Vers onze heures du matin, par un doux soleil de printemps,-on était au commencement d'avril, le 2, pour bien préciser-tout à coup des hurlements éclatèrent dans la rue Montmartre, à proximité du boulevard, tandis qu'une foule de coureurs rapides, mais peu élégants, se ruaient du coin de la rue du Croissant, les uns vers le carrefour, les autres dévalant vers les Halles, mais tous glapissant des sons aigus, incohérents, à travers lesquels l'oreille déchirée cependant percevait des fragments de mots sinistres:
-Le crime de l'Obélisque.... D'mandez le Nouvelliste, édition spéciale.-Horribles détails.
Après quelques hésitations-car combien de fois n'avait-on pas été mystifié par la rouerie des camelots!-quelques-uns achetaient la feuille, l'examinaient, puis subitement entourés, s'arrêtaient sur place comme médusés, et lisaient au milieu d'un groupe d'où émergeaient des faces anxieuses....
-Oui, oui!... un crime!... un assassinat!... De qui?... On ne sait pas.... L'assassin est-il arrêté?... Je t'en fiche!...
Voici l'article court mais sensationnel qui motivait cette émotion:
?Ce matin, à quatre heures et demie, à l'heure où Paris désert appartient aux balayeurs et n'est sillonné que par des haquets d'arrosage, un journalier, M. H... se rendait à son travail et, pour atteindre les chantiers de la Madeleine, traversait, venant de Grenelle, la place de la Concorde, quand tout à coup, du trottoir des Tuileries par lequel il la contournait, ses outils sur l'épaule, il lui sembla apercevoir, au pied de l'Obélisque, un peu au-dessus du sol, quelque chose d'anormal.
?Il passait d'ailleurs, sans plus se préoccuper de ce détail, quand, s'étant retourné une dernière fois ?pour se rendre compte?, il lui sembla que ce-quelque chose-avait forme humaine.
?Il se décida alors à traverser et marcha tout droit vers le monolithe, et quelle ne fut pas sa surprise quand, n'étant plus qu'à quelques pas, il reconnut que l'objet qui avait attiré son attention était un corps humain, appuyé debout devant la grille et dont les pieds ne touchaient pas le sol.
?Pris de peur et redoutant d'être mêlé à une mauvaise affaire, l'ouvrier avait fait volte-face et s'éloignait, quand le hasard voulut qu'il croisat deux agents de la ville. Ceux-ci, frappés du trouble de sa physionomie, l'interpellèrent et, ahuri, trouvant difficilement ses mots, il leur fit part de son étrange découverte, et tous trois revinrent vers l'Obélisque.
?Il ne s'était pas trompé: c'était bien le corps d'un homme qui se trouvait accroché aux piques de la grille, la tête penchée en dedans de la cl?ture.
?Tout d'abord on crut qu'il s'agissait d'un cas de pendaison, de suicide probablement; mais quand les sergents de ville essayèrent de soulever l'homme afin de chercher le lien et le couper, ils s'aper?urent que leur supposition était mal fondée.
?Le corps était suspendu sur deux des piques de bronze qui avaient pénétré dans la poitrine, si profondément que, malgré tous leurs efforts, les trois hommes ne parvinrent pas à soulever suffisamment le cadavre pour le dégager.
?En vain l'un des deux sergents de ville sauta par-dessus la grille sur le soubassement de granit: il vit bien la tête de l'homme, couverte de sang coagulé qui formait sur la face un masque rouge, mais il lui fut impossible de dégager le thorax des pointes qui le transper?aient.
?Comme par miracle, des passants avaient surgi de toutes parts et formaient groupe autour du mort. Les sergents de ville lancèrent des coups de sifflet d'appel et bient?t deux autres agents arrivèrent et fendirent la foule. Quand ils eurent constaté le fait, un d'eux se détacha pour aller prévenir le commissariat.
?Ainsi un quart d'heure se passa. Enfin, M. Richaud, le sympathique commissaire du quartier, arriva, accompagné de l'officier de paix et des hommes du poste.
?S'aidant les uns les autres, ils parvinrent enfin à enlever le corps qu'ils étendirent sur le trottoir.
Au premier coup d'?il, il apparut que ce n'était pas celui d'un Fran?ais. La coupe et l'étoffe des vêtements étaient anglais, à n'en pas douter. La face, rapidement lavée et dégagée des caillots de sang qui la cachaient, était large, glabre, avec les machoires proéminentes, de caractère saxon certainement.
