Un matin du plus froid hiver dont se souviennent les habitants de Nankin, une bande de jeunes gens descendaient de la ville noble vers le faubourg de Tsié-Tan, avec un grand bruit de voix et d'éclats de rire. Il faisait à peine jour, aucune boutique ne s'ouvrait encore; les rues étaient désertes, et un tel froid retenait au lit les dormeurs que, pour être levé à une pareille heure, il fallait ne pas s'être couché.
C'était le cas de ces jeunes hommes, qui faisaient claquer leurs semelles sur les dalles des rues et conversaient bruyamment sans respect pour le sommeil d'autrui; ils venaient de boire et de se divertir toute la nuit, à l'occasion du mariage d'un de leurs amis. échauffés par le vin de riz, ils ne sentaient pas le froid, contre lequel les protégeaient d'ailleurs les plus belles et les plus chaudes fourrures. Les uns avaient leur manteau de soie doublé de renard noir, d'astrakan blanc, de rat de Chine; les autres, de peau de lynx, de cerf ou de pélican: un seul portait, comme s'il e?t été prince, du dragon de mer, cette merveilleuse fourrure qui n'a pas sa pareille. Tous avaient des bottes de satin noir fourrées et des capuchons de velours, plus ou moins brodés, par-dessus leur calotte.
Ces jeunes gens étaient arrivés au faubourg Tsié-Tan, tout en continuant à rire et à causer.
-Chut! mes amis, nous approchons, dit, un doigt sur ses lèvres, celui qui marchait en avant.
Ce jeune homme était le moins somptueusement vêtu de la joyeuse bande, mais c'était le plus charmant de visage et de tournure.
-Bambou-Noir, a raison, dit un autre; adoptons l'allure silencieuse des poissons qui glissent dans le fleuve blanc.
Tous se turent et se mirent à marcher, avec des précautions exagérées, le long de la muraille.
-Voici la maison de Rouille-des-Bois, reprit Bambou-Noir, cent pas plus loin.
Bambou-Noir appela d'un geste un domestique qui suivait à quelque distance les jeunes seigneurs. Le domestique s'avan?a; il portait un rouleau de papier de diverses couleurs et un pot a colle.
On déroula les papiers, et, avec des rires étouffés, les jeunes fous s'approchèrent de la maison désignée par Bambou-Noir.
Elle était d'assez belle apparence, mais délabrée et mal entretenue. L'émail vert de la petite toiture, retroussée aux angles, qui formait auvent au-dessus de la porte, était écaillé et manquait par places, les murs se fendillaient, et l'on ne distinguait plus de quelle couleur ils avaient été peints, sous les mille éclaboussures qui la couvraient. La rouille dévorait la tortue de fer qui servait de marteau; on voyait enfin que le propriétaire refusait à sa demeure les réparations qu'elle réclamait impérieusement.
Une affiche, d'un beau rouge pourpre éclatant, apparut bient?t sur le ton sale de la porte. De gros caractères, élégamment tracés, s'alignaient en colonnes.
?Chaque être, chaque chose, disaient-ils, porte le nom qui lui convient; jamais on n'a vu une souris se faire appeler cheval, ni un monceau de fumier prendre le nom d'une fleur parfumée. Alors, pourquoi Rouille-des-Bois, le vénérable propriétaire de cette maison, n'est-il pas nommé: l'Avare, le Ladre, l'Esclave-de-Ses-Sacs, ou de quelque autre titre analogue??
Une affiche bleue s'était étendue au-dessous de l'affiche rouge.
?écoutez une jolie histoire, disait celle-ci. Un vénérable avare du faubourg de Tsié-Tan fut prié à d?ner par un seigneur de la haute ville: l'avare accepta l'invitation, et, le jour venu, mangea avec grand appétit et but au point qu'il fallut le rapporter chez lui. Les convives qui assistaient au d?ner se hatèrent, l'un après l'autre, de rendre au noble seigneur sa politesse; chaque fois l'avare fut invité, et il d?na successivement chez tous les convives du noble seigneur. Depuis lors, bien des lunes se sont écoulées, et, chaque matin, le noble seigneur interroge ses domestiques:
?-N'est-il pas venu une invitation de la part du vénérable avare?
