'éclaircie se fit en effet, mais plus de navire! Nul doute qu'il venait de s'engloutir... Quelques débris s'offrent aux regards consternés des pilotes: ce sont des planches, des morceaux de pavois et des bouts de mature, entra?nés par la violence du courant, qui bouillonne autour d'eux avec un bruit effroyable. La barque de Tanguy court incertaine, en tournoyant, au milieu de ces débris, qui n'attestent que trop le naufrage du batiment que les pilotes n'ont pu sauver. Pas un homme ne flotte sur les vagues, pas un cri ne les appelle: les remous de la marée ont tout enlevé en bouillonnant au-dessus de l'endroit où le navire a péri. Jean-Marie, le premier encore, croit apercevoir une embarcation: un cri de joie s'échappe de sa poitrine oppressée; c'est peut-être un des canots du navire, dans lequel des naufragés auront réussi à se soustraire à la mort. à cette vue, nos pilotes se dirigent sur l'objet que leur indique leur camarade. Mais en l'approchant, cet objet ne présente plus la forme d'une embarcation: c'est une cage à poules; ils s'en emparent avec vivacité: elle deviendra au moins pour eux un indice. Mais ? surprise! sous les barreaux de cette espèce de nacelle, abandonnée aux flots, qui la submergent à chaque mouvement, ils croient distinguer un paquet enveloppé avec soin: des cris aigus sortent de ce paquet qu'ils ont déjà dégagé de la cage à poules, hallée à leur bord. L'étonnement des bons pilotes redouble lorsque, tout palpitants d'espoir, ils retirent d'un manteau encore tout trempé d'eau de mer, deux petits enfants à moitié évanouis. Une croix en bois, garnie d'or, se trouve cachée dans les vêtements dont ils débarrassent les deux jeunes naufragés. On ne peut se faire une idée de l'attendrissement du patron Tanguy, à l'aspect d'un petit gar?on qui lui tend ses deux bras transis de froid. Jean-Marie s'est déjà emparé de la petite fille, et Tanguy, qui, quelques minutes auparavant, aurait vu, disait-il, sans la moindre émotion toute sa famille périr à ses c?tés, se prend à fondre en larmes, en réchauffant sous sa grosse capote les frêles créatures qu'il vient d'arracher à la mort.2
Note 2: (retour) Dans le naufrage du navire le Pégase, sur les c?tes de Normandie, l'équipage, voyant qu'il n'y avait plus d'espoir de sauver les passagers, pla?a deux jeunes enfants confiés au capitaine, non dans une cage à poules, comme les orphelins de mon histoire, mais dans l'enveloppe en bois d'un philtre de bord. Ces deux jeunes infortunés furent trouvés noyés au fond du meuble dans lequel la prévoyance des matelots avait cru pouvoir les soustraire à la mort.
Ce n'est pas tout encore, dit-il à ses deux amis: après avoir sauvé ces petits êtres que le bon Dieu nous a envoyés, il faut essayer avant la nuit de porter secours à d'autres naufragés, qui nous élèvent peut-être leurs bras vers nous, sur ces chiennes de lames tournantes que Dieu confonde!
-Oui, oui, ma?tre Tanguy, répondent les deux autres pilotes: courons encore quelques petits bords au milieu de ces épaves. Mais au nom du bon Dieu, ne jurez pas tant contre cette mer, qui est bien mauvaise, il est vrai, mais qui nous fait vivre, avec la protection de la sainte vierge Marie et du bon Jésus, son fils.
Et puis Tanguy élève vers le ciel la petite croix qu'il a trouvée dans les vêtements des deux enfants. Chacun des pilotes, à l'exemple de leur chef, baise avec respect ce signe révéré, et la barque continue à courir entre les débris qui couvrent la mer.
Toutes les recherches furent vaines: la nuit voilait déjà les flots; les vents d'Ouest semblaient en mollissant vouloir passer au Sud-Ouest. à onze heures du soir, ils hallèrent en effet le Ouest-Sud-Ouest, et puis après ils tournèrent au Sud: désespérés de ne rien trouver sur les vagues qu'ils avaient battues pendant plusieurs heures, nos pilotes se décidèrent à gouverner sur Ouessant, où leurs familles devaient s'inquiéter de ne pas les avoir vus rentrer à l'heure accoutumée. Ils orientèrent en larguant le ris qu'ils avaient encore conservé, de manière à rentrer chez eux sans perdre de tems. Ce fut après avoir fait leur petite manoeuvre, qu'ils purent examiner enfin en repos la trouvaille précieuse qu'ils venaient de faire.
Le petit gar?on, que Tanguy avait enveloppé dans sa capote, pouvait avoir dix-huit mois ou deux ans; la petite fille, dont Jean-Marie s'était emparé, paraissait plus jeune encore que son frère, car à la ressemblance parfaite qu'ils avaient entr'eux, il n'était guère permis de douter que ce ne fussent le frère et la soeur. Leurs cris per?ants pendant le trajet déchiraient le coeur de ces pauvres gens. Je sais bien ce qu'ils demandent, répétait Tanguy: ils veulent téter; mais avec la meilleure volonté du monde, nous ne pouvons pas leur servir de mère. Une fois à la maison, ce sera différent. Ta femme nourrit, à toi, Jean-Marie, eh bien, elle aura un nourrisson de plus, et la mienne, un beau gros gar?on en supplément.
