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Le juif errant - Tome I

Le juif errant - Tome I

Author: : Eugene Sue
Genre: Literature
Le juif errant - Tome I by Eugene Sue

Chapter 1 Morok.

Le mois d'octobre 1831 touche à sa fin.

Quoiqu'il soit encore jour, une lampe de cuivre à quatre becs éclaire les murailles lézardées d'un vaste grenier dont l'unique fenêtre est fermée à la lumière; une échelle, dont les montants dépassent la baie d'une trappe ouverte, sert d'escalier. ?à et là, jetés sans ordre sur le plancher, sont des cha?nes de fer, des carcans à pointes aigu?s, des cave?ons à dents de scie, des muselières hérissées de clous, de longues tiges d'acier emmanchées de poignées de bois. Dans un coin est posé un petit réchaud portatif, semblable à ceux dont se servent les plombiers pour mettre l'étain en fusion; le charbon y est empilé sur des copeaux secs; une étincelle suffit pour allumer en une seconde cet ardent brasier. Non loin de ce fouillis d'instruments sinistres, qui ressemblent à l'attirail d'un bourreau, sont quelques armes appartenant à un age reculé. Une cotte de mailles, aux anneaux à la fois si flexibles, si fins, si serrés, qu'elle ressemble à un souple tissu d'acier, est étendue sur un coffre, à c?té de jambards et de brassards de fer, en bon état, garnis de leurs courroies; une masse d'armes, deux longues piques triangulaires à hampes de frêne, à la fois solides et légères, sur lesquelles on remarque de récentes taches de sang, complètent cette panoplie, un peu rajeunie par deux carabines tyroliennes armées et amorcées.

à cet arsenal d'armes meurtrières, d'instruments barbares, se trouve étrangement mêlée une collection d'objets très différents: ce sont de petites caisses vitrées, renfermant des rosaires, des chapelets, des médailles, des _agnus Dei, _des bénitiers, des images de saints encadrées; enfin bon nombre de ces livrets imprimés à Fribourg sur gros papier bleuatre, livrets où l'on raconte divers miracles modernes, où l'on cite une lettre autographe de Jésus-Christ, adressée à un fidèle; où l'on fait, enfin, pour les années 1831 et 1832, les prédictions les plus effrayantes contre la France impie et révolutionnaire.

Une de ces peintures sur toile dont les bateleurs ornent la devanture de leurs théatres forains est suspendue à l'une des poutres transversales de la toiture, sans doute pour que ce tableau ne se gate pas en restant trop longtemps roulé.

Cette toile porte cette inscription:

LA VéRIDIQUE ET MéMORABLE CONVERSION D'IGNACE MOROK SURNOMMé LE _PROPHèTE, _ARRIVé EN L'ANNéE 1828, à FRIBOURG.

Ce tableau, de proportion plus grande que nature, d'une couleur violente, d'un caractère barbare, est divisé en trois compartiments, qui offrent en action trois phases importantes de la vie de ce converti surnommé le Prophète.

Dans le premier, on voit un homme à longue barbe, d'un blond presque blanc, à figure farouche, et vêtu de peau de renne, comme les sont les sauvages peuplades du nord de la Sibérie; il porte un bonnet de renard noir, terminé par une tête de corbeau; ses traits expriment la terreur; courbé sur son tra?neau qui, attelé de deux grands chiens fauves, glisse sur la neige, il fuit la poursuite d'une bande de renards, de loups, d'ours monstrueux qui, tous, la gueule béante et armée de dents formidables, semblent capables de dévorer cent fois l'homme, les chiens et le tra?neau.

Au-dessous de ce premier tableau on lit:

EN 1810, MOROK EST IDOLTRE; IL FUIT DEVANT LES BêTES FéROCES.

Dans le second compartiment, Morok, candidement revêtu de la robe blanche de catéchumène, est agenouillé, les mains jointes, devant un homme portant une longue robe noire et un rabat blanc; dans un coin du tableau, un grand ange à mine rébarbative tient d'une main une trompette et de l'autre une épée flamboyante; les paroles suivantes lui sortent de la bouche en caractères rouges sur un fond noir:

MOROK, L'IDOLTRE, FUYAIT DEVANT LES BêTES FéROCES; LES BêTES FéROCES FUIRONT DEVANT IGNACE MOROK, CONVERTI ET BAPTISé à FRIBOURG.

En effet, dans le troisième compartiment, le nouveau converti se cambre; fier, superbe, triomphant, sous sa longue robe bleue à plis flottants; la tête altière, le poing gauche sur la hanche, la main droite étendue, il semble terrifier une foule de tigres, d'hyènes, d'ours, de lions, qui, rentrant leurs griffes, cachant leurs dents, rampent à ses pieds, soumis et craintifs.

Au-dessous de ce dernier compartiment, on lit, en forme de conclusion morale:

IGNACE MOROK EST CONVERTI; LES BêTES FéROCES RAMPENT à SES PIEDS.

Non loin de ces tableaux se trouvent plusieurs ballots de petits livres, aussi imprimés à Fribourg, dans lesquels on raconte par quel étonnant miracle l'idolatre Morok, une fois converti, avait tout à coup acquis un pouvoir surnaturel, presque divin, auquel les animaux les plus féroces ne pouvaient échapper, ainsi que le témoignaient chaque jour les exercices auxquels se livrait le dompteur de bêtes, moins pour faire montre de son courage et de son audace, que pour glorifier le Seigneur.

* * * *

à travers la trappe ouverte dans le grenier, s'exhale, comme par bouffées, une odeur sauvage, acre, forte, pénétrante. De temps à autre, on entend quelques ralements sonores et puissants, quelques aspirations profondes, suivies d'un bruit sourd, comme celui de grands corps qui s'étalent et s'allongent pesamment sur un plancher.

Un homme est seul dans ce grenier.

Cet homme est Morok, le dompteur de bêtes féroces, surnommé le Prophète. Il a quarante ans, sa taille est moyenne, ses membres grêles, sa maigreur extrême; une longue pelisse d'un rouge de sang, fourrée de noir, l'enveloppe entièrement; son teint, naturellement blanc, est bronzé par l'existence voyageuse qu'il mène depuis son enfance; ses cheveux, de ce blond jaune et mat particulier à certaines peuplades des contrées polaires, tombent droits et raides sur ses épaules; son nez est mince, tranchant, recourbé; autour de ses pommettes saillantes se dessine une longue barbe, presque blanche à force d'être blonde. Ce qui rend étrange la physionomie de cet homme, ce sont ses paupières très ouvertes et très élevées, qui laissent voir sa prunelle fauve, toujours entourée d'un cercle blanc... Ce regard fixe, extraordinaire, exer?ait une véritable fascination sur les animaux, ce qui d'ailleurs n'empêchait pas le Prophète d'employer aussi, pour les dompter, le terrible arsenal épars autour de lui.

