Celle-la, certes, n'était pas faite pour épouser un artiste, surtout ce terrible gar?on, passionné, tumultueux, exubérant, qui s'en allait dans la vie le nez en l'air, la moustache hérissée, portant avec cranerie comme un défi à toutes les conventions sottes, à tous les préjugés bourgeois son nom bizarre et fringant de Heurtebise. Comment, par quel miracle, cette petite femme, élevée dans une boutique de bijoutier, derrière des rangées de cha?nes de montres, de bagues enfilées, trouva-t-elle moyen de séduire ce po?te?
Imaginez les graces d'une dame de comptoir, des traits indécis, des yeux froids toujours souriants, une physionomie complaisante et placide, pas de vraie élégance, mais un certain amour du luisant, du clinquant, qu'elle avait pris sans doute à la devanture de son père, et qui lui faisait rechercher les n?uds de satin assorti, les ceintures, les boucles; avec cela des cheveux tirés par le coiffeur, bien lissés de cosmétique, au-dessus d'un petit front têtu, étroit, où l'absence de rides marquait moins la jeunesse qu'une nullité complète d'idées. Ainsi faite, Heurtebise l'aima, la demanda et, comme il avait quelque fortune, n'eut pas de peine à l'obtenir.
Elle, ce qui lui plaisait dans ce mariage, c'était l'idée d'épouser un auteur, un homme connu qui lui donnerait des billets de spectacle autant qu'elle voudrait. Quant à lui, je crois qu'en définitive cette fausse élégance de boutique, ces fa?ons prétentieuses, bouche pincée, petit doigt en l'air, l'avaient ébloui comme le dernier mot de la distinction parisienne, car il était né paysan et, au fond, malgré son esprit, il le resta toujours.
Tenté de bonheur paisible, de cette vie de famille dont il était privé depuis si longtemps, Heurtebise passa deux ans loin de ses amis, s'enfouissant à la campagne, dans des coins de banlieue, toujours à la portée de ce grand Paris, qui le troublait et dont il recherchait l'atmosphère affaiblie, comme ces malades auxquels on ordonne l'air de la mer, mais qui, trop délicats pour le supporter, viennent le respirer à quelques lieues de distance. De loin en loin son nom apparaissait dans un journal, dans une revue, au bas d'un article; mais déjà ce n'était plus cette verdeur de style, ces emportements d'éloquence qu'on lui avait connus. Nous pensions: ?Il est trop heureux... son bonheur le gate.?
Puis un jour il revint parmi nous, et nous v?mes bien qu'il n'était pas heureux. Sa mine palie, ses traits resserrés, contractés par un perpétuel agacement, la violence de ses manières rapetissée en colère nerveuse, son beau rire sonore déjà fêlé, en faisaient un tout autre homme. Trop fier pour convenir qu'il s'était trompé, il ne se plaignait pas, mais les anciens amis auxquels il rouvrit sa maison purent vite se convaincre qu'il avait fait le plus sot des mariages, et que sa vie était désormais hors de voie. Par contre, Mme Heurtebise nous apparut, après deux ans de ménage, telle que nous l'avions vue dans la sacristie, le jour des noces. Son même sourire, minaudier et calme, son même air de boutiquière endimanchée; seulement l'aplomb lui était venu. Elle parlait maintenant. Dans les discussions artistiques où Heurtebise se lan?ait passionnément, avec des jugements absolus, le mépris brutal ou l'enthousiasme aveugle; la voix mielleuse et fausse de sa femme venait tout à coup l'interrompre, l'obligeant à écouter quelque raisonnement oiseux, quelque réflexion sotte toujours en dehors du sujet. Lui, gêné, embarrassé, nous regardait d'un ?il qui demandait grace, essayait de reprendre la conversation interrompue. Puis devant la contradiction intime et persistante, la sottise de cette petite cervelle d'oisillon, gonflée et vide comme un échaudé, il se taisait, résigné à la laisser aller jusqu'au bout. Mais ce mutisme exaspérait madame, lui paraissait plus injurieux, plus dédaigneux que tout. Sa voix aigre-douce devenait criarde, montait, piquait, bourdonnait avec un harcellement de mouche, jusqu'à ce que le mari, furieux, éclatat à son tour, brutal et terrible.
