C'est dans la première partie du douzième siècle que Geoffroy, moine bénédictin d'une abbaye située sur les limites du pays de Galles, fit passer dans la langue latine un certain nombre de récits fabuleux, décorés par lui du nom d'Historia Britonum. Je dirai tout à l'heure si, comme il le prétendait, il n'avait fait que traduire un livre anciennement écrit en breton;-s'il n'avait eu d'autre guide qu'un livre purement latin;-s'il avait plus ou moins ajouté à ce texte primitif.
Mais, en admettant que Geoffroy de Monmouth n'e?t consulté qu'un seul livre écrit, il ne faudra pas conclure que tous les récits ajoutés à ce premier document aient été l'?uvre de son imagination. Bien avant le premier tiers du douzième siècle, les harpeurs bretons répétaient les récits dont les romanciers fran?ais devaient s'emparer plus tard. Disons quels étaient ces harpeurs bretons.
Pour constater leur existence et leur antique popularité, il n'est pas besoin de citer les fameux passages si souvent allégués d'Athénée, de César, de Strabon, de Lucain, de Tacite: il suffit de rappeler qu'au quatrième siècle, en plein christianisme, il y avait encore en France un collége de Druides; Ausone en offre un témoignage irrécusable. Fortunat, au septième siècle, faisait, à deux reprises, un appel à la harpe et à la rhote des Bretons. Au commencement du onzième siècle, Dudon de Saint-Quentin, historien normand, pour que la gloire du duc Richard Ier se répand?t dans le monde, conjurait les harpeurs armoricains de venir en aide aux clercs de Normandie. Il est donc bien établi que les Bretons de France
Jadis suloient, par proesse,
Par curteisie et par noblesse,
Des aventures qu'il ooient
Et qui à plusurs avenoient,
Fere les lais, por remenbrance;
Qu'on ne les mist en obliance[1].
On donnait donc le nom de lais aux récits chantés des harpeurs bretons. Or ces lais affectaient une forme de versification déterminée, et se soumettaient à des mélodies distinctes qui demandaient le concours de la voix et d'un instrument de musique. L'accord de la voix aux instruments avait assurément un charme particulier pour nos ancêtres; car, lorsqu'on parle des jongleurs bretons dans nos plus anciens po?mes fran?ais, c'est pour y rendre hommage à la douceur de leurs chants comme à l'intérêt de leurs récits. Mon savant ami, M. Ferdinand Wolf, dont l'Europe entière regrette la perte récente, a trop bien étudié tout ce qui se rapportait aux lais bretons, pour que j'aie besoin aujourd'hui de démontrer leur importance et leur ancienne célébrité: je me contenterai de rassembler un certain nombre de passages qui pourront servir à mieux justifier ou à compléter ses excellentes recherches. Et d'abord, nous avons d'assez bonnes raisons de conjecturer que la forme des lais réclamait, même fort anciennement, douze doubles couplets de mesures distinctes. Le trouvère fran?ais Renaut, traducteur du très-ancien lai d'Ignaurès, suppose qu'en mémoire des douze dames qui refusèrent toute nourriture, après avoir été servies du c?ur de leur ami[2], le récit de leurs aventures fut ainsi divisé:
D'eles douze fu li deuls fais,
Et douze vers plains a li lais.
Telle dut être la forme assez ordinaire des autres lais; au moins au quatorzième siècle l'exigeait-on pour ceux que les po?tes fran?ais composaient à leur imitation. ?Le lai,? dit Eustache Deschamps, ?est une chose longue et malaisée à trouver; car il faut douze couples, chascune partie en deux.? Mais la forme ne s'en était pas conservée dans les traductions faites aux douzième et treizième siècles. Marie de France et ses émules n'ont reproduit que le fond des lais bretons, sans se plier au rhythme particulier ni à la mélodie qui les accompagnaient. On reconnaissait pourtant l'agrément que cette mélodie avait répandue sur les lais originaux, et Marie disait en finissant celui de Gugemer:
De ce conte qu'o? avés
Fu li lais Gugemer trovés,
Qu'on dit en harpe et en rote,
Bone en est à o?r la note.
Et au début de celui de Graelent:
L'aventure de Graelent
Vous dirai, si com je l'entent,
Bon en sont li ver à o?r,
Et les notes à retenir.
La partie musicale des lais était aussi variée que le fond des récits; tant?t douce et tendre, tant?t vive et bruyante. L'auteur fran?ais d'un po?me allégorique sur le Chateau d'amour nous dit que les solives de cet édifice étaient formées de doux lais bretons:
De rotruenges estoit tos fais li pons,
Toutes les planches de dis et de chansons;
De sons de harpe les ataches des fons,
Et les solijes de dous lais des Bretons.
Et, d'un autre c?té, l'auteur du roman de Troie, contemporain de Geoffroy de Monmouth, voulant donner une idée du vacarme produit dans une mêlée sanglante par le choc des lances et les clameurs des blessés, dit qu'auprès de ces cris, les lais bretons n'auraient été que des pleurs:
Li bruis des lances i fu grans,
Et haus li cris, à l'ens venir;
Sous ciel ne fust riens à o?r,
Envers eus, li lais des Bretons.
Harpe, viele, et autres sons
N'ert se plors non, enviers lor cris...
Tel n'était pas assurément celui que blonde Yseult se plaisait à composer et chanter:
En sa chambre se siet un jour
Et fait un lai piteus d'amour;
Coment dans Guirons fu sospris
Por s'amour et la dame ocis
Que il sor totes riens ama;
Et coment li cuens puis dona
Le cuer Guiron à sa mollier
Par engien, un jour, à mangier.
La reine chante doucement,
La vois acorde à l'instrument;
Les mains sont beles, li lais bons,
Douce la vois et bas li tons.
Remarquons ici que ces lais de Gorion ou Goron et de Graelent n'étaient pas chantés seulement en Bretagne, mais sur tous les points de la France. La geste d'Anséis de Cartage nous en fournit la preuve. On lit dans un des manuscrits qui la contiennent:
Rois Anséis dut maintenant souper:
Devant lui fist un Breton vieler
Le lai Goron, coment il dut finer.
Un autre manuscrit du même po?me présente cette variante:
Li rois séist sor un lit à argent,
Por oblier son desconfortement
Faisoit chanter le lai de Graelent.
Dans la geste de Guillaume d'Orange, quand la fée Morgan a transporté Rainouart dans l'?le d'Avalon:
Sa masse fait muer en un faucon,
Et son vert elme muer en un Breton
Qui doucement harpe le lai Gorhon.
Enfin Roland lui-même comptait au nombre de ses meilleurs amis le jeune Graelent, dont l'auteur de la geste d'Aspremont fait un jongleur breton:
Rolans appelle ses quatre compaignons,
Estout de Lengres, Berengier et Hatton,
Et un dansel qui Graelent ot non,
Nés de Bretaigne, parens fu Salemon.
Rois Karlemaine l'avoit en sa maison
Nourri d'enfance, mout petit valeton.
Ne gisoit mès se en sa chambre non.
Sous ciel n'a home mieux viellast un son,
Ne mieux déist les vers d'une le?on.
Ces passages attestent assurément la haute renommée des lais bretons. Nos po?tes fran?ais les connaissaient au moins de nom; mais ils aimaient le chant sans en comprendre toujours les paroles. Alors ils confondaient comme dans le précédent exemple, le nom du héros avec celui de l'auteur ou du compositeur.
De tous ces anciens récits chantés, les plus fameux étaient ceux que la tradition attribuait à Tristan, tels que le lai Mortel, les lais de Pleurs, des Amans et du Chevrefeuil. Tristan lui-même, dans un des anciens po?mes consacrés à ses aventures et dont il ne reste malheureusement que de rares fragments, rappelle à sa ma?tresse ces compositions:
Onques n'o?stes-vous parler
Que moult savoie bien harper?
Bons lais de harpe vous apris,
Lais bretons de nostre pa?s.
Et Marie de France a raconté avec un charme particulier à quelle occasion Tristan avait trouvé le lai du Chevrefeuil: il en était, dit-elle, d'Iseut et de Tristan,
Come del chevrefeuil estoit
Qui à la codre se prenoit.
Ensemble pooient bien durer,
Mais qui les vousist desevrer,
Li codres fust mors ensement
Com li chievres, hastivement.
?Bele amie, si est de nus:
Ne vus sans mei, ne jo sans vus.?
Pour les paroles remembrer,
Tristans qui bien savoit harper
En avoit fet un novel lai;
Assez briefment le numerai:
Gottlief, l'apelent en engleis,
Chievre le noment en franceis.
Or ce lai du Chevrefeuil était déjà regardé au douzième siècle comme un des plus anciens. L'auteur de la geste des Loherains le fait chanter dans un banquet nuptial:
Grans fu la feste, mès pleniers i ot tant;
Bondissent timbre, et font feste moult grant
Harpes et gigues et jugléor chantant.
En lor chansons vont les lais vielant
Que en Bretaigne firent jà li amant.
Del Chevrefoil vont le sonet disant
Que Tristans fist que Iseut ama tant.
Au reste, il ne faut pas croire que tous les sujets traités dans les lais bretons se rapportassent à des aventures bretonnes. Marie de France, dans sa version du lai de l'Espine, parle d'un Irlandais qui chantait l'histoire d'Orphée:
Le lai escoutent d'Aelis
Que un Irois doucement note[3].
Mout bien le sonne ens sa rote.
Après ce lai autre comence.
Nus d'eux ne noise ne ne tense.
Le lai lor sone d'Orféi;
Et quant icel lai est feni,
Li chevalier après parlerent,
Les aventures raconterent
Qui soventes fois sont venues,
Et par Bretagne sont séues.
Ainsi les harpeurs bretons, gallois, écossais et irlandais admettaient dans leur répertoire des récits venus, plus ou moins directement, de la Grèce ou de l'Italie: précieux débris échappés au naufrage des souvenirs antiques. Seulement les lais, étant dits de mémoire et non écrits, offraient le mélange des traditions de tous les temps, et devenaient l'occasion naturelle des confusions les plus multipliées. Dans nos romans de la Table ronde nous n'aurons pas de peine à reconna?tre de fréquents emprunts faits aux légendes d'Hercule, d'?dipe et de Thésée; aux métamorphoses d'Ovide et d'Apulée: et nous n'en ferons pas honneur à l'érudition personnelle des romanciers, pour avoir droit de contester l'ancienneté des lais: car plusieurs de ces récits mythologiques devaient être depuis longtemps la propriété de la menestraudie bretonne.
De tous les peuples de l'Europe, cette race bretonne avait été dans la position la plus favorable pour conserver et son idiome primitif, et les traditions les moins brisées. Les Bretons insulaires, devenus la proie des Anglo-Saxons, s'étaient renfermés dans une morne soumission, mais n'avaient jamais pu ni voulu se plier aux habitudes des conquérants. Ils furent, dans le pays de Galles, comme les Juifs dans le monde entier; ils gardèrent leur foi, leurs espérances, leurs rancunes. Ceux qui vinrent en France donner à la presqu'?le armoricaine le nom que les Anglais ravissaient à leur patrie, ne se confondirent jamais non plus avec la nation fran?aise. Aussi put-on mieux retrouver chez eux le dép?t des traditions gauloises que chez les Gallo-Romains devenus Fran?ais. Ils avaient été réunis autrefois de culte et de m?urs avec les Gaulois: le culte avait changé, non le fond des m?urs, non les anciens objets de la superstition populaire. Jamais les évêques, appuyés des conciles, ne parvinrent à détruire chez eux la crainte de certains arbres, de certaines forêts, de certaines fontaines. Que l'étrange disposition des pierres de Carnac, de Mariaker et de Stone-Henge ait été leur ?uvre ou celle d'autres populations antérieures dont l'histoire ne garde aucun souvenir, ils portaient à ces amas gigantesques un respect mêlé de terreur qui ne laissait au raisonnement aucune prise. Rien ne put jamais les soustraire à la préoccupation d'hommes changés en loups, en cerfs, en lévriers; de femmes douées d'une science qui mettait à leur disposition toutes les forces de la nature. Et comme ils regardaient les anciens lais comme une expression fidèle des temps passés, ils en concluaient, et leurs voisins de France et d'Angleterre n'étaient pas loin d'en conclure après eux, que les deux Bretagnes avaient été longtemps et pouvaient être encore le pays des enchantements et des merveilles.
Voilà donc un fait littéraire bien établi. Les lais, récits et chants poétiques des Bretons, furent répandus en France, tant?t dans leur forme originale par les harpeurs et jongleurs bretons, tant?t dans une traduction exclusivement narrative par les trouvères et jongleurs fran?ais; et cela longtemps avant le douzième siècle. Les lais embrassaient une vaste série de traditions plus ou moins reculées, et ne souffraient de partage, dans les domaines de la poésie vulgaire, qu'avec les chansons de geste et les enseignements moraux dont le Roman des Sept Sages fut un des premiers modèles. Il est fait allusion aux trois grandes sources de compositions dans ces vers de la Chanson des Saisnes:
Ne sont que trois materes à nul home entendant:
De France, de Bretagne et de Rome la grant.
Et de ces trois materes n'i a nule semblant.
Li conte de Bretagne sont et vain et plaisant,
Cil de Rome sont sage et de sens apparent,
Cil de France sont voir chascun jour aprenant.
D'ailleurs, on con?oit que les lais bretons, en passant par la traduction des trouvères fran?ais, aient d? perdre l'élément mélodieux qui recommandait les originaux. C'est le sort de toutes les compositions musicales de vieillir vite; on se lasse des plus beaux airs longuement répétés: mais il n'en est pas de même des histoires et des aventures bien racontées. Ainsi l'on garda les récits originaux, on oublia la musique qui en avait été le premier attrait, et d'autant plus rapidement qu'on l'avait d'abord plus souvent entendue.
Cependant ces anciennes mélodies avaient offert à nos a?eux du dixième siècle, du onzième et du douzième, autant de charmes que peuvent en avoir aujourd'hui pour nous les chansons napolitaines ou vénitiennes, les plus beaux airs de Mozart, de Rossini, de Meyerbeer. Partagés en plusieurs couplets redoublés, offrant une variété de rhythme et de ton, réunissant la musique vocale et instrumentale, les lais bretons ont été nos premières cantates. On l'a dit: si le monde est l'image de la famille, les siècles passés doivent avoir avec les temps présents d'assez nombreux points de ressemblance. Pourquoi des générations si passionnées pour les grands récits de guerre, d'amour et d'aventures, qui permettaient à ceux qui les chantaient de former une corporation nombreuse et active, n'auraient-ils rien compris aux mélodieux accords, aux grands effets de la musique? Pourquoi n'auraient-ils pas eu leur Mario, leur Patti, leur Malibran, leur Chopin, leur Paganini? Le sentiment musical n'attend pas, pour se révéler, la réunion de plusieurs centaines d'instruments et de chanteurs: il agit sur l'ame humaine en tous temps, en tous pays, comme une sorte d'aspiration involontaire vers des voluptés plus grandes que celles de la terre. Ce sentiment, il est malaisé de le définir; plus malaisé de s'y soustraire. Je ne tiens pas compte ici des exceptions; je parle pour la généralité des hommes. Il en est parmi nous quelques-uns qui ne voient dans le système du monde qu'un jeu de machines, organisé de toute éternité par je ne sais qui, pour je ne sais quoi. D'autres ne reconnaissent dans les plus suaves mélodies qu'un bruit d'autant plus tolérable qu'il est moins prolongé. Ces natures exceptionnelles, et pour ainsi dire en dehors de l'humanité, ne détruiront pas plus l'instinct de la musique que l'idée non moins innée, non moins instinctive de la Providence[4].