-Oh! pour ce qui est de ?a, ma?tre Tanguy, je vous promets bien que je ne laisserai pas aller à d'autres cette chère enfant. Ce que le bon Dieu nous envoie est toujours bien re?u chez nous. Et puis, voyez-vous, j'ai dans l'idée que ces enfants-là nous porteront bonheur.
-Mon embarras à moi, tu ne le sais pas, toi, Jean-Marie, parce que tu n'as pas l'esprit assez ouvert pour ces sortes de choses-là: mon embarras donc, c'est de savoir à quelle nation ces deux petits particuliers appartiennent.
-Mais à la nation des enfants trouvés.
-Encore une bonne! Comment tu ne comprends pas que je veux dire, s'ils sont anglais ou fran?ais?
-Mais le petit gar?on dit à chaque instant da da. Est-ce anglais ou fran?ais, vous qui parlez toutes les langues?
-Allons, imbécile, étarque ta misaine, et amarre-moi ferme ta drisse, qui a molli déjà de plus d'un pied. Tu ne comprends pas plus ce que je yeux te dire, que le pater noster que tu rognones à tout bout de champ, bord à bord avec notre curé.?
Pendant cette conversation, qui ne jetait pas un grand jour sur l'origine des enfants qu'ils venaient de sauver, nos pilotes avaient fait de la route, et le feu de leur ?le bien-aimée brillait déjà vivement à leurs jeux. Quelle joie ils se promettaient, en déposant dans le sein de leurs familles leurs deux nouveaux h?tes! Avec quel plaisir Jeanne, la femme de Jean-Marie, et Soisic, la femme de Tanguy, recevront le cadeau que leurs époux leur destinent! Nos pilotes n'étaient pas riches, tant s'en faut; l'un avait déjà deux enfants, et l'autre cinq; mais un marmot de plus ou de moins ne fait pas grand'chose pour les pauvres gens. Il n'y a que les riches qui s'affligent, en comptant avec eux-mêmes, de voir leur famille s'augmenter. Où il n'y a rien le partage est bient?t fait. C'est là ce que disaient nos trois Ouessantins.
L'arrivée du bateau pilote était impatiemment attendue dans l'?le: le vent avait été fort et le temps brumeux pendant la journée; on commen?ait à avoir des inquiétudes sur le compte de nos trois chercheurs de navires. Tanguy passait pour ambitieux, et pour vouloir tenter trop souvent de faire des rencontres, quand ses autres confrères relachaient prudemment. Déjà on l'accusait de s'être engagé trop témérairement dans de mauvais parages; mais quand on vit sa barque rentrer d'un air triomphant, avec quelques épaves de ce navire, qu'il avait inutilement cherché à sauver, on ne lui adressa plus que des félicitations. Sa femme lui sauta au cou; le syndic des gens de mer l'accabla de questions. Pour toute réponse il mit son petit gar?on dans les bras de son épouse, en lui disant: En voilà un autre de ma fa?on; et au syndic des gens de mer il se contenta de dire en quelques mots, que lui, syndic, en savait tout autant que lui-même sur ce qu'il lui faisait l'honneur de lui demander.
Pour Jean-Marie, il avait déjà fait cadeau à sa femme du marmot, avec lequel il n'avait fait qu'un saut du bateau au rivage, en accostant à terre.
Le Baptême par précaution.
Le lendemain de l'arrivée du bateau de Tanguy, la curiosité publique se trouva très-vivement excitée à Ouessant, par la nouvelle de la trouvaille que venait de faire notre ma?tre pilote. Tous les insulaires voulurent voir les deux jolis petits enfants sauvés si miraculeusement. Le commandant de place rendit visite aux nouveaux h?tes de la femme de Jean-Marie et de celle de Tanguy. Le juge de paix et le syndic de la marine se déplacèrent même pour féliciter ces deux bonnes mères de famille, sur l'hospitalité qu'elles avaient accordée à leurs infortunés nourrissons. Et puis arriva le curé du lieu, la pipe à la bouche, le bonnet brun sur la tête et les sabots aux pieds. Il examina attentivement la croix trouvée sur les deux naufragés; il fit ensuite un petit sermon sur le miracle opéré en faveur des deux enfants par la vertu de ce signe de rédemption; et, après avoir conclu que les petits naufragés devaient être nés dans la religion catholique romaine, il ajouta qu'il ne serait peut-être pas mauvais de les baptiser, au risque de leur administrer une seconde fois le sacrement de vie. La parole d'un curé est sacrée en Basse-Bretagne, surtout quand il s'avise d'entremêler deux ou trois mots à peu près latins, aux exhortations qu'il fait, ou aux sentences qu'il prononce en langue celtique. Quid benè non défuit, dit le pasteur, et il fut annoncé qu'on ferait administrer au plus t?t le baptême aux deux petits orphelins.
Le juge du canton voulut verbaliser avant tout; l'agent maritime fit son rapport au commissaire-général de la marine, à Brest, et Tanguy se prépara à la solennité fixée au lendemain par son gros curé.