De ces querelles incessantes, qui se terminaient par des larmes, elle sortait reposée, plus fra?che, comme une pelouse après l'arrosage; lui, chaque fois brisé, fiévreux, incapable de tout travail. Peu à peu sa violence même se lassa. Un soir que j'avais assisté à une de ces scènes pénibles, comme Mme Heurtebise sortait de table, triomphante, je vis sur la figure de son mari, restée baissée pendant la querelle et qu'il relevait enfin, l'expression d'un mépris, d'une colère que les paroles ne pouvaient plus traduire. Rouge, les yeux pleins de larmes, la bouche tordue d'un sourire ironique et navrant, pendant que la petite femme s'en allait en refermant la porte d'un coup sec, il lui fit, comme un gamin dans le dos de son ma?tre, une grimace atroce de rage et de douleur. Au bout d'un moment, je l'entendis murmurer d'une voix étranglée par l'émotion: ?Ah! si ce n'était pas l'enfant, comme je filerais!?
Car ils avaient un enfant, un pauvre petit superbe et malpropre, qui se tra?nait dans tous les coins, jouait avec les chiens plus grands que lui, la terre, les araignées du jardin. La mère ne le regardait que pour constater qu'il était ?dégo?tant? et regretter de ne l'avoir pas mis en nourrice. Elle avait en effet gardé ses traditions de petite bourgeoise de comptoir, et leur intérieur en désordre, où elle promenait dès le matin des robes parées et des coiffures étonnantes, rappelait les arrière-boutiques si chères à son c?ur, les pièces noires de crasse et de manque d'air où l'on passe vite dans les entr'actes de la vie de commerce pour manger à la hate un repas mal fait, sur une table sans nappe, l'oreille au guet tout le temps vers la sonnette de la porte. Dans ce monde-là il n'y a que la rue qui compte, la rue où passent les acheteurs, les flaneurs, et ce débordement de peuple en vacances qui, le dimanche, remplit le trottoir et la chaussée. Aussi, comme elle s'ennuyait, la malheureuse, à la campagne; comme elle regrettait son Paris! Heurtebise, au contraire, avait besoin des champs pour la santé de son esprit. Paris l'étourdissait comme un provincial en visite. La femme ne comprenait pas cela et se plaignait beaucoup de son exil. Pour se distraire, elle invitait d'anciennes amies. Alors, si le mari n'était pas là, on s'amusait à feuilleter ses papiers, les notes, les travaux en train.
?Voyez, donc, ma chère, comme c'est dr?le... Il s'enferme pour écrire ?a. Il marche, il parle tout seul... Moi d'abord je ne comprends rien à tout ce qu'il fait.?
Et c'étaient des regrets sans fin, des retours sur le passé.
?Ah! si j'avais su... Quand je pense que je pouvais épouser Aubertot et
Fajon, les marchands de blanc...?
Elle citait toujours les deux associés en même temps, comme si elle avait d? épouser l'enseigne. En présence du mari, on ne se gênait pas davantage. Elle le dérangeait, empêchait tout travail, installant dans la pièce même où il écrivait la causerie niaise de femmes oisives qui parlaient haut, pleines de dédain pour ce métier de littérateur qui rapporte peu, et dont les heures les plus laborieuses ressemblent toujours à une capricieuse oisiveté.
De temps en temps, Heurtebise essayait d'échapper à cette existence qu'il sentait devenir chaque jour plus sinistre. Il accourait à Paris, prenait une petite chambre à l'h?tel, voulait se figurer qu'il était gar?on; mais tout à coup il pensait à son fils, et avec une envie folle de l'embrasser retournait le soir même à la campagne. Dans ces cas-là, pour éviter la scène du retour, il emmenait un ami avec lui, et le gardait là-bas le plus qu'il pouvait. Dès qu'il n'était plus seul en face de sa femme, sa belle intelligence se réveillait et ses projets de travail interrompus peu à peu l'un après l'autre lui revenaient au c?ur. Mais quel déchirement quand on partait! Il aurait voulu retenir ses visiteurs, s'accrochait à eux de toute la force de son ennui. Avec quelle tristesse il nous accompagnait à la station du petit omnibus de banlieue qui nous ramenait vers Paris! et comme, nous partis, il s'en retournait lentement sur la route poudreuse, le dos rond, les bras inertes, écoutant les roues qui s'éloignaient!