?-Non, ma?tre.
?Et le seigneur fronce le sourcil. Quelquefois il fait battre ses domestiques, mais ceux-ci jurent, sur les manes de leurs ancêtres, qu'ils n'ont point égaré l'invitation, car elle n'est jamais venue. A-t-on jamais entendu parler, dans l'Empire du Milieu, d'un pareil oubli des convenances??
Le jeune homme dont les épaules étaient élargies par la douce épaisseur de la peau du dragon de mer, s'appuyait sur Bambou-Noir, et relisait la seconde affiche.
-Ami! ami! dit-il à demi-voix, faut-il que nous t'aimions pour nous exposer ainsi à nous voir forcés de go?ter à la cuisine de ton oncle vénérable!
-Certes, dit Bambou-Noir, l'ordinaire des mendiants et des vagabonds, qui sortent le matin de la maison des Plumes-de-Poules[1] est préférable à celui où l'avarice a réduit ce malheureux homme; le fricot que se préparent les prisonniers, de leur main un instant désencha?née, vaut mieux encore que celui fricassé par le pauvre Cerf-Volant, son domestique, qui a bien de la vertu de ne pas dévorer, avant de la servir, la maigre pitance, dont il n'a que les restes.
-A?e! a?e! Tu nous épouvantes, dit l'un des jeunes gens, mais nous serons courageux. Que ne ferait-on pas pour obliger un ami?
-Je ne veux pas votre mort, dit Bambou-Noir, en riant; n'allez pas oublier de d?ner copieusement avant de vous rendre à l'invitation de cet avare.
-Bon! bon! Nous d?nerons d'avance, dirent les jeunes seigneurs, en étouffant leurs rires.
-éloignons-nous, dit l'un deux; voici que l'on commence à ouvrir les boutiques et le soleil fait étinceler le givre au bord des toits.
Bambou-Noir poussa un soupir et leva les yeux vers les treillis d'une fenêtre.
-Tu vas réveiller Perle-Fine, avec tes soupirs, dit le jeune homme aux belles fourrures.
-Ah! si je pouvais voir seulement le bout de son ongle, ou l'ombre de sa petite main, sur le papier de la fenêtre.
-Allons, patience! Si notre complot réussit, Perle-Fine sera bient?t ta femme.
Tous les jeunes gens s'éloignèrent et, avant de dispara?tre à l'angle d'une rue, ils jetèrent un dernier coup d'?il à la maison de Rouille-des-Bois.
Quelques passants s'étaient arrêtés devant les affiches et les lisaient, en se tenant les c?tes de rire. L'un deux souleva le marteau de la porte et le laissa retomber bruyamment, puis tous s'enfuirent, dans toutes les directions.
[1] C'est une sorte d'asile public où dorment les mendiants et les vagabonds. Il se compose d'une seule pièce dont le sol dispara?t sous un amas de plumes de poules.
* * *
Une vieille tête pointue et maigre, qui semblait taillée dans un ivoire centenaire, se glissa par l'entrebaillement d'une fenêtre et regarda en dehors. Au même moment un serviteur ouvrit la porte et promena ses regards surpris sur la solitude de la rue.
Ce serviteur était un jeune gar?on, mince comme une tige de bambou, long, effaré, silencieux. Dès la première lune d'hiver, gelé jusque dans la moelle de ses os, il tremblait toujours comme un chien mouillé, mais ne s'imaginait même pas qu'on p?t songer à se chauffer. Rouille-des-Bois l'avait élevé. A l'appel de son ma?tre il se précipitait désespérément, les bras étendus, comme si un malheur était arrivé, et recevait l'ordre sans rien dire. Il remuait seulement ses grands yeux épouvantés et reparlait subitement avec le même geste de désespoir. Pour lui, la vie était quelque chose d'incompréhensible et de terrible.
A la vue de ces affiches bariolant la porte, il sortit de son mutisme: les bras au ciel, il poussa une longue exclamation.
