Au milieu du grand silence, et dans le désert de l'avenue, les voitures de mara?chers montaient vers Paris, avec les cahots rhythmés de leurs roues, dont les échos battaient les fa?ades des maisons, endormies aux deux bords, derrière les lignes confuses des ormes. Un tombereau de choux et un tombereau de pois, au pont de Neuilly, s'étaient joints aux huit voitures de navets et de carottes qui descendaient de Nanterre; et les chevaux allaient tout seuls, la tête basse, de leur allure continue et paresseuse, que la montée ralentissait encore.
En haut, sur la charge des légumes, allongés à plat ventre, couverts de leur limousine à petites raies noires et grises, les charretiers sommeillaient, les guides aux poignets. Un bec de gaz, au sortir d'une nappe d'ombre, éclairait les clous d'un soulier, la manche bleue d'une blouse, le bout d'une casquette, entrevus dans cette floraison énorme des bouquets rouges des carottes, des bouquets blancs des navets, des verdures débordantes des pois et des choux. Et, sur la route, sur les routes voisines, en avant et en arrière, des ronflements lointains de charrois annon?aient des convois pareils, tout un arrivage traversant les ténèbres et le gros sommeil de deux heures du matin, ber?ant la ville noire du bruit de cette nourriture qui passait.
Balthazar, le cheval de madame Fran?ois, une bête trop grasse, tenait la tête de la file. Il marchait, dormant à demi, dodelinant des oreilles, lorsque, à la hauteur de la rue de Longchamp, un sursaut de peur le planta net sur ses quatre pieds. Les autres bêtes vinrent donner de la tête contre le cul des voitures, et la file s'arrêta, avec la secousse des ferrailles, au milieu des jurements des charretiers réveillés. Madame Fran?ois, adossée à une planchette contre ses légumes, regardait, ne voyait rien, dans la maigre lueur jetée à gauche par la petite lanterne carrée, qui n'éclairait guère qu'un des flancs luisants de Balthazar.
- Eh! la mère, avan?ons! cria un des hommes, qui s'était mis à genoux sur ses navets... C'est quelque cochon d'ivrogne.
Elle s'était penchée, elle avait aper?u, à droite, presque sous les pieds du cheval, une masse noire qui barrait la roule.
- On n'écrase pas le monde, dit-elle, en sautant à terre.
C'était un homme vautré tout de son long, les bras étendus, tombé la face dans la poussière. Il paraissait d'une longueur extraordinaire, maigre comme une branche sèche; le miracle était que Balthazar ne l'e?t pas cassé en deux d'un coup de sabot. Madame Fran?ois le crut mort; elle s'accroupit devant lui, lui prit une main, et vit qu'elle était chaude.
- Eh! l'homme! dit-elle doucement.
Mais les charretiers s'impatientaient. Celui qui était agenouillé dans ses légumes, reprit de sa voix enrouée:
- Fouettez donc, la mère!... Il en a plein son sac, le sacré porc! Poussez-moi ?a dans le ruisseau! Cependant, l'homme avait ouvert les yeux. Il regardait madame Fran?ois d'un air effaré, sans bouger. Elle pensa qu'il devait être ivre, en effet.
- Il ne faut pas rester là, vous allez vous faire écraser, lui dit-elle... Où alliez-vous?
- Je ne sais pas..., répondit-il d'une voix très-basse. Puis, avec effort, et le regard inquiet:
- J'allais à Paris, je suis tombé, je ne sais pas...
Elle le voyait mieux, et il était lamentable, avec son pantalon noir, sa redingote noire, tout effiloqués, montrant les sécheresses des os. Sa casquette, de gros drap noir, rabattue peureusement sur les sourcils, découvrait deux grands yeux bruns, d'une singulière douceur, dans un visage dur et tourmenté. Madame Fran?ois pensa qu'il était vraiment trop maigre pour avoir bu.
- Et où alliez-vous, dans Paris? demanda-t-elle de nouveau.
Il ne répondit pas tout de suite; cet interrogatoire le gênait. Il parut se consulter; puis, en hésitant:
- Par là, du c?té des Halles.
Il s'était mis debout, avec des peines infinies, et il faisait mine de vouloir continuer son chemin. La mara?chère le vit qui s'appuyait en chancelant sur le brancard de la voiture.
- Vous êtes las?
- Oui, bien las, murmura-t-il.
Alors, elle prit une voix brusque et comme mécontente. Elle le poussa, en disant:
- Allons, vite, montez dans ma voiture! Vous nous faites perdre un temps, là!... Je vais aux Halles, je vous déballerai avec mes légumes.
Et, comme il refusait, elle le hissa presque, de ses gros bras, le jeta sur les carottes et les navets, tout à fait fachée, criant:
- A la fin, voulez-vous nous ficher la paix! Vous m'embêtez, mon brave... Puisque je vous dis que je vais aux Halles! Dormez, je vous réveillerai.
Elle remonta, s'adossa contre la planchette, assise de biais, tenant les guides de Balthazar, qui se remit en marche, se rendormant, dodelinant des oreilles. Les autres voitures suivirent, la file reprit son allure lente dans le noir, battant de nouveau du cahot des roues les fa?ades endormies. Les charretiers recommencèrent leur somme sous leurs limousines. Celui qui avait interpellé la mara?chère, s'allongea, en grondant:
- Ah! malheur! s'il fallait ramasser les ivrognes!... Vous avez de la constance, vous, la mère!
Les voitures roulaient, les chevaux allaient tout seuls, la tête basse. L'homme que madame Fran?ois venait de recueillir, couché sur le ventre, avait ses longues jambes perdues dans le tas des navets qui emplissaient le cul de la voiture; sa face s'enfon?ait au beau milieu des carottes, dont les bottes montaient et s'épanouissaient; et, les bras élargis, exténué, embrassant la charge énorme des légumes, de peur d'être jeté à terre par un cahot, il regardait, devant lui, les deux lignes interminables des becs de gaz qui se rapprochaient et se confondaient, tout là-haut, dans un pullulement d'autres lumières. à l'horizon, une grande fumée blanche flottait, mettait Paris dormant dans la buée lumineuse de toutes ces flammes.
- Je suis de Nanterre, je me nomme madame Fran?ois, dit la mara?chère, au bout d'un instant. Depuis que j'ai perdu mon pauvre homme, je vais tous les matins aux Halles. C'est dur, allez!... Et vous?
- Je me nomme Florent, je viens de loin..., répondit l'inconnu avec embarras. Je vous demande excuse; je suis si fatigué, que cela m'est pénible de parler.
Il ne voulait pas causer. Alors, elle se tut, lachant un peu les guides sur l'échine de Balthazar, qui suivait son chemin en bête connaissant chaque pavé. Florent, les yeux sur l'immense lueur de Paris, songeait à cette histoire qu'il cachait. échappé de Cayenne, où les journées de décembre l'avaient jeté, r?dant depuis deux ans dans la Guyane holandaise, avec l'envie folle du retour et la peur de la police impériale, il avait enfin devant lui la chère grande ville, tant regrettée, tant désirée. Il s'y cacherait, il y vivrait de sa vie paisible d'autrefois. La police n'en saurait rien. D'ailleurs, il serait mort, là-bas. Et il se rappelait son arrivée au Havre, lorsqu'il ne trouva plus que quinze francs dans le coin de son mouchoir. Jusqu'à Rouen, il put prendre la voiture. De Rouen, comme il lui restait à peine trente sous, il repartit à pied. Mais, à Vernon, il acheta ses deux derniers sous de pain. Puis, il ne savait plus. Il croyait avoir dormi plusieurs heures dans un fossé. Il avait d? montrer à un gendarme les papiers dont il s'était pourvu. Tout cela dansait dans sa tête. Il était venu de Vernon sans manger, avec des rages et des désespoirs brusques qui le poussaient à macher les feuilles des haies qu'il longeait; et il continuait à marcher, pris de crampes et de souleurs, le ventre plié, la vue troublée, les pieds comme tirés, sans qu'il en e?t conscience, par cette image de Paris, au loin, très-loin, derrière l'horizon, qui l'appelait, qui l'attendait. Quand il arriva à Courbevoie, la nuit était très-sombre. Paris, pareil à un pan de ciel étoilé tombé sur un coin de la terre noire, lui apparut sévère et comme faché de son retour. Alors, il eut une faiblesse, il descendit la c?te, les jambes cassées. En traversant le pont de Neuilly, il s'appuyait au parapet, il se penchait sur la Seine roulant des flots d'encre, entre les masses épaissies des rives; un fanal rouge, sur l'eau, le suivait d'un oeil saignant. Maintenant, il lui fallait monter, atteindre Paris, tout en haut. L'avenue lui paraissait démesurée. Les centaines de lieues qu'il venait de faire n'étaient rien; ce bout de route le désespérait, jamais il n'arriverait à ce sommet, couronné de ces lumières. L'avenue plate s'étendait, avec ses lignes de grands arbres et de maisons basses, ses larges trottoirs grisatres, tachés de l'ombre des branches, les trous sombres des rues transversales, tout son silence et toutes ses ténèbres; et les becs de gaz, droits, espacés régulièrement, mettaient seuls la vie de leurs courtes flammes jaunes, dans ce désert de mort. Florent n'avan?ait plus, l'avenue s'allongeait toujours, reculait Paris au fond de la nuit. Il lui sembla que les becs de gaz, avec leur oeil unique, couraient à droite et à gauche, en emportant la route; il trébucha, dans ce tournoiement; il s'affaissa comme une masse sur les pavés.
à présent, il roulait doucement sur cette couche de verdure, qu'il trouvait d'une mollesse de plume. Il avait levé un peu le menton, pour voir la buée lumineuse qui grandissait, au-dessus des toits noirs devinés à l'horizon. Il arrivait, il était porté, il n'avait qu'à s'abandonner aux secousses ralenties de la voiture; et cette approche sans fatigue ne le laissait plus souffrir que de la faim. La faim s'était réveillée, intolérable, atroce. Ses membres dormaient; il ne sentait en lui que son estomac, tordu, tenaillé comme par un fer rouge. L'odeur fra?che des légumes dans lesquels il était enfoncé, cette senteur pénétrante des carottes, le troublait jusqu'à l'évanouissement. Il appuyait de toutes ses forces sa poitrine contre ce lit profond de nourriture, pour se serrer l'estomac, pour l'empêcher de crier. Et, derrière, les neuf autres tombereaux, avec leurs montagnes de choux, leurs montagnes de pois, leurs entassements d'artichauts, de salades, de céleris, de poireaux, semblaient rouler lentement sur lui et vouloir l'ensevelir, dans l'agonie de sa faim, sous un éboulement de mangeaille. Il y eut un arrêt, un bruit de grosses voix; c'était la barrière, les douaniers sondaient les voitures. Puis, Florent entra dans Paris, évanoui, les dents serrées, sur les carottes.
- Eh! l'homme, là-haut! cria brusquement madame Fran?ois.
Et, comme il ne bougeait pas, elle monta, le secoua. Alors, Florent se mit sur son séant. Il avait dormi, il ne sentait plus sa faim; il était tout hébété. La mara?chère le fit descendre, en lui disant:
- Vous allez m'aider à décharger, hein?
Il l'aida. Un gros homme, avec une canne et un chapeau de feutre, qui portait une plaque au revers gauche de son paletot, se fachait, tapait du bout de sa canne sur le trottoir.
- Allons donc, allons donc, plus vite que ?a! Faites avancer la voiture... Combien avez-vous de mètres? Quatre, n'est-ce pas?
Il délivra un bulletin à madame Fran?ois, qui sortit des gros sous d'un petit sac de toile. Et il alla se facher et taper de sa canne un peu plus loin. La mara?chère avait pris Balthazar par la bride, le poussant, acculant la voiture, les roues contre le trottoir. Puis, la planche de derrière enlevée, après avoir marqué ses quatre mètres sur le trottoir avec des bouchons de paille, elle pria Florent de lui passer les légumes, bottes par bottes. Elle les rangea méthodiquement sur le carreau, parant la marchandise, disposant les fanes de fa?on à encadrer les tas d'un filet de verdure, dressant avec une singulière promptitude tout un étalage, qui ressemblait, dans l'ombre, à une tapisserie aux couleurs symétriques. Quand Florent lui eut donné une énorme brassée de persil, qu'il trouva au fond, elle lui demanda encore un service.
- Vous seriez bien gentil de garder ma marchandise, pendant que je vais remiser la voiture.... C'est à deux pas, rue Montorgueil, au Compas d'or.
Il lui assura qu'elle pouvait être tranquille. Le mouvement ne lui valait rien; il sentait sa faim se réveiller, depuis qu'il se remuait. Il s'assit contre un tas de choux, à c?té de la marchandise de madame Fran?ois, en se disant qu'il était bien là, qu'il ne bougerait plus, qu'il attendrait. Sa tête lui paraissait toute vide, et il ne s'expliquait pas nettement où il se trouvait. Dès les premiers jours de septembre, les matinées sont toutes noires. Des lanternes, autour de lui, filaient doucement, s'arrêtaient dans les ténèbres. Il était au bord d'une large rue, qu'il ne reconnaissait pas. Elle s'enfon?ait en pleine nuit, très-loin. Lui, ne distinguait guère que la marchandise qu'il gardait. Au delà, confusément, le long du carreau, des amoncellements vagues moutonnaient. Au milieu de la chaussée, de grands profils grisatres de tombereaux barraient la rue; et, d'un bout à l'autre, un souffle qui passait faisait deviner une file de bêtes attelées qu'on ne voyait point. Des appels, le bruit d'une pièce de bois ou d'une cha?ne de fer tombant sur le pavé, l'éboulement sourd d'une charretée de légumes, le dernier ébranlement d'une voiture buttant contre la bordure d'un trottoir, mettaient dans l'air encore endormi le murmure doux de quelque retentissant et formidable réveil, dont on sentait l'approche, au fond de toute cette ombre frémissante. Florent, en tournant la tête, aper?ut, de l'autre c?té de ses choux, un homme qui ronflait, roulé comme un paquet dans une limousine, la tête sur des paniers de prunes. Plus près, à gauche, il reconnut un enfant d'une dizaine d'années, assoupi avec un sourire d'ange, dans le creux de deux montagnes de chicorées. Et, au ras du trottoir, il n'y avait encore de bien éveillé que les lanternes dansant au bout de bras invisibles, enjambant d'un saut le sommeil qui tra?nait là, gens et légumes en tas, attendant le jour. Mais ce qui le surprenait, c'était, aux deux bords de la rue, de gigantesques pavillons, dont les toits superposés lui semblaient grandir, s'étendre, se perdre, au fond d'un poudroiement de lueurs. Il rêvait, l'esprit affaibli, à une suite de palais, énormes et réguliers, d'une légèreté de cristal, allumant sur leurs fa?ades les mille raies de flamme de personnes continues et sans fin. Entre les arêtes fines des piliers, ces minces barres jaunes mettaient des échelles de lumière, qui montaient jusqu'à la ligne sombre des premiers toits, qui gravissaient l'entassement des toits supérieurs, posant dans leur carrure les grandes carcasses à jour de salles immenses, où tra?naient, sous le jaunissement du gaz, un pêle-mêle de formes grises, effacées et dormantes. Il tourna la tête, faché d'ignorer où il était, inquiété par cette vision colossale et fragile; et, comme il levait les yeux, il aper?ut le cadran lumineux de Saint-Eustache, avec la masse grise de l'église. Cela l'étonna profondément. Il était à la pointe Saint-Eustache.
Cependant, madame Fran?ois était revenue. Elle discutait violemment avec un homme qui portait un sac sur l'épaule, et qui voulait lui payer ses carottes un sou la botte.
- Tenez, vous n'êtes pas raisonnable, Lacaille..... Vous les revendez quatre et cinq sous aux Parisiens, ne dites pas non... à deux sous, si vous voulez.
Et, comme l'homme s'en allait:
- Les gens croient que ?a pousse tout seul, vraiment... Il peut en chercher, des carottes à un sou, cet ivrogne de Lacaille... Vous verrez qu'il reviendra.
Elle s'adressait à Florent. Puis, s'asseyant près de lui:
- Dites donc, s'il y a longtemps que vous êtes absent de Paris, vous ne connaissez peut-être pas les nouvelles Halles? Voici cinq ans au plus que c'est bati... Là, tenez, le pavillon qui est à c?té de nous, c'est le pavillon aux fruits et aux fleurs; plus loin, la marée, la volaille, et, derrière, les gros légumes, le beurre, le fromage... Il y a six pavillons, de ce c?té-là; puis, de l'autre c?té, en face, il y en a encore quatre: la viande, la triperie, la Vallée... C'est très-grand, mais il y fait rudement froid, l'hiver. On dit qu'on batira encore deux pavillons, en démolissant les maisons, autour de la Halle au blé. Est-ce que vous connaissiez tout ?a?
- Non, répondit Florent, j'étais à l'étranger... Et cette grande rue, celle qui est devant nous, comment la nomme-t-on?
- C'est une rue nouvelle, la rue du Pont-Neuf, qui part de la Seine et qui arrive jusqu'ici, à la rue Montmartre et à la rue Montorgueil... S'il avait fait jour, vous vous seriez tout de suite reconnu.
Elle se leva, en voyant une femme penchée sur ses navets.
- C'est vous, mère Chantemesse? dit-elle amicalement.
Florent regardait le bas de la rue Montorgueil. C'était là qu'une bande de sergents de ville l'avait pris, dans la nuit du 4 décembre. Il suivait le boulevard Montmartre, vers deux heures, marchant doucement au milieu de la foule, souriant de tous ces soldats que l'élysée promenait sur le pavé pour se faire prendre au sérieux, lorsque les soldats avaient balayé les trottoirs, à bout portant, pendant un quart d'heure. Lui, poussé, jeté à terre, tomba au coin de la rue Vivienne; et il ne savait plus, la foule affolée passait sur son corps, avec l'horreur affreuse des coups de feu. Quand il n'entendit plus rien, il voulut se relever. Il avait sur lui une jeune femme, en chapeau rose, dont le chale glissait, découvrant une guimpe plissée à petits plis. Au-dessus de la gorge, dans la guimpe, deux balles étaient entrées; et, lorsqu'il repoussa doucement la jeune femme, pour dégager ses jambes, deux filets de sang coulèrent des trous sur ses mains. Alors, il se releva d'un bond, il s'en alla, fou, sans chapeau, les mains humides. Jusqu'au soir, il r?da, la tête perdue, voyant toujours la jeune femme, en travers sur ses jambes, avec sa face toute pale, ses grands yeux bleus ouverts, ses lèvres souffrantes, son étonnement d'être morte, là, si vite. Il était timide; à trente ans, il n'osait regarder en face les visages de femme, et il avait celui-là, pour la vie, dans sa mémoire et dans son coeur. C'était comme une femme à lui qu'il aurait perdue. Le soir, sans savoir comment, encore dans l'ébranlement des scènes horribles de l'après-midi, il se trouva rue Montorgueil, chez un marchand de vin, où des hommes buvaient en parlant de faire des barricades. Il les accompagna, les aida à arracher quelques pavés, s'assit sur la barricade, las de sa course dans les rues, se disant qu'il se battrait, lorsque les soldats allaient venir. Il n'avait pas même un couteau sur lui; il était toujours nu-tête. Vers onze heures, il s'assoupit; il voyait les deux trous de la guimpe blanche à petits plis, qui le regardaient comme deux yeux rouges de larmes et de sang. Lorsqu'il se réveilla, il était tenu par quatre sergents de ville qui le bourraient de coups de poings. Les hommes de la barricade avaient pris la fuite. Mais les sergents de ville devinrent furieux et faillirent l'étrangler, quand ils s'aper?urent qu'il avait du sang aux mains. C'était le sang de la jeune femme.
Florent, plein de ces souvenirs, levait les yeux sur le cadran lumineux de Saint-Eustache, sans même voir les aiguilles. Il était près de quatre heures. Les Halles dormaient toujours. Madame Fran?ois causait avec la mère Chantemesse, debout, discutant le prix de la botte de navets. Et Florent se rappelait qu'on avait manqué le fusiller là, contre le mur de Saint-Eustache. Un peloton de gendarmes venait d'y casser la tête à cinq malheureux, pris à une barricade de la rue Grenéta. Les cinq cadavres tra?naient sur le trottoir, à un endroit où il croyait apercevoir aujourd'hui des tas de radis roses. Lui, échappa aux fusils, parce que les sergents de ville n'avaient que des épées. On le conduisit à un poste voisin, en laissant au chef du poste cette ligne écrite au crayon sur un chiffon de papier: ? Pris les mains couvertes de sang. Très-dangereux. ? Jusqu'au matin, il fut tra?né de poste en poste. Le chiffon de papier l'accompagnait. On lui avait mis les menottes, on le gardait comme un fou furieux. Au poste de la rue de la Lingerie, des soldats ivres voulurent le fusiller; ils avaient déjà allumé le falot, quand l'ordre vint de conduire les prisonniers au Dép?t de la préfecture de police. Le surlendemain, il était dans une casemate du fort de Bicêtre. C'était depuis ce jour qu'il souffrait de la faim; il avait eu faim dans la casemate, et la faim ne l'avait plus quitté. Ils se trouvaient une centaine parqués au fond de cette cave, sans air, dévorant les quelques bouchées de pain qu'on leur jetait, ainsi qu'à des bêtes enfermées. Lorsqu'il parut devant un juge d'instruction, sans témoins d'aucune sorte, sans défenseur, il fut accusé de faire partie d'une société secrète; et, comme il jurait que ce n'était pas vrai, le juge tira de son dossier le chiffon de papier: ? Pris les mains couvertes de sang. Très-dangereux. ? Cela suffit. On le condamna à la déportation. Au bout de six semaines, en janvier, un ge?lier le réveilla, une nuit, l'enferma dans une cour, avec quatre cents et quelques autres prisonniers. Une heure plus tard, ce premier convoi partait pour les pontons et l'exil, les menottes aux poignets, entre deux files de gendarmes, fusils chargés. Ils traversèrent le pont d'Austerlitz, suivirent la ligne des boulevards, arrivèrent à la gare du Havre. C'était une nuit heureuse de carnaval; les fenêtres des restaurants du boulevard luisaient; à la hauteur de la rue Vivienne, à l'endroit où il voyait toujours la morte inconnue dont il emportait l'image, Florent aper?ut, au fond d'une grande calèche, des femmes masquées, les épaules nues, la voix rieuse, se fachant de ne pouvoir passer, faisant les dégo?tées devant ? ces for?ats qui n'en finissaient plus. ? De Paris au Havre, les prisonniers n'eurent pas une bouchée de pain, pas un verre d'eau; on avait oublié de leur distribuer des rations avant le départ. Ils ne mangèrent que trente-six heures plus tard, quand on les eut entassés dans la cale de la frégate le Canada.
Non, la faim ne l'avait plus quitté. Il fouillait ses souvenirs, ne se rappelait pas une heure de plénitude. Il était devenu sec, l'estomac rétréci, la peau collée aux os. Et il retrouvait Paris, gras, superbe, débordant de nourriture, au fond des ténèbres; il y rentrait, sur un lit de légumes: il y roulait, dans un inconnu de mangeailles, qu'il sentait pulluler autour de lui et qui l'inquiétait. La nuit heureuse de carnaval avait donc continué pendant sept ans. Il revoyait les fenêtres luisantes des boulevards, les femmes rieuses, la ville gourmande qu'il avait laissée par cette lointaine nuit de janvier; et il lui semblait que tout cela avait grandi, s'était épanoui dans cette énormité des Halles, dont il commen?ait à entendre le souffle colossal, épais encore de l'indigestion de la veille.
La mère Chantemesse s'était décidée à acheter douze bottes de navets. Elle les tenait dans son tablier, sur son ventre, ce qui arrondissait encore sa large taille; et elle restait là, causant toujours, de sa voix tra?nante. Quand elle fut partie, madame Fran?ois vint se rasseoir à coté de Florent, en disant:
- Cette pauvre mère Chantemesse, elle a au moins soixante-douze ans. J'étais gamine, qu'elle achetait déjà ses navets à mon père. Et pas un parent avec ?a, rien qu'une coureuse qu'elle a ramassée je ne sais où, et qui la fait damner... Eh bien, elle vivote, elle vend au petit tas, elle se fait encore ses quarante sous par jour... Moi, je ne pourrais pas rester dans ce diable de Paris, toute la journée, sur un trottoir. Si l'on y avait quelques parents, au moins!
Et, comme Florent ne causait guère:
- Vous avez de la famille à Paris, n'est-ce pas? demanda-t-elle.
Il parut ne pas entendre. Sa méfiance revenait. Il avait la tête pleine d'histoires de police, d'agents guettant à chaque coin de rue, de femmes vendant les secrets qu'elles arrachaient aux pauvres diables. Elle était tout près de lui, elle lui semblait pourtant bien honnête, avec sa grande figure calme, serrée au front par un foulard noir et jaune. Elle pouvait avoir trente-cinq ans, un peu forte, belle de sa vie en plein air et de sa virilité adoucie par des yeux noirs d'une tendresse charitable. Elle était certainement très-curieuse, mais d'une curiosité qui devait être toute bonne.
Elle reprit, sans s'offenser du silence de Florent:
- Moi, j'ai eu un neveu à Paris. Il a mal tourné, il s'est engagé... Enfin, c'est heureux quand on sait où descendre. Vos parents, peut-être, vont être bien surpris de vous voir. Et c'est une joie quand on revient, n'est-ce pas?
Tout en parlant, elle ne le quittait pas des yeux, apitoyée sans doute par son extrême maigreur, sentant que c'était un ? monsieur, ? sous sa lamentable défroque noire, n'osant lui mettre une pièce blanche dans la main.
Enfin, timidement:
- Si, en attendant, murmura-t-elle, vous aviez besoin de quelque chose...
Mais il refusa avec une fierté inquiète; il dit qu'il avait tout ce qu'il lui fallait, qu'il savait où aller. Elle parut heureuse, elle répéta plusieurs fois, comme pour se rassurer elle-même sur son sort:
- Ah! bien, alors, vous n'avez qu'à attendre le jour.
Une grosse cloche, au-dessus de la tête de Florent, au coin du pavillon des fruits, se mit à sonner. Les coups, lents et réguliers, semblaient éveiller de proche en proche le sommeil tra?nant sur le carreau. Les voitures arrivaient toujours; les cris des charretiers, les coups de fouet, les écrasements du pavé sous le fer des roues et le sabot des bêtes, grandissaient; et les voitures n'avan?aient plus que par secousses, prenant la file, s'étendant au delà des regards, dans des profondeurs grises, d'où montait un brouhaha confus. Tout le long de la rue du Pont-Neuf, on déchargeait, les tombereaux acculés aux ruisseaux, les chevaux immobiles et serrés, rangés comme dans une foire. Florent s'intéressa à une énorme voiture de boueux, pleine de choux superbes, qu'on avait eu grand'peine à faire reculer jusqu'au trottoir; la charge dépassait un grand diable de bec de gaz planté à c?té, éclairant en plein l'entassement des larges feuilles, qui se rabattaient comme des pans de velours gros vert, découpé et gaufré. Une petite paysanne de seize ans, en casaquin et en bonnet de toile bleue, montée dans le tombereau, ayant des choux jusqu'aux épaules, les prenait un à un, les lan?ait à quelqu'un que l'ombre cachait, en bas. La petite, par moments, perdue, noyée, glissait, disparaissait sous un éboulement; puis, son nez rose reparaissait au milieu des verdures épaisses; elle riait, et les choux se remettaient à voler, à passer entre le bec de gaz et Florent. Il les comptait machinalement. Quand le tombereau fut vide, cela l'ennuya.
Sur le carreau, les tas déchargés s'étendaient maintenant jusqu'à la chaussée. Entre chaque tas, les mara?chers ménageaient un étroit sentier pour que le monde p?t circuler. Tout le large trottoir, couvert d'un bout à l'autre, s'allongeait, avec les bosses sombres des légumes. On ne voyait encore, dans la clarté brusque et tournante des lanternes, que l'épanouissement charnu d'un paquet d'artichauts, les verts délicats des salades, le corail rose des carottes, l'ivoire mat des navets; et ces éclairs de couleurs intenses filaient le long des tas, avec les lanternes. Le trottoir s'était peuplé; une foule s'éveillait, allait entre les marchandises, s'arrêtant, causant, appelant. Une voix forte, au loin, criait: ? Eh! la chicorée! ? On venait d'ouvrir les grilles du pavillon aux gros légumes; les revendeuses de ce pavillon, en bonnets blancs, avec un fichu noué sur leur caraco noir, et les jupes relevées par des épingles pour ne pas se salir, faisaient leur provision du jour, chargeaient de leurs achats les grandes hottes des porteurs posées à terre. Du pavillon à la chaussée, le va-et-vient des hottes s'animait, au milieu des têtes cognées, des mots gras, du tapage des voix s'enrouant à discuter un quart d'heure pour un sou. Et Florent s'étonnait du calme des mara?chères, avec leurs madras et leur teint halé, dans ce chipotage bavard des Halles.
Derrière lui, sur le carreau de la rue Rambuteau, on vendait les fruits. Des rangées de bourriches, de paniers bas, s'alignaient, couverts de toile ou de paille; et une odeur de mirabelles trop m?res tra?nait. Une voix douce et lente, qu'il entendait depuis longtemps, lui fit tourner la tête. Il vit une adorable petite femme brune, assise par terre, qui marchandait.
- Dis donc, Marcel, vends-tu pour cent sous, dis?
L'homme, enfoui dans une limousine, ne répondait pas, et la jeune femme, au bout de cinq grandes minutes, reprenait:
- Dis, Marcel, cent sous ce panier-là, et quatre francs l'autre, ?a fait-il neuf francs qu'il faut le donner?
Un nouveau silence se fit:
- Alors qu'est-ce qu'il faut te donner?
- Eh! dix francs, tu le sais bien, je te l'ai dit... Et ton Jules, qu'est-ce que tu en fais, la Sarriette?