?Le crane portait, à la partie frontale, une effroyable blessure, causée évidemment par un instrument contondant. Des parcelles de cervelle giclaient hors de la plaie.
?Le corps a été transporté au commissariat et les autorités ont été prévenues. M. Davaine, le chef de la S?reté, vient d'arriver et procède à une première enquête. On attend M. Lépine d'un moment à l'autre....
?Il ne nous appartient pas d'insister sur les bruits qui se répandent: notre discrétion bien connue nous faisant un devoir de ne pas risquer d'entraver les recherches de la justice.
?Cependant, d'après l'examen du cadavre et quelques indices déjà recueillis, voici ce qui semble d'ores et déjà à peu près établi: le mort appartiendrait au monde du sport. Probablement à la suite de quelque querelle, il aurait été assommé, à l'aide d'un marteau, ou peut-être d'une clef anglaise. Son meurtrier, aidé de quelques complices, aurait transporté le moribond sur la place et on aurait tenté de jeter le corps par-dessus la cl?ture. Mais son poids l'aurait retenu sur les piques de la grille où on l'aurait abandonné.
?Des renseignements importants ont été recueillis, qui paraissent devoir promptement mettre la police sur la trace du ou des coupables. Dans notre édition de cinq heures, nous donnerons les détails de cette horrible affaire qui para?t appelée à produire dans le public une profonde sensation et qui provoquera très vraisemblablement des révélations inattendues.?
On comprend facilement l'émotion qui courut dans Paris à l'annonce de ce mystérieux forfait.
Et encore qui aurait pu se douter des étonnantes, des incroyables conséquences que devait décha?ner cet événement.
* * *
Nous nous payons facilement de mots: quand nous avons appris qu'une enquête de police est ouverte, nous poussons un soupir de soulagement et déjà nous éprouvons comme un sentiment de sécurité.
La police bénéficie surtout des inventions des romanciers: depuis le Zadig de Voltaire jusqu'au Dupin d'Edgar Po? et à l'incomparable Sherlock Holmes, nous supposons volontiers que tous ces personnages ont été plus ou moins attachés au service de la S?reté et ont émargé au quai des Orfèvres: et ce nous est toujours une nouvelle surprise quand, les uns après les autres, nous devons classer les crimes les plus sensationnels au nombre des énigmes indéchiffrables.
Il est même gênant de songer au nombre d'assassins inconnus qui courent le monde et que nous sommes exposés à coudoyer tous les jours.
Le crime de l'Obélisque-comme avait été baptisée l'affaire actuelle-allait-il grossir le nombre des dossiers à jamais clos: on commen?ait à se demander s'il était vraiment possible que pareil forfait f?t commis en plein Paris, au point central des quartiers les plus luxueux, sans que la police p?t découvrir le moindre indice.
On avait fouillé tous les bars des environs, interrogé tous les sportsmen de haute et de basse catégorie, questionné l'ambassade d'Angleterre-car ce seul fait était acquis que la victime était anglaise-on n'avait signalé aucune disparition ni dans les établissements spéciaux, ni dans les h?tels.
Un instant on avait cru tenir une piste: des professionnels de la boxe avaient déclaré que l'inconnu devait être un habitué des assauts de cette spécialité, ceci à certaines traces caractéristiques que les poings laissent sur des parties du corps, toujours les mêmes, notamment à une déformation des maxillaires.
Le chef de la S?reté, M. Davaine, que quelques récents insuccès avaient mis en assez facheuse posture, gourmandait ses agents de la belle fa?on.
En vain, à la Morgue, où le corps avait été transporté, les indicateurs se mêlaient à la foule, interrogeant les physionomies des visiteurs, provoquant leurs confidences. Au résumé le résultat était toujours le même: Connais pas!
Un bruit courait, assez singulier.
L'autopsie avait été pratiquée et l'illustre médecin légiste qui avait réalisé l'opération aurait, disait-on, déclaré que l'individu en question n'était mort ni des blessures qu'il portait au crane, ni des horribles plaies, déterminées par cette sorte d'embrochement sur les piques de la grille.
Mais qu'il était mort auparavant.
Ce qui e?t semblé indiquer qu'il avait été assassiné et que c'était à l'état de cadavre qu'il avait été porté à la Concorde.