Assis devant une table, il vient d'ouvrir le double fond d'une petite caisse remplie de chapelets et autres bimbeloteries semblables, à l'usage des dévotieux; dans ce double fond, fermé par une serrure à secret, se trouvent plusieurs enveloppes cachetées, ayant seulement pour adresse un numéro combiné avec une lettre de l'alphabet. Le Prophète prend un de ces paquets, le met dans la poche de sa pelisse; puis, fermant le secret du double fond, il replace la caisse sur la tablette.

Cette scène se passe sur les quatre heures de l'après-d?ner, à l'auberge du _Faucon Blanc, _unique h?tellerie du village de Mockern, situé près de Leipzig, en venant du Nord vers la France.

Au bout de quelques moments, un rugissement rauque et souterrain fit trembler le grenier.

- _Judas! _tais-toi! dit le Prophète d'un ton mena?ant, en tournant la tête vers la trappe.

Un autre grondement sourd, mais aussi formidable qu'un tonnerre lointain, se fit alors entendre.

- _Ca?n! _tais-toi! crie Morok en se levant.

Un troisième rugissement d'une férocité inexprimable éclate tout à coup.

- _La Mort! _te tairas-tu! s'écrie le Prophète, et il se précipite vers la trappe, s'adressant à un troisième animal invisible qui porte ce nom lugubre, la Mort.

Malgré l'habituelle autorité de sa voix, malgré les menaces réitérées, le dompteur de bêtes ne peut obtenir le silence: bient?t, au contraire, les aboiements de plusieurs dogues se joignent aux rugissements des bêtes féroces. Morok saisit une pique, s'approche de l'échelle, il va descendre, lorsqu'il voit quelqu'un sortir de la trappe.

Ce nouveau venu a une figure brune et halée; il porte un chapeau gris à forme ronde et à larges bords, une veste courte et un large pantalon de drap vert; ses guêtres de cuir poudreuses annoncent qu'il vient de parcourir une longue route; une gibecière est attachée sur son dos par une courroie.

- Au diable les animaux! s'écria-t-il en mettant le pied sur le

plancher, depuis trois jours on dirait qu'ils m'ont oublié...

Judas a passé sa patte à travers les barreaux de sa cage... et la

Mort a bondi comme une furie... ils ne me reconnaissent donc plus?

Ceci fut dit en allemand. Morok répondit, en s'exprimant dans la même langue, avec un léger accent étranger.

- Bonnes ou mauvaises nouvelles, Karl? demanda-t-il avec inquiétude.

- Bonnes nouvelles.

- Tu les a rencontrés?

- Hier, à deux lieues de Wittemberg...

- Dieu soit loué! s'écria Morok en joignant les mains avec une expression de satisfaction profonde.

- C'est tout simple... de Russie en France, c'est la route obligée; il y avait mille à parier contre un qu'on les rencontrerait entre Wittemberg et Leipzig.

- Et le signalement?

- Très fidèle: les deux jeunes filles sont en deuil; le cheval est blanc; le vieillard a une longue moustache, un bonnet de police bleu, une houppelande grise... et un chien de Sibérie sur les talons.

- Et tu les as quittés?

- à une lieue... Avant une demi-heure ils arriveront ici.

- Et dans cette auberge... puisqu'elle est la seule de ce village, dit Morok d'un air pensif.

- Et que la nuit vient... ajouta Karl.

- As-tu fait causer le vieillard?

- Lui? Vous n'y pensez pas!

- Comment?

- Allez donc vous y frotter.

- Et quelle raison?

- Impossible!

- Impossible! pourquoi?

- Vous allez le savoir... Je les ai d'abord suivis jusqu'à la couchée d'hier, ayant l'air de les rencontrer par hasard; j'ai parlé au grand vieillard, en lui disant ce qu'on se dit entre piétons voyageurs: ?Bonjour et bonne route, camarade!? Pour toute réponse il m'a regardé de travers, et, du bout de son baton, m'a montré l'autre c?té de la route.

- Il est Fran?ais, il ne comprend peut-être pas l'allemand?

- Il le parle au moins aussi bien que vous, puisqu'à la couchée je l'ai entendu demander à l'h?te ce qu'il lui fallait pour lui et pour les jeunes filles.

- Et à la couchée... tu n'as pas essayé encore d'engager la conversation?

- Une seule fois... mais il m'a si brutalement re?u que, pour ne rien compromettre, je n'ai pas recommencé. Aussi, entre nous, je dois vous en prévenir, cet homme a l'air méchant en diable; croyez-moi, malgré sa moustache grise, il para?t encore si vigoureux et si résolu, quoique décharné comme une carcasse, que je ne sais qui, de lui ou de mon camarade le géant Goliath, aurait l'avantage dans une lutte... Je ne sais pas vos projets... mais prenez garde, ma?tre... prenez garde!...

- Ma panthère noire de Java était aussi bien vigoureuse et bien méchante... dit Morok avec un sourire dédaigneux et sinistre.

- La Mort?... Certes, et elle est encore aussi vigoureuse et aussi méchante que jamais... Seulement, pour vous, elle est presque douce.

- C'est ainsi que j'assouplirai ce grand vieillard, malgré sa force et sa brutalité.

- Hum! hum! défiez-vous, ma?tre; vous êtes habile, vous êtes aussi brave que personne; mais, croyez-moi, vous ne ferez jamais un agneau du vieux loup qui va arriver ici tout à l'heure.

- Est-ce que mon Ca?n, est-ce que mon tigre Judas ne rampent pas devant moi avec épouvante?

- Je le crois bien, parce que vous avez de ces moyens qui...

- Parce que j'ai la foi... voilà tout... Et c'est tout... dit impérieusement Morok en interrompant Karl et en accompagnant ces mot d'un tel regard que l'autre baissa la tête et resta muet. Pourquoi celui que le Seigneur soutient dans sa lutte contre les bêtes ne serait-il pas aussi soutenu par lui dans ses luttes contre les hommes... quand ces hommes sont pervers et impies? ajouta le Prophète d'un air triomphant et inspiré.