La jeune femme se mit à rire, en tirant une grosse poignée de monnaie.
- Ah bien! reprit-elle, Jules dort sa grasse matinée... Il prétend que les hommes, ce n'est pas fait pour travailler.
Elle paya, elle emporta les deux paniers dans le pavillon aux fruits qu'on venait d'ouvrir. Les Halles gardaient leur légèreté noire, avec les mille raies de flamme des persiennes; sous les grandes rues couvertes, du monde passait, tandis que les pavillons, au loin, restaient déserts, au milieu du grouillement grandissant de leurs trottoirs. à la pointe Saint-Eustache, les boulangers et les marchands de vins ?taient leurs volets; les boutiques rouges, avec leurs becs de gaz allumés, trouaient les ténèbres, le long des maisons grises. Florent regardait une boulangerie, rue Montorgueil, à gauche, toute pleine et toute dorée de la dernière cuisson, et il croyait sentir la bonne odeur du pain chaud. Il était quatre heures et demie.
Cependant, madame Fran?ois s'était débarrassée de sa marchandise. Il lui restait quelques bottes de carottes, quand Lacaille reparut, avec son sac.
- Eh bien, ?a va-t-il à un sou? dit-il.
- J'étais bien s?re de vous revoir, vous, répondit tranquillement la mara?chère. Voyons, prenez mon reste. Il y a dix-sept bottes.
- ?a fait dix-sept sous.
- Non, trente-quatre.
Ils tombèrent d'accord à vingt-cinq. Madame Fran?ois était pressée de s'en aller. Lorsque Lacaille se fut éloigné, avec ses carottes dans son sac:
- Voyez-vous, il me guettait, dit-elle à Florent. Ce vieux-là rale sur tout le marché; il attend quelquefois le dernier coup de cloche, pour acheter quatre sous de marchandise... Ah! ces Parisiens! ?a se chamaille pour deux liards, et ?a va boire le fond de sa bourse chez le marchand de vin.
Quand madame Fran?ois parlait de Paris, elle était pleine d'ironie et de dédain; elle le traitait en ville très-éloignée, tout à fait ridicule et méprisable, dans laquelle elle ne consentait à mettre les pieds que la nuit.
- à présent, je puis m'en aller, reprit-elle en s'asseyant de nouveau près de Florent, sur les légumes d'une voisine.
Florent baissait la tête, il venait de commettre un vol. Quand Lacaille s'en était allé, il avait aper?u une carotte par terre. Il l'avait ramassée, il la tenait serrée dans sa main droite. Derrière lui, des paquets de céleris, des tas de persil mettaient des odeurs irritantes qui le prenaient à la gorge.
- Je vais m'en aller, répéta madame Fran?ois.
Elle s'intéressait à cet inconnu, elle le sentait souffrir, sur ce trottoir, dont il n'avait pas remué. Elle lui fit de nouvelles offres de service; mais il refusa encore, avec une fierté plus apre. Il se leva même, se tint debout, pour prouver qu'il était gaillard. Et, comme elle tournait la tête, il mit la carotte dans sa bouche. Mais il dut la garder un instant, malgré l'envie terrible qu'il avait de serrer les dents; elle le regardait de nouveau en face, elle l'interrogeait, avec sa curiosité de brave femme. Lui, pour ne pas parler, répondait par des signes de tête. Puis, doucement, lentement, il mangea la carotte.
La mara?chère allait décidément partir, lorsqu'une voix forte dit tout à c?té d'elle:
- Bonjour, madame Fran?ois.
C'était un gar?on maigre, avec de gros os, une grosse tête, barbu, le nez très-fin, les yeux minces et clairs. Il portait un chapeau de feutre noir, roussi, déformé, et se boutonnait au fond d'un immense paletot, jadis marron tendre, que les pluies avaient déteint en larges tra?nées verdatres. Un peu courbé, agité d'un frisson d'inquiétude nerveuse qui devait lui être habituel, il restait planté dans ses gros souliers lacés; et son pantalon trop court montrait ses bas bleus.
- Bonjour, monsieur Claude, répondit gaiement la mara?chère. Vous savez, je vous ai attendu, lundi; et comme vous n'êtes pas venu, j'ai garé votre toile; je l'ai accrochée à un clou, dans ma chambre.
- Vous êtes trop bonne, madame Fran?ois, j'irai terminer mon étude, un de ces jours... Lundi, je n'ai pas pu... Est-ce que votre grand prunier a encore toutes ses feuilles?
- Certainement.
- C'est que, voyez-vous, je le mettrai dans un coin du tableau. Il fera bien, à gauche du poulailler. J'ai réfléchi à ?a toute la semaine... Hein! les beaux légumes, ce matin je suis descendu de bonne heure, me doutant qu'il y aurait un lever de soleil superbe sur ces gredins de choux.
Il montrait du geste toute la longueur du carreau. La mara?chère reprit:
- Eh bien, je m'en vais. Adieu... à bient?t, monsieur Claude!
Et comme elle partait, présentant Florent au jeune peintre:
- Tenez, voilà monsieur qui revient de loin, para?t-il. Il ne se reconna?t plus dans votre gueux de Paris. Vous pourriez peut-être lui donner un bon renseignement.
Elle s'en alla enfin, heureuse de laisser les deux hommes ensemble. Claude regardait Florent avec intérêt; cette longue figure, mince et flottante, lui semblait originale. La présentation de madame Fran?ois suffisait; et, avec la familiarité d'un flaneur habitué à toutes les rencontres de hasard, il lui dit tranquillement:
- Je vous accompagne. Où allez-vous?
Florent resta gêné. Il se livrait moins vite; mais, depuis son arrivée, il avait une question sur les lèvres. Il se risqua, il demanda, avec la peur d'une réponse facheuse:
- Est-ce que la rue Pirouette existe toujours?
- Mais oui, dit le peintre. Un coin bien curieux du vieux Paris, cette rue-là! Elle tourne comme une danseuse, et les maisons y ont des ventres de femme grosse... J'en ai fait une eau-forte pas trop mauvaise. Quand vous viendrez chez moi, je vous la montrerai... C'est là que vous allez?
Florent, soulagé, ragaillardi par la nouvelle que la rue Pirouette existait, jura que non, assura qu'il n'avait nulle part à aller. Toute sa méfiance se réveillait devant l'insistance de Claude.
- ?a ne fait rien, dit celui-ci, allons tout de même rue Pirouette.
La nuit, elle est d'une couleur!... Venez donc, c'est à deux pas.
Il dut le suivre. Ils marchaient c?te à c?te, comme deux camarades, enjambant les paniers et les légumes. Sur le carreau de la rue Rambuteau, il y avait des tas gigantesques de choux-fleurs, rangés en piles comme des boulets, avec une régularité surprenante. Les chairs blanches et tendres des choux s'épanouissaient, pareilles à d'énormes roses, au milieu des grosses feuilles vertes, et les tas ressemblaient à des bouquets de mariée, alignés dans des jardinières colossales. Claude s'était arrêté, en poussant de petits cris d'admiration.
Puis, en face, rue Pirouette, il montra, expliqua chaque maison. Un seul bec de gaz br?lait dans un coin. Les maisons, tassées, renflées, avan?aient leurs auvents comme ? des ventres de femme grosse, ? selon l'expression du peintre, penchaient leurs pignons en arrière, s'appuyaient aux épaules les unes des autres. Trois ou quatre, au contraire, au fond de trous d'ombre, semblaient près de tomber sur le nez. Le bec de gaz en éclairait une, très-blanche, badigeonnée à neuf, avec sa taille de vieille femme cassée et avachie, toute poudrée à blanc, peinturlurée comme une jeunesse. Puis la file bossuée des autres s'en allait, s'enfon?ant en plein noir, lézardée, verdie par les écoulements des pluies, dans une débandade de couleurs et d'attitudes telle, que Claude en riait d'aise. Florent s'était arrêté au coin de la rue de Mondétour, en face de l'avant-dernière maison, à gauche. Les trois étages dormaient, avec leurs deux fenêtres sans persiennes, leurs petits rideaux blancs bien tirés derrière les vitres; en haut, sur les rideaux de l'étroite fenêtre du pignon, une lumière allait et venait. Mais la boutique, sous l'auvent, paraissait lui causer une émotion extraordinaire. Elle s'ouvrait. C'était un marchand d'herbes cuites; au fond, des bassines luisaient; sur la table d'étalage, des patés d'épinards et de chicorée, dans des terrines, s'arrondissaient, se terminaient en pointe, coupés, derrière, par de petites pelles, dont on ne voyait que le manche de métal blanc. Cette vue clouait Florent de surprise; il devait ne pas reconna?tre la boutique; il lut le nom du marchand, Godeboeuf, sur une enseigne rouge, et resta consterné. Les bras ballants, il examinait les patés d'épinards, de l'air désespéré d'un homme auquel il arrive quelque malheur suprême.
Cependant, la fenêtre du pignon s'était ouverte, une petite vieille se penchait, regardait le ciel, puis les Halles, au loin.
- Tiens! mademoiselle Saget est matinale, dit Claude qui avait levé la tête.
Et il ajouta, en se tournant vers son compagnon:
- J'ai eu une tante, dans cette maison-là. C'est une bo?te à cancans... Ah! voilà les Méhudin qui se remuent; il y a de la lumière au second.
Florent allait le questionner, mais il le trouva inquiétant, dans son grand paletot déteint; il le suivit, sans mot dire, tandis que l'autre lui parlait des Méhudin. C'étaient des poissonnières; l'a?née était superbe; la petite, qui vendait du poisson d'eau douce, ressemblait à une vierge de Murillo, toute blonde au milieu de ses carpes et de ses anguilles. Et il en vint à dire, en se fachant, que Murillo peignait comme un polisson. Puis, brusquement, s'arrêtant au milieu de la vue:
- Voyons, où allez-vous, à la fin!
- Je ne vais nulle part, à présent, dit Florent accablé. Allons où vous voudrez.
Comme il sortait de la rue Pirouette, une voix appela Claude, du fond de la boutique d'un marchand de vin, qui faisait le coin. Claude entra, tra?nant Florent à sa suite. Il n'y avait qu'un c?té des volets enlevé. Le gaz br?lait dans l'air encore endormi de la salle; un torchon oublié, les cartes de la veille, tra?naient sur les tables, et le courant d'air de la porte grande ouverte mettait sa pointe fra?che au milieu de l'odeur chaude et renfermée du vin. Le patron, monsieur Lebigre servait les clients, en gilet à manches, son collier de barbe tout chiffonné, sa grosse figure régulière toute blanche de sommeil. Des hommes, debout, par groupes, buvaient devant le comptoir, toussant, crachant, les yeux battus, achevant de s'éveiller dans le vin blanc et dans l'eau-de-vie. Florent reconnut Lacaille, dont le sac, à cette heure, débordait de légumes. Il en était à la troisième tournée, avec un camarade, qui racontait longuement l'achat d'un panier de pommes de terre. Quand il eut vidé son verre, il alla causer avec monsieur Lebigre, dans un petit cabinet vitré, au fond, où le gaz n'était pas allumé.
- Que voulez-vous prendre? demanda Claude à Florent.
En entrant, il avait serré la main de l'homme qui l'invitait. C'était un fort, un beau gar?on de vingt-deux ans au plus, rasé, ne portant que de petites moustaches, l'air gaillard, avec son vaste chapeau enduit de craie et son colletin de tapisserie, dont les bretelles serraient son bourgeron bleu. Claude l'appelait Alexandre, lui tapait sur les bras, lui demandait quand ils iraient à Charentonneau. Et ils parlaient d'une grande partie qu'ils avaient faite ensemble, en canot, sur la Marne. Le soir, ils avaient mangé un lapin.
- Voyons, que prenez-vous? répéta Claude.
Florent regardait le comptoir, très-embarrassé. Au bout, des théières de punch et de vin chaud, cerclées de cuivre, chauffaient sur les courtes flammes bleues et roses d'un appareil à gaz. Il confessa enfin qu'il prendrait volontiers quelque chose de chaud. Monsieur Lebigre servit trois verres de punch. Il y avait, près des théières, dans une corbeille, des petits pains au beurre qu'on venait d'apporter et qui fumaient. Mais les autres n'en prirent pas, et Florent but son verre de punch; il le sentit qui tombait dans son estomac vide, comme un filet de plomb fondu. Ce fut Alexandre qui paya.
- Un bon gar?on, cet Alexandre, dit Claude, quand ils se retrouvèrent tous les deux sur le trottoir de la rue Rambuteau. Il est très-amusant à la campagne; il fait des tours de force; puis, il est superbe, le gredin; je l'ai vu nu, et s'il voulait me poser des académies, en plein air... Maintenant, si cela vous pla?t, nous allons faire un tour dans les Halles.
Florent le suivait, s'abandonnait. Une lueur claire, au fond de la rue Rambuteau, annon?ait le jour. La grande voix des Halles grondait plus haut; par instants, des volées de cloche, dans un pavillon éloigné, coupaient cette clameur roulante et montante. Ils entrèrent sous une des rues couvertes, entre le pavillon de la marée et le pavillon de la volaille. Florent levait les yeux, regardait la haute vo?te, dont les boiseries intérieures luisaient, entre les dentelles noires des charpentes de fonte. Quand il déboucha dans la grande rue du milieu, il songea à quelque ville étrange, avec ses quartiers distincts, ses faubourgs, ses villages, ses promenades et ses routes, ses places et ses carrefours, mise tout entière sous un hangar, un jour de pluie, par quelque caprice gigantesque. L'ombre, sommeillant dans les creux des toitures, multipliait la forêt des piliers, élargissait à l'infini les nervures délicates, les galeries découpées, les persiennes transparentes; et c'était, au-dessus de la ville, jusqu'au fond des ténèbres, toute une végétation, toute une floraison, monstrueux épanouissement de métal, dont les tiges qui montaient en fusée, les branches qui se tordaient et se nouaient, couvraient un monde avec les légèretés de feuillage d'une futaie séculaire. Des quartiers dormaient encore, clos de leurs grilles. Les pavillons du beurre et de la volaille alignaient leurs petites boutiques treillagées, allongeaient leurs ruelles désertes sous les files des becs de gaz. Le pavillon de la marée venait d'être ouvert; des femmes traversaient les rangées de pierres blanches, tachées de l'ombre des paniers et des linges oubliés. Aux gros légumes, aux fleurs et aux fruits, le vacarme allait grandissant. De proche en proche, le réveil gagnait la ville, du quartier populeux où les choux s'entassent dès quatre heures du matin, au quartier paresseux et riche qui n'accroche des poulardes et des faisans à ses maisons que vers les huit heures.
Mais, dans les grandes rues couvertes, la vie affluait. Le long des trottoirs, aux deux bords, des mara?chers étaient encore là, de petits cultivateurs, venus des environs de Paris, étalant sur des paniers leur récolte de la veille au soir, bottes de légumes, poignées de fruits. Au milieu du va-et-vient incessant de la foule, des voitures entraient sous les vo?tes, en ralentissant le trot sonnant de leurs chevaux. Deux de ces voitures, laissées en travers, barraient la rue. Florent, pour passer, dut s'appuyer contre un des sacs grisatres, pareils à des sacs de charbon, et dont l'énorme charge faisait plier les essieux; les sacs, mouillés, avaient une odeur fra?che d'algues marines; un d'eux, crevé par un bout, laissait couler un tas noir de grosses moules. à tous les pas, maintenant, ils devaient s'arrêter. La marée arrivait, les camions se succédaient, charriant les hautes cages de bois pleines de bourriches, que les chemins de fer apportent toutes chargées de l'Océan. Et, pour se garer des camions de la marée de plus en plus pressés et inquiétants, ils se jetaient sous les roues des camions du beurre, des oeufs et des fromages, de grands chariots jaunes, à quatre chevaux, à lanternes de couleur; des forts enlevaient les caisses d'oeufs, les paniers de fromages et de beurre, qu'ils portaient dans le pavillon de la criée, où des employés en casquette écrivaient sur des calepins, à la lueur du gaz. Claude était ravi de ce tumulte; il s'oubliait à un effet de lumière, à un groupe de blouses, au déchargement d'une voiture. Enfin, ils se dégagèrent. Comme ils longeaient toujours la grande rue, ils marchèrent dans une odeur exquise qui tra?nait autour d'eux et semblait les suivre. Ils étaient au milieu du marché des fleurs coupées. Sur le carreau, à droite et à gauche, des femmes assises avaient devant elles des corbeilles carrées, pleines de bottes de roses, de violettes, de dahlias, de marguerites. Les bottes s'assombrissaient, pareilles à des taches de sang, palissaient doucement avec des gris argentés d'une grande délicatesse. Près d'une corbeille, une bougie allumée mettait là, sur tout le noir d'alentour, une chanson aigu? de couleur, les panachures vives des marguerites, le rouge saignant des dahlias, le bleuissement des violettes, les chairs vivantes des roses. Et rien n'était plus doux ni plus printanier que les tendresses de ce parfum rencontrées sur un trottoir, au sortir des souffles apres de la marée et de la senteur pestilentielle des beurres et des fromages.
Claude et Florent revinrent sur leurs pas, flanant, s'attardant au milieu des fleurs. Ils s'arrêtèrent curieusement devant des femmes qui vendaient des bottes de fougère et des paquets de feuilles de vigne, bien réguliers, attachés par quarterons. Puis ils tournèrent dans un bout de rue couverte, presque désert, où leurs pas sonnaient comme sous la vo?te d'une église. Ils y trouvèrent, attelé à une voiture grande comme une brouette, un tout petit ane qui s'ennuyait sans doute, et qui se mit à braire en les voyant, d'un ronflement si fort et si prolongé, que les vastes toitures des Halles en tremblaient. Des hennissements de chevaux répondirent; il y eut des piétinements, tout un vacarme au loin, qui grandit, roula, alla se perdre. Cependant, en face d'eux, rue Berger, les boutiques nues des commissionnaires, grandes ouvertes, montraient, sous la clarté vive du gaz, des amas de paniers et de fruits, entre les trois murs sales couverts d'additions au crayon. Et comme ils étaient là, ils aper?urent une dame bien mise, pelotonnée d'un air de lassitude heureuse dans le coin d'un fiacre, perdu au milieu de l'encombrement de la chaussée, et filant sournoisement.
- C'est Cendrillon qui rentre sans pantoufles, dit Claude avec un sourire.
Ils causaient maintenant, en retournant sous les Halles. Claude, les mains dans les poches, sifflant, racontait son grand amour pour ce débordement de nourriture, qui monte au beau milieu de Paris, chaque matin. Il r?dait sur le carreau des nuits entières, rêvant des natures mortes colossales, des tableaux extraordinaires. Il en avait même commencé un; il avait fait poser son ami Marjolin et cette gueuse de Cadine; mais c'était dur, c'était trop beau, ces diables de légumes, et les fruits, et les poissons, et la viande! Florent écoutait, le ventre serré, cet enthousiasme d'artiste. Et il était évident que Claude, en ce moment-là, ne songeait même pas que ces belles choses se mangeaient. Il les aimait pour leur couleur. Brusquement, il se tut, serra d'un mouvement qui lui était habituel la longue ceinture rouge qu'il portait sous son paletot verdatre, et reprit d'un air fin:
- Puis, je déjeune ici, par les yeux au moins, et cela vaut encore mieux que de ne rien prendre. Quelquefois, quand j'oublie de d?ner, la veille, je me donne une indigestion, le lendemain, à regarder arriver toutes sortes de bonnes choses. Ces matins-là, j'ai encore plus de tendresses pour mes légumes... Non, tenez, ce qui est exaspérant, ce qui n'est pas juste, c'est que ces gredins de bourgeois mangent tout ?a!
Il raconta un souper qu'un ami lui avait payé chez Baratte, un jour de splendeur; ils avaient eu des hu?tres, du poisson, du gibier. Mais Baratte était bien tombé; tout le carnaval de l'ancien marché des Innocents se trouvait enterré, à cette heure; on en était aux Halles centrales, à ce colosse de fonte, à cette ville nouvelle, si originale. Les imbéciles avaient beau dire, toute l'époque était là. Et Florent ne savait plus s'il condamnait le c?té pittoresque ou la bonne chère de Baratte. Puis, Claude déblatéra contre le romantisme; il préférait ses tas de choux aux guenilles du moyen age. Il finit par s'accuser de son eau-forte de la rue Pirouette comme d'une faiblesse. On devait flanquer les vieilles cambuses par terre et faire du moderne.
- Tenez, dit-il en s'arrêtant, regardez, au coin du trottoir. N'est-ce pas un tableau tout fait, et qui serait plus humain que leurs sacrées peintures poitrinaires?
Le long de la rue couverte, maintenant, des femmes vendaient du café, de la soupe. Au coin du trottoir, un large rond de consommateurs s'était formé autour d'une marchande de soupe aux choux. Le seau de fer-blanc étamé, plein de bouillon, fumait sur le petit réchaud bas, dont les trous jetaient une lueur pale de braise, La femme, armée d'une cuiller à pot, prenant de minces tranches de pain au fond d'une corbeille garnie d'un linge, trempait la soupe dans des tasses jaunes. Il y avait là des marchandes très-propres, des mara?chers en blouse, des porteurs sales, le paletot gras des charges de nourriture qui avaient tra?né sur les épaules, de pauvres diables déguenillés, toutes les faims matinales des Halles, mangeant, se br?lant, écartant un peu le menton pour ne pas se tacher de la bavure des cuillers. Et le peintre ravi clignait les yeux, cherchait le point de vue, afin de composer le tableau dans un bon ensemble. Mais cette diablesse de soupe aux choux avait une odeur terrible. Florent tournait la tête, gêné par ces tasses pleines, que les consommateurs vidaient sans mot dire, avec un regard de c?té d'animaux méfiants. Alors, comme la femme servait un nouvel arrivé, Claude lui-même fut attendri par la vapeur forte d'une cuillerée qu'il re?ut en plein visage.
Il serra sa ceinture, souriant, faché; puis, se remettant à marcher, faisant allusion au verre de punch d'Alexandre, il dit à Florent d'une voix un peu basse:
- C'est dr?le, vous avez d? remarquer cela, vous?... On trouve toujours quelqu'un pour vous payer à boire, on ne rencontre jamais personne qui vous paye à manger.
Le jour se levait. Au bout de la rue de la Cossonnerie, les maisons du boulevard Sébastopol étaient toutes noires; et, au-dessus de la ligne nette des ardoises, le cintre élevé de la grande rue couverte taillait, dans le bleu pale, une demi-lune de clarté. Claude, qui s'était penché au-dessus de certains regards, garnis de grilles, s'ouvrant, au ras du trottoir, sur des profondeurs de cave où br?laient des lueurs louches de gaz, regardait en l'air maintenant, entre les hauts piliers, cherchant sur les toits bleuis, au bord du ciel clair. Il finit par s'arrêter encore, les yeux levés sur une des minces échelles de fer qui relient les deux étages de toitures et permettent de les parcourir. Florent lui demanda ce qu'il voyait là-haut.
- C'est ce diable de Marjolin, dit le peintre sans répondre. Il est, pour s?r, dans quelque gouttière, à moins qu'il n'ait passé la nuit avec les bêtes de la cave aux volailles... J'ai besoin de lui pour une étude.
Et il raconta que son ami Marjolin fut trouvé, un matin, par une marchande, dans un tas de choux, et qu'il poussa sur le carreau, librement. Quand on voulut l'envoyer à l'école, il tomba malade, il fallut le ramener aux Halles. Il en connaissait les moindres recoins, les aimait d'une tendresse de fils, vivait avec des agilités d'écureuil, au milieu de cette forêt de fonte. Ils faisaient un joli couple, lui et cette gueuse de Cadine, que la mère Chantemesse avait ramassée, un soir, au coin de l'ancien marché des Innocents. Lui, était splendide, ce grand bêta, doré comme un Rubens, avec un duvet roussatre qui accrochait le jour; elle, la petite, futée et mince, avait un dr?le de museau, sous la broussaille noire de ses cheveux crépus.
Claude, tout en causant, hatait le pas. Il ramena son compagnon à la pointe Saint-Eustache. Celui-ci se laissa tomber sur un banc, près du bureau des omnibus, les jambes cassées de nouveau. L'air fra?chissait. Au fond de la rue Rambuteau, des lueurs roses marbraient le ciel laiteux, sabré, plus haut, par de grandes déchirures grises. Cette aube avait une odeur si balsamique, que Florent se crut un instant en pleine campagne, sur quelque colline. Mais Claude lui montra, de l'autre c?té du banc, le marché aux aromates. Le long du carreau de la triperie, on e?t dit des champs de thym, de lavande, d'ail, d'échalote; et les marchandes avaient enlacé, autour des jeunes platanes du trottoir, de hautes branches de laurier qui faisaient des trophées de verdure. C'était l'odeur puissante du laurier qui dominait.
Le cadran lumineux de Saint-Eustache palissait, agonisait, pareil à une veilleuse surprise par le matin. Chez les marchands de vin, au fond des rues voisines, les becs de gaz s'éteignaient un à un, comme des étoiles tombant dans de la lumière. Et Florent regardait les grandes Halles sortir de l'ombre, sortir du rêve, où il les avait vues, allongeant à l'infini leurs palais à jour. Elles se solidifiaient, d'un gris verdatre, plus géantes encore, avec leur mature prodigieuse, supportant les nappes sans fin de leurs toits. Elles entassaient leurs masses géométriques; et, quand toutes les clartés intérieures furent éteintes, qu'elles baignèrent dans le jour levant, carrées, uniformes, elles apparurent comme une machine moderne, hors de toute mesure, quelque machine à vapeur, quelque chaudière destinée à la digestion d'un peuple, gigantesque ventre de métal, boulonné, rivé, fait de bois, de verre et de fonte, d'une élégance et d'une puissance de moteur mécanique, fonctionnant là, avec la chaleur du chauffage, l'étourdissement, le branle furieux des roues.
Mais Claude était monté debout sur le banc, d'enthousiasme. Il for?a son compagnon à admirer le jour se levant sur les légumes. C'était une mer. Elle s'étendait de la pointe Saint-Eustache à la rue des Halles, entre les deux groupes de pavillons. Et, aux deux bouts, dans les deux carrefours, le flot grandissait encore, les légumes submergeaient les pavés. Le jour se levait lentement, d'un gris très-doux, lavant toutes choses d'une teinte claire d'aquarelle. Ces tas moutonnants comme des flots pressés, ce fleuve de verdure qui semblait couler dans l'encaissement de la chaussée, pareil à la débacle des pluies d'automne, prenaient des ombres délicates et perlées, des violets attendris, des roses teintées de lait, des verts noyés dans des jaunes, toutes les paleurs qui font du ciel une soie changeante au lever du soleil; et, à mesure que l'incendie du matin montait en jets de flammes au fond de la rue Rambuteau, les légumes s'éveillaient davantage, sortaient du grand bleuissement tra?nant à terre. Les salades, les laitues, les scaroles, les chicorées, ouvertes et grasses encore de terreau, montraient leurs coeurs éclatants; les paquets d'épinards, les paquets d'oseille, les bouquets d'artichauts, les entassements de haricots et de pois, les empilements de romaines, liées d'un brin de paille, chantaient toute la gamme du vert, de la laque verte des cosses au gros vert des feuilles; gamme soutenue qui allait en se mourant, jusqu'aux panachures des pieds de céleris et des bottes de poireaux. Mais les notes aigu?s, ce qui chantait plus haut, c'étaient toujours les taches vives des carottes, les taches pures des navets, semées en quantité prodigieuse le long du marché, l'éclairant du bariolage de leurs deux couleurs. Au carrefour de la rue des Halles, les choux faisaient des montagnes; les énormes choux blancs, serrés et durs comme des boulets de métal pale; les choux frisés, dont les grandes feuilles ressemblaient à des vasques de bronze; les choux rouges, que l'aube changeait en des floraisons superbes, lie de vin, avec des meurtrissures de carmin et de pourpre sombre. à l'autre bout, au carrefour de la pointe Saint-Eustache, l'ouverture de la rue Rambuteau était barrée par une barricade de potirons orangés, sur deux rangs, s'étalant, élargissant leurs ventres. Et le vernis mordoré d'un panier d'oignons, le rouge saignant d'un tas de tomates, l'effacement jaunatre d'un lot de concombres, le violet sombre d'une grappe d'aubergines, ?à et là, s'allumaient; pendant que de gros radis noirs, rangés en nappes de deuil, laissaient encore quelques trous de ténèbres au milieu des joies vibrantes du réveil.
Claude battait des mains, à ce spectacle. Il trouvait ? ces gredins de légumes ? extravagants, fous, sublimes. Et il soutenait qu'ils n'étaient pas morts, qu'arrachés de la veille, ils attendaient le soleil du lendemain pour lui dire adieu sur le pavé des Halles. Il les voyait vivre, ouvrir leurs feuilles, comme s'ils eussent encore les pieds tranquilles et chauds dans le fumier. Il disait entendre là le rale de tous les potagers de la banlieue. Cependant, la foule des bonnets blancs, des caracos noirs, des blouses bleues, emplissait les étroits sentiers, entre les tas. C'était toute une campagne bourdonnante. Les grandes hottes des porteurs filaient lourdement au-dessus des têtes. Les revendeuses, les marchands des quatre saisons, les fruitiers, achetaient, se hataient. Il y avait des caporaux et des bandes de religieuses autour des montagnes de choux; tandis que des cuisiniers de collège flairaient, cherchant les bonnes aubaines. On déchargeait toujours; des tombereaux jetaient leur charge à terre, comme une charge de pavés, ajoutant un flot aux autres flots, qui venaient maintenant battre le trottoir opposé. Et, du fond de la rue du Pont-Neuf, des files de voitures arrivaient, éternellement.
- C'est cranement beau tout de même, murmurait Claude en extase.