Oui, nos ancêtres, et j'entends ici parler de toutes les classes de la nation sans préférence des plus élevées aux plus humbles, étaient sensibles au charme de la musique et de la poésie, autant, pour le moins, que nous nous flattons de l'être aujourd'hui. Quel cercle verrions-nous se former maintenant sur les places publiques de Paris, cette capitale des arts et des lettres, autour d'un pauvre acteur qui viendrait réciter ou chanter un po?me de plusieurs milliers de vers, le po?me f?t-il de Lamartine ou de Victor Hugo? Eh bien, ce qui ne serait plus possible aujourd'hui, l'était dans toutes les parties de la France aux temps si décriés (peut-être parce qu'ils sont très-mal connus), de Hugues Capet, de Louis le Gros. Et pour des générations si avides de chants et de vers, il fallait assurément des artistes, jongleurs, musiciens, trouvères et compositeurs, d'une certaine habileté, d'une certaine éducation littéraire. Qu'ils aient ignoré le grec, qu'ils n'aient pas été de grands latinistes, qu'ils se soient dispensés fréquemment de savoir écrire et même lire, je l'accorde. Mais leur mémoire ne ch?mait pas pour si peu: elle n'en était que mieux et plus solidement fournie de traditions remontant aux plus lointaines origines et rassemblées de toutes parts: traditions d'autant plus attrayantes qu'elles avaient traversé de longs espaces de temps et de lieux, en s'y colorant de reflets qui les douaient d'une originalité distincte. Les jongleurs avaient à leur disposition des chants de toutes les mesures, des récits de tous les caractères. Pour être assurés de plaire, ils devaient savoir beaucoup, bien chanter et bien dire, respecter l'accent dominant des masses auxquelles ils s'adressaient, posséder l'art d'alimenter l'attention sans la fatiguer. La profession offrait d'assez grands avantages pour entretenir entre ceux qui l'avaient embrassée une émulation salutaire, et pour les obliger à chercher constamment des sources nouvelles de récits et de chants. Aussi n'avaient-ils pas tardé à s'approprier les principaux lais de Bretagne comme les plus agréables contes de l'Orient, en imprimant à ces glanes plus ou moins exotiques la forme fran?aise d'un dit, d'un fabliau, d'un roman d'aventures.
L'ancienneté incontestable et la priorité des lais bretons sur les romans de la Table ronde résout une des difficultés qui m'avaient longtemps préoccupé. Comment expliquer, me disais-je, le caractère et la composition du deuxième Saint-Graal, du Lancelot et du Tristan, au milieu d'une société qui, jusque-là, n'avait écouté, retenu que les chansons de geste, expression de m?urs si rudes, si violentes et si primitives? Comment Garin le Loherain, Guillaume d'Orange, Charlemagne, Roland, ont-ils pu si soudainement être remplacés par le courtois Artus, le langoureux Lancelot, le fatal Tristan, le voluptueux Gauvain? Comment, à la sauvage Ludie, à la violente Blanchefleur, à la fière Orable, a-t-on pu substituer si vite des héro?nes tendres et délicates, comme Iseult, Genièvre, énide et Viviane? Comment enfin des ?uvres si différentes, expression de deux états de société si contraires, ont-elles pu se coudoyer dans le douzième siècle?
C'est qu'au douzième siècle, et même avant le douzième siècle, il y avait en France deux courants de poésie, et deux expressions de la même société. Les trouvères fran?ais puisaient à l'une de ces sources, les harpeurs bretons à l'autre. Les premiers représentaient les m?urs, le caractère et les aspirations de la nation franque; les seconds, séparés par leur langue et par leurs habitudes du reste de la population fran?aise, se ber?aient à l'écart des souvenirs de leur ancienne indépendance, conservaient le culte des traditions patriotiques, et préféraient au tableau des combats et des luttes de la baronnie fran?aise le récit des anciennes aventures dont l'amour avait été l'occasion, ou qui justifiaient les superstitions inutilement combattues par le christianisme. Les formes mélodieuses de la poésie bretonne retentirent dans le lointain, et ne tardèrent pas à charmer les Fran?ais de nos autres provinces: les harpeurs furent accueillis en-dehors de la Bretagne; puis on voulut savoir le sujet des chants qu'on aimait à écouter; peu à peu, les jongleurs fran?ais en firent leur profit et comprirent l'intérêt qui pouvait s'attacher à ces lais de Tristan, d'Orphée, de Pirame et Tisbé, de Gorion, de Graelent, d'Ignaurès, de Lanval, etc. On traitait bien, en France, tout cela de fables et de contes inventés à plaisir; longtemps on se garda de les mettre en parallèle avec les Chansons de geste, cette grande et vigoureuse expression de l'ancienne société franque; mais cependant on écoutait les fables bretonnes, et les gestes perdaient chaque jour le terrain que les lais et récits bretons gagnaient, en s'insinuant dans la société du moyen age. Grace à cette influence, les m?urs devenaient plus douces, les sentiments plus tendres, les caractères plus humains. On donnait une préférence chaque jour plus marquée sur le récit des querelles féodales, des guerres soutenues contre les Maures qui ne mena?aient plus la France, au tableau des luttes courtoises, des épreuves amoureuses et des aventures surnaturelles qui faisaient le fond de la poésie bretonne.
Mais cette mémorable révolution ne fut pas accomplie en un jour: la France ne faisait encore que s'y préparer, quand Geoffroy de Monmouth écrivit le livre qui devait être le précurseur et conduire à la composition des Romans de la Table ronde.
Il faut d'abord remarquer que la première partie du douzième siècle avait vu rena?tre la curiosité et le go?t des études historiques, négligées ou plut?t oubliées depuis le règne de Charlemagne. Le faussaire effronté qui venait de rédiger, sous le nom de l'archevêque Turpin, la relation mensongère du voyage de Charlemagne en Espagne, avait même eu sur cette espèce de renaissance une assez grande influence.
En discréditant les chansons de geste populaires, qui seules tenaient lieu de toutes traditions historiques, en rempla?ant les fables des jongleurs par d'autres récits non moins fabuleux, mais qu'il appuyait sur l'autorité d'un archevêque déjà rendu fameux par les chanteurs populaires, le moine espagnol, auteur de cette fraude pieuse, avait accoutumé ses contemporains à n'ajouter de foi qu'aux récits justifiés par les livres de clercs autorisés. Bient?t après, le célèbre abbé de Saint-Denis, Suger, non content de donner l'exemple, en rédigeant lui-même l'histoire de son temps, chargeait ses moines du soin de réunir les anciens textes de nos annales, depuis Aimoin, compilateur de Grégoire de Tours, jusqu'aux historiens contemporains de la première croisade, sans en excepter cette fausse Chronique de Turpin. En même temps, Orderic Vital érigeait, pour l'histoire de la Normandie, une sorte de phare dont la lumière devait se refléter sur la France entière; et, dans la Grande-Bretagne, Henry Ier et son fils naturel, Robert, comte de Glocester, se déclaraient les patrons généreux de plusieurs grands clercs qui, tels que Guillaume de Malmesbury, Henry de Huntingdon et Karadoc de Lancarven, travaillaient à rassembler les éléments de l'histoire de l'?le d'Albion et des peuples qui l'avaient tour à tour habitée et conquise.
Ordinairement, ces historiens, si dignes de la reconnaissance de la postérité, n'ont pas daté leurs ouvrages: et quand même, ainsi qu'Orderic Vital, ils indiquent le temps où ils les terminent, ils nous laissent encore à deviner quand ils les commencèrent, et le temps qu'ils mirent à les exécuter. En général, ils n'en avaient pas plut?t laissé courir une première rédaction, qu'ils faisaient subir au manuscrit original des changements plus ou moins nombreux et des remaniements qui, dans les années suivantes, formaient autant d'éditions considérablement revues et augmentées. Tout ce qu'on peut donc affirmer, c'est que les livres de Guillaume de Malmesbury, de Henri de Huntingdon, d'Orderic Vital et de Suger furent mis en circulation dans l'intervalle des années 1135 à 1150.
La même date approximative appartient à l'Historia Britonum de Geoffroy de Monmouth. Mais nous avons de fortes raisons de croire que le livre subit plusieurs remaniements assez éloignés l'un de l'autre[5]. Henri de Huntingdon dit positivement, dans une lettre destinée à compléter son Historia Anglica, qu'en 1139 l'abbé du Bec lui avait montré, dans la bibliothèque de son couvent, un exemplaire de l'Historia Britonum, qu'il regrettait de n'avoir pas plus t?t connue. D'un autre c?té, Geoffroy de Monmouth lui-même avertit au début de son septième livre qu'il y insère les prophéties de Merlin, pour répondre au v?u d'Alexandre, évêque de Lincoln, en son temps le plus généreux et le plus vanté des prélats. Or ces dernières paroles ne se concilient pas avec la date donnée par Henri de Huntingdon: car l'évêque de Lincoln Alexandre, qui ne devait plus exister quand Geoffroy parlait ainsi de lui, ne mourut qu'au mois d'ao?t 1147[6]. Ainsi le préambule du septième livre ne se trouvait pas dans l'exemplaire de l'Historia Britonum qu'avait pu consulter Henri de Huntingdon en 1139; et, ce qui complique encore le recensement des dates, l'?uvre entière est dédiée à Robert, comte de Glocester, et, comme je vais le justifier, longtemps avant sa mort, arrivée au mois d'octobre de cette même année 1147. On se voit donc obligé d'admettre, pour tout concilier, que Geoffroy de Monmouth aura plusieurs fois remanié son ouvrage.
Voici comment la pensée lui vint de le composer. Vers l'année 1130, Gautier, archidiacre d'Oxford[7], auquel on attribuait de grandes connaissances historiques, avait rapporté de France un livre qui aurait été écrit en langue bretonne, et qui, breton ou latin, contenait l'histoire des anciens rois de l'?le de Bretagne. Gautier avait montré son volume à Geoffroy de Monmouth, en l'engageant, si l'on s'en rapporte au témoignage de celui-ci, à le traduire en latin. ?Précisément alors,? ajoute Geoffroy, ?j'avais été conduit, dans l'intérêt d'autres études, à jeter les yeux sur l'histoire des rois de Bretagne[8]; et j'avais été surpris de ne trouver, ni dans Bède ni dans Gildas, la mention des princes dont le règne avait précédé la naissance de Jésus-Christ; ni même celle d'Arthur et des princes qui avaient régné en Bretagne depuis l'incarnation. Cependant les glorieuses gestes de ces rois étaient demeurées célèbres dans maintes contrées où l'on en faisait d'agréables récits, comme aurait pu les fournir une relation écrite. Je me rendis aux v?ux de Gautier, bien que je ne fusse pas exercé dans le beau langage et que je n'eusse pas fait amas d'élégantes tournures empruntées aux auteurs. J'usai de l'humble style qui m'appartenait, et je fis la traduction exacte du livre breton. Si je l'avais embelli des fleurs de rhétorique, j'aurais contrarié mes lecteurs en arrêtant leur attention sur mes paroles et non sur le fond de l'histoire. Tel qu'il est aujourd'hui, ce livre, noble comte de Glocester, se présente humblement à vous. C'est par vos conseils que j'entends le corriger, et y faire assez distinguer votre heureuse influence pour qu'il cesse d'être la méchante production de Geoffroy, et devienne l'?uvre du fils d'un roi, de celui que nous reconnaissons pour un éminent philosophe, un savant accompli, un vaillant guerrier, un grand chef d'armée; en un mot, pour le prince dans lequel l'Angleterre aime à retrouver un second Henry.?
Ces lignes de Geoffroy de Monmouth nous donnent les moyens de conjecturer la première date de son livre. Le caractère des éloges prodigués au comte de Glocester convient au temps où ce fils naturel de Henry Ier, méconnaissant l'autorité du roi son frère, prenait en main la défense des droits et des intérêts de sa s?ur l'impératrice Mathilde, comtesse d'Anjou, sans doute avec le secret espoir d'obtenir lui-même une grande part dans l'héritage du feu roi leur père. Cette guerre civile, dont les premiers succès furent suivis de revers prolongés, durait encore en 1147, quand la mort surprit le comte de Glocester. C'est donc avant cette époque, et probablement vers 1137, au début de la guerre, que Geoffroy lui présentait son livre. Alors les Gallois, sous la conduite de ce Walter Espec dont il est parlé dans la chronique de Geoffroy Gaymar, venaient de remporter une victoire signalée qui semblait faire présager le triomphe définitif de Mathilde et la déchéance de son frère étienne Ier. Mais après les longs revers qui suivirent les succès passagers de l'année 1137, Geoffroy n'aurait plus apparemment parlé dans les mêmes termes à son patron le comte de Glocester. Au moins est-il certain qu'il n'attendit pas même la mort de ce prince pour présenter au roi étienne un autre exemplaire de son livre, aujourd'hui conservé dans la bibliothèque de Berne.
Le préambule qu'on vient de lire semble renfermer plusieurs contradictions. Si Geoffroy n'a traduit le livre breton que pour céder aux instances de l'archidiacre d'Oxford, pour quoi le dédie-t-il au comte de Glocester?
S'il s'est contenté de rendre fidèlement et sans ornement étranger ce vieux livre breton, pourquoi remercie-t-il à l'avance le comte Robert de ses bons avis et des changements qu'il fera subir à son livre? comment enfin y retrouvons-nous les prophéties de Merlin, déjà publiées par lui longtemps auparavant?
J'ajouterai que, de son propre aveu, à partir du onzième livre, il a complété le prétendu texte breton à l'aide des souvenirs personnels de Gautier d'Oxford, cet homme si profondément versé dans la connaissance des histoires. Ut in britannico pr?fato sermone inveni, et a Gualtero Oxinefordensi in multis historiis peritissimo viro audivi.