Mais telle n'était pas la conclusion du praticien: selon lui, l'inconnu était mort de suffocation. L'état de ses poumons ne laissait aucun doute à cet égard... et le cou ne portait aucune trace de violence, aucune marque de strangulation.
Ce qui était acquis, du moins ainsi l'affirmait un reporter du Nouvelliste, c'est que la mort ne pouvait en aucune fa?on être attribuée aux blessures du crane ou du thorax-lesquelles ne s'étaient produites qu'après la mort.
D'autre part, le point où le cadavre avait été trouvé et qui forme le centre d'un énorme espace vide rendait difficile à accepter cette version que des malfaiteurs eussent justement choisi pour déposer le corps de leur victime un endroit aussi découvert, alors que même en pleine nuit il était contraire à toute vraisemblance qu'ils pussent faire sans être vus un aussi long trajet-sous la lune qui justement était dans son plein et dans un ciel très clair.
-Et pourtant, s'écriait le sous-chef de la S?reté, en conférence intime avec son chef, ce bonhomme-là ne peut pas être tombé du ciel....
-Quoi qu'il en soit, M. Lépine est furieux et j'ai subi tout à l'heure un assaut des moins agréables.... Il faut s'ingénier, chercher, trouver!...
-Entre nous, fit M. Lavaur, le sous-chef, nous savons bien que si le hasard ne s'en mêle pas, nous pataugerons dans le noir sans rien découvrir....
A ce moment précis, et comme dans les féeries à certaines paroles prononcées surgissent le personnage ou l'incident attendu, la porte du cabinet s'ouvrit et un inspecteur passa la tête:
-Patron, est-ce que vous êtes visible?...
-C'est selon... s'il ne s'agit pas de quelque raseur....
-C'est un Anglais... qui se dit détective attaché à la préfecture de là-bas... et qui demande à vous parler....
Le chef et son subordonné échangèrent un rapide regard. Un détective anglais: est-ce qu'en effet le hasard se mettrait de leur parti.
-Son nom?...
-Il m'a remis cette carte.
-Voyons....
M. Davaine prit le carré de bristol et lut:
-Bobby!... ce n'est pas un nom, cela! mais un sobriquet. Enfin, faites entrer....
Et il ajouta en s'adressant à M. Laveur:
-Cela ne nous engage à rien....
-Dois-je me retirer?
-Non, non, restez....
La porte se rouvrit et l'inspecteur reparut, précédant le personnage qu'il avait annoncé.
Celui-ci s'avan?a, le chapeau melon à la main.
C'était un homme de trente ans environ, petit, mince et fluet, très correctement vêtu, tout de noir, avec un col blanc qui faisait liséré au-dessus de sa cravate. Visage rasé, cheveux en brosse très courts, roux de cuivre. La face maigre, assez pale, les yeux petits, mais très clairs.
Bien ganté, bien chaussé, en somme l'allure d'un pasteur protestant.
-M. Davaine? fit-il en s'inclinant en point d'interrogation.
-C'est moi. Monsieur est mon sous-chef, M. Lavaur. Vous pouvez parler en toute confiance. Un mot d'abord; votre carte porte ce seul mot: Bobby. Je sais assez d'anglais pour ne pas ignorer que Bob est le surnom populaire des policemen... mais, je vous prie de me faire conna?tre votre véritable nom....
-Monsieur, dit l'homme avec un fort accent britannique, voici ma commission officielle, délivrée par M. le Directeur de Scotland Yard. Elle est notée au nom de Bobby qui est le mien... on s'appelle comme on peut....
-C'est vrai, fit M. Davaine lisant la pièce qui lui était remise. Donc, monsieur Bobby....
-J'ajouterai, s'il vous pla?t, que ce nom est... comment dites-vous cela, en fran?ais? un peu... célèbre à Londres... en raison de quelques services importants que j'ai rendus.... C'est moi qui ai arrêté les faux-monnayeurs de Greenwich....
-Ah! fit le chef fran?ais qui n'avait jamais entendu parler de cette affaire.
-C'est moi qui ai dépisté et arrêté M. Lewis Bird, le parricide... qui a été pendu....
-Ah!
-C'est moi qui....
-Pardon, interrompit M. Davaine d'un ton assez sec, je ne suppose pas que ce soit uniquement pour me faire l'énumération de vos exploits que vous ayez demandé à me voir....
L'Anglais se redressa, avec une dignité quelque peu irritée:
-Je tiens avant tout à être connu... chacun tient à sa propre valeur....