Florent souffrait. Il croyait à quelque tentation surhumaine. Il ne voulait plus voir, il regardait Saint-Eustache, posé de biais, comme lavé à la sépia sur le bleu du ciel, avec ses rosaces, ses larges fenêtres cintrées, son clocheton, ses toits d'ardoises. Il s'arrêtait à l'enfoncement sombre de la rue Montorgueil, où éclataient des bouts d'enseignes violentes, au pan coupé de la rue Montmartre, dont les balcons luisaient, chargés de lettres d'or. Et, quand il revenait au carrefour, il était sollicité par d'autres enseignes, des Droguerie et pharmacie, des Farines et légumes secs, aux grosses majuscules rouges ou noires, sur des fonds déteints. Les maisons des angles, à fenêtres étroites, s'éveillaient, mettaient, dans l'air large de la nouvelle rue du Pont-Neuf, quelques jaunes et bonnes vieilles fa?ades de l'ancien Paris. Au coin de la rue Rambuteau, debout au milieu des vitrines vides du grand magasin de nouveautés, des commis bien mis, en gilet, avec leur pantalon collant et leurs larges manchettes éblouissantes, faisaient l'étalage. Plus loin, la maison Guillout, sévère comme une caserne, étalait délicatement, derrière ses glaces, des paquets dorés de biscuits et des compotiers pleins de petits-fours. Toutes les boutiques s'étaient ouvertes. Des ouvriers en blouses blanches, tenant leurs outils sous le bras, pressaient le pas, traversaient la chaussée.
Claude n'était pas descendu de son banc. Il se grandissait, pour voir jusqu'au fond des rues. Brusquement, il aper?ut, dans la foule qu'il dominait, une tête blonde aux larges cheveux, suivie d'une petite tête noire, toute crépue et ébouriffée.
- Eh! Marjolin! eh! Cadine! cria-t-il.
Et, comme sa voix se perdait au milieu du brouhaha, il sauta à terre, il prit sa course. Puis, il songea qu'il oubliait Florent; il revint d'un saut; il dit rapidement:
- Vous savez, au fond de l'impasse des Bourdonnais... Mon nom est écrit à la craie sur la porte, Claude Lantier... Venez voir l'eau-forte de la rue Pirouette.
Il disparut. Il ignorait le nom de Florent; il le quittait comme il l'avait pris, au bord d'un trottoir, après lui avoir expliqué ses préférences artistiques.
Florent était seul. Il fut d'abord heureux de cette solitude. Depuis que madame Fran?ois l'avait recueilli, dans l'avenue de Neuilly, il marchait au milieu d'une somnolence et d'une souffrance qui lui ?taient l'idée exacte des choses. Il était libre enfin, il voulut se secouer, secouer ce rêve intolérable de nourritures gigantesques dont il se sentait poursuivi. Mais sa tête restait vide, il n'arriva qu'à retrouver au fond de lui une peur sourde. Le jour grandissait, ou pouvait le voir maintenant; et il regardait son pantalon et sa redingote lamentables. Il boutonna la redingote, épousseta le pantalon, essaya un bout de toilette, croyant entendre ces loques noires dire tout haut d'où il venait. Il était assis au milieu du banc, à c?té de pauvres diables, de r?deurs échoués là, en attendant le soleil. Les nuits des Halles sont douces pour les vagabonds. Deux sergents de ville, encore en tenue de nuit, avec la capote et le képi, marchant c?te à c?te, les mains derrière le dos, allaient et venaient le long du trottoir; chaque fois qu'ils passaient devant le banc, ils jetaient un coup d'oeil sur le gibier qu'ils y flairaient. Florent s'imagina qu'ils le reconnaissaient, qu'ils se consultaient pour l'arrêter. Alors l'angoisse le prit. Il eut une envie folle de se lever, de courir. Mais il n'osait plus, il ne savait de quelle fa?on s'en aller. Et les coups d'oeil réguliers des sergents de ville, cet examen lent et froid de la police, le mettait au supplice. Enfin, il quitta le banc, se retenant pour ne pas fuir de toute la longueur de ses grandes jambes, s'éloignant pas à pas, serrant les épaules, avec l'horreur de sentir les mains rudes des sergents de ville le prendre au collet, par derrière.
Il n'eut plus qu'une pensée, qu'un besoin, s'éloigner des Halles. Il attendrait, il chercherait encore, plus tard, quand le carreau serait libre. Les trois rues du carrefour, la rue Montmartre, la rue Montorgueil, la rue Turbigo, l'inquiétèrent: elles étaient encombrées de voitures de toutes sortes; des légumes couvraient les trottoirs. Alors, il alla devant lui, jusqu'à la rue Pierre-Lescot, où le marché au cresson et le marché aux pommes de terre lui parurent infranchissables. Il préféra suivre la rue Rambuteau. Mais, an boulevard Sébastopol, il se heurta contre un tel embarras de tapissières, de charrettes, de chars à bancs, qu'il revint prendre la rue Saint-Denis. Là, il rentra dans les légumes. Aux deux bords, les marchands forains venaient d'installer leurs étalages, des planches posées sur de hauts paniers, et le déluge de choux, de carottes, de navets, recommen?aient. Les Halles débordaient. Il essaya de sortir de ce flot qui l'atteignait dans sa fuite; il tenta la rue de la Cossonnerie, la rue Berger, le square des Innocents, la rue de la Ferronnerie, la rue des Halles. Et il s'arrêta, découragé, effaré, ne pouvant se dégager de cette infernale ronde d'herbes qui finissaient par tourner autour de lui en le liant aux jambes de leurs minces verdures. Au loin, jusqu'à la rue de Rivoli, jusqu'à la place de l'H?tel-de-Ville, les éternelles files de roues et de bêtes attelées se perdaient dans le pêle-mêle des marchandises qu'on chargeaient; de grandes tapissières emportaient les lots des fruitiers de tout un quartier; des chars à bancs dont les flancs craquaient, partaient pour la banlieue. Rue du Pont-Neuf, il s'égara tout à fait; il vint trébucher au milieu d'une remise de voitures à bras; des marchands des quatre saisons y paraient leur étalage roulant. Parmi eux, il reconnut Lacaille, qui prit la rue Saint-Honoré, en poussant devant lui une brouettée de carottes et de choux-fleurs. Il le suivit, espérant qu'il l'aiderait à sortir de la cohue. Le pavé était devenu gras, bien que le temps f?t sec: des tas de queues d'artichauts, des feuilles et des fanes, rendaient la chaussée périlleuse. Il butait à chaque pas. Il perdit Lacaille rue Vauvilliers. Du c?té de la Halle-aux-Blé, les bouts de rue se barricadaient d'un nouvel obstacle de charrettes et de tombereaux. Il ne tenta plus de lutter, il était repris par les Halles, le flot le ramenait. Il revint lentement, il se retrouva à la pointe Saint-Eustache.
Maintenant il entendait le long roulement qui partait des Halles. Paris machait les bouchées à ses deux millions d'habitants. C'était comme un grand organe central battant furieusement, jetant le sang de la vie dans toutes les veines. Bruit de machoires colossales, vacarme fait du tapage de l'approvisionnement, depuis les coups de fouet des gros revendeurs partant pour les marchés de quartier, jusqu'aux savates tra?nantes des pauvres femmes qui vont de porte en porte offrir des salades, dans des paniers.
Il entra sous une rue couverte, à gauche, dans le groupe des quatre pavillons, dont il avait remarqué la grande ombre silencieuse pendant la nuit. Il espérait s'y réfugier, y trouver quelque trou. Mais, à cette heure, ils s'étaient éveillés comme les autres. Il alla jusqu'au bout de la rue. Des camions arrivaient au trot, encombrant le marché de la Vallée de cageaux pleins de volailles vivantes, et de paniers carrés où des volailles mortes étaient rangées par lits profonds. Sur le trottoir opposé, d'autres camions déchargeaient des veaux entiers, emmaillottés d'une nappe, couchés tout du long, comme des enfants, dans des mannes qui ne laissaient passer que les quatre moignons, écartés et saignants. Il y avait aussi des moutons entiers, des quartiers de boeuf, des cuisseaux, des épaules. Les bouchers, avec de grands tabliers blancs, marquaient la viande d'un timbre, la voituraient, la pesaient, l'accrochaient aux barres de la criée; tandis que, le visage collé aux grilles, il regardait ces files de corps pendus, les boeufs et les moutons rouges, les veaux plus pales, tachés de jaune par la graisse et les tendons, le ventre ouvert. Il passa au carreau de la triperie, parmi les têtes et les pieds de veau blafards, les tripes proprement roulées en paquets dans des bo?tes, les cervelles rangées délicatement sur des paniers plats, les foies saignants, les rognons violatres. Il s'arrêta aux longues charrettes à deux roues, couvertes d'une bache ronde, qui apportent des moitiés de cochon, accrochées des deux c?tés aux ridelles, au-dessus d'un lit de paille; les culs des charrettes ouverts montraient des chapelles ardentes, des enfoncements de tabernacle, dans les lueurs flambantes de ces chairs régulières et nues; et, sur le lit de paille, il y avait des bo?tes de fer-blanc, pleines du sang des cochons. Alors Florent fut pris d'une rage sourde; l'odeur fade de la boucherie, l'odeur acre de la triperie, l'exaspéraient. Il sortit de la rue couverte, il préféra revenir une fois encore sur le trottoir de la rue du Pont-Neuf.
C'était l'agonie. Le frisson du matin le prenait; il claquait des dents, il avait peur de tomber là et de rester par terre. Il chercha, ne trouva pas un coin sur un banc; il y aurait dormi, quitte à être réveillé par les sergents de ville. Puis, comme un éblouissement l'aveuglait, il s'adossa à un arbre, les yeux fermés, les oreilles bourdonnantes. La carotte crue qu'il avait avalée, sans presque la macher, lui déchirait l'estomac, et le verre de punch l'avait grisé. Il était gris de misère, de lassitude, de faim. Un feu ardent le br?lait de nouveau au creux de la poitrine; il y portait les deux mains, par moments, comme pour boucher un trou par lequel il croyait sentir tout son être s'en aller. Le trottoir avait un large balancement; sa souffrance devenait si intolérable, qu'il voulut marcher encore pour la faire taire. Il marcha devant lui, entra dans les légumes. Il s'y perdit. Il prit un étroit sentier, tourna dans un autre, dut revenir sur ses pas, se trompa, se trouva au milieu des verdures. Certains tas étaient si haut, que les gens circulaient entre deux murailles, baties de paquets et de bottes. Les têtes dépassaient un peu; on les voyait filer avec la tache blanche ou noire de la coiffure; et les grandes hottes, balancées, ressemblaient, au ras des feuilles, à des nacelles d'osier nageant sur un lac de mousse. Florent se heurtait à mille obstacles, à des porteurs qui se chargeaient, à des marchandes qui discutaient de leurs voix rudes; il glissait sur le lit épais d'épluchures et de trognons qui couvrait la chaussée, il étouffait dans l'odeur puissante des feuilles écrasées. Alors, stupide, il s'arrêta, il s'abandonna aux poussées des uns, aux injures des autres; il ne fut plus qu'une chose battue, roulée, au fond de la mer montante.
Une grande lacheté l'envahissait. Il aurait mendié. Sa sotte fierté de la nuit l'exaspérait. S'il avait accepté l'aum?ne de madame Fran?ois, s'il n'avait point eu peur de Claude comme un imbécile, il ne se trouverait pas là, à raler parmi ces choux. Et il s'irritait surtout de ne pas avoir questionné le peintre, rue Pirouette. à cette heure, il était seul, il pouvait crever, sur le pavé, comme un chien perdu.
Il leva une dernière fois les yeux, il regarda les Halles. Elles flambaient dans le soleil. Un grand rayon entrait par le bout de la rue couverte, au fond, trouant la masse des pavillons d'un portique de lumière; et, battant la nappe des toitures, une pluie ardente tombait. L'énorme charpente de fonte se noyait, bleuissait, n'était plus qu'un profil sombre sur les flammes d'incendie du levant. En haut, une vitre s'allumait, une goutte de clarté roulait jusqu'aux gouttières, le long de la pente des larges plaques de zinc. Ce fut alors une cité tumultueuse dans une poussière d'or volante. Le réveil avait grandi, du ronflement des mara?chers, couchés sous leurs limousines, au roulement plus vif des arrivages. Maintenant, la ville entière repliait ses grilles; les carreaux bourdonnaient, les pavillons grondaient; toutes les voix donnaient, et l'on e?t dit l'épanouissement magistral de cette phrase que Florent, depuis quatre heures du matin, entendait se tra?ner et se grossir dans l'ombre. à droite, à gauche, de tous c?tés, des glapissements de criée mettaient des notes aigu?s de petite fl?te, au milieu des basses sourdes de la foule. C'était la marée, c'étaient les beurres, c'était la volaille, c'était la viande. Des volées de cloche passaient, secouant derrière elles le murmure des marchés qui s'ouvraient. Autour de lui, le soleil enflammait les légumes. Il ne reconnaissait plus l'aquarelle tendre des paleurs de l'aube. Les coeurs élargis des salades br?laient, la gamme du vert éclatait en vigueurs superbes, les carottes saignaient, les navets devenaient incandescents, dans ce brasier triomphal. à sa gauche, des tombereaux de choux s'éboulaient encore. Il tourna les yeux, il vit, au loin, des camions qui débouchaient toujours de la rue Turbigo. La mer continuait à monter. Il l'avait sentie à ses chevilles, puis à son ventre; elle mena?ait, à cette heure, de passer par-dessus sa tête. Aveuglé, noyé, les oreilles sonnantes, l'estomac écrasé par tout ce qu'il avait vu, devinant de nouvelles et incessantes profondeurs de nourriture, il demanda grace, et une douleur folle le prit, de mourir ainsi de faim, dans Paris gorgé, dans ce réveil fulgurant des Halles. De grosses larmes chaudes jaillirent de ses yeux.
Il était arrivé à une allée plus large. Deux femmes, une petite vieille et une grande sèche, passèrent devant lui, causant, se dirigeant vers les pavillons.
- Et vous êtes venue faire vos provisions, mademoiselle Saget? demanda la grande sèche.
- Oh! madame Lecoeur, si on peut dire... Vous savez, une femme seule. Je vis de rien... J'aurais voulu un petit chou-fleur, mais tout est si cher... Et le beurre, à combien, aujourd'hui?
- Trente-quatre sous... J'en ai du bien bon. Si vous voulez venir me voir...
- Oui, oui, je ne sais pas, j'ai encore un peu de graisse...
Florent, faisant un effort suprême, suivait les deux femmes. Il se souvenait d'avoir entendu nommer la petite vieille par Claude, rue Pirouette; il se disait qu'il la questionnerait, quand elle aurait quitté la grande sèche.
- Et votre nièce? demanda mademoiselle Saget.
- La Sarriette fait ce qu'il lui pla?t, répondit aigrement madame Lecoeur. Elle a voulu s'établir. ?a ne me regarde plus. Quand les hommes l'auront grugée, ce n'est pas moi qui lui donnerai un morceau de pain.
- Vous étiez si bonne pour elle... Elle devrait gagner de l'argent; les fruits sont avantageux, cette année... Et votre beau-frère?
- Oh! lui...
Madame Lecoeur pin?a les lèvres et parut ne pas vouloir en dire davantage.
- Toujours le même, hein? continua mademoiselle Saget. C'est un bien brave homme... Je me suis laissé dire qu'il mangeait son argent d'une fa?on...
- Est-ce qu'on sait s'il mange son argent! dit brutalement madame Lecoeur. C'est un cachotier, c'est un ladre, c'est un homme, voyez-vous, mademoiselle, qui me laisserait crever plut?t que de me prêter cent sous... Il sait parfaitement que les beurres, pas plus que les fromages et les oeufs, n'ont marché cette saison. Lui, vend toute la volaille qu'il veut... Eh bien, pas une fois, non, pas une fois, il ne m'aurait offert ses services. Je suis bien trop fière pour accepter, vous comprenez, mais ?a m'aurait fait plaisir.
- Eh! le voilà, votre beau-frère, reprit mademoiselle Saget, en
baissant la voix.
Les deux femmes se tournèrent, regardèrent quelqu'un qui traversait la chaussée pour entrer sous la grande rue couverte.
- Je suis pressée, murmura madame Lecoeur, j'ai laissé ma boutique toute seule. Puis, je ne veux pas lui parler.
Florent s'était aussi retourné, machinalement. Il vit un petit homme, carré, l'air heureux, les cheveux gris et taillés en brosse, qui tenait sous chacun de ses bras une oie grasse, dont la tête pendait et lui tapait sur les cuisses. Et, brusquement, il eut un geste de joie; il courut derrière cet homme, oubliant sa fatigue. Quand il l'eut rejoint:
- Gavard! dit-il, en lui frappant sur l'épaule.
L'autre leva la tête, examina d'un air surpris cette longue figure noire qu'il ne reconnaissait pas. Puis, tout d'un coup:
- Vous! vous! s'écria-t-il au comble de la stupéfaction. Comment, c'est vous!
Il manqua laisser tomber ses oies grasses. Il ne se calmait pas. Mais, ayant aper?u sa belle-soeur et mademoiselle Saget, qui assistaient curieusement de loin à leur rencontre, il se remit à marcher, en disant:
- Ne restons pas là, venez... Il y a des yeux et des langues de trop.
Et, sous la rue couverte, ils causèrent. Florent raconta qu'il était allé rue Pirouette. Gavard trouva cela très-dr?le; il rit beaucoup, il lui apprit que son frère Quenu avait déménagé et rouvert sa charcuterie à deux pas, rue Rambuteau, en face des Halles. Ce qui l'amusa encore prodigieusement, ce fut d'entendre que Florent s'était promené tout le matin avec Claude Lantier, un dr?le de corps, qui était justement le neveu de madame Quenu. Il allait le conduire à la charcuterie. Puis, quand il sut qu'il était rentré en France avec de faux papiers, il prit toutes sortes d'airs mystérieux et graves. Il voulut marcher devant lui, à cinq pas de distance, pour ne pas éveiller l'attention. Après avoir passé par le pavillon de la volaille, où il accrocha ses deux oies à son étalage, il traversa la rue Rambuteau, toujours suivi par Florent. Là, au milieu de la chaussée, du coin de l'oeil, il lui désigna une grande et belle boutique de charcuterie.
Le soleil enfilait obliquement la rue Rambuteau, allumant les fa?ades, an milieu desquelles l'ouverture de la rue Pirouette faisait un trou noir. à l'autre bout, le grand vaisseau de Saint-Eustache était tout doré dans la poussière du soleil, comme une immense chasse. Et, au milieu de la cohue, du fond du carrefour, une armée de balayeurs s'avan?ait, sur une ligne, à coups réguliers de balai; tandis que des boueux jetaient les ordures à la fourche dans des tombereaux qui s'arrêtaient, tous les vingt pas, avec des bruits de vaisselles cassées. Mais Florent n'avait d'attention que pour la grande charcuterie, ouverte et flambante au soleil levant.
Elle faisait presque le coin de la rue Pirouette. Elle était une joie pour le regard. Elle riait, toute claire, avec des pointes de couleurs vives qui chantaient au milieu de la blancheur de ses marbres. L'enseigne, où le nom de QUENU-GRADELLE luisait en grosses lettres d'or, dans un encadrement de branches et de feuilles, dessiné sur un fond tendre, était faite d'une peinture recouverte d'une glace. Les deux panneaux latéraux de la devanture, également peints et sous verre, représentaient de petits Amours joufflus, jouant au milieu de hures, de c?telettes de porc, de guirlandes de saucisses; et ces natures mortes, ornées d'enroulements et de rosaces, avaient une telle tendresse d'aquarelle, que les viandes crues y prenaient des tons roses de confitures. Puis, dans ce cadre aimable, l'étalage montait. Il était posé sur un lit de fines rognures de papier bleu; par endroits, des feuilles de fougère, délicatement rangées, changeaient certaines assiettes en bouquets entourés de verdure. C'était un monde de bonnes choses, de choses fondantes, de choses grasses. D'abord, tout en bas, contre la glace, il y avait une rangée de pots de rillettes, entremêlés de pots de moutarde. Les jambonneaux désossés venaient au-dessus, avec leur bonne figure ronde, jaune de chapelure, leur manche terminé par un pompon vert. Ensuite arrivaient les grands plats: les langues fourrées de Strasbourg, rouges et vernies, saignantes à c?té de la paleur des saucisses et des pieds de cochon; les boudins, noirs, roulés comme des couleuvres bonnes filles; les andouilles, empilées deux à deux, crevant de santé; les saucissons, pareils à des échines de chantre, dans leurs chapes d'argent; les patés, tout chauds, portant les petits drapeaux de leurs étiquettes; les gros jambons, les grosses pièces de veau et de porc, glacées, et dont la gelée avait des limpidités de sucre candi. Il y avait encore de larges terrines au fond desquelles dormaient des viandes et des hachis, dans des lacs de graisse figée. Entre les assiettes, entre les plats, sur le lit de rognures bleues, se trouvaient jetés des bocaux d'aschards, de coulis, de truffes conservées, des terrines de foies gras, des bo?tes moirées de thon et de sardines. Une caisse de fromages laiteux, et une autre caisse, pleine d'escargots bourrés de beurre persillé, étaient posées aux deux coins, négligemment. Enfin, tout en haut, tombant d'une barre à dents de loup, des colliers de saucisses, de saucissons, de cervelas, pendaient, symétriques, semblables à des cordons et à des glands de tentures riches; tandis que, derrière, des lambeaux de crépine mettaient leur dentelle, leur fond de guipure blanche et charnue. Et là, sur le dernier gradin de cette chapelle du ventre, au milieu des bouts de la crépine, entre deux bouquets de gla?euls pourpres, le reposoir se couronnait d'un aquarium carré, garni de rocailles, où deux poissons rouges nageaient, continuellement.
Florent sentit un frisson à fleur de peau; et il aper?ut une femme, sur le seuil de la boutique, dans le soleil. Elle mettait un bonheur de plus, une plénitude solide et heureuse, au milieu de toutes ces gaietés grasses. C'était une belle femme. Elle tenait la largeur de la porte, point trop-grosse pourtant, forte de la gorge, dans la maturité de la trentaine. Elle venait de se lever, et déjà ses cheveux, lissés, collés et comme vernis, lui descendaient en petits bandeaux plats sur les tempes. Cela la rendait très-propre. Sa chairpaisible, avait cette blancheur transparente, cette peau fine et robée des personnes qui vivent d'ordinaire dans les graisses et les viandes crues. Elle était sérieuse plut?t, très-calme et très-lente, s'égayant du regard, les lèvres graves. Son col de linge empesé bridant sur son cou, ses manches blanches qui lui montaient jusqu'aux coudes, son tablier blanc cachant la pointe de ses souliers, ne laissaient voir que des bouts de la robe de cachemire noir, les épaules rondes, le corsage plein, dont le corset tendait l'étoffe, extrêmement. Dans tout ce blanc, le soleil br?lait. Mais, trempée de clarté, les cheveux bleus, la chair rose, les manches et la jupe éclatantes, elle ne clignait pas les paupières, elle prenait en toute tranquillité béate son bain de lumière matinale, les yeux doux, riant aux Halles débordantes. Elle avait un air de grande honnêteté.
- C'est la femme de votre frère, votre belle-soeur Lisa, dit Gavard à
Florent.
Il l'avait saluée d'un léger signe de tête. Puis, il s'enfon?a dans l'allée, continuant à prendre des précautions minutieuses, ne voulant pas que Florent entrat par la boutique qui était vide pourtant. Il était évidemment très-heureux de se mettre dans une aventure qu'il croyait compromettante.
- Attendez, dit-il, je vais voir si votre frère est seul... Vous entrerez, quand je taperai dans mes mains.
Il poussa une porte, au fond de l'allée. Mais, lorsque Florent entendit la voix de son frère, derrière cette porte, il entra d'un bond. Quenu, qui l'adorait, se jeta à son cou. Ils s'embrassaient comme des enfants.
- Ah! saperlotte, ah! c'est toi, balbutiait Quenu, si je m'attendais, par exemple!... Je t'ai cru mort, je le disais hier encore à Lisa: ? Ce pauvre Florent... ?
Il s'arrêta, il cria, en penchant la tête dans la boutique:
- Eh! Lisa!... Lisa!...
Puis, se tournant vers une petite fille qui s'était réfugiée dans un coin:
- Pauline, va donc chercher ta mère.
Mais la petite ne bougea pas. C'était une superbe enfant de cinq ans, ayant une grosse figure ronde, d'une grande ressemblance avec la belle charcutière. Elle tenait, entre ses bras, un énorme chat jaune, qui s'abandonnait d'aise, les pattes pendantes; et elle le serrait de ses petites mains, pliant sous la charge, comme si elle e?t craint que ce monsieur si mal habillé ne le lui volat.
Lisa arriva lentement.
- C'est Florent, c'est mon frère, répétait Quenu.
Elle l'appela ? monsieur, ? fut très-bonne. Elle le regardait paisiblement, de la tête aux pieds, sans montrer aucune surprise malhonnête. Ses lèvres seules avaient un léger pli. Et elle resta debout, finissant par sourire des embrassades de son mari. Celui-ci pourtant parut se calmer. Alors il vit la maigreur, la misère de Florent.
- Ah! mon pauvre ami, dit-il, tu n'as pas embelli, là bas... Moi, j'ai engraissé, que veux-tu!
Il était gras, en effet, trop gras pour ses trente ans. Il débordait dans sa chemise, dans son tablier, dans ses linges blancs qui l'emmaillotaient comme un énorme poupon. Sa face rasée s'était allongée, avait pris à la longue une lointaine ressemblance avec le groin de ces cochons, de cette viande, où ses mains s'enfon?aient et vivaient, la journée entière. Florent le reconnaissait à peine. Il s'était assis, il passait de son frère à la belle Lisa, à la petite Pauline. Ils suaient la santé; ils étaient superbes, carrés, luisants; ils le regardaient avec l'étonnement de gens très-gras pris d'une vague inquiétude en face d'un maigre. Et le chat lui-même, dont la peau pétait de graisse, arrondissait ses yeux jaunes, l'examinait d'un air défiant.
- Tu attendras le déjeuner, n'est-ce pas? demanda Quenu. Nous mangeons de bonne heure, à dix heures.
Une odeur forte de cuisine tra?nait. Florent revit sa nuit terrible, son arrivée dans les légumes, son agonie au milieu des Halles, cet éboulement continu de nourriture auquel il venait d'échapper. Alors, il dit à voix basse, avec un sourire doux:
- Non, j'ai faim, vois-tu.
Florent venait de commencer son droit à Paris, lorsque sa mère mourut. Elle habitait le Vigan, dans le Gard. Elle avait épousé en secondes noces un Normand, un Quenu, d'Yvetot, qu'un sous-préfet avait amené et oublié dans le Midi. Il était resté employé à la sous-préfecture, trouvant le pays charmant, le vin bon, les femmes aimables. Une indigestion, trois ans après le mariage, l'emporta. Il laissait pour tout héritage à sa femme un gros gar?on qui lui ressemblait. La mère payait déjà très-difficilement les mois de collège de son a?né, Florent, l'enfant du premier lit.
Il lui donnait de grandes satisfactions: il était très-doux, travaillait avec ardeur, remportait les premiers prix. Ce fut sur lui qu'elle mit toutes ses tendresses, tous ses espoirs. Peut-être préférait-elle, dans ce gar?on pale et mince, son premier mari, un de ces Proven?aux d'une mollesse caressante, qui l'avait aimée à en mourir. Peut-être Quenu, dont la bonne humeur l'avait d'abord séduite, s'était-il montré trop gras, trop satisfait, trop certain de tirer de lui-même ses meilleures joies. Elle décida que son dernier né, le cadet, celui que les familles méridionales sacrifient souvent encore, ne ferait jamais rien de bon; elle se contenta de l'envoyer à l'école, chez une vieille fille sa voisine, où le petit n'apprit guère qu'à galopiner. Les deux frères grandirent loin l'un de l'autre, en étrangers.
Quand Florent arriva au Vigan, sa mère était enterrée. Elle avait exigé qu'on lui cachat sa maladie jusqu'au dernier moment, pour ne pas le déranger dans ses études. Il trouva le petit Quenu, qui avait douze ans, sanglotant tout seul au milieu de la cuisine, assis sur une table. Un marchand de meubles, un voisin, lui conta l'agonie de la malheureuse mère. Elle en était à ses dernières ressources, elle s'était tuée au travail pour que son fils p?t faire son droit. à un petit commerce de rubans d'un médiocre rapport, elle avait d? joindre d'autres métiers qui l'occupaient fort tard. L'idée fixe de voir son Florent avocat, bien posé dans la ville, finissait par la rendre dure, avare, impitoyable pour elle-même et pour les autres. Le petit Quenu allait avec des culottes percées, des blouses dont les manches s'effiloquaient; il ne se servait jamais à table, il attendait que sa mère lui e?t coupé sa part de pain. Elle se taillait des tranches tout aussi mince. C'était à ce régime qu'elle avait succombé, avec le désespoir immense de ne pas achever sa tache.
Cette histoire fit une impression terrible sur le caractère tendre de Florent. Les larmes l'étouffaient. Il prit son frère dans ses bras, le tint serré, le baisa comme pour lui rendre l'affection dont il l'avait privé. Et il regardait ses pauvres souliers crevés, ses coudes troués, ses mains sales, toute cette misère d'enfant abandonné. Il lui répétait qu'il allait l'emmener, qu'il serait heureux avec lui. Le lendemain, quand il examina la situation, il eut peur de ne pouvoir même réserver la somme nécessaire pour retourner à Paris. à aucun prix, il ne voulait rester au Vigan. Il céda heureusement la petite boutique de rubans, ce qui lui permit de payer les dettes que sa mère, très-rigide sur les questions d'argent, s'était pourtant laissée peu à peu entra?ner à contracter. Et comme il ne lui restait rien, le voisin, le marchand de meubles, lui offrit cinq cents francs du mobilier et du linge de la défunte. Il faisait une bonne affaire. Le jeune homme le remercia, les larmes aux yeux. Il habilla son frère à neuf, l'emmena, le soir même.