Soit par créance à la conviction de son ma?tre, soit qu'il ne f?t pas capable d'engager avec lui une controverse sur ce sujet si délicat, Karl répondit humblement au Prophète:

- Vous êtes plus savant que moi, ma?tre; ce que vous faites doit être bien fait.

- As-tu suivi ce vieillard et ces deux jeunes filles toute la journée? reprit le Prophète après un moment de silence.

- Oui, mais de loin; comme je connais bien le pays, j'ai tant?t coupé au court à travers la vallée, tant?t dans la montagne, en suivant la route où je les apercevais toujours: la dernière fois que je les ai vus, je m'étais tapi derrière le moulin à eau de la tuilerie... Comme ils étaient en plein grand chemin et que la nuit approchait, j'ai haté le pas pour prendre les devants et annoncer ce que vous appelez une bonne nouvelle.

- Très bonne... oui... très bonne... et tu seras récompensé... car si ces gens m'avaient échappé...

Le Prophète tressaillit et n'acheva pas. à l'expression de sa figure, à l'accent de sa voix, on devinait de quelle importance était pour lui la nouvelle qu'on lui apportait.

- Au fait, reprit Karl, il faut que ?a mérite attention, car ce courrier russe tout galonné est venu de Saint-Pétersbourg à Leipzig pour vous trouver... C'était peut-être pour...

Morok interrompit brutalement Karl et reprit:

- Qui t'a dit que l'arrivée de ce courrier ait eu rapport à ces voyageurs? Tu te trompes, tu ne dois savoir que ce que je t'ai dit.

- à la bonne heure, ma?tre, excusez-moi, et n'en parlons plus. Ah ?à! maintenant, je vais quitter mon carnier et aller aider Goliath à donner à manger aux bêtes, car l'heure du souper approche, si elle n'est passée. Est-ce qu'il se négligerait, ma?tre, mon gros géant?

- Goliath est sorti, il ne doit pas savoir que tu es rentré; il ne faut pas surtout que ce grand vieillard et les jeunes filles te voient ici, cela leur donnerait des soup?ons.

- Où voulez-vous donc que j'aille?

- Tu vas te retirer dans la petite soupente au fond de l'écurie; là tu attendras mes ordres, car il est possible que tu partes cette nuit pour Leipzig.

- Comme vous voudrez; j'ai dans mon carnier quelques provisions de reste, je souperai dans la soupente en me reposant.

- Va...

- Ma?tre, rappelez-vous ce que je vous ai dit: défiez-vous du vieux à moustache grise, je le crois diablement résolu; je m'y connais, c'est un rude compagnon, défiez-vous...

- Sois tranquille... je me défie toujours, dit Morok.

- Alors donc, bonne chance, ma?tre! Et Karl, regagnant l'échelle, disparut peu à peu. Après avoir fait à son serviteur un signe d'adieu amical, le Prophète se promena quelque temps d'un air profondément méditatif; puis, s'approchant de la cassette à double fond qui contenait quelques papiers, il y prit une assez longue lettre qu'il relut plusieurs fois avec une extrême attention. De temps à autre il se levait pour aller jusqu'au volet fermé qui donnait sur la cour intérieure de l'auberge, et prêtait l'oreille avec anxiété: car il attendait impatiemment la venue des trois personnes dont on venait de lui annoncer l'approche.

Chapter 2 Le voyageur.

Pendant que la scène précédente se passait à l'auberge du _Faucon Blanc _à Mockern, les trois personnes dont Morok, le dompteur de bêtes, attendait si ardemment l'arrivée, s'avan?aient paisiblement au milieu des riantes prairies, bordées d'un c?té par une rivière dont le courant faisait tourner un moulin, et, de l'autre, par la grande route conduisant au village de Mockern, situé à une lieue environ, au sommet d'une colline assez élevée.

Le ciel était d'une sérénité superbe; le bouillonnement de la rivière, battue par la roue du moulin et ruisselante d'écume, interrompait seul le silence de cette soirée d'un calme profond; des saules touffus, penchés sur les eaux, y jetaient leurs ombres vertes et transparentes, tandis que plus loin la rivière réfléchissait si splendidement le bleu du zénith et les teintes enflammées du couchant que, sans les collines qui la séparaient du ciel, l'or, l'azur de l'onde se fussent confondus dans une nappe éblouissante avec l'or et l'azur du firmament. Les grands roseaux du rivage courbaient leurs aigrettes de velours noir sous le léger souffle de la brise qui s'élève souvent à la fin du jour; car le soleil disparaissait lentement derrière une large bande de nuages pourpres, frangés de feu... L'air vif et sonore apportait le tintement lointain des clochettes d'un troupeau.

à travers un sentier frayé dans l'herbe de la prairie, deux jeunes filles, presque deux enfants, car elles venaient d'avoir quinze ans, chevauchaient sur un cheval blanc de taille moyenne, assises dans une large selle à dossier où elles tenaient aisément toutes deux, car elles étaient de taille mignonne et délicate. Un homme de grande taille, à figure basanée, à longues moustaches grises, conduisait le cheval par la bride, et se retournait de temps à autre vers les jeunes filles avec un air de sollicitude à la fois respectueuse et paternelle; il s'appuyait sur un long baton; ses épaules encore robustes portaient un sac de soldat; sa chaussure poudreuse, ses pas un peu tra?nants annon?aient qu'il marchait depuis longtemps.

Un de ces chiens que les peuplades du nord de la Sibérie attellent aux tra?neaux, vigoureux animal, à peu près de la taille, de la forme et du pelage d'un loup, suivait scrupuleusement le pas du conducteur de la petite caravane, _ne quittant pas, _comme on dit vulgairement, les talons de son ma?tre.