-Très juste... donc, monsieur Bobby, je vous tiens en l'estime que vous méritiez... que voulez-vous de moi?
-Permettez-moi de procéder par ordre... posons d'abord ce principe qu'attaché à la police de S. M. le roi d'Angleterre et empereur des Indes, je ne suis lié par aucune obligation, de quelque nature qu'elle soit, envers la police de la République fran?aise.
Très solennel, M. Bobby.
-C'est posé, dit M. Davaine. Et après?...
-De plus, reprit Bobby, la situation toute particulière dans laquelle je me trouve actuellement, militerait absolument contre la démarche que je fais en ce moment... je me trouve en congé régulier et ne suis tenu à me préoccuper d'aucun événement, e?t-il même trait aux intérêts de mon propre pays....
Le chef de la S?reté, qui n'était pas plus patient qu'il ne faut, sentait une infinie démangeaison de rejeter au delà de son seuil cet individu bavard et encombrant.
Mais M. Lavaur lui adressa un léger signe.
L'homme était un original: ceci ne prouvait pas qu'il ne p?t rendre service. Et puis le hasard! le bienheureux hasard!
-Continuez donc, chez monsieur, fit Davaine avec son plus gracieux sourire. Tout ce que vous voulez bien me communiquer est d'un intérêt puissant et me fait bien augurer de la suite de votre discours... nous vous prêtons toute notre attention....
Cette allocution, de forme académique, plut fort à Bobby. Enfin on le traitait avec la considération méritée.
De la main, M. Davaine lui avait désigné une chaise: mais M. Bobby préférait rester debout, parce qu'il ne perdait rien de sa taille.
-J'ai tenu à vous faire bien comprendre, monsieur le chef de la S?reté, que si je me présentais chez vous, c'était de ma propre volonté, sans y être contraint par aucune obligation professionnelle... je suis tout simplement un touriste, qui est venu visiter votre Paris-une belle ville, vraiment, fit-il avec un ton de condescendance-et qu'un mouvement de générosité toute spontanée entra?ne à vous rendre un petit service....
-Trop bon, en vérité. Mais... seriez-vous assez aimable pour me rendre... ce petit service, le plus t?t possible... j'ai tant d'occupations que je suis un peu pressé....
Une ombre passa sur le visage de M. Bobby:
-Si vous le désirez, fit-il d'une voix blanche, je reviendrai à un autre moment.
-Ah non! par exemple, clama M. Davaine. Monsieur Bobby, je vous tiens pour un parfait gentleman... mais là, sincèrement, je suis on ne peut plus impatient de conna?tre le véritable motif de votre visite... et si vous pouviez, en deux mots, calmer cette impatience....
A part lui, le policier commen?ait à se demander très sérieusement s'il n'allait pas jeter cet imbécile au bas de l'escalier.
Quant à M. Bobby, il eut un léger haussement d'épaules.
Les Fran?ais, toujours les mêmes! Frivoles et légers!
Alors, comme sous le déclanchement d'un ressort, il pronon?a des phrases brèves.
-Vous ne savez pas quel est le mort de l'Obélisque?
Lavaur eut un sursaut.
-Non, dit le chef de la S?reté.
-Je le sais....
-Eh bien, parlez, parlez vite....
-Mes promenades m'ont mené à la Morgue... j'ai vu....
-Et vous avez reconnu....
-Une insigne canaille....
-Qui s'appelle?
-Coxward, le pugiliste, le boxeur. Voilà.
* * *
Ceci se passe à Londres.
M. Bobby est seul dans le petit parloir du cottage qu'il occupe depuis vingt ans, au coin d'Islington Gardens.
Madame Bobby est absente.
Il a ouvert un tiroir du petit secrétaire, épave du mobilier paternel, et en a tiré un cahier relié de cuir, fermé par une serrure d'acier.
Ceci est le journal de sa vie, tenu au courant depuis son enfance-sept ans-sans que jamais, selon le principe du poète, aucun jour se soit passé qu'il n'y ait inscrit au moins une ligne. Nulla dies sine linea.
M. Bobby est mélancolique, mais ses lèvres serrées et son menton dur témoignent d'une volonté que rien ne fait fléchir.
Il a posé le carnet sur la tablette, a fait jouer le ressort. Il feuillette, remonte en arrière et enfin relit.