C'est que le tête-à-tête était devenu insupportable. Pour l'éviter, il prit le parti d'avoir la maison toujours pleine. Son bon c?ur aidant, sa lassitude, son insouciance, il s'entoura de tous les meurt-de-faim de la littérature. Un tas de valets de lettres, paresseux, toqués, visionnaires, s'installèrent chez lui, plus que lui; et comme la femme était très-sotte, incapable de juger, elle les trouvait charmants, supérieurs à son mari parce qu'ils criaient plus fort. La vie se passait en discussions oiseuses. C'était un fracas de mots vides, de poudre aux moineaux, et le pauvre Heurtebise, immobile et muet au milieu de tout ce tapage, se contentait de sourire en haussant les épaules. Quelquefois pourtant, quand, à la fin d'un repas interminable, tous ses convives, les coudes sur la nappe, commen?aient autour du flacon d'eau-de-vie une de ces longues flaneries de paroles asphyxiantes comme le brouillard des pipes, un immense dégo?t le prenait et, n'ayant pas la force de renvoyer tous ces malheureux, il s'en allait lui-même et restait huit jours sans revenir.
?Ma maison est pleine d'imbéciles, me disait-il un jour. Je n'ose plus rentrer.? Avec ce train de vie, il n'écrivait plus. Son nom devenait rare, et sa fortune, gaspillée à ce perpétuel besoin de monde au logis, s'en allait aux mains tendues autour de lui.
Il y avait longtemps que nous ne nous étions vus, lorsqu'un matin je re?us un mot de sa chère petite écriture autrefois si ferme, maintenant hésitante et tremblante.-?Nous sommes à Paris. Viens me voir. Je m'ennuie.? Je le trouvai avec sa femme, son enfant, ses chiens, dans un lugubre petit appartement de Batignolles. Le désordre, qui n'avait plus l'espace pour s'étaler, semblait encore plus affreux qu'à la campagne. Pendant que l'enfant et les chiens se roulaient dans des chambres grandes comme des cases d'échiquier, Heurtebise, malade, était couché, le visage au mur, dans un état de prostration complète. La femme, toujours en tenue, toujours placide, le regardait à peine.--?Je ne sais pas ce qu'il a?, me dit-elle avec un geste d'insouciance. Lui, en me voyant, retrouva un moment de ga?té, une minute de son bon rire, mais aussit?t étouffé. Comme on avait gardé à Paris les habitudes de la banlieue, à l'heure du déjeuner, dans ce ménage bouleversé par la gêne, la maladie, il arriva un parasite, petit homme chauve, rapé, roide, grincheux, qu'on appelait dans la maison: ?l'homme qui a lu Proudhon.? C'est ainsi qu'Heurtebise, qui n'avait sans doute jamais su son nom, le présentait à tout le monde. Quand on lui demandait: ?Qui est ?a?? il répondait avec conviction: ?Oh! un gar?on très-fort, qui a beaucoup lu Proudhon.? Il n'y paraissait guère, du reste, car cet esprit profond ne se manifestait jamais qu'à table pour se plaindre d'un r?ti mal cuit ou d'une sauce manquée. Ce matin-là, l'homme qui avait lu Proudhon déclara le déjeuner détestable, ce qui ne l'empêcha pas d'en dévorer la moitié à lui tout seul.
Qu'il me sembla long et lugubre ce repas au chevet du malade! La femme bavardait comme toujours, avec une tape par-ci par-là à l'enfant, un os aux chiens, un sourire au philosophe. Pas une fois Heurtebise ne se tourna vers nous, et pourtant il ne dormait pas. Je ne sais pas même s'il pensait... Cher et vaillant gar?on! Dans ces luttes mesquines et continuelles, le ressort de sa nature vigoureuse s'était brisé, et il commen?ait déjà à mourir. Cette agonie silencieuse, qui était plut?t un renoncement de vivre, dura quelques mois; puis Mme Heurtebise se trouva veuve. Alors comme les larmes n'avaient pas obscurci ses yeux clairs, qu'elle avait toujours le même soin de ses cheveux lisses, et qu'Aubertot et Fajon étaient encore disponibles elle épousa Aubertot et Fajon. Peut-être Aubertot, peut-être Fajon, peut-être même tous les deux. En tout cas, elle put reprendre la vie pour laquelle elle était faite, le bavardage facile et l'éternel sourire des dames de comptoir.
* * * * *
Elle avait toujours rêvé cela, être la femme d'un po?te!... Mais l'implacable destinée, au lieu de l'existence romanesque et fiévreuse qu'elle ambitionnait, lui arrangea un petit bonheur bien tranquille, en la mariant à un riche rentier d'Auteuil, aimable et doux, un peu trop agé pour elle, et qui n'avait qu'une passion-tout à fait inoffensive et reposante-l'horticulture.