-Qu'est-ce donc, Cerf-Volant? dit le vieillard qui regardait d'en haut.
-Venez, s'écria Cerf-Volant, qui ne savait plus par quel geste exprimer son effroi.
Rouille-des-Bois retira sa tête, ferma la fenêtre et descendit. On entendait des grincements de clefs et de verrous tirés.
-Quoi donc? quoi donc? dit l'avare en apparaissant dans le cadre de la porte. Nous a-t-on volé la tortue de fer, ou quelque autre ornement extérieur?
Cerf-Volant attira son ma?tre dehors et referma à demi la porte, pour bien la mettre en lumière; puis il appuya ses mains sur ses tempes, comme s'il e?t voulu empêcher sa tête d'éclater en face d'un pareil malheur.
-Oh! oh! s'exclama l'avare, prend-on ma maison pour le pilier public, ou bien, quelque poète sans renommée a-t-il choisi ma porte pour éditeur? En ce cas, il me payera une redevance.
Et Rouille-des-Bois, tirant de la manche de sa houppelande, en peau de mouton, rapée jusqu'au cuir, une énorme paire de lunettes, se la campa sur le nez.
A mesure que le sens des caractères arrivait à son esprit, le visage de l'avare s'allongeait démesurément, comme s'il e?t été reflété par une de ces boules en cuivre poli qui ornent les balustrades.
-Hein! on m'insulte, murmura-t-il; on me couvre de honte, on me déshonore, moi, un homme vénérable, qui ai passé soixante ans et qui mérite le respect! Avare! ladre! et cela parce que je suis pauvre et économe!
Les passants, de plus en plus nombreux, s'arrêtaient curieux.
Rouille-des-Bois arracha les affiches et fut sur le point de les jeter dans le ruisseau; mais il se ravisa en songeant que l'on pourrait en faire du feu. Il rentra chez lui en fermant la porte avec colère.
-Que se passe-t-il donc, mon oncle? Pourquoi sembles-tu irrité? dit une jeune fille toute pale de froid, qui entra d'un autre c?té dans le salon d'honneur, au moment où Rouille-des-Bois y pénétrait.
-Faites donc le bien, s'écria le vieillard, très animé, recueillez des orphelins, comme j'ai recueilli Perle-Fine, soyez poli avec tout le monde, charitable comme Miaou-Chen[2],-n'ai-je pas, l'an dernier, distribué un bol de riz entre toute une armée de mendiants?-pour être traité comme l'on me traite, pour recevoir cette récompense!
Et il jeta au milieu du salon les deux affiches dont il avait fait une boule.
Perle-Fine les ramassa et les déplia. Tandis qu'elle les lisait, en tachant de reconstruire le sens à travers les déchirures, Cerf-Volant jeta quelques charbons ardents dans un grand réchaud de cuivre, à moitié empli de cendres. Mais ce maigre feu, par un froid pareil, était une amère ironie; il semblait geler lui-même dans celte grande pièce glaciale, que cinquante réchauds eussent à peine chauffée.
Cette salle avait été décorée, jadis, par les parents de Rouille-des-Bois, et gardait encore un air d'élégance. Une frise de bois rouge, toute découpée, courait autour des murs, près du plafond, où des poutrelles, autrefois peintes et dorées, s'entrecroisaient. La tenture était une vieille étoffe toute déteinte, mais on apercevait encore des traces de broderies. Seuls les meubles en bois de fer sculptés s'étaient embellis en vieillissant, mais quelques-uns boitaient. Dans un enfoncement, élevé d'une marche, apparaissait le banc d'honneur, sur lequel on fait asseoir les visiteurs; il était recouvert d'un petit matelas, plat comme une galette, que cachait une natte en fibre de bambou, toute effiloquée. C'était dans ce coin, un peu abrité des vents coulis, que Perle-Fine se tenait le plus souvent; elle transportait là le réchaud et déployait devant l'ouverture de l'enfoncement un vieux paravent dont la laque s'écaillait. Des poutrelles du plafond pendaient ?à et là quelques grosses lanternes poussiéreuses.