Rien de plus charmant que le groupe des deux jeunes filles. L'une d'elles tenait de sa main gauche les rênes flottantes, et de son bras droit entourait la taille de sa soeur endormie, dont la tête reposait sur son épaule. Chaque pas du cheval imprimait à ces deux corps souples une ondulation pleine de grace, et balan?ait leurs petits pieds appuyés sur une palette de bois servant d'étrier. Ces deux soeurs jumelles s'appelaient, par un doux caprice maternel, _Rose _et _Blanche: _alors elles étaient orphelines, ainsi que le témoignaient leurs tristes vêtements de deuil à demi usés. D'une ressemblance extrême, d'une taille égale, il fallait une constante habitude de les voir pour distinguer l'une de l'autre. Le portrait de celle qui ne dormait pas pourrait donc servir pour toutes deux; la seule différence qu'il y e?t entre elles en ce moment, c'était que Rose veillait et remplissait ce jour-là les fonctions d'_a?née, _fonctions ainsi partagées, grace à une imagination de leur guide: vieux soldat de l'Empire, fanatique de la discipline, il avait jugé à propos d'alterner ainsi entre les deux orphelines la subordination et le commandement. Greuze se f?t inspiré à la vue de ces deux jolis visages, coiffés de béguins de velours noir, d'où s'échappait une profusion de grosses boucles de cheveux chatain clair, ondoyant sur le cou, sur leurs épaules, et encadrant leurs joues rondes, fermes, vermeilles et satinées; un oeillet rouge, humide de rosée, n'était pas d'un incarnat plus velouté que leurs lèvres fleuries; le tendre bleu de la pervenche e?t semblé sombre auprès du limpide azur de leurs grands yeux, où se peignaient la douceur de leur caractère et l'innocence de leur age; un front pur et blanc, un petit nez rose, une fossette au menton achevaient de donner à ces gracieuses figures un adorable ensemble de candeur et de bonté charmante.

Il fallait encore les voir lorsque, à l'approche de la pluie ou de l'orage, le vieux soldat les enveloppait soigneusement toutes les deux dans une grande pelisse de peau de renne, et rabattait sur leurs têtes le vaste capuchon de ce vêtement imperméable; alors, rien de plus ravissant que ces deux petites figures fra?ches et souriantes, abritées sous ce camail de couleur sombre.

Mais la soirée était belle et calme; le lourd manteau se drapait autour des genoux des deux soeurs, et son capuchon retombait sur le dossier de la selle. Rose, entourant toujours de son bras droit la taille de sa soeur endormie, la contemplait avec une expression de tendresse ineffable, presque maternelle... car _ce jour-là _Rose était l'a?née, et une soeur a?née est déjà une mère.

Non seulement les deux jeunes filles s'idolatraient, mais, par un phénomène psychologique fréquent chez les êtres jumeaux, elles étaient presque toujours simultanément affectées; l'émotion de l'une se réfléchissait à l'instant sur la physionomie de l'autre; une même cause les faisait tressaillir et rougir, tant leurs jeunes coeurs battaient à l'unisson; enfin, joies ingénues, chagrins amers, tout entre elles était mutuellement ressenti et aussit?t partagé. Dans leur enfance, atteintes à la fois d'une maladie cruelle, comme deux fleurs sur une même tige, elles avaient plié, pali, langui ensemble, mais ensemble aussi elles avaient retrouvé leurs fra?ches et pures couleurs. Est-il besoin de dire que ces liens mystérieux, indissolubles, qui unissaient les deux jumelles, n'eussent pas été brisés sans porter une mortelle atteinte à l'existence de ces pauvres enfants? Ainsi, ces charmants couples d'oiseaux, nommés _inséparables, _ne pouvant vivre que d'une vie commune, s'attristent, souffrent, se désespèrent et meurent lorsqu'une main barbare les éloigne l'un de l'autre.

Le conducteur des orphelines, homme de cinquante ans environ, d'une tournure militaire, offrait le type immortel des soldats de la République et de l'Empire, héro?ques enfants du peuple, devenus en une campagne les premiers soldats du monde, pour prouver au monde ce que peut, ce que vaut, ce que fait le peuple, lorsque ses vrais élus mettent en lui leur confiance, leur force et leur espoir. Ce soldat, guide des deux soeurs, ancien grenadier à cheval de la garde impériale, avait été surnommé _Dagobert; _sa physionomie grave et sérieuse était durement accentuée; sa moustache grise, longue et fournie, cachait complètement sa lèvre inférieure et se confondait avec une large impériale lui couvrant presque le menton; ses joues maigres, couleur de brique, et tannées comme du parchemin, étaient soigneusement rasées; d'épais sourcils, encore noirs, couvraient presque ses yeux d'un bleu clair; ses boucles d'oreilles d'or descendaient jusque sur son col militaire à liseré blanc; une ceinture de cuir serrait autour de ses reins sa houppelande de gros drap gris, et un bonnet de police bleu à flamme rouge, tombant sur l'épaule gauche, couvrait sa tête chauve. Autrefois, doué d'une force d'hercule, mais ayant toujours un coeur de lion, bon et patient, parce qu'il était courageux et fort, Dagobert, malgré la rudesse de sa physionomie, se montrait, pour les orphelines, d'une sollicitude exquise, d'une prévenance inou?e, d'une tendresse adorable, presque maternelle... Oui, maternelle! car pour l'héro?sme de l'affection, coeur de mère, coeur de soldat. D'un calme sto?que, comprimant toute émotion, l'inaltérable sang-froid de Dagobert ne se démentait jamais; aussi, quoique rien ne f?t moins plaisant que lui, il devenait quelquefois d'un comique achevé, en raison même de l'imperturbable sérieux qu'il apportait à toute chose.

De temps en temps, et tout en cheminant, Dagobert se retournait pour donner une caresse ou dire un mot amical au bon cheval blanc qui servait de monture aux orphelines, et dont les salières, les longues dents trahissaient l'age respectable; deux profondes cicatrices, l'une au flanc, l'autre au poitrail, prouvaient que ce cheval avait assisté à de chaudes batailles; aussi n'était-ce pas sans une apparence de fierté qu'il secouait parfois sa vieille bride militaire, dont la bossette de cuivre offrait encore un aigle en relief; son allure était régulière, prudente et ferme; son poil vif, son embonpoint médiocre, l'abondante écume qui couvrait son mors témoignaient de cette santé que les chevaux acquièrent par le travail continu mais modéré d'un long voyage à petites journées; quoiqu'il f?t en route depuis plus de six mois, ce pauvre animal portait aussi allègrement qu'au départ les deux orphelines et une assez lourde valise attachée derrière leur selle.

Si nous avons parlé de la longueur démesurée des dents de ce cheval (signe irrécusable de grande vieillesse), c'est qu'il les montrait souvent dans l'unique but de rester fidèle à son nom (il se nommait _Jovial) _et de faire une assez mauvaise plaisanterie dont le chien était victime.