-Moi, citoyen anglais, né dans la ville de Londres, cockney pur sang, ayant entendu les cloches de Bow-Church mêler leur son grave à mes premiers vagissements...[1] j'ai été expulsé de France et je n'ai pu résister. Me pardonnent mes a?eux d'Azincourt!
?Mais la Providence, à laquelle nul ne résiste, avait décidé que son fidèle serviteur n'aurait point, par cet affront, épuisé la coupe d'amertume.
?Dès le lendemain de mon retour en mes pénates, une convocation, dont la sécheresse ne me promettait rien de bon, m'appelait à Scotland Yard où je fus re?u par M. Sewingthrow, mon chef direct.
?Encouragé par la fermeté de Suzan-c'est-à-dire de Madame Bobby-je me présentai, en homme s?r de la bonté de sa cause.
?Mais que valent les mérites affirmés d'un homme, en face de la calomnie, et de ce que j'oserais appeler l'inintelligence.
?Il me fut reproché de m'être mêlé, dans un pays ami, de détails qui ne me regardaient pas, d'avoir attiré sur moi et sur l'Angleterre, l'attention malveillante des foules, et-considération qui me fut plus pénible que toute autre-d'avoir rendu la police britannique ridicule et suspecte d'incohérence.
?En vain je m'expliquai. J'exposai les principes qui avaient été mes guides-l'amour de la vérité, le désir d'être utile-en vain je rappelai les enseignements moraux et religieux que je m'étais efforcé de mettre en pratique.
?Evidemment j'étais condamné d'avance. Aucun de mes arguments ne produisit l'effet sur lequel j'étais en droit de compter; et, finalement, je fus informé que j'étais suspendu de mes fonctions jusqu'à nouvel ordre.
?Il ne me restait qu'à m'incliner, ce qui fut fait.
?En quelques paroles dont j'eus lieu d'être satisfait, et qui ne furent pas sans éloquence, je protestai respectueusement contra la mesure qui me frappait.
?-Monsieur Sewingthrow, dis-je en manière de conclusion, le sang des martyrs, tombant sur la terre, a fait lever une moisson de vérité: sans que, dans mon humilité, il me convienne de me comparer à ces saints précurseurs, permettez-moi d'affirmer que l'erreur dont je suis la triste victime aura peut-être un contre-coup regrettable sur la moralité publique.
?Mon chef, déconcerté, s'en tira par une phrase que je catalogue dans la série des outrages immérités.
?-Vous êtes un imbécile, me dit-il. Tenez-vous tranquille, et attendez les événements.
?Et je suis rentré chez moi, heureux de déverser dans le sein de ma compagne, l'amertume dont mon c?ur était gonflé.
?-Monsieur Bobby, me dit cette femme remarquable, l'affront dont vous êtes l'objet, retombe sur moi. J'attendrai que vous nous réhabilitiez tous les deux.
?Ces paroles me dictaient mon devoir. Il me fallait désormais consacrer ma vie à la recherche de cette vérité, à savoir que Coxward, assassiné à Paris, le 2 avril, se trouvait cependant à Londres quelques heures auparavant.
?Car ici, je dois faire un aveu. J'avais pris connaissance du journal où sa présence dans la nuit du 1er au 2 avril était relatée, et j'ai trop le respect de la presse de mon pays pour avoir mis un seul instant en doute cette affirmation, qui, émanée du journalisme fran?ais, m'e?t paru plus que suspecte.
?Et je ne fus pas surpris lorsque, dès le lendemain, ayant repris pour mon compte l'enquête naguère menée par mes critiques, j'acquis la certitude que les témoins consultés avaient dit la vérité. Ils avaient assisté au match de boxe dans lequel Coxward s'était disqualifié.
?C'était sous un uppercut au menton qu'il avait chancelé, essayant d'abord un clinch, mais définitivement abattu par un left qui l'avait jeté à terre. On imputait à la lacheté sa promptitude à proclamer sa défaite. Mais, tous détails recueillis, il m'apparut que Coxward avait un plan spécial, qui était de ménager ses forces pour réaliser le méfait qu'il méditait, c'est-à-dire le vol dont, un instant après, il allait se rendre coupable.
?Mes précisions se sont établies de la fa?on la plus nette.
?Il était une heure moins cinq minutes lorsque Coxward-très vivant et parfaitement alerte-avait sauté par la fenêtre, au rez-de-chaussée du Shadows-Bar, et s'était enfui, poursuivi par la meute furieuse de ses adversaires.