Le brave homme passait son temps, le sécateur à la main, à soigner, élaguer une magnifique collection de rosiers, à chauffer la serre, arroser les corbeilles; et ma foi! vous conviendrez bien que pour un pauvre petit c?ur affamé d'idéal il n'y avait pas là une pature suffisante. Pourtant pendant dix ans sa vie se maintint droite et uniforme comme les allées finement sablées du jardin de son mari, et elle la suivit à pas comptés en écoutant avec un ennui résigné le bruit aga?ant et sec des ciseaux toujours en mouvement, ou la pluie monotone, infinie, qui tombait des pommes d'arrosoirs sur les plantes touffues. Cet horticulteur enragé avait de sa femme le même soin méticuleux que de ses fleurs. Il mesurait le froid et le chaud à son salon encombré de bouquets, craignait pour elle la gelée d'avril ou le soleil de mars; et, comme ces plantes en caisse que l'on sort et que l'on rentre à des époques déterminées, la faisait vivre méthodiquement, les yeux fixés sur le baromètre et les variations de la lune.
Elle resta ainsi longtemps, prise entre les quatre murs du jardin conjugal, innocente comme une clématite, mais avec des élans vers d'autres jardins moins réguliers, moins bourgeois, où les rosiers pousseraient toutes leurs branches, où les herbes folles seraient plus hautes que des arbres et chargées de fleurs fantastiques, inconnues, en liberté sous un soleil plus chaud. Ces jardins-là on ne les trouve guère que dans les livres des po?tes; aussi lisait-elle beaucoup de vers en cachette du pépiniériste qui ne connaissait, lui, en fait de poésies, que des distiques d'almanach:
Quand il pleut à la Saint-Médard,
Il pleut quarante jours plus tard.
Sans choix, gloutonnement, la malheureuse dévorait les plus mauvais po?mes, pourvu qu'elle y trouvat des rimes à ?amour? et à ?passion?; puis le livre fermé, elle passait des heures à rêver, à soupirer: ?Voilà le mari qui m'aurait fallu!?
Tout cela probablement serait toujours resté à l'état vague d'aspirations, si à ce terrible moment de la trentaine, qui est l'age décisif pour la vertu des femmes comme midi est l'heure décisive pour la beauté du jour, l'irrésistible Amaury ne s'était pas trouvé sur son chemin; Amaury est un po?te de salon, un de ces exaltés en habit noir et gants gris-perle, qui vont entre dix heures et minuit raconter dans le monde leurs extases d'amour, leurs désespoirs, leurs ivresses, mélancoliquement appuyés aux cheminées, dans la lueur des lustres, pendant que les femmes en toilette de bal écoutent, rangées en cercle, derrière leurs éventails.
Celui-là peut passer pour l'idéal du genre. Tête de bottier fatal, l'?il cave, le teint blême, il se coiffe à la russe et se lisse fortement de pommade hongroise. C'est un de ces désespérés de la vie comme les dames les aiment, toujours vêtus à la dernière mode, un lyrique refroidi chez qui le désordre de l'inspiration se devine seulement au n?ud de cravate un peu lache, négligemment attaché. Aussi il faut voir ce succès quand, de sa voix stridente, il débite une tirade de son po?me, le Credo de l'amour, celle surtout qui se termine par ce vers étonnant:
Moi je crois à l'amour comme je crois en Dieu!...
Remarquez que je soup?onne fort ce farceur-là de se soucier aussi peu de Dieu que du reste; mais les femmes n'y regardent pas de si près. Elles se prennent facilement à la glu des mots, et chaque fois qu'Amaury récite son Credo de l'amour, vous êtes s?r de voir tout autour du salon des rangées de petits becs roses s'ouvrir, se tendre vers cet hame?on facile du sentiment. Pensez donc! Un po?te qui a de si belles moustaches, et qui croit à l'amour comme il croit en Dieu...
La femme du pépiniériste n'y résista pas. En trois séances elle fut vaincue. Seulement, comme il y avait au fond de cette nature élégiaque quelque chose d'honnête et de fier, elle ne voulut pas d'une faute mesquine. D'ailleurs, dans son Credo, le poète déclarait lui-même qu'il ne comprenait qu'une sorte d'adultère, celui qui marche la tête haute comme un défi à la loi et à la société. Prenant donc le Credo de l'amour pour guide, la jeune femme s'évada brusquement du jardin d'Auteuil et vint se jeter dans les bras de son po?te.-?Je ne peux plus vivre avec cet homme! Emmène-moi.? En pareil cas, le mari s'appelle toujours cet homme, même quand il est pépiniériste.