Ce dernier, sans doute par contraste, nommé _Rabat-Joie, _ne quittant pas les talons de son ma?tre, se trouvait à la portée de Jovial, qui de temps à autre le prenait délicatement par la peau du dos, l'enlevait et le portait ainsi quelques instants; le chien, protégé par son épaisse toison, et sans doute habitué depuis longtemps aux facéties de son compagnon, s'y soumettait avec une complaisance sto?que; seulement, quand la plaisanterie lui avait paru d'une suffisante durée, Rabat-Joie tournait la tête en grondant. Jovial l'entendait à demi-mot, et s'empressait de le remettre à terre. D'autres fois, sans doute pour éviter la monotonie, Jovial mordillait légèrement le havresac du soldat, qui semblait, ainsi que son chien, parfaitement habitué à ces joyeusetés.

Ces détails feront juger de l'excellent accord qui régnait entre les deux soeurs jumelles, le vieux soldat, le cheval et le chien.

La petite caravane s'avan?ait, assez impatiente d'atteindre avant la nuit le village de Mockern, que l'on voyait au sommet de la c?te.

Dagobert regardait par moments autour de lui, et semblait rassembler ses souvenirs: peu à peu ses traits s'assombrirent lorsqu'il fut à peu de distance du moulin dont le bruit avait attiré son attention, il s'arrêta, et passa à plusieurs reprises ses longues moustaches entre son pouce et son index, seul signe qui révélat chez lui une émotion forte et concentrée.

Jovial ayant fait un brusque temps d'arrêt derrière son ma?tre, Blanche, éveillée en sursaut par ce brusque mouvement, redressa la tête; son premier regard chercha sa soeur, à qui elle sourit doucement; puis toutes deux échangèrent un signe de surprise à la vue de Dagobert immobile, les mains jointes sur son long baton, et paraissant en proie à une émotion pénible et recueillie...

Les orphelines se trouvaient alors au pied d'un tertre peu élevé, dont le fa?te disparaissait sous le feuillage épais d'un chêne immense planté à mi-c?te de ce petit escarpement. Rose, voyant Dagobert toujours immobile et pensif, se pencha sur sa selle, et, appuyant sa petite main blanche sur l'épaule du soldat, qui lui tournait le dos, elle lui dit doucement:

- Qu'as-tu donc Dagobert?

Le vétéran se retourna; au grand étonnement des deux soeurs, elles virent une grosse larme qui, après avoir tracé son humide sillon sur sa joue tannée, se perdait dans son épaisse moustache.

- Tu pleures... toi!!! s'écrièrent Rose et Blanche profondément émues. Nous t'en supplions... dis-nous ce que tu as...

Après un moment d'hésitation, le soldat passa sur ses yeux sa main calleuse et dit aux orphelines d'une voix émue, en leur montrant le chêne centenaire auprès duquel elles se trouvaient:

- Je vais vous attrister, mes pauvres enfants... mais pourtant c'est comme sacré... ce que je vais vous dire... Eh bien! il y a dix-huit ans... la veille de la grande bataille de Leipzig, j'ai porté votre père au pied de cet arbre... il avait deux coups de sabre sur la tête... un coup de feu à l'épaule... C'est ici que lui et moi, qui avais deux coups de lance pour ma part, nous avons été faits prisonniers... et par qui encore? par un renégat... oui, par un Fran?ais, un marquis émigré, colonel au service des Russes... Enfin, un jour... vous saurez tout cela...

Puis, après un silence, le vétéran, montrant du bout de son baton le village de Mockern, ajouta:

- Oui... oui, je m'y reconnais, voilà les hauteurs où votre brave père, qui nous commandait, nous et les Polonais de la garde, a culbuté les cuirassiers russes après avoir enlevé une batterie... Ah! mes enfants, ajouta na?vement le soldat, il aurait fallu le voir, votre brave père, à la tête de notre brigade de grenadiers à cheval, lancer une charge à fond au milieu d'une grêle d'obus! Il n'y avait rien de beau comme lui.

Pendant que Dagobert exprimait à sa manière ses regrets et ses souvenirs, les deux orphelines, par un mouvement spontané, se laissèrent légèrement glisser de cheval, et, se tenant par la main, allèrent s'agenouiller au pied du vieux chêne. Puis, là, pressées l'une contre l'autre, elles se mirent à pleurer, pendant que, debout derrière elles, le soldat, croisant ses mains sur son long baton, y appuyait son front chauve.

- Allons... allons, il ne faut pas vous chagriner, dit-il doucement, au bout de quelques minutes, en voyant des larmes couler sur les joues vermeilles de Rose et Blanche toujours à genoux; peut-être retrouverons-nous le général Simon à Paris, ajouta-t-il; je vous expliquerai cela ce soir à la couchée... J'ai voulu exprès attendre ce jour-ci pour vous apprendre bien des choses sur votre père; c'était une idée à moi... parce que ce jour est comme un anniversaire.

- Nous pleurons, parce que nous pensons aussi à notre mère, dit

Rose.

- à notre mère, que nous ne reverrons plus que dans le ciel, ajouta Blanche.

Le soldat releva les orphelines, les prit par la main, et les regardant tour à tour avec une expression d'ineffable attachement, rendue plus touchante encore par le contraste de sa rude figure:

- Il ne faut pas vous chagriner ainsi, mes enfants. Votre mère était la meilleure des femmes, c'est vrai... Quand elle habitait la Pologne, on l'appelait la _Perle de Varsovie; _c'était la perle du monde entier qu'on aurait d? dire... car dans le monde entier on n'aurait pas trouvé sa pareille... Non... non.

La voix de Dagobert s'altérait; il se tut, et passa ses longues moustaches entre son pouce et son index, selon son habitude.

- écoutez, mes enfants, reprit-il après avoir surmonté son attendrissement, votre mère ne pouvait vous donner que les meilleurs conseils, n'est-ce pas?

- Oui, Dagobert.

- Eh bien! qu'est-ce qu'elle vous a recommandé avant de mourir?

De penser souvent à elle, mais sans vous attrister.

- C'est vrai; elle nous a dit que Dieu, toujours bon pour les pauvres mères dont les enfants restent sur terre, lui permettrait de nous entendre du haut du ciel, dit Blanche.

- Et qu'elle aurait toujours les yeux ouverts sur nous, ajouta

Rose.

Puis les deux soeurs, par un mouvement spontané rempli d'une grace touchante, se prirent par la main, tournèrent vers le ciel leurs regards ingénus, et dirent avec l'adorable foi de leur age:

- N'est-ce pas, mère... tu nous vois?... tu nous entends?...

- Puisque votre mère vous voit et vous entend, dit Dagobert ému, ne lui faites donc plus de chagrin en vous montrant tristes... Elle vous l'a défendu.