-Eh bien! mon oncle, dit Perle-Fine, en levant vers Rouille-des-Bois ses grands yeux obliques, frangés de cils superbes, il est bien facile de faire cesser cet affreux scandale; il faut rendre à vos amis la politesse qu'ils vous ont faite.
-C'est cela que tu as trouvé? dit le vieillard, en haussant les épaules.
-Songez à votre dignité. Oseriez-vous para?tre dans la rue, avec la crainte d'être insulté par les passants?
-Puisque j'ai arraché les affiches, on ne les lira pas.
-Peut-être les a-t-on lues déjà, dit la jeune fille.
Rouille-des-Bois baissa la tête un instant, mais il n'était pas encore bien convaincu.
-Cerf-Volant! s'écria-t-il, va donc r?der sur le marché, et tache de savoir si l'on est au courant de mon malheur.
Cerf-Volant leva les bras au ciel et s'enfuit. L'avare se mit à marcher à grands pas par la chambre autant pour se réchauffer que pour calmer son agitation. Mais le jeune serviteur ne demeura pas longtemps absent; il rentra précipitamment, tout effaré, les vêtements souillés de neige à demi fondue.
-Savoir, dit-il, Méchants!... Battu!...
Le pauvre gar?on, lui, était avare de paroles; il ne pronon?ait jamais qu'un mot à la fois.
-Comment! on t'a battu, mon pauvre Cerf-Volant? dit Perle-Fine.
Cerf-Volant fit signe que oui et montra les projectiles de neige qui s'étaient écrasés sur lui.
-Il faut se soumettre, dit Rouille-des-Bois, en soupirant; ils seraient capables de me traiter de même. Tous ces gens-là veulent ma ruine et ma mort.
-Voyons, mon oncle, vous ne mourrez pas pour avoir donné un d?ner, une fois dans votre vie.
-Ah! toi, si on t'écoutait, s'écria l'avare, nous serions bient?t réduits à la mendicité. On dirait vraiment que tu me crois riche.
La jeune fille eut un sourire, mais, sans répondre, elle alla prendre du papier rouge dans un tiroir.
-Allons, faites vos invitations, dit-elle.
-Voilà bien longtemps que je n'ai tenu un pinceau, dit Rouille-des-Bois, la main me tremble, écris toi-même.
Perle-Fine s'assit et saisit le pinceau entre ses petits doigts aux ongles longs.
L'opération fut laborieuse: à mesure que Cerf-Volant délayait le baton d'encre, l'encre gelait. La jeune fille disait tout haut les noms qu'elle tra?ait sur le papier rouge. Chaque nom arrachait un soupir à Rouille-des-Bois.
-Celui-là, c'est un avale-tout, disait-il, il mange jusqu'à ce qu'il étouffe; cet autre est altéré comme le sable des steppes de Tartarie; quant à celui-ci, il jette à poignées les liangs d'or comme si c'étaient des cailloux: le jour où j'ai d?né chez lui, on n'a pas servi moins de quatre-vingt-douze plats; te souviens-tu, Cerf-Volant?
-Oui!... fit Cerf-Volant, les yeux au ciel.
Il avait partagé avec les autres serviteurs les reliefs du festin, et s'était donné ce jour-là une délicieuse indigestion, la seule qu'il e?t eue de sa vie.
-N'oublions pas d'inviter le seigneur Bambou-Noir, dit la jeune fille. Il a la langue bien pendue, et, tandis qu'il parle, on oublie de manger.
Cette raison sembla décider Rouille-des-Bois, qui avait fait d'abord un geste de dénégation.
-A-Mi-To-Fo! s'écria-t-il, lorsque les invitations furent prêtes, que voilà une belle aventure! N'était-ce pas assez d'avoir à nous nourrir nous-mêmes? Faut-il donc encore donner la becquée à ces jeunes fous qui, non contents de leur faim de lion, prennent des drogues pour s'aiguiser l'appétit?
Cerf-Volant, tout frissonnant de froid, prit les papiers rouges, soigneusement plies, et s'en alla pour les porter à leur adresse.