La cage à poules, ce berceau flottant, dans lequel avaient été trouvés les enfants, donna lieu, ainsi que quelques débris ramassés par les pilotes, à plus d'une longue dissertation parmi les marins de l'?le. Les uns soutenaient que la peinture verte qui la couvrait et la forme des barreaux, indiquaient assez que cette cage appartenait à un batiment anglais. Les autres prétendaient que le linge fin et le manteau qui enveloppaient les deux orphelins, étaient d'étoffe fran?aise; les femmes d'Ouessant, dont les connaissances en fait de toilette sont assez bornées, pensaient que les petites chemises n'avaient pu être cousues, et taillées que par une main étrangère. Enfin survint un pauvre cordonnier qui avait été marin, et qui soutint que les souliers des jeunes naufragés avaient été confectionnes aux Colonies, tant ils étaient mal cousus et de mauvaise qualité. Le curé à ce propos voulut lui appliquer le ne sutor ultra crepidam. Le cordonnier fit la grimace au curé, qui riait de ne pas être compris, et la discussion en resta là. Mais un fait sur lequel tout le monde tomba d'accord, c'était la ressemblance prodigieuse qui existait entre la mignonne petite fille et le joli petit gar?on. Plus de doute, c'étaient le frère et la soeur. Malheureux enfants! s'écriait-on: ils n'ont ni père ni mère, et Tanguy alors de répondre, en montrant sa femme:-Pour qui donc nous prenez-vous, vous autres? Voyons, qu'on leur donne vite le baptême en double ration, et que tout cela finisse!
Le baptême arriva. Deux pilotes et deux grosses paysannes servirent de parrains et de marraines aux néophytes. Tanguy et Jean-Marie devinrent leurs pères adoptifs. L'un, pendant la cérémonie, se tenait dans un coin de l'église, impatienté de voir le curé prodiguer le sel et l'eau aux deux pauvres enfants qui criaient de toute la force de leurs petits poumons. Le brave homme ne concevait pas bien que l'on fit souffrir autant d'aussi faibles créatures, pour leur mettre sur les lèvres une vilaine eau salée, quand il venait de les retirer à moitié noyés du milieu de la mer. Le meilleur baptême qu'ils aient re?u, disait-il en lui-même, c'est celui d'avant-hier: ce petit gar?on-là sera marin, ou que le diable m'emp-!
-Et quel nom lui donnez-vous, ma?tre Tanguy? demanda le curé.
-Mais le mien d'abord, et puis un nom de circonstance, puisqu'il ne peut avoir un nom de famille.
-Quel nom de circonstance, encore?
-Et ma foi, appelez-le... ma foi... appelez-le Cavet, puisqu'il a été trouvé en mer3.
Note 3: (retour) Cavet signifie trouvé, en bas-breton.
On nomma la petite fille Jeannette, comme la femme de Jean-Marie, sa mère adoptive.
Le soir de la cérémonie, tout Ouessant était dans la joie et dans l'ivresse, mais dans l'ivresse du vin, car dans ces pays on boit pour célébrer chaque solennité. Les peuples auxquels sourit sans cesse un beau ciel, peuvent bien se passer de ce véhicule de ga?té que les Bas-Bretons vont puiser au fond d'un verre, et quelquefois dans les flancs d'un tonneau rempli de lie. Mais au milieu de ces rochers sauvages, toujours battus par la mer, et recouverts d'une froide et brumeuse atmosphère, comment se trouver assez de ga?té naturelle dans le coeur, pour rire au milieu d'un festin, et pour danser au bruit des vagues sur un rivage aride! Ne faut-il pas que les Bas-Bretons oublient tout ce qui les entoure, quand ils veulent se réchauffer l'imagination et se créer d'heureuses illusions? Vous trouvez que leur joie est brutale et leur rire frénétique, au sein des orgies qui les rassemblent; mais plaignez plut?t la destinée qui les force à ne jouir que d'un délire factice, et à n'éprouver que des plaisirs qui s'envolent, hélas, si vite avec ce délire d'un jour que le vin allume dans leurs sens.
Tous les instants du festin, auquel présidait ma?tre Tanguy, ne furent pas cependant consacrés à une stupide joie: le sentiment, qui inspire quelquefois les buveurs, eut son tour. L'un des convives proposa, au sein de l'enthousiasme général, de se rendre en grand cortége autour de la barque des trois pilotes, pour procéder à une nouvelle inauguration du bateau, et clouer solennellement sur son étrave la petite croix qui passait pour avoir été le palladium des deux enfants trouvés. Cette proposition fut accueillie avec une faveur unanime par la joyeuse assemblée, qui se mit en marche, autant qu'il lui fut possible. De longs manches de gaffe, au bout desquels br?laient des morceaux de toile à voile goudronnés, servirent de flambeaux à cette procession d'un nouveau genre. Le curé marchait en tête, car il était de la partie. Les pilotes chantaient des cantiques et des couplets à boire. On arriva au bateau, qui se trouvait à sec sur le rivage, à cet instant de la marée; et tous les assistants se mirent à danser autour de cette nouvelle arche sainte, pendant que le curé, muni de quelques longues pointes et d'un marteau, clouait avec respect la croix garnie d'or, sur l'étrave du bateau de Tanguy.-?Au nom du père, du fils et du saint Esprit, s'écria le pasteur, en s'adressant à l'embarcation, je te nomme la Croix-du-bon-Dieu!? et depuis ce temps-là, le bateau des trois pilotes ne fut connu à Ouessant, que sous le nom de la Croix-du-bon-Dieu. Le syndic des gens de mer prit note de la nouvelle appellation de la barque bénie, pour que le commissaire-général eu f?t informé, afin de demander à son excellence le ministre de la marine, qu'elle voul?t bien autoriser un changement de nom, qui s'était fait, et très-bien fait même, sans l'intervention de l'autorité maritime.
Le curé d'Ouessant était, au reste, un excellent pasteur, jouant aux quilles avec ses paroissiens, buvant avec eux et mieux qu'eux; les battant quelquefois, mais les aimant tous comme ses propres enfants.