Ainsi, que le livre breton ait ou non existé, il est évident que Geoffroy de Monmouth ne s'est pas contenté de le traduire ou de le reproduire: il a été embelli, développé, complété. Nous en avons la preuve dans son propre témoignage.
Maintenant, je n'élève aucun doute, je ne soulève aucune objection contre l'existence d'un livre, premier type, première inspiration de celui de Geoffroy de Monmouth. J'accorde même très-volontiers avec M. Le Roux de Lincy, auteur de précieuses recherches sur les origines du roman de Brut, que le livre modèle fut rapporté de basse Bretagne par Gautier d'Oxford, et que ce fut à ce Gautier que Geoffroy de Monmouth en dut la communication.
Mais j'oserai soutenir que le livre rapporté de la petite Bretagne, ou ne fut jamais écrit en breton, ou fut, aussit?t son arrivée en Angleterre, traduit en latin par Geoffroy de Monmouth. Et ce livre est précisément celui qu'on désigne sous le nom de chronique de Nennius.
Geoffroy de Monmouth, comme on vient de voir, exprime sa surprise de n'avoir rien lu dans le Vénérable Bède ni dans S. Gildas qui se rapportat aux anciens rois bretons, et même au fameux et populaire Artus. Bède en effet ni Gildas ne disent mot de tout cela, et si Geoffroy de Monmouth avait pu lire l'Histoire ecclésiastique d'Orderic Vital, publiée dans le temps où lui-même se mettait à l'?uvre, il n'y aurait encore rien trouvé sur ces rois ni sur ce héros. Cependant il existait un récit bien antérieur à l'histoire ecclésiastique d'Orderic, un récit dans lequel lui, Geoffroy de Monmouth, avait reconnu assurément la plupart de ces mêmes noms, et qu'il avait entre les mains, puisqu'il en pouvait transporter des phrases entières dans son propre ouvrage. C'était cette chronique de Nennius, anonyme dans les plus anciennes le?ons, et dans quelques autres attribuée à Gildas le Sage. Malgré la date postérieure des manuscrits (les plus anciens sont du milieu du douzième siècle), il est impossible de contester l'époque reculée de la composition. Elle remonte au neuvième siècle, et, dans son texte le plus sincère, à l'année 857, ou, suivant MM. Parrie et J. Sharp, à 858, la quatrième du règne de S. Edmund, roi d'Estangle. Mais il faut qu'elle n'ait pas été répandue en Angleterre avant le douzième siècle; car les deux premiers historiens qui l'ont consultée sont Guillaume de Malmesbury et Henri de Huntingdon. Malmesbury lui dut le récit de l'amour de Wortigern pour la belle Rowena, fille d'Hengist, et tout ce qu'il a cru devoir rappeler de l'ancien chef des Bretons Artus. ?Cet Artus,? dit-il, ?source de tant de folles imaginations bretonnes; bien digne cependant d'inspirer, au lieu de fables mensongères, des relations véridiques, comme ayant été le soutien généreux de la patrie chancelante, et le vaillant promoteur de la résistance à l'oppression étrangère[9].?
Guillaume de Malmesbury nous para?t dans ce passage témoigner un double regret, et de la concision de Nennius, et des fabuleuses amplifications de Geoffroy de Monmouth, déjà devenues l'objet d'une vogue extraordinaire. Que l'Historia Britonum e?t paru avant l'Historia Regum Anglorum de Malmesbury, les dernières lignes de Monmouth ne permettent pas d'en douter. ?Je laisse,? dit-il, ?le soin de parler des rois saxons qui régnèrent en Galles à Karadoc de Lancarven, à Guillaume de Malmesbury et à Henry de Huntingdon. Seulement, je les engage à garder le silence sur les rois bretons, attendu qu'ils n'ont pu voir le livre breton rapporté par Gautier d'Oxford, lequel j'ai traduit en latin.? Or ce livre prétendu breton était précisément, je le répète, la courte chronique latine de Nennius, et Geoffroy se faisait illusion en croyant s'en réserver seul la connaissance; car Malmesbury, avant de mettre la dernière main à sa précieuse histoire des rois anglais, put la consulter et distinguer ce que le vieux chroniqueur avait sincèrement raconté de ce que Geoffroy de Monmouth y avait gratuitement ajouté.
Mais pendant que Malmesbury faisait ainsi preuve d'un judicieux sentiment historique, les deux autres annalistes contemporains, Henri de Huntingdon et Alfred de Bewerley, admettaient sans contr?le les récits de ce même Geoffroy. Le premier, pour se consoler de les avoir connus trop tard, les résumait dans une ép?tre jointe aux plus récentes transcriptions de son ouvrage; le second reproduisait en entier l'Historia Britonum, phrase par phrase, sinon mot par mot[10].
Je reviens à Nennius. Warton et les meilleurs critiques s'accordent à regarder la chronique qui porte ce nom comme l'?uvre d'un Breton armoricain, et M. Thomas Wright est persuadé que le texte n'en parvint en Angleterre que dans la première partie du douzième siècle[11]. Bien plus, avec une sagacité qui, suivant nous, aurait pu le conduire à d'autres inductions, mon savant ami a constaté que Geoffroy de Monmouth avait eu cette chronique du douzième siècle devant les yeux, et qu'il en avait même copié textuellement des phrases et des pages entières. Ainsi, par exemple, Geoffroy applique à la route suivie par le Troyen Brutus le récit que fait Nennius de la traversée d'un chef égyptien qui aurait peuplé l'Irlande. Voici d'abord Nennius: At ille per quadraginta et duos annos ambulavit par Africam, et venerunt ad aras Philistinorum per lacum Salinarum, et venerunt inter Ruscicadam et montes Azari?, et venerunt per flumen Malvum, et transierunt per Mauritaniam ad Columnas Herculis, et navigaverunt Tyrrhenum mare, etc. (§ 15).
Voici maintenant Geoffroy de Monmouth (liv. I, § II):
Et sulcantes ?quora cursu triginta dierum venerunt ad Africam. Deinde venerunt ad aras Philenorum et ad locum Salinarum, et navigaverunt intra Ruscicadam et montes Azar?... Porro flumen Malv? transeuntes, applicuerunt in Mauritaniam; deinde... refertis navibus, petierunt Columnas Herculis... utrumque tamen elapsi venerunt ad Tyrrhenum ?quor.
Ces indications géographiques dont Geoffroy peut-être aurait difficilement essayé de justifier l'exactitude, et qu'il se contente de rapporter au fabuleux voyage de Brutus, pour enfler la légende bretonne aux dépens de celle des Irlandais, sont évidemment l'?uvre d'un seul des deux auteurs, c'est-à-dire de Nennius, le plus ancien des deux. Un grand nombre d'autres phrases ne permettent pas de contester l'influence de la première histoire sur la seconde: comme le récit de la présentation d'Ambrosius (le Merlin de Geoffroy) à la cour de Wortigern; la description du festin dans lequel la belle Rowena, fille d'Hengist, porte la santé du roi breton. Or, si l'on considère que Geoffroy de Monmouth avait pu dire, la chronique de Nennius sous les yeux, que le livre breton était le seul qui f?t mémoire d'Artus et de ses prédécesseurs, on devra se trouver assez naturellement conduit à douter de sa parfaite sincérité, et l'on cherchera les motifs d'une pareille dissimulation. Ainsi l'on en viendra, sans trop d'effort, à présumer que cette chronique latine de Nennius était le texte original ou la traduction du livre breton, rapporté du Continent par l'archidiacre d'Oxford. Cette conjecture n'a rien à craindre de l'examen du livre breton conservé sous le titre de Brut y Brennined; car il est aujourd'hui généralement reconnu, même par les antiquaires bretons que leurs préventions ont entra?nés le plus loin des réalités, que cet autre livre n'est que la traduction de l'Historia Britonum de Geoffroy de Monmouth, traduction d'une date relativement récente, au sentiment des meilleurs juges, MM. de Courson et de la Borderie, que j'ai pris soin de consulter. Si pourtant on s'en rapportait au témoignage de William Owen, le principal éditeur de la Myvyrian Arch?ology of Wales, on aurait conservé jusqu'à la fin du dernier siècle un manuscrit autographe de l'archidiacre d'Oxford, à la fin duquel on lisait: Moi, Gautier, j'ai traduit ce livre du gallois en latin, et, dans ma vieillesse, je l'ai traduit de latin en gallois. Mais n'est-il pas probable qu'il faudrait supprimer le premier membre de cette phrase et se contenter du second: dans ma vieillesse j'ai traduit ce livre du latin en gallois? On ne devinerait pas autrement pourquoi Gautier, possesseur et révélateur de l'original breton, aurait eu besoin de le traduire en latin, et de le remettre en gallo-breton sur sa propre traduction latine. Dans tous les cas, cette traduction latine ou bretonne de Gautier d'Oxford ne se rapporterait qu'au livre même de Geoffroy de Monmouth, et non pas à celui qui en aurait été l'occasion.
Nous avons d'autres moyens de démontrer que Geoffroy a toujours eu sous les yeux la chronique de Nennius, et qu'il ne s'est aidé d'aucun autre texte écrit. Il commence, comme Nennius, par donner le même nombre de milles à l'?le de Bretagne, en longueur et en largeur; comme Nennius, il décrit la fertilité, l'aspect, les monts, les rivières, les promontoires de la contrée; il ne change rien à la chronologie du premier auteur, depuis le fabuleux Brut jusqu'au fantastique Artus. Seulement, au lieu d'un mot ou d'une ligne accordée à chaque roi, Geoffroy écrit une ligne pour un mot, un paragraphe, un chapitre pour une phrase. Tout devient pour lui matière à développement. Si vous rapprochez sa fluidité de la source originelle, vous le verrez enfler celle-ci tant?t de souvenirs d'école, tant?t de traditions nationales consacrées par les chanteurs et jongleurs de la Bretagne insulaire ou continentale; non par d'autres livres bretons ou gallois qui probablement n'existaient pas encore. Mais c'est aux légendes latines que Geoffroy va surtout demander les couleurs qu'il étend sur la première trame. Le voyage de Brutus et l'apparition des Sirènes sont empruntés à l'énéide. La prêtresse de Diane arrêtant Brutus pour lui révéler ses destinées est imitée d'un chapitre de Solin. L'histoire d'Uter-Pendragon et d'Ygierne est le plagiat de la fable d'Amphitryon. Le roi Bladus avec ses ailes de cire est le Dédale des Métamorphoses. Le combat d'Artus contre le géant du mont Saint-Michel est la contrefa?on de la lutte d'Hercule et de Cacus. On ne pensera pas assurément que toutes ces belles choses, ignorées de Nennius, aient pu se rencontrer dans un livre écrit en bas breton longtemps avant le douzième siècle. Mais on admettra volontiers qu'un habile homme, tel qu'était réellement Geoffroy de Monmouth, ait eu recours à Virgile, à Ovide, pour broder la très-simple trame de Nennius, et il sera toujours aisé de faire la part de chacun d'eux. C'est ainsi que les brillantes couleurs d'une verrière n'empêchent pas de suivre les tiges de plomb qui l'enchassent et la retiennent. Je ne veux pourtant pas dire que Geoffroy de Monmouth n'ait d? qu'aux po?tes latins tout ce qu'il a ajouté à Nennius: il a pris aux traditions locales ce qu'il a écrit des pierres druidiques de Stonehenge, transportées des montagnes d'Irlande dans la plaine de Salisbury; aux lais de la Bretagne appartiennent encore la touchante histoire du roi Lear, la dernière bataille d'Artus, sa blessure mortelle et sa retraite dans l'?le d'Avalon.
Voici une dernière preuve du lien étroit qui unit la chronique de Nennius à celle de Geoffroy. La première s'arrêtait à la mention des douze combats d'Artus[12]. à compter de là, Geoffroy, sentant le besoin d'un autre guide, nous avertit qu'il va compléter ce qu'il avait trouvé dans le livre breton par ce qu'il a recueilli de la bouche même de l'archidiacre d'Oxford, cet homme si versé dans la connaissance de toutes les histoires. Pouvait-il avouer plus clairement la perte du baton qui l'avait jusqu'alors soutenu? Après avoir donc suivi les légendes populaires pour ce qui regardait Artus, il se borne à mentionner les événements liés à l'histoire de la conquête anglo-saxonne. Il accepte les récits connus, sans faire pour les dénaturer un nouvel appel à ses souvenirs scolastiques. C'était le seul moyen de donner une sorte de consistance aux fables précédemment accumulées. On pouvait en effet être tenté d'accorder à ces fables une certaine confiance, en voyant celui qui les avait rassemblées se rapprocher, pour les temps mieux connus, du récit de tous les autres historiens.
Mais ici je m'attends à une objection, même de la part des mieux disposés à retrouver avec moi dans Nennius l'original de l'Historia Britonum. Pourquoi hésiterions-nous à reconna?tre que cette chronique de Nennius ait été écrite en breton, et, dans cette forme, rapportée du continent en Angleterre?
Je réponds que le latin de Nennius semble accuser, non pas une traduction du douzième siècle, mais un original du neuvième, qu'on ne saurait attribuer sans scrupule à des clercs tels que Gautier d'Oxford ou Geoffroy de Monmouth. Ce latin conserve toute la rouille, toute la physionomie de la seconde partie du neuvième siècle: il semble donc l'?uvre d'un écrivain qui n'avait pas l'habitude d'écrire en latin, et qui, vivant dans un temps où les seuls lecteurs étaient des clercs, où personne encore ne s'était avisé de composer un livre breton, avait, tant bien que mal, rendu en latin ce qu'il aurait sans doute exprimé plus clairement dans l'idiome qu'il avait l'habitude de parler. Le latin de Grégoire de Tours, de Frédégaire et du moine de Saint-Gall, ce contemporain de Nennius, n'est pas celui de Suger, de Malmesbury ou de Geoffroy de Monmouth. D'ailleurs, si le livre e?t été breton, comment Geoffroy de Monmouth en e?t-il reproduit plusieurs passages, retrouvés textuellement dans la rédaction latine? On dira peut-être encore que Gautier l'archidiacre aura pu traduire le livre breton, et Geoffroy suivre cette traduction; mais, je le répète, l'archidiacre l'aurait traduit dans un latin moins grossier. Et puis, une fois décidé à feindre l'existence d'un texte breton, afin de pouvoir en amplifier le contenu, Geoffroy devait désirer la suppression, plut?t que la reproduction du livre qui aurait mis à découvert ses propres inventions. Aussi pouvons-nous conjecturer que s'il lui a fait tant d'emprunts plagiaires, c'est dans la conviction que l'exemplaire qu'il avait entre les mains ne serait jamais connu de personne.