Amaury eut un moment de stupeur. Comment diable s'imaginer qu'une petite mère de trente ans irait prendre au sérieux un po?me d'amour et le suivre au pied de la lettre? Pourtant il fit contre trop bonne fortune bon c?ur, et comme dans son petit jardin d'Auteuil si bien abrité la dame s'était conservée fra?che et jolie, il l'enleva sans murmurer. Les premiers jours, ce fut charmant. On craignait les poursuites du mari. Il fallut se cacher sous des noms supposés, changer d'h?tel, habiter des quartiers invraisemblables, les faubourgs de Paris, les chemins de ceinture. Le soir, on sortait furtivement, on faisait des promenades sentimentales le long des fortifications. ? puissance du romanesque! Plus elle avait peur, plus il fallait de précautions, de stores, de voilettes abaissées, plus son po?te lui semblait grand. La nuit, ils ouvraient la petite fenêtre de leur chambre, et regardant les étoiles qui montaient par-dessus les fanaux du chemin de fer voisin, elle lui faisait dire et redire sa tirade:
Moi, je crois à l'amour comme je crois en Dieu.
Et c'était bon!...
Malheureusement cela ne dura pas. Le mari les laissa trop tranquilles. Que voulez-vous? Il était philosophe, cet homme. Sa femme une fois partie, il avait refermé la porte verte de son oasis et s'était paisiblement remis à soigner ses roses, en songeant avec bonheur que celles-là, du moins, tenant au sol par de longues racines, ne pourraient pas s'en aller de chez lui. Nos amoureux rassurés rentrèrent dans Paris, et tout à coup il sembla à la jeune femme qu'on lui avait changé son po?te. La fuite, les craintes d'être surpris, les alertes perpétuelles, toutes ces choses qui servaient sa passion n'existant plus, elle commen?a à comprendre, à voir clair. Du reste, à chaque instant, dans l'installation de leur petit ménage et ces mille détails bourgeois de la vie de tous les jours, l'homme avec qui elle vivait se faisait mieux conna?tre.
Le peu qu'il avait en lui de sentiments généreux, héro?ques ou délicats, il le délayait dans ses vers sans en rien garder pour sa consommation personnelle. Il était mesquin, égo?ste, surtout très-ladre, ce que l'amour ne pardonne pas. Puis il avait coupé ses moustaches, et ce déguisement lui allait mal. Quelle différence avec ce beau ténébreux frisé au petit fer qui lui était apparu un soir récitant son Credo entre deux candélabres! Maintenant, dans la retraite forcée qu'il subissait à cause d'elle, il se laissait aller à toutes ses manies, dont la plus grande était de se croire toujours malade. Dame! à force de poser au poitrinaire, on finit par se figurer qu'on l'est réellement. Le po?te Amaury était tisanier, s'enveloppait de papier Fayard, couvrait sa cheminée de fioles et de poudres. Pendant quelque temps la petite femme prit au sérieux son r?le de s?ur grise. Le dévouement donnait au moins une excuse à sa faute, un but à sa vie. Mais elle se lassa vite. Malgré elle, dans la pièce étouffée où le po?te s'entourait de flanelle, elle pensait à son petit jardin tout parfumé, et le bon pépiniériste, vu de loin au milieu de ses massifs, de ses corbeilles, lui semblait simple, touchant, désintéressé, autant que l'autre était exigeant et égo?ste...
Au bout d'un mois elle aimait son mari, et elle l'aimait réellement, non pas d'une affection habitude, mais d'amour véritable. Un jour elle lui écrivit une longue lettre passionnée et repentante! Il ne répondait pas. Peut-être ne la trouvait-il pas encore assez punie. Alors elle envoya lettres sur lettres, s'humilia, supplia pour rentrer, disant qu'elle aimerait mieux mourir que de continuer à vivre avec cet homme. C'était au tour de l'amant de s'appeler ?cet homme.? Le rare, c'est qu'elle se cachait de lui pour écrire; car elle le croyait encore épris, et tout en demandant pardon à son mari, elle craignait l'exaltation de son amant.
?Jamais il ne me laissera partir?, se disait-elle.