- Tu as raison, Dagobert, nous n'aurons plus de chagrin.

Et les orphelines essuyèrent leurs yeux.

Dagobert, au point de vue dévot, était un vrai pa?en; en Espagne, il avait sabré avec une extrême sensualité ces moines de toutes robes et de toutes couleurs qui, portant le crucifix d'une main et le poignard de l'autre, défendaient, non la liberté (l'inquisition la baillonnait depuis des siècles), mais leurs monstrueux privilèges. Pourtant, Dagobert avait depuis quarante ans assisté à des spectacles d'une si terrible grandeur, il avait tant de fois vu la mort de près, que l'instinct de _religion naturelle, _commun à tous les coeurs simples et honnêtes, avait toujours surnagé dans son ame. Aussi, quoiqu'il ne partageat point la consolante illusion des deux soeurs, il e?t regardé comme un crime d'y porter la moindre atteinte.

Les voyant moins tristes, il reprit:

- à la bonne heure, mes enfants, j'aime mieux vous entendre babiller comme vous faisiez ce matin et hier... en riant sous cape de temps en temps, et ne me répondant pas à ce que je vous disais... tant vous étiez occupées de votre entretien... Oui, oui, mesdemoiselles... voilà deux jours que vous paraissez avoir de fameuses affaires ensemble... Tant mieux, surtout si cela vous amuse.

Les deux soeurs rougirent, échangèrent un demi-sourire qui contrasta avec les larmes qui remplissaient encore leurs yeux, et Rose dit au soldat avec un peu d'embarras:

- Mais non, je t'assure, Dagobert, nous parlions de choses sans conséquence.

- Bien, bien, je ne veux rien savoir... Ah ?a! reposez-vous quelques moments encore, et puis en route; car il se fait tard, et il faut que nous soyons à Mockern avant la nuit... pour nous remettre en route demain matin de bonne heure.

- Nous avons encore bien, bien du chemin? demanda Rose.

- Pour aller jusqu'à Paris?... Oui, mes enfants, une centaine d'étapes... nous n'allons pas vite, mais nous avan?ons... nous voyageons à bon marché, car notre bourse est petite; un cabinet pour vous, une paillasse et une couverture pour moi à votre porte avec Rabat-Joie sur mes pieds, une litière de paille fra?che pour le vieux Jovial, voilà nos frais de route; je ne parle pas de la nourriture, parce que vous mangez à vous deux comme une souris, et que j'ai appris en égypte et en Espagne à n'avoir faim que quand ?a se pouvait...

- Et tu ne dis pas que, pour économiser davantage encore, tu veux faire toi-même notre petit ménage en route, et que tu ne nous laisses jamais t'aider.

- Enfin, bon Dagobert, quand on pense que tu savonnes presque chaque soir à la couchée... comme si ce n'était pas nous... qui...

- Vous! dit le soldat en interrompant Blanche; je vais vous laisser gercer vos jolies petites mains dans l'eau de savon, n'est-ce pas? D'ailleurs, est-ce qu'en campagne un soldat ne savonne pas son linge? Tel que vous me voyez, j'étais la meilleure blanchisseuse de mon escadron... et comme je repasse, hein? sans me vanter.

- Le fait est que tu repasses très bien, très bien...

- Seulement tu roussis quelquefois... dit Rose en souriant.

- Quand le fer est trop chaud, c'est vrai... Dame... j'ai beau l'approcher de ma joue... ma peau est si dure que je ne sens pas le trop de chaleur... dit Dagobert avec un sérieux imperturbable.

- Tu ne vois pas que nous plaisantons, bon Dagobert.

- Alors, mes enfants, si vous trouvez que je fais bien mon métier de blanchisseuse, continuez-moi votre pratique, c'est moins cher, et en route il n'y a pas de petite économie, surtout pour de pauvres gens comme nous; car il faut au moins que nous ayons de quoi arriver à Paris... Nos papiers et la médaille que vous portez feront le reste: il faut l'espérer du moins...

- Cette médaille est sacrée pour nous... notre mère nous l'a donnée en mourant...

- Aussi, prenez bien garde de la perdre, assurez-vous de temps en temps que vous l'avez.

- La voilà, dit Blanche. Et elle tira de son corsage une petite médaille de bronze qu'elle portait au cou, suspendue par une cha?nette de même métal.

Cette médaille offrait sur ses deux faces les inscriptions ci- dessous:

- Qu'est-ce que cela signifie, Dagobert? reprit Blanche en considérant ces lugubres inscriptions. Notre mère n'a pu nous le dire.

- Nous parlerons de tout cela ce soir à la couchée, répondit Dagobert; il se fait tard, partons; serrez bien cette médaille... et en route! nous avons près d'une heure de marche avant d'arriver à l'étape... Allons, mes pauvres enfants, encore un coup d'oeil à ce tertre où votre brave père est tombé... et à cheval! à cheval!

Les deux orphelines jetèrent un dernier et pieux regard sur la place qui avait rappelé de si pénibles souvenirs à leur guide, et, avec son aide, remontèrent sur Jovial.

Ce vénérable animal n'avait pas songé un moment à s'éloigner; mais, en vétéran d'une prévoyance consommée, il avait provisoirement mis les moments à profit en prélevant sur le _sol étranger _une large d?me d'herbe verte et tendre, le tout aux regards quelque peu envieux de Rabat-Joie, commodément établi sur le pré, son museau allongé entre ses deux pattes de devant; au signal du départ, le chien reprit son poste derrière son ma?tre. Dagobert, sondant le terrain du bout de son long baton, conduisit le cheval par la bride avec précaution, car la prairie devenait de plus en plus marécageuse; au bout de quelques pas, il fut obligé d'obliquer vers la gauche, afin de rejoindre la grand'route.

Dagobert ayant demandé, en arrivant à Mockern, la plus modeste auberge du village, on lui répondit qu'il n'y en avait qu'une: l'auberge du Faucon Blanc.

_- _Allons donc à l'auberge du _Faucon Blanc, _avait répondu le soldat.

Chapter 3 L'arrivée.

Déjà plusieurs fois Morok, le dompteur de bêtes, avait impatiemment ouvert le volet de la lucarne du grenier donnant sur la cour de l'auberge du _Faucon Blanc, _afin de guetter l'arrivée des deux orphelines et du soldat; ne les voyant pas venir, il se remit à marcher lentement, les bras croisés sur sa poitrine, la tête baissée, cherchant le moyen d'exécuter le plan qu'il avait con?u; ses idées le préoccupaient sans doute d'une manière pénible, car ses traits semblaient plus sinistres encore que d'habitude.