Et puis les autres objections qu'on peut faire à l'existence d'une chronique bretonne du neuvième siècle, conservent toute leur force. Pourquoi aurait on écrit ce livre? Pour ceux qui n'entendaient que le breton? Mais ceux-là étaient aussi incapables de lire le breton que le latin. On n'apprenait à lire qu'en se mettant au latin, et c'est par la science de la lecture que les clercs étaient distingués de tous les autres Fran?ais, Anglais ou Bretons[13]. Admettez au contraire qu'au neuvième siècle un clerc ait eu la bonne pensée de marcher sur les traces du vénérable Bède, en inscrivant dans la seule langue alors littéraire les traditions vraies ou fabuleuses de ses compatriotes, les difficultés qui nous arrêtaient disparaissent. Cette chronique, rarement transcrite en basse Bretagne où elle était née, n'aura passé qu'au douzième siècle dans la Bretagne insulaire, par les mains de l'archidiacre d'Oxford: Geoffroy de Monmouth en aura re?u la communication, et, la supposant entièrement inconnue, il en aura fait la base d'une plus large composition; mais comme, en avouant la source à laquelle il avait puisé, il s'exposait à ce qu'on lui demandat compte de tout ce qu'il avait ajouté, il aura prévenu les objections en supposant l'existence d'un autre livre tout différent de celui qu'il avait entre les mains.
Maintenant, si le premier Gildas, si le vénérable Bède n'avaient rien dit des rois bretons cités dans la chronique de Nennius, leur silence est facile à justifier. Tous ces princes, fabuleux descendants du Troyen Brutus, n'étaient encore connus que dans la petite Bretagne où l'on en avait fait les naturels émules des Francus et des Bavo des légendes fran?aises et belges. Si Bède n'a même pas écrit une seule fois le nom d'Artus, c'est peut-être parce que le souvenir du héros breton ne s'était perpétué que parmi les habitants de l'Armorique et du pays de Galles. Bède, Anglo-Saxon d'origine, écrivant l'histoire des Anglais, n'avait pas à se préoccuper des fables bretonnes[14]. Pour saint Gildas, il n'avait rien à dire des généreux efforts d'Artus pour résister à l'oppression des Anglais, dans le petit nombre de pages où sont énumérés les malheurs et les péchés de ses compatriotes. Artus avait cependant existé: il avait réellement lutté contre l'établissement des Saxons, et le souvenir de ses glorieux combats s'était conservé dans le c?ur des Bretons réfugiés, les uns dans les montagnes du pays de Galles, les autres dans la province de France habitée par leurs anciens compatriotes. Il était devenu le héros de plusieurs lais fondés sur des exploits réels. Mais l'imagination populaire n'avait pas tardé à le transformer; chaque jour les lais qui le célébraient avaient pris un développement plus chimérique. De défenseur plus ou moins heureux de la patrie insulaire, il devint ainsi le vainqueur des Saxons; le souverain des trois royaumes; le conquérant de la France, de l'Islande, du Danemark; la terreur de l'empereur de Rome. Bien plus, affranchi de la loi commune, les Fées l'avaient transporté dans l'?le d'Avalon; elles l'y retenaient pour le faire un jour repara?tre dans le monde et rendre aux Bretons leur ancienne indépendance. Tel était déjà l'Artus des chants bretons, longtemps avant la rédaction de Geoffroy de Monmouth. Ces chants, surtout répandus en Armorique, étaient écoutés dans toute la France avec une grande curiosité, au moment où la récente conquête des Normands leur assurait en Angleterre un accueil également favorable. C'est alors que Geoffroy de Monmouth s'appuya de la chronique informe de Nennius pour faire entrer ces traditions fabuleuses dans la littérature latine, d'où bient?t elles devaient passer dans nos Romans de la Table ronde.
Mais Nennius tient dans les domaines de la véritable histoire une place que Geoffroy s'est interdit le droit de réclamer. S'il a recueilli beaucoup de traditions fabuleuses, il l'a fait de bonne foi. On reconna?t dans son livre plus d'un souvenir précieux et sincère. La passion de Wortigern pour la fille d'Hengist, la perfidie des Saxons, les vains efforts des Bretons pour éloigner ces terribles auxiliaires, tout cela est du domaine des faits réels. L'auteur, étranger aux procédés de la composition littéraire, rapporte avec une parfaite candeur les deux opinions répandues de son temps sur l'origine des Bretons. ?Les uns,? dit-il, ?nous font descendre de Brutus, petit-fils du Troyen énée; les autres soutiennent que Brutus était petit-fils d'Alain, celui des descendants de Noé qui alla peupler l'Europe.? Ainsi, tout en se rendant l'écho des traditions populaires, Nennius ne se prononce pas entre elles et garde la mesure qu'on peut attendre d'un historien sincère. Il ne parle pas même de Merlin, mais d'un certain Ambrosius dont on a fait le premier nom du fabuleux prophète des Bretons. Pour Nennius, Ambrosius n'est pas encore un être surnaturel, c'est le fils d'un comte ou consul romain. Il ne raconte pas les amours d'Uter-Pendragon et d'Ygierne, renouvelées d'Ovide. Il se contente de nous dire d'Artus qu'il conduisait les armées bretonnes, et qu'il avait livré douze glorieux combats aux ennemis de son pays. ?Au temps d'Octa, fils d'Hengist,? lisons-nous à la fin de son livre, ?Artus résistait aux Saxons, ou plut?t les Saxons attaquaient les rois bretons qui avaient Artus pour conducteur de leurs guerres[15]. Bien qu'il y e?t des Bretons de plus noble race, il fut élu douze fois pour les commander et fut autant de fois victorieux. Le premier de ses combats fut livré à l'embouchure de la rivière Glem (à l'extrémité du Northumberland); les quatre suivants, sur une autre rivière nommée par les Bretons le Douglas (à l'extrémité méridionale du Lothian); le sixième, sur la rivière Bassas (près de Nort-Berwick); le septième, dans la forêt de Célidon (peut-être Calidon ou Calédonienne); le huitième, près de Gurmois-Castle (près de Yarmouth). Ce jour-là, Artus porta sur son bouclier l'image de la sainte Vierge, mère de Dieu, et, par la grace de Notre-Seigneur et de sainte Marie, il mit en fuite les Saxons et les poursuivit longtemps en faisant d'eux un grand carnage. Le neuvième fut dans la ville de Légion appelée Cairlion (Exeter); le dixième, sur le sable de la rivière Ribroit (dans le Somersetshire); le onzième, sur le mont nommé Agned Cabregonium (Catbury); le douzième, enfin, longtemps et vivement disputé, devant le mont Badon (Bath), où il parvint à s'établir. Dans ce dernier combat, il tua de sa main neuf cent quarante ennemis. Les Bretons avaient obtenu l'avantage dans tous ces engagements; mais nulle force ne pouvait prévaloir contre les desseins de Dieu. Plus les Saxons éprouvaient de revers, plus ils demandaient de renforts à leurs frères de la Germanie, qui ne cessèrent d'arriver jusqu'au temps d'Ida, le fils de Eoppa, et le premier prince de race saxonne qui ait régné en Bernicie et à York.?
Il y a loin de ce témoignage, peut-être entièrement historique, à ce qu'on devait trouver sur le héros breton dans le livre de Geoffroy de Monmouth.
M. Thomas Wright a déjà parfaitement reconnu que la plupart des additions faites à Nennius par le bénédictin anglais ne pouvaient être traduites d'un livre breton. Passons rapidement en revue ces additions. L'histoire de Brut ou Brutus y est exposée avec autant de confiance et de netteté que s'il s'était agi d'un prince contemporain. On nous donne ses lettres missives, les délibérations de son conseil, ses discours et ceux qu'on lui adresse, les fêtes de son mariage. Avant d'arriver au terme de ses voyages de long cours, voyages renouvelés de l'énéide, il aborde sur le rivage gaulois, où Turnus, un de ses capitaines, batit la ville de Tours, comme Homère, ajoute Geoffroy, l'avait déjà raconté. Assurément personne, au temps de Geoffroy, n'était en mesure de rechercher dans Homère la mention d'un pareil fait. Mais le conteur savait bien qu'on l'en croirait sur parole[16]. Il arrive enfin dans l'?le d'Albion, marquée par l'oracle de Diane pour le terme et la récompense de ses travaux. Il impose son nom à la contrée et construit avant de mourir une grande ville qu'il appelle Troie-Neuve, ou Trinovant, en souvenir de Troie: nom plus tard remplacé par celui de London. ?De London,? ajoute Geoffroy, ?les étrangers? (c'est-à-dire apparemment les Normands) ?ont fait Londres.?
L'histoire fabuleuse des successeurs de Brutus doit moins à Virgile, et plus aux traditions orales de la Bretagne. à l'occasion du roi Hudibras, Geoffroy exprime un scrupule assez inattendu: ?Comme ce prince,? dit-il, ?élevait les murs de Shaftesbury, on entendit parler une aigle; et je rapporterais son discours, si le fait ne me semblait moins croyable que le reste des histoires.? (Livre II, § 9.) Les prophéties de l'aigle de Shaftesbury étaient célèbres parmi les anciens Bretons: dans son douzième et dernier livre, Geoffroy, malgré l'incrédulité qu'il avait d'abord affectée, assurera qu'en l'année 688, le roi de la Petite-Bretagne Alain les avait consultées en même temps que les livres des Sibylles et de Merlin, pour savoir s'il devait ou non mettre ses vaisseaux à la disposition de Cadwallader.
Après Hudibras viennent Bladus, fondateur de Bath;-Leir ou Lear, si fameux par les ballades et par Shakespeare;-Brennus, le conquérant de l'Italie;-Elidure, Peredure, dont les po?tes allemands s'emparèrent plus tard;-Cassibelaun, le rival de César. Enfin, sous le règne de Lucius, vers 170 de l'ère nouvelle, la foi chrétienne est pour la première fois introduite en Grande-Bretagne par les missionnaires du pape éleuthère. Geoffroy traduit ici Nennius, et ne laisse pas soup?onner l'autre courant des traditions bretonnes qui rapportaient l'origine de la prédication évangélique à Joseph d'Arimathie, comme elle est exposée dans le roman du Saint-Graal. Je donne ailleurs l'explication du silence qu'il a gardé.
Plus loin Geoffroy rappellera, peut-être avec plus d'exactitude qu'on ne l'admet aujourd'hui, la grande émigration bretonne en Armorique, à l'époque du tyran Maxime: il racontera l'histoire des Onze mille vierges, enfin l'arrivée de Constantin, frère d'Audren, roi de la Petite-Bretagne. Constantin fut proclamé roi de l'?le d'Albion, et c'est à partir de l'histoire de ce prince que Geoffroy de Monmouth est mis à contribution par l'auteur ou les auteurs des romans de Merlin et d'Artus. Je ne vais plus m'attacher qu'aux passages de l'Historia Britonum reproduits ou imités par les romanciers.
Constantin avait laissé trois fils: Constant, Aurélius Ambroise et Uter-Pendragon.
Constant, l'a?né, fut d'abord relégué dans un monastère; mais Wortigern, un des principaux conseillers de Constantin, l'en avait tiré pour le faire proclamer roi. Sous ce prince faible et timide, Wortigern gouverna sans contr?le; si bien qu'aspirant lui-même à la couronne, il entoura le Roi-moine de serviteurs choisis parmi les Pictes, et, sur un prétexte d'irritation envenimé par le ministre ambitieux, ces étrangers massacrèrent le pauvre roi qu'ils devaient défendre. Ils se confiaient dans la reconnaissance du premier instigateur du crime: ils se trompèrent. Wortigern recueillit le fruit du meurtre, mais, à peine couronné, il fit pendre les meurtriers de celui dont il recueillait la couronne.
Cependant personne ne doutait de la part qu'il avait prise à la mort de Constant. Ceux qui gardaient les deux autres fils de Constantin se hatèrent de mettre en s?reté leur vie, en les faisant passer dans la Petite-Bretagne, où le roi Bude les accueillit et pourvut à leur éducation.
Wortigern, l'usurpateur, se vit bient?t menacé d'un c?té par les Pictes, qui voulaient venger les meurtriers de Constant, de l'autre par les deux frères dont il occupait le tr?ne. Pour conjurer ce double danger, il appela les Saxons à son aide. Ici, Geoffroy raconte au long, d'après Nennius, l'arrivée d'Hengist, l'amour de Wortigern pour la belle Rowena, ses démêlés avec les Saxons. Mais l'auteur du roman de Merlin a passé sous silence tous ces détails et s'est contenté de dire d'après Geoffroy: ?Tant fist Anguis et pourcha?a que Vortiger prist une soe fille à feme, et saichent tuit cil qui cest conte orront que ce fu celle qui premierement dist en cest roiaume: Garsoil.?
Dans Geoffroy de Monmouth, le roi Wortigern est invité à un somptueux banquet, et, quand il est assis, la fille de Hengist entre dans la salle, tenant à la main une coupe d'or remplie de vin; elle approche du Roi, s'incline courtoisement et lui dit: Lawerd King, Wevs heil! Le Roi, subitement enflammé à la vue de sa grande beauté, demande à son latinier ce que la jeune dame avait dit et ce qu'il lui fallait répondre: ?Elle vous appelle Seigneur roi, et elle offre de boire à votre santé. Vous devez lui répondre: Drinck heil! Ainsi fit Wortigern, et, depuis ce temps, la coutume s'est établie en Bretagne, quand on boit à quelqu'un, de lui dire Wevs heil et de l'entendre répondre Drinck heil.?-De cette tradition para?t venir notre mot fran?ais trinquer et l'ancienne expression si fameuse de vin de Garsoi ou Guersoi, c'est-à-dire versé pour porter des santés, à la fin des repas. Au reste, c'est aux Anglais à nous dire aujourd'hui quelle est la meilleure forme de ce mot: Garsoil ou Wevs heil, et quel respect on garde encore pour cet ancien et patriotique usage.