à Paris, il ne pouvait plus être question de suivre les cours de l'école de droit. Florent remit à plus tard toute ambition. Il trouva quelques le?ons, s'installa avec Quenu, rue Royer-Collard, au coin de la rue Saint-Jacques, dans une grande chambre qu'il meubla de deux lits de fer, d'une armoire, d'une table et de quatre chaises. Dès lors, il eut un enfant. Sa paternité le charmait. Dans les premiers temps, le soir, quand il rentrait, il essayait de donner des le?ons au petit; mais celui-ci n'écoutait guère; il avait la tête dure, refusait d'apprendre, sanglotant, regrettant l'époque où sa mère le laissait courir les rues. Florent, désespéré, cessait la le?on, le consolait, lui promettait des vacances indéfinies. Et pour s'excuser de sa faiblesse, il se disait qu'il n'avait pas pris le cher enfant avec lui dans le but de le contrarier. Ce fut sa règle de conduite, le regarder grandir en joie. Il l'adorait, était ravi de ses rires, go?tait des douceurs infinies à le sentir autour de lui, bien portant, ignorant de tout souci. Florent restait mince dans ses paletots noirs rapés, et son visage commen?ait à jaunir, au milieu des taquineries cruelles de l'enseignement. Quenu devenait un petit bonhomme tout rond, un peu bêta, sachant à peine lire et écrire, mais d'une belle humeur inaltérable qui emplissait de gaieté la grande chambre sombre de la rue Royer-Collard.
Cependant, les années passaient. Florent, qui avait hérité des dévouements de sa mère, gardait Quenu au logis comme une grande fille paresseuse. Il lui évitait jusqu'aux menus soins de l'intérieur; c'était lui qui allait chercher les provisions, qui faisait le ménage et la cuisine. Cela, disait-il, le tirait de ses mauvaises pensées. Il était sombre d'ordinaire, se croyait méchant. Le soir, quand il rentrait, crotté, la tête basse de la haine des enfants des autres, il était tout attendri par l'embrassade de ce gros et grand gar?on, qu'il trouvait en train de jouer à la toupie, sur le carreau de la chambre. Quenu riait de sa maladresse à faire les omelettes et de la fa?on sérieuse dont il mettait le pot-au-feu. La lampe éteinte, Florent redevenait triste, parfois, dans son lit. Il songeait à reprendre ses études de droit, il s'ingéniait pour disposer son temps de fa?on à suivre les cours de la Faculté. Il y parvint, fut parfaitement heureux. Mais une petite fièvre qui le retint huit jours à la maison, creusa un tel trou dans leur budget et l'inquiéta à un tel point, qu'il abandonna toute idée de terminer ses études. Son enfant grandissait. Il entra comme professeur dans une pension de la rue de l'Estrapade, aux appointements de dix-huit cents francs. C'était une fortune. Avec de l'économie, il allait mettre de l'argent de c?té pour établir Quenu. à dix-huit ans, il le traitait encore en demoiselle qu'il faut doter.
Pendant la courte maladie de son frère, Quenu, lui aussi, avait fait des réflexions. Un matin, il déclara qu'il voulait travailler, qu'il était assez grand pour gagner sa vie. Florent fut profondément touché. Il v avait, en face d'eux, de l'autre c?té de la rue, un horloger en chambre que l'enfant voyait toute la journée, dans la clarté crue de là fenêtre, penché sur sa petite table, maniant des choses délicates, les regardant à la loupe, patiemment. Il fut séduit, il prétendit qu'il avait du go?t pour l'horlogerie. Mais, au bout de quinze jours, il devint inquiet, il pleura comme un gar?on de dix ans, trouvant que c'était trop compliqué, que jamais il ne saurait ? toutes les petites bêtises qui entrent dans une montre. ? Maintenant, il préférerait être serrurier. La serrurerie le fatigua. En deux années, il tenta plus de dix métiers. Florent pensait qu'il avait raison, qu'il ne faut pas se mettre dans un état à contre-coeur. Seulement, le beau dévouement de Quenu, qui voulait gagner sa vie, co?tait cher au ménage des deux jeunes gens. Depuis qu'il courait les ateliers, c'était sans cesse des dépenses nouvelles, des frais de vêtements, de nourriture prise au dehors, de bienvenue payée aux camarades. Les dix-huit cents francs de Florent ne suffisaient plus. Il avait d? prendre deux le?ons qu'il donnait le soir. Pendant huit ans, il porta la même redingote.
Les deux frères s'étaient fait un ami. La maison avait une fa?ade sur la rue Saint-Jacques, et là s'ouvrait une grande r?tisserie, tenue par un digne homme nommé Gavard, dont la femme se mourait de la poitrine, au milieu de l'odeur grasse des volailles. Quand Florent rentrait trop tard pour faire cuire quelque bout de viande, il achetait en bas un morceau de dinde ou un morceau d'oie de douze sous. C'était des jours de grand régal. Gavard finit par s'intéresser à ce gar?on maigre, il connut son histoire, il attira le petit. Et bient?t Quenu ne quitta plus la r?tisserie. Dès que son frère partait, il descendait, il s'installait au fond de la boutique, ravi des quatre broches gigantesques qui tournaient avec un bruit doux, devant les hautes flammes claires.
Les larges cuivres de la cheminée luisaient, les volailles fumaient, la graisse chantait dans la lèchefrite, les broches finissaient par causer entre elles, par adresser des mots aimables à Quenu, qui, une longue cuiller à la main, arrosait dévotement les ventres dorés des oies rondes et des grandes dindes. Il restait des heures, tout rouge des clarté dansantes de la flambée, un peu abêti, riant vaguement aux grosses bêtes qui cuisaient; et il ne se réveillait que lorsqu'on débrochait. Les volailles tombaient dans les plats; les broches sortaient des ventres, toutes fumantes; les ventres se vidaient, laissant couler le jus par les trous du derrière et de la gorge, emplissant la boutique d'une odeur forte de r?ti. Alors, l'enfant, debout, suivant des yeux l'opération, battait des mains, parlait aux volailles, leur disait qu'elles étaient bien bonnes, qu'on les mangerait, que les chats n'auraient que les os. Et il tressautait, quand Gavard lui donnait une tartine de pain, qu'il mettait mijoter dans la lèche-frite, pendant une demi-heure.
Ce fut là sans doute que Quenu prit l'amour de la cuisine. Plus tard, après avoir essayé de tous les métiers, il revint fatalement aux bêtes qu'on débroche, aux jus qui forcent à se lécher les doigts. Il craignait d'abord de contrarier son frère, petit mangeur parlant des bonnes choses avec un dédain d'homme ignorant. Puis, voyant Florent l'écouter, lorsqu'il lui expliquait quelque plat très compliqué, il lui avoua sa vocation, il entra dans un grand restaurant. Dès lors, la vie des deux frères fut réglée. Ils continuèrent à habiter la chambre de la rue Royer-Collard, où ils se retrouvaient chaque soir: l'un, la face réjouie par ses fourneaux; l'autre, le visage battu de sa misère de professeur crotté. Florent gardait sa défroque noire, s'oubliait sur les devoirs de ses élèves, tandis que Quenu, pour se mettre à l'aise, reprenait son tablier, sa veste blanche et son bonnet blanc de marmiton, tournant autour du poêle, s'amusant à quelque friandise cuite au four. Et parfois ils souriaient de se voir ainsi, l'un tout blanc, l'autre tout noir. La vaste pièce semblait moitié fachée, moitié joyeuse, de ce deuil et de cette gaieté. Jamais ménage plus disparate ne s'entendit mieux. L'a?né avait beau maigrir, br?lé par les ardeurs de son père; le cadet avait beau engraisser, en digne fils de Normand; ils s'aimaient dans leur mère commune, dans cette femme qui n'était que tendresse.
Ils avaient un parent, à Paris, un frère de leur mère, un Gradelle, établi charcutier, rue Pirouette, dans le quartier des Halles. C'était un gros avare, un homme brutal, qui les re?ut comme des meurt-de-faim, la première fois qu'ils se présentèrent chez lui. Ils y retournèrent rarement. Le jour de la fête du bonhomme, Quenu lui portait un bouquet, et en recevait une pièce de dix sous. Florent, d'une fierté maladive, souffrait, lorsque Gradelle examinait sa redingote mince, de l'oeil inquiet et soup?onneux d'un ladre qui flaire la demande d'un d?ner ou d'une pièce de cent sous. Il eut la na?veté, un jour, de changer chez son oncle un billet de cent francs. L'oncle eut moins peur, en voyant venir les petits, comme il les appelait. Mais les amitiés en restèrent là. Ces années furent pour Florent un long rêve doux et triste. Il go?ta toutes les joies amères du dévouement. Au logis, il n'avait que des tendresses. Dehors, dans les humiliations de ses élèves, dans le coudoiement des trottoirs, il se sentait devenir mauvais. Ses ambitions mortes s'aigrissaient. Il lui fallut de longs mois pour plier les épaules et accepter ses souffrances d'homme laid, médiocre et pauvre. Voulant échapper aux tentations de méchanceté, il se jeta en pleine bonté idéale, il se créa un refuge de justice et de vérité absolues. Ce fut alors qu'il devint républicain; il entra dans la république comme les filles désespérées entrent au couvent. Et ne trouvant pas une république assez tiède, assez silencieuse, pour endormir ses maux, il s'en créa une. Les livres lui déplaisaient; tout ce papier noirci, au milieu duquel il vivait, lui rappelait la classe puante, les boulettes de papier maché des gamins, la torture des longues heures stériles. Puis, les livres ne lui parlaient que de révolte, le poussaient à l'orgueil, et c'était d'oubli et de paix dont il se sentait l'impérieux besoin. Se bercer, s'endormir, rêver qu'il était parfaitement heureux, que le monde allait le devenir, batir la cité républicaine où il aurait voulu vivre: telle fut sa récréation, l'oeuvre éternellement reprise de ses heures libres. Il ne lisait plus, en dehors des nécessités de l'enseignement; il remontait la rue Saint-Jacques, jusqu'aux boulevards extérieurs, faisait une grande course parfois, revenait par la barrière d'Italie; et, tout le long de la route, les yeux sur le quartier Mouffetard étalé à ses pieds, il arrangeait des mesures morales, des projets de loi humanitaires, qui auraient changé cette ville souffrante en une ville de béatitude. Quand les journées de février ensanglantèrent Paris, il fut navré, il courut les clubs, demandant le rachat de ce sang ? par le baiser fraternel des républicains du monde entier. ? Il devint un de ces orateurs illuminés qui prêchèrent la révolution comme une religion nouvelle, toute de douceur et de rédemption. Il fallut les journées de décembre pour le tirer de sa tendresse universelle. Il était désarmé. Il se laissa prendre comme un mouton, et fut traité en loup. Quand il s'éveilla de son sermon sur la fraternité, il crevait la faim sur la dalle froide d'une casemate de Bicêtre.
Quenu, qui avait alors vingt-deux ans, fut pris d'une angoisse mortelle, en ne voyant pas rentrer son frère. Le lendemain, il alla chercher, au cimetière Montmartre, parmi les morts du boulevard, qu'on avait alignés sous de la paille; les têtes passaient, affreuses. Le coeur lui manquait, les larmes l'aveuglaient, il dut revenir à deux reprises, le long de la file. Enfin, à la préfecture de police, au bout de huit grands jours, il apprit que son frère était prisonnier. Il ne put le voir. Comme il insistait, on le mena?a de l'arrêter lui-même. Il courut alors chez l'oncle Gradelle, qui était un personnage pour lui, espérant le déterminer à sauver Florent. Mais l'oncle Gradelle s'emporta, prétendit que c'était bien fait, que ce grand imbécile n'avait pas besoin de se fourrer avec ces canailles de républicains; il ajouta même que Florent devait mal tourner, que cela était écrit sur sa figure. Quenu pleurait toutes les larmes de son corps. Il restait là, suffoquant. L'oncle, un peu honteux, sentant qu'il devait faire quelque chose pour ce pauvre gar?on, lui offrit de le prendre avec lui. Il le savait bon cuisinier, et avait besoin d'un aide. Quenu redoutait tellement de rentrer seul dans la grande chambre de la rue Royer-Collard, qu'il accepta. Il coucha chez son oncle, le soir même, tout en haut, au fond d'un trou noir où il pouvait à peine s'allonger. Il y pleura moins qu'il n'aurait pleuré en face du lit vide de son frère.
Il réussit enfin à voir Florent. Mais, en revenant de Bicêtre, il dut se coucher; une fièvre le tint pendant près de trois semaines dans une somnolence hébétée. Ce fut sa première et sa seule maladie. Gradelle envoyait son républicain de neveu à tous les diables. Quand il connut son départ pour Cayenne, un matin, il tapa dans les mains de Quenu, l'éveilla, lui annon?a brutalement cette nouvelle, provoqua une telle crise, que le lendemain le jeune homme était debout. Sa douleur se fondit; ses chairs molles semblèrent boire ses dernières larmes. Un mois plus tard, il riait, s'irritait, tout triste d'avoir ri; puis la belle humeur l'emportait, et il riait sans savoir.
Il apprit la charcuterie. Il y go?tait plus de jouissances encore que dans la cuisine. Mais l'oncle Gradelle lui disait qu'il ne devait pas trop négliger ses casseroles, qu'un charcutier bon cuisinier était rare, que c'était une chance d'avoir passé par un restaurant avant d'entrer chez lui. Il utilisait ses talents, d'ailleurs; il lui faisait faire des d?ners pour la ville, le chargeait particulièrement des grillades et des c?telettes de porc aux cornichons. Comme le jeune homme lui rendait de réels services, il l'aima à sa manière, lui pin?ant les bras, les jours de belle humeur. Il avait vendu le pauvre mobilier de la rue Royer-Collard, et en gardait l'argent, quarante et quelques francs, pour que ce farceur de Quenu, disait-il, ne le jetat pas par les fenêtres. Il finit pourtant par lui donner chaque mois six francs pour ses menus plaisirs.
Quenu, serré d'argent, brutalisé parfois, était parfaitement heureux. Il aimait qu'on lui machat sa vie. Florent l'avait trop élevé en fille paresseuse. Puis, il s'était fait une amie chez l'oncle Gradelle. Quand celui-ci perdit sa femme, il dut prendre une fille, pour le comptoir. Il la choisit bien portante, appétissante, sachant que cela égaye le client et fait honneur aux viandes cuites, il connaissait, rue Cuvier, près du Jardin des Plantes, une dame veuve, dont le mari avait eu la direction des postes à Plassans, une sous-préfecture du Midi. Cette dame, qui vivait d'une petite rente viagère, très-modestement, avait amené de cette ville une grosse et belle enfant, qu'elle traitait comme sa propre fille. Lisa la soignait d'un air placide, avec une humeur égale, un peu sérieuse, tout à fait belle quand elle souriait. Son grand charme venait de la fa?on exquise dont elle pla?ait son rare sourire. Alors, son regard était une caresse, sa gravité ordinaire donnait un prix inestimable à cette science soudaine de séduction. La vieille dame disait souvent qu'un sourire de Lisa la conduirait en enfer. Lorsqu'un asthme l'emporta, elle laissa à sa fille d'adoption toutes ses économies, une dizaine de mille francs. Lisa resta huit jours seule dans le logement de la rue Cuvier; ce fut là que Gradelle vint la chercher. Il la connaissait pour l'avoir souvent vue avec sa ma?tresse, quand cette dernière lui rendait visite, rue Pirouette. Mais, à l'enterrement, elle lui parut si embellie, si solidement batie, qu'il alla jusqu'au cimetière. Pendant qu'on descendait le cercueil, il réfléchissait qu'elle serait superbe dans la charcuterie. Il se tatait, se disait qu'il lui offrirait bien trente francs par mois, avec le logement et la nourriture. Lorsqu'il lui fit des propositions, elle demanda vingt-quatre heures pour lui rendre réponse. Puis, un matin, elle arriva avec son petit paquet, et ses dix mille francs, dans son corsage. Un mois plus tard, la maison lui appartenait, Gradelle, Quenu, jusqu'au dernier des marmitons. Quenu, surtout, se serait haché les doigts pour elle.
Quand elle venait à sourire, il restait là, riant d'aise lui-même à la regarder.
Lisa, qui était la fille a?née des Macquart, de Plassans, avait encore son père. Elle le disait à l'étranger, ne lui écrivait jamais. Parfois, elle laissait seulement échapper que sa mère était, de son vivant, une rude travailleuse, et qu'elle tenait d'elle. Elle se montrait, en effet, très-patiente au travail. Mais elle ajoutait que la brave femme avait eu une belle constance de se tuer pour faire aller le ménage. Elle parlait alors des devoirs de la femme et des devoirs du mari, très-sagement, d'une fa?on honnête, qui ravissait Quenu. Il lui affirmait qu'il avait absolument ses idées. Les idées de Lisa étaient que tout le monde doit travailler pour manger; que chacun est chargé de son propre bonheur; qu'on fait le mal en encourageant la paresse; enfin, que, s'il y a des malheureux, c'est tant pis pour les fainéants. C'était là une condamnation très-nette de l'ivrognerie, des flaneries légendaires du vieux Macquart. Et, à son insu, Macquart parlait haut en elle; elle n'était qu'une Macquart rangée, raisonnable, logique avec ses besoins de bien-être, ayant compris que la meilleure fa?on de s'endormir dans une tiédeur heureuse est encore de se faire soi-même un lit de béatitude. Elle donnait à cette couche moelleuse toutes ses heures, toutes ses pensées. Dès l'age de six ans, elle consentait à rester bien sage sur sa petite chaise, la journée entière, à la condition qu'on la récompenserait d'un gateau le soir.
Chez le charcutier Gradelle, Lisa continua sa vie calme, régulière, éclairée par ses beaux sourires. Elle n'avait pas accepté l'offre du bonhomme à l'aventure; elle savait trouver en lui un chaperon, elle pressentait peut-être, dans cette boutique sombre de la rue Pirouette, avec le flair des personnes chanceuses, l'avenir solide qu'elle rêvait, une vie de jouissances saines, un travail sans fatigue, dont chaque heure amenat la récompense. Elle soigna son comptoir avec les soins tranquilles qu'elle avait donnés à la veuve du directeur des postes. Bient?t la propreté des tabliers de Lisa fut proverbiale dans le quartier. L'oncle Gradelle était si content de cette belle fille, qu'il disait parfois à Quenu, en ficelant ses saucissons:
- Si je n'avais pas soixante ans passés, ma parole d'honneur, je ferais la bêtise de l'épouser... C'est de l'or en barre, mon gar?on, une femme comme ?a dans le commerce.
Quenu renchérissait. Il rit pourtant à belles dents, un jour qu'un voisin l'accusa d'être amoureux de Lisa. Cela ne le tourmentait guère. Ils étaient très-bons amis. Le soir, ils montaient ensemble se coucher. Lisa occupait, à c?té du trou noir où s'allongeait le jeune homme, une petite chambre qu'elle avait rendue toute claire, en l'ornant partout de rideaux de mousseline. Ils restaient là, un instant, sur le palier, leur bougeoir à la main, causant, mettant la clef dans la serrure. Et ils refermaient leur porte, disant amicalement:
- Bonsoir, mademoiselle Lisa.
- Bonsoir, monsieur Quenu.
Quenu se mettait au lit en écoutant Lisa faire son petit ménage. La cloison était si mince, qu'il pouvait suivre chacun de ses mouvements. Il pensait: ? Tiens, elle tire les rideaux de sa fenêtre. Qu'est-ce qu'elle peut bien faire devant sa commode? La voilà qui s'asseoit et qui ?te ses bottines. Ma foi, bonsoir, elle a soufflé sa bougie. Dormons. ? Et, s'il entendait craquer le lit, il murmurait en riant: ? Fichtre! elle n'est pas légère, mademoiselle Lisa. ? Cette idée l'égayait; il finissait par s'endormir, en songeant aux jambons et aux bandes de petit salé qu'il devait préparer le lendemain.
Cela dura un an, sans une rougeur de Lisa, sans un embarras de Quenu. Le matin, au fort du travail, lorsque la jeune fille venait à la cuisine, leurs mains se rencontraient au milieu des hachis. Elle l'aidait parfois, elle tenait les boyaux de ses doigts potelés, pendant qu'il les bourrait de viandes et de lardons. Ou bien ils go?taient ensemble la chair crue des saucisses, du bout de la langue, pour voir si elle était convenablement épicée. Elle était de bon conseil, connaissait des recettes du Midi, qu'il expérimenta avec succès. Souvent, il la sentait derrière son épaule, regardant au fond des marmites, s'approchant si près, qu'il avait sa forte gorge dans le dos. Elle lui passait une cuiller, un plat. Le grand feu leur mettait le sang sous la peau. Lui, pour rien au monde, n'aurait cessé de tourner les bouillies grasses qui s'épaississaient sur le fourneau; tandis que, toute grave, elle discutait le degré de cuisson. L'après-midi, lorsque la boutique se vidait, ils causaient tranquillement, pendant des heures. Elle restait dans son comptoir, un peu renversée, tricotant d'une fa?on douce et régulière. Il s'asseyait sur un billot, les jambes ballantes, tapant des talons contre le bloc de chêne. Et ils s'entendaient à merveille; ils parlaient de tout, le plus ordinairement de cuisine, et puis de l'oncle Gradelle, et encore du quartier. Elle lui racontait des histoires comme à un enfant; elle en savait de très-jolies, des légendes miraculeuses, pleines d'agneaux et de petits anges, qu'elle disait d'une voix fl?tée, avec son grand air sérieux. Si quelque cliente entrait, pour ne pas se déranger, elle demandait au jeune homme le pot du saindoux ou la bo?te des escargots. à onze heures, ils remontaient se coucher, lentement, comme la veille. Puis, en refermant leur porte, de leur voix calme:
- Bonsoir, mademoiselle Lisa.
- Bonsoir, monsieur Quenu.
Un matin, l'oncle Gradelle fut foudroyé par une attaque d'apoplexie, en préparant une galantine. Il tomba le nez sur la table à hacher. Lisa ne perdit pas son sang-froid. Elle dit qu'il ne faillait pas laisser le mort au beau milieu de la cuisine; elle le fit porter au fond, dans un cabinet où l'oncle couchait. Puis, elle arrangea une histoire avec les gar?ons; l'oncle devait être mort dans son lit, si l'on ne voulait pas dégo?ter le quartier et perdre la clientèle. Quenu aida à porter le mort, stupide, très-étonné de ne pas trouver de larmes. Plus tard, Lisa et lui pleurèrent ensemble. Il était seul héritier, avec son frère Florent. Les commères des rues voisines donnaient au vieux Gradelle une fortune considérable. La vérité fut qu'on ne découvrit pas un écu d'argent sonnant. Lisa resta inquiète. Quenu la voyait réfléchir, regarder autour d'elle du matin au soir, comme si elle avait perdu quelque chose. Enfin, elle décida un grand nettoyage, prétendant qu'on jasait, que l'histoire de la mort du vieux courait, qu'il fallait montrer une grande propreté. Une après-midi, comme elle était depuis deux heures à la cave, où elle lavait elle-même les cuves à saler, elle reparut, tenant quelque chose dans son tablier. Quenu hachait des foies de cochon. Elle attendit qu'il e?t fini, causant avec lui d'une voix indifférente. Mais ses yeux avaient un éclat extraordinaire, elle sourit de son beau sourire, en lui disant qu'elle voulait lui parler. Elle monta l'escalier, péniblement, les cuisses gênées par la chose qu'elle portait, et qui tendait son tablier à le crever. Au troisième étage, elle soufflait, elle dut s'appuyer un instant contre la rampe. Quenu, étonné, la suivit sans mot dire, jusque dans sa chambre. C'était la première fois qu'elle l'invitait à y entrer. Elle ferma la porte; et, lachant les coins du tablier que ses doigts roidis ne pouvaient plus tenir, elle laissa rouler doucement sur son lit une pluie de pièces d'argent et de pièces d'or. Elle avait trouvé, au fond d'un saloir, le trésor de l'oncle Gradelle. Le tas fit un grand trou, dans ce lit délicat et moelleux de jeune fille.
La joie de Lisa et de Quenu fut recueillie. Ils s'assirent sur le bord du lit, Lisa à la tête, Quenu au pied, aux deux c?tés du tas; et ils comptèrent l'argent sur la couverture, pour ne pas faire de bruit. Il y avait quarante mille francs d'or, trois mille francs d'argent, et, dans un étui de fer-blanc, quarante-deux mille francs en billets de Banque. Ils mirent deux bonnes heures pour additionner tout cela. Les mains de Quenu tremblaient un peu. Ce fut Lisa qui fit le plus de besogne. Ils rangeaient les piles d'or sur l'oreiller, laissant l'argent dans le trou de la couverture. Quand ils eurent trouvé le chiffre, énorme pour eux, de quatre-vingt-cinq mille francs, ils causèrent. Naturellement, ils parlèrent de l'avenir, de leur mariage, sans qu'il e?t jamais été question d'amour entre eux. Cet argent semblait leur délier la langue. Ils s'étaient enfoncés davantage, s'adossant au mur de la ruelle, sous les rideaux de mousseline blanche, les jambes un peu allongées: et comme, en bavardant, leurs mains fouillaient l'argent, elles s'y étaient rencontrées, s'oubliant l'une dans l'autre, au milieu des pièces de cent sous. Le crépuscule les surprit. Alors seulement Lisa rougit de se voir à c?té de ce gar?on. Ils avaient bouleversé le lit, les draps pendaient, l'or, sur l'oreiller qui les séparait, faisait des creux, comme si des têtes s'y étaient roulées, chaudes de passion.
Ils se levèrent gênés, de l'air confus de deux amoureux qui viennent de commettre une première faute. Ce lit défait, avec tout cet argent, les accusait d'une joie défendue, qu'ils avaient go?tée, la porte close. Ce fut leur chute, à eux. Lisa, qui rattachait ses vêtements comme si elle avait fait le mal, alla chercher ses dix mille francs. Quenu voulut qu'elle les m?t avec les quatre-vingt-cinq mille francs de l'oncle; il mêla les deux sommes en riant, en disant que l'argent, lui aussi, devait se fiancer; et il fut convenu que ce serait Lisa qui garderait ? le magot ? dans sa commode. Quand elle l'eut serré et qu'elle eut refait le lit, ils descendirent paisiblement. Ils étaient mari et femme.
Le mariage eut lieu le mois suivant. Le quartier le trouva naturel, tout à fait convenable. On connaissait vaguement l'histoire du trésor, la probité de Lisa était un sujet d'éloges sans fin; après tout, elle pouvait ne rien dire à Quenu, garder les écus pour elle; si elle avait parlé, c'était par honnêteté pure, puisque personne ne l'avait vue. Elle méritait bien que Quenu l'épousat. Ce Quenu avait de la chance, il n'était pas beau, et il trouvait une belle femme qui lui déterrait une fortune. L'admiration alla si loin, qu'on finit par dire tout bas que ? Lisa était vraiment bête d'avoir fait ce qu'elle avait fait. ? Lisa souriait, quand on lui parlait de ces choses à mots couverts. Elle et son mari vivaient comme auparavant, dans une bonne amitié, dans une paix heureuse. Elle l'aidait, rencontrait ses mains au milieu des hachis, se penchait au-dessus de son épaule pour visiter d'un coup d'oeil les marmites. Et ce n'était toujours que le grand feu de la cuisine qui leur mettait le sang sous la peau.
Cependant, Lisa était une femme intelligente qui comprit vite la sottise de laisser dormir leurs quatre-vingt quinze mille francs dans le tiroir de la commode. Quenu les aurait volontiers remis au fond du saloir, en attendant d'en avoir gagné autant; ils se seraient alors retirés à Suresnes, un coin de la banlieue qu'ils aimaient. Mais elle avait d'autres ambitions. La rue Pirouette blessait ses idées de propreté, son besoin d'air, de lumière, de santé robuste. La boutique, où l'oncle Gradelle avait amassé son trésor, sou à sou, était une sorte de boyau noir, une de ces charcuteries douteuses des vieux quartiers, dont les dalles usées gardent l'odeur forte des viandes, malgré les lavages; et la jeune femme rêvait une de ces claires boutiques modernes, d'une richesse de salon, mettant la limpidité de leurs glaces sur le trottoir d'une large rue. Ce n'était pas, d'ailleurs, l'envie mesquine de faire la dame, derrière un comptoir; elle avait une conscience très-nette des nécessités luxueuses du nouveau commerce. Quenu fut effrayé, la première fois, quand elle lui parla de déménager et de dépenser une partie de leur argent à décorer un magasin. Elle haussait doucement les épaules, en souriant.
Un jour, comme la nuit tombait et que la charcuterie était noire, les deux époux entendirent, devant leur porte, une femme du quartier qui disait à une autre:
- Ah bien! non, je ne me fournis plus chez eux, je ne leur prendrais pas un bout de boudin, voyez-vous, ma chère... Il y a eu un mort dans leur cuisine.