?Que Coxward f?t un voleur, la chose n'était pas pour m'émouvoir, son caractère étant établi de longue date. Rien dans cette aventure n'était contraire à la vraisemblance. Ces témoins n'avaient pu se tromper sur son identité, car il leur était connu depuis longtemps, comme à moi-même, qui, plusieurs fois, avais fait peser sur lui la main de justice.
?Or, depuis le moment où Coxward, harcelé, avait disparu à quelque distance de Highbury Crescent, avait-il reparu? Non. Nul n'avait entendu parler de lui. Les nombreuses tavernes où il fréquentait d'ordinaire n'avaient pas eu l'honneur de sa visite, et je dois ajouter que, rompant avec toutes mes délicatesses ordinaires, j'en vins à m'abaisser jusqu'à rechercher une certaine Bessie Bell, fille de m?urs blamables, avec laquelle il entretenait d'inqualifiables relations, et que, l'ayant retrouvée, et malgré la répulsion que m'inspirent ces créatures-surtout lorsque je ne suis pas en service commandé-je l'interrogeai et appris d'elle qu'elle n'avait plus re?u sa visite, circonstance dont elle se souciait peu d'ailleurs, ainsi qu'elle me l'affirma cyniquement.
?Donc, le fait était établi. Pour quiconque, il semblait que Coxward avait quitté Londres ou peut-être était mort. J'avais constaté que dans tous les milieux de bas sport, et Dieu sait s'ils sont nombreux, il était resté invisible. L'hypothèse de la mort subite était la plus plausible, bien entendu pour tout autre que pour moi. Mais j'agis comme si elle avait été possible. Un mort laisse des traces, on l'enterre, on le jette à l'eau ou on le br?le, comme chez les Hindous.
?Pas le moindre vestige de son cadavre.
?Donc, et je tiens à établir le fait à l'appui de ma propre conviction, Coxward était vivant, parce que rien n'établit le contraire et que je l'ai vu, à la Morgue de Paris.
?D'où cette question:
?Qu'a fait Coxward depuis le moment où on l'a perdu de vue à Londres, aux abords de Highbury Crescent, jusqu'à l'heure où on l'a trouvé-lui et non pas un autre-accroché à la grille de l'Obélisque?
?Cherchez et vous trouverez, a dit le Seigneur.
?Je chercherai.?
Le carnet de M. Bobby relatait soigneusement les péripéties de l'enquête minutieuse à laquelle il s'était livré, partant de ce point que, d'après des informations soigneusement recueillies, Coxward, au moment du match et de la scène du vol, était prodigieusement ivre et par conséquent n'était pas susceptible de fournir une très longue traite.
Il avait donc méthodiquement étudié, une à une, toutes les rues, ruelles, lanes qui environnent Highbury Crescent, s'introduisant même chez les particuliers sous des prétextes plus ou moins spécieux, essuyant philosophiquement des rebuffades, mais impassible et inébranlable.
Le cercle de ses recherches se resserrant toujours, il en était arrivé à remarquer, dans Corsica-street, voie encore nouvelle, tracée en plein champ et où les constructions sont des plus rares, une maison singulière, un pavillon dont les fenêtres et les volets étaient toujours hermétiquement clos.
Un mur assez élevé entourait la propriété qui, au premier coup d'?il, semblait inhabitée.
Naturellement, M. Bobby n'avait pas manqué de chercher à s'introduire dans cette maison, assez mystérieuse en somme, et dont la physionomie était faite pour piquer la curiosité.
Lisons, par-dessus son épaule, les indications de son carnet.
?Tout autre que moi se lasserait devant la difficulté de la tache que je me suis fixée. Nulle trace de Coxward. Je suis certain-je dis certain-qu'il n'a pénétré dans aucune des maisons aux environs de Highbury Crescent-je les ai visitées toutes, moins une.
?Bien entendu, je me suis présenté à la porte de cette dernière et, marteau ou sonnette, j'ai employé tous les moyens en usage pour obtenir mon introduction. Peine perdue. Mes appels sont restés inentendus ou très probablement les habitants, ou du moins l'habitant, de cette demeure se refuse par principe à accueillir tout visiteur.
?J'ai pris des renseignements aux alentours, mais là encore, ma curiosité est restée insatisfaite, ou du moins ce que j'ai pu apprendre n'a fait que la surexciter.