Aussi, lorsqu'à force de prier elle eut obtenu son pardon et que le pépiniériste-ne vous ai-je pas dit que c'était un philosophe?-eut consenti à la reprendre, cette rentrée au logis conjugal eut tous les c?tés mystérieux, dramatiques d'une fuite. Positivement elle se fit enlever par son mari. Ce fut sa dernière jouissance de coupable. Un soir que le po?te, las de la vie à deux et tout fier de ses moustaches repoussées, était allé dans le monde réciter son Credo de l'amour, elle sauta dans un fiacre où son vieux mari l'attendait au bout de la rue, et c'est ainsi qu'elle revint au petit jardin d'Auteuil, à jamais guérie de son ambition d'être la femme d'un po?te... Il est vrai que ce po?te-là l'était si peu!
* * * * *
La pièce venait de finir. Pendant que la foule, diversement impressionnée, se précipitait au dehors, ondoyant aux lumières sur le grand perron du théatre, quelques amis, dont j'étais, attendaient le po?te à la porte des artistes pour le féliciter. Son ?uvre n'avait pourtant pas eu un immense succès. Trop forte pour l'imagination timide et banale du public de maintenant, elle dépassait le cadre de la scène, cette limite des conventions et des libertés permises.
La critique pédante avait dit: ?Ce n'est pas du théatre!...? et les ricaneurs du boulevard se vengeaient de l'émotion que venaient de leur donner ces vers magnifiques en répétant: ??a ne fera pas le sou!...? Nous, nous étions fiers de notre ami qui avait osé faire sonner, tourbillonner ses belles rimes d'or, tout l'essaim de sa ruche autour du soleil factice et meurtrier du lustre, et présenter des personnages grands comme nature, sans s'inquiéter de l'optique du théatre moderne, des lorgnettes troubles ni des mauvais yeux.
Parmi les machinistes, les pompiers, les figurants en cache-nez, le po?te s'approcha de nous, sa grande taille courbée en deux, son collet relevé frileusement sur sa barbe grêle et ses longs cheveux déjà grisonnants. Il avait l'air triste. Les applaudissements de la claque et des lettrés, restreints à un coin de la salle, lui prédisaient un nombre très-court de représentations, les spectateurs choisis et rares, l'affiche vite enlevée sans laisser à son nom le temps de s'imposer. Quand on a travaillé pendant vingt ans, qu'on est en pleine maturité de talent et d'age, cette résistance de la foule à vous comprendre a quelque chose de lassant, de désespérant. On en vient à se dire: ?Ils ont peut-être raison.? On a peur, on ne sait plus... Nos acclamations, nos poignées de main enthousiastes le réconfortèrent un peu. ?Vraiment, vous croyez? C'est si bien que cela?... C'est vrai que j'ai fait tout ce que j'ai pu.? Et ses mains br?lantes de fièvre s'accrochaient aux n?tres avec inquiétude; ses yeux pleins de larmes cherchaient un regard sincère et rassurant. C'était l'angoisse suppliante du malade demandant au médecin: ?N'est-ce pas que je ne vais pas mourir?? Non! po?te, tu ne mourras pas. Les opérettes et les féeries qui ont des centaines de représentations, des milliers de spectateurs, seront oubliées depuis longtemps, envolées avec leur dernière affiche, que ton ?uvre restera toujours jeune et vivante...
Pendant que sur le trottoir désert nous étions là à l'exhorter, à le remonter, une forte voix de contralto éclata au milieu de nous, trivialisée par l'accent italien.
?Hé! l'artiste, assez de pouégie... Allons manger l'estoufato!...?
En même temps une grosse dame entourée d'une capeline et d'un tartan à carreaux rouges vint passer son bras sous celui de notre ami d'un mouvement si brutal, si despotique, que sa physionomie, son attitude en furent tout de suite gênées.
?Ma femme?, nous dit-il; puis, se tournant vers elle avec un sourire hésitant:
?Si nous les emmenions pour leur montrer comment tu fais l'estoufato??
Prise par son amour-propre de cordon bleus l'Italienne consentit assez gracieusement à nous recevoir, et nous voilà partis cinq ou six avec eux pour aller manger du b?uf à l'étouffée sur les hauteurs de Montmartre où ils habitaient.