Après l'orgie de la consécration du bateau de ma?tre Tanguy, tous les assistants s'endormirent pêle-mêle, les femmes à c?té des hommes, les enfants couchés sur les vieillards, et monsieur le curé entre la robuste moitié de son bedeau et celle d'un débitant d'eau-de-vie.
Partout ailleurs, on en aurait beaucoup médit le lendemain. Les pilotes ne songèrent seulement pas à s'en égayer, quand vint l'aurore, et que chacun se leva pour retourner chez soi, ou pour s'embarquer dans les bateaux que la marée bruyante faisait déjà flotter.
Ouessant.
Vers la fin de la paix de 1783, c'était une bien bonne ?le qu'Ouessant, pour ceux qui l'habitaient, et qui ne connaissaient qu'elle. Le tabac et le rum y parvenaient en franchise, avantage dont ne jouissaient pas, à coup s?r, les fumeurs et les buveurs du continent. Aussi il fallait voir avec quelle luxueuse prodigalité les heureux insulaires consommaient les denrées qu'ils se procuraient à bas prix! Lorsque les pêcheurs de sardines, de la c?te voisine, abordaient les bateaux d'Ouessant, que de pipes se chargeaient! combien de gorgées de rum se fl?taient entre les marins de Camaret ou de Douamenez, et ceux de l'?le privilégiée! C'était à Ouessant, cette autre Cythère des consommateurs, qu'il fallait aller vivre pour trouver le bonheur. Mais les paisibles habitants de ce lieu aimé du ciel ne croisaient pas facilement leur race. Pour obtenir droit de bourgeoisie parmi eux, il fallait s'être illustré par plus d'une belle action, ou avoir rendu plus d'un grand service à la patrie adoptive. L'espèce aborigène enfin restait aussi intacte que celle de ces chevaux-nains que produit l'?le, et qui sont si recherchés par les petites ma?tresses de nos riches cités.4
Note 4: (retour) L'ile d'Ouessant n'est guère connue dans l'intérieur que par ces jolis petits chevaux qu'elle produit, et dont la race ne se perpétue guère ailleurs. On raconte que c'est au naufrage d'un navire qui amenait des petits bidets arabes en Angleterre, que les naturels d'Ouessant doivent l'avantage d'avoir naturalisé chez eux une espèce de chevaux qui forme une des premières richesses de leur pays.
Les pilotes du lieu, quand ils ne trouvaient pas à gagner leur vie en conduisant périlleusement des navires dans les ports de Brest, de Camaret ou du Conquet, employaient encore très-activement leurs loisirs. Ils se livraient à la pêche, ou bien ils allaient sur les ?les voisines de Béniguet et de Molène, chasser les lapins qui peuplent ces langues de terre, oubliées au sein des flots. Vivant au milieu des vagues et entre les rochers qui hérissent leurs c?tes, ils portaient dans toutes leurs habitudes l'empreinte sauvage des moeurs des anciens Armoricains, leurs ancêtres; mais aussi avec ces moeurs ils avaient su conserver les vertus natives de leurs pères: le vol était ignoré chez eux; jamais ils ne fermaient leurs portes contre leurs voisins; et si parfois de malheureux naufragés venaient à franchir le seuil de leurs humbles foyers, ce seuil devenait inviolable, comme la loi, qu'ils connaissaient, du reste, assez peu. Quand l'hospitalité même avait accueilli un Anglais, en temps de guerre, cet Anglais cessait d'être un ennemi. Il devenait un frère, en vertu d'une autre loi, qu'ils connaissaient par instinct: c'était la loi naturelle et celle de leur conscience. Cependant avec des habitudes si droites et des moeurs si simples, on faisait la fraude à Ouessant, mais la fraude contre l'Angleterre en faveur de la France.
Les pêcheurs Ouessantins achetaient des petits barils d'eau-de-vie, qu'ils allaient mouiller sur les c?tes de Plymouth, après avoir indiqué, dans une lettre, à leur correspondant anglais, l'endroit où ils avaient fait couler les petits barils, attachés ensemble au fond de l'eau: une bouée flottante, comme celle que l'on amarre sur les casiers de pêche, révélait aux fraudeurs de Plymouth le point où ils devaient tirer des eaux leur chapelet de barillons. Les c?tres de la douane anglaise, quelquefois plus alertes que les contrebandiers, leur épargnaient la peine de faire cette pêche. Mais quel que f?t le sort des objets que l'on voulait frauder, rien n'était payé avec plus de scrupule, que les avances faites par les pilotes d'Ouessant à leurs commettants d'Angleterre.
Quand la terreur éclata sur la France, comme la foudre du sein d'un orage dès longtemps prévu, la petite ?le de Bretagne resta calme et pure des crimes qui souillaient les rivages placés à quatre lieues d'elle. On aurait dit, à la tranquillité dont elle jouissait, qu'elle était éloignée de deux mille lieues de cette France que décimait la guillotine, et que voulaient vendre à l'étranger les tra?tres de l'émigration. Mais dès que l'Angleterre déclara la guerre à notre patrie, on n'eut qu'à dire aux marins d'Ouessant: Voilà vous ennemis! et ils ne virent plus dans les Anglais que des hommes qu'il fallait repousser de leurs c?tes, ou immoler à la gloire de leur pays.
Jusque-là le sort du bon Tanguy avait été marqué par une suite de circonstances heureuses, qu'il attribuait à la belle action qu'il avait faite avec Jean-Marie, en adoptant les deux orphelins. Tout lui réussissait. C'était lui qui qui faisait la meilleure pêche: les plus gros navires, il les abordait toujours le premier, pour les conduire au port. Le bonheur donne de l'assurance aux gens simples, à peu près comme il donne de la fatuité aux sots. Il fallait voir le ton de confiance avec lequel Tanguy montait sur le pont des navires qu'il devait piloter.