Malgré son apparence farouche, cet homme ne manquait pas d'intelligence, l'intrépidité dont il faisait preuve dans ses exercices, et que, par un adroit charlatanisme, il attribuait à son récent état de grace, un langage quelquefois mystique et solennel, une hypocrisie austère, lui avaient donné une sorte d'allure sur les populations qu'il visitait souvent dans ses pérégrinations.

On se doute bien que, dès longtemps avant sa conversion, Morok s'était familiarisé avec les moeurs des bêtes sauvages... En effet, né dans le nord de la Sibérie, il avait été, jeune encore, l'un des plus hardis chasseurs d'ours et de rennes; plus tard, en 1810, abandonnant cette profession pour servir de guide à un ingénieur russe chargé d'explorations dans les régions polaires, il l'avait ensuite suivi à Saint-Pétersbourg; là Morok, après quelques vicissitudes de fortune, fut employé parmi les courriers impériaux, automates de fer que le moindre caprice du despote lance sur un tra?neau, dans l'immensité de l'empire, depuis la Perse jusqu'à la mer Glaciale. Pour ces gens, qui voyageaient jour et nuit avec la rapidité de la foudre, il n'y a ni saisons, ni obstacles, ni fatigues, ni dangers; projectiles humains, il faut qu'ils soient brisés ou qu'ils arrivent au but. On con?oit dès lors l'audace, la vigueur et la résignation d'hommes habitués à une vie pareille. Il est inutile de dire maintenant par suite de quelles singulières circonstances Morok avait abandonné ce rude métier pour une autre profession, et était enfin entré comme catéchumène dans une maison religieuse de Fribourg; après quoi, bien et d?ment converti, il avait commencé ses excursions nomades avec une ménagerie dont il ignorait l'origine.

Morok se promenait toujours dans son grenier. La nuit était venue. Les trois personnes dont il attendait si impatiemment l'arrivée ne paraissaient pas. Sa marche devenait de plus en plus nerveuse et saccadée. Tout à coup il s'arrêta brusquement, pencha la tête du c?té de la fenêtre et écouta. Cet homme avait l'oreille fine comme un sauvage. ?Les voilà...? s'écria-t-il. Et sa prunelle fauve brilla d'une joie diabolique. Il venait de reconna?tre le pas d'un homme et d'un cheval. Allant au volet de son grenier, il l'entr'ouvrit prudemment, et vit entrer dans la cour de l'auberge les deux jeunes filles à cheval et le vieux soldat qui leur servait de guide.

La nuit était venue, sombre, nuageuse; un grand vent faisait vaciller la lumière des lanternes à la clarté desquelles on recevait ces nouveaux h?tes; le signalement donné à Morok était si exact, qu'il ne pouvait s'y tromper. S?r de sa proie, il ferma la fenêtre. Après avoir encore réfléchi un quart d'heure, sans doute pour coordonner ses projets, il se pencha au-dessus de la trappe où était placée l'échelle qui servait d'escalier, et appela: ?Goliath!?

- Ma?tre! répondit une voix rauque.

- Viens ici.

- Me voilà... je viens de la boucherie, j'apporte de la viande.

Les montants de l'échelle tremblèrent, et bient?t une tête énorme apparut au niveau du plancher.

Goliath, le bien nommé (il avait plus de six pieds et une carrure d'hercule), était hideux; ses yeux louches se renfon?aient sous un front bas et saillant; sa chevelure et sa barbe fauve, épaisse et drue comme du crin, donnaient à ses traits un caractère bestialement sauvage; entre ses larges machoires, armées de dents ressemblant à des crocs, il tenait par un coin un morceau de boeuf cru pesant dix ou douze livres, trouvant sans doute plus commode de porter ainsi cette viande, afin de se servir de ses mains pour grimper à l'échelle, qui vacillait sous le poids du fardeau.

Enfin ce gros et grand corps sortit tout entier de la trappe: à son cou de taureau, à l'étonnante largeur de sa poitrine et de ses épaules, à la grosseur de ses bras et de ses jambes, on devinait que ce géant pouvait sans crainte lutter corps à corps avec un ours. Il portait un vieux pantalon à bandes rouges, garni de basane, et une sorte de casaque, ou plut?t de cuirasse de cuir très épais, ?à et là éraillé par les ongles tranchants des animaux. Lorsqu'il fut debout, Goliath desserra ses crocs, ouvrit la bouche, laissa tomber à terre le quartier de boeuf, en léchant ses moustaches sanglantes avec gourmandise. Cette espèce de monstre avait, comme tant d'autres saltimbanques, commencé par manger de la viande crue dans les foires, moyennant rétribution du public; puis, ayant pris l'habitude de cette nourriture de sauvage, et alliant son go?t à son intérêt, il préludait aux exercices de Morok en dévorant devant la foule quelques livres de chair crue.

- La part de la Mort et la mienne sont en bas, voilà celle de Ca?n et de Judas, dit Goliath en montrant le morceau de boeuf. Où est le couperet!... que je la sépare en deux... Pas de préférence... bête ou homme, à chaque gueule... sa viande...

Retroussant alors une des manches de sa casaque, il fit voir un avant-bras velu comme la peau d'un loup, et sillonné de veines grosses comme le pouce.

- Ah ?a, voyons, ma?tre, où est le couperet! reprit-il en cherchant des yeux cet instrument.

Au lieu de répondre à cette demande, le Prophète fit plusieurs questions à son acolyte.

- étais-tu en bas quand tout à l'heure de nouveaux voyageurs sont arrivés dans l'auberge?

- Oui, ma?tre, je revenais de la boucherie.

- Quels sont ces voyageurs?

- Il y a deux petites filles montées sur un cheval blanc; un vieux bonhomme à grandes moustaches les accompagne... Mais le couperet... les bêtes ont grand'faim... moi aussi... le couperet!...

- Sais-tu... où on a logé ces voyageurs?

- L'h?te a conduit les petites et le vieux au fond de la cour.

- Dans le batiment qui donne sur les champs?

- Oui, ma?tre... mais le...

Un concert d'horribles mugissements ébranla le grenier et interrompit Goliath.