Quenu en pleura. Cette histoire d'un mort dans sa cuisine faisait du chemin. Il finissait par rougir devant les clients, quand il les voyait flairer de trop près sa marchandise. Ce fut lui qui reparla à sa femme de son idée de déménagement. Elle s'était occupée, sans rien dire, de la nouvelle boutique; elle en avait trouvé une, à deux pas, rue Rambuteau, située merveilleusement. Les Halles centrales qu'on ouvrait en face, tripleraient la clientèle, feraient conna?tre la maison des quatre coins de Paris. Quenu se laissa entra?ner à des dépenses folles; il mit plus de trente mille francs en marbres, en glaces et en dorures. Lisa passait des heures avec les ouvriers, donnait son avis sur les plus minces détails. Quand elle put enfin s'installer dans son comptoir, on vint en procession acheter chez eux, uniquement pour voir la boutique. Le revêtement des murs était tout en marbre blanc; au plafond, une immense glace carrée s'encadrait dans un large lambris doré et très-orne, laissant pendre, au milieu, un lustre à quatre branches; et, derrière le comptoir, tenant le panneau entier, à gauche encore, et au fond, d'autres glaces, prises entre les plaques de marbre, mettaient des lacs de clarté, des portes qui semblaient s'ouvrir sur d'autres salles, à l'infini, toutes emplies des viandes étalées. à droite, le comptoir, très-grand, fut surtout trouvé d'un beau travail; des losanges de marbre rose y dessinaient des médaillons symétriques. à terre, il y avait, comme dallage, des carreaux blancs et roses, alternés, avec une grecque rouge sombre pour bordure. Le quartier fut fier de sa charcuterie, personne ne songea plus à parler de la cuisine de la rue Pirouette, où il y avait eu un mort. Pendant un mois, les voisines s'arrêtèrent sur le trottoir, pour regarder Lisa, à travers les cervelas et les crépines de l'étalage. On s'émerveillait de sa chair blanche et rosée, autant que des marbres. Elle parut l'ame, la clarté vivante, l'idole saine et solide de la charcuterie; et on ne la nomma plus que la belle Lisa.
à droite de la boutique, se trouvait la salle à manger, une pièce très-propre, avec un buffet, une table et des chaises cannées de chêne clair. La natte qui couvrait le parquet, le papier jaune tendre. La toile cirée imitant le chêne, la rendaient un peu froide, égayée seulement par les luisants d'une suspension de cuivre tombant du plafond, élargissant, au-dessus de la table, son grand abat-jour de porcelaine transparente. Une porte de là salle à manger donnait dans la vaste cuisine carrée. Et, au bout de celle-ci, il y avait une petite cour dallée, qui servait de débarras, encombrée de terrines, de tonneaux, d'ustensiles hors d'usage; à gauche de la fontaine, les pots de fleurs fanées de l'étalage achevaient d'agoniser, le long de la gargouille où l'on jetait les eaux grasses.
Les affaires furent excellentes. Quenu, que les avances avaient épouvanté, éprouvait presque du respect pour sa femme, qui, selon lui, ? était une forte tête. ? Au bout de cinq ans, ils avaient près de quatre-vingt mille francs placés en bonnes rentes. Lisa expliquait qu'ils n'étaient pas ambitieux, qu'ils ne tenaient pas à entasser trop vite; sans cela, elle aurait fait gagner à son mari ? des mille et des cents, ? en le poussant dans le commerce en gros des cochons. Ils étaient jeunes encore, ils avaient du temps devant eux; puis, ils n'aimaient pas le travail salopé, ils voulaient travailler à leur aise, sans se maigrir de soucis, en bonnes gens qui tiennent bien à vivre.
- Tenez, ajoutait Lisa, dans ses heures d'expansion, j'ai un cousin à Paris... Je ne le vois pas, les deux familles sont brouillées. Il a pris le nom de Saccard, pour faire oublier certaines choses... Eh bien, ce cousin, m'a-t-on dit, gagne des millions. ?a ne vit pas, ?a se br?le le sang, c'est toujours par voies et par chemins, au milieu de trafics d'enfer. Il est impossible, n'est-ce pas? que ?a mange tranquillement son d?ner, le soir. Nous autres, nous savons au moins ce que nous mangeons, nous n'avons pas ces tracasseries. On n'aime l'argent que parce qu'il en faut pour vivre. On tient au bien-être, c'est naturel. Quant à gagner pour gagner, à se donner plus de mal qu'on ne go?tera ensuite de plaisir, ma parole, j'aimerais mieux me croiser les bras... Et puis, je voudrais bien les voir ses millions, à mon cousin. Je ne crois pas aux millions comme ?a. Je l'ai aper?u, l'autre jour, en voiture; il était tout jaune, il avait l'air joliment sournois. Un homme qui gagne de l'argent n'a pas une mine de cette couleur-là. Enfin, ?a le regarde... Nous préférons ne gagner que cent sous, et profiter des cent sous.
Le ménage profitait, en effet. Ils avaient eu une fille, dès la première année de leur mariage. à eux trois, ils réjouissaient les yeux. La maison allait largement, heureusement, sans trop de fatigue, comme le voulait Lisa. Elle avait soigneusement écarté toutes les causes possibles de trouble, laissant couler les journées au milieu de cet air gras, de cette prospérité alourdie. C'était un coin de bonheur raisonné, une mangeoire confortable, où la mère, le père et la fille s'étaient mis à l'engrais. Quenu seul avait des tristesses parfois, quand il songeait à son pauvre Florent. Jusqu'en 1856, il re?ut des lettres de lui, de loin en loin. Puis, les lettres cessèrent; il appr?t par un journal que trois déportés avaient voulu s'évader du l'?le du Diable et s'étaient noyés avant d'atteindre la c?te. à la préfecture de police, on ne put lui donner de renseignements précis; son frère devait être mort. Il conserva pourtant quelque espoir; mais les mois se passèrent. Florent, qui battait la Guyane hollandaise, se gardait d'écrire, espérant toujours rentrer en France. Quenu finit par le pleurer comme un mort auquel on n'a pu dire adieu. Lisa ne connaissait pas Florent. Elle trouvait de très-bonnes paroles toutes les fois que son mari se désespérait devant elle; elle le laissait lui raconter pour la centième fois des histoires de jeunesse, la grande chambre de la rue Royer-Collard, les trente-six métiers qu'il avait appris, les friandises qu'il faisait cuire dans le poêle, tout habillé de blanc, tandis que Florent était tout habillé de noir. Elle l'écoutait tranquillement, avec des complaisances infinies.
Ce fut au milieu de ces joies sagement cultivées et m?ries que Florent tomba, un matin de septembre, à l'heure où Lisa prenait son bain de soleil matinal, et où Quenu, les yeux gros encore de sommeil, mettait paresseusement les doigts dans les graisses figées de la veille. La charcuterie fut toute bouleversée. Gavard voulut qu'on cachat ? le proscrit, ? comme il le nommait, en gonflant un peu les joues. Lisa, plus pale et plus grave que d'ordinaire, le fit enfin monter au cinquième, où elle lui donna la chambre de sa fille de boutique. Quenu avait coupé du pain et du jambon. Mais Florent put à peine manger; il était pris de vertiges et de nausées; il se coucha, resta cinq jours au lit, avec un gros délire, un commencement de fièvre cérébrale, qui fut heureusement combattu avec énergie. Quand il revint à lui, il aper?ut Lisa à son chevet, remuant sans bruit une cuiller dans une tasse. Comme il voulait la remercier, elle lui dit qu'il devait se tenir tranquille, qu'on causerait plus tard. Au bout de trois jours, le malade fut sur pied. Alors, un matin, Quenu monta le chercher en lui disant que Lisa les attendait, au premier, dans sa chambre.
Ils occupaient là un petit appartement, trois pièces et un cabinet. Il fallait traverser une pièce nue, où il n'y avait que des chaises, puis un petit salon, dont le meuble, caché sous des housses blanches, dormait discrètement dans le demi-jour des persiennes toujours tirées, pour que la clarté trop vive ne mangeat pas le bleu tendre du reps, et l'on arrivait à la chambre à coucher, la seule pièce habitée, meublée d'acajou, très-confortable. Le lit surtout était surprenant, avec ses quatre matelas, ses quatre oreillers, ses épaisseurs de couvertures, son édredon, son assoupissement ventru au fond de l'alc?ve moite. C'était un lit fait pour dormir. L'armoire à glace, la toilette-commode, le guéridon couvert d'une dentelle au crochet, les chaises protégées par des carrés de guipure, mettaient là un luxe bourgeois net et solide. Contre le mur de gauche, aux deux c?tés de la cheminée, garnie de vases à paysages montés sur cuivre, et d'une pendule représentant un Gutenberg pensif, tout doré, le doigt appuyé sur un livre, étaient pendus les portraits à l'huile de Quenu et de Lisa, dans des cadres ovales, très-chargés d'ornements. Quenu souriait; Lisa avait l'air comme il faut; tous deux en noir, la figure lavée, délayée, d'un rose fluide et d'un dessin flatteur. Une moquette où des rosaces compliquées se mêlaient à des étoiles cachait le parquet. Devant le lit, s'allongeait un de ces tapis de mousse, fait de longs brins de laine frisés, oeuvre de patience que la belle charcutière avait tricotée dans sou comptoir. Mais ce qui étonnait, au milieu de ces choses neuves, c'était, adossé au mur de droite, un grand secrétaire, carré, trapu, qu'on avait fait revernir, sans pouvoir réparer les ébréchures du marbre, ni cacher les éraflures de l'acajou noir de vieillesse. Lisa avait voulu conserver ce meuble, dont l'oncle Gradelle s'était servi pendant plus de quarante ans; elle disait qu'il leur porterait bonheur. à la vérité, il avait des ferrures terribles, une serrure de prison, et il était si lourd qu'on ne pouvait le bouger de place.
Lorsque Florent et Quenu entrèrent, Lisa, assise devant le tablier baissé du secrétaire, écrivait, alignait des chiffres, d'une grosse écriture ronde, très-lisible. Elle fit un signe pour qu'on ne la dérangeat pas. Les deux hommes s'assirent. Florent, surpris, regardait la chambre, les deux portraits, la pendule, le lit.
- Voici, dit enfin Lisa, après avoir vérifié posément toute une page de calculs. écoutez-moi... Nous avons des comptes à vous rendre, mon cher Florent.
C'était la première fois qu'elle le nommait ainsi. Elle prit la page de calculs et continua:
- Votre oncle Gradelle est mort sans testament; vous étiez, vous et votre frère, les deux seuls héritiers... Aujourd'hui, nous devons vous donner votre part.
- Mais je ne demande rien, s'écria Florent, je ne veux rien!
Quenu devait ignorer les intentions de sa femme. Il était devenu un peu pale, il la regardait d'un air faché. Vraiment, il aimait bien son frère; mais il était inutile de lui jeter ainsi l'héritage de l'oncle à la tête. On aurait vu plus tard.
- Je sais bien, mon cher Florent, reprit Lisa, que vous n'êtes pas revenu pour nous réclamer ce qui vous appartient. Seulement, les affaires sont les affaires; il vaut mieux en finir tout de suite... Les économies de votre oncle se montaient à quatre-vingt-cinq mille francs. J'ai donc porté à votre compte quarante-deux mille cinq cents francs. Les voici.
Elle lui montra le chiffre sur la feuille de papier.
- Il n'est pas aussi facile malheureusement d'évaluer la boutique, matériel, marchandises, clientèle. Je n'ai pu mettre que des sommes approximatives; mais je crois avoir compté tout, très-largement... Je suis arrivée au total de quinze mille trois cent dix francs, ce qui fait pour vous sept mille six cent cinquante-cinq francs, et en tout cinquante mille cent cinquante-cinq francs... Vous vérifierez, n'est-ce pas?
Elle avait épelé les chiffres d'une voix nette, et elle lui tendit la feuille de papier, qu'il dut prendre.
- Mais, cria Quenu, jamais la charcuterie du vieux n'a valu quinze mille francs! Je n'en aurais pas donné dix mille, moi!
Sa femme l'exaspérait, à la fin. On ne pousse pas l'honnêteté à ce point. Est-ce que Florent lui parlait de la charcuterie? D'ailleurs, il ne voulait rien, il l'avait dit.
- La charcuterie valait quinze mille trois cent dix francs, répéta tranquillement Lisa... Vous comprenez, mon cher Florent, il est inutile de mettre un notaire là-dedans. C'est à nous de faire notre partage, puisque vous ressuscitez... Dès votre arrivée, j'ai nécessairement songé à cela, et pendant que vous aviez la fièvre, là-haut, j'ai taché de dresser ce bout d'inventaire tant bien que mal... Vous voyez, tout y est détaillé. J'ai fouillé nos anciens livres, j'ai fait appel à mes souvenirs. Lisez à voix haute, je vous donnerai les renseignements que vous pourriez désirer.
Florent avait fini par sourire. Il était ému de cette probité aisée et comme naturelle. Il posa la page de calculs sur les genoux de la jeune femme; puis, lui prenant la main:
- Ma chère Lisa, dit-il, je suis heureux de voir que vous faites de bonnes affaires; mais je ne veux pas de votre argent. L'héritage est à mon frère et à vous, qui avez soigné l'oncle jusqu'à la fin... Je n'ai besoin de rien, je n'entends pas vous déranger dans votre commerce.
Elle insista, se facha même, tandis que, sans parler, se contenant,
Quenu mordait ses pouces.
- Eh! reprit Florent en riant, si l'oncle Gradelle vous entendait, il serait capable de venir vous reprendre l'argent... Il ne m'aimait guère, l'oncle Gradelle.
- Ah! pour ?a, non, il ne t'aimait guère, murmura Quenu à bout de forces.
Mais Lisa discutait encore. Elle disait qu'elle ne voulait pas avoir dans son secrétaire de l'argent qui ne f?t pas à elle, que cela la troublerait, qu'elle n'allait plus vivre tranquille avec cette pensée. Alors Florent, continuant à plaisanter, lui offrit de placer son argent chez elle, dans sa charcuterie. D'ailleurs, il ne refusait pas leurs services; il ne trouverait sans doute pas du travail tout de suite; puis, il n'était guère présentable, il lui faudrait un habillement complet.
- Pardieu! s'écria Quenu, tu coucheras chez nous, tu mangeras chez nous, et nous allons t'acheter le nécessaire. C'est une affaire entendue... Tu sais bien que nous ne te laisserons pas sur le pavé, que diable!
Il était tout attendri. Il avait même quelque honte d'avoir eu peur de donner une grosse somme, en un coup. Il trouva des plaisanteries; il dit à son frère qu'il se chargeait de le rendre gras. Celui-ci hocha doucement la tête. Cependant, Lisa pliait la page de calculs. Elle la mit dans un tiroir du secrétaire.
- Vous avez tort, dit-elle, comme pour conclure. J'ai fait ce que je devais faire. Maintenant, ce sera comme vous voudrez... Moi, voyez-vous, je n'aurais pas vécu en paix. Les mauvaises pensées me dérangent trop.
Ils parlèrent d'autre chose. Il fallait expliquer la présence de Florent, en évitant de donner l'éveil à la police. Il leur apprit qu'il était rentré en France, grace aux papiers d'un pauvre diable, mort entre ses bras de la fièvre jaune, à Surinam. Par une rencontre singulière, ce gar?on se nommait également Florent, mais de son prénom. Florent Laquerrière n'avait laissé qu'une cousine à Paris, dont on lui avait écrit la mort en Amérique; rien n'était plus facile que de jouer son r?le. Lisa s'offrit d'elle-même pour être la cousine. Il fut entendu qu'on raconterait une histoire de cousin revenu de l'étranger, à la suite de tentatives malheureuses, et recueilli par les Quenu-Gradelle, comme on nommait le ménage dans le quartier, en attendant qu'il p?t trouver une position. Quand tout fut réglé, Quenu voulut que son frère visitat le logement; il ne lui fit pas grace du moindre tabouret. Dans la pièce nue, où il n'y avait que des chaises, Lisa poussa une porte, lui montra un cabinet, en disant que la fille de boutique coucherait là, et que lui garderait la chambre du cinquième.
Le soir, Florent était tout habillé de neuf. Il s'était entêté à prendre encore un paletot et un pantalon noirs, malgré les conseils de Quenu, que cette couleur attristait. On ne le cacha plus, Lisa conta à qui voulut l'entendre l'histoire du cousin. Il vivait dans la charcuterie, s'oubliait sur une chaise de la cuisine, revenait s'adosser contre les marbres de la boutique. à table, Quenu le bourrait de nourriture, se fachait parce qu'il était petit mangeur et qu'il laissait la moitié des viandes dont on lui emplissait son assiette. Lisa avait repris ses allures lentes et béates; elle le tolérait, même le matin, quand il gênait le service; elle l'oubliait, puis, lorsqu'elle le rencontrait, noir devant elle, elle avait un léger sursaut, et elle trouvait un de ses beaux sourires pourtant, afin de ne point le blesser. Le désintéressement de cet homme maigre l'avait frappée; elle éprouvait pour lui une sorte de respect, mêlé d'une peur vague. Florent ne sentait qu'une grande affection autour de lui.
à l'heure du coucher, il montait, un peu las de sa journée vide, avec les deux gar?ons de la charcuterie, qui occupaient des mansardes voisines de la sienne. L'apprenti, Léon n'avait guère plus de quinze ans; c'était un enfant, mince, l'air très-doux, qui volait les entames de jambon et les bouts de saucissons oubliés; il les cachait sous son oreiller, les mangeait, la nuit, sans pain. Plusieurs fois, Florent crut comprendre que Léon donnait à souper, vers une heure du matin; des voix contenues chuchotaient, puis venaient des bruits de machoires, des froissements de papier, et il y avait un rire perlé, un rire de gamine qui ressemblait à un trille adouci de flageolet, dans le grand silence de la maison endormie. L'autre gar?on, Auguste Landois, était de Troyes; gras d'une mauvaise graisse, la tête trop grosse, et chauve déjà, il n'avait que vingt-huit ans. Le premier soir, en montant, il conta sou histoire à Florent, d'une fa?on longue et confuse. Il n'était d'abord venu à Paris que pour se perfectionner et retourner ouvrir une charcuterie à Troyes, où sa cousine germaine, Augustine Landois, l'attendait. Ils avaient eu le même parrain, ils portaient le même prénom. Puis l'ambition le prit, il rêva de s'établir à Paris avec l'héritage de sa mère qu'il avait déposé chez un notaire, avant de quitter la Champagne. Là, comme ils étaient arrivés au cinquième, Auguste retint Florent, en lui disant beaucoup de bien de madame Quenu. Elle avait consenti à faire venir Augustine Landois, pour remplacer une fille de boutique qui avait mal tourné. Lui, savait son métier à présent; elle, achevait d'apprendre le commerce. Dans un an, dix-huit mois, ils s'épouseraient; ils auraient une charcuterie, sans doute à Plaisance, à quelque bout populeux de Paris. Ils n'étaient pas pressés de se marier, parce que les lards ne valaient rien, cette année-là. Il raconta encore qu'ils s'étaient fait photographier ensemble, à une fête de Saint-Ouen. Alors, il entra dans la mansarde, désireux de revoir la photographie qu'elle n'avait pas cru devoir enlever de la cheminée, pour que le cousin de madame Quenu e?t une jolie chambre. Il s'oublia un instant, blafard dans la lueur jaune de son bougeoir, regardant la pièce encore toute pleine de la jeune fille, s'approchant du lit, demandant à Florent s'il était bien couché. Elle, Augustine, couchait en bas, maintenant; elle serait mieux, les mansardes étaient très-froides, l'hiver. Enfin, il s'en alla, laissant Florent seul avec le lit et en face de la photographie. Auguste était un Quenu blême; Augustine, une Lisa pas m?re.
Florent, ami des gar?ons, gaté par son frère, accepté par Lisa, finit par s'ennuyer terriblement. Il avait cherché des le?ons sans pouvoir en trouver. Il évitait, d'ailleurs, d'aller dans le quartier des écoles, où il craignait d'être reconnu. Lisa, doucement, lui disait qu'il ferait bien de s'adresser aux maisons de commerce; il pouvait faire la correspondance, tenir les écritures. Elle revenait toujours à cette idée, et finit par s'offrir pour lui trouver une place. Elle s'irritait peu à peu de le rencontrer sans cesse dans ses jambes, oisif, ne sachant que faire de son corps. D'abord, ce ne fut qu'une haine raisonnée des gens qui se croisent les bras et qui mangent, sans qu'elle songeat encore à lui reprocher de manger chez elle. Elle lui disait:
- Moi, je ne pourrais pas vivre à rêvasser toute la journée. Vous ne devez pas avoir faim, le soir... Il faut vous fatiguer, voyez-vous.
Gavard, de son c?té, cherchait une place pour Florent. Mais il cherchait d'une fa?on extraordinaire et tout à fait souterraine. Il aurait voulu trouver quelque emploi dramatique ou simplement d'une ironie amère, qui convint à ? un proscrit. ? Gavard était un homme d'opposition. Il venait de dépasser la cinquantaine, et se vantait d'avoir déjà dit leur fait à quatre gouvernements. Charles X, les prêtres, les nobles, toute cette racaille qu'il avait flanquée à la porte, lui faisaient encore hausser les épaules; Louis-Philippe était un imbécile, avec ses bourgeois, et il racontait l'histoire des bas de laine, dans lesquels le roi citoyen cachait ses gros sous; quant à la république de 48, c'était une farce, les ouvriers l'avaient trompé; mais il n'avouait plus qu'il avait applaudi au Deux-Décembre, parce que, maintenant, il regardait Napoléon III comme son ennemi personnel, une canaille qui s'enfermait avec de Morny et les autres, pour faire des ? gueuletons. ? Sur ce chapitre, il ne tarissait pas; il baissait un peu la voix, il affirmait que, tous les soirs, des voitures fermées amenaient des femmes aux Tuileries, et que lui, lui qui vous parlait, avait, une nuit, de la place du Carrousel, entendu le bruit de l'orgie. La religion de Gavard était d'être le plus désagréable possible au gouvernement. Il lui faisait des farces atroces, dont il riait en dessous pendant des mois. D'abord, il votait pour le candidat qui devait ? embêter les ministres ? au Corps législatif. Puis, s'il pouvait voler le fisc, mettre la police en déroute, amener quelque échauffourée, il travaillait à rendre l'aventure très-insurrectionnelle. Il mentait, d'ailleurs, se posait eu homme dangereux, parlait comme si la ? séquelle des Tuileries ? l'e?t connu et e?t tremblé devant lui, disait qu'il fallait guillotiner la moitié de ces gredins et déporter l'autre moitié ? au prochain coup de chien. ? Toute sa politique bavarde et violente se nourrissait de la sorte de hableries, de contes à dormir debout, de ce besoin goguenard de tapage et de dr?leries qui pousse un boutiquier parisien à ouvrir ses volets, un jour de barricades, pour voir les morts. Aussi, quand Florent revint de Cayenne, flaira-t-il un tour abominable, cherchant de quelle fa?on, particulièrement spirituelle, il allait pouvoir se moquer de l'empereur, du ministère, des hommes en place, jusqu'au dernier des sergents de ville.
L'attitude de Gavard devant Florent était pleine d'une joie défendue. Il le couvait avec des clignements d'yeux, lui parlait bas pour lui dire les choses les plus simples du monde, mettait dans ses poignées de main des confidences ma?onniques. Enfin, il avait donc rencontré une aventure; il tenait un camarade réellement compromis; il pouvait, sans trop mentir, parler des dangers qu'il courait. Il éprouvait certainement une peur inavouée, en face de ce gar?on qui revenait du bagne, et dont la maigreur disait les longues souffrances; mais cette peur délicieuse le grandissait lui-même, lui persuadait qu'il faisait un acte très-étonnant, eu accueillant en ami un homme des plus dangereux. Florent devint sacré; il ne jura que par Florent; il nommait Florent, quand les arguments lui manquaient, et qu'il voulait écraser le gouvernement une fois pour toutes.
Gavard avait perdu sa femme, rue Saint-Jacques, quelques mois après le coup d'état. Il garda la r?tisserie jusqu'en 1856. à cette époque, le bruit courut qu'il avait gagné des sommes considérables en s'associant avec un épicier son voisin, chargé d'une fourniture de légumes secs pour l'armée d'Orient. La vérité fut qu'après avoir vendu la r?tisserie, il vécut de ses rentes pendant un an. Mais il n'aimait pas parler de l'origine de sa fortune; cela le gênait, l'empêchait de dire tout net son opinion sur la guerre de Crimée, qu'il traitait d'expédition aventureuse, ? faite uniquement pour consolider le tr?ne et emplir certaines poches. ? Au bout d'un an, il s'ennuya mortellement dans son logement de gar?on. Comme il rendait visite aux Quenu-Gradelle presque journellement, il se rapprocha d'eux, vint habiter rue de la Cossonnerie. Ce fut là que les Halles le séduisirent, avec leur vacarme, leurs commérages énormes. Il se décida à louer une place au pavillon de la volaille, uniquement pour se distraire, pour occuper ses journées vides des cancans du marché. Alors, il vécut dans des jacasseries sans fin, au courant des plus minces scandales du quartier, la tête bourdonnante du continuel glapissement de voix qui l'entourait. Il y go?tait mille joies chatouillantes, béat, ayant trouvé son élément, s'y enfon?ant avec des voluptés de carpe nageant au soleil. Florent allait parfois lui serrer la main, à sa boutique. Les après-midi étaient encore très-chaudes. Le long des allées étroites, les femmes, assises, plumaient. Des raies de soleil tombaient entre les tentes relevées, les plumes volaient sous les doigts, pareilles à une neige dansante, dans l'air ardent, dans la poussière d'or des rayons. Des appels, toute une tra?née d'offres et de caresses, suivaient Florent. ? Un beau canard, monsieur?... Venez me voir... J'ai de bien jolis poulets gras... Monsieur, monsieur, achetez moi cette paire de pigeons... ? Il se dégageait, gêné, assourdi. Les femmes continuaient à plumer en se le disputant, et des vols de fin duvet s'abattaient, le suffoquaient d'une fumée, comme chauffée et épaissie encore par l'odeur forte des volailles. Enfin, au milieu de l'allée, près des fontaines, il trouvait Gavard, en manches de chemise, les bras croisés sur la bavette de son tablier bleu, pérorant devant sa boutique. Là, Gavard régnait, avec des mines de bon prince, au milieu d'un groupe de dix à douze femmes. Il était le seul homme du marché. Il avait la langue tellement longue, qu'après s'être faché avec les cinq ou six filles qu'il prit successivement pour tenir sa boutique, il se décida à vendre sa marchandise lui-même, disant na?vement que ces pécores passaient leur sainte journée à cancaner, et qu'il ne pouvait en venir à bout. Comme il fallait pourtant que quelqu'un gardat sa place, lorsqu'il s'absentait, il recueillit Marjolin qui battait le pavé, après avoir tenté tous les menus métiers des Halles. Et Florent restait parfois une heure avec Gavard, émerveillé de son intarissable commérage, de sa carrure et de son aisance parmi tous ses jupons, coupant la parole à l'une, se querellant avec une autre, à dix boutiques de distance, arrachant un client à une troisième, faisant plus de bruit à lui seul que les cent et quelques bavardes ses voisines, dont la clameur secouait les plaques de fonte du pavillon d'un frisson sonore de tam-tam.
Le marchand de volailles, pour toute famille, n'avait plus qu'une belle-soeur et une nièce. Quand sa femme mourut, la soeur a?née de celle-ci, madame Lecoeur, qui était veuve depuis un an, la pleura d'une fa?on exagérée, en allant presque chaque soir porter ses consolations au malheureux mari. Elle dut nourrir, à cette époque, le projet de lui plaire et de prendre la place encore chaude de la morte. Mais Gavard détestait les femmes maigres; il disait que cela lui faisait de la peine de sentir les os sous la peau; il ne caressait jamais que les chats et les chiens très-gras, go?tant une satisfaction personnelle aux échines rondes et nourries. Madame Lecoeur, blessée, furieuse de voir les pièces de cent sous du r?tisseur lui échapper, amassa une rancune mortelle. Son beau-frère fut l'ennemi dont elle occupa toutes ses heures. Lorsqu'elle le vit s'établir aux Halles, à deux pas du pavillon où elle vendait du beurre, des fromages et des oeufs, elle l'accusa d'avoir ? inventé ?a pour la taquiner et lui porter mauvaise chance. ? Dès lors, elle se lamenta, jaunit encore, se frappa tellement l'esprit, qu'elle finit réellement par perdre sa clientèle et faire de mauvaises affaires. Elle avait gardé longtemps avec elle la fille d'une de ses soeurs, une paysanne qui lui envoya la petite, sans plus s'en occuper. L'enfant grandit au milieu des Halles. Comme elle se nommait Sarriet de son nom de famille, on ne l'appela bient?t que la Sarriette. à seize ans, la Sarriette était une jeune coquine si délurée, que des messieurs venaient acheter des fromages uniquement pour la voir. Elle ne voulut pas des messieurs, elle était populacière, avec son visage pale de vierge brune et ses yeux qui br?laient comme des tisons. Ce fut un porteur qu'elle choisit, un gar?on de Ménilmontant qui faisait les commissions de sa tante. Lorsque, à vingt ans, elle s'établit marchande de fruits, avec quelques avances dont on ne connut jamais bien la source, son amant, qu'on appelait monsieur Jules, se soigna les mains, ne porta plus que des blouses propres et une casquette de velours, vint seulement aux Halles l'après-midi, en pantoufles. Ils logeaient ensemble, rue Vauvilliers, au troisième étage d'une grande maison, dont un café borgne occupait le rez-de-chaussée. L'ingratitude de la Sarriette acheva d'aigrir madame Lecoeur, qui la traitait avec une furie de paroles ordurières. Elles se fachèrent, la tante exaspérée, la nièce inventant avec monsieur Jules des histoires qu'il allait raconter dans le pavillon aux beurres. Gavard trouvait la Sarriette dr?le; il se montrait plein d'indulgence pour elle, il lui tapait sur les joues, quand il la rencontrait: elle était dodue et exquise de chair.
Une après-midi, comme Florent était assis dans la charcuterie, fatigué de courses vaines qu'il avait faites le matin à la recherche d'un emploi, Marjolin entra. Ce grand gar?on, d'une épaisseur et d'une douceur flamandes, était le protégé de Lisa. Elle le disait pas méchant, un peu bêta, d'une force de cheval, tout à fait intéressant, d'ailleurs, puisqu'on ne lui connaissait ni père, ni mère. C'était elle qui l'avait placé chez Gavard.