-Bonjour, mon capitaine. D'où venez-vous? Combien calez-vous de pieds d'eau? Faites brasser plus pointu un peu, car les vents hallent l'avant. La barre un peu dessous, timonnier!
-Et que pensez-vous du temps, pilote?
-Vous voyez bien ce ciel-là, n'est-ce pas, mon capitaine? Eh bien, je ne vous en dis pas davantage.
Et le lendemain, quelque temps qu'il f?t, notre ma?tre pilote s'écriait, en revoyant le capitaine:
Eh bien, mon capitaine, je vous l'avais bien dit hier, hein? Voyez-vous le temps qu'il fait aujourd'hui!
-C'est vrai, pilote; vous êtes prophète.
-Ah dam! que voulez-vous? c'est l'habitude que nous avons, nous autres, de deviner ces choses-là. La théorie, mon capitaine, est une belle chose; mais la pratique, c'est tout... Voulez-vous dire, sans vous commander, au ma?tre d'équipage, de faire frapper un fort orin sur l'ancre de tribord, car le fond est grand où nous allons mouiller, et la tenue est coriace.?
Jean-Marie, le bon Jean-Marie, jadis aspirant pilote sous ma?tre Tanguy, était devenu chef d'une barque; mais toujours soumis à la supériorité qu'il avait reconnue dans son ancien patron, il ne lui prenait jamais envie de lutter de vitesse, et de forcer de voiles, pour aborder le premier un navire, sur lequel avait déjà orienté ma?tre Tanguy. La plus parfaite cordialité régnait entre eux enfin, parce que l'un était aussi content d'avoir conservé sa vieille autorité, que l'autre se montrait docile à la subir encore.
Revenons à nos deux jeunes orphelins, sur la tête desquels sept à huit années ont passé, depuis leur arrivée dans l'?le hospitalière, qui les avait recueillis presque mourants.
Jeannette croissait chaque jour en grace et en beauté: elle faisait la gloire de ses parents adoptifs. Cavet, son frère, était le plus fort et le plus intelligent des enfants de son age: on le citait partout comme un prodige, et Soisic, sa nourrice, malgré son attachement pour le petit infortuné qu'elle avait allaité, ne pouvait s'empêcher de concevoir un peu de jalousie, en entendant vanter l'orphelin, aux dépens de ses autres enfants. Tanguy même, le brave Tanguy, sans partager le sentiment de préférence trop visible que sa femme accordait à ses propres enfants, élevait avec un peu de dureté son fils de l'autre bord, comme il l'appelait. Pour celui-ci, courant, comme sa petite soeur, dans les bateaux pilotes du pays, il cherchait, à un age où les autres savent à peine comment ils existent, à se rendre utile aux bonnes gens chez qui il avait trouvé une famille. Le matin, avant que la Croix-du-bon-Dieu appareillat, il disposait tout à bord, pour que son patron n'e?t qu'à lui dire de larguer les amarres. Pendant le temps qu'on passait à la mer, il gouvernait l'embarcation quand le temps était beau, ou il s'occupait à vider le fond du bateau, quand la lame embarquait à bord. De son c?té, la pauvre Jeannette rendait dans la barque de Jean-Marie le même service à celui-ci; car sur la c?te de Bretagne, les femmes et les filles des pêcheurs partagent à la mer les travaux et les périls de leurs époux ou de leurs pères. Les charmes du sexe bas-breton s'accommodent assez mal de ces habitudes toutes masculines; mais les moeurs et la santé des maritimes amazones de l'Armorique s'en trouvent fort bien. L'air de la mer avait un peu bruni le teint de Jeannette, mais sans rien ?ter à l'expression de ses beaux yeux noirs, ni à la grace d'un front charmant, que couvrait une superbe chevelure. C'était une fleur venue dans l'interstice de ces rochers qui bordent la mer.
L'attachement des deux orphelins l'un pour l'autre, faisait l'admiration de tous les habitants: Cavet ne revoyait jamais sa soeur sans lui rapporter les petits cadeaux qu'il recevait à bord des navires que son bateau accostait. Rencontrait-on l'un des deux enfants sur la c?me des rochers ou sur les bords arides de la mer, on était s?r de voir para?tre bient?t l'autre. Jamais ils ne se promenaient sans enlacer, à la mode des couples bas-bretons, leurs petites mains déjà durcies par le travail qu'on exigeait d'eux.
Un soir, à l'heure où le bateau de Jean-Marie rentrait, Jeannette, qui s'était embarquée le matin, ne revint pas dans ce bateau. Cavet, qui depuis long-temps attendait le retour de sa soeur bien aimée, la demande en vain. Jean-Marie entra?ne Tanguy dans sa maison: Cavet le suit en jetant des cris. Jean-Marie, les larmes aux yeux, peut à peine prononcer ces paroles:
-Vous savez bien la division anglaise, qui louvoie depuis quelque temps à vue de l'?le. Plusieurs fois déjà le vaisseau commandant, près duquel je pêchais sans défiance, m'avait fait venir à son bord, pour avoir du poisson. Ce matin, ce même vaisseau, courant une bordée à terre, m'aper?oit. Une espèce de pressentiment me disait de me défier ce jour-là des Anglais. Je veux fuir aussi, mais le vaisseau me gagne, et tire sur moi un coup de canon à boulet. La pauvre Jeannette, épouvantée, se met à jeter les hauts cris...