[2] La déesse de la Compassion.
* * *
Dans ce temps, Nankin était encore la capitale de la Chine, la dynastie des Mings florissait. C'était pendant le règne de l'empereur Hoa?-Tsong.
La ville, qui avait sept lieues de tour, était enfermée dans de formidables remparts, si larges qu'il faisait toujours nuit noire sous les triples portes vo?tées, qui les per?aient de loin en loin. Ces portes étaient surmontées de chateaux-forts et de hautes tours dont les toitures aux bords relevés disparaissaient sous le frissonnement multicolore de banderolles et de drapeaux.
Sur les murailles veillaient des sentinelles; près des portes, des soldats fièrement campés, appuyés sur leurs lances, questionnaient les arrivants.
L'enceinte de la ville contenait des montagnes, des lacs, des rivières; les rues, larges et droites, bordées de palais superbes, étaient traversées de portes triomphales aux toits sculptés et retroussés. Au loin, on apercevait la haute tour de Li-cou-li, la merveille des merveilles. Cette tour, construite il y a deux mille sept cents ans par les ordres du roi A-You, n'avait d'abord que trois étages: douze cents ans après sa fondation, l'empereur Kien-Ouan la répara et fit sceller dans les murs les reliques de Fo. Les Mongols la br?lèrent mille ans après, mais Yong-Lo la rebatit, la dédia à l'impératrice-mère et l'appela la tour de la Reconnaissance: Li-cou-li. Elle s'élevait très haut, ayant neuf galeries superposées; ses murs, revêtus de porcelaine jaune, rouge et blanche, brillaient comme les ailes d'un faisan; les neuf toits, pavés de tuiles vertes, ressemblaient à des émeraudes, et le vent faisait une charmante musique en agitant les mille clochettes suspendues à chaque étage; sur les terrasses s'élevaient les grandes statues des dieux et des génies, et au sommet de la tour une sphère d'or scintillait comme un soleil.
Des jardins ombreux environnaient, à cette époque, la tour de Li-cou-li, cachant de paisibles habitations aux toits très larges, construites en bois de cèdre. Des palissades de bambou, percées de portes treillagées ne fermant qu'au loquet, entouraient ces frais jardins; près de chaque porte étaient assis, sur un pilier de pierre, deux chiens chimériques ou deux dragons de bronze ou de bois vermoulu.
Un soir de la quatrième année de l'empereur Hoa?-Tsong, un peu avant le coucher du soleil, un jeune homme souleva le loquet d'une porte et sortit de l'un de ces jardins. Il vit la place déserte et marcha rapidement, suivant de près la palissade, sans prendre garde aux branches pendantes qui lui fr?laient le visage.
Ce jeune homme était de haute taille, bien fait de corps, beau de visage; ses yeux noirs, très longs, relevés vers les tempes, étaient pleins de fierté; ses sourcils étaient fins et unis comme du velours; sa bouche ressemblait à une fleur. Il était vêtu d'une robe de satin noir ramagée de fils d'or et serrée à la taille par une ceinture de soie bleue; sa calotte aussi était bleue.
Il atteignit un autre enclos et s'arrêta.
On n'entendait aucun bruit, si ce n'est celui des oiseaux se chamaillant dans les arbres. Le couchant empourprait déjà le ciel. Le fa?te de la tour Li-cou-li resplendissait.
Le jeune homme essaya de voir dans le jardin à travers les branches; mais les feuillages formant un rideau épais, il ne vit rien. Alors il frappa ses mains l'une contre l'autre, faiblement d'abord, puis plus fort.
A ce signal, le taillis frissonna, et une jeune fille se montra, ne laissant voir que sa jolie tête, qui faisait une trouée dans le feuillage.
-C'est toi, Li-Tso-Pé? dit-elle avec un sourire affectueux.
-Lon-Foo, dit Li-Tso-Pé rapidement, va près du tombeau de tes ancêtres, je t'y rejoindrai; prends par la rue des Lions-de-Fer; je prendrai un autre chemin.