Wortigern, victime de la confiance qu'il accordait aux Saxons, s'était retiré dans la Cambrie ou pays de Galles. Ses magiciens ou astrologues lui conseillèrent alors d'élever une tour assez forte pour ne lui laisser rien craindre de ses ennemis. Il choisit pour le lieu de cette construction le mont Friri; mais, chaque fois que le batiment commen?ait à monter, les pierres se séparaient et croulaient l'une sur l'autre. Le Roi demande à ses magiciens de conjurer ce prodige: ils répondent, après avoir consulté les astres, qu'il fallait trouver un enfant né sans père, et humecter de son sang les pierres et le ciment dont on se servait. Messagers sont envoyés à la recherche de l'enfant: un jour, en traversant la ville nommée depuis Kaermerdin[17], ils remarquent plusieurs jeunes gens jouant sur la place; et bient?t une dispute s'élève: ?Oses-tu bien,? disait l'un d'eux, ?te quereller avec moi! Sommes-nous de naissance pareille? Moi, je suis de race royale par mon père et par ma mère. Toi, personne ne sait qui tu es; tu n'as jamais eu de père.? En entendant ces mots, les messagers approchent de Merlin; ils apprennent qu'en effet l'enfant n'a jamais connu son père, et que sa mère, fille du roi de Demetie (le Southwall), vivait retirée dans l'église de Saint-Pierre, parmi les nonnes. La mère et le fils sont aussit?t conduits devant Wortigern, et la dame interrogée répond: ?Mon souverain seigneur, sur votre ame et sur la mienne, j'ignore complétement ce qui m'est arrivé. Tout ce que je sais, c'est que, me trouvant une fois avec mes compagnes dans nos chambres, je vis para?tre devant moi un très-beau jouvenceau, qui me prit dans ses bras, me donna un baiser, puis s'évanouit. Maintes fois, il revint comme j'étais seule, mais sans se découvrir. Enfin, je le vis à plusieurs reprises sous la forme d'un homme, et il me laissa avec cet enfant. Je jure devant vous que jamais je n'eus de rapport avec un autre que lui.? Le Roi, étonné, fit venir le sage Maugantius: ?J'ai trouvé,? dit celui-ci, dans les livres des philosophes et les anciennes histoires, que plusieurs hommes sont nés de la même fa?on. Apuléius nous apprend dans le livre du Démon de Socrate qu'entre la lune et la terre habitent des esprits que nous appelons Incubes. Ils tiennent de la nature des hommes et de celle des anges; ils peuvent à leur gré prendre la forme humaine et converser avec les femmes. Peut-être l'un d'eux a-t-il visité cette dame et déposa-t-il un enfant dans ses flancs[18].?
L'histoire des deux dragons découverts dans les fondements de la tour, leur combat acharné, les explications données par Merlin, et la construction de la haute tour, tout cela se trouvait dans Nennius avant d'être amplifié par Geoffroy de Monmouth, et a été fidèlement suivi par Robert de Boron. Au milieu de son récit, Geoffroy intercale les prophéties de Merlin que, dit-il, il a traduites du breton, à la prière d'Alexandre, évêque de Lincoln. Ces prophéties ont été admises dans un assez grand nombre de manuscrits du roman de Merlin; mais on ne peut nier qu'elles ne soient, au moins dans leur forme latine, l'?uvre de Geoffroy de Monmouth. Comme les lais bretons, elles s'étaient conservées dans la mémoire des harpeurs et chanteurs populaires: et c'est de ces traditions ondoyantes et mobiles, comme il convient à des prophéties, que Geoffroy dut tirer la rédaction que nous en avons conservée, et qui eut aussit?t dans l'Europe entière un si grand retentissement.
Voici les autres récits de l'Historia Britonum que s'est appropriés l'auteur du roman de Merlin et que Geoffroy n'avait pas trouvés dans Nennius.
Wortigern, après la première épreuve du savoir de Merlin, désire apprendre ce qui peut encore le menacer, et la fa?on doit il doit mourir. Merlin l'avertit d'éviter le feu des fils de Constantin. ?Ces princes voguent déjà vers l'?le de Bretagne; ils chasseront les Saxons, ils te contraindront à chercher un refuge dans une tour à laquelle ils mettront le feu. Hengist sera tué, Aurélius Ambroise couronné. Il aura pour successeur son frère Uter-Pendragon.?
Les événements répondent à la prédiction; mais, chez le romancier, l'intervention de Merlin est permanente et plus décisive. Le transport des pierres d'Irlande dans la plaine de Salisbury, ces pierres si fameuses sous le nom de Stonehenge et de Danse des géants, est mieux et plus longuement raconté par Geoffroy; l'événement est placé sous le règne d'Ambrosius-Uter, qui aurait ainsi voulu consacrer la sépulture des Bretons immolés par les Saxons, et dont les corps reposaient dans la plaine; tandis que le romancier fait arriver les pierres un peu plus tard, pour entourer la tombe de ce roi Ambrosius, frère a?né d'Uter-Pendragon.
C'est encore à Geoffroy que les romanciers ont emprunté l'histoire des amours d'Ygierne et d'Uter et la naissance d'Artus. Mais, chez le latiniste, Artus succède à son père, sans passer par l'épreuve de l'épée fichée dans l'enclume du perron.
Plusieurs des héros secondaires de nos romans sont nommés par Geoffroy, mais avec une rapidité qui permet de croire que leur célébrité populaire n'était pas encore très-bien établie. Tels sont les trois frères Loth, Urien et Aguisel d'écosse. Loth, ici comme dans les romans, époux de la s?ur d'Artus, a deux fils, le fameux Walgan ou Gauvain, et Mordred, qui devait trahir son oncle Artus. Artus a épousé Gwanhamara (la belle Genièvre), issue d'une noble famille romaine. Il a pour premier adversaire le Norwégien Riculf, le même que le roi Rion qui, dans le roman d'Artus, voudra réunir aux vingt-huit barbes royales de son manteau celle du roi Léodagan de Carmélide, père de Genièvre. Frollo, roi des Gaules, est également vaincu par Artus, et bient?t après l'empereur Lucius de Rome vient dans les plaines de Langres payer de sa vie l'audace qu'il avait eue de déclarer la guerre aux Bretons.
La belle description des fêtes du couronnement d'Artus, due à l'imagination et aux souvenirs classiques de Geoffroy, n'est pas reproduite dans le roman, où elle e?t été peut-être mieux à sa place. Mais les conteurs fran?ais ont emprunté à Geoffroy le récit du combat d'Artus contre le géant du mont Saint-Michel. Quelques jours après la grande victoire remportée sur les Romains et les Gaulois, Artus re?oit la nouvelle de la révolte de Mordred et de l'infidélité de Gwanhamara. Après avoir tué son neveu, il est lui-même mortellement blessé, et de là transporté dans l'?le d'Avalon, où Geoffroy nous permet de supposer, sans le dire expressément, que les fées l'ont guéri de ses plaies et le tiennent en réserve pour la future délivrance des Bretons.
Nous ne suivrons pas l'Historia Britonum au-delà de la mort d'Artus. Les deux derniers livres se rapportent aux successeurs du héros breton et n'ont plus d'intérêt pour l'étude particulière des Romans de la Table ronde. Il nous suffit d'avoir rappelé les passages du livre latin dont les romanciers ont évidemment profité. Ce que Geoffroy de Monmouth dit de Gwanhamara qui, au mépris de son premier mariage, avait accepté pour époux Mordred, prouve que cet historien ou plut?t ce conteur n'avait aucune idée du roman de Lancelot. D'ailleurs ses omissions dans la longue liste de tous les personnages illustres qui assistèrent aux fêtes du couronnement d'Artus permet également de penser que la plupart des héros de la Table ronde, Yvain, Agravain, Lionel, Galehaut, Hector des Mares, Sagremor, Baudemagus, Bliombéris, Perceval, Tristan, Palamède, le roi Marc, la belle Yseult et Viviane n'existaient pas, ou du moins n'avaient pas encore figuré dans une composition littéraire. Il faut en dire autant de la Table ronde elle-même, dont Geoffroy n'a pas dit un seul mot. Uter-Pendragon, Artus et Merlin, voilà les trois portraits dont il a fourni la première esquisse aux romanciers, et c'est en partant de là qu'ils sont arrivés à tous les beaux récits qui durant plusieurs siècles devaient charmer le monde.
L'Historia Britonum produisit en France et en Angleterre un effet immense. Les manuscrits s'en multiplièrent; tous les clercs voulurent aussit?t l'avoir entre les mains. Geoffroy de Monmouth, bient?t après nommé évêque de Saint-Azaph, re?ut le surnom d'Artus, le héros dont il venait de consacrer la renommée. Son livre fut une sorte de révélation inattendue pour Henry de Huntingdon, pour Alfred de Bewerley, pour Robert du Mont-Saint-Michel, qui n'exprimèrent aucun doute sur l'existence de l'original breton et l'exactitude de la traduction. Mais on n'accueillit pas en tous lieux ces fabuleux récits avec la même confiance. Dans le pays de Galles même, source adoptive, sinon primitive, des fictions bretonnes, il y eut des protestations dont un auteur contemporain, d'ailleurs assez crédule de sa nature, Giraud de Galles ou Giraldus Cambrensis, s'est rendu l'organe d'une assez plaisante fa?on. C'est en parlant d'un certain Gallois doué de la faculté d'évoquer les malins esprits et de les conjurer. Cet homme, ayant su qu'un de ses voisins était tourmenté par ces esprits de ténèbres, s'avisa de placer l'évangile de saint Jean sur la poitrine du malade; aussit?t les démons s'évanouirent comme une volée d'oiseaux. Il tenta sans désemparer une seconde expérience: à la place de l'évangile, il posa le livre de Geoffroy Arthur; aussit?t les démons revinrent en foule, couvrirent et le livre et tout le corps de celui qui le tenait, de fa?on à le tourmenter beaucoup plus qu'ils n'avaient jamais fait[19]. Il faut avouer que l'épreuve était on ne peut plus décisive.
Mais un autre témoignage bien autrement honorable pour le sentiment critique des contemporains de Geoffroy de Monmouth est celui de Guillaume de Newburg, De rebus anglicis sui temporis libri quinque, dont la chronique fut publiée vers la fin du douzième siècle. On dit qu'il avait voué une haine particulière aux Bretons, et que c'était pour satisfaire une vengeance personnelle qu'il avait attaqué le livre de Geoffroy. Peu importe: il nous suffit d'être obligés de reconna?tre dans son invective une argumentation solide et la preuve que tout ou presque tout semblait déjà fabuleux dans le livre dont il ne conteste d'ailleurs ni l'ancienneté ni l'origine bretonne.
?La race bretonne,? dit Guillaume de Newburg, ?qui peupla d'abord notre ?le, eut dans Gildas un premier historien que l'on rencontre rarement et dont on a fait de rares transcriptions, en raison de la rudesse et de la fadeur de son style[20]. C'est pourtant un monument précieux de sincérité. Bien que Breton, il n'hésite pas à gourmander ses compatriotes, aimant mieux en dire peu de bien et beaucoup de mal que de dissimuler la vérité. On voit par lui combien ils étaient peu redoutables comme guerriers, et peu fidèles comme citoyens.
?à l'encontre de Gildas, nous avons vu de notre temps un écrivain qui, pour effacer les souillures du nom breton[21], a ourdi une trame ridiculement fabuleuse, et, par l'effet d'une sotte vanité, nous les a présentés comme supérieurs en vertu guerrière aux Macédoniens et aux Romains. Cet homme, nommé Geoffroy, a re?u le surnom d'Artus, pour avoir décoré du titre d'histoire et présenté dans la forme latine les fables imaginées par les anciens Bretons à propos d'Artus, et par lui fort exagérées. Il a fait plus encore, en écrivant en latin, comme une ?uvre sérieuse et authentique, les prophéties très-mensongères d'un certain Merlin auxquelles il a de lui-même beaucoup ajouté. C'est là qu'il nous présente Merlin comme né d'une femme et d'un démon incube, et comme étant doué d'une vaste prescience, sans doute en raison de la sainteté de son père; tandis que le bon sens, d'accord avec les livres sacrés, nous apprend que les démons, étant privés de la clarté divine, ne voient rien des choses qui ne sont pas encore et ne peuvent que conjecturer la suite de quelques événements d'après les signes qui sont à leur portée aussi bien qu'à la n?tre. Il est aisé de reconna?tre la fausseté de ces prédictions de Merlin, pour tout ce qui touche aux événements arrivés en Angleterre depuis la mort de ce Geoffroy. Il avait traduit, dit-il, du breton ces impertinences; en tout cas il les a fortifiées de ses propres inventions, comme il convient d'en avertir ceux qui seraient tentés d'y ajouter la moindre confiance. Pour les événements arrivés avant le temps où il écrivait, il a pu donner à ces prophéties toutes les additions nécessaires, afin de les mettre en rapport avec les événements mêmes; mais, quant au livre qu'il appelle Histoire des Bretons, il faut être tout à fait étranger aux anciennes annales, pour ne pas voir les insolents et audacieux mensonges qu'il ne cesse d'y accumuler. Je passe tout ce qu'il nous raconte des gestes des Bretons avant Jules César, gestes peut-être inventés à plaisir par d'autres, mais présentés par lui comme authentiques. Je passe ce qu'il ajoute à la gloire des Bretons, depuis Jules César qui les avait subjugués jusqu'au temps d'Honorius, quand les Romains abandonnèrent l'?le, pour pourvoir à leur propre défense sur le continent. On sait que les Bretons ainsi laissés à la merci de leurs ennemis eurent alors pour roi Wortigern, le premier qui réclama le secours d'Hengist, chef des Saxons ou Anglais. Ceux-ci, après avoir repoussé les Pictes et les écossais, cédèrent à l'appat que leur présentait d'un c?té la fertilité de l'?le, de l'autre la lacheté de ceux qui les avaient appelés à leur défense. Ils s'établirent en Bretagne, accablèrent ceux qui essayèrent de leur résister, et contraignirent les misérables restes de leurs adversaires, ceux qu'on nomme aujourd'hui les Gallois, à chercher un refuge sur des hauteurs ou dans des forêts également inaccessibles. Les Anglais victorieux eurent une suite de rois très-puissants, entre autres le petit-neveu d'Hengist, éthelbert, qui, réunissant sous son sceptre toute l'?le d'Albion jusqu'à l'Humber, re?ut la loi de l'évangile annoncée par Augustin. Alfred ajouta le Northumberland aux précédentes conquêtes, après une grande victoire sur les Bretons et les écossais. Edwin fut son successeur; Oswald vint après Edwin, et ne trouva pas dans l'?le entière la moindre résistance. Tout cela, le Vénérable Bède, dont personne ne récuse le témoignage, l'a parfaitement établi. Il faut donc reconna?tre le caractère fabuleux de tout ce que ce Geoffroy a écrit d'Artus et de ses successeurs d'après quelques autres et d'après lui-même. Il a rassemblé ces mensonges, soit par un éloignement coupable de la vérité, soit dans l'intention de plaire aux Bretons, dont la plupart sont, dit-on, assez stupides, pour attendre encore Artus et soutenir qu'il n'est pas mort. à Wortigern il fait succéder Aurélius Ambroise, qui aurait vaincu les Saxons et reconquis l'?le entière. Après Ambroise aurait régné son frère Uter-Pendragon avec la même autorité. C'est alors qu'il insère tant de rêveries mensongères à l'occasion de Merlin. Artus, prétendu fils de ce prétendu Uter, aurait été le quatrième roi des Bretons à partir de Wortigern; de même que, dans la véritable histoire de Bède, éthelbert, converti par Augustin, est le quatrième roi des Saxons à partir d'Hengist. Ainsi le règne d'Artus et celui d'éthelbert devaient être contemporains. Mais on voit aisément ici de quel c?té se trouve la vérité. C'est précisément l'époque du règne d'éthelbert qu'il choisit pour élever la gloire et les exploits de son Artus; qu'il le fait triompher des Anglais, des écossais, des Pictes; réduire au joug de ses armes l'Irlande, la Suède, les Orcades, le Danemark, l'Islande: peu de jours lui suffisent pour lui faire conquérir les Gaules elles-mêmes, que Jules César avait eu bien de la peine à réduire en dix ans; de fa?on que le petit doigt de ce Breton aurait été plus fort que les reins du plus grand des Césars. Enfin, après tant de triomphes, il fait revenir Artus en Bretagne et présider une grande fête avec les princes et les rois subjugués, en présence des trois archevêques de Londres, de Carléon et d'York, bien que les Bretons n'eussent pas alors un seul archevêque. Pour couronner tant de fables, notre conteur fait engager une grande guerre contre les Romains: Artus est d'abord vainqueur d'un géant de merveilleuse grandeur, bien que, depuis le temps de David, personne de nous n'ait entendu parler d'aucun géant. à cette guerre des Romains il fait concourir tous les peuples de la terre, les Grecs, les Africains, les Espagnols, les Parthes, les Mèdes, les Libyens, les égyptiens, les Babyloniens, les Phrygiens, qui tous périssent dans le même combat, tandis qu'Alexandre, le plus fameux des conquérants, mit à conquérir tant de nations diverses plus de douze années. Comment tous les historiographes qui ont pris si grand soin de raconter les événements des siècles passés, qui nous en ont même transmis d'une importance fort contestable, auraient-ils pu passer sous silence les actions d'un héros si incomparable? Comment n'auraient-ils rien dit non plus de ce Merlin aussi grand prophète qu'Isa?e? Car la seule différence entre eux, c'est que Geoffroy n'a pas osé faire précéder les prédictions qu'il prête à Merlin de ces mots: Voici ce que dit le Seigneur, et qu'il a rougi de les remplacer par ceux-ci: Voici ce que dit le diable. Notez enfin qu'après nous avoir représenté Artus mortellement frappé dans un combat, il le fait sortir de son royaume pour aller guérir ses plaies dans une ?le que les fables bretonnes nomment l'?le d'Avalon; et qu'il n'ose pas dire qu'il soit mort, par la crainte de déplaire aux Bretons, ou plut?t aux Brutes qui attendent encore son retour.?