-Ah ma soeur, ma soeur est morte! s'écrie Cavet.
-Achève donc, reprend avec impatience Tanguy. Les Anglais l'auraient-ils tuée, la pauvre enfant? Les monstres!
-Non, non, pas tuée, répond Jean-Marie. écoutez-moi, je vous en prie: J'aborde le vaisseau, qui m'ordonne d'accoster. Le commodore para?t sur le gaillard d'arrière; il avait déjà vu dans mon bateau la petite Jeannette, à qui il avait fait beaucoup de caresses: cette fois, il me propose de la lui laisser à son bord. Je refuse. Il me montre une bourse remplie de guinées; je crois qu'il veut plaisanter...
-Eh bien, dit vivement Tanguy, as-tu fait la traite des blancs? As-tu vendu ta fille enfin? Parle donc, animal!
-Oh! écoutez-moi de grace, je vous en supplie, ma?tre Tanguy. Je jette sur le pont la bourse du commodore, et je saisis dans mes bras la pauvre petite. Le commodore me dit avec colère, que cette enfant n'est pas à moi, et qu'il sait qu'elle appartient à une famille anglaise. Je veux résister de toutes mes forces: on me jette dans mon bateau, malgré mes larmes et mes cris, et le vaisseau s'éloigne.?
Le récit de Jean-Marie porta au comble l'indignation de tous ceux qui l'écoutaient. On enleva, suffoqué par ses sanglots, le pauvre frère de la jeune victime. Allons porter nos plaintes au maire, au commandant de place et à notre curé! s'écrièrent ces braves gens, comme si les autorités de leur ?le avaient eu le pouvoir de punir le ravisseur anglais!
-Mais à quoi cela vous servira-t-il? leur demanda Tanguy, consterné.
-Cela nous servira à nous faire rendre justice.
-Le pensez-vous? Est-ce que notre commandant de place, avec sa garnison et ses pièces de trente-six, a quelque droit sur ces chiens d'Anglais, qui viennent bloquer Brest à une demi-lieue de la pointe Saint-Mathieu?
-Il n'y a donc plus de gouvernement en France?
-Est-ce qu'il y en a jamais eu pour de pauvres b...... comme nous? Notre gouvernement à nous, voyez-vous, vous autres, continua Tanguy, c'est ?a! Il se frappait le front, et montrait ses bras nerveux, en pronon?ant ces derniers mots:-Demain, je m'en vais à bord du vaisseau anglais avec mon petit Cavet, et je dirai au commodore: Vous dites que l'enfant que vous avez prise appartient à une famille anglaise. Eh bien, voilà son frère: voulez-vous le prendre aussi? Non, n'est-ce pas? Vous ne voulez vous charger que des petites filles. Alors vous êtes des gueux, et puis je m'en reviendrai avec mon bateau, et gare au premier Anglais qui tombera sous ma coupe!
-Et que lui ferez-vous donc, ma?tre Tanguy, au premier Anglais, avec votre pauvre petite barque?
-Ce que je lui ferai? Je n'en sais rien encore; mais c'est dans l'occasion que l'on fait les choses que l'on a dans la tête. Ils ont vu déjà ce que c'était que l'amitié d'un Bas-Breton: ils sauront bient?t, avec la protection de la bonne vierge Marie, ce que c'est que ma... que ma..... enfin, comment dites-vous ?a?... que ma vengeance.
Le lendemain de cette allocution, ma?tre Tanguy, tout rempli encore de la juste indignation qu'il avait exprimée devant ses compatriotes, se jeta dans son frêle bateau la Croix-du-bon-Dieu, accompagné du pauvre petit Cavet, qui pleurait toujours sa soeur. La division anglaise louvoyait encore à trois lieues au nord d'Ouessant. Dès que le pilote aper?ut le vaisseau commandant à la tête des autres batiments ennemis, il se dirigea vers lui; mais l'amiral ne mit pas en panne pour attendre la barque qui cherchait à l'accoster. Une frégate, près de laquelle passait Tanguy, le héla, en lui donnant l'ordre de venir à elle. Force fut au pilote d'obéir. Rendu à bord, le capitaine lui demanda assez impérieusement:
-Es-tu pilote de cette c?te?
-Capitaine, je ne suis pas pilote; je suis depuis vingt ans ma?tre pilote re?u.
-Tu connais par conséquent le passage du Four?
-Mieux que vous ne connaissez, peut-être, le fond de cale de votre frégate.
-à quelle heure la marée sera-t-elle pleine dans la passe?
-Dans deux heures. Vous devez savoir cela aussi bien que moi, par l'épacte et le nombre d'or.
-Dans deux heures donc, tu me piloteras dans le Four?
Ici Tanguy se gratta l'oreille en baissant la tête, et en hésitant à répondre au capitaine, qui continua à lui parler en ces termes:
-J'ai l'ordre de canonner la batterie qu'on élève à Lochrist. Si tu me pilotes bien, comme je l'entends, cette bourse de cent guinées te sera remise. Si tu jettes, par ignorance ou par méchanceté, la frégate sur les écueils du passage, la balle que tu me vois mettre dans ce pistolet, te fera sauter la tête au premier coup de talon du navire.
-Mais mon commandant, vous ne savez donc pas que dans mon pays on me fusillera, quand on saura que je vous ai piloté?
-Tu diras, pour te justifier, que tu n'as cédé qu'à la peur de la mort.