Lisa était au comptoir, agacée par les souliers crottés de Florent, qui tachaient le dallage blanc et rose; deux fois déjà elle s'était levée pour jeter de la sciure dans la boutique. Elle sourit à Marjolin.
- Monsieur Gavard, dit le jeune homme, m'envoie pour vous demander...
Il s'arrêta, regarda autour de lui, et baissant la voix:
- Il m'a bien recommandé d'attendre qu'il n'y e?t personne et de vous répéter ces paroles, qu'il m'a fait apprendre par coeur: ? Demande-leur s'il n'y a aucun danger, et si je puis aller causer avec eux de ce qu'ils savent. ?
- Dis à monsieur Gavard que nous l'attendons, répondit Lisa, habituée aux allures mystérieuses du marchand de volailles.
Mais Marjolin ne s'en alla pas; il restait en extase devant la belle charcutière, d'un air de soumission caline. Comme touchée de cette adoration muette, elle reprit:
- Te plais-tu chez monsieur Gavard? Ce n'est pas un méchant homme, tu feras bien de le contenter.
- Oui, madame Lisa.
- Seulement, tu n'es pas raisonnable, je t'ai encore vu sur les toits des Halles, hier; puis, tu fréquentes un tas de gueux et de gueuses. Te voilà homme, maintenant; il faut pourtant que tu songes à l'avenir.
- Oui, madame Lisa.
Elle dut répondre à une dame qui venait commander une livre de c?telettes aux cornichons. Elle quitta le comptoir, alla devant le billot, au fond de la boutique. Là, avec un couteau mince, elle sépara trois c?telettes d'un carré de porc; et, levant un couperet, de son poignet nu et solide, elle donna trois coups secs. Derrière, à chaque coup, sa robe de mérinos noir se levait légèrement; tandis que les baleines de son corset marquaient sur l'étoffe tendue du corsage. Elle avait un grand sérieux, les lèvres pincées, les yeux clairs, ramassant les c?telettes et les pesant d'une main lente.
Quand la dame fut partie et qu'elle aper?ut Marjolin ravi de lui avoir vu donner ces trois coups de couperet, si nets et si roides:
- Comment! tu es encore là? cria-t-elle.
Et il allait sortir de la boutique, lorsqu'elle le retint.
- écoute, lui dit-elle, si je te revois avec ce petit torchon de Cadine... Ne dis pas non. Ce matin, vous étiez encore ensemble à la triperie, à regarder casser des tètes de mouton... Je ne comprends pas comment un bel homme comme toi puisse se plaire avec cette tra?née, cette sauterelle..... Allons, va, dis à monsieur Gavard qu'il vienne tout de suite, pendant qu'il n'y a personne.
Marjolin s'en alla confus, l'air désespéré, sans répondre.
La belle Lisa resta debout dans son comptoir, la tête un peu tournée du c?té des Halles; et Florent la contemplait, muet, étonné de la trouver si belle. Il l'avait mal vue jusque-là, il ne savait pas regarder les femmes. Elle lui apparaissait, au-dessus des viandes du comptoir. Devant elle, s'étalaient, dans des plats de porcelaine blanche, les saucissons d'Arles et de Lyon entamés, les langues et les morceaux de petit salé cuits à l'eau, la tête de cochon noyée de gelée, un pot de rillettes ouvert et une bo?te de sardines dont le métal crevé montrait un lac d'huile; puis, à droite et à gauche, sur des planches, des pains de fromage d'Italie et de fromage de cochon, un jambon ordinaire d'un rose pale, un jambon d'York à la chair saignante, sous une large bande de graisse. Et il y avait encore des plats ronds et ovales, les plats de la langue fourrée, de la galantine truffée, de la hure aux pistaches; tandis que, tout près d'elle, sous sa main, étaient le veau piqué, le paté de foie, le paté de lièvre, dans des terrines jaunes. Comme Gavard ne venait pas, elle rangea le lard de poitrine sur la petite étagère de marbre, au bout du comptoir; elle aligna le pot de saindoux et le pot de graisse de r?ti, essuya les plateaux des deux balances de melchior, tata l'étuve dont le réchaud mourait; et, silencieuse, elle tourna la tête de nouveau, elle se remit à regarder au fond des Halles. Le fumet des viandes montait, elle était comme prise, dans sa paix lourde, par l'odeur des truffes. Ce jour-là, elle avait une fra?cheur superbe; la blancheur de son tablier et de ses manches continuait la blancheur des plats, jusqu'à son cou gras, à ses joues rosées, où revivaient les tons tendres des jambons et les paleurs des graisses transparentes. Intimidé à mesure qu'il la regardait, inquiété par cette carrure correcte, Florent finit par l'examiner à la dérobée, dans les glaces, autour de la boutique. Elle s'y reflétait de dos, de face, de c?té; même au plafond, il la retrouvait, la tête eu bas, avec son chignon serré, ses minces bandeaux, collés sur les tempes. C'était toute une foule de Lisa, montrant la largeur des épaules, l'emmanchement puissant des bras, la poitrine arrondie, si muette et si tendue, qu'elle n'éveillait aucune pensée charnelle et qu'elle ressemblait à un ventre. Il s'arrêta, il se plut surtout à un de ses profils, qu'il avait dans une glace, à c?té de lui, entre deux moitiés de porcs. Tout le long des marbres et des glaces, accrochés aux barres à dents de loup, des porcs et des bandes de lard à piquer pendaient; et le profil de Lisa, avec sa forte encolure, ses lignes rondes, sa gorge qui avan?ait, mettait une effigie de reine empatée, au milieu de ce lard et de ces chairs crues. Puis, la belle charcutière se pencha, sourit d'une fa?on amicale aux deux poissons rouges qui nageaient dans l'aquarium de l'étalage, continuellement.
Gavard entrait. Il alla chercher Quenu dans la cuisine, l'air important. Quand il se fut assis de biais sur une petite table de marbre, laissant Florent sur sa chaise, Lisa dans son comptoir, et Quenu adossé contre un demi-porc, il annon?a enfin qu'il avait trouvé une place pour Florent, et qu'on allait rire, et que le gouvernement serait joliment pincé!
Mais il s'interrompit brusquement, en voyant entrer mademoiselle Saget, qui avait poussé la porte de la boutique, après avoir aper?u de la chaussée la nombreuse société causant chez les Quenu-Gradelle. La petite vieille, en robe déteinte, accompagnée de l'éternel cabas noir qu'elle portait au bras, coiffée du chapeau de paille noire, sans rubans, qui mettait sa face blanche au fond d'une ombre sournoise, eut un léger salut pour les hommes et un sourire pointu pour Lisa. C'était une connaissance; elle habitait encore la maison de la rue Pirouette, où elle vivait depuis quarante ans, sans doute d'une petite rente dont elle ne parlait pas. Un jour, pourtant, elle avait nommé Cherbourg, en ajoutant qu'elle y était née. On n'en sut jamais davantage. Elle ne causait que des autres, racontait leur vie jusqu'à dire le nombre de chemises qu'ils faisaient blanchir par mois, poussait le besoin de pénétrer dans l'existence des voisins, au point d'écouter aux portes et de décacheter les lettres. Sa langue était redoutée, de la rue Saint-Denis à la rue Jean-Jacques Rousseau, et de la rue Saint-Honoré à la rue Mauconseil. Tout le long du jour, elle s'en allait avec son cabas vide, sous le prétexte de faire des provisions, n'achetant rien, colportant des nouvelles, se tenant au courant des plus minces faits, arrivant ainsi à loger dans sa tête l'histoire complète des maisons, des étages, des gens du quartier. Quenu l'avait toujours accusée d'avoir ébruité la mort de l'oncle Gradelle sur la planche à hacher; depuis ce temps, il lui tenait rancune. Elle était très-ferrée, d'ailleurs, sur l'oncle Gradelle et sur les Quenu; elle les détaillait, les prenait par tous les bouts, les savait ? par coeur. ? Mais depuis une quinzaine de jours, l'arrivée de Florent la désorientait, la br?lait d'une véritable fièvre de curiosité. Elle tombait malade, quand il se produisait quelque trou imprévu dans ses notes. Et pourtant elle jurait qu'elle avait déjà vu ce grand escogriffe quelque part.
Elle resta devant le comptoir, regardant les plats, les uns après les autres, disant de sa voix fluette:
- On ne sait plus que manger. Quand l'après-midi arrive, je suis comme une ame en peine pour mon d?ner... Puis, je n'ai envie de rien... Est-ce qu'il vous reste des c?telettes panées, madame Quenu?
Sans attendre la réponse, elle souleva un des couvercles de l'étuve de melchior. C'était le c?té des andouilles, des saucisses et des boudins. Le réchaud était froid, il n'y avait plus qu'une saucisse plate, oubliée sur la grille.
- Voyez de l'autre c?té, mademoiselle Saget, dit la charcutière. Je crois qu'il reste une c?telette.
- Non, ?a ne me dit pas, murmura la petite vieille, qui glissa toutefois son nez sous le second couvercle. J'avais un caprice, mais les c?telettes panées, le soir, c'est trop lourd... J'aime mieux quelque chose que je ne sois pas même obligée de faire chauffer.
Elle s'était tournée du c?té de Florent, elle le regardait, elle regardait Gavard, qui battait la retraite du bout de ses doigts, sur la table de marbre; et elle les invitait d'un sourire à continuer la conversation.
- Pourquoi n'achetez-vous pas un morceau de petit salé? demanda Lisa.
- Un morceau de petit salé, oui, tout de même...
Elle prit la fourchette à manche de métal blanc posée au bord du plat, chipotant, piquant chaque morceau de petit salé. Elle donnait de légers coups sur les os pour juger de leur épaisseur, les retournait, examinait les quelques lambeaux de viande rose, en répétant:
- Non, non, ?a ne me dit pas.
- Alors, prenez une langue, un morceau de tête de cochon, une tranche de veau piqué, dit la charcutière patiemment.
Mais mademoiselle Saget branlait la tête. Elle resta là encore un instant, faisant des mines dégo?tées au-dessus des plats; puis, voyant que décidément on se taisait et qu'elle ne saurait rien, elle s'en alla, en disant:
- Non, voyez-vous, j'avais envie d'une c?telette panée, mais celle qui vous reste est trop grasse... Ce sera pour une autre fois.
Lisa se pencha pour la suivre du regard, entre les crépines de l'étalage. Elle la vit traverser la chaussée et entrer dans le pavillon aux fruits.
- La vieille bique! grogna Gavard.
Et, comme ils étaient seuls, il raconta quelle place il avait trouvée pour Florent. Ce fut toute une histoire. Un de ses amis, monsieur Verlaque, inspecteur à la marée, était tellement souffrant, qu'il se trouvait forcé de prendre un congé. Le matin même le pauvre homme lui disait qu'il serait bien aise de proposer lui-même son rempla?ant, pour se ménager la place, s'il venait à guérir.
- Vous comprenez, ajouta Gavard, Verlaque n'en a pas pour six mois. Florent gardera la place. C'est une jolie situation... Et nous mettons la police dedans! La place dépend de la préfecture. Hein! sera-ce assez amusant, quand Florent ira toucher l'argent de ces argousins!
Il riait d'aise, il trouvait cela profondément comique.
- Je ne veux pas de cette place, dit nettement Florent. Je me suis juré de ne rien accepter de l'empire. Je crèverais de faim, que je n'entrerais pas à la préfecture. C'est impossible, entendez-vous, Gavard!
Gavard entendait et restait un peu gêné. Quenu avait baissé la tête.
Mais Lisa s'était tournée, regardait fixement Florent, le cou gonflé,
la gorge crevant le corsage. Elle allait ouvrir la bouche, quand la
Sarriette entra, il y eut un nouveau silence.
- Ah bien! s'écria la Sarriette avec son rire tendre, j'allais oublier d'acheter du lard... Madame Quenu, coupez-moi douze bardes, mais bien minces, n'est-ce pas? pour des alouettes... C'est Jules qui a voulu manger des alouettes... Tiens, vous allez bien, mon oncle?
Elle emplissait la boutique de ses jupes folles. Elle souriait à tout le monde, d'une fra?cheur de lait, décoiffée d'un c?té par le veut des Halles. Gavard lui avait pris les mains; et elle, avec son effronterie:
- Je parie que vous parliez de moi, quand je suis entrée Qu'est-ce que vous disiez donc, mon oncle?
Lisa l'appela.
- Voyez, est-ce assez mince comme cela?
Sur un bout de planche, devant elle, elle coupait des bardes, délicatement. Puis, en les enveloppant:
- Il ne vous faut rien autre chose?
- Ma foi, puisque je me suis dérangée, dit la Sarriette, donnez-moi une livre de saindoux... Moi, j'adore les pommes de terre frites, je fais un déjeuner avec deux sous de pommes de terre frites et une botte de radis... Oui, une livre de saindoux, madame Quenu.
La charcutière avait mis une feuille de papier fort sur une balance. Elle prenait le saindoux dans le pot, sous l'étagère, avec une spatule de buis, augmentant à petits coups, d'une main douce, le tas de graisse qui s'étalait un peu. Quand la balance tomba, elle enleva le papier, le plia, le corna vivement, du bout des doigts.
- C'est vingt-quatre sous, dit-elle, et six sous de bardes, ?a fait trente sous... Il ne vous faut rien autre chose?
La Sarriette dit que non. Elle paya, riant toujours, montrant ses dents, regardant les hommes en face, avec sa jupe grise qui avait tourné, son fichu rouge mal attaché, qui laissait voir une ligne blanche de sa gorge, au milieu. Avant de sortir, elle alla menacer Gavard en répétant:
- Alors vous ne voulez pas me dire ce que vous racontiez quand je suis entrée? Je vous ai vu rire, du milieu de la rue... Oh! le sournois. Tenez, je ne vous aime plus.
Elle quitta la boutique, elle traversa la rue en courant. La belle
Lisa dit sèchement:
- C'est mademoiselle Saget qui nous l'a envoyée.
Puis le silence continua. Gavard était consterné de l'accueil que Florent faisait à sa proposition. Ce fut la charcutière qui reprit la première, d'une voix très-amicale:
- Vous avez tort, Florent, de refuser cette place d'inspecteur à la marée... Vous savez combien les emplois sont pénibles à trouver. Vous êtes dans une position à ne pas vous montrer difficile.
- J'ai dit mes raisons, répondit-il.
Elle haussa les épaules.
- Voyons, ce n'est pas sérieux... Je comprends à la rigueur que vous n'aimiez pas le gouvernement. Mais ?a n'empêche pas de gagner son pain, ce serait trop bête... Et puis, l'empereur n'est pas un méchant homme, mon cher. Je vous laisse dire quand vous racontez vos souffrances. Est-ce qu'il le savait seulement, lui, si vous mangiez du pain moisi et de la viande gatée? Il ne peut pas être à tout, cet homme... Vous voyez que, nous autres, il ne nous a pas empêchés de faire nos affaires... Vous n'êtes pas juste, non, pas juste du tout.
Gavard était de plus en plus gêné. Il ne pouvait tolérer devant lui ces éloges de l'empereur.
- Ah! non, non, madame Quenu, murmura-t-il, vous allez trop loin.
C'est tout de la canaille...
- Oh! vous, interrompit la belle Lisa en s'animant, vous ne serez content que le jour où vous vous serez fait voler et massacrer avec vos histoires. Ne parlons pas politique, parce que ?a me mettrait en colère... Il ne s'agit que de Florent, n'est-ce pas? Eh bien, je dis qu'il doit absolument accepter la place d'inspecteur. Ce n'est pas ton avis, Quenu?
Quenu, qui ne soufflait mot, fut très-ennuyé de la question brusque de sa femme.
- C'est une bonne place, dit-il sans se compromettre.
Et, comme un nouveau silence embarrassé se faisait:
- Je vous en prie, laissons cela, reprit Florent. Ma résolution est bien arrêtée. J'attendrai.
- Vous attendrez! s'écria Lisa perdant patience.
Deux flammes roses étaient montées à ses joues. Les hanches élargies, plantée debout dans son tablier blanc, elle se contenait pour ne pas laisser échapper une mauvaise parole. Une nouvelle personne entra, qui détourna sa colère. C'était madame Lecoeur.
- Pourriez-vous me donner une assiette assortie d'une demi-livre, à cinquante sous la livre? demanda-t-elle.
Elle feignit d'abord de ne pas voir son beau-frère; puis, elle le salua d'un signe de tête, sans parler. Elle examinait les trois hommes de la tête aux pieds, espérant sans doute surprendre leur secret, à la fa?on dont ils attendaient qu'elle ne f?t plus là. Elle sentait qu'elle les dérangeait; cela la rendait plus anguleuse, plus aigre, dans ses jupes tombantes, avec ses grands bras d'araignée, ses mains nouées qu'elle tenait sous son tablier. Comme elle avait une légère toux:
- Est-ce que vous êtes enrhumée? dit Gavard gêné par le silence.
Elle répondit un non bien sec. Aux endroits où les os per?aient son visage, la peau, tendue, était d'un rouge brique, et la flamme sourde qui br?lait ses paupières, annon?ait quelque maladie de foie, couvant dans ses aigreurs jalouses. Elle se retourna vers le comptoir, suivit chaque geste de Lisa qui la servait, de cet oeil méfiant d'une cliente persuadée qu'on va la voler.
- Ne me donnez pas de cervelas, dit-elle, je n'aime pas ?a.
Lisa avait pris un couteau mince et coupait des tranches de saucisson. Elle passa au jambon fumé et au jambon ordinaire, détachant des filets délicats, un peu courbée, les yeux sur le couteau. Ses mains potelées, d'un rose vif, qui touchaient aux viandes avec des légèretés molles, en gardaient une sorte de souplesse grasse, des doigts ventrus aux phalanges. Elle avan?a une terrine, en demandant:
- Vous voulez du veau piqué, n'est-ce pas?
Madame Lecoeur parut se consulter longuement; puis elle accepta. La charcutière coupait maintenant dans des terrines. Elle prenait sur le bout d'un couteau à large lame des tranches de veau piqué et de paté de lièvre. Et elle posait chaque tranche au milieu de la feuille de papier, sur les balances.
- Vous ne me donnez pas de la hure aux pistaches? fit remarquer madame Lecoeur, de sa voix mauvaise.
Elle dut donner de la hure aux pistaches. Mais la marchande de beurre devenait exigeante. Elle voulut deux tranches de galantine; elle aimait ?a. Lisa, irritée déjà, jouant d'impatience avec le manche des couteaux, eut beau lui dire que la galantine était truffée, qu'elle ne pouvait en mettre que dans les assiettes assorties à trois francs la livre. L'autre continuait à fouiller les plats, cherchant ce qu'elle allait demander encore. Quand l'assiette assortie fut pesée, il fallut que la charcutière ajoutat de la gelée et des cornichons. Le bloc de gelée, qui avait la forme d'un gateau de Savoie, au milieu d'une plaque de porcelaine, trembla sous sa main brutale de colère; et elle fit jaillir le vinaigre, en prenant, du bout des doigts, deux gros cornichons dans le pot, derrière l'étuve.
- C'est vingt-cinq sous, n'est-ce pas? dit madame Lecoeur, sans se presser.
Elle voyait parfaitement la sourde irritation de Lisa. Elle en jouissait, tirant sa monnaie avec lenteur, comme perdue dans les gros sous de sa poche. Elle regardait Gavard en dessous, go?tait le silence embarrassé que sa présence prolongeait, jurant qu'elle ne s'en irait pas, puisqu'on faisait ? des cachoteries ? avec elle. La charcutière lui mit enfin son paquet dans la main, et elle dut se retirer. Elle s'en alla, sans dire un mot, avec un long regard, tout autour de la boutique.
Quand elle ne fut plus là, Lisa éclata.
- C'est encore la Saget qui nous l'a envoyée, celle-là! Est-ce que cette vieille gueuse va faire défiler toutes les Halles ici, pour savoir ce que nous disons!... Et comme elles sont malignes! A-t-on jamais vu acheter des c?telettes panées et des assiettes assorties à cinq heures du soir! Elles se donneraient des indigestions, plut?t que de ne pas savoir... Par exemple, si la Saget m'en renvoie une autre, vous allez voir comme je la recevrai. Ce serait ma soeur, que je la flanquerais à la porte.
Devant la colère de Lisa, les trois hommes se taisaient.
Gavard était venu s'accouder sur la balustrade de l'étalage, à rampe de cuivre; il s'absorbait, faisait tourner un des balustres de cristal taillé, détaché de sa tringle de laiton. Puis, levant la tête:
- Moi, dit-il, j'avais regardé ?a comme une farce.
- Quoi donc? demanda Lisa encore toute secouée.
- La place d'inspecteur à la marée.
Elle leva les mains, regarda Florent une dernière fois, s'assit sur la banquette rembourrée du comptoir, ne desserra plus les dents. Gavard expliquait tout au long son idée: le plus attrapé, en somme, ?a serait le gouvernement qui donnerait ses écus. Il répétait avec complaisance:
- Mon cher, ces gueux-là vous ont laissé crever de faim, n'est-ce pas? Eh bien, il faut vous faire nourrir par eux, maintenant... C'est très-fort, ?a m'a séduit tout de suite.
Florent souriait, disait toujours non. Quenu, pour faire plaisir à sa femme, tenta de trouver de bons conseils. Mais celle-ci semblait ne plus écouter. Depuis un instant, elle regardait avec attention du c?té des Halles. Brusquement, elle se remit debout, en s'écriant:
- Ah! c'est la Normande qu'on envoie maintenant. Tant pis! la
Normande payera pour les autres.
Une grande brune poussait la porte de la boutique. C'était la belle poissonnière, Louise Méhudin, dite la Normande. Elle avait une beauté hardie, très-blanche et délicate de peau, presque aussi forte que Lisa, mais d'oeil plus effronté et de poitrine plus vivante. Elle entra, cavalière, avec sa cha?ne d'or sonnant sur son tablier, ses cheveux nus peignés à la mode, son noeud de gorge, un noeud de dentelle qui faisait d'elle une des reines coquettes des Halles. Elle portait une vague odeur de marée; et, sur une de ses mains, près du petit doigt, il y avait une écaille de hareng, qui mettait là une mouche de nacre. Les deux femmes, ayant habité la même maison, rue Pirouette, étaient des amies intimes, très-liées par une pointe de rivalité qui les faisait s'occuper l'une de l'autre, continuellement. Dans le quartier, on disait la belle Normande, comme on disait la belle Lisa. Cela les opposait, les comparait, les for?ait à soutenir chacune sa renommée de beauté. En se penchant un peu, la charcutière, de son comptoir, apercevait dans le pavillon, en face, la poissonnière, au milieu de ses saumons et de ses turbots. Elles se surveillaient toutes deux. La belle Lisa se serrait davantage dans ses corsets. La belle Normande ajoutait des bagues à ses doigts et des noeuds à ses épaules. Quand elles se rencontraient, elles étaient très-douces, très-complimenteuses, l'oeil furtif sous la paupière à demi close, cherchant les défauts. Elles affectaient de se servir l'une chez l'autre et de s'aimer beaucoup.
- Dites, c'est bien demain soir que vous faites le boudin? demanda la
Normande de son air riant.
Lisa resta froide. La colère, très-rare chez elle, était tenace et implacable. Elle répondit oui, sèchement, du bout des lèvres.
- C'est que, voyez-vous, j'adore le boudin chaud, quand il sort de la marmite... Je viendrai vous en chercher.
Elle avait conscience du mauvais accueil de sa rivale. Elle regarda Florent, qui semblait l'intéresser: puis, comme elle ne voulait pas s'en aller sans dire quelque chose, sans avoir le dernier mot, elle eut l'imprudence d'ajouter:
- Je vous en ai acheté avant-hier, du boudin... Il n'était pas bien frais.
- Pas bien frais! répéta la charcutière, toute blanche, les lèvres tremblantes.
Elle se serait peut-être contenue encore, pour que la Normande ne cr?t pas qu'elle prenait du dépit, à cause de son noeud de dentelle. Mais on ne se contentait pas de l'espionner, on venait l'insulter, cela dépassait la mesure. Elle se courba, les poings sur son comptoir; et, d'une voix un peu rauque:
- Dites donc, la semaine dernière, quand vous m'avez vendu cette paire de soles, vous savez, est-ce que je suis allée vous dire qu'elles étaient pourries devant le monde!
- Pourries!... mes soles pourries!... s'écria la poissonnière, la face empourprée.
Elles restèrent un instant suffoquées, muettes et terribles, au-dessus des viandes. Toute leur belle amitié s'en allait; un mot avait suffi pour montrer les dents aigu?s sous le sourire.
- Vous êtes une grossière, dit la belle Normande. Si jamais je remets les pieds ici, par exemple!
- Allez donc, allez donc, dit la belle Lisa. On sait bien à qui on a affaire.
La poissonnière sortit, sur un gros mot qui laissa la charcutière toute tremblante. La scène s'était passée si rapidement, que les trois hommes, abasourdis, n'avaient pas eu le temps d'intervenir. Lisa se remit bient?t. Elle reprenait la conversation, sans faire aucune allusion à ce qui venait de se passer, lorsque Augustine, la fille de boutique, rentra de course. Alors, elle dit à Gavard, en le prenant en particulier, de ne pas rendre réponse à monsieur Verlaque; elle se chargeait de décider son beau-fière, elle demandait deux jours, au plus. Quenu retourna à la cuisine. Comme Gavard emmenait Florent, et qu'ils entraient prendre un vermout chez monsieur Lebigre, il lui montra trois femmes, sous la rue couverte, entre le pavillon de la marée et le pavillon de la volaille.
- Elles en débitent! murmura-t-il, d'un air envieux.
Les Halles se vidaient, et il y avait là, en effet, mademoiselle Saget, madame Lecoeur et la Sarriette, au bord du trottoir. La vieille fille pérorait.
- Quand je vous le disais, madame Lecoeur, votre beau-frère est toujours fourré dans leur boutique... Vous l'avez vu, n'est-ce pas?
- Oh! de mes yeux vu! Il était assis sur une table. Il semblait chez lui.
- Moi, interrompit la Sarriette, je n'ai rien entendu de mal... Je ne sais pas pourquoi vous vous montez la tête.
Mademoiselle Saget haussa les épaules.
- Ah! bien, reprit-elle, vous êtes encore d'une bonne pate, vous, ma belle!... Vous ne voyez donc pas pourquoi les Quenu attirent monsieur Gavard?... Je parie, moi, qu'il laissera tout ce qu'il possède à la petite Pauline.
- Vous croyez cela! s'écria madame Lecoeur, blême de fureur.
Puis, elle reprit d'une voix dolente, comme si elle venait de recevoir un grand coup:
- Je suis toute seule, je n'ai pas de défense, il peut bien faire ce qu'il voudra, cet homme... Vous avez entendu, sa nièce est pour lui. Elle a oublié ce qu'elle m'a co?té, elle me livrerait pieds et poings liés.
- Mais non, ma tante, dit la Sarriette, c'est vous qui n'avez jamais eu que de vilaines paroles pour moi.
Elles se réconcilièrent sur-le-champ, elles s'embrassèrent. La nièce promit de ne plus être taquine; la tante jura, sur ce qu'elle avait de plus sacré, qu'elle regardait la Sarriette comme sa propre fille. Alors mademoiselle Saget leur donna des conseils sur la fa?on dont elles devaient se conduire pour forcer Gavard à ne pas gaspiller son bien. Il fut convenu que les Quenu-Gradelle étaient des pas grand'chose, et qu'on les surveillerait.
- Je ne sais quel mic-mac il y a chez eux, dit la vieille fille, mais ?a ne sent pas bon... Ce Florent, ce cousin de madame Quenu, qu'est-ce que vous en pensez, vous autres?
Les trois femmes se rapprochèrent, baissant la voix.
- Vous savez bien, reprit madame Lecoeur, que nous l'avons vu, un matin, les souliers percés, les habits couverts de poussière, avec l'air d'un voleur qui a fait un mauvais coup... Il me fait peur, ce gar?on-là.
- Non, il est maigre, mais il n'est pas vilain homme, murmura la
Sarriette.
Mademoiselle Saget réfléchissait. Elle pensait tout haut:
- Je cherche depuis quinze jours, je donne ma langue aux chiens... monsieur Gavard le conna?t certainement... J'ai d? le rencontrer quelque part, je me souviens plus...
Elle fouillait encore sa mémoire, quand la Normande arriva comme une tempête. Elle sortait de la charcuterie.
- Elle est polie, cette grande bête de Quenu! s'écria-t-elle, heureuse de se soulager. Est-ce qu'elle ne vient pas de me dire que je ne vendais que du poisson pourri! Ah! je vous l'ai arrangée!... En voilà une baraque, avec leurs cochonneries gatées qui empoisonnent le monde!
- Qu'est-ce que vous lui aviez donc dit? demanda la vieille, toute frétillante, enchantée d'apprendre que les deux femmes s'étaient disputées.
- Moi! mais rien du tout! pas ?a, tenez!... J'étais entrée très-poliment la prévenir que je prendrais du boudin demain soir, et alors elle m'a agonie de sottises... Fichue hypocrite, va, avec ses airs d'honnêteté! Elle payera ?a plus cher qu'elle ne pense.
Les trois femmes sentaient que la Normande ne disait pas la vérité; mais elles n'en épousèrent pas moins sa querelle avec un flot de paroles mauvaises. Elles se tournaient du c?té de la rue Rambuteau, insultantes, inventant des histoires sur la saleté de la cuisine des Quenu, trouvant des accusations vraiment prodigieuses. Ils auraient vendu de la chair humaine que l'explosion de leur colère n'aurait pas été plus mena?ante. Il fallut que la poissonnière recommen?at trois fois son récit.
- Et le cousin, qu'est-ce qu'il a dit? demanda méchamment mademoiselle Saget.
- Le cousin! répondit la Normande d'une voix aigu?, vous croyez au cousin, vous!... Quelque amoureux, ce grand dadais!