Je ne vois pas bien ce que la critique moderne pourrait dire de plus contre ce fameux livre de Geoffroy de Monmouth. Les bons esprits ne l'avaient donc accepté que comme un recueil d'histoires controuvées à plaisir, auxquelles les Bretons seuls pouvaient ajouter une foi sérieuse.
Mais ce jugement lui-même permettait à l'imagination et aux fantaisies poétiques de prendre l'essor. Geoffroy avait donné l'exemple dont nos romanciers avaient besoin et qu'ils ne tardèrent pas à suivre. La courte, informe et cependant précieuse chronique de Nennius avait éveillé la verve de Geoffroy de Monmouth; et ce que Nennius avait été pour lui, Geoffroy le fut pour Robert de Boron, et pour les auteurs des autres romans en prose et en vers, dont la France nous semble avoir le droit de réclamer la composition, et qui devaient produire une si grande révolution dans la littérature et même dans les m?urs de toutes les nations chrétiennes.
§ III.
LE POèME LATIN: Vita Merlini.
Avant d'aborder les romans de la Table ronde, il faut épuiser l'?uvre de celui qui para?t en avoir fait na?tre la pensée.
Les Prophéties de Merlin forment maintenant le septième livre de l'Historia Britonum. Elles avaient été rédigées avant la publication de cette histoire, et l'auteur les avait envoyées séparément à l'évêque de Lincoln. Orderic Vital, dont la chronique finit en 1128, Henri de Huntingdon et Suger, qui n'avaient pas connu l'Historia Britonum, avaient fait usage des Prophéties. D'ailleurs, Geoffroy de Monmouth a constaté cette antériorité: ?Je travaillais à mon histoire,? dit-il au début du septième livre, ?quand, l'attention publique étant récemment attirée sur Merlin[22], je publiai ses prophéties, à la prière de mes amis, et particulièrement d'Alexandre, évêque de Lincoln, prélat d'une sagesse et d'une piété éminentes, et qui se distinguait entre tous, clercs ou la?ques, par le nombre et la qualité des gentilshommes que retenait auprès de lui sa réputation de vertu et de générosité. Dans l'intention de lui être agréable, j'accompagnai l'envoi de ces prophéties d'une lettre que je vais transcrire...?
Dans cette lettre, Geoffroy se flatte d'avoir répondu aux v?ux du prélat en interrompant l'Historia Britonum pour traduire du breton en latin les Prophéties de Merlin. ?Mais,? ajoute-t-il ?je m'étonne que vous n'ayez pas demandé ce travail à quelque autre plus savant et plus habile. Sans vouloir rabaisser aucun des philosophes anglais, j'ai le droit de dire que vous-même, si les devoirs de votre haute position vous en eussent laissé le temps, auriez mieux que personne composé de pareils ouvrages.?
Soit que l'évêque Alexandre e?t regretté d'avoir demandé un livre dont l'église contestait l'autorité, soit que ce livre n'e?t pas répondu à ce qu'il en attendait, soit enfin qu'il e?t oublié, comme cela n'arrive que trop souvent, les promesses faites à l'auteur, il mourut sans avoir donné à Geoffroy le moindre témoignage de gratitude; et nous l'apprenons dès le début du po?me de la Vita Merlini.
?Prêt à chanter la folie furieuse et les agréables jeux[23] de Merlin, c'est à vous, Robert, de diriger ma plume; vous, honneur de l'épiscopat et que la philosophie a parfumé de son nectar; vous qui brillez entre tous par votre science; vous le guide et l'exemple du monde. Soyez favorable à mon entreprise; accordez au po?te une bienveillance qu'il n'avait pas trouvée dans le prélat auquel vous avez mérité de succéder.
?Je voudrais entreprendre vos louanges, rappeler vos m?urs, vos antécédents, votre noble naissance, l'intérêt public qui faisait désirer votre élection au peuple et au clergé de l'heureuse et glorieuse ville de Lincoln; mais il ne suffirait pas, pour parler dignement de vous, de la lyre d'Orphée, de la science de Maurus, de l'éloquence de Rabirius.....?
Fatidici vatis rabiem musamque jocosam
Merlini cantare paro: tu corrige carmen,
Gloria Pontificum, calamos moderando, Roberte.
Scimus enim quia te perfudit nectare sacro
Philosophia suo, fecitque per omnia doctum,
Ut documenta dares, dux et pr?ceptor in orbe.
Ergo meis c?ptis faveas, vatemque tueri
Auspicio meliore velis quam fecerit alter
Cui modo succedis, merito promotus honore.
Sic etenim mores, sic vita probata genusque
Utilitasque loci clerus populusque petebant,
Unde modo felix Lincolnia fertur ad astra.
Le po?me contient 1530 vers, et doit être un des derniers ouvrages de l'auteur. ?Bretons,? s'écrie-t-il en l'achevant, ?tressez une couronne à votre Geoffroy de Monmouth. Il est bien v?tre en effet, car autrefois il a chanté vos exploits et ceux de vos chefs dans le livre que le monde entier célèbre sous le nom de Gestes des Bretons.?
Duximus ad metam carmen. Vos ergo, Britanni,
Laurea serta date Gaufrido de Monumeta:
Est enim vester, nam quondam pr?lia vestra
Vestrorumque ducum cecinit scripsitque libellum
Quem nunc Gesta vocant Britonum celebrata per orbem.
Il semble donc qu'on ne pouvait élever des doutes sur l'auteur de ce po?me. Le style rappelle l'Historia Britonum, autant que la prose peut rappeler la versification: et Geoffroy avait déjà prouvé qu'il aimait à faire des vers, par ceux dont il a parsemé, sans la moindre nécessité, son histoire. Il loue ses patrons dans les deux ouvrages, avec la même emphase; et si, dans le premier, il fait appel à la générosité du prélat dont il accuse, dans le second, le défaut de reconnaissance, c'est qu'il n'aura pas ressenti les effets attendus de cette générosité. Il avait loué en pure perte, comme notre rimeur fran?ais Wace, lequel, après avoir vanté la libéralité du roi Henry II d'Angleterre, finit tristement son po?me de Rou en regrettant l'oubli de ce prince:
Li Reis jadis maint bien me fist,
Mult me dona, plus me pramist.
Et se il tot doné m'éust
Ce qu'il me pramist, miels me fust.
Nel pois avoir, nel plut al Rei...
Ses plaintes auraient eu sans doute un accent de reproche plus prononcé, si le Roi e?t alors, comme l'évêque Alexandre, cessé de vivre. Alexandre, mort en 1147, avait eu pour successeur Robert de Quesnet; et c'est à cet évêque Robert que Geoffroy adressa la Vita Merlini, comme pour le mettre en mesure de tenir les engagements de son prédécesseur.
Tout, dans ce po?me de Merlin, marche en parfait accord avec ce que Geoffroy avait mis dans son histoire. On y retrouve le fond des prophéties de Merlin, auxquelles est ajoutée celle de sa s?ur Ganiede, pour devenir un prétexte d'allusions aux événements contemporains. Dans l'histoire, et non dans les romans, Merlin est fils d'une princesse de Demetie; et dans le po?me, non ailleurs, Merlin, devenu vieux, règne sur cette partie de la principauté de Galles:
Ergo peragratis sub multis regibus annis,
Clarus habebatur Merlinus in orbe Britannus;
Rex erat et vates: Dem?tarumque superbis
Jura dabat populis...
Dans les deux ouvrages, Wortigern est duc des Gewisseans ou West-Saxons (aujourd'hui, Hatt, Dorset et ?le de Wight); Biduc est roi de la Petite Bretagne où se réfugient les deux fils de Constant; Artus succède sans opposition à son père Uter-Pendragon, et la reine Gwanhamara n'est mentionnée qu'en raison de ses relations criminelles avec Mordred.
Illicitam venerem cum conjuge Regis habebat.
Enfin, dans les deux ouvrages, on appuie du témoignage d'Apulée l'existence d'esprits dispersés entre le ciel et la terre, qui peuvent entretenir un commerce amoureux avec les femmes. Il est vrai que, dans le po?me seul, Merlin est marié à Guendolene et a pour s?ur Ganiede, femme de Rodarcus, roi de Galles: l'auteur, en cela, suivait apparemment une tradition répandue dans le pays de Galles, tradition qui, pour se transformer, attendait encore la plume des romanciers de la Table ronde. Mais, puisqu'on ne retrouve dans le po?me de Merlin aucun trait qui soit inspiré par ces romans de la Table ronde; puisque la Genièvre, l'Artus, la fée Morgan ne sont pas encore ce qu'ils sont devenus dans ces romans, il faut absolument en conclure que le po?me a été composé avant les romans, c'est-à-dire de 1140 à 1150. Il n'était plus permis, après la composition de l'Artus et du Lancelot, de ne voir qu'une fée dans Morgan, que l'épouse d'Artus enlevée par Mordred dans Genièvre, et que le mari d'une femme délaissée dans Merlin. Ainsi tout se réunit pour conserver à Geoffroy de Monmouth l'honneur d'avoir écrit, vers le milieu du douzième siècle, le po?me De Vita Merlini, après l'Historia Britonum que semble continuer le po?me, pour ce qui touche à Merlin, et avant le roman fran?ais de Merlin, qui devait faire au po?me d'assez nombreux emprunts.
Je regrette donc infiniment de me trouver ici d'une opinion opposée à celle de mes honorables amis, M. Thomas Wright et M. Fr. Michel, auxquels on doit d'ailleurs une excellente édition de la Vita Merlini[24]. Oui, le po?me fut assurément composé avant les romans de la Table ronde. Les allusions qu'on croit y découvrir aux guerres d'Irlande, extrêmement vagues en elles-mêmes, sont empruntées aux textes des prophéties en prose, dont la date est bien connue. Je dois ajouter que toute mon attention n'a pas suffi pour y découvrir le moindre trait qui p?t se rapporter au règne de Henry II. Il est vrai que le po?te donne au savoir de l'évêque Robert de Quesnet des éloges que la postérité n'a démentis ni confirmés; mais, dans la bouche de l'auteur de l'Historia Britonum, ces éloges ne sortent pas de la banalité des compliments obligés. J'en excepte pourtant le vers où l'on rappelle l'intérêt que les habitants de Lincoln avaient pris à l'élection du prélat:
Sic etenim mores, sic vita probata genusque,
Utilitasque loci, clerus populusque petebant.
Unde modo felix Lincolnia fertur ad astra.
On peut, en effet, rapprocher ces vers de l'empressement que montra Robert de Quesnet, suivant Giraud de Galles, pour multiplier dans la ville de Lincoln les foires et les marchés.
J'ajouterai qu'il ne peut y avoir aucune raison sérieuse de croire que la Vita Merlini ait été adressée à Robert Grossetest, évêque de Lincoln dans la première moitié du treizième siècle. Ce Robert fut sans doute un prélat très-savant, très-recommandable; il a laissé plusieurs ouvrages longtemps célèbres; mais il était de la plus basse extraction, et notre po?te, au nombre des éloges qu'il accorde à son patron, vante son illustre origine; ce qui convient parfaitement à Robert de Quesnet, dont la famille était au rang des plus considérables de l'Angleterre.
C'est encore, à mon avis, bien gratuitement qu'on a voulu séparer du po?me les quatre derniers vers dans lesquels l'auteur recommande son ?uvre à l'intérêt de la nation bretonne. Geoffroy, en rappelant la renommée de l'Historia Britonum, n'a rien exagéré, et, en se pla?ant aussi haut dans l'estime publique, il n'a fait que suivre un usage assez ordinaire alors, et même dans tous les siècles. C'est ainsi que Gautier de Chastillon terminait son po?me d'Alexandre en promettant à l'archevêque de Reims, Guillaume, un partage égal d'immortalité:
Vivemus pariter, vivet cum vate superstes
Gloria Guillelmi, nullum moritura per ?vum.
Les derniers vers de la Vita Merlini sont, dans le plus ancien manuscrit, de la même main que le reste de l'ouvrage; ce serait donc accorder à la critique une trop grande licence que lui permettre de supposer apocryphes tous les passages qui dans un ouvrage justifieraient l'opinion qu'elle voudrait contredire.
Alexandre était mort en 1147, et Geoffroy de Monmouth fut lui-même élevé au siége de Saint-Azaph, dans le pays de Galles, en 1151. Il est naturel de penser que ce fut dans l'intervalle de ces quatre années qu'il adressa la Vita Merlini à l'évêque Robert de Quesnet, successeur d'Alexandre.