-J'y cours! dit Lon-Foo effrayée par l'air de tristesse empreint sur le visage de Li-Tso-Pé.
Le jeune homme s'éloigna d'un pas rapide et gagna le cimetière. Il y arriva bien avant la jeune fille et s'assit sur une tombe, au pied d'un cavalier de pierre.
De toutes parts, sur les tombes, on voyait des cavaliers semblables à celui auprès duquel Li-Tso-Pé s'était arrêté. Les quatre pieds des chevaux étaient fixés en terre et disparaissaient à demi sous les hautes herbes. Les guerriers étaient représentés en habits de combat, brandissant leurs lances. On voyait aussi de grandes avenues bordées de dromadaires, d'éléphants ou de lions de pierre se faisant vis-à-vis. Toutes ces statues se détachaient en noir sur le ciel rose et bleu pale, et de grandes ombres obliques s'étendaient sur le sol.
Bient?t une forme svelte et gracieuse se glissa à travers la forêt formée par les jambes, massives ou grêles, des animaux de pierre; elle atteignit la tombe près de laquelle s'était assis Li-Tso-Pé et s'assit à c?té de lui.
-Me voici, dit-elle; l'angoisse serre mon c?ur, car j'ai vu que ton visage est triste.
-écoute, Lon-Foo, dit-il, mon beau-père veut me marier avec la fille d'un grand magistrat.
-Est-ce possible? s'écria Lon-Foo, ignore-t-il donc que ton père et le mien ont décidé que nous nous marierions ensemble? Ta mère a-t-elle oublié son premier époux au point de ne plus se souvenir de cette solennelle promesse?
-Depuis qu'elle s'est remariée, ma mère est soumise à son nouveau ma?tre; elle a essayé cependant de plaider notre cause, mais mon beau-père ne veut rien entendre.
-Peut-il nous contraindre à commettre un crime contre la piété filiale? Plut?t que de désobéir à mon père mort, je me tuerais à l'instant sur sa tombe.
-Certes, mieux vaut mourir que de manquer à ses devoirs; mais rien n'est encore désespéré. écoute, j'ai con?u un projet: je vais m'enfuir ce soir même de ce pays; je resterai éloigné, sans donner de mes nouvelles, jusqu'au jour où celle qu'on me destine sera à un autre époux.
Lon-Foo ne répondit rien, mais se mit à pleurer.
-Hélas! dit Li-Tso-Pé, cette séparation est un malheur, mais elle nous sauve d'un malheur plus grand. Il faut tacher de raffermir notre c?ur.... Je vais donc te quitter, Lon-Foo.
-J'avais l'habitude de te voir. Comment pourrai-je supporter ton absence?
-Aimes-tu mieux que je sois l'époux d'une autre femme, Lon-Foo?
-Qui sait si celui qui part reviendra jamais? dit Lon-Foo en sanglotant; qui sait si lorsqu'il reviendra celle qui reste sera là encore?
-Que veux-tu que je fasse? dit Li-Tso-Pé, gagné par les larmes; parle. Je resterai si lu l'ordonnes.
-Non, non, pars, dit Lon-Foo. Va, je serai forte, et quoi qu'il arrive, je te le jure sur les manes de mon père ici couché, rien ne pourra me faire changer.
-Au revoir donc, dit Li-Tso-Pé; le jour va dispara?tre, il faut rentrer. Les deux amis se serrèrent la main et se séparèrent tristement.
Lorsque la jeune fille repassa à travers le cimetière, un homme qui priait sur un tombeau magnifique la vit et sembla s'intéresser à elle. Il remarqua ses larmes et crut qu'elle pleurait un parent mort depuis peu. Arrivé hors du cimetière, cet homme fit signe de s'éloigner à une escorte qui l'attendait. Il n'avait pas perdu de vue la jeune fille qui, absorbée dans sa douleur, ne regardait rien. Il la suivit, et lorsqu'elle fut rentrée chez elle, l'homme écrivit sur ses tablettes: Place de la tour de Li-cou-li, la maison des dragons bleus.
* * *