-Allons, je veux bien gagner ces cent guinées, puisqu'il n'y a pas moyen de faire autrement; mais comptez-les moi en attendant, cela me donnera du coeur, et vous serez toujours assez à temps de les reprendre, si par malheur il vous prenait fantaisie de me casser la boule.
Les cent guinées furent remises à Tanguy, qui ordonna à son embarcation de se tenir toujours à petite distance de la frégate. La manoeuvre commen?a alors; mais le capitaine anglais commanda au pilote de se tenir assis sur le bastingage, pendant que lui, monté sur une caronnade et à ses c?tés, lui présenterait le bout du pistolet destiné à le percer, dans le cas où le batiment viendrait à toucher.
La large frégate, chargée de toile, file bient?t avec la belle brise à laquelle elle livre ses voiles élégamment bordées sur ses longues vergues; elle contourne avec grace la partie du Nord-Est et de l'Est d'Ouessant. Les signaux de l'?le annoncent son approche aux signaux du Conquet: les canonniers garde-c?tes se placent à leur poste, disposés à faire feu dès qu'elle sera rendue à portée de leurs pièces. Mais de quelle consternation ne sont pas frappés les pilotes, lorsqu'à la longue vue ils reconnaissent, à la croix noire que porte la grande voile du bateau de Tanguy, que c'est lui qui pilote le batiment ennemi! Quoi! c'est ainsi, disent-ils, qu'il se venge de ces Anglais, contre lesquels il jetait hier au soir sa malédiction! Ah le tra?tre! qui aurait dit ?a de lui? Oh! s'il pouvait mettre cette chienne de frégate à la c?te; avec quel plaisir nous irions le sauver, pour le livrer à la justice du pays, et jouir du bonheur de le voir fusiller! Ces voeux funestes ne devaient pas être tout-à-fait exaucés.
La frégate gouverne déjà de manière à enfiler la passe du Four, et à canonner bient?t la terre. Les pilotes du Conquet pensent qu'il y a à peine assez d'eau pour elle: pendant qu'ils se livrent à l'espoir de la voir toucher, le pauvre Tanguy, toujours perché sur son bastingage, commande la manoeuvre, et dès qu'il fait un mouvement, le canon du pistolet que le capitaine tient obstinément appuyé sur sa tête, se présente à son oeil effrayé. Notre pauvre homme tremblait de tous ses membres, et se repentait déjà de la résolution hardie qu'il avait prise dans un moment où il était loin d'avoir calculé les dangers auxquels son projet l'exposerait. C'est tout au plus s'il lui restait assez de sang-froid pour dire, selon le besoin, loffe, laisse arriver; comme ?a va bien! Ces maudites batteries de la c?te, qui allaient faire feu, cette arme du capitaine toujours dirigée sur lui, sa femme, ses petits enfants, son ?le chérie, tout cela effrayait son imagination ou brisait son coeur, et cependant il n'y avait plus moyen de reculer.
Le fort de Lochrist commen?a à tirer: la détonnation de ces pièces que Tanguy redoutait, il n'y avait encore que quelques minutes, sembla au contraire lui ?ter le poids énorme qu'il se sentait sur la poitrine. La frégate riposta, et au moindre geste que faisait le pilote, perché comme un therme sur son bastingage, toujours le bout du pistolet du capitaine accompagnait chacun de ses mouvements. Le feu commencé entre la terre et la frégate devient plus vif, les boulets sifflent, la mitraille pleut. La fumée, ronde, épaisse et blanche, qui sort des flancs de la frégate, couvre à chaque volée et les bastingages et les basses voiles. Dans un de ces moments où le fracas de l'artillerie ébranle le navire, et où les nuages de la poudre en feu voilent tous les objets sur le pont, Tanguy, que le capitaine a sans cesse tenu par le collet au début de la canonnade, saisit le bras de son incommode surveillant; le coup de pistolet qui lui était promis part; mais la balle, détournée de sa direction, le manque, et au même instant, notre pilote s'élance à la mer, plonge sous l'eau, et reparait à dix brasses du bord: les coups de fusil sifflent sur sa tête, qui sort des flots; il dispara?t encore; son bateau, resté jusque-là près de la frégate, aper?oit un homme à la mer: il court sur lui; la frégate lance quelques paquets de mitraille sur la Croix-du-bon-Dieu, qui s'éloigne d'elle; les voiles de la barque sont criblées, sa coque percée; mais la barque court toujours à terre, et elle a le bonheur de sauver son patron sous la grêle de boulets et de bisca?ens, qui fait jaillir la mer autour d'elle. Pauvre frégate, si bien espalmée quelques minutes auparavant, si bien disposée au combat, et si fringante dans sa voilure et sa haute mature! Abandonnée par le pilote qui la faisait passer comme une anguille entre les roches et les rescifs du Four, elle glisse avec la vitesse d'un poisson vers une basse terrible qui va la dévorer, comme ces monstres des mers que l'imagination des anciens pla?ait sur les c?tes de la Sicile; elle court cependant encore, elle tonne: son pavillon est hissé tout haut, au-dessus des nuages de fumée dont elle marche si majestueusement enveloppée. Pas un homme ne bouge à son bord...... Un bruit effroyable se fait entendre, ce n'est plus celui de la foudre qu'elle lance: c'est son fond qui laboure, en craquant horriblement, les rochers sur lesquels elle s'étend en filant encore avec vitesse, et en s'enfon?ant dans les flots qu'elle entr'ouvre, et qui, mugissants, se replient sur elle: sa mature chargée de voiles immenses, s'incline, tombe, les vagues l'entra?nent: des centaines d'hommes se disputent, à la surface de la mer, la place qu'ils saisissent sur les débris du vaste batiment. Et Tanguy, triomphant dans son petit bateau criblé de bisca?ens, lève les mains au ciel, en criant, comme si tout l'univers était là pour l'entendre: C'est moi, c'est moi qui ai fait tout ?a! vive l'Empereur! mort à l'Anglais!