Mais (dira-t-on, pour expliquer la différence des légendes) il y eut deux prophètes du nom de Merlin: l'un fils d'un consul romain, l'autre fils d'un démon incube; le premier, ami et conseiller d'Artus, le second, habitant des forêts; celui-ci surnommé Ambrosius, celui-là Sylvester ou le Sauvage. L'Historia Britonum a parlé du premier, et la Vita Merlini du second.
Je donnerai bient?t l'explication de tous ces doubles personnages de la tradition bretonne: mais il sera surtout facile de prouver à ceux qui suivront le progrès de la légende de Merlin que l'Ambrosius, le Sylvester et le Caledonius (car les écossais ont aussi réclamé leur Merlin topique) ne sont qu'une seule et même personne.
Après avoir été, dans Nennius, fils d'un consul romain, et dans l'Historia Britonum fils d'un démon incube, Merlin deviendra dans le po?me fran?ais de Robert de Boron l'objet des faveurs égales du ciel et de l'enfer. Il aimera les forêts, tant?t celles de Calidon en écosse, tant?t celles d'Arnante ou de Brequehen dans le Northumberland, tant?t celles de Brocéliande dans la Cornouaille armoricaine. Cet amour de la solitude ne l'empêchera pas de para?tre souvent à la Cour, d'être le bon génie d'Uter et de son fils Artus. Ainsi, Geoffroy de Monmouth a pu suivre une tradition qui faisait de la mère du prophète une princesse de Demetie, et du prophète devenu vieux un roi de ce petit pays; tandis que les continuateurs de Robert de Boron auront suivi la tradition continentale en le faisant retenir par Viviane dans la forêt de Brocéliande. Mais ce double récit ne fait pas qu'il y ait eu réellement deux ou trois prophètes du nom de Merlin.
Réunissons maintenant les traits légendaires ajoutés dans le po?me latin à ceux que renfermait déjà l'Historia Britonum.
Merlin perd la raison à la suite d'un combat dans lequel il a vu périr plusieurs vaillants chefs de ses amis. Il prend en horreur le séjour des villes, et, pour se dérober à tous les regards, il s'enfonce dans les profondeurs de la forêt de Calidon.
Fit silvester homo, quasi silvis editus esset.
Sa s?ur la reine Ganiede envoie des serviteurs à sa recherche. Un d'eux l'aper?oit assis sur les bords d'une fontaine et parvient à le faire rentrer en lui-même en pronon?ant le nom de Guendolene, et en formant sur la harpe de douloureux accords:
Cum modulis cithar? quam secum gesserat ultro.
Merlin consent à quitter les bois, à repara?tre dans les villes. Mais bient?t le tumulte et le mouvement de la foule le replongent dans sa première mélancolie; il veut retourner à la forêt. Ni les pleurs de sa femme, ni les prières de sa s?ur, ne peuvent le fléchir. On l'encha?ne; il pleure, il se lamente. Puis tout à coup, voyant le roi Rodarcus détacher du milieu des cheveux de Ganiede une feuille verte qui s'y trouvait mêlée, il jette un éclat de rire. Le roi s'étonne et demande la raison de cet éclair de gaieté. Merlin veut bien répondre, à la condition qu'on lui ?tera ses cha?nes et qu'on lui permettra de retourner dans les bois. Dès que la liberté lui est rendue, il dévoile les secrets de sa s?ur, la reine Ganiede. Le matin même, elle avait prodigué ses faveurs à un jeune varlet, sur un lit de verdure dont une des feuilles était demeurée dans ses cheveux. Ganiede proteste de son innocence: ?Comment, dit-elle, ajouter la moindre foi aux paroles d'un insensé!? Et, pour justifier le mépris que méritaient de telles accusations, elle fait prendre successivement trois déguisements à l'un des habitués du palais. Merlin interrogé annonce à cet homme trois genres de mort. La prédiction s'accomplit, mais beaucoup plus tard[25], et la reine, en attendant, triomphe de la fausse science du devin. On retrouvera dans le roman de Merlin cet épisode devenu célèbre.
Merlin reprend le chemin de la forêt. En le voyant partir, sa femme et sa s?ur semblent inconsolables: ?? mon frère,? dit Ganiede, ?que vais-je devenir, et que va devenir votre malheureuse Guendolene? si vous l'abandonnez, ne pourra-t-elle chercher un consolateur?-Comme il lui plaira,? répond Merlin; ?seulement celui qu'elle choisira fera bien d'éviter mes regards. Je reviendrai le jour qui devra les unir, et j'apporterai mon présent de secondes noces.?
?Ipsemet interero donis munitus honestis,
Dotaboque datam profuse Guendoloenam.?
Un jour, les astres avertissent Merlin retiré dans la forêt que Guendolene va former de nouveaux liens. Il rassemble un troupeau de daims et de chèvres, et lui-même, monté sur un cerf, arrive aux portes du palais et appelle Guendolene. Pendant qu'elle accourt assez émue, le fiancé met la tête à la fenêtre et se prend à rire à la vue du grand cerf que monte l'étranger. Merlin le reconna?t, arrache les bois du cerf, les jette à la tête du beau rieur et le renverse mort au milieu des invités. Cela fait, il pique des deux et veut regagner les bois: mais on le poursuit; un cours d'eau lui ferme le passage; il est atteint et ramené à la ville:
Adducuntque domum, vinctumque dedere sorori[26].
On ne voit pas que la mort du fiancé de Guendolene ait été vengée, et Merlin demeure l'objet du respect des gens de la cour. Pour lui rendre supportable le séjour des villes, le roi lui offre des distractions et le conduit au milieu des foires et des marchés. Merlin jette alors deux nouveaux ris dont le roi veut encore pénétrer la cause. Il met à ses réponses la même condition: on le laissera regagner sa chère forêt. D'abord il n'a pu voir sans rire un mendiant bien plus riche que ceux dont il sollicitait la charité, car il foulait à ses pieds un immense trésor. Puis il a ri d'un pèlerin achetant des souliers neufs et du cuir pour les ressemeler plus tard, tandis que la mort l'attendait dans quelques heures. Ces deux jeux se retrouveront dans le roman de Merlin.
Libre de retourner une seconde fois dans la forêt, le prophète console sa s?ur et l'engage à construire sur la lisière des bois une maison pourvue de soixante-dix portes et de soixante-dix fenêtres: lui-même y viendra consulter les astres et raconter ce qui doit avenir. Soixante-dix scribes tiendront note de tout ce qu'il annoncera.
La maison construite, Merlin se met à prophétiser, et les clercs écrivent ce qu'il lui pla?t de chanter:
O rabiem Britonum quos copia divitiarum
Usque superveniens ultra quam debeat effert!...
Après un long accès fatidique, le po?te, sans trop prendre souci de nous y préparer, fait intervenir Telgesinus ou Talgesin, qui, nouvellement arrivé de la Petite-Bretagne, raconte là ce qu'il a appris à l'école du sage Gildas. Le système que le barde développe résume les opinions cosmogoniques de l'école armoricaine. Il admet les esprits supérieurs, inférieurs et intermédiaires. Puis le vieux devin passe en revue les ?les de la mer. L'?le des Pommes, autrement appelée Fortunée, est la résidence ordinaire des neuf S?urs, dont la plus belle et la plus savante est Morgen; Morgen conna?t le secret et le remède de toutes les maladies; elle revêt toutes les formes; elle peut voler comme autrefois Dédale, passer à son gré de Brest à Chartres, à Paris; elle apprend la ?mathématique? à ses s?urs, Moronoe, Mazoe, Gliten, Glitonea, Gliton, Tyronoe, Thyten, et l'autre Thyten, grande harpiste. ?C'est dans l'?le Fortunée,? ajoute Talgesin, ?que, sous la conduite du sage pilote Barinthe, j'ai fait aborder Artus, blessé après la bataille de Camblan; Morgen[27] nous a favorablement accueillis, et, faisant déposer le roi sur sa couche, elle a touché de sa main les blessures et promis de les cicatriser s'il voulait demeurer longtemps avec elle. Je revins, après lui avoir confié le roi.?
Inque suis thalamis posuit super aurea regem
Strata, manuque detexit vulnus honesta,
Inspicitque diu, tandemque redire salutem
Posse sibi dixit, si secum tempore longo
Esset...
Monmouth, dans sa très-véridique histoire, s'était contenté de dire qu'Artus, mortellement blessé, avait été porté dans l'?le d'Avalon pour y trouver sa guérison; ce qui présenterait une contradiction ridicule, si l'?le d'Avalon et le pays des Fées n'étaient pas ordinairement, dans les chansons de geste et dans les traditions bretonnes, l'équivalent des Champs-élysées chez les Anciens.
D'ailleurs, la description de cette ?le:
Insula pomorum qu? Fortunata vocatur,
avec son printemps perpétuel et sa merveilleuse abondance de toutes choses, convient assez mal à cette ?le d'Avalon, qu'on crut plus tard reconna?tre dans Glastonbury.
Un dernier trait de la légende galloise de Merlin se retrouve dans notre po?me. Merlin et Talgesin exposaient à qui mieux mieux les propriétés de certaines fontaines et la nature de certains oiseaux, quand ils sont interrompus par un fou furieux qu'on entoure et sur lequel on interroge Merlin: ?Je connais cet homme,? dit-il; ?il eut une belle et joyeuse jeunesse. Un jour, sur le bord d'une fontaine, nous aper??mes plusieurs pommes qui semblaient excellentes. Je les pris, les distribuai à mes compagnons et n'en réservai pas une seule pour moi. On sourit de ma libéralité, et chacun s'empressa de manger la pomme qu'il avait re?ue; mais l'instant d'après, les voilà tous pris d'un accès de rage qui les fait courir dans les bois en poussant des cris et des hurlements effroyables. L'homme que vous voyez fut une des victimes. Les fruits cependant m'étaient destinés et non pas à eux. C'était une femme qui m'avait longtemps aimé et qui, pour se venger de mon indifférence, avait répandu ces fruits empoisonnés dans un lieu où je me plaisais à venir. Mais cet homme, en humectant ses lèvres de l'eau de la fontaine voisine, pourra retrouver sa raison.?
L'épreuve fut heureuse: l'insensé, revenu à lui-même, suivit Merlin dans la forêt de Calidon; Talgesin demanda la même faveur, et la reine Ganiede ne voulut pas non plus se séparer de son frère. Tous quatre s'enfoncèrent dans l'épaisseur des bois, et le po?me finit par une tirade prophétique chantée par Ganiede, devenue tout à coup presque aussi prévoyante que son frère.
Je l'ai déjà dit, ce po?me, expression de la tradition galloise du prophète Merlin, ne sera pas inutile au prosateur fran?ais, et nous permettra de mieux suivre les développements de la légende armoricaine, exprimée dans la seconde branche de nos Romans de la Table ronde.
Nous ne nous arrêterons pas sur le début du Saint-Graal: il est, à peu de chose près, le même que celui du po?me de Robert de Boron. Le romancier s'évertue pour la première fois, en supposant que Joseph avait été marié, que sa femme se nommait Enigée[70] et qu'il avait eu un fils dont le nom différait du sien par l'addition d'un e final. Josephe, dans tout le cours du récit, dominera Joseph; il sera l'objet de toutes les graces divines et le souverain pontife de la religion nouvelle.
Baptisé par saint Philippe évêque de Jérusalem, il avait nécessairement plus de quarante ans quand Vespasien tira de prison son père.
Nous quittons le po?me de Robert de Boron pour suivre les deux Joseph et leurs parents, nouvellement baptisés, sur le chemin qui conduit à Sarras, ville principale d'un royaume du même nom qui confinait à l'égypte. C'est de cette ville, qui devait une des premières adopter la fausse religion de Mahomet, que tirent leur nom ceux qui croient aujourd'hui à ce faux prophète.
Ils n'emportaient avec eux d'autre trésor, d'autres provisions, que la sainte écuelle rendue par Jésus-Christ lui-même à Joseph d'Arimathie: Joseph à la présence de cette précieuse relique avait d? de ne pas sentir la faim ni la soif: les quarante années de sa captivité n'avaient été qu'un instant pour lui. Avant d'arriver à Sarras, il avait entendu le Fils de Dieu lui commander, comme autrefois Dieu le Père à Mo?se, de faire une arche ou chasse, pour y enfermer ce vase. Les chrétiens qu'il conduisait devaient faire à l'avenir leurs dévotions devant l'arche. à Joseph et à son fils seuls le droit de l'ouvrir, de regarder dans le vase, de le prendre dans leurs mains. Deux hommes choisis entre tous devaient porter l'arche sur leurs épaules, toutes les fois que la caravane serait en marche.
En arrivant à Sarras, Joseph apprit que le roi du pays, évalac le Méconnu, était en guerre avec le roi d'égypte Tolomée[71], et qu'il venait d'être vaincu dans une grande bataille. Doué du don de l'éloquence, Joseph se présenta devant lui pour lui déclarer que, s'il voulait reprendre l'avantage sur les égyptiens, il devait renoncer à ses idoles et reconna?tre Dieu en trois personnes. Son discours présente un excellent résumé des dogmes de la foi chrétienne; rien n'y para?t oublié, et c'est encore la doctrine exposée dans nos catéchismes.
évalac eut la nuit suivante une vision qui lui fit comprendre le Dieu trinitaire, la seconde Personne revêtue de l'enveloppe mortelle et con?ue dans le sein d'une Vierge immaculée. Le Saint-Esprit vint en même temps avertir Joseph que son fils Josephe était choisi pour garder le saint vase; qu'il serait ordonné prêtre de la main de Jésus-Christ; qu'il aurait le pouvoir de transmettre le sacerdoce à ceux qu'il en jugerait dignes, comme ceux-ci le transmettraient à leur tour, dans les contrées où Dieu les établirait[72].
Le Saint-Esprit dit à Joseph: ?Quand l'aube prochaine éclairera l'arche, quand tes soixante-cinq compagnons auront fait leurs génuflexions devant elle, je prendrai ton fils, je l'ordonnerai prêtre, je lui donnerai ma chair et mon sang à garder.?
Et le lendemain, la même voix divine, parlant aux chrétiens assemblés: ?écoutez, nouveaux enfants! Les anciens prophètes eurent le don de mon Saint-Esprit; vous l'obtiendrez également, et vous aurez bien plus encore, car vous aurez chaque jour mon corps en votre compagnie, tel que je le revêtis sur la terre. La seule différence, c'est que vous ne me verrez pas en cette semblance. ? mon serviteur Josephe! je t'ai jugé digne de recevoir en ta garde la chair et le sang de ton Sauveur. Je t'ai reconnu pour le plus pur des mortels et le plus exempt de péchés, le mieux dégagé de convoitise, d'orgueil et de mensonge: ton c?ur est chaste, ton corps est vierge; re?ois le don le plus élevé que mortel puisse souhaiter: seul tu le recevras de ma main, et tous ceux qui l'auront plus tard devront le recevoir de la tienne. Ouvre la porte de l'arche, et demeure ferme à la vue de ce qui te sera découvert.?