Les trois autres commères se récrièrent. L'honnêteté de Lisa était un des actes de foi du quartier.
- Laissez donc! est-ce qu'on sait jamais, avec ces grosses sainte n'y touche, qui ne sont que graisse? Je voudrais bien la voir sans chemise, sa vertu!... Elle a un mari trop serin pour ne pas le faire cocu.
Mademoiselle Saget hochait la tête, comme pour dire qu'elle n'était pas éloignée de se ranger à cette opinion. Elle reprit doucement:
- D'autant plus que le cousin est tombé on ne sait d'où, et que l'histoire racontée par les Quenu est bien louche.
- Eh! c'est l'amant de la grosse! affirma de nouveau la poissonnière. Quelque vaurien, quelque rouleur qu'elle aura ramassé dans la rue. ?a se voit bien.
- Les hommes maigres sont de rudes hommes, déclara la Sarriette d'un air convaincu.
- Elle l'a habillé tout à neuf, fit remarquer madame Lecoeur. Il doit lui co?ter bon.
- Oui, oui, vous pourriez avoir raison, murmura la vieille demoiselle. Il faudra savoir...
Alors, elles s'engagèrent à se tenir au courant de ce qui se passerait dans la baraque des Quenu-Gradelle. La marchande de beurre prétendait qu'elle voulait ouvrir les yeux de son beau-frère sur les maisons qu'il fréquentait. Cependant, la Normande s'était un peu calmée; elle s'en alla, bonne fille au fond, lassée d'en avoir trop conté. Quand elle ne fut plus là, madame Lecoeur dit sournoisement:
- Je suis s?re que la Normande aura été insolente, c'est son habitude... Elle ferait bien de ne pas parler des cousins qui tombent du ciel, elle qui a trouvé un enfant dans sa boutique à poissons.
Elles se regardèrent en riant toutes les trois. Puis, lorsque madame
Lecoeur se fut éloignée à son tour:
- Ma tante a tort de s'occuper de ces histoires, ?a la maigrit, reprit la Sarriette. Elle me battait quand les hommes me regardaient. Allez, elle peut chercher, elle ne trouvera pas de mioche sous son traversin, ma tante.
Mademoiselle Saget eut un nouveau rire. Et quand elle fut seule, comme elle retournait rue Pirouette, elle pensa que ? ces trois pécores ? ne valaient pas la corde pour les pendre. D'ailleurs, on avait pu la voir, il serait très-mauvais de se brouiller avec les Quenu-Gradelle, des gens riches et estimés après tout. Elle fit un détour, alla rue Turbigo, à la boulangerie Taboureau, la plus belle boulangerie du quartier. Madame Taboureau, qui était une amie intime de Lisa, avait, sur toutes choses, une autorité incontestée. Quand on disait: ? Madame Taboureau a dit ceci, madame Taboureau a dit cela, ? il n'y avait plus qu'à s'incliner. La vieille demoiselle, sous prétexte, ce jour-là, de savoir à quelle heure le four était chaud, pour apporter un plat de poires, dit le plus grand bien de la charcutière, se répandit en éloges sur la propreté et sur l'excellence de son boudin. Puis, contente de cet alibi moral, enchantée d'avoir soufflé sur l'ardente bataille qu'elle flairait, sans s'être fachée avec personne, elle rentra décidément, l'esprit plus libre, retournant cent fois dans sa mémoire l'image du cousin de madame Quenu.
Ce même jour, le soir, après le d?ner, Florent sortit, se promena quelque temps, sous une des rues couvertes des Halles. Un fin brouillard montait, les pavillons vides avaient une tristesse grise, piquée des larmes jaunes du gaz. Pour la première fois, Florent se sentait importun; il avait conscience de la fa?on malapprise dont il était tombé au milieu de ce monde gras, en maigre na?f; il s'avouait nettement qu'il dérangeait tout le quartier, qu'il devenait une gêne pour les Quenu, un cousin de contrebande, de mine par trop compromettante. Ces réflexions le rendaient fort triste, non pas qu'il e?t remarqué chez son frère ou chez Lisa la moindre dureté; il souffrait de leur bonté même; il s'accusait de manquer de délicatesse en s'installant ainsi chez eux. Des doutes lui venaient. Le souvenir de la conversation dans la boutique, l'après-midi, lui causait un malaise vague. Il était comme envahi par cette odeur des viandes du comptoir, il se sentait glisser à une lacheté molle et repue. Peut-être avait-il eu tort de refuser cette place d'inspecteur qu'on lui offrait. Cette pensée mettait en lui une grande lutte; il fallait qu'il se secouat pour retrouver ses roideurs de conscience. Mais un vent humide s'était levé, soufflant sous la rue couverte. Il reprit quelque calme et quelque certitude, lorsqu'il fut obligé de boutonner sa redingote. Le vent emportait de ses vêtements cette senteur grasse de la charcuterie, dont il était tout alangui.
Il rentrait, quand il rencontra Claude Lantier. Le peintre, renfermé au fond de son paletot verdatre, avait la voix sourde, pleine de colère. Il s'emporta contre la peinture, dit que c'était un métier de chien, jura qu'il ne toucherait de sa vie à un pinceau. L'après-midi, il avait crevé d'un coup de pied une tête d'étude qu'il faisait d'après cette gueuse de Cadine. Il était sujet à ces emportements d'artiste impuissant en face des oeuvres solides et vivantes qu'il rêvait. Alors, rien n'existait plus pour lui, il battait les rues, voyait noir, attendait le lendemain comme une résurrection. D'ordinaire, il disait qu'il se sentait gai le matin et horriblement malheureux le soir; chacune de ses journées était un long effort désespéré. Florent eut peine à reconna?tre le flaneur insouciant des nuits de la Halle. Ils s'étaient déjà retrouvés à la charcuterie. Claude, qui connaissait l'histoire du déporté, lui avait serré la main, en lui disant qu'il était un brave homme. Il allait, d'ailleurs, très-rarement chez les Quenu.
- Vous êtes toujours chez ma tante? dit Claude. Je ne sais pas comment vous faites pour rester au milieu de cette cuisine. ?a pue là dedans. Quand j'y passe une heure, il me semble que j'ai assez mangé pour trois jours. J'ai eu tort d'y entrer ce matin; c'est ?a qui m'a fait manquer mon étude.
Et, au bout de quelques pas faits en silence:
- Ah! les braves gens! reprit-il. Ils me font de la peine, tant ils se portent bien. J'avais songé à faire leurs portraits, mais je n'ai jamais su dessiner ces figures rondes où il n'y a pas d'os... Allez, ce n'est pas ma tante Lisa qui donnerait des coups de pied dans ses casseroles. Suis-je assez bête d'avoir crevé la tête de Cadine! Maintenant, quand j'y songe, elle n'était peut-être pas mal.
Alors, ils causèrent de la tante Lisa. Claude dit que sa mère ne voyait plus la charcutière depuis longtemps. Il donna à entendre que celle-ci avait quelque honte de sa soeur mariée à un ouvrier; d'ailleurs, elle n'aimait pas les gens malheureux. Quant à lui, il raconta qu'un brave homme s'était imaginé de l'envoyer au collège, séduit par les anes et les bonnes femmes qu'il dessinait, dès l'age de huit ans; le brave homme était mort, en lui laissant mille francs de rente, ce qui l'empêchait de mourir de faim.
- N'importe, continua-t-il, j'aurais mieux aimé être un ouvrier... Tenez, menuisier, par exemple. Ils sont très-heureux, les menuisiers. Ils ont une table à faire, n'est-ce pas? ils la font, et ils se couchent, heureux d'avoir fini leur table, absolument satisfaits... Moi, je ne dors guère la nuit. Toutes ces sacrées études que je ne peux achever me trottent dans la tête. Je n'ai jamais fini, jamais, jamais.
Sa voix se brisait presque dans des sanglots. Puis, il essaya de rire. Il jurait, cherchait des mots orduriers, s'ab?mait en pleine boue, avec la rage froide d'un esprit tendre et exquis qui doute de lui et qui rêve de se salir. Il finit par s'accroupir devant un des regards donnant sur les caves des Halles, où le gaz br?le éternellement. Là, dans ces profondeurs, il montra à Florent, Marjolin et Cadine qui soupaient tranquillement, assis sur une des pierres d'abatage des resserres aux volailles. Les gamins avaient des moyens à eux pour se cacher et habiter les caves, après la fermeture des grilles.
- Hein! quelle brute, quelle belle brute! répétait Claude en parlant de Marjolin avec une admiration envieuse. Et dire que cet animal-là est heureux!... Quand ils vont avoir achevé leurs pommes, ils se coucheront ensemble dans un de ces grands paniers pleins de plumes. C'est une vie ?a, au moins!... Ma foi, vous avez raison de rester dans la charcuterie; peut-être que ?a vous engraissera.
Il partit brusquement. Florent remonta à sa mansarde, troublé par ces inquiétudes nerveuses qui réveillaient ses propres incertitudes. Il évita, le lendemain, de passer la matinée à la charcuterie; il fit une grande promenade le long des quais. Mais, au déjeuner, il fut repris par la douceur fondante de Lisa. Elle lui reparla de la place d'inspecteur à la marée, sans trop insister, comme d'une chose qui méritait réflexion. Il l'écoutait, l'assiette pleine, gagné malgré lui par la propreté dévote de la salle à manger; la natte mettait une mollesse sous ses pieds; les luisants de la suspension de cuivre, le jaune tendre du papier peint et du chêne clair des meubles, le pénétraient d'un sentiment d'honnêteté dans le bien-être, qui troublait ses idées du faux et du vrai. Il eut cependant la force de refuser encore, en répétant ses raisons, tout en ayant conscience du mauvais go?t qu'il y avait à faire un étalage brutal de ses entêtements et de ses rancunes, eu un pareil lieu, Lisa ne se facha pas; elle souriait au contraire, d'un beau sourire qui embarrassait plus Florent que la sourde irritation de la veille. Au d?ner, on ne causa que des grandes salaisons d'hiver, qui allaient tenir tout le personnel de la charcuterie sur pied.
Les soirées devenaient froides. Dès qu'on avait d?né, on passait dans la cuisine. Il y faisait très-chaud. Elle était si vaste, d'ailleurs, que plusieurs personnes y tenaient à l'aise, sans gêner le service, autour d'une table carrée, placée au milieu. Les murs de la pièce éclairée au gaz étaient recouverts de plaques de fa?ence blanches et bleues, à hauteur d'homme. à gauche, se trouvait le grand fourneau de fonte, percé de trois trous, dans lesquels trois marmites trapues enfon?aient leurs culs noirs de la suie du charbon de terre; au bout, une petite cheminée, montée sur un four et garnie d'un fumoir, servait pour les grillades; et, au-dessus du fourneau, plus haut que les écumoires, les cuillers, les fourchettes à longs manches, dans une rangée de tiroirs numérotés, s'alignaient les chapelures, la fine et la grosse, les mies de pain pour paner, les épices, le girofle, la muscade, les poivres. à droite, la table à hacher, énorme bloc de chêne appuyé contre la muraille, s'appesantissait, toute couturée et toute creusée; tandis que plusieurs appareils, fixés sur le bloc, une pompe à injecter, une machine à pousser, une hacheuse mécanique, mettaient là, avec leurs rouages et leurs manivelles, l'idée mystérieuse et inquiétante de quelque cuisine de l'enfer. Puis, tout autour des murs, sur des planches, et jusque sous les tables, s'entassaient des pots, des terrines, des seaux, des plats, des ustensiles de fer-blanc, une batterie de casseroles profondes, d'entonnoirs élargis, des rateliers de couteaux et de couperets, des files de lardoires et d'aiguilles, tout un monde noyé dans la graisse. La graisse débordait, malgré la propreté excessive, suintait entre les plaques de fa?ence, cirait les carreaux rouges du sol, donnait un reflet grisatre à la fonte du fourneau, polissait les bords de la table à hacher d'un luisant et d'une transparence de chêne verni. Et, au milieu de cette buée amassée goutte à goutte, de cette évaporation continue des trois marmites, où fondaient les cochons, il n'était certainement pas, du plancher au plafond, un clou qui ne pissat la graisse.
Les Quenu-Gradelle fabriquaient tout chez eux. Ils ne faisaient guère venir du dehors que les terrines des maisons renommées, les rillettes, les bocaux de conserve, les sardines, les fromages, les escargots. Aussi, dès septembre, s'agissait-il de remplir la cave, vidée pendant l'été. Les veillées se prolongeaient même après la fermeture de la boutique. Quenu, aidé d'Auguste et de Léon, emballait les saucissons, préparait les jambons, fondait les saindoux, faisait les lards de poitrine, les lards maigres, les lards à piquer. C'était un bruit formidable de marmites et de hachoirs, des odeurs de cuisine qui montaient dans la maison entière. Cela sans préjudice de la charcuterie courante, de la charcuterie fra?che, les patés de foie et de lièvre, les galantines, les saucisses et les boudins.
Ce soir-là, vers onze heures, Quenu, qui avait mis en train deux marmites de saindoux, dut s'occuper du boudin. Auguste l'aida. à un coin de la table carrée, Lisa et Augustine raccommodaient du linge; tandis que, devant elles, de l'autre c?té de la table, Florent était assis, la face tournée vers le fourneau, souriant à la petite Pauline qui, montée sur ses pieds, voulait qu'il la fit ? sauter en l'air. ? Derrière eux, Léon hachait de la chair à saucisse, sur le bloc de chêne, à coups lents et réguliers.
Auguste alla d'abord chercher dans la cour deux brocs pleins de sang de cochon. C'était lui qui saignait à l'abattoir. Il prenait le sang et l'intérieur des bêtes, laissant aux gar?ons d'échaudoir le soin d'apporter, l'après-midi, les porcs tout préparés dans leur voiture. Quenu prétendait qu'Auguste saignait comme pas un gar?on charcutier de Paris.
La vérité était qu'Auguste se connaissait à merveille à la qualité du sang; le boudin était bon, toutes les fois qu'il disait: ? Le boudin sera bon. ?
- Eh bien, aurons-nous du bon boudin? demanda Lisa. Il déposa ses deux brocs, et, lentement:
- Je le crois, madame Quenu, oui, je le crois... Je vois d'abord ?a à la fa?on dont le sang coule. Quand je retire le couteau, si le sang part trop doucement, ce n'est pas un bon signe, ?a prouve qu'il est pauvre...
- Mais interrompit Quenu, c'est aussi selon comme le couteau a été enfoncé.
La face blême d'Auguste eut un sourire.
- Non, non, répondit-il, j'enfonce toujours quatre doigts du couteau; c'est la mesure... Mais, voyez-vous, le meilleur signe, c'est encore lorsque le sang coule et que je le re?ois en le battant avec la main, dans le seau. Il faut qu'il soit d'une bonne chaleur, crémeux, sans être trop épais.
Augustine avait laissé son aiguille. Les yeux levés, elle regardait Auguste. Sa figure rougeaude, aux durs cheveux chatains, prenait un air d'attention profonde. D'ailleurs, Lisa, et la petite Pauline elle-même, écoutaient également avec un grand intérêt.
- Je bats, je bats, je bats, n'est-ce pas? continua le gar?on, en faisant aller sa main dans le vide, comme s'il fouettait une crème. Eh bien, quand je retire ma main et que je la regarde, il faut qu'elle soit comme graissée par le sang, de fa?on à ce que le gant rouge soit bien du même rouge partout... Alors, on peut dire sans se tromper: ? Le boudin sera bon, ?
Il resta un instant la main en l'air, complaisamment, l'attitude molle; cette main qui vivait dans des seaux de sang était toute rosé, avec des ongles vifs, au bout de la manche blanche. Quenu avait approuvé de la tête. Il y eut un silence. Léon hachait toujours. Pauline, qui était restée songeuse, remonta sur les pieds de son cousin, en criant de sa voix claire:
- Dis, cousin, raconte-moi l'histoire du monsieur qui a été mangé par les bêtes.
Sans doute, dans cette tête de gamine, l'idée du sang des cochons avait éveillé celle ? du monsieur mangé par les bêtes. ? Florent ne comprenait pas, demandait quel monsieur. Lisa se mit à rire.
- Elle demande l'histoire de ce malheureux, vous savez, cette histoire que vous avez dite un soir à Gavard. Elle l'aura entendue.
Florent était devenu tout grave. La petite alla prendre dans ses bras le gros chat jaune, l'apporta sur les genoux du cousin, en disant que Mouton, lui aussi, voulait écouter l'histoire. Mais Mouton sauta sur la table. Il resta là, assis, le dos arrondi, contemplant ce grand gar?on maigre qui, depuis quinze jours, semblait être pour lui un continuel sujet de profondes réflexions. Cependant, Pauline se fachait, elle tapait des pieds, elle voulait l'histoire. Comme elle était vraiment insupportable:
- Eh! racontez-lui donc ce qu'elle demande, dit Lisa à Florent, elle nous laissera tranquille.
Florent garda le silence un instant encore. Il avait les yeux à terre. Puis, levant la tête lentement, il s'arrêta aux deux femmes qui tiraient leurs aiguilles, regarda Quenu et Auguste qui préparaient la marmite pour le boudin. Le gaz br?lait tranquille, la chaleur du fourneau était très-douce, toute la graisse de la cuisine luisait dans un bien-être de digestion large. Alors, il posa la petite Pauline sur l'un de ses genoux, et, souriant d'un sourire triste, s'adressant à l'enfant:
- Il était une fois un pauvre homme. On l'envoya très-loin, très-loin, de l'autre c?té de la mer... Sur le bateau qui l'emportait, il y avait quatre cents for?ats avec lesquels on le jeta. Il dut vivre cinq semaines au milieu de ces bandits, vêtu comme eux de toile à voile, mangeant à leur gamelle. De gros poux le dévoraient, des sueurs terribles le laissaient sans force. La cuisine, la boulangerie, la machine du bateau, chauffaient tellement les faux-ponts, que dix des for?ats moururent de chaleur. Dans la journée, on les faisait monter cinquante à la fois, pour leur permettre de prendre l'air de la mer; et, comme on avait peur d'eux, deux canons étaient braqués sur l'étroit plancher où ils se promenaient. Le pauvre homme était bien content, quand arrivait son tour. Ses sueurs se calmaient un peu. Il ne mangeait plus, il était très-malade. La nuit, lorsqu'on l'avait remis aux fers, et que le gros temps le roulait entre ses deux voisins, il se sentait lache, il pleurait, heureux de pleurer sans être vu...
Pauline écoutait, les yeux agrandis, ses deux petites mains croisées dévotement.
- Mais, interrompit-elle, ce n'est pas l'histoire du monsieur qui a été mangé par les bêtes... C'est une autre histoire, dis, mon cousin?
- Attends, tu verras, répondit doucement Florent. J'y arriverai, à l'histoire du monsieur... Je te raconte l'histoire tout entière.
- Ah! bien, murmura l'enfant d'un air heureux.
Pourtant elle resta pensive, visiblement préoccupée par quelque grosse difficulté qu'elle ne pouvait résoudre. Enfin, elle se décida.
- Qu'est-ce qu'il avait donc fait, le pauvre homme, demanda-t-elle, pour qu'on le renvoyat et qu'on le mit dans le bateau?
Lisa et Augustine eurent un sourire. L'esprit de l'enfant les ravissait. Et Lisa, sans répondre directement, profita du la circonstance pour lui faire la morale; elle la frappa beaucoup, en lui disant qu'on mettait aussi dans le bateau les enfants qui n'étaient pas sages.
- Alors, fit remarquer judicieusement Pauline, c'était bien fait, si le pauvre homme de mon cousin pleurait la nuit.
Lisa reprit sa couture, en baissant les épaules. Quenu n'avait pas entendu. Il venait de couper dans la marmite des rondelles d'oignon qui prenaient, sur le feu, des petites voix claires et aigu?s de cigales pamées de chaleur. ?a sentait très-bon. La marmite, lorsque Quenu y plongeait sa grande cuiller de bois, chantait plus fort, emplissant la cuisine de l'odeur pénétrante de l'oignon cuit. Auguste préparait, dans un plat, des gras de lard. Et le hachoir de Léon allait à coups plus vifs, raclant la table par moments pour ramener la chair à saucisse qui commen?ait à se mettre en pate.
- Quand on fut arrivé, continua Florent, on conduisit l'homme dans une ?le nommée l'?le du Diable. Il était là avec d'autres camarades qu'on avait aussi chassés de leur pays. Tous furent très-malheureux. On les obligea d'abord à travailler comme des for?ats. Le gendarme qui les gardait les comptait trois fois par jour, pour être bien s?r qu'il ne manquait personne. Plus tard, on les laissa libres de faire ce qu'ils voulaient; on les enfermait seulement la nuit, dans une grande cabane de bois, où ils dormaient sur des hamacs tendus entre deux barres. Au bout d'un an, ils allaient nu-pieds, et leurs vêtements étaient si déchirés, qu'ils montraient leur peau. Ils s'étaient construit des huttes avec des troncs d'arbre, pour s'abriter contre le soleil, dont la flamme br?le tout dans ce pays-là; mais les huttes ne pouvaient les préserver des moustiques qui, la nuit, les couvraient de boutons et d'enflures. Il en mourut plusieurs; les autres devinrent tout jaunes, si secs, si abandonnés, avec leurs grandes barbes, qu'ils faisaient pitié...
- Auguste, donnez-moi les gras, cria Quenu.
Et lorsqu'il tint le plat, il fit glisser doucement dans la marmite les gras de lard, en les délayant du bout de la cuiller. Les gras fondaient. Une vapeur plus épaisse monta du fourneau.
- Qu'est ce qu'on leur donnait à manger? demanda la petite Pauline profondément intéressée.
- On leur donnait du riz plein de vers et de la viande qui sentait mauvais, répondit Florent, dont la voix s'assourdissait. Il fallait enlever les vers pour manger le riz. La viande, r?tie et très-cuite, s'avalait encore; mais bouillie, elle puait tellement, qu'elle donnait souvent des coliques.
- Moi, j'aime mieux être au pain sec, dit l'enfant après s'être consultée.
Léon, ayant fini de hacher, apporta la chair à saucisse dans un plat, sur la table carrée. Mouton, qui était resté assis, les yeux sur Florent, comme extrêmement surpris par l'histoire, dut se reculer un peu, ce qu'il fit de très-mauvaise grace. Il se pelotonna, ronronnant, le nez sur la chair à saucisse. Cependant, Lisa paraissait ne pouvoir cacher son étonnement ni son dégo?t; le riz plein de vers et la viande qui sentait mauvais lui semblaient s?rement des saletés à peine croyables, tout à fait déshonorantes pour celui qui les avait mangées. Et, sur son beau visage calme, dans le gonflement de son cou, il y avait une vague épouvante, eu face de cet homme nourri de choses immondes.
- Non, ce n'était pas un lieu de délices, reprit-il, oubliant la petite Pauline, les yeux vagues sur la marmite qui fumait. Chaque jour des vexations nouvelles, un écrasement continu, une violation de toute justice, un mépris de la charité humaine, qui exaspéraient les prisonniers et les br?laient lentement d'une fièvre de rancune maladive. On vivait en bête, avec le fouet éternellement levé sur les épaules. Ces misérables voulaient tuer l'homme... On ne peut pas oublier, non ce n'est pas possible. Ces souffrances crieront vengeance un jour.
Il avait baissé la voix, et les lardons qui sifflaient joyeusement dans la marmite la couvraient de leur bruit de friture bouillante. Mais Lisa l'entendait, effrayée de l'expression implacable que son visage avait prise brusquement. Elle le jugea hypocrite, avec cet air doux qu'il savait feindre.
Le ton sourd de Florent avait mis le comble au plaisir de Pauline.
Elle s'agitait sur le genou du cousin, enchantée de l'histoire.
- Et l'homme, et l'homme? murmurait-elle.
Florent regarda la petite Pauline, parut se souvenir, retrouva son sourire triste.
- L'homme, dit-il, n'était pas content d'être dans l'?le. Il n'avait qu'une idée, s'en aller, traverser la mer pour atteindre la c?te, dont on voyait, par les beaux temps, la ligne blanche à l'horizon. Mais ce n'était pas commode. Il fallait construire un radeau. Comme des prisonniers s'étaient sauvés déjà, on avait abattu tous les arbres de l'?le, afin que les autres ne pussent se procurer du bois. L'?le était toute pelée, si nue, si aride sous les grands soleils, que le séjour en devenait plus dangereux et plus affreux encore. Alors l'homme eut l'idée, avec deux de ses camarades, de se servir des troncs d'arbres de leurs huttes. Un soir, ils partirent sur quelques mauvaises poutres qu'ils avaient liées avec des branches sèches. Le vent les portait vers la c?te. Le jour allait para?tre, quand leur radeau échoua sur un banc de sable, avec une telle violence, que les troncs d'arbres détachés furent emportés par les vagues. Les trois malheureux faillirent rester dans le sable; ils enfon?aient jusqu'à la ceinture; même il y en eut un qui disparut jusqu'au menton, et que les deux autres durent retirer. Enfin ils atteignirent un rocher, où ils avaient à peine assez de place pour s'asseoir. Quand le soleil se leva, ils aper?urent en face d'eux la c?te, une barre de falaises grises tenant tout un c?té de l'horizon. Deux, qui savaient nager, se décidèrent à gagner ces falaises. Ils aimaient mieux risquer de se noyer tout de suite que de mourir lentement de faim sur leur écueil. Ils promirent à leur compagnon de venir le chercher, lorsqu'ils auraient touché terre et qu'ils se seraient procuré une barque.
--Ah! voilà, je sais maintenant! cria la petite Pauline, tapant de joie dans ses mains. C'est l'histoire du monsieur qui a été mangé par les bêtes.
- Ils purent atteindre la c?te, poursuivit Florent; mais elle était déserte, ils ne trouvèrent une barque qu'au bout de quatre jours... Quand ils revinrent à recueil, ils virent leur compagnon étendu sur le dos, les pieds et les mains dévorés, la face rongée, le ventre plein d'un grouillement de crabes qui agitaient la peau des flancs, comme si un rale furieux e?t traversé ce cadavre à moitié mangé et frais encore.
Un murmure de répugnance échappa à Lisa et à Augustine. Léon, qui préparait des boyaux de porc pour le boudin, fit une grimace. Quenu s'arrêta dans son travail, regarda Auguste pris de nausées. Et il n'y avait que Pauline qui riait. Ce ventre, plein d'un grouillement de crabes, s'étalait étrangement au milieu de la cuisine, mêlait des odeurs suspectes aux parfums du lard et de l'oignon.
- Passez-moi le sang! cria Quenu, qui, d'ailleurs, ne suivait pas l'histoire.
Auguste apporta les deux brocs. Et, lentement, il versa le sang dans la marmite, par minces filets rouges, tandis que Quenu le recevait, en tournant furieusement la bouillie qui s'épaississait. Lorsque les brocs furent vides, ce dernier, atteignant un à un les tiroirs, au-dessus du fourneau, prit des pincées d'épices. Il poivra surtout fortement.
- Ils le laissèrent là, n'est-ce pas? demanda Lisa. Ils revinrent sans danger?
- Comme ils revenaient, répondit Florent, le vent tourna, ils furent poussés en pleine mer. Une vague leur enleva une rame, et l'eau entrait à chaque souffle, si furieusement, qu'ils n'étaient occupés qu'à vider la barque avec leurs mains. Ils roulèrent, ainsi en face des c?tes, emportés par une rafale, ramenés par la marée, ayant achevé leurs quelques provisions, sans une bouchée de pain. Cela dura trois jours.
- Trois jours! s'écria la charcutière stupéfaite, trois jours sans manger!
- Oui, trois jours sans manger. Quand le vent d'est les poussa enfin à terre, l'un d'eux était si affaibli, qu'il resta sur le sable toute une matinée. Il mourut le soir. Son compagnon avait vainement essayé de lui faire macher des feuilles d'arbre.
à cet endroit, Augustine eut un léger rire; puis, confuse d'avoir ri, ne voulant pas qu'on p?t croire qu'elle manquait de coeur:
- Non, non, balbutia-t-elle, ce n'est pas de ?a que je ris. C'est de
Mouton... Regardez donc Mouton, madame.
Lisa, à son tour, s'égaya. Mouton, qui avait toujours sous le nez le plat de chair à saucisse, se trouvait probablement incommodé et dégo?té par toute cette viande. Il s'était levé, grattant la table de la patte, comme pour couvrir le plat, avec la hate des chats qui veulent enterrer leurs ordures. Puis il tourna le dos au plat, il s'allongea sur le flanc, en s'étirant, les yeux demi-clos, la tête roulée dans une caresse béate. Alors tout le monde complimenta Mouton; on affirma que jamais il ne volait, qu'on pouvait laisser la viande à sa portée. Pauline racontait très-confusément qu'il lui léchait les doigts et qu'il la débarbouillait, après le d?ner, sans la mordre.
Mais Lisa revint à la question de savoir si l'on peut rester trois jours sans manger. Ce n'était pas possible.
-Non! dit-elle, je ne crois pas ?a... D'ailleurs, il n'y a personne qui soit resté trois jours sans manger. Quand on dit: ? Un tel crève de faim, ? c'est une fa?on de parler. On mange toujours, plus ou moins... Il faudrait des misérables tout à fait abandonnés, des gens perdus.
Elle allait dire sans doute ? des canailles sans aveu; ? mais elle se retint, en regardant Florent. Et la moue méprisante de ses lèvres, son regard clair avouaient carrément que les gredins seuls je?naient de cette fa?on désordonnée. Un homme capable d'être resté trois jours sans manger était pour elle un être absolument dangereux. Car, enfin, jamais les honnêtes gens ne se mettent dans des positions pareilles.