?Cette maison appartient à un certain sir Athel Random, descendant, para?t-il, d'une des plus vieilles familles londoniennes. Ce personnage a acquis la propriété dont il s'agit à un prix assez élevé, immédiatement soldé comme on dit, cash on counter.
?Il s'occupe de recherches chimiques, aussi de mécanique. Du moins on le suppose, d'après les indications que portaient d'énormes caisses amenées par des camionneurs, lors de son emménagement. Il vit seul, sans domestiques, et, chose inou?e, jamais fournisseur n'a été vu lui apportant des provisions de bouche.
?Il sort très rarement, dans une automobile de forme assez bizarre, de si petites dimensions qu'on ne peut comprendre en quelle partie peut bien être logé le moteur. Ce véhicule roule avec une rapidité exceptionnelle. Mais, à ce sujet, je n'ai pu recueillir que peu de détails.
?Un bruit a couru que, naguère, il habitait Kilburn, près de Brondesbury station. Une nuit, la maison aurait sauté, et Sir Athel aurait d? payer une indemnité considérable tant au propriétaire qu'aux voisins. J'ai vérifié le fait qui est exact.
?Un fou, disent les uns; un magicien, disent les autres.
?Pendant les premiers temps de son séjour à Highbury, on le taxait de complicité avec les anarchistes, propagandistes par le fait.
?On parle aussi-mais d'une fa?on encore plus vague-d'un projet de mariage entre sir Athel Random et Mary Redmore, fille d'un riche propriétaire des environs. Mais, subitement, les pourparlers auraient été rompus, on ne sait pour quelle cause. Ceci ne s'appuie que sur des racontars de domestiques, sur ces papotages sans consistance que les Fran?ais appellent des potins.
?Il semble qu'il n'existe, qu'il ne puisse exister aucune relation entre l'existence de ce mystérieux personnage et la disparition de Coxward. Pourtant il ne faut rien négliger....
?Dix jours plus tard. Peut-être une lueur dans la nuit. Devant les difficultés que je rencontrais à m'introduire chez sir Random, j'ai tourné mes batteries d'un autre c?té... il ne m'a pas été très difficile de découvrir le manor de Jedediah Redmore, qui possède une grande fortune et s'est érigé un véritable chateau, auprès de Newington Park.
?Les millions qu'il possède auraient été acquis dans le commerce des produits chimiques. La maison Redmore-Blackwith successeurs-est encore une des plus considérables de la Cité.
?Il est veuf et a une fille, Mary, à laquelle il porte une affection passionnée. Les renseignements pris dans son entourage ont confirmé les informations vagues que j'avais recueillies. En effet, Sir Athel, qui avait fait la connaissance de M. Redmore comme acheteur de produits chimiques, était devenu le familier de la maison et peu à peu une sympathie du meilleur aloi s'était établie entre lui et la jeune fille. Les qualités de naissance, d'éducation, de fortune étant des plus satisfaisantes, M. Redmore n'avait élevé aucune objection contre le choix de sa fille et le mariage avait été fixé à l'été prochain, vers juin ou juillet.
?Subitement et sans qu'on p?t même supposer les motifs de ce revirement, tout avait été rompu. Je suis parvenu à savoir seulement qu'un matin sir Athel était accouru chez M. Redmore, pale, défait, ayant l'allure d'un fou, qu'il avait été introduit auprès de miss Mary, qu'un entretien assez long avait eu lieu, troublé par les éclats d'une voix désespérée qui était celle de sir Athel et qu'enfin il était reparti, le visage couvert de larmes, les traits convulsés et que depuis lors il n'avait pas reparu au chateau.
?Miss Mary, malgré la retenue imposée aux jeunes filles, n'avait pu dissimuler le profond chagrin qui s'était emparé d'elle et, depuis lors, elle portait des habits de deuil....
?Certes, moi, Bobby, à qui le sentimentalisme est parfaitement étranger et préoccupé de soucis autrement importants que d'une aventure amoureuse, je n'aurais peut-être prêté à ces faits qu'une attention très superficielle, si un détail ne m'avait frappé.
?Du wattman de M. Redmore, avec lequel j'ai eu une longue causerie au cabaret du King's Arms-dont le whisky est à recommander-j'ai appris....
?Que la visite de rupture, faite par Sir Athel, datait DU 2 AVRIL DERNIER, A 9 HEURES DU MATIN....
?Et pourquoi ne serait-ce pas une lueur dans la nuit??
* * *