Alors Josephe ouvrit l'arche en tremblant de tous ses membres.
Il vit dedans un homme vêtu d'une robe plus rouge et plus éclatante que le feu ardent. Tels étaient aussi ses pieds, ses mains et son visage.
Cinq anges l'entouraient, vêtus de même, et portant chacun six ailes flamboyantes. L'un tenait une grande croix sanglante; le second trois clous d'où le sang paraissait dégoutter; le troisième une lance dont le fer était également rouge de sang; le quatrième étendait devant le visage de l'homme une ceinture ensanglantée; dans la main du cinquième était une verge tortillée, également humide de sang. Sur une bande que les cinq anges tenaient développée, il y avait des lettres qui disaient: Ce sont les armes avec lesquelles le Juge de tout le monde a vaincu la mort; et sur le front de l'homme d'autres lettres blanches: En cette forme viendrai-je juger toutes choses, au jour épouvantable.
La terre sous les pieds de l'homme paraissait couverte d'une rosée sanglante qui la rendait toute vermeille.
Et l'arche semblait avoir alors dix fois sa première étendue. Les cinq anges circulaient sans peine dans l'intérieur autour de l'homme, qu'ils contemplaient les yeux remplis de larmes.
Josephe, ébloui de tout ce qu'il voyait, ne put prononcer une parole; il s'inclina, baissa la tête et restait tout ab?mé dans ses pensées, quand la voix céleste l'appela; aussit?t il releva le front et vit un autre tableau.
L'homme était attaché sur la croix que tenaient les cinq anges. Les clous étaient entrés dans ses pieds et dans ses mains; la ceinture serrait le milieu de son corps, sa tête retombait sur la poitrine; on e?t dit un homme dans les angoisses de la mort. Le fer de la lance pénétrait dans le c?té, d'où jaillissait un ruisselet d'eau et de sang; sous les pieds était l'écuelle de Joseph, recueillant le sang qui dégouttait des mains et du c?té; elle en était remplie au point de donner à croire qu'elle allait déborder.
Puis les clous parurent se détacher, et l'homme tomber à terre la tête la première. Alors Josephe, d'un mouvement involontaire, se jeta en avant pour le soutenir: comme il avan?ait un pied dans l'arche, cinq anges s'élancèrent, les uns vibrant contre lui la pointe de leurs épées, les autres élevant leurs lances comme prêtes à le frapper. Il essaya pourtant de passer, tant il avait à c?ur de venir en aide à celui qu'il reconnaissait déjà pour son Sauveur et son Dieu; mais la force invincible d'un ange le retint malgré lui.
Comme il demeurait immobile, Joseph, incliné à quelque distance, s'inquiétait de voir son fils arrêté au seuil de l'arche: il se leva et se rapprocha de lui. Mais Josephe, le retenant de la main: ?Ah! père,? dit-il, ?ne me touche pas, ne m'enlève pas de la gloire où je suis. L'Esprit-Saint me transporte par-delà la terre.? Ces mots redoublèrent la curiosité du père, et, sans égard pour la défense, il se laissa tomber à genoux devant l'arche, en cherchant à découvrir ce qui se passait à l'intérieur.
Il y vit un petit autel couvert d'un linge blanc sous un premier drap vermeil. Sur l'autel étaient posés trois clous et un fer de lance. Un vase d'or en forme de hanap occupait la place du milieu. La toile blanche jetée sur le hanap ne lui permit pas de distinguer le couvercle et ce qu'il enfermait. Devant l'autel, il vit trois mains tenir une croix vermeille et deux cierges, mais il ne sut pas reconna?tre à quels corps ces mains appartenaient.
Il entendit un léger bruit; une porte s'ouvrit et laissa voir une chambre dans laquelle deux anges tenaient, l'un une aiguière, l'autre un gettoir ou aspersoir. Après eux venaient deux autres anges portant deux grands bassins d'or, et à leur cou deux toiles de merveilleuse finesse. Trois autres portaient des encensoirs d'or illuminés de pierres précieuses, et de leur autre main des bo?tes pleines d'encens, de myrrhe et d'épices dont la suave odeur se répandait à l'entour. Ils sortirent de la chambre les uns après les autres. Puis un septième ange, ayant sur son front des lettres qui disaient: Je suis appelé la force du haut Seigneur, tenait dans ses mains un drap vert comme émeraude qui enveloppait la sainte écuelle. Trois anges allèrent à sa rencontre portant des cierges dont la flamme produisait les plus belles couleurs du monde. Alors Josephe vit para?tre Jésus-Christ lui-même sous l'apparence qu'il avait en pénétrant dans sa prison, et tel qu'il s'était levé du sépulcre. Seulement son corps était enveloppé des vêtements qui appartiennent au sacerdoce.
L'ange chargé du gettoir puisa dans l'aiguière, et en arrosa les nouveaux chrétiens; mais les deux Joseph pouvaient seuls le suivre des yeux.
Alors Joseph s'adressant à son fils: ?Sais-tu maintenant, beau fils, quel homme conduit cette belle compagnie?-Oui, mon père; c'est celui dont David a dit au Psautier: ?Dieu a commandé à ses anges de le garder partout où il ira.?
Tout le cortége passa devant eux et parcourut les détours du palais que le roi évalac avait mis à leur disposition; palais que Daniel, jadis, dans une intention prophétique, avait appelé le Palais spirituel. Et quand ils arrivaient devant l'arche et avant d'y rentrer, chacun des anges s'inclinait une première fois pour Jésus-Christ, debout dans le fond; une seconde fois pour l'arche.
Notre-Seigneur s'approchant alors de Josephe: ?Apprends,? lui dit-il, ?l'intention de cette eau que tu as vu jeter de part et d'autre. C'est la purification des lieux où le mauvais esprit a séjourné. La présence du Saint-Esprit les avait déjà sanctifiés, mais j'ai voulu te donner l'exemple de ce que tu feras, partout où mon service sera célébré.-Mon Seigneur,? demanda Josephe, ?comment l'eau pourra-t-elle purifier, si elle n'est pas elle-même purifiée?-Elle le sera par le signe de la rédemption que tu lui imposeras, en pronon?ant ces paroles: Que ce soit au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit!
?Maintenant je vais te conférer la grace suprême que je t'ai promise; le sacrement de ma chair et de mon sang, que, cette première fois, mon peuple verra clairement, pour que tous puissent, devant les rois et les princes du monde, témoigner que je t'ai choisi pour être le PREMIER PASTEUR de mes nouvelles brebis, et pour établir les pasteurs chargés de nommer ceux qui, dans les ages suivants, gouverneront mon peuple. Mo?se avait conduit et gouverné les fils d'Isra?l par la puissance que je lui avais donnée: de même seras-tu le guide et le gardien de ce nouveau peuple: ils apprendront de ta bouche comment ils me doivent servir, et comment ils pourront demeurer dans la vraie créance.?
Jésus-Christ prit alors Josephe par la main droite et l'attira vers lui. Tout le peuple assemblé le vit clairement ainsi que les anges dont il était environné.
Et quand Josephe eut fait le signe de la croix, voilà qu'un homme aux longs cheveux blancs sortit de l'arche, portant à son cou le plus riche et le plus beau vêtement que jamais on put imaginer. En même temps parut un autre homme, jeune et de beauté merveilleuse, tenant dans l'une de ses mains une crosse, dans l'autre une mitre de blancheur éclatante. Ils couvrirent Josephe du vêtement épiscopal, en commen?ant par les sandales, puis le reste du costume, depuis ce temps-là consacré. Ils assirent le nouveau prélat dans une chaire dont on ne pouvait distinguer la matière, mais étincelante des plus riches pierreries que la terre ait jamais fournies[73].
Alors tous les anges vinrent devant lui. Notre-Seigneur le sacra et l'oignit de l'huile prise dans l'ampoule que tenait celui des anges qui l'avait arrêté précédemment au seuil de l'arche. De la même ampoule fut prise l'onction qui, plus tard, servit à sacrer les rois chrétiens de la Grande-Bretagne jusqu'au père d'Artus, le roi Uter-Pendragon. Notre-Seigneur lui mit ensuite la crosse en main, et lui passa dans un de ses doigts l'anneau que nul mortel ne pourrait contrefaire, nulle force de pierre séparer. ?Josephe,? lui dit-il, ?je t'ai oint et sacré évêque en présence de tout mon peuple. Apprends le sens des vêtements que je t'ai choisis: les sandales avertissent de ne pas faire un pas inutile, et de tenir les pieds si nets qu'ils n'entrent dans nulle maligne souillure, et ne marchent que pour donner conseil et bon exemple à ceux qui en auraient besoin.
?Les deux robes qui couvrent la première jupe sont blanches, pour répondre aux deux vertus s?urs, la chasteté et la virginité. Le capuchon qui enferme la tête est l'emblème, et de l'humilité qui fait marcher le visage incliné vers la terre, et de la patience que les ennuis et les contrariétés ne détournent pas de la droite voie.
?Le n?ud suspendu au bras gauche indique l'abstinence; on le place ainsi parce que le propre de ce bras est de répandre, comme le propre du bras droit est de retenir. Le lien du col, semblable au joug des b?ufs, signifie obéissance à l'égard de toutes les bonnes gens. Enfin la chape ou vêtement supérieur est vermeille, pour exprimer la charité, qui doit être br?lante comme le charbon ardent.
?Le baton recourbé que doit tenir la main gauche a deux sens: vengeance et miséricorde. Vengeance pour la pointe qui le termine; miséricorde en raison de sa courbure. L'évêque doit en effet commencer par exhorter charitablement le pécheur: mais, s'il le voit trop endurci, il ne doit pas hésiter à le frapper.
?L'anneau passé au doigt est le signe du mariage contracté par l'évêque avec l'église, mariage que nulle puissance ne peut dissoudre.
?Le chapeau cornu signifie confession. Il est blanc, en raison de la netteté que l'absolution donne. Les deux cornes répondent l'une au repentir, l'autre à la satisfaction: car l'absolution ne porte ses fruits qu'après la satisfaction ou pénitence accomplie.?
Après ces enseignements, Notre-Seigneur avertit Josephe qu'en l'élevant à la dignité d'évêque, il le rendait responsable des ames dont il allait avoir la direction. Et dans le même temps qu'il le chargeait du gouvernement des ames, il laissait à son père le soin de gouverner les corps et de pourvoir à tous les besoins de la compagnie[74].
?Avance maintenant, Josephe,? ajouta Notre-Seigneur, ?viens offrir le sacrifice de ma chair et de mon sang, à la vue de tout mon peuple.? Tous alors virent Josephe entrer dans l'arche, et les anges aller et venir autour de lui. Ce fut le premier sacrement de l'autel. Josephe mit peu de temps à l'accomplir; il ne dit que ces paroles de Jésus-Christ à la Cène: Tenez et mangez, c'est le vrai corps qui sera tourmenté pour vous et pour les nations. Puis, en prenant le vin: Tenez et buvez, c'est le sang de la loi nouvelle, c'est mon propre sang, qui sera répandu en rémission des péchés. Il pronon?a ces paroles en posant le pain sur la patène du calice; soudain le pain devint chair, le vin sang. Il vit clairement entre ses mains le corps d'un enfant dont le sang paraissait recueilli dans le calice. Troublé, interdit à cette vue, il ne savait plus que faire: il demeurait immobile, et les larmes coulaient de ses yeux en abondance. Notre-Seigneur lui dit: ?Démembre ce que tu tiens, et fais-en trois pièces.?-?Ah! Seigneur,? répondit Josephe, ?ayez pitié de votre serviteur! Jamais je n'aurai la force de démembrer si belle créature!-Fais mon commandement,? reprit le Seigneur, ?ou renonce à ta part dans mon héritage.?
Alors Josephe sépara la tête, puis le tronc du reste du corps, aussi facilement que si les chairs eussent été cuites; mais il n'obéit qu'avec crainte, soupirs et grande abondance de larmes.
Et comme il commen?ait à faire la séparation, tous les anges tombèrent à genoux devant l'autel et demeurèrent ainsi jusqu'à ce que Notre-Seigneur d?t à Josephe: ?Qu'attends-tu maintenant? Re?ois ce qui est devant toi, c'est-à-dire ton Sauveur.? Josephe se mit à genoux, frappa sa poitrine et implora le pardon de ses péchés. En se relevant, il ne vit plus sur la patène que l'apparence d'un pain. Il le prit, l'éleva, rendit graces à Notre-Seigneur, ouvrit la bouche et voulut l'y porter; mais le pain était devenu un corps entier: il essaya de l'éloigner de son visage; une force invincible le fit pénétrer dans sa bouche. Dès qu'il fut entré, il se sentit inondé de toutes les douceurs et suavités les plus ineffables. Il saisit ensuite le calice, but le vin qui s'y trouvait renfermé, et qui s'était, en approchant de ses lèvres, transformé en véritable sang.
Le sacrifice achevé, un ange prit le calice et la patène et les mit l'un sur l'autre. Sur la patène se trouvaient plusieurs apparences de morceaux de pain. Un second ange posa ses deux mains sur la patène, l'éleva et l'emporta hors de l'arche. Un troisième prit la toile et suivit le second. Dès qu'ils furent hors de l'arche et à la vue de tout le peuple, une voix dit: ?Mon petit peuple nouvellement régénéré, j'apporte la ran?on; c'est mon corps qui, pour le sauver, voulut na?tre et mourir. Prends garde de recevoir avec recueillement cette faveur. Nul n'en peut être digne, s'il n'est pur d'?uvres et de pensées, et s'il n'a ferme créance.?
Alors l'ange qui portait la patène s'agenouilla; il re?ut dignement le Sauveur, et chacun des assistants après lui. Tous, en ouvrant la bouche, reconnaissaient, au lieu du morceau de pain, un enfant admirablement formé. Quand ils furent tous remplis de la délicieuse nourriture, les anges retournèrent dans l'arche et déposèrent les objets dont ils venaient de se servir. Josephe quitta les habits dont Notre-Seigneur l'avait revêtu, referma l'arche, et le peuple fut congédié.
Pour complément de cette grande cérémonie, Josephe, appelant un de ses cousins nommé Lucain, dont il connaissait la prud'homie, le chargea particulièrement de la garde de l'arche, durant la nuit et le jour. C'est à l'exemple de Lucain qu'on trouve encore aujourd'hui, dans les grandes églises, un ministre désigné sous le nom de trésorier, chargé de la garde des reliques et des ornements de la maison de Dieu.