Florent étouffait maintenant. En face de lui, le fourneau, dans lequel Léon venait de jeter plusieurs pelletées de charbon, ronflait comme un chantre dormant au soleil. La chaleur devenait très-forte. Auguste, qui s'était chargé des marmites de saindoux, les surveillait, tout en sueur; tandis que, s'épongeant le front avec sa manche, Quenu attendait que le sang se f?t bien délayé. Un assoupissement de nourriture, un air chargé d'indigestion flottait.
- Quand l'homme eut enterré son camarade dans le sable, reprit Florent lentement, il s'en alla seul, droit devant lui. La Guyane hollandaise, où il se trouvait, est un pays de forêts, coupé de fleuves et de marécages. L'homme marcha pendant plus de huit jours, sans rencontrer une habitation. Tout autour de lui, il sentait la mort qui l'attendait. Souvent, l'estomac tenaillé par la faim, il n'osait mordre aux fruits éclatants qui pendaient des arbres; il avait peur de ces baies aux reflets métalliques, dont les bosses noueuses suaient le poison. Pendant des journées entières, il marchait sous des vo?tes de branches épaisses, sans apercevoir un coin de ciel, au milieu d'une ombre verdatre, toute pleine d'une horreur vivante. De grands oiseaux s'envolaient sur sa tête, avec un bruit d'ailes terrible et des cris subits qui ressemblaient à des rales de mort; des sauts de singes, des galops de bêtes traversaient les fourrés, devant lui, pliant les tiges, faisant tomber une pluie de feuilles, comme sous un coup de vent; et c'était surtout les serpents qui le gla?aient, quand il posait le pied sur le sol mouvant de feuilles sèches, et qu'il voyait des tètes minces filer entre les enlacements monstrueux des racines. Certains coins, les coins d'ombre humide, grouillaient d'un pullulement de reptiles, noirs, jaunes, violacés, zébrés, tigrés, pareils à des herbes mortes, brusquement réveillées et fuyantes. Alors, il s'arrêtait, il cherchait une pierre pour sortir de cette terre molle où il enfon?ait; il restait là des heures, avec l'épouvante de quelque boa, entrevu au fond d'une clairière, la queue roulée, la tête droite, se balan?ant comme un tronc énorme, taché de plaques d'or. La nuit, il dormait sur les arbres, inquiété par le moindre fr?lement, croyant entendre des écailles sans fin glisser dans les ténèbres. Il étouffait sous ces feuillages interminable; l'ombre y prenait une chaleur renfermée de fournaise, une moiteur d'humidité, une sueur pestilentielle, chargée des ar?mes rudes des bois odorants et des fleurs puantes. Puis, lorsqu'il se dégageait enfin, lorsque, au bout de longues heures de marche, il revoyait le ciel, l'homme se trouvait en face de larges rivières qui lui barraient la route; il les descendait, surveillant les échines grises des ca?mans, fouillant du regard les herbes charriées, passant à la nage, quand il avait trouvé des eaux plus rassurantes. Au delà, les forêts recommen?aient. D'autres fois, c'était de vastes plaines grasses, des lieues couvertes d'une végétation drue, bleuies de loin en loin du miroir clair d'un petit lac. Alors, l'homme faisait un grand détour, il n'avan?ait plus qu'en tatant le terrain, ayant failli mourir, enseveli sous une de ces plaines riantes qu'il entendait craquer à chaque pas. L'herbe géante, nourrie par l'humus amassé, recouvre des marécages empestés, des profondeurs de boue liquide; et il n'y a, parmi les nappes de verdure, s'allongeant sur l'immensité glauque, jusqu'au bord de l'horizon, que d'étroites jetées de terre ferme, qu'il faut conna?tre si l'on ne veut pas dispara?tre à jamais. L'homme, un soir, s'était enfoncé jusqu'au ventre. à chaque secousse qu'il tentait pour se dégager, la boue semblait monter à sa bouche. Il resta tranquille pendant près de deux heures. Comme la lune se levait, il put heureusement saisir une branche d'arbre, au-dessus de sa tête. Le jour où il arriva à une habitation, ses pieds et ses mains saignaient, meurtris, gonflés par des piq?res mauvaises. Il était si pitoyable, si affamé, qu'on eut peur de lui. On lui jeta à manger à cinquante pas de la maison, pendant que le ma?tre gardait sa porte avec un fusil.
Florent se tut, la voix coupée, les regards au loin. Il semblait ne plus parler que pour lui. La petite Pauline, que le sommeil prenait, s'abandonnait, la tête renversée, faisant des efforts pour tenir ouverts ses yeux émerveillés. Et Quenu se fachait.
- Mais, animal! criait-t-il à Léon, tu ne sais donc pas tenir un boyau... Quand tu me regarderas! Ce n'est pas moi qu'il faut regarder, c'est le boyau... Là, comme cela. Ne bouge plus, maintenant.
Léon, de la main droite, soulevait un long bout de boyau vide, dans l'extrémité duquel un entonnoir très-évasé était adapté; et, de la main gauche, il enroulait le boudin autour d'un bassin, d'un plat rond de métal, à mesure que le charcutier emplissait l'entonnoir à grandes cuillerées. La bouillie coulait, toute noire et toute fumante, gonflant peu à peu le boyau, qui retombait ventru, avec des courbes molles. Comme Quenu avait retiré la marmite du feu, ils apparaissaient tous deux, lui et Léon, l'enfant, d'un profil mince, lui, d'une face large, dans l'ardente lueur du brasier, qui chauffait leurs visages pales et leurs vêtements blancs d'un ton rose.
Lisa et Augustine s'intéressaient à l'opération, Lisa surtout, qui gronda à son tour Léon, parce qu'il pin?ait trop le boyau avec les doigts, ce qui produisait des noeuds, disait-elle. Quand le boudin fut emballé, Quenu le glissa doucement dans une marmite d'eau bouillante. Il parut tout soulagé, il n'avait plus qu'à le laisser cuire.
- Et l'homme, et l'homme? murmura de nouveau Pauline, rouvrant les yeux, surprise de ne plus entendre le cousin parler.
Florent la ber?ait sur son genou, ralentissant encore son récit, le murmurant comme un chant de nourrice.
- L'homme, dit-il, parvint à une grande ville. On le prit d'abord pour un for?at évadé; il fut retenu plusieurs mois en prison... Puis on le relacha, il fit toutes sortes de métiers, tint des comptes, apprit à lire aux enfants; un jour même, il entra, comme homme de peine, dans des travaux de terrassement... L'homme rêvait toujours de revenir dans son pays. Il avait économisé l'argent nécessaire, lorsqu'il eut la fièvre jaune. On le crut mort, on s'était partagé ses habits; et quand il en réchappa, il ne retrouva pas même une chemise... Il fallut recommencer. L'homme était très-malade. Il avait peur de rester là-bas... Enfin, l'homme put partir, l'homme revint.
La voix avait baissé de plus en plus. Elle mourut, dans un dernier frisson des lèvres. La petite Pauline dormait, ensommeillée par la fin de l'histoire, la tête abandonnée sur l'épaule du cousin. Il la soutenait du bras, il la ber?ait encore du genou, insensiblement, d'une fa?on douce. Et, comme on ne faisait plus attention à lui, il resta là, sans bouger, avec cette enfant endormie.
C'était le grand coup de feu, comme disait Quenu. Il retirait le boudin de la marmite. Pour ne point crever ni nouer les bouts ensemble, il les prenait avec un baton, les enroulait, les portait dans la cour, où ils devaient sécher rapidement sur des claies. Léon l'aidait, soutenait les bouts trop longs. Ces guirlandes de boudin, qui traversaient la cuisine, toutes suantes, laissaient des tra?nées d'une fumée forte qui achevaient d'épaissir l'air. Auguste, donnant un dernier coup d'oeil à la fonte du saindoux, avait, de son c?té, découvert les deux marmites, où les graisses bouillaient lourdement, en laissant échapper, de chacun de leurs bouillons crevés, une légère explosion d'acre vapeur. Le flot gras avait monté depuis le commencement de la veillée; maintenant il noyait le gaz, emplissait la pièce, coulait partout, mettant dans un brouillard les blancheurs roussies de Quenu et de ses deux gar?ons. Lisa et Augustine s'étaient levées. Tous soufflaient comme s'ils venaient de trop manger.
Augustine monta sur ses bras Pauline endormie. Quenu, qui aimait à fermer lui-même la cuisine, congédia Auguste et Léon, en disant qu'il rentrerait le boudin. L'apprenti se retira très-rouge; il avait glissé dans sa chemise près d'un mètre de boudin, qui devait le griller. Puis, les Quenu et Florent, restés seuls, gardèrent le silence. Lisa, debout, mangeait un morceau de boudin tout chaud, qu'elle mordait à petits coups de dents, écartant ses belles lèvres pour ne pas les br?ler; et le bout noir s'en allait peu à peu dans tout ce rose.
- Ah bien! dit-elle, la Normande a eu tort d'être mal polie... Il est bon, aujourd'hui, le boudin.
On frappa à la porte de l'allée, Gavard entra. Il restait tous les soirs chez monsieur Lebigre jusqu'à minuit. Il venait pour avoir une réponse définitive, au sujet de la place d'inspecteur à la marée.
- Vous comprenez, expliqua-t-il, monsieur Verlaque ne peut attendre davantage, il est vraiment trop malade... Il faut que Florent se décide. J'ai promis de donner une réponse demain, à la première heure.
- Mais Florent accepte, répondit tranquillement Lisa, en donnant un non veau coup de dents dans son boudin.
Florent, qui n'avait pas quitté sa chaise, pris d'un étrange accablement, essaya vainement de se lever et de protester.
- Non, non, reprit la charcutière, c'est chose entendue... Voyons, mon cher Florent, vous avez assez souffert. ?a fait frémir, ce que vous racontiez tout à l'heure. Il est temps que vous vous rangiez. Vous appartenez à une famille honorable, vous avez re?u de l'éducation, et c'est peu convenable vraiment, de courir les chemins, en véritable gueux... à votre age, les enfantillages ne sont plus permis... Vous avez fait des folies, eh bien, on les oubliera, on vous les pardonnera. Vous rentrerez dans votre classe, dans la classe des honnêtes gens, vous vivrez comme tout le monde, enfin.
Florent l'écoutait, étonné, ne trouvant pas une parole. Elle avait raison, sans doute. Elle était si saine, si tranquille, qu'elle ne pouvait vouloir le mal. C'était lui, le maigre, le profil noir et louche, qui devait être mauvais et rêver des choses inavouables. Il ne savait plus pourquoi il avait résisté jusque-là.
Mais elle continua, abondamment, le gourmandant comme un petit gar?on qui a fait des fautes et qu'on menace des gendarmes. Elle était très-maternelle, elle trouvait des raisons très-convaincantes. Puis, comme dernier argument:
- Faites-le pour nous, Florent, dit-elle. Nous tenons une certaine position dans le quartier, qui nous force à beaucoup de ménagements...J'ai peur qu'on ne jase, la, entre nous. Cette place arrangera tout, vous serez quelqu'un, même vous nous ferez honneur.
Elle devenait caressante. Une plénitude emplissait Florent; il était comme pénétré par cette odeur de la cuisine, qui le nourrissait de toute la nourriture dont l'air était chargé; il glissait à la lacheté heureuse de cette digestion continue du milieu gras où il vivait depuis quinze jours. C'était, à fleur de peau, mille chatouillements de graisse naissante, un lent envahissement de l'être entier, une douceur molle et boutiquière. à cette heure avancée de la nuit, dans la chaleur de cette pièce, ses apretés, ses volontés se fondaient en lui; il se sentait si alangui par cette soirée calme, par les parfums du boudin et du saindoux, par cette grosse Pauline endormie sur ses genoux, qu'il se surprit à vouloir passer d'autres soirées semblables, des soirées sans fin, qui l'engraisseraient. Mais ce fut surtout Mouton qui le détermina. Mouton dormait profondément, le ventre en l'air, une patte sur son nez, la queue ramenée contre ses flancs comme pour lui servir d'édredon; et il donnait avec un tel bonheur de chat, que Florent murmura, en le regardant:
- Non! c'est trop bête, à la fin... J'accepte. Dites que j'accepte,
Gavard.
Alors, Lisa acheva son boudin, s'essuyant les doigts, doucement, au bord de son tablier. Elle voulut préparer le bougeoir de son beau-frère, pendant que Gavard et Quenu le félicitaient de sa détermination. Il fallait faire une fin après tout; les casse-cou de la politique ne nourrissent pas. Et elle, debout, le bougeoir allumé, regardait Florent d'un air satisfait, avec sa belle face tranquille de vache sacrée.
Trois jours plus tard, les formalités étaient faites, la préfecture acceptait Florent des mains de monsieur Verlaque, presque les yeux fermés, à simple titre de rempla?ant, d'ailleurs. Gavard avait voulu les accompagner. Quand il se retrouva seul avec Florent, sur le trottoir, il lui donna des coups de coude dans les c?tes, riant sans rien dire, avec des clignements d'yeux goguenards.
Les sergents de ville qu'il rencontra sur le quai de l'Horloge lui parurent sans doute très-ridicules; car, en passant devant eux, il eut un léger renflement de dos, une moue d'homme qui se retient pour ne pas éclater au nez des gens.
Dès le lendemain, monsieur Verlaque commen?a à mettre le nouvel inspecteur au courant de la besogne. Il devait, pendant quelques matinées, le guider au milieu du monde turbulent qu'il allait avoir à surveiller. Ce pauvre Verlaque, comme le nommait Gavard, était un petit homme pale, toussant beaucoup, emmaillotté de flanelle, de foulards, de cache nez, se promenant dans l'humidité fra?che et dans les eaux courantes de la poissonnerie, avec des jambes maigres d'enfant maladif.
Le premier matin, lorsque Florent arriva à sept heures, il se trouva perdu, les yeux effarés, la tête cassée. Autour des neuf bancs de criée, r?daient déjà des revendeuses, tandis que les employés arrivaient avec leurs registres, et que les agents des expéditeurs, portant en sautoir des gibecières de cuir, attendaient la recette, assis sur des chaises renversées, contre les bureaux de vente. On déchargeait, on déballait la marée, dans l'enceinte fermée des bancs, et jusque sur les trottoirs. C'était, le long du carreau, des amoncellements de petites bourriches, un arrivage continu de caisses et de paniers, des sacs de moules empilés laissant couler des rigoles d'eau. Les compteurs-verseurs, très-affairés, enjambant les tas, arrachaient d'une poignée la paille des bourriches, les vidaient, les jetaient, vivement; et, sur les larges mannes rondes, en un seul de coup de main, ils distribuaient les lots, leur donnaient une tournure avantageuse. Quand les mannes s'étalèrent, Florent put croire qu'un banc de poissons venait d'échouer là, sur ce trottoir, ralant encore, avec les nacres rosés, les coraux saignants, les perles laiteuses, toutes les moires et toutes les paleurs glauques de l'Océan.
Pêle-mêle, au hasard du coup de filet, les algues profondes, où dort la vie mystérieuse des grandes eaux, avaient tout livré: les cabillauds, les aigrefins, les carrelets, les plies, les limandes, bêtes communes, d'un gris sale, aux taches blanchatres; les congres, ces grosses couleuvres d'un bleu de vase, aux minces yeux noirs, si gluantes qu'elles semblent ramper, vivantes encore; les raies élargies, à ventre pale bordé de rouge tendre, dont les dos superbes, allongeant les noeuds saillants de l'échine, se marbrent, jusqu'aux baleines tendues des nageoires, de plaques de cinabre coupées par des zébrures de bronze florentin, d'une bigarrure assombrie de crapaud et de fleur malsaine; les chiens de mer, horribles, avec leurs têtes rondes, leurs bouches largement fendues d'idoles chinoises, leurs courtes ailes de chauves-souris charnues, monstres qui doivent garder de leurs abois les trésors des grottes marines. Puis, venaient les beaux poissons, isolés, un sur chaque plateau d'osier: les saumons, d'argent guilloché, dont chaque écaille semble un coup de burin dans le poli du métal; les mulets, d'écailles plus fortes, de ciselures plus grossières; les grands turbots, les grandes barbues, d'un grain serré et blanc comme du lait caillé; les thons, lisses et vernis, pareils à des sacs de cuir noiratre; les bars arrondis, ouvrant une bouche énorme, faisant songer à quelque ame trop grosse, rendue à pleine gorge, dans la stupéfaction de l'agonie. Et, de toutes parts, les soles, par paires, grises ou blondes, pullulaient; les équilles minces, raidies, ressemblaient à des rognures d'étain; les harengs, légèrement tordus, montraient tous, sur leurs robes lamées, la meurtrissure de leurs ou?es saignantes; les dorades grasses se teintaient d'une pointe de carmin, tandis que les maquereaux, dorés, le dos strié de brunissures verdatres, faisaient luire la nacre changeante de leurs flancs, et que les grondins roses, à ventres blancs, les têtes rangées au centre des mannes, les queues rayonnantes, épanouissaient d'étranges floraisons, panachées de blanc de perle et de vermillon vif. Il y avait encore des rougets de roche, à la chair exquise, du rouge enluminé des cyprins, des caisses de merlans aux reflets d'opale, des paniers d'éperlans, de petits paniers propres, jolis comme des paniers de fraises, qui laissaient échapper une odeur puissante de violette. Cependant, les crevettes roses, les crevettes grises, dans des bourriches, mettaient, au milieu de la douceur effacée de leurs tas, les imperceptibles boutons de jais de leurs milliers d'yeux; les langoustes épineuses, les homards tigrés de noir, vivants encore, se tra?nant sur leurs pattes cassées, craquaient.
Florent écoutait mal les explications de monsieur Verlaque, Une barre de soleil, tombant du haut vitrage de la rue couverte, vint allumer ces couleurs précieuses, lavées et attendries par la vague, irisées et fondues dans les tons de chair des coquillages, l'opale des merlans, la nacre des maquereaux, l'or des rougets, la robe lamée des harengs, les grandes pièces l'argenterie des saumons. C'était comme les écrins, vidés à terre, de quelque fille des eaux, des parures inou?es et bizarres, un ruissellement, un entassement de colliers, de bracelets monstrueux, de broches gigantesques, de bijoux barbares, dont l'usage échappait. Sur le dos des raies et des chiens de mer, de grosses pierres sombres, violatres, verdatres, s'enchassaient dans un métal noirci; et les minces barres des équilles, les queues et les nageoires des éperlans, avaient des délicatesses de bijouterie fine.
Mais ce qui montait à la face de Florent, c'était un souffle frais, un vent de mer qu'il reconnaissait, amer et salé. Il se souvenait des c?tes de la Guyane, des beaux temps de la traversée. Il lui semblait qu'une baie était là, quand l'eau se retire et que les algues fument au soleil; les roches mises à nu s'essuient, le gravier exhale une haleine forte de marée. Autour de lui, le poisson, d'une grande fra?cheur, avait un bon parfum, ce parfum un peu apre et irritant qui déprave l'appétit.
Monsieur Verlaque toussa. L'humidité le pénétrait, il se serrait plus étroitement dans son cache-nez.
- Maintenant, dit-il, nous allons passer au poisson d'eau douce.
Là, du c?té du pavillon aux fruits, et le dernier vers la rue Rambuteau, le banc de la criée est entouré de deux viviers circulaires, séparés en cases distinctes par des grilles de fonte. Des robinets de cuivre, à col de cygne, jettent de minces filets d'eau. Dans chaque case, il y a des grouillements confus d'écrevisses, des nappes mouvantes de dos noiratres de carpes, des noeuds vagues d'anguilles, sans cesse dénoués et renoués. Monsieur Verlaque fut repris d'une toux opiniatre. L'humidité était plus fade, une odeur molle de rivière, d'eau tiède endormie sur le sable.
L'arrivage des écrevisses d'Allemagne, en bo?tes et en paniers, était très-fort ce matin-là. Les poissons blancs de Hollande et d'Angleterre encombraient aussi le marché. On déballait les carpes du Rhin, mordorées, si belles avec leurs roussissures métalliques, et dont les plaques d'écailles ressemblent à des émaux cloisonnés et bronzés; les grands brochets, allongeant leurs becs féroces, brigands des eaux, rudes, d'un gris de fer; les tanches, sombres et magnifiques, pareilles à du cuivre rouge taché de vert-de-gris. Au milieu de ces dorures sévères, les mannes de goujons et de perches, les lots de truites, les tas d'ablettes communes, de poissons plats pêchés à l'épervier, prenaient des blancheurs vives, des échines bleuatres d'acier peu à peu amollies dans la douceur transparente des ventres; et de gros barbillons, d'un blanc de neige, étaient la note aigu? de lumière de cette colossale nature morte. Doucement, dans les viviers, on versait des sacs de jeunes carpes; les carpes tournaient sur elles-mêmes, restaient un instant à plat, puis filaient, se perdaient. Des paniers de petites anguilles se vidaient d'un bloc, tombaient au fond des cases comme un seul noeud de serpents; tandis que les grosses, celles qui avaient l'épaisseur d'un bras d'enfant, levant la tête, se glissaient d'elles-mêmes sous l'eau, du jet souple des couleuvres qui se cachent dans un buisson. Et couchés sur l'osier sali des mannes, des poissons dont le rale durait depuis le matin, achevaient longuement de mourir, au milieu du tapage des criées; ils ouvraient la bouche, les flancs serrés, comme pour boire l'humidité de l'air, et ces hoquets silencieux, toutes les trois secondes, baillaient démesurément.
Cependant monsieur Verlaque avait ramené Florent aux bancs de la marée. Il le promenait, lui donnait des détails très-compliqués. Aux trois c?tés intérieurs du pavillon, autour des neuf bureaux, des flots de foule s'étaient massés, qui faisaient sur chaque bord des tas de têtes moutonnantes, dominées par des employés, assis et haut perchés, écrivant sur des registres.
- Mais, demanda Florent, est-ce que ces employés appartiennent tous aux facteurs?
Alors, monsieur Verlaque, faisant le tour par le trottoir, l'amena dans l'enceinte d'un des bancs de criée. Il lui expliqua les cases et le personnel du grand bureau de bois jaune, puant le poisson, maculé parles éclaboussures des mannes. Tout en haut, dans la cabine vitrée, l'agent des perceptions municipales prenait les chiffres des enchères. Plus bas, sur des chaises élevées, les poignets appuyés à d'étroits pupitres, étaient assises les deux femmes qui tenaient les tablettes de vente pour le compte du facteur. Le banc est double; de chaque c?té, à un bout de la table de pierre qui s'allonge devant le bureau, un crieur posait les mannes, mettait à prix les lots et les grosses pièces; tandis que la tablettière, au-dessus de lui, la plume aux doigts, attendait l'adjudication. Et il lui montra, en dehors de l'enceinte, en face, dans une autre cabine de bois jaune, la caissière, une vieille et énorme femme, qui rangeait des piles de sous et de pièces de cinq francs.
- Il y a deux contr?les, disait-il, celui de la préfecture de la Seine et celui de la préfecture de police. Cette dernière, qui nomme les facteurs, prétend avoir la charge de les surveiller. L'administration de la Ville, de son c?té, entend assister à des transactions qu'elle frappe d'une taxe.
Il continua de sa petite voix froide, racontant tout au long la querelle des deux préfectures. Florent ne l'écoutait guère. Il regardait la tablettière qu'il avait en face de lui, sur une des hautes chaises. C'était une grande fille brune, de trente ans, avec de gros yeux noirs, l'air très-posé; elle écrivait, les doigts allongés, en demoiselle qui a re?u de l'instruction.
Mais son attention fut détournée par le glapissement du crieur, qui mettait un magnifique turbot aux enchères.
- Il y a marchand à trente francs!... à trente francs! à trente francs!
Il répétait ce chiffre sur tous les tons, montant une gamme étrange, pleine de soubresauts. Il était bossu, la face de travers, les cheveux ébouriffés, avec un grand tablier bleu à bavette. Et le bras tendu, violemment, les yeux jetant des flammes:
- Trente-un! trente-deux! trente-trois! trente-trois cinquante!... trente-trois cinquante!...
Il reprit haleine, tournant la manne, l'avan?ant sur la table de pierre, tandis que des poissonnières se penchaient, touchaient le turbot, légèrement, du bout du doigt. Puis, il repartit, avec une furie nouvelle, jetant un chiffre de la main à chaque enchérisseur, surprenant les moindres signes, les doigts levés, les haussements de sourcils, les avancements de lèvres, les clignements d'yeux; et cela avec une telle rapidité, un tel bredouillement, que Florent, qui ne pouvait le suivre, resta déconcerté quand le bossu, d'une voix plus chantante, psalmodia d'un ton de chantre qui achève un verset:
- Quarante-deux! quarante-deux!... à quarante-deux francs le turbot!
C'était la belle Normande qui avait mis la dernière enchère. Florent la reconnut, sur la ligne des poissonnières, rangées contre les tringles de fer qui fermaient l'enceinte de la criée. La matinée était fra?che. Il y avait là une file de palatines, un étalage de grands tabliers blancs, arrondissant des ventres, des gorges, des épaules énormes. Le chignon haut, tout garni de frisons, la chair blanche et délicate, la belle Normande montrait son noeud de dentelle, au milieu des tignasses crépues, coiffées d'un foulard, des nez d'ivrognesses, des bouches insolemment fendues, des faces égueulées comme des pots cassés. Elle aussi reconnut le cousin de madame Quenu, surprise de le voir là, au point d'en chuchoter avec ses voisines.
Le vacarme des voix devenait tel, que monsieur Verlaque renon?a à ses explications. Sur le carreau, des hommes annon?aient les grands poissons, avec des cris prolongés qui semblaient sortir de porte-voix gigantesques; un surtout qui hurlait: ? La moule! la moule! ? d'une clameur rauque et brisée, dont les toitures des Halles tremblaient. Les sacs de moules, renversés, coulaient dans des paniers; on en vidait d'autres à la pelle. Les mannes défilaient, les raies, les soles, les maquereaux, les congres, les saumons, apportés et remportés par les compteurs-verseurs, au milieu des bredouillements qui redoublaient, et de l'écrasement des poissonnières qui faisaient craquer les barres de fer. Le crieur, le bossu, allumé, battant l'air de ses bras maigres, tendait les machoires en avant. à la fin, il monta sur un escabeau, fouetté par les chapelets de chiffres qu'il lan?ait à toute volée, la bouche tordue, les cheveux en coup de vent, n'arrachant plus à son gosier séché qu'un sifflement inintelligible. En haut, l'employé des perceptions municipales, un petit vieux tout emmitouflé dans un collet de faux astrakan, ne montrait que son nez, sous sa calotte de velours noir; et la grande tablettière brune, sur sa haute chaise de bois, écrivait paisiblement, les yeux calmes dans sa face un peu rougie par le froid, sans seulement battre des paupières, aux bruits de crécelle du bossu, qui montaient le long de ses jupes.
- Ce Logre est superbe, murmura monsieur Verlaque en souriant. C'est le meilleur crieur du marché... Il vendrait des semelles de bottes pour des paires de soles.
Il revint avec Florent dans le pavillon. En passant de nouveau devant la criée du poisson d'eau douce, où les enchères étaient plus froides, il lui dit que cette vente baissait, que la pêche fluviale en France se trouvait fort compromise. Un crieur, de mine blonde et chafouine, sans un geste, adjugeait d'une voix monotone des lots d'anguilles et d'écrevisses; tandis que, le long des viviers, les compteurs-verseurs allaient, pêchant avec des filets à manches courts.
Cependant, la cohue augmentait autour des bureaux de vente. Monsieur Verlaque remplissait en toute conscience son r?le d'instructeur, s'ouvrant un passage à coups de coude, continuant à promener son successeur au plus épais des enchères. Les grandes revendeuses étaient là, paisibles, attendant les belles pièces, chargeant sur les épaules des porteurs les thons, les turbots, les saumons. à terre, les marchandes des rues se partageaient des mannes de harengs et de petites limandes, achetées en commun. Il y avait encore des bourgeois, quelques rentiers des quartiers lointains, venus à quatre heures du matin pour faire l'emplette d'un poisson frais, et qui finissaient par se laisser adjuger tout un lot énorme, quarante à cinquante francs de marée, qu'ils mettaient ensuite la journée entière à céder aux personnes de leurs connaissances. Des poussées enfon?aient brusquement des coins de foule. Une poissonnière trop serrée, se dégagea, les poings levés, le cou gonflé d'ordures. Puis, des murs compactes se formaient. Alors, Florent qui étouffait, déclara qu'il avait assez vu, qu'il avait compris.
Comme monsieur Verlaque l'aidait à se dégager, ils se trouvèrent face à face avec la belle Normande. Elle resta plantée devant eux; et, de son air de reine:
- Est-ce que c'est bien décidé, monsieur Verlaque, vous nous quittez?
- Oui, oui, répondit le petit homme. Je vais me reposer à la campagne, à Clamart. Il para?t que l'odeur du poisson me fait mal... Tenez, voici monsieur qui me remplace.
Il s'était tourné, en montrant Florent. La belle Normande fut suffoquée. Et comme Florent s'éloignait, il crut l'entendre murmurer à l'oreille de ses voisines, avec des rires étouffés: ? Ah bien! nous allons nous amuser, alors! ?
Les poissonnières faisaient leur étalage. Sur tous les bancs de marbre, les robinets des angles coulaient à la fois, à grande eau. C'était un bruit d'averse, un ruissellement de jets roides qui sonnaient et rejaillissaient; et du bord des bancs inclinés, de grosses gouttes filaient, tombant avec un murmure adouci de source, s'éclaboussant dans les allées, où de petits ruisseaux couraient, emplissaient d'un lac certains trous, puis repartaient en mille branches, descendaient la pente, vers la rue Rambuteau. Une buée d'humidité montait, une poussière de pluie, qui soufflait au visage de Florent cette haleine fra?che, ce vent de mer qu'il reconnaissait, amer et salé; tandis qu'il retrouvait, dans les premiers poissons étalés, les nacres roses, les coraux saignants, les perles laiteuses, toutes les moires et toutes les paleurs glauques de l'Océan.
Cette première