J'avoue que j'avais un certain désir de conna?tre cet intérieur d'artiste. Notre ami depuis son mariage vivait très-retiré, presque toujours à la campagne; mais ce que je savais de sa vie tentait ma curiosité. Il y avait quinze ans de cela, dans toute la ferveur d'une imagination romantique, il avait rencontré aux environs de Rome une superbe fille dont il était devenu très-amoureux. Maria Assunta habitait avec son père et toute une nichée de frères et de s?urs une de ces petites maisons du Transtévère qui ont les pieds dans le Tibre et un vieux bateau de pêche au ras de leurs murs. Un jour il aper?ut cette belle Italienne, les pieds nus dans le sable, avec sa jupe rouge aux plis collants, ses manches de toile bise relevées jusqu'aux épaules, retirant des anguilles d'un grand filet ruisselant. Les écailles luisantes dans les mailles pleines d'eau, le fleuve d'or, la jupe écarlate, ces beaux yeux noirs, profonds, pensifs, dont la rêverie s'assombrissait de tout le soleil environnant, frappèrent l'artiste, peut-être même un peu vulgairement, comme une estampe de romance à la devanture d'un éditeur de musique. Par hasard la fille avait le c?ur libre, n'ayant encore aimé qu'un gros chat sournois et roux, grand pêcheur d'anguilles lui aussi, et qui hérissait son poil quand on s'approchait de sa ma?tresse.
Bêtes et gens, notre amoureux parvint à apprivoiser tout ce monde, se maria à Sainte-Marie du Transtévère, et ramena en France la belle Assunta avec son cato...
Ah! povero, ce qu'il aurait d? emporter aussi, c'était un rayon du soleil de là-bas, un pan de ciel bleu, l'excentricité du costume, et les roseaux du Tibre, et les grands filets tournants du Ponte Rotto, tout le cadre avec l'image. Alors il n'aurait pas eu la cruelle désillusion qu'il éprouva quand, le ménage installé à un petit quatrième, tout en haut de Montmartre, il vit sa belle Transtévérine affublée d'une crinoline, d'une robe à volants et d'un chapeau parisien qui, toujours mal équilibré sur l'édifice de ses nattes lourdes, prenait des attitudes complètement indépendantes. à la froide et terrible clarté des ciels de Paris, le malheureux s'aper?ut bient?t que sa femme était bête, irrémissiblement bête. Ces beaux yeux noirs, perdus en des contemplations infinies, ne roulaient pas une pensée dans leurs ondes de velours. Ils brillaient animalement du calme de la digestion, d'un heureux reflet du jour, rien de plus. Avec cela la dame était grossière, rustique, habituée à conduire d'un revers de main tout le petit monde de la cabane, et la moindre résistance lui causait des colères terribles.
Qui e?t dit que cette belle bouche, contractée par le silence dans la forme la plus pure des visages antiques, s'ouvrait tout à coup pour laisser passer l'injure à flots pressés, tumultueux?... Sans respect d'elle ni de lui, tout haut, dans la rue, en plein théatre, elle lui cherchait querelle, lui faisait des scènes de jalousie épouvantables. Pour l'achever, aucun sentiment des choses artistiques, une ignorance complète du métier de son mari, de la langue, des usages, de tout. Le peu de fran?ais qu'on lui apprit ne servant qu'à lui faire oublier l'italien, elle arriva à se composer une espèce de jargon mi-parti, qui était du plus haut comique. Bref cette histoire d'amour, commencée comme un po?me de Lamartine, se terminait comme un roman de Champfleury... Après avoir longtemps essayé de civiliser sa sauvagesse, le po?te vit bien qu'il fallait y renoncer. Trop honnête pour l'abandonner, peut-être amoureux encore, il prit le parti de se clo?trer, de ne voir personne, de travailler beaucoup. Les rares intimes, qu'il avait admis dans son intérieur, s'aper?urent qu'ils le gênaient et ne vinrent plus. C'est ainsi que depuis quinze ans il vivait enfermé dans son ménage comme dans une logette de lépreux...
Tout en pensant à cette misérable existence, je regardais l'étrange couple marcher devant moi. Lui, frêle, long, un peu vo?té. Elle, carrée, épaisse, secouant des épaules son chale qui la gênait, indépendante dans sa marche comme un homme. Elle était assez gaie, parlait fort, et de temps en temps se retournait pour voir si nous suivions, appelant ceux d'entre nous qu'elle connaissait, très-haut, familièrement par leurs noms, en s'aidant de grands gestes, comme elle aurait hélé une barque de pêche sur le Tibre. Quand nous arrivames chez eux, le concierge, furieux de voir entrer à une heure indue toute une bande bruyante, ne voulait pas nous laisser monter. Entre l'Italienne et lui ce fut dans l'escalier une scène terrible. Nous étions tous échelonnés sur les marches tournantes, à demi éclairés par le gaz qui mourait, gênés, malheureux, ne sachant pas s'il fallait redescendre.