Des chaloupes canonnières, mouillées en rade du Conquet, sortent aussit?t pour recueillir les lambeaux de la frégate naufragée, et le reste de son malheureux équipage.
Tanguy, l'illustre Tanguy, aurait bien pu, après son beau fait d'armes, aller au Conquet recevoir l'ovation à laquelle il devait assez justement prétendre: il n'avait qu'une lieue à courir, en continuant sa bordée, pour se rendre dans ce petit port. Mais, toujours fidèle à cet amour national qu'ont surtout les insulaires, il aima mieux faire quatre lieues pour arriver à Ouessant, qu'une seule lieue pour aborder au Conquet. C'est dans sa patrie qu'il est le plus doux de jouir d'un succès: ce sont les applaudissements de ceux qui nous ont vus na?tre, qui sont les plus flatteurs au coeur. Et qu'est-ce que l'estime ou l'admiration des hommes que l'on ne conna?t pas?
L'arrivée de la Croix-du-bon-Dieu à Ouessant, avec ses voiles déchirées par les boulets et sa coque mitraillée, fut un véritable triomphe. Après que Tanguy eut raconté son aventure, le commandant de place s'écria:
-Brave homme, tu as bien mérité de la patrie!
-Le syndic des gens de mer: J'en ferai part à son excellence monseigneur le ministre de la marine et des colonies.
-Le curé: Je vous bénis, au nom du père, du fils et du saint Esprit!
-La bonne Soisic, la femme de Tanguy: Viens-t'en te changer, car tu es encore tout mouillé.
Les assistants, attendris, se contentèrent de répéter, avec l'accent du regret et de l'admiration: Et nous, qui le prenions pour un tra?tre!...
Viens ici, petit Cavet, s'écria à son tour le patron, un peu remis de ses émotions de gloire. Viens ici, à moi. Le petit Cavet s'approcha:
-Vous voyez bien cet enfant, monsieur le curé? Eh bien, les boulets ne lui ont pas plus fait de peur, qu'à moi un verre d'eau-de-vie! Vous l'avez baptisé et rebaptisé avec de l'eau et du sel, n'est-ce pas? Moi, je viens de le baptiser avec de la mitraille, et sa pauvre soeur Jeannette est un peu vengée de l'Anglais, qui nous l'a escamotée, le gueux!
-C'est fort bien fait, ma?tre Tanguy; mais après avoir jeté cette frégate à la c?te, pourquoi n'avez-vous pas cherché à sauver une partie de son équipage? La charité chrétienne vous l'ordonnait.
-Moi, monsieur le curé! je ne sauve jamais les gens que je noie.
Et ma?tre Tanguy alla boire et fumer toute la nuit avec ses compatriotes, remplis d'un saint respect pour lui, et d'un tendre sentiment de bienveillance pour son fils adoptif, le petit Cavet.
Les Bas-Bretons n'ont pas besoin de boire pour être de très-bonnes gens; mais, néanmoins, c'est presque toujours en buvant qu'ils prennent les résolutions les plus généreuses. Pendant que les bouteilles d'eau-de-vie se vidaient en l'honneur de la belle action de Tanguy, les pilotes ne se lassaient pas d'embrasser Cavet, qui passait de main en main autour de la table, avec les verres dont on lui faisait avaler le reste malgré lui.-C'est bien, tout cela! s'écria son père: mais cet enfant, qui est malin comme un singe, ne sait pas encore lire, et ?a me fait honte pour lui. Les Anglais m'ont donné cette bourse de cent guinées pour les noyer; je ne leur ai pas volé leur argent, parce que je suis un honnête homme avant tout. Sans le malheur arrivé à ce pauvre petit bonhomme, qui a perdu sa soeur, je n'aurais pas happé ces cent guinées, bien certainement; et comme c'est quasiment lui qui me les a fait gagner, il est juste qu'il en ait sa part. Ainsi je lui en donne la moitié pour qu'il aille à l'école de Brest.
-Oui, oui! dirent tous les pilotes. Et Jean-Marie ajouta:
-Il faut, chaque mois, que nous donnions chacun un demi-écu pour que Cavet, qui est bien triste, le pauvre enfant, depuis qu'il n'a plus sa pauvre Jeannette, soit éduqué à Brest, et qu'il ne soit pas toute sa vie une fichue bête comme nous, en vous exceptant cependant, ma?tre Tanguy.
-Bravo! s'écrièrent tous les pilotes: ce sera ma?tre Tanguy qui sera chargé de recevoir un demi-écu tous les mois, sur notre pilotage, pour payer la pension de Cavet.
Le jeune orphelin pleurait de joie et de reconnaissance, en entendant ses bienfaiteurs parler ainsi: il se jetait tour à tour au cou de Tanguy et dans les bras de Jean-Marie, et ceux-ci, malgré eux, sentaient couler sur leurs joues, déjà enluminées, des larmes de bonheur et d'attendrissement. Il fut décidé, assemblée tenante, que ma?tre Tanguy partirait le plus t?t possible pour Brest, afin de mettre en pension celui qu'il regardait comme son fils. Il promit de s'acquitter de cette tache, et il tint parole.