- Entendez-vous! s'écria-t-il, la faim rend ces bêtes furieuses. Si je pouvais rugir... je ferais comme elles. Je n'ai jamais vu Judas et Ca?n comme ce soir, ils font des bonds dans leur cage, à tout briser... Quant à la Mort, ses yeux brillent encore plus qu'à l'ordinaire... on dirait deux chandelles... Pauvre Mort!...

Morok, sans avoir égard aux observations de Goliath:

- Ainsi, les jeunes filles sont logées dans le batiment du fond de la cour?

- Oui, oui; mais pour l'amour du diable, le couperet? Depuis le départ de Karl, il faut que je fasse tout l'ouvrage, et ?a met du retard à notre manger.

- Le vieux bonhomme est-il resté avec les jeunes filles? demanda

Morok.

Goliath, stupéfait de ce que, malgré ses instances, son ma?tre ne songeait pas au souper des animaux, contemplait le Prophète avec une surprise croissante.

- Réponds donc, brute!...

- Si je suis brute, j'ai la force des brutes, dit Goliath d'un ton bourru; et brute contre brute, je n'ai pas toujours le dessous.

- Je te demande si le vieux est resté avec les jeunes filles! répéta Morok.

- Eh bien! non, répondit le géant; le vieux, après avoir conduit son cheval à l'écurie, a demandé un baquet, de l'eau, il s'est établi sous le porche, et à la clarté de la lanterne... il savonne... Un homme à moustaches grises... savonner comme une lavandière, c'est comme si je donnais du millet à des serins, ajouta Goliath en haussant les épaules avec mépris. Maintenant que j'ai répondu, ma?tre, laissez-moi m'occuper du souper des bêtes.

Puis, cherchant quelque chose des yeux, il ajouta:

- Mais où donc est ce couperet?

Après un moment de silence méditatif, le Prophète dit à Goliath:

- Tu ne donneras pas à manger aux bêtes ce soir.

D'abord Goliath ne comprit pas, tant cette idée était, en effet, incompréhensible pour lui.

- Pla?t-il, ma?tre? dit-il.

- Je te défends de donner à manger aux bêtes ce soir.

Goliath ne répondit rien, ouvrit ses yeux louches d'une grandeur démesurée, joignit les mains et recula de deux pas.

- Ah ?à, m'entends-tu? dit Morok avec impatience. Est-ce clair?

- Ne pas manger! quand notre viande est là, quand notre soupe est déjà en retard de trois heures!... s'écria Goliath avec une stupeur croissante.

- Obéis... et tais-toi!

- Mais vous voulez donc qu'il arrive un malheur ce soir?... La faim va rendre les bêtes furieuses! et moi aussi...

- Tant mieux!

- Enragées!...

- Tant mieux.!

- Comment, tant mieux?... Mais...

- Assez!

- Mais, par la peau du diable, j'ai aussi faim qu'elles, moi...

- Mange... Qui t'empêche? Ton souper est prêt, puisque tu le manges cru.

- Je ne mange jamais sans mes bêtes... ni elles sans moi...

- Je te répète que si tu as le malheur de donner à manger aux bêtes, je te chasse.

Goliath fit entendre un grognement sourd, aussi rauque que celui d'un ours, en regardant le Prophète d'un air à la fois stupéfait et courroucé.

Morok, ces ordres donnés, marchait en long et en large dans le grenier, paraissant réfléchir. Puis, s'adressant à Goliath, toujours plongé dans son ébahissement profond:

- Tu te rappelles où est la maison du bourgmestre, chez qui j'ai été ce soir faire viser mon permis, et dont la femme a acheté des petits livres et un chapelet?

- Oui, répondit brutalement le géant.

- Tu vas aller demander à sa servante si tu peux être s?r de trouver demain le bourgmestre de bon matin.

- Pourquoi faire?

- J'aurai peut-être quelque chose d'important à lui apprendre; en tout cas, dis-lui que je le prie de ne pas sortir avant de m'avoir vu.

- Bon... mais les bêtes... je ne peux pas leur donner à manger

avant d'aller chez le bourgmestre?... Seulement à la panthère de

Java... c'est la plus affamée... Voyons, ma?tre, seulement à la

Mort? Je ne prendrai qu'une bouchée pour la lui faire manger.

Ca?n, moi et Judas, nous attendrons.

- C'est surtout à la panthère que je te défends de donner à manger. Oui, à elle... encore moins qu'à tout autre...

- Par les cornes du diable! s'écria Goliath, qu'est-ce que vous avez donc aujourd'hui? Je ne comprends rien à rien. C'est dommage que Karl ne soit pas ici; lui qui est malin, il m'aiderait à comprendre pourquoi vous empêchez des bêtes qui ont faim... de manger.

- Tu n'as pas besoin de comprendre.

- Est-ce qu'il ne viendra pas bient?t, Karl?

- Il est revenu.

- Où est-il donc?

- Il est reparti.

- Qu'est-ce qui se passe donc ici? Il y a quelque chose; Karl part, revient, repart... et...

- Il ne s'agit pas de Karl, mais de toi; quoique affamé comme un loup, tu es malin comme un renard, et quand tu veux, aussi malin que Karl...

Et Morok frappa cordialement sur l'épaule du géant, changeant tout à coup de physionomie et de langage.

- Moi, malin?

- La preuve, c'est qu'il y aura dix florins à gagner cette nuit... et que tu seras assez malin pour les gagner...

- à ce compte-là, oui, je suis assez malin, dit le géant en souriant d'un air stupide et satisfait. Qu'est-ce qu'il faudra faire pour gagner ces dix florins?

- Tu le verras...

- Est-ce difficile?

- Tu le verras... Tu vas commencer par aller chez le bourgmestre; mais avant de partir tu allumeras ce réchaud. Il le montra du geste à Goliath.

- Oui, ma?tre... dit le géant un peu consolé du retard de son souper par l'espérance de gagner dit florins.

- Dans ce réchaud, tu mettras rougir cette tige d'acier, ajouta le Prophète.

- Oui, ma?tre.

- Tu l'y laisseras; tu iras chez le bourgmestre, et tu reviendras ici m'attendre.

- Oui, ma?tre.

- Tu entretiendras toujours le feu du fourneau.

- Oui, ma?tre.

Morok fit un pas pour sortir; puis, se ravisant:

- Tu dis que le vieux bonhomme est occupé à savonner sous le porche?

- Oui, ma?tre.

- N'oublie rien: la tige d'acier au feu, le bourgmestre, et tu reviens ici attendre mes ordres.

Ce disant, le Prophète descendit du grenier par la trappe et disparut.

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