?Venez vite, montons?, nous dit le po?te à voix basse, et nous le suiv?mes silencieusement, pendant qu'appuyée à la rampe qui tremblait de son poids et de sa colère, l'Italienne égrenait un chapelet d'injures où les imprécations romaines alternaient avec le vocabulaire des boulevards extérieurs. Quelle rentrée pour ce po?te qui venait d'agiter tout le Paris artistique, et gardait encore dans ses yeux enfiévrés l'éblouissement de sa première! Quel rappel humiliant à la vie!...
Ce fut seulement près du feu de son petit salon que le froid glacial causé par cette sotte aventure se dissipa, et bient?t nous n'y aurions plus pensé, sans la voix éclatante et les gros rires de la signora qu'on entendait dans la cuisine raconter à sa bonne comment elle avait secoué cette espèce de choulato!... Le couvert mis, le souper préparé, elle vint s'asseoir au milieu de nous, sans chale, sans chapeau ni voile, et je pus la regarder à mon aise. Elle n'était plus belle. La figure carrée, le menton large, épaissi, les cheveux grisonnants et gros, surtout l'expression vulgaire de la bouche contrastaient singulièrement avec l'éternelle et banale rêverie des yeux. Les deux coudes appuyés sur la table, familière et avachie, elle se mêlait à la conversation sans perdre un instant de vue son assiette. Juste au-dessus de sa tête, fier parmi les mélancoliques vieilleries du salon, un grand portrait signé d'un nom illustre s'avan?ait de l'ombre: c'était Maria Assunta à vingt ans. Le costume de pourpre vive, le blanc laiteux de la guimpe plissée, l'or brillant des bijoux abondants et faux faisaient magnifiquement ressortir l'éclat d'un teint de soleil, l'ombre veloutée des cheveux épais plantés bas sur le front et qu'un duvet presque imperceptible rattachait à la ligne superbe et droite, des sourcils. Comment cette exubérance de beauté et de vie avait-elle pu arriver à tant de vulgarité?... Et curieusement, pendant que la Transtévérine parlait, j'interrogeais sur la toile son beau regard profond et doux.
La chaleur de la table l'avait mise de bonne humeur. Pour ranimer le poète, à qui son insuccès mêlé de gloire serrait doublement le c?ur, elle lui donnait de grandes claques dans le dos, riait la bouche pleine, disant en son affreux jargon que ce n'était pas la peine pour si peu de se flanquer la tête en bas du campanile del domo.
?Pas vrai il cato?? ajoutait-elle en se tournant vers le vieux matou perclus de rhumatismes qui ronflait devant le feu. Puis tout à coup, au milieu d'une discussion intéressante, elle criait à son mari d'une voix bête et brutale comme un coup d'escopette:
?Hé! l'artiste..., la lampo qui filo!?
Vivement le malheureux s'interrompait pour remonter la lampe, humble, soumis, attentif à éviter la scène qu'il craignait et que malgré tout il n'évita pas.
En revenant du théatre, nous nous étions arrêtés à la Maison d'or pour prendre une bouteille de vin fin dont on devait arroser l'estoufato. Tout le temps de la route, Maria Assunta l'avait portée religieusement sous son chale et posée, en arrivant, sur la table où elle la couvait d'un ?il attendri, car les Romaines aiment le bon vin. Deux ou trois fois déjà, se méfiant des distractions de son mari et de ses grands bras, elle lui avait dit:
?Prends garde à la boteglia..., tu vas la casser.?
Enfin, en allant à la cuisine retirer elle-même le fameux estoufato, elle lui cria encore:
?Surtout ne casse pas la boteglia.?
Malheureusement, dès que sa femme ne fut plus là, le po?te en profita pour parler de l'art, du théatre, du succès, si librement, avec tant de verve et d'abondance que... patatras!... à un geste plus éloquent que les autres, voilà la bouteille mirifique en mille pièces au milieu du salon. Jamais je n'ai vu un saisissement pareil. Il s'arrêta court, devint très-pale... En même temps, le contralto d'Assunta, gronda dans la pièce à c?té, et l'Italienne apparut sur la porte, les yeux en feu, la lèvre gonflée de colère, toute rouge de la chaleur des fourneaux.
?La boteglia!? cria-t-elle d'une voix terrible.
Alors, lui timidement se pencha à mon oreille:
?Dis que c'est toi...?
Et le pauvre diable avait si peur, que je sentait sous la table ses longues jambes qui tremblaient...
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