L'auberge est au bord de l'eau et ses murailles blanchies se reflètent dans la Seine. Une barque pleine de poisson frais est amarrée sous les fenêtres, parmi les roseaux. Quelque peintre de passage-il en vient beaucoup de ce c?té-a peint, sur la porte d'entrée un lapin à demi dépouillé qui fricasse tout vif sur un feu clair. Le nom de l'aubergiste se détache en grosses lettres bleues: Labarbade. C'est là que descendent les artistes en tournée dans la forêt de Fontainebleau. La fille du père Labarbade était une célébrité à Samoreau, dans ce pays qu'une chanson a fait illustre:
A Samoreau y a de belles filles,
Y en a-t-une si parfaite en beauté,
Que Godefroid y a tiré son portrait.
Qu'est-ce que ce Godefroid, le Titien inconnu de cette belle fille? L'histoire de l'art est là-dessus muette, Vasari se tait, mais la belle fille était peut-être Suzanne Labarbade.
Elle avait seize ans alors, pas davantage; de grands yeux noirs dans un visage un peu halé, des cheveux épais, mal attachés et qui roulaient sur ses épaules parfois, brusquement. Elle se savait jolie. Quand elle passait dans les rues, les regards venaient à elle tout droit. Puis elle avait des miroirs. Ce qu'elle savait déjà, les miroirs le lui répétaient. Elle les cachait sous son lit, ou derrière son armoire, parce que le père Labarbade ne badinait pas. C'était un homme dur, rendu plus rude encore par le malheur. Toute sa vie il avait travaillé sans grande chance. Il était de ceux qui naissent condamnés. Sa première femme, la mère de Suzanne, était morte jeune. Remarié, le pauvre homme n'avait trouvé que le chagrin, la mauvaise humeur au logis, les querelles. Madame Labarbade, la seconde, avare, criarde, très-belle d'ailleurs et très-vaniteuse, élevait la petite Suzanne à la dure. Elle la battait souvent, plus souvent la privait de manger, l'envoyait au lit sans souper pour lui apprendre. Suzanne ne disait rien, se couchait et mordait ses draps afin que dans la pièce à c?té la belle-mère ne l'entend?t pas pleurer.
L'enfant, à défaut d'orgueil, avait l'entêtement. On ne la faisait point plier. Elle se raidissait contre les injustices, opposait ses ironies aux sévérités et peu à peu s'habituait à l'abandon.
Dans les premiers temps, le père Labarbade avait bien pris le parti de sa fille. Il la défendait. Cela ne lui convenait pas qu'on la maltraitat. Il élevait la voix, et bien souvent quand arrivaient ces scènes, il coupait une grosse miche de pain, la mettait dans les bras de l'enfant, avec des pommes ou des confitures et lui disait: va-t-en maintenant! Mais comme les querelles l'ennuyaient, il se lassa de lutter contre la ménagère qui savait trop bien lui faire payer toutes ces colères. Il en vint même à se persuader que toutes les criailleries étaient du fait de Suzanne, et que sans elle bien certainement la maison e?t été plus tranquille.-Arrangez-vous comme vous voudrez, dit-il un beau soir, je ne me mêle plus de vos affaires. Cette petite est trop ennuyeuse, à la fin des fins.
Et il donna à Suzanne une brusque poussée. A partir de ce jour, dans cette maison, l'enfant se sentit bien seule.
D'ailleurs, le père venait d'avoir un fils. Madame Labarbade était accouchée d'un gros gar?on, pesant et criant. Labarbade, complétement faible sous son apparence solide, avait brusquement viré de bord, abandonné la petite fille pour ne plus s'occuper que de son gamin. Suzanne, livrée sans défense à l'humeur de sa belle-mère s'irritait tout bas contre son père; elle avait compté jusqu'alors sur cette apparence de secours, sur cette pseudo-volonté, sur les violences de Labarbade succédant brusquement, comme des coulées de lave, à de longs mois de soumission; et voilà que tout lui manquait, c'était fini. La belle-mère triomphait. Quel isolement! Mais elle patientait encore. Un je ne sais quoi lui disait que cette vie ne durerait pas longtemps. Elle travaillait pour s'étourdir ou plut?t elle s'agitait. Elle pêchait. Elle conduisait le bateau elle-même, et aimait à le lancer dans les joncs qui pliaient tout autour. Les cheveux dénoués, les bras nus dans un casaquin qui laissait voir ses aisselles, elle dirigeait sa barque et servait de passeuse aux jeunes gens qui voulaient traverser l'eau pour descendre à l'auberge de Labarbade. Quand ils essayaient de plaisanter avec elle, elle devenait toute pale. Ces rires soulignés par des gestes, des mots bizarres, les phrases à double entente la troublaient et lui donnaient chaud. Une fois seule elle se répétait tout cela, fermait les yeux, devinait, rêvait. L'inconnu la tourmentait. Elle avait soif d'un avenir mal défini qui tardait bien à se montrer. On lui avait dit bien des fois,-des passants-peut-être sans y ajouter grande importance: Viendrais-tu à Paris avec moi? Paris! Ce seul mot ne signifiait pas autre chose pour elle que: Liberté! Mais ce qu'elle souhaitait par dessus tout c'était d'être libre. La maison lui pesait, elle étouffait dans sa chambre, prenait en haine son père, son petit frère, les voisins, le pays.
Quelle vie! s'user là, se marier là, vieillir, devenir maigre sous le travail ou engraisser. On est laide si vite. Et tous ces paysans l'ennuyaient tant avec leurs grosses mains et leurs gros pieds! Quand elle n'allait pas au bateau, prendre pour la cuisine les anguilles gluantes qui glissaient brusquement entre ses doigts ou tirer de l'eau du puits ou ramasser les salades dans le verger, elle s'appuyait sur le rebord de la fenêtre ouverte et regardait l'eau courir, les arbres frissonner, les passants marcher en sifflant sur la route. Ou bien elle sortait et s'asseyait au bord de l'eau. C'était là qu'il faisait bon! Seule, avec ses désirs, avec ses rêves! La berge, pleine d'herbes hautes et fra?ches, s'adoucissait, glissant vers l'eau. C'était vert, ce terrain, marécageux, tentant. A deux pas les roseaux, les ajoncs courbés miroitaient au soleil comme des aiguilles, les nénufars jaunes et luisants ouvraient à l'air leurs feuilles larges. Point de bruit. Les froissements des ailes sèches des libellules qui volaient lan?ant des reflets bleus. Le miroitement d'acier de l'eau pailletée où, ?à et là, sautillaient les poissons comme dans la po?le à frire. Et derrière, sur la route, le murmure vague, lent, sourd et comme mena?ant des peupliers qui s'agitaient. Vivre là, dormir là, y voir Paris en songe! Mais tout à coup la voix du père appelait Suzanne, il fallait se lever, regagner la maison, se mettre au fourneau ou s'enfermer dans cette vieille chambre où, tant de fois, elle avait pleuré se rongeant les poings.
Que c'était triste maintenant. Des murailles blanchies à la chaux, le parquet carrelé et froid, au plafond des traverses de bois toutes noires. De la poussière, un lit à couverture jaune, une vieille armoire luisante et brune, un dressoir avec des fa?ences à fleurs rouges et bleues ébréchées, des chaises de paille et de noyer, des imageries d'Epinal, Mathilde et Malek-Adel dans un cadre orange, des paquets de ficelles suspendus ici, là des champignons en grappes. Un pot de pommade en verre opaque, une terrine de foie gras conservée comme une relique, de vieux papiers, des livres poudreux et déchirés, mais quels livres! Elle les avait lus, relus. Des almanachs, la Vie d'Abd-el-Kader, l'Annuaire du département. On étouffait là-dedans. Sans ses espoirs de lendemain, ses soifs de revanche, elle y fut morte.
Mais elle était décidée à vivre.
Un soir-c'était la fête de Samoreau-Suzanne alla danser malgré sa belle-mère. Elle avait passé des nuits pour coudre elle-même une robe blanche que Labarbade lui avait achetée pour ses étrennes, et que madame Labarbade avait conservée en pièce. Mais Suzanne savait où était la robe. Elle avait ouvert l'armoire, pris l'étoffe et sur un patron emprunté à une couturière de Fontainebleau, elle avait taillé cette robe.
La nuit était tombée, une nuit de juillet, et les paysans de Samoreau dansaient sur la petite place. Les carabines partaient, l'on gagnait des lapins en logeant de grosses boules dans des trous, l'on cassait en deux les pipes de terre, les tourniquets chargés de porcelaine mal peinte grin?aient lourdement sur leur axe. On entendait un bruit composé de mille bruits: des cris, des chants, des rires, de la musique, des coups de fusil, des notes de crécelles et de mirlitons. La lumière était rouge; des lampes de schiste éclairaient la salle de danse, formée par quelques piquets soutenant une corde qui tenait lieu de muraille. Juchés sur une estrade de planches, qui criait et mena?ait au moindre geste, quatre musiciens, les joues enflées, jouaient de la clarinette et du cornet. La lumière des lampes suspendues aux arbres paillettait le cuivre des instruments, rougissait les faces apoplectiques des musiciens, enveloppait de reflets les paysans en paletots, les jeunes filles en robe de percale blanche. Hommes et femmes, tout se heurte. Les danseurs étalent des graces lourdes, empoignent brutalement les fillettes qui suent et rient, et les entra?nent dans un galop plein de chocs. Ils vont, rouges, essoufflés, tournent et poussent des cris, et la musique achevée, ils tombent sur des bancs, s'essuyent le front ou se jettent à terre pour respirer.
A travers les feuilles d'un vert sombre des maronniers, la lune glissait des rayons pales parmi cette fournaise en plein air, faite de hurlements, de poussière, de poudre et de fumée.
Au milieu de la foule, Suzanne dansait. Elle était charmante, le teint animé, affolée de danse, les prunelles électriques, avec une expression de joie. Comme elle se sentait regardée, elle s'étudiait. Elle avait de ces balancements de corps qui attiraient. Réservée pourtant, avec je ne sais quelles intuitions aristocratiques, elle faisait l'effet d'une note plus calme au milieu de ces ch?urs épileptiques. Il y avait autour d'elle des jeunes gens de la ville et des dames qui ne la quittaient pas des yeux. Elle était fière de ces regards; elle éclatait d'une joie profonde. C'était cela qu'elle souhaitait. être vue! Tout à coup, la foule des danseurs s'écarta, fendue par des bras robustes et Suzanne, re?ut, sur le nez, un énorme et brutal soufflet. Elle chancela et parut s'évanouir. Elle ne voyait plus rien, n'entendait plus rien. Le sang coulait sur sa robe blanche. Une rumeur s'éleva, et, parmi le bruit, Suzanne distingua ces mots:
-Je t'apprendrai à venir danser sans ma permission, pécore!
C'était le père. Elle sentit qu'une main forte l'entra?nait.
Une fois au logis, folle de colère, de honte, d'amour-propre outragé, prise de rage, elle fit un paquet de ses robes, de ses peignes, de sa pommade, de ses miroirs, sauta par la fenêtre, qui n'était pas haute, sur les plates-bandes du jardin, et se sauva jusqu'au pont de Valvins. Puis, à travers la forêt, à travers la nuit, sans rien craindre, elle se dirigea sur Paris.
C'était bien loin. Mais elle connaissait la route. Un 15 ao?t Labarbade l'y avait menée en carriole, voir la fête. Le feu d'artifice était encore devant ses yeux. Elle mangea, en chemin, des morceaux de pain qu'elle avait emportés. D'ailleurs, elle avait un peu d'argent, de quoi vivre quelques jours. C'était peu. Cela lui suffisait. Elle compta sa fortune en arrivant. Il lui restait vingt francs, une pièce d'or et des sous. Le soir était venu, elle avait faim, r?dait autour des petits restaurants, toute seule, son paquet à la main. Elle ne savait guère où elle se trouvait. C'était une rue montante, pleine de bruit, de voitures, de gens en blouse, d'ouvriers, d'ouvrières, qui s'en allaient chez eux, la journée finie. Il avait plu. Tous ces gens étaient pleins de boue, et Suzanne, fatiguée, sentait sa jupe appesantie qui claquait, à chaque pas, sur ses talons. Mais elle n'était pas attristée. Tout ce qu'elle voyait la grisait; de temps à autre passait auprès d'elle, en sifflant, un dr?le hardi qui la regardait. Elle ne baissait pas les yeux, et il lui semblait qu'elle avait entendu cette chanson, ce refrain, ces cris-quelque part.
Il fallait manger pourtant, le pain était fini. Au détour d'une rue, une odeur de graisse fondue arrêta court Suzanne sur le trottoir. Elle regarda avec des yeux pleins d'appétit et tendit la main. C'était une marchande de pommes de terre frites et de harengs qui remuait sa po?le.
-Donnez-m'en, dit Suzanne.
Elle demeurait, la main tendue, regardant cette graisse qui grésillait.
-Pour combien? dit la marchande.
Suzanne ne savait pas; elle répondit au hasard et tendit sa pièce de vingt francs pour payer.
-Comment, dit l'autre, vous n'avez pas de monnaie?... Six sous!
Suzanne fouilla dans sa poche, jeta les sous et s'enfuit. Elle cherchait un coin, n'importe où, pour s'asseoir. Partout du monde. Alors, tout en marchant, elle grignotait ses pommes de terre, déchiquetait de ses dents blanches son hareng saur, et se sentait fière, heureuse, confiante, libre.
Du premier coup, elle avait bien vu que Paris était son élément. La fange même des rues lui plaisait. Comme la boue liquide que la pluie délayait dans la campagne l'attristait, lorsqu'elle la regardait, du haut de sa fenêtre, à Samoreau! A Paris, elle trouvait comme une volupté à marcher là-dedans, crottée, salie, et à regarder les voitures aux lanternes à biseaux, qui passaient, éclaboussant le monde. Elle n'avait pas d'étonnements, elle n'avait rien oublié de tout cela qu'elle avait vu, petite; elle l'e?t deviné. C'était son milieu. Ce terrain était fait pour elle. Il lui semblait qu'elle avait eu cent fois la vision de ces maisons hautes, de ces longues rues, de cette foule. Elle avait soif; elle entra chez un marchand de vin, demanda à boire et vida son verre, au milieu des hommes qui l'examinaient.
Elle marchait toujours, lasse cependant, brisée, devant tous ces magasins pleins de lumières, pleins de bijoux, pleins de soie, pleins de luxe. Ses jambes pliaient, mais elle voulait voir, regarder, toucher des yeux ces merveilles. Des chapeaux, des robes, des diamants! Elle savait bien que c'était à Paris qu'on trouvait tout cela.
En attendant, il fallait vivre et se reposer, dormir. Où cela? Suzanne se disait, un peu tremblante, qu'il fallait donner son nom à l'h?tel garni, celui de ses parents, son age. Elle le savait par plus d'une qui était partie comme elle, un jour de fièvre. Elle se dénon?ait ainsi, elle était découverte si le père voulait la poursuivre. Elle s'éloignait alors brusquement des maisons où des transparents allumés annon?aient les h?tels garnis comme on se détournerait d'un piége. Mais comment faire? Elle errait toujours, laissant passer les heures, accablée, ses pieds alourdis la retenant à chaque pas. C'était un long boulevard qui durait toujours, avec des bancs de temps à autre et des rangées de petits arbres maigres. D'un c?té les maisons étaient basses, resserrées, avec des enseignes vieillies, et faisaient face à de grands batiments sombres d'où s'échappaient des mugissements de b?ufs. Le ciel était bas et le gaz semblait attristé dans ces ténèbres.
Suzanne commen?ait à se sentir envahie par un vague effroi. La solitude ne lui était jamais apparue sous la forme d'une nuit passée en plein air, sur un banc, par un temps pluvieux. Elle s'était assise, les bras alanguis, les yeux à terre, entendant comme un bourdonnement vague autour d'elle, la pensée reportée vers cet intérieur qu'elle avait quitté, et où le pain, le g?te, le petit lit de noyer lui étaient du moins assurés. Elles doivent avoir souvent de telles nostalgies, soudaines, imprévues, aussit?t étouffées que nées, ces filles du hasard, lancées à c?ur perdu dans la vie d'aventure.
Suzanne s'éveilla, pour ainsi dire, tout à coup. On venait de lui frapper sur l'épaule. Elle regarda. Il y avait une femme assise à c?té d'elle, une ouvrière, le costume décent, la voix douce et fatiguée. Le gaz éclairait nettement son visage, jeune encore, pourtant plein de rides, maigre et chagrin.
-Qu'avez-vous donc? dit cette femme. Vous pleurez?
-Non, dit Suzanne, comme si on l'e?t prise en faute, et elle écrasa entre ses paupières deux grosses larmes qui lui montaient aux yeux.
Elle s'était dit, depuis longtemps, qu'il faut se défier, au début. Puis elle ne voulait pas avouer qu'elle pouvait regretter quelque chose.
La femme haussa doucement les épaules, se leva du banc où elle était assise et s'éloignait déjà, lorsque Suzanne la rappela.
-Madame?...
Elle revint sur ses pas et dit à Suzanne:
-Que me voulez-vous?
-J'arrive à Paris. Je n'y connais personne. Je cherche un logement. Ne pouvez-vous pas m'en indiquer un?
-Si fait, dit la femme, j'ai ma chambre.
On se prête ainsi volontiers asile, ou nourriture, dans ces classes qui savent le prix d'un abri. Le peuple a conservé l'habitude, sinon le culte de l'hospitalité, ou plut?t il comprend, il pratique la franc-ma?onnerie du besoin. La femme était une ouvrière, point riche, qui vivait seule, séparée de son mari. Elle habitait à quelques pas de là, chaussée du Maine, une chambre avec une cuisine et une fa?on d'antichambre qui était son atelier. Elle travaillait à de la chaussure avec une machine à coudre. Ce qu'elle gagnait lui suffisait bien. Elle économisait même pour les mauvais jours. C'était une honnête femme, mariée à un de ces beaux parleurs d'atelier qui pérorent au fond des cafés, laissant l'ouvrage les attendre. Elle l'avait aimé beaucoup, puis la désillusion et la lassitude étaient venues. Un jour, on s'était séparé, d'un commun accord. Victoire Herbaut restée seule, sans enfants, s'était clo?trée, à trente ans, l'espoir fini, n'aimant plus que son frère, qui la venait voir quelquefois, et tachait de l'égayer, sans y réussir. Si elle travaillait encore avec un peu de courage, c'était pour lui. Il avait dix ans de moins qu'elle. Elle l'avait élevé. C'était presque son enfant, et cette femme était de celles qui naissent mères.
Suzanne savait déjà tout cela en arrivant chez Victoire. L'autre était un peu bavarde, très-confiante, facile à se livrer, à s'apitoyer. Elle avait lu sur le visage de la jeune fille une telle angoisse qu'elle s'était offerte sans trop réfléchir.
-Vous allez trouver le logis bien petit, disait-elle en montant l'escalier. Mais à la guerre comme à la guerre. Demain nous aviserons!
On fit un lit dans l'antichambre, sur le parquet, avec un matelas et des draps. Puis Suzanne se coucha. Mais elle ne dormit pas. Victoire Herbaut, assise à c?té d'elle, questionnait. Il fallut tout dire. Victoire hochait la tête et paraissait peu rassurée.
-Ma pauvre petite, disait-elle, vous avez fait un mauvais coup. Ah! le logis du papa! La cheminée où bout la soupe aux choux. Je n'ai jamais été si heureuse que lorsque maman me grondait, parce que je mettais du vinaigre de Bully dans mes cheveux. Car j'ai été coquette, moi aussi. ?a m'a passé! ?a vous passera! Voyez-vous, il faut travailler, travailler beaucoup, vous amasser un petit magot, pas bien lourd, parce qu'on économise peu, malgré tout, et quand vous voudrez vous marier, bien choisir pour ne pas vous tromper!
-Vous avez raison, disait tout bas Suzanne dont les yeux s'emplissaient de gravier et qui s'enfon?ait déjà, en rêve, dans ces pyrotechnies de velours et de rubis qu'elle voulait....
-Allons, je vous fatigue, fit brusquement madame Herbaut en se retirant. Ne m'en veuillez pas. Je suis jacasse. A demain!
Suzanne n'entendait déjà plus.
Le lendemain, quand elle s'éveilla, elle éprouva une grande joie. Le soleil entrait par la fenêtre qui donnait sur l'antichambre, un soleil joyeux, plein de chaleur et de vie. Elle se leva reposée. Madame Herbaut travaillait déjà, à c?té! Tout ce petit logis était gai, propre; il y avait une pendule sur la cheminée avec Paul embrassant Virginie, des chandeliers en zinc, des gravures sur la muraille; dans un cadre en ?il-de-b?uf, sous verre, fané, triste, jauni, un bouquet de fleurs d'oranger avec des rubans pleins de poussière. Le lit était déjà fait, avec une couverture au crochet, rouge et blanc, et madame Herbaut avait étalé sur la commode les chaussures qu'elle devait piquer ce jour-là.
-Ah! dit-elle à Suzanne, vous avez une bonne mine! Voyons, causons, en attendant que votre café chauffe.-Je prends le café au lait le matin, et vous?... Que savez-vous faire?...
-Moi? rien!
-Allons donc! Il faut apprendre à coudre! regardez-moi aller... Ce n'est pas bien difficile. Tenez, essayez!
Elle installa Suzanne devant la machine à coudre et lui enseigna comment man?uvraient les aiguilles et comment le cuir se trouvait cousu à double cha?nette.
-Je comprends bien, dit Suzanne, mais je ne saurai jamais. Cela m'ennuierait.
-Pourtant, dit madame Herbaut, il faut bien vous décider à faire quelque chose!
Il y avait justement, dans la maison, au-dessus de l'appartement de Victoire, une petite chambre à louer. Cent cinquante francs par an, avec une fenêtre sur la chaussée. Suzanne l'arrêta et, aussit?t, écrivit à son père. Elle disait que sa résolution était depuis longtemps prise, qu'elle serait morte à Samoreau, qu'il lui fallait Paris, qu'elle allait travailler d'ailleurs, qu'elle avait déjà un état et qu'elle ne demanderait jamais rien à personne. Le dernier trait était dirigé contre sa belle-mère. La réponse ne se fit pas attendre. Labarbade, poussé sans doute par sa femme, envoyait Suzanne au diable et écrivait qu'il ne voulait plus en aucune fa?on entendre parler d'elle. Son dernier mot était celui-ci: Tu n'es plus rien pour moi!
Suzanne le lut sans émotion. Labarbade avait pleuré en l'écrivant.
Dans les premiers temps, Suzanne travailla. Il le fallait bien; les vingt francs étaient partis vite; mais ce travail lui pesait; elle souhaitait l'inaction, le repos, ce que Paris lui avait promis. Elle faisait part quelquefois de ses rêves à madame Herbaut, qui la regardait avec un certain effroi:
-Ma pauvre enfant, disait l'ouvrière, nous sommes nées en bas, restons en bas. C'est dangereux de chercher à monter. J'ai eu de mes amies qui ont fait aussi de ces rêves-là. Où sont-elles, les pauvres filles? Tandis que moi, je ne suis pas riche, ni heureuse, mais je vis.
Joseph Guérin, l'imprimeur, venait voir sa s?ur quelquefois. C'était un gar?on gai, franc, rieur, bruyant, chantant, amusant, blagueur. Il savait tout, causait de tout, apportait toutes les nouvelles, celles du jour, celles de la veille, et celles du lendemain. Rien ne lui échappait à Paris. Il savait la couleur des cheveux de la femme à la mode, l'heure à laquelle elle allait au bois, les noms de ceux qu'elle ruinait, la liste des dettes qu'elle contractait chez les fournisseurs, le secret des coulisses littéraires, et pourquoi telle pièce n'aurait pas de succès, et pour quelle raison mademoiselle Jane Essler avait refusé le r?le, quel roman allait faire scandale, quel cadavre avait été apporté à la Morgue, quel mot avait été dit au Jockey-Club, quel duel mena?ait d'avoir lieu, pour quoi, pour qui, quelle nouvelle politique préoccupait les esprits, ce qui se passait au boulevard Montmartre, rue de Bréda, rue Mouffetard, au Pérou et au Mexique. Sans avoir rien appris foncièrement, il avait de toutes choses une teinture solide; frotté de science, de lettres, d'arts, il ne restait jamais à court, ramassait et colportait les propos de l'atelier, y ajoutait de son cru, tout en composant devant sa casse, imitait Mélingue ou Bressant, courait aux pièces nouvelles, jugeait, appréciait, condamnait, ne se montant pas le coup et clignant de l'?il quand on lui citait tel ou tel écrivain à la mode, en disant avec son accent gouailleur:
-Encore bien heureux qu'on lui corrige ses fautes de participes!
C'était surtout avec lui que Suzanne aimait à causer. Elle se sentait comprise et devinée. L'argot parisien, dont Joseph émaillait ses discours, elle l'entendait. Elle avait l'intuition de tout ce qui pousse, fleur de serre ou fleur de ruisseau, sur le terreau parisien. Quand Joseph, parlant à sa s?ur, s'arrêtait, quand Victoire Herbaut, doucement, en souriant, donnant une tape au jeune homme sur la joue, disait: ?Tais-toi donc, bavard!? Suzanne s'écriait: ?Encore!?
Suzanne n'était déjà plus la petite paysanne un peu sauvage de Samoreau. Le soleil parisien avait effacé le hale trop rude des rayons campagnards, ne laissant à cette physionomie éveillée que des tons chauds, des reflets sains et mordorés comme on en voit sur certains bronzes. Joseph avait du go?t; il savait un peu dessiner. Il fit le portrait de Suzanne. Les séances avaient lieu le soir, à la lampe. C'était tout une affaire. Suzanne ne pouvait rester en place, Joseph se fachait et grondait. Ce portrait aux deux crayons, assez mal dessiné, mais très-expressif, leur prit deux semaines, et, une fois fini, Joseph le fit encadrer. Suzanne était étonnée de tout ce que savait Joseph Guérin. Il chantait bien, dansait à merveille, écrivait avec de magnifiques paraphes.-C'est un phénix! disait madame Herbaut. A force de l'admirer, très-na?vement, Suzanne finit par l'aimer. Elle n'avait jamais aimé, mais elle savait ce que c'était que l'amour et se rendait compte de ce qu'elle éprouvait. Elle ne le lui dissimula pas, et le jour où Joseph, à bout d'hésitations, lui confia à son tour qu'il l'adorait,-depuis le jour où il l'avait vue,-elle se sentit remuée d'une fa?on nouvelle, conquise par un sentiment de triomphe, fière d'elle-même, heureuse.
Madame Herbaut voyait ou devinait ces sentiments-là sans rien dire, hochant la tête, songeant qu'ils feraient ensemble un joli couple. Elle attendait pour parler mariage; elle les laissait causer, aller et venir où ils voulaient. Suspendue au bras de Joseph, les cheveux dans un petit filet garni de jais, avec une petite broche en doublé à son col et des manchettes blanches, Suzanne allait se promener le dimanche ou courait les champs, dansait dans les bals de campagne. Elle aimait surtout Nogent, avec ses ?les touffues, sa population de canotiers se croisant sous les grandes arches du viaduc, ses cabarets en plein air, ses rives où les ouvriers, les commis, les grisettes, les militaires, assis et bruyant, déjeunaient en regardant couler la rivière. Une promenade en bateau la comblait de joie. C'était Joseph qui ramait; elle plongeait ses mains dans la Marne, cassait au passage les nénufars ou essayait de prendre les petites ablettes qui filaient. Elle se rappelait, comme on se souvient d'un temps bien éloigné, de ces jours où elle passait les pratiques, dans le lourd bachot du père Labarbade. Parfois, elle s'amusait à réveiller quelque canotier endormi dans sa barque, sous les saules. On se fachait, Suzanne riait, et Joseph ramait de plus belle.
Le soir, on d?nait dans l'?le d'Amour, sur la pelouse. On sautait sur la balan?oire du restaurant, et Suzanne se laissait aller dans le vide, hésitante, effrayée, ouvrant ses narines à l'air frais qui la frappait au visage et collait sa jupe contre ses jambes. Puis, c'était le bal. Elle bondissait sur l'herbe aux premières notes cuivrées de ces orchestres de campagne. Le quadrille l'affolait, elle se lan?ait dans la danse, entra?nait Joseph, secouée par la musique criarde comme par une pile volta?que, intrépide, déterminée, toujours debout, jamais lassée.
Une ville à part, d'un caractère singulier, née d'hier, coulée d'un jet, c'est Plaisance,-un des quartiers inconnus de ce grand Paris.
Toutes les rues de cette petite ville dans une grande ville datent de 1845. On le voit du reste, au nom des carrefours, rue Médéah, rue Mazagran, rue Constantine, souvenirs de la campagne d'Algérie, alors toute récente, glorification des victoires africaines alors toutes fra?ches. Les maisons sont basses, coquettes, beaucoup à un seul étage-pas plus-presque toutes peintes, au moins en partie, avec une physionomie gaie, vivante. Les h?tels garnis, les guinguettes, les petits restaurants, les marchands de vins fraternisent, s'appuient l'un contre l'autre, peuplent les rues. Il y a des grilles de bois, peintes en vert, et de la vraie verdure aussi, des acacias, des marronniers montrant à travers ces moellons leurs feuilles pleines de poussière. Du mouvement partout, du bruit sur la chaussée et des chansons sous les tonnelles. Une population, laborieuse ou flaneuse, ouvriers ou bohèmes, ruisselle là du soir au matin, et le jour et la nuit. Des filles en fichu, des r?deurs de comptoirs en casquettes avec des paletots luisants. La Chaussée du Maine, non loin de là, a la physionomie de tous les boulevards extérieurs. Des arbres grêles, de petites maisons, des étalages de bouquinistes ou de marchands de bric-à-brac, les vieux pastels et les vieilles estampes coudoyant les vieux habits et les vieilles pendules; ?à et là, un établissement plus vaste, des maisons de confection pour les travailleurs, avec des blouses bleues et des pantalons de coutil à bouton d'os à la montre, ou des bureaux de déménagements, des loueurs de voitures à bras, toute une série d'industries à l'usage des petits commerces et des pauvres gens. On tourne à droite et voilà l'ancien chemin de ronde, triste et vaste qui conduit au cimetière Montparnasse. C'est le cimetière pauvre. On se heurte aux corbillards nus, aux bières d'enfants portés à bras d'hommes, aux convois où les parents suivent la casquette à la main, et les femmes, en bonnets noir, en chales de quatre sous, avec les yeux gonflés. La route est semée des boutiques de ces gens qui vivent de la mort: marbriers, marchands d'immortelles. Les adieux tout faits, les regrets stéréotypés larmoient sur les couronnes qu'on achète en passant, par hasard, parce qu'on a oublié. Des petits enfants en platre, poupins et laids, joignent les mains à l'étalage avec le même geste et attendent qu'on les mette là-bas, sur les tombes, sous la pluie qui les verdira.
Les croque-morts habitent là, ou ils y mangent. Leur restaurant attitré est une petite gargote, dans une ruelle qui donne-quelle antithèse!-rue de la Ga?té. L'établissement est petit, d'aspect bizarre, une construction d'un autre siècle, avec des grilles, une porte basse, des murs peints en vert et des pots au fronton de la maison. Les murs du cabaret n'entendent pas d'ailleurs des requiem ou des dies ir?; la gaudriole, chassée de partout, y règne en ma?tresse. Quand ils ont fini leur journée, tout en mangeant, les croque-morts chantent.
La plupart de ces rues sont sales. Le ruisseau coule emportant tous les détritus, brun et boueux. Les enfants y barbotent sans craindre les voitures qui sont rares, et deviennent gros et gras, au grand air. Le voisinage du cimetière les fait bien porter. Il y a aussi des vieillards. Près de là, au Champ d'Asile, se réunissent les joueurs de boules. Le cochonnet exilé du Luxembourg, refoulé par les constructions et les démolitions nouvelles, s'est réfugié là, dans ce terrain vague où, sans doute en 1815, avant de gagner la route de Fontainebleau, les grognards vaincus campèrent un moment. Petits employés, petits rentiers, des gens regardent, appuyés sur leur canne, les boules qui roulent et mesurent les distances. Il y a des juges du camp que leur équité rend célèbres. On a de la gloire à tout age et partout.
Suzanne aimait à se promener dans ce quartier, à voir, à écouter, à vivre. Elle battait les pavés de sa jupe où se dessinait, en cercle, l'armature d'une crinoline qui ballottait. Tête nue, ses cheveux bien pommadés, un fichu de soie autour du cou, elle sortait sans but, pour regarder les boutiques. Toutes se ressemblent. Des traiteurs, avec des peaux de lapins écorchés pendus aux branches d'un pin minuscule devant la porte, des patissiers avec des gateaux étalés, des beignets, des flans, des chaussons, ?à et là un gateau de Savoie avec un bouquet ou un saint en pastillage planté au milieu; des modistes, ou des lingères, de petits bonnets avec des rubans bleus ou de jolies ruches derrière les vitres, des corsets parfois piqués de rose; puis des libraires, des marchands d'images, de livraisons à un sou, de cahiers de chansons, de complaintes; et des photographes, avec leurs enseignes; des portraits-cartes pendus à la porte, autant de stations pour Suzanne, autant de réflexions, de spectacles. Les brodequins la faisaient rêver, les portraits surtout l'attiraient. Il y en avait de toutes sortes, ouvriers endimanchés, pétrifiés dans la pose choisie, étranglés dans leurs cravates avec de gros yeux et de grosses mains; jeunes filles maigres et chlorotiques regardant les passants d'un air niais; des soldats, leur briquet entre les jambes, des bourgeois, leur parapluie à la main. Tout cela, l'air triste, ennuyé, ankylosé. Suzanne ne les regardait pas. Ce qui la charmait, c'était la réunion des artistes du théatre, jeunes gens aux cheveux longs et gras, l'air penché ou insolent, leur main dans la poche, ou revêtus de leurs costumes, mousquetaires, bandits, seigneurs moyen-age. Et les femmes! Des robes tra?nantes, galonnées d'or, une couronne sur la tête, superbes, fières, irrésistibles,-des princesses! ?Il y a des femmes qui s'habillent ainsi, pensait Suzanne, et qui se montrent sous ces habits, le soir!? Quel rêve, quel aiguillonnant désir, quelle envie! Le théatre n'était pas loin, ce théatre au fronton duquel un Buridan en platre, l'air malade, regarde une Folie qui se porte trop bien. Suzanne y allait, se grisait de spectacles, se donnait la fièvre, écoutait la voix des jeunes premiers comme on écoute une musique, fermait les yeux pour se voir à la place de la jeune première, derrière cette rampe, et le rideau tombé, la lumière éteinte, rentrait avec un monde dans la tête de désirs inassouvis.
Joseph avec tout cela en était venu à l'aimer follement. Elle s'était donnée à lui tout entière. Peut-être l'aimait-elle vraiment. Il y avait si longtemps qu'elle ?savait!? Il héritait de toutes ses inquiétudes, des sollicitations d'autrefois, des éveils qu'elle avait comprimés, là-bas. Mais elle fut surtout grise de Joseph, le jour où celui-ci lui annon?a qu'on organisait à son imprimerie une représentation dramatique au bénéfice d'un camarade que la machine avait estropié, et qu'il avait obtenu pour elle, Suzanne, un r?le dans la représentation.
-Allons, donc, dit-elle en devenant rouge, puis pale. Un r?le! Je ne saurai jamais jouer!
-Toi?... Mais, bête que tu es, tu as tout ce qui fait le talent. Regarde toi!
Suzanne joua. Elle remplissait un r?le dans ce petit tableau populaire qui est comme la clef de vo?te de toutes ces représentations, la Corde sensible. Joseph lui avait fait répéter le r?le, le soir, avec grand soin, lui donnant les intonations, l'expression, le geste. Elle obtint un succès; elle fut applaudie. Il y avait dans la salle un ou deux journalistes qu'on avait décidés à venir à ce petit théatre du passage du Saumon, et qui citèrent le nom de Suzanne quelques jours après. Elle en fut éperdue de joie. Elle prenait le journal, le regardait, épelait ce nom qui était le sien, riait, embrassait Joseph et le remerciait. Elle était heureuse, car elle sentait maintenant que la route s'ouvrait. Elle avait trouvé sa voie. Ces planches pouvaient être un piédestal. Elle déclara qu'elle se ferait actrice. Cette vie lui plaisait. Joseph ne s'étonna qu'à demi. Il avait rêvé plus d'une fois aussi les succès du théatre; il avait joué déjà, à Montparnasse, dans des représentations extraordinaires; il chantait à ravir la chansonnette, ce succédané de la romance.-?Eh bien! soit, dit-il.? Il avait beaucoup d'amis parmi les acteurs. Sans plus hésiter, il alla en prendre un sous le bras, le priant de le présenter au directeur. On engagea Suzanne, qui débuta la semaine suivante.
-Quel nom mettrons-nous sur l'affiche? demanda le directeur.
-Dame! répondit Joseph en interrogeant Suzanne du regard.
-Attendez, fit le régisseur, qui écoutait. Je vote pour Bruyère?
-Oh! non, voilà un nom que je n'aime pas, fit-elle, c'est campagne!
-Alors, dit le régisseur, mettez Cachemire ou Camélia, ce sera parisien!
-Ah! Cachemire, oui, c'est joli, ?a, tiens! dit Suzanne, Cachemire!
Et, en riant, elle battait des mains.
Cachemire passa ainsi, subitement, de l'ombre à la lumière. Chaque soir, on l'applaudissait, non point pour son talent, mais pour cette grace et cette fra?cheur auxquelles le public n'est pas habitué. On la traitait en enfant gaté. Elle sortait de scène, ivre, joyeuse, toute rouge, grisée par les bravos et les sourires. Dans la coulisse, Joseph l'attendait. Au milieu des deux ou trois habilleuses du petit théatre, des figurants, des hommes de service, des pompiers, Suzanne tr?nait comme une reine. Joseph sentait que chaque jour il perdait pied dans ce c?ur, qui n'était déjà plus à lui. Il avait été un passe-temps pour cette tête dés?uvrée et avide d'inconnu. Maintenant son r?le était fini.
-Qu'est-ce que vous avez donc ensemble? lui demandait un soir Victoire Herbaut. êtes-vous brouillés?
-Non.
-Cependant, je ne me trompe pas, voyons. Tu as fait quelque chose à Suzanne. Elle ne te parle plus comme auparavant. Il faudrait pourtant songer à vous marier.
-Nous marier?... Ah! nous marier! fit Joseph. Mariage de coulisses, mariage à la détrempe! Non, va, je te promets qu'à présent nous ne nous marierons pas!
-Pourquoi?
-Parce que. Tu verras.
Joseph se repentait maintenant d'avoir poussé Suzanne dans cette voie du théatre. Il s'était d'abord senti flatté par les succès de la jeune fille. Au fond de plus d'un ouvrier parisien, il y a toujours un germe de cabotin qui ne demande qu'à fleurir. Pour un peu, Joseph se serait fait acteur, lui aussi, comme il e?t été goguettier, si les goguettes avaient encore existé. Il était né artiste, disait-il. Il ne lui déplaisait pas que Suzanne débutat et se f?t applaudir. Madame Herbaut avait bien résisté un peu, mais elle cédait facilement, et elle en était venue à présent à coudre elle-même les robes que Suzanne devait mettre sur la scène, des petites toilettes de quatre sous, relevées avec quelques méchants rubans, et qui rendaient charmante celle qui les portait et qui tournait toutes les têtes du quartier. Mais Joseph se voyait maintenant séparé de Suzanne par les becs de gaz de la rampe, comme si cette rampe e?t été une barrière infranchissable. Elle était d'un monde et lui d'un autre. Quoiqu'il la ramenat tous les soirs à la maison, causant, riant, penchée à son bras comme jadis, il sentait bien qu'elle n'était plus la même.-?On t'a changée derrière un portant, ma pauvre fille, disait-il. Tu n'es plus Lisette, ?a se sent. Mais après tout, tu sais, tu feras comme tu voudras; tu es libre, et tu ne mettras pas la mode au pays!? A quoi Suzanne se mettait à rire, apaisant Joseph comme elle pouvait, mais sans insister. Elle songeait bien à autre chose.
A présent, sa pauvre chambre lui déplaisait. C'était étroit, triste, misère. Elle aimait mieux loger chez Joseph, qui avait du moins un petit appartement, avec des bustes en platre, des gravures et une bibliothèque. Elle songeait déjà à avoir mieux que cela. Elle avait vu de ses camarades partir, le soir, après le spectacle, dans quelque coupé. Elle était lasse des robes d'Orléans, des chapeaux de paille, des talmas de taffetas. Les robes bouffantes, à jupons relevés, les pince-taille aux larges ceintures et les sombreros empennés l'attiraient, la fascinaient. Il fallait qu'elle e?t cela bient?t.
En remontant un soir cet escalier qui menait chez madame Herbaut et qu'elle avait franchi, le c?ur ému si fort, lors de son arrivée à Paris, elle entendit un bruit au-dessus d'elle, des cris, une trépidation; elle se hata, et, en ouvrant la porte de l'appartement de Victoire, elle vit la pauvre femme qui se débattait, pale et meurtrie, entre les bras d'un homme mena?ant. Suzanne, effrayée jeta un cri. L'homme se tourna vers elle.
-Bon! quelle est celle-ci, à présent? dit-il d'une voix avinée.
Victoire s'était dégagée, et, poussant Suzanne vers la porte:
-Allez-vous-en, ma pauvre enfant, disait-elle, allez-vous-en. Il vous battrait aussi. Partez. C'est mon mari!
Suzanne était demeurée interdite, sur le palier, n'osant faire un pas, écoutant encore les cris qui partaient de la chambre, lorsque l'homme sortit brusquement, poussant avec fracas la porte derrière lui, et jetant un regard farouche et terne à la fois, le regard de l'ivresse mauvaise. Il descendit l'escalier lourdement, faisant vibrer la rampe à laquelle il s'accrochait. Lorsque Suzanne n'entendit plus rien, elle entra, et trouva madame Herbaut assise sur son lit et pleurant.
-Mais qu'y a-t-il donc? dit-elle. Pourquoi est-il venu?
Victoire hocha la tête sans répondre, étouffant ses sanglots dans son mouchoir.
-Vous a-t-il fait mal, madame Herbaut?
Elle releva la manche de sa robe et montra à Suzanne son poignet rouge et meurtri. Suzanne tremblait encore. Elle était toute pale. Elle avait réellement eu peur.
-Il ne faut pas vous effrayer, mon enfant, dit Victoire. ?a devait arriver. S'il m'avait laissée tranquille, c'e?t été trop beau. Il para?t qu'il n'a pas d'ouvrage; il lui faut de l'argent. Je ne voulais pas en donner. Je n'en ai pas trop. Alors il a frappé... Mettez donc un peu de sel dans de l'eau pour mon bras... C'est vrai, j'ai mal... Et puis il a pris la tire-lire, vous savez... Mais non, au fait, vous ne savez pas, Suzanne... Je mettais de c?té pour Joseph et pour vous. Vous auriez trouvé ?a au mariage, mes pauvres petits!
-Au mariage! songea Suzanne. Il lui semblait qu'elle entendait l'écho lointain d'un mot qu'elle ne comprenait plus.
-Dame, fit madame Herbaut, il faudra bien que vous en veniez là. Vous vous aimez, c'est bien, mais être comme vous êtes, ce n'est pas une position. Il peut venir des enfants; c'est pour les enfants qu'il faut se mettre d'accord avec la loi. Il n'y a que cela au monde, des petits êtres bons et doux comme le pain! Je sais bien que si j'en avais eu un, moi!... La charbonnière en a un, l'avez-vous vu? Un petit ange! noir comme tout, et quand on le débarbouille, un amour! ?a me fait mal, moi! Oh! un petit gar?on...
-Comme vous êtes écorchée, madame Herbaut!
-Ce n'est rien. Seulement, s'il revient souvent, ce sera à en perdre la tête!
-Pourquoi reviendrait-il?
-Il en a le droit.
-Eh bien! et le commissaire?
-Oh! Herbaut est chez lui, ici. Nous sommes séparés de bonne volonté, mais la loi n'a rien dit. Il peut venir à toute heure; je suis sa chose... Se séparer? Il faut plaider pour ?a, il faut être riche!.., mais il ne reviendra pas, il faut l'espérer. C'est quelque femme qui lui aura monté la tête. Comme on en fait des mauvais coups pour de l'argent!
-Dites-le à Joseph, alors!
-Non! oh! non, fit Victoire. Ils se battraient!
Ils se battraient! Ce mot resta sur le c?ur de Suzanne. Une fois seule dans sa chambre, elle se prit à réfléchir. Comment! c'était là le mariage! cette cha?ne, cet esclavage, c'était ce qu'elle avait eu l'idée de partager avec Joseph? Elle frémit à l'idée seule qu'elle p?t être liée pour la vie comme l'était madame Herbaut. Elle s'étonnait aussi qu'on p?t se résigner comme le faisait Victoire.
-Ah! disait-elle tout haut, ce n'est pas moi qu'on mènerait ainsi.
Puis, en songeant, elle se sentait mal à l'aise. Elle éprouvait un sentiment de crainte. Cet homme pouvait revenir. Il était chez lui, avait dit Victoire. S'il s'avisait de frapper encore? Elle était donc exposée à ses coups, elle aussi?
-Ma foi, non, fit Suzanne...
Elle se revit, faisant ses paquets et fuyant la maison paternelle. Elle eut l'idée de se sauver encore, mais cette fois au grand jour, sans se cacher et sans craindre, et sachant bien où elle allait.
On frappa à sa porte. C'était Joseph.
-Qu'y a-t-il, voyons, dit-il d'un air alarmé... Victoire est blessée... Que s'est-il passé?
-Tu ne le sais pas? fit Suzanne.
-Non.
-Elle ne t'a rien dit?
-Elle n'a rien voulu dire.
-Ma foi, tant pis, fit-elle... C'est son mari qui est venu!
-Herbaut? Il l'a frappée?... Ah ?à, mais, dit Joseph en serrant les poings, ce gredin-là va donc continuer à nous ennuyer toute la vie?
-Dame! dit Suzanne.
-Qu'il n'y revienne pas, reprit Joseph, je serais là!... Pauvre Victoire, va! Elle ne disait rien, elle ne voulait pas parler... Comprends-tu cela? Elle était embarrassée, et vois, j'ai cru un moment... mais en voilà une idée...
-Quelle idée? dis...
-C'est trop bête!
-Mais enfin...
-Eh bien, j'ai cru qu'il y avait eu bisbille entre vous.
-Tiens, fit Suzanne, c'est gracieux pour moi cette pensée-là! Note que tu en as beaucoup de la sorte depuis quelque temps.
Elle parut froissée, plus qu'elle ne l'était véritablement. Mais elle tenait à montrer cette mauvaise humeur et cet ennui qui la pénétraient, qui l'accablaient. Elle commen?ait à éprouver les lassitudes ressenties déjà chez son père, cette soif de grand air, ce désir de mouvement qui dominaient sa nature changeante. Cette vie fausse partagée entre le théatre et la vie médiocre, presque besoigneuse, lui pesait. Elle se sentait mal à l'aise auprès de Joseph. Auparavant, la pièce finie, elle s'habillait lestement, descendait de sa loge, se pendait au bras du jeune homme et regagnait le logis avec lui en babillant. Maintenant elle tardait à descendre. Elle bavardait avec celui-ci, avec celui-là, avec le jeune premier et le troisième r?le qui avaient l'un et l'autre le droit de la tutoyer sans qu'ils fussent jaloux.-?Il peut bien attendre, disait-elle.? Quand elle trouvait Joseph à la porte des artistes, elle étouffait un soupir.-Ah! c'est toi? disait-elle, comme elle e?t dit: C'est encore toi? Il n'y avait plus entre eux rien de commun. Elle avait pris sa volée, il était demeuré à terre. Quand il parlait elle n'écoutait pas, elle n'entendait plus. S'il lui arrivait encore de faire allusion au mariage projeté, elle répondait comme quelqu'un qui sort d'un rêve.
Joseph sentait bien tous ces changements. Rien ne lui échappait. Il pouvait mesurer le terrain qu'il avait perdu. Il le faisait, un peu tristement tous les jours, et doucement en prenait son parti, tout en maudissant les coulisses, la rampe et, comme il disait, le diable dramatique et son train.
-Ah! tu boudes! dit-il à Suzanne en la voyant s'asseoir sur une chaise, le menton dans la paume de la main. Si tu t'ennuies, je vais m'en aller!
-Je ne boude pas, fit Suzanne... Mais pourquoi penser que je pouvais me quereller avec ta s?ur? Vous ai-je habitués jamais à des mauvaises humeurs? Lors même que j'ai à parler, je me tais!
-Ah! tiens, voilà une bonne parole! C'est à moi qu'elle s'adresse? Pourquoi donc se taire, quand on a quelque chose à se dire? As-tu quelque raison de te plaindre de moi?... C'est possible. A parler franchement, je ne suis plus ton fait. On se lasse de tout, tu me diras; j'ai fait mon temps. A un autre! C'est ?a que tu penses, hein?
-Si j'étais menteuse, pourtant......, fit Suzanne en hochant la tête.
-Je te rends justice. Tu es franche. On t'ennuie, tu le dis. Pauvre fille, va! Tu crois être heureuse? Avec une tête comme la tienne, changeante, jamais satisfaite, on se lasse de tout et toujours. Tu crois que les chales de l'Inde font le bonheur, je parie? Va voir rue de Bréda si j'y suis. Tu es libre! Mais note bien que le fricot chez nous t'aurait aussi bien nourrie que le homard là-bas. ?a te regarde. J'ai fait ce que j'ai pu pour t'attacher à moi. Je t'aimais, mais, là, vraiment. En travaillant on aurait fait bouillir la marmite, et on ne reste pas toujours imprimeur, n'est-ce pas? Enfin, soit! Mais ne reviens jamais te plaindre.
-Après tout, dit Suzanne, est-ce ma faute si je ne suis pas née grisette?
-Une bonne excuse, parlons-en. Tu te crois faite pour le luxe? Parbleu! tu es jolie. La soie te va bien. Un chapeau à plumes fait plus d'esbrouffe qu'un bonnet. Mais il y en a tant d'autres comme toi; et toutes ne réussissent pas. Mieux encore valait servir la pratique chez ton père ou recoudre mes boutons, va. C'est plus ennuyeux, mais c'est plus s?r.
-C'est possible dit Suzanne en se levant et en mettant son chapeau.
-Tu sors?
-Oui.
-Moi, j'ai mon après-midi, je tiendrai compagnie à Victoire!
En sortant, Suzanne alla droit rue de Laval, dans une maison meublée, chez une amie de théatre qui l'avait bien souvent raillée sur sa liaison avec Joseph. Elle lui dit qu'elle était lasse, décidée à rompre avec cette existence d'actrice bourgeoise.
-Je sens que je touche déjà du doigt ce luxe, je n'ai qu'à étendre la main, je n'ai qu'à vouloir, je veux.
-Eh bien! ma petite Cachemire, dit l'autre, quittez le boulevard extérieur et venez ici. Il y a un appartement dans la maison que le portier me laissera occuper jusqu'au 15. Je suis très-bien avec le portier. Et d'ici au 15 vous avez le temps d'avoir un coupé!
Le soir même, Suzanne annon?a qu'elle partait. Madame Herbaut devint toute pale et pleura un peu. Joseph se contenta de dire à sa s?ur:-Il y a des gens qui aiment la misère, que veux-tu?
Léon de Bruand à Paul Barré, officier d'infanterie de marine, à Sa?gon (Cochinchine).
25 décembre.
?Mon cher ami,
?Je continue à t'entretenir de moi. Aimable confident, placé à deux mille lieues de son ami et qu'il me semble voir si souvent, et qui m'écoute et qui me répond! Ah! que tes Armanites me valent mieux que nos Parisiens. C'est une fête que j'ai à te raconter, figure-toi. Encore un réveillon! Il est probable que je finirai par m'en lasser. Quelle étrange chose, un plaisir officiel! être contraint à la gaieté parce que finit le mois de décembre, et que l'on célèbre quelque part la messe de No?l! Gontran m'avait écrit. Je lui avais envoyé le matin deux mots de réponse; on m'attendait. Je suis allé au théatre d'abord; il y avait, ?à et là, à travers les fauteuils d'orchestre, des jeunes gens qui se promettaient de s'amuser beaucoup, en sortant; j'ai entendu ce bout de dialogue:
?-Berlurette y sera-t-elle?
?-Je ne sais pas, mais il y aura des truffes!
?Cher esprit fran?ais!-Gontran m'avait annoncé des femmes ravissantes! C'est le mot d'usage. J'avais ordonné à Jean de bourrer ma voiture de bouquets de violettes. Me voilà parti. J'arrive chez Gontran, je passe devant la loge du concierge, toute bruyante et encombrée de voisins. Je remarque sur la table l'oie proverbiale, doublée de marrons. Et je fais mon entrée chez Gaston, suivi de Jean, qui portait majestueusement les bouquets.
?Gontran avait décoré son appartement d'une fa?on charmante, à la chinoise, avec des lampes d'opale, projetant sur la table de très-agréables demi-clartés. Les fa?ences détr?nées de leur dressoir, s'étalaient sur la nappe avec leurs garnitures de bananes et de figues de Barbarie. On était assis déjà. A mon arrivée, grande clameur. Gontran, Paul et Gérard s'écrient:
?-C'est Léon! ce cher Léon! Bravo, Léon! L'exactitude est la royauté des hommes polis!
?Jean déverse ses monceaux de violettes.
?-Oh! oh! Léon a dévalisé un parterre. Quelle est cette idée d'empereur de la décadence? Et ces violettes du p?le? C'est gai comme un enterrement!
?-Pourquoi ces fleurs... et pour qui?
?En effet, je regarde de tous c?tés, je cherche un visage féminin, partout des favoris ou des moustaches.
?-Mon cher ami, pardonnez-moi, dit Gontran. Ces dames se sont excusées.
?-Par lettre, ajoute Gérard.
?-Je demande les lettres!
Cliché no 1:
?Mon petit chat,
?Tu sais combien mon pas du deuxième acte est fatigant. Je serai rompue ce soir. Avec cela que le directeur nous fait répéter toute la journée et que le régisseur est à giffler. Je ne pourrai pas vraiment me rendre à ce réveillon. Et puis mon bottier m'attend pour m'essayer des bottines.
?Je t'embrasse sur le nez.
?Angèle.?
-L'excuse du bottier est valable, étant absurde.
Cliché no 2:
?Je suis ennuyée comme tout, mon cher Paul, mais vrai, je ne peux pas aller chez M. Gontran. Je n'aurais qu'à y rencontrer Mathilde; vous savez combien je la déteste. J'aime mieux rester à la maison. Peut-être que je jetterais un froid, voyez-vous, je suis franche. Les femmes qui posent, et moi, ?a fait deux.
?Mes excuses à M. Gontran et à Angèle.
?Louise.
?P.S.-Venez donc prendre le thé chez moi demain. Je vous en conterai de Mathilde!?
Cliché no 3:
-Non, non! Passez-le! dit Paul, c'est convenu, les absentes n'ont pas tort!
-A table!
-A table, dit Gontran, et tachons d'avoir de l'esprit!
-Moi, qui n'en ai jamais que devant les femmes!
-Quelles femmes? Celles qui ne savent pas l'orthographe?
-Eh! ma foi, messieurs, interrompt Gontran, faut-il vous l'avouer? Je suis très-satisfait de ce qui arrive. Un réveillon entre hommes. Pas de prétention. Soyons Gaulois. Puis que diraient nos ma?tresses si elles apprenaient que nous avons soupé avec des créatures?
-Un joli mot, créatures... Vous l'avez bien dit, Gontran!
-Madame de... serait furieuse, dit Gérard en essuyant son lorgnon.
-Ce Gérard, savez-vous pourquoi il ne la nomme pas; c'est pour qu'on lui demande son nom?
-Hélas! je n'en suis plus là...
-Amusons-nous, messieurs!
Amusons-nous! amusons-nous! le mot d'ordre éternel! Le plaisir à la rescousse!
On croit généralement qu'il est facile de s'amuser. Pourtant, à peine connaissons-nous par le temps qui court, non pas la gaieté, mais le sourire, cette mélancolie de la gaieté. Quant au bon gros et gras rire d'autrefois, où est-il? Qui l'a entendu? On dit le rire de nos pères. De nos pères! On a bien raison!
Amusons-nous! Et nous voilà, nous effor?ant, nous surmenant, nous excitant, comme si nous avions pris quelque haschich.
-Savez-vous le dernier mot de Raoul?
-S'il n'est pas méchant, ne le dites pas!
-Il est très-méchant!
-Tant mieux pour nous!
-On lui parlait de William. William, a-t-il dit, ce n'est pas un sot, c'est le Sot!
-Oh! oh! un peu vieillot! Ce diable de Raoul... Il a donc lu Royer-Collard? Excellent vin, Gontran!
-Le vin de mes a?eux, mon cher Léon! le cru m'appartient!
-Vous êtes vigneron à présent?
-Non, mais Bourguignon, tout pale que je suis!
-Et la pièce d'Augier nous n'en parlons pas?
-Je n'aime guère le dernier acte!
-C'est comme notre réveillon, ?a manque de femmes!
-Ne parlons ni des femmes ni de l'amour... cela porte malheur!
-Au jeu...
-L'amour? Une forêt de Bondy... au temps de Cartouche!
-Joli! Ah! à propos, Gérard, reconnaissez-vous ce portrait-carte?
-Elle vous l'a donné?
-Lisez la dédicace!
-Diable! Et vous gardez cela dans votre portefeuille?
-Le fait est que sa place est dans un porte-monnaie.
-Messieurs, pardon, vous savez, à propos de Céleste, j'ai des nouvelles de Robert!
-Tiens, tiens!
-Il a été tué en Kabylie!
-Bah! et l'on disait que le pays était si bien gardé?
-Ce Gérard est d'un flegme féroce!
-Dame, vous savez, je l'ai peu connu, Robert. Et vous, Paul?
-Moi, beaucoup. J'ai encore une paire de fleurets à lui!
-Un brave gar?on, Robert.
-Et malheureux!
-Parbleu!
-Messieurs, messieurs, et le mot d'ordre?
-Ah! oui, le mot d'ordre, amusons-nous!
-J'ai eu tort de renvoyer les domestiques. Le service laisse à désirer. Lucien, vous ne versez pas!
-Allons donc! j'ai déjà mal à la tête.
-Une femme dirait: j'ai mal au c?ur! Menteuse!
-Excellent, ce champagne.
-Oui, mais pourquoi des coupes, c'est ennuyeux.
-Je vous avoue que, sur ce chapitre, je suis horriblement rétrograde. Je préfère les fl?tes pour boire le champagne!
-Les fl?tes? Un grand verre bête et bourgeois! Quand on le tient à la main on a toujours envie d'improviser des couplets de baptême! Une coupe, à la bonne heure! cela rajeunit de cinq cents ans!
-Gaston rêve toujours l'Italie des Médicis et la ma?tresse du Titien!
-Ambitieux, ce Gaston!
-Non, mais je trouve l'habit noir stupide, que voulez-vous? Et vous êtes de mon avis aussi! Quant aux soirées, il faut être maigre comme je le suis pour n'y pas mourir d'apoplexie! Puis c'est fatigant d'être regardé comme un gibier par toutes les jeunes filles à marier. Un bal me fait toujours l'effet d'une chasse à courre.
-A court d'esprit!
-A l'ordre, Gontran! Gontran abuse de son titre d'amphytrion, messieurs!
-J'ai décrété la liberté de la tribune! Pourquoi exiler le calembour?
-Le calembour? il n'y a plus que cela au monde!
-Le calembour et le souper: la bêtise et l'appétit! Quand on s'est bien ennuyé dans un salon, et qu'entre une valse et un quadrille on a causé trois pour cent avec le père, idéal avec la mère et beau temps avec la fille, rien n'est bon comme d'?ter ses gants dans un cabinet de restaurant et de causer librement...
-Avec des filles d'ève!
-Filles d'ève?... mauvaise désignation! Dites filles de Rabelais!
-Mais au fait, Paul, pourquoi Louise en veut-elle tant à Mathilde?
-Affaire de commerce!
-Vous savez que Léon a été amoureux fou de cette petite Louise?
-Moi? Je jure que non!
-Il renie ses déesses! Mon cher, vous vous êtes compromis avec elle, d'avant-scène en avant-scène!
-Messieurs! messieurs! On voit que vous n'êtes pas du secret! Louise n'était pas une passion... c'était un éventail!
-Un éventail?
-Relisez le Chandelier, de Musset.
-Un éventail qui lui permettait de feuilleter tout à son aise son roman avec madame...
-Pas de noms propres!
-Parbleu, nous parlons de Louise!
-Discrétion! discrétion! Vous ne buvez pas, Urbain?
-Je suis dyspeptique, vous savez!...
-Passer du Chandelier au Malade imaginaire! ce n'est pas sortir de la comédie!
-Il n'y a point là d'imagination. La dyspepsie Dyspepsia. Difficulté de digérer ou digestion dépravée.
-Au diable les définitions, Urbain! Amusons-nous, messieurs!
Et s'amusait-on?...
Tu es bien indiscret, mon cher ami! On riait un peu, on criait beaucoup, le champagne pétillait et le parfait fondait en même temps que les bougies. De temps à autre le cliquetement d'une bobèche qui se fendillait jetait sa petite note grêle dans cette symphonie. On ouvrait les fenêtres par intervalles et une bouffée de vent piquant, nous apportait quelques notes du No?l d'Adam qu'on exécutait à tue-tête dans la loge du portier. Ou bien, c'était une bourrée limousine qui se dansait, là-bas, à coups de pieds, chez le charbonnier ma?tre chez lui. La fenêtre se refermait et nous reprenions nos propos qu'on voulait originaux, qu'on arrosait de champagne et qui ne poussaient pas.
-Vous savez, dit Gaston, que ces gens-là s'amusent plus que nous?
Il y eut autour de la table un sourire rempli d'une mélancolique approbation.
-Il faut bien nous l'avouer, dit Gérard, il n'y a plus que les portiers qui aient l'esprit de se divertir.
-Le fait est que nous avons été bêtes comme des acrobates.
-Bah! qui le saura?... Personne. L'important est que le réveillon soit terminé. Il est bien convenu n'est-ce pas que tout le monde s'est amusé?
?-Comme des fous, répondis-je.
?Au même moment, la porte s'ouvre. Deux femmes paraissent. L'une, c'est Pauline, une petite actrice de la banlieue, fort jolie, et qu'on vient d'engager au Vaudeville; l'autre, une jeune fille charmante, brune, l'?il intelligent et voluptueux, la toilette encore modeste, des mains de reine, un joli sourire.
?Pauline nous la présente.
?-Mademoiselle Cachemire!
?Retiens ce nom, il sera célèbre dans le high-life du plaisir. A partir de ce moment, j'ai pris intérêt à ce souper absurde. Cette jeune fille, qui dans un an sera terriblement blasée, regardait de tous ses yeux, mais sans étonnement, comme quelqu'un qui se retrouve chez elle. Pythagore avait raison; mademoiselle Cachemire a été évidemment une beauté célèbre, au temps d'Alcibiade. Elle éclatait de joie, elle n'était pas habituée à ces meubles et à ces lumières. C'était évident. On ne se trompe pas à ces choses-là. Pourtant elle avait assez d'art pour qu'un plus clairvoyant se f?t mépris et se f?t persuadé qu'elle n'est pas née, comme cela doit être, dans la loge d'un concierge.
?J'ai pris intérêt à l'étudier. Jusqu'à trente ans, on est po?te; à trente ans, on est philosophe, et j'ai trente-deux ans. De plus, j'aime la médecine, tu le sais. J'ai pris mademoiselle Cachemire pour sujet. Il serait assez intéressant de savoir où arrivera cette enfant de vingt ans qui débute maintenant et qui rêve toutes les splendeurs des courtisanes en renom. J'ai du temps à perdre, et bien des choses à oublier, j'ai grande envie de me donner ce spectacle et de servir de premier échelon à Cachemire. Et qui sait si je ne jouerai pas de cette fa?on un r?le dans l'éternelle comédie de la rédemption que tous les hommes de c?ur ont tentée?
?Sottise! L'ère des rédemptions est close. Je le sais. Mais la vie parisienne est si plate et si niaise...
?Je t'en reparlerai, et te donnerai des nouvelles de mademoiselle Cachemire. En attendant je sors de chez Gontran, harassé.
?Je n'aime pas ces fêtes périodiques, dont la fatalité même est banale et qui vous obligent-pourquoi?-à pourchasser la gaieté, alors que souvent c'est le repos, le calme, la quiétude que vous souhaitez. Puis, ces plaisirs qui portent avec eux leur date-comme les for?ats leurs numéros-ont quelque chose de particulièrement attristant, et le matin, quand on se met au lit, la tête lourde et les membres las, un petit spectre malin vient ricaner tout près de vous:-Tu as un an de plus!
?Un an de plus! A mon age qu'est-ce que cela? Rien. Et cependant, je me souviens que, l'an passé, pas plus tard, j'avais fait réveillon avec Robert. Pauvre Robert! Quelle gaieté, quel entrain, quel esprit! Il avait eu de la bonne humeur pour tous, lui! Poor Yorick!
?Mais con?ois-tu, ce réveillon qui aboutit à un sermon, comme un chapitre de Paul de Kock qui finirait par le monologue d'Hamlet? Au fait, et pourquoi pas?
?Tout à l'heure, pendant que ma voiture me ramenait chez moi, je regardais ces rues encore sombres, le gaz tremblotant, le ciel blafard, les pavés humides, les bouchers en tabliers blancs ouvrant leurs boutiques où les lampes éclairaient des monceaux de chair rose, les balayeuses nettoyant les trottoirs avec des mouvements d'automates, les ouvriers, le pain de la journée sous le bras, se rendant à l'ouvrage... Tout à coup, un homme est venu, qui a brusquement éteint le gaz à demi-mourant. La rue n'était plus éclairée que par une lueur pale. Cette lueur, c'est le jour.
?Le jour!... On s'éveille, on va parler, on va penser, on va vivre! Maudit réveillon! je vais me coucher.?
M. de Bruand était comte. Le fief et le chateau de Bruand, sis à trois lieues de Cosne-en-Cosnois, lui appartenaient encore. Son grand-père n'avait pas émigré. Il avait servi la République, comme Custine, comme M. de Biron, et s'était fait tuer à la tête des chasseurs de Lecourbe, à Hohenlinden. Son fils,-le père de Léon,-élevé dans le chateau de Bruand par un vieux prêtre, avait grandi libre, courant les bois, vêtu comme un de ses métayers, montant à cheval, chassant, pêchant, menant depuis l'enfance la vie facile du gentilhomme campagnard.
Il s'était marié à vingt ans, avait eu trois enfants d'une femme morte jeune. Léon, le cadet, seul avait survécu; c'était encore un enfant lorsque M. le comte Hubert de Bruand mourut misérablement dans une partie de chasse. A dix ans, Léon, orphelin, se trouvait possesseur d'une fortune considérable en terres, et formant un revenu suffisant pour mener partout, même à Paris, un aristocratique train de vie. Son tuteur était un brave et digne cousin de madame de Bruand, très-faible et très-bon homme, qui envoya le jeune homme à Paris, et le laissa agir à sa guise, proclamant que la nature de Léon était essentiellement honnête et bonne, et que, quoi que f?t le jeune homme, il retomberait toujours sur ses pieds.
En cela, le tuteur avait raison. Léon de Bruand ressentit d'abord cette fièvre de Paris, qui embrase, qui torture, qui jette hors des gonds tant de faibles esprits et de consciences hésitantes. Mais la vanité de toutes ces cohues de plaisirs, toujours semblables, lui apparut bient?t. Il eut des lendemains amers, pleins de réflexions et de déceptions, et au lieu de s'étourdir, en descendant plus avant dans le gouffre, il s'arrêta sur le bord, et se contenta du spectacle. Il devint un Parisien dilettante. A vingt ans, il était las d'agir. A vingt-deux ans, il était las de regarder; à vingt-cinq ans, il se mariait.
Alors, Léon respira, se sentit réellement vivre, et fut heureux. Il croyait avoir jeté l'ancre. Sa femme mourut en couches, après deux années de ménage, laissant Léon effaré devant cette fosse soudainement ouverte à ses pieds. En se revoyant face à face avec la solitude qui lui était si chère, quand il la partageait avec elle (la solitude à deux, c'est le monde entier resserré dans un Eden de quelques pas), il se troubla, il eut peur, il se lan?a dans les voyages, cherchant à oublier et se souvenant toujours; il avait beaucoup aimé sa femme. Il avait cru sa vie assurée, nouée à elle, solide et défiant le sort. Maintenant, tout était à recommencer. Une vie nouvelle à refaire! Une vie, soit, on la reconstruirait encore. Mais un bonheur! Il restait à Léon de Bruand, pour se consoler, une petite fille, celle qui avait co?té la vie à sa mère. Il l'avait mise en nourrice, ne voulant pas la voir; il semblait la ha?r, et il la plaignait.-Pauvre enfant qui grandira sans mère! disait-il. On lui annon?a, un jour, que l'enfant était morte. Il en éprouva comme de l'étonnement; puis il tomba sur une chaise. On le vit pleurer et on l'entendit qui disait:
-Comme je suis seul!
Bient?t après, subitement, il reparut dans le cercle de ses anciennes amitiés. Ce fut une clameur.-?Léon! Léon de Bruand! Léon qui nous revient! Vous nous aviez donc fui, mon cher ami?-Le mariage? Vous en faisiez donc une prison??-Puis des condoléances devant la douleur que Léon dissimulait mal, des consolations, puis le silence sur ce sujet, puis les propos nouveaux, les anecdotes du moment, la biographie des héros du jour, toutes les historiettes parisiennes qui sont la vie, la préoccupation, et comme l'ame de ce monde où Léon reposait le pied. Ce mouvement électrique, sans cesse renouvelé autour de lui, était seul capable de lui faire oublier le passé. Pour la première fois de sa vie, il s'étourdit. Il fut des plus bruyants et des plus fous. On le vit partout à la fois, aux théatres, aux courses, aux eaux, au club. Il joua, il fit courir, il eut des chevaux et des ma?tresses. On copiait son élégance et l'on ramassait les miettes de son esprit. Il fut à la mode. Il eut des ennemis, il eut des flatteurs, il eut des envieux. Tout cela faisait cortége. Les bacheliers qui débutaient dans la vie et les bourgeois fascinés par l'inconnu, le dévoraient des yeux, au théatre, quand il entrait dans une avant-scène avec une femme en renom. Il était brun, grand, élancé, la moustache relevée, quelque chose de sympathique et de froid en même temps, le sourire semi-bénin, semi-railleur, les dents blanches, l'?il vert, plein de flamme et de franchise.
Ainsi, du moins, le voyaient ceux qui ne le connaissaient pas. Il fallait à peine l'approcher pour deviner toute l'amertume, toute la lassitude, tout le dédain cachés sous cette désinvolture charmante. L'?il, qui brillait tout à l'heure, songeait à présent, se fixait longuement sur les objets, sans les voir, regardant ailleurs, dans le passé, quelque image évanouie, chère à ce c?ur vaillant et à cette pensée haute. Léon était triste; il vivait de cette vie rapide, parce qu'elle était la plus facile, la plus étourdissante et la plus intelligente, après tout.
-Je suis curieux, disait-il, parfois. Otez-moi la curiosité, je n'ai plus de prétexte pour vivre.
Cette curiosité s'usait tous les jours, mais il en restait encore assez pour que Léon se t?nt debout. Il allait avoir vingt-huit ans. Son c?ur en avait soixante. Il raisonnait comme un vieillard, et disait parfois: De mon temps... Ce temps-là datait de cinq ans, mais entre ce moment et celui où il vivait, il y avait une tombe, un monde...
En apercevant Cachemire, Léon de Bruand se sentit soudain, non pas conquis, il ne pouvait plus l'être, mais attiré, assez étonné de cette fleur encore un peu campagnarde,-juste ce qu'il fallait pour la rendre charmante,-ainsi rencontrée dans une serre chaude de Paris. Léon traitait l'amour en artiste, comme toutes choses. Il le cherchait partout, certain d'avance de ne le trouver nulle part. Il y avait en lui du peintre et de l'impresario. Pour le plaisir de quelque spectacle un peu bizarre il f?t allé bien loin, plus loin encore; il descendait quelquefois dans les régions inconnues de Paris, en quête d'inédit, promenant son crochet dans les haillons moraux, tout heureux quand il avait éclairé, de sa lanterne, un morceau de caillou qu'il lan?ait à travers Paris comme un diamant. Il cherchait des étoiles dans le ruisseau. Il en avait déjà trouvé quelques-unes-des nébuleuses.
Cachemire lui sembla digne d'un regard. Il l'analysa, et se promit de conna?tre le secret de ce joli petit sphinx aux dents blanches, aux yeux noirs, aux joues roses.
-Secret banal, pensait-il. Qu'importe!
Le samedi suivant, il y avait bal à l'Opéra. De la poussière sur les boulevards, des ifs de gaz allumés aux coins de la rue Le Peletier et de la rue Drouot, quelques masques en cache-nez, courant le long de l'Opéra brillant de lumières. Chez les marchands de vins et les cafés environnants, de pauvres gar?ons, transis de froid, déguisés en défroques, prenant de l'eau-de-vie en attendant le premier quadrille. On se prépare. Onze heures sonnent. Les boulevards s'encombrent. A travers la foule compacte, les danseurs costumés circulent, jouant du coude, entra?nant quelque pauvre fille dont les épaules nues frissonnent, et qui grelotte en jupe courte. Cela crie, se heurte, se bouscule, se succède, va, vient, fait groupe, grossit, s'enrégimente, défile, se jette dans la salle de bal, hurle, danse, entrejette de ci de là ses bras et ses jambes, s'excite, s'enivre, s'embrasse, s'insulte. La salle est pleine. Sous les lustres, les couleurs s'injurient. Le blanc, le jaune, le rouge, le bleu,-l'arc-en-ciel émietté-gambadent. Par les escaliers, des flots de soie, de plumets, de dominos, d'habits noirs, de décorations, d'agents de change, de cabotins, de diplomates, de paillasses, de gens sans nom, de gens illustres, d'hommes, de femmes, montent et descendent en s'accrochant, en se déchirant, en se jetant des ?illades ou des sottises. Les couloirs s'encombrent, les galeries s'emplissent, on étouffe, on conquiert le parquet pas à pas; les femmes vous arrêtent, on arrête les femmes. Une odeur de poussière, de couleur, de sueur et de poudre de riz pénètre dans les poumons. Et cet air qui asphyxie semble parfumé. L'acide carbonique voltige à travers les quadrilles. L'on se cherche sans se trouver et l'on se parle sans s'entendre; la Laryngite fait des signes de tête à la Migraine derrière les piliers, happant un monsieur qui passe, une dame qui s'enfuit, une fille qui rit à grosses gouttes. Tout est bouleversé, la musique devient du bruit, la gaieté de la névrose, la couleur crie, le langage sent l'ail; les échos de la halle s'échappent des lèvres carminées. Dans une avant-scène, un municipal, les bras croisés, regarde la cohue avec effarement. Et, là-bas, au fond de la salle, parmi le tourbillon des rubans, des plumets, des toques, des bonnets, des jupons, des pompons, derrière ces bras qui s'agitent, ces jambes qui se démènent, ces cous qui se tendent et se gonflent, ces torses qui se cambrent, ces reins qui se brisent; derrière cette épilepsie hurlante, un homme pale se dresse sur ses pieds, lance ses bras en télégraphe et du geste domine et dirige un tonnerre de musiciens qui clame victorieusement de tous ses cuivres...
-Allons au foyer, dit Gontran de Rives à Léon de Bruand.
Léon traversa le grand couloir où se tiennent les aficionados, les journalistes, les promeneurs, les élégants, passant en revue de l'?il et de la main les dominos et les masques féminins qui circulent.
Il entra dans le foyer; autre cohue, plaisanteries de commis en congé, robes déchirées par les bottes maladroites, coups de coude dans l'estomac, poussière, bruit, gaz, chaleur, avec un parfum de punch du c?té des buvettes et des bustes en marbre écarquillant, devant tout ce monde étrange, leurs énormes yeux blancs.
Soudain un domino rose vint se pendre au bras de M. de Bruand.
Tous les dominos se ressemblent. L'?il brille, aiguisé, derrière le loup de velours. Le sourire resplendit sous la barbe de dentelle; les mains se posent sur l'habit noir comme deux petits problèmes. La voix se dissimule sous le capuchon enrubanné et les ondulations du corps vous raillent sans pitié dans leur large fourreau soyeux.
Mais Cachemire avait intérêt à se faire reconna?tre. On lui avait, depuis la soirée de No?l, parlé beaucoup du comte et de son humeur.
-êtes-vous moins triste, à présent? dit-elle.
-Ai-je été triste, jamais? fit Léon en raillant.
-L'autre soir, vous aviez l'air maussade.
-Le vilain mot, et qu'il faut une jolie bouche pour le faire passer.
-La mienne est horrible!
-Elle ment.
-Pourquoi dites-vous qu'elle ment? Vous ne me connaissez pas.
-Croyez-vous?
-Quel est donc mon nom?
-Il est fort joli, et vous va bien.
-Vous voyez que vous ne le savez pas!
-Je vous le dirai tout bas, ce soir, au dessert, à la Maison-d'Or. Tenez-vous à le conna?tre?
-Oui, dit Cachemire.
Elle entra à la Maison-d'Or, qu'elle ne connaissait pas encore, comme une reine entre chez elle. Elle monta l'escalier, la tête haute, impérative, insolente, charmante. Elle était jolie à ravir; son teint, ordinairement un peu pale, animé ce soir-là, rayonnait. Ses yeux jetaient feu et flammes. Elle avait des dents à tout croquer.
Léon de Bruand en agit avec elle comme on fait avec les jeunes tigres. Il lui tendit, jour par jour, juste ce qu'il voulait qu'elle dévorat,-non pas son c?ur, mais le bout des doigts,-puis la main tout entière, et un peu le bras, au sortir des théatres. Dès lors, Cachemire fut à la mode. On félicita Léon sur sa découverte. On jeta des bouquets à Cachemire quand elle chanta des couplets de revue. Le comte lui meubla un entresol rue Taitbout. Elle donna des soirées.
Elle re?ut des lettres, des déclarations, des vers. Elle eut des articles dans les journaux. On cita un jeune Valaque qui tenta de se suicider pour elle. On la chercha aux premières représentations; on détourna les lorgnettes du cheval à la mode pour lui donner un coup d'?il, à elle, aux courses. Les photographes implorèrent qu'elle v?nt poser chez eux, en passant. Les collégiens achetèrent ses portraits-cartes, pour les contempler, le soir en se couchant, ou à l'étude, derrière leur pupitre éperd?ment levé. On fit même sa biographie.
Le père Labarbade rentra un soir chez lui, après une course à Fontainebleau, avec des yeux rouges.
-Qu'as-tu? lui demanda sa femme.
-Rien!
Le père Labarbade prit son petit gar?on sur ses genoux, l'enfant avait sept ans déjà, et lui dit tout doucement:
-Au moins tu seras gentil, toi, quand tu seras grand?
-Gentil?... Mais je suis gentil, dit le gamin en faisant la moue et en se dégageant des bras du père.
Il courut se réfugier sous l'égide de madame Labarbade, regardant le vieux avec des sourcils froncés, et disant:
-N'est-ce pas, maman, que je suis gentil?
-Toi, tu es un amour, fit la mère.
-C'est vrai, ?a, papa gronde toujours... Je t'aime mieux que papa, toi!
Labarbade se leva brusquement, sortit, tira de sa poche un portrait-carte de Cachemire, qu'il avait trouvé à Fontainebleau chez un papetier, le déchira et marcha dessus avec rage.
A la maison, madame Labarbade taillait au petit Adolphe une tartine de confitures que l'enfant guignait avec des yeux avides en chantant une chanson qui courait Samoreau:
Je viens d'enterrer ma grand' tante,
Je l'ai clouée en son cercueil.
Ell' me laiss' dix mill' livres de rente
Et ?a m'aide à porter son deuil.
Je lui fais faire une bière en chêne
Où tout de son long ell' peut dormir.
Je prends bien gard' que rien ne la gêne
Où il y a de la gên' y a pas de plaisir.
Léon de Bruand était bien décidé à ne mettre dans cette liaison avec Cachemire, rien de ce qui était vraiment lui. Son esprit, sa bonne grace, sa fantaisie, il les accordait généreusement. Mais il comptait, pour ainsi dire, chaque soir, en avare, les molécules de son c?ur. Ces sortes de liaisons duraient plus ou moins. Elles se ressemblaient toutes. Comme en naissant, elles portaient avec elle leur dissolvant, Léon se f?t parfaitement cru coupable, coupable envers le passé, envers ses souvenirs, envers sa conscience, en accordant à ce qui n'était qu'une distraction le sérieux d'un amour véritable.
Cachemire le trouvait d'ailleurs charmant. Il était sympathique, avec ce quelque chose de dédaigneux qui domine les ames nées en bas. Cachemire comprenait la supériorité de Léon. Elle en fut d'abord fière, Léon était comte! Elle voulut, quand il lui écrivait, qu'il imprimat chaque fois son cachet sur la cire rouge. Ces armoiries l'amusaient à regarder. Un comte! Elle avait rêvé les titres aussi dans son lit enfiévré de Samoreau! Ses rêves se réalisaient. Au théatre, elle écrasait ses camarades avec ce nom du comte de Bruand.-On voit bien que vous êtes une parvenue, lui dit un jour Clara Peplum, qui s'appelle Louise de Haris.
Un soir, Léon de Bruand causait de Cachemire avec Gontran de Rives. Gontran est gai, toujours en éveil, bon, un peu rouge, un peu gros, une ame délicate dans une enveloppe de fermier normand.
-Mais, par ma foi, disait Gontran, voilà une aventure qui dure longtemps! C'est une passion...
-Peuh! fit Léon.
-Un caprice?...
-Pas le moins du monde. Je n'ai jamais aimé Cachemire, si la définition du verbe aimer est exacte. Elle m'a séduit et un peu intrigué. Mon vice suprême, la curiosité, a parlé et j'ai voulu savoir où irait cette jeune fille, sachant d'où elle était venue. Aussi bien, cette liaison peut durer longtemps encore. Mon dilettantisme n'est pas lassé. Cachemire m'intrigue. Elle ne s'est pas, jusqu'à présent, dirait un peintre, dessinée. S'il me fallait te faire son portrait j'hésiterais. Bonne? elle ne l'est pas. Ses vices parlent trop haut. Méchante? elle est incapable de l'être. Il lui faudrait déployer une énergie qu'elle n'a point. Elle est comme ses pareilles, paresseuse et vulgaire, avec des traits de madone de Vinci et un charme de fille de Shakespeare. Ce n'est pas la première fois, dans notre vie parisienne, que nous rencontrons des anges du Pérugin dignes tout au plus d'entonner les refrains de Charles Colmance! Seulement, chez elle ce n'est pas la voix, c'est le c?ur qui est enroué!
Cachemire demeurait dans cet état de béatitude parfaite qui suit le triomphe. Elle n'ambitionnait plus rien, jouissait du succès, de son luxe, de ses robes, de ses chevaux, de ce coup de féerie qui lui avait fait gravir l'échelle si soudainement. Elle était partout à la fois, étalant ses toilettes, sa joie, son assurance. Quand elle ne jouait pas, elle courait les théatres deux ou trois fois par soirée; se montrait ici, remontait en voiture, allait là, faisait frissonner sa robe contre la porte des loges ou riait tout haut pour qu'on la remarquat. Elle provoquait les lorgnettes, rendait le feu à son tour, prenait des airs de tête répétés devant sa glace, essayait des sourires, arrangeait sa voilette, donnait un tour à ses cheveux, posait ses mains sur le rebord des avant-scènes. Elle applaudissait le premier comique; aux drames, elle se cachait derrière son éventail quand venait une scène attendrissante comme si tout cela lui e?t semblé ridicule, et, au fond, se sentait remuée par les gros effets, les grosses pièces, les gros drames, les féeries épicées, les décors, les pyrotechnies. Elle aimait à d?ner dans les restaurants, à souper, insultait les gar?ons, tachait ses robes et riait. Elle manquait l'heure des répétitions, bravait les amendes, arborait de folles toilettes aux premières, écrasait ses rivales, et semblait adorer Léon pour tous ces succès d'amour-propre qui venaient de lui. Elle se sentait au fond un peu tenue, comme elle disait. Léon passait quelquefois des journées entières chez elle, la faisant causer, la questionnant, l'ennuyant. Il parlait peu, et Cachemire lui disait:
-Ah! que vous êtes dr?le! Qu'est-ce que cela vous fait que j'aie été ceci ou cela quand j'avais seize ans?
-Oh! rien, disait Léon.
Alors elle songeait aux propos de ses camarades, aux parties de plaisir des acteurs qu'elle connaissait, aux pique-niques à Asnières ou à Bougival, aux déjeuners sans fa?on, à la gaieté libre, aux échappées de Bohême, au luxe un instant secoué, et à l'école buissonnière du sentiment!
Léon la voyait devenir tout à coup rêveuse, et souriait en lui-même, car le spectacle mena?ait d'être curieux.
Le domestique de M. de Bruand lui annon?a, un matin, à l'heure du lever, qu'un M. Célestin Fargeau demandait à lui parler.
-Célestin Fargeau! dit Léon. Qu'il entre!
C'était son ancien précepteur du chateau de Bruand, un répétiteur que M. de Bruand, le père, avait appelé de Paris à Bruand pendant trois années, un esprit bizarre et indépendant, un professeur capable de s'attacher pour quelque temps à un élève, comme il s'était attaché à Léon, mais improbable, de s'astreindre à un enseignement régulier, et menant à Paris une existence décousue, improbable, à la fa?on de Lazarille de Tormes,-une vie à la belle aventure et à la vilaine étoile.
Fargeau entra, comme une bombe, dans la chambre de M. de Bruand. Léon était en pantalon du matin en flanelle grise, en chemise de soie rose, et fumait un cigare. Fargeau, pour toute toilette, s'était contenté de brosser dans l'antichambre son chapeau bossué.
Célestin Fargeau avait cinquante ans déjà, de petits fils blancs frisaient dans sa barbe noire, et sa tête commen?ait à devenir chauve. Il avait le teint pale de ceux qui vivent la nuit et les rides profondes de ceux qui ont souffert.
Sa physionomie s'éclaira lorsqu'il aper?ut M. de Bruand.
-Pardieu, dit-il, vous n'avez pas changé! Je voudrais bien en avoir fait autant.
Puis, après avoir serré la main que Léon lui tendait:
-Or ?à, dit-il en se jetant dans un fauteuil et en croisant les jambes, je viens vous demander un service, non pour moi, Dieu merci! mais pour une autre, pour une femme...
-Je suis tout à vous, mon cher Fargeau, dit Léon.
-Voici donc ce que c'est. J'habite, dans le quartier des Batignolles, une maison d'ouvriers où loge une brave femme assez pauvre et très-honnête qui s'est jetée par la fenêtre pas plus tard qu'hier... A vrai dire, elle est tombée, car c'est à la suite d'une querelle de ménage. Bref, elle est fort malade, une c?te enfoncée, le tibia et le péroné brisés... Elle est mourante et pas d'argent... Vous comprenez?...
-Merci d'avoir pensé à moi, mon cher ma?tre, dit Léon de Bruand en allant à son secrétaire.
Il prit cinq billets de cent francs et les tendit à Fargeau qui se mit à les plier avec précaution, en homme qui n'est pas habitué à ces paperasses.
-Et quand votre protégée aura besoin d'autres secours, commen?a Léon.
Fargeau l'interrompit.
-Nous en avons assez pour un moment, dit-il. J'avais eu d'abord l'intention de faire une collecte dans le quartier. Mauvaise idée. Puis, le frère de la femme m'en a détourné. Un brave gar?on qui a tout de suite apporté ses économies. Alors j'ai pensé à vous. Ah! ma parole, je suis content de vous avoir revu!
-Me voici, dit aussit?t,-comme si elle e?t attendu, pour entrer, la fin de la phrase de Fargeau,-Cachemire tra?nant sur le parquet une robe de soie vert-chou, garnie de malines noires.
Fargeau se leva de son fauteuil et salua en tendant en avant son crane ravagé, et Cachemire le regarda d'un air un peu étonné et un peu dédaigneux.
-M. Célestin Fargeau, mon ami, dit Léon de Bruand. Mademoiselle Cachemire, ajouta-t-il en désignant Suzanne.
-Parbleu, je connais madame, fit Célestin, et je l'ai applaudie plus d'une fois.
Cachemire salua à son tour du regard et de la tête.
-Eh bien, fit alors Célestin, la main sur le bouton de la porte. Je vous laisse, mon cher Léon. Merci encore pour notre protégée.
-Quelle protégée donc? demanda tout à coup Cachemire.
-Une pauvre femme tombée d'un troisième étage et à demi-morte à l'heure qu'il est.
-Ah! mon Dieu, fit-elle... une femme?... Et pauvre sans doute?
-Pauvre, dit Fargeau.
-Mais elle doit avoir les os brisés?
-Elle est cruellement blessée. Seulement, la chirurgie est une science superbe et peut-être...
-Ah! la pauvre femme! Vous la connaissez, Léon? dit Cachemire en joignant ses mains gantées.
-Non.
-Eh bien, je voudrais la conna?tre, moi... Je ne sais pas, ce que vous me dites-là m'a remuée... Elle doit être tout en sang. On voit ses blessures, n'est-ce pas? Conduisez-moi chez elle, monsieur. Mais, au fait, venez avec nous, Léon!
-Soit, fit M. de Bruand.
Il donna ordre d'atteler. Fargeau monta en voiture à c?té de Cachemire, en face de Léon. De temps à autre il s'essuyait le front et se penchait à la portière. L'odeur de patchouly qu'affectionnait Cachemire lui montait à la tête et l'étourdissait.
On arriva devant la maison de Fargeau. Cachemire monta la première. L'escalier était gras, humide, et sa robe criait en l'essuyant. Elle se rappelait l'escalier de la chaussée du Maine. Arrivée au troisième étage, elle s'arrêta:
-C'est bien là, n'est-ce pas?
-Oui, dit Fargeau.
-Elle vient ici comme elle irait à l'Ambigu, songeait M. de Bruand.
La clef était sur la porte, Fargeau ouvrit. Après une petite antichambre, dans une pièce éclairée par un feu de charbon de terre br?lant dans un po?le de fa?ence où chauffait une tisane, Cachemire aper?ut une femme dont le front était à demi caché sous une bandelette et qui étendait sur la couverture du lit un bras maintenu dans un appareil de bois. La malade fixait sur elle de grands yeux un peu égarés, et, à mesure que Cachemire avan?ait, semblait plus étonnée et plus inquiète. Tout à coup, elle poussa un cri étouffé, et Cachemire y répondit par un nom, en reculant, toute rouge:
-Victoire!... Comment c'est vous!
C'était Victoire Herbaut. Une vieille voisine, qui était assise au pied du lit, se leva, recommandant de ne pas trop faire parler la malade.
Le visage de Victoire était livide, maigre, effrayant, des yeux enfiévrés dans une face émaciée. Cachemire la regardait en sentant son c?ur serré par une sorte d'angoisse. Il y avait en elle plus de terreur que de pitié, mais il y avait une émotion vraie.
-Oh! ma pauvre madame Herbaut, dit-elle.
-Oui, articula faiblement Victoire... voilà comme on se retrouve... C'est fini, moi... vous savez, c'est Herbaut qu'est cause de tout... J'avais déménagé, pour l'éviter. Il revenait toujours me faire des scènes. De Plaisance au quartier de Clichy il y a loin, je me disais: Il ne viendra plus... Est-ce qu'il saura où je suis? Ah! bien, il l'a su, et rapidement encore. Il est revenu.... toujours ivre, ma pauvre Suzanne, toujours...
Cachemire avait tressailli à ce nom de Suzanne qui n'était plus le sien. Elle fit à madame Herbaut, un signe pour lui dire de se taire.
-Non, non, dit Victoire... Je veux vous dire... Mais asseyez-vous donc, messieurs, fit-elle en tournant ses grands yeux vers Fargeau et M. de Bruand. Madame Grédouard, approchez donc des chaises... Alors, je vous disais, il est revenu. Il m'a frappée... Je l'ai mis à la porte, une fois, deux fois... Mais, l'autre soir, il est arrivé, sentant l'eau-de-vie. Il voulait de l'argent. Je n'en ai plus, moi. Il a recommencé ses menaces. Seulement, cette fois, il avait l'air si égaré,-des yeux d'assassin il avait-que j'ai eu peur... J'ai ouvert la fenêtre pour appeler, et, comme il revenait avec un tabouret levé, je me suis penchée et voilà; je suis tombée. Je suis dans un joli état, si vous me voyiez... Tenez, dit-elle en allongeant son bras.
-Madame Herbaut! s'écria madame Grédouard la voisine, le médecin a recommandé l'immobilité, vous savez...
-C'est vrai... Quoique ?a me semble bien inutile, allez. Je suis délivrée... Mais c'est mon pauvre Joseph...
-Joseph! fit Cachemire en essayant de sourire...
-Oui, continua madame Herbaut, il est allé chercher Herbaut au fin fond d'un cabaret où il se cachait, et il l'a tra?né chez le commissaire de police. Seulement, en se battant, Herbaut lui a donné un coup de couteau dans le bras. On dit que ce ne sera rien. Je le voudrais... Joseph! Il me parlait de vous l'autre jour. Il ne vous en veut pas...
-Mais vous, fit Cachemire en interrompant brusquement madame Herbaut, vous souffrez beaucoup, dites?
-Pas trop, vous savez. Je m'en vais. Je le sens bien. Je suis presque contente!
Cachemire se sentait mal à l'aise dans cette chambre, en présence de cette femme qui ne connaissait pas Cachemire et qui se souvenait de Suzanne. Elle regardait Léon de Bruand comme pour l'interroger et chercher s'il devinait quelque chose. Ce nom de Joseph, ainsi jeté dans le milieu de ces confidences, l'avait un peu effrayée. Léon, causant tout bas avec Fargeau, paraissait ne rien entendre.
Cachemire n'était pas encore bien revenue de l'étonnement que lui avait causé cette rencontre ou plut?t ce heurt avec Victoire Herbaut. ?Comme c'est étrange! pensait-elle.? Quant à Victoire, elle ne voyait même pas la bizarrerie de la rencontre. Elle ne se rendait plus compte de ce qui arrivait. Sa tête était comme brisée. Elle regardait, sans la bien voir, la robe verte de Suzanne. Elle songeait à toute autre chose qu'au présent; elle évoquait le passé, les débuts de Suzanne, ses amours avec Joseph... Elle allait en parler, lorsque Cachemire se pencha brusquement sur elle et lui dit tout bas:
-Ne dites rien, madame Herbaut, mon époux est ici!
-Ah! vous êtes donc mariée, Suzanne? fit Victoire avec un étonnement douloureux.
Elle ajouta un moment après, tout bas aussi:
-Certainement, Joseph ne vous aurait pas faite aussi riche. C'est égal, il vous aimait bien!
On entendit, à ce moment, la clef qui grin?ait dans la serrure.
-Justement c'est Joseph! dit madame Herbaut.
Cachemire devint pale. Léon se leva, et regarda la porte qui s'ouvrait. Joseph entra, le bras gauche en écharpe, sa casquette sur la tête et s'arrêta un peu saisi devant tant de monde. En apercevant Cachemire, il rougit, recula légèrement, hésita; puis, ?tant sa casquette, il la salua sans mot dire, et M. de Bruand après elle, puis il tendit la main à Fargeau.
-Mon ami, lui dit Célestin à l'oreille, j'apporte de l'argent. Vous êtes sauvés!
-De l'argent? cette bêtise! c'est madame qui le donne peut-être?
-Non, dit Léon qui avait entendu, c'est moi, monsieur, et je vous le prête. Vous me le rendrez quand vous pourrez.
Joseph avait pris les billets de banque, les regardait, hésitait, ne savait que dire.
-Voici ma carte, fit M. de Bruand. Quand votre s?ur sera guérie et que vous pourrez travailler, songez seulement à votre créancier.
Joseph était maintenant horriblement pale, ne comprenant point, n'osant prendre ni refuser.
-C'est que vous ne savez pas, commen?a-t-il.
Fargeau lui saisit la main droite et lui dit à l'oreille:
-C'est de nous qu'il vient, non pas d'elle!
Léon s'était déjà éloigné. Il attendait sur le palier.
Cachemire se pencha de nouveau sur Victoire:
-Je reviendrai, dit-elle.
-Oui, n'est-ce pas? revenez, fit la mourante.
Sa voix tremblait.
Quant à Cachemire, un peu pale sous son blanc, elle ne regardait pas Joseph. Mais, tout à coup, son assurance lui revint, elle alla droit à lui, lui tendit la main et, découvrant ses dents entre ses lèvres peintes:
-Faisons la paix, dit-elle.
-La paix? répondit Joseph. Sommes-nous donc en guerre?... Il y a quinze jours, je vous ai fait votre entrée, au premier acte. Vous savez, chevalier du lustre. On va au théatre comme on peut!
-Eh bien! votre main?
-La voici.
-Viens me voir, lui dit-elle tout bas.
Il répondit tout haut:
-Vous demeurez trop loin.
Célestin Fargeau offrit son bras à Cachemire pour descendre l'escalier. Il en était fort embarrassé et s'accrochait dans ses jupes. Alors il riait.
A la porte, Léon lui dit sérieusement:
-Il s'est passé là-haut une comédie... l'avez-vous remarquée, Fargeau?... Qu'en dites-vous? Pour moi, je trouve affreux ce mélange de sang et de patchouly.
-C'est de l'antithèse! fit Célestin. Les chevaux emportaient Léon et Cachemire.
Il tira de sa poche une pipe en écume, vieille et noire, et l'alluma dans la rue, après avoir refoulé le tabac sous son pouce. Puis, tout en fumant, il redescendit, comme il disait, ?vers Paris,? et, s'arrêtant parfois aux étalages des bouquinistes, examinant les gravures anciennes et les tableaux enfumés, il arriva rue Racine, devant une fa?on de petit café dont il ouvrit la porte brusquement, en habitué. En l'apercevant, la dame du comptoir, éternellement assise à la même place, parmi les bocaux de chinois, les prunes à l'eau-de-vie, les drageoirs en plaqué, garnis de morceaux de sucre disposés symétriquement, lui adressa un sourire stéréotypé. Il porta la main à son chapeau, machinalement et alla s'asseoir dans un coin. Sans lui demander ce qu'il désirait le gar?on lui apporta une canette de bière et les journaux.
-Avez-vous vu M. Terral? demanda Célestin.
-Pas encore.
-Quand il viendra, vous nous donnerez les échecs.
Il ouvrit un des journaux, le parcourut rapidement en homme qui sait lire, et en déplia un autre dont il prit le suc de la même fa?on. De temps à autre, il arrosait sa lecture d'une gorgée de bière et s'arrêtait pour regarder tournoyer la fumée de sa pipe.
Depuis vingt ans que le Café Athalie existait, Fargeau avait ainsi dépensé bien des heures, à la même table, causant, jouant, développant volontiers ses idées, toujours bizarres, étonnantes quelquefois et laissant le temps passer, pour les choses, sans se douter que l'age venait et que les auditeurs n'étaient plus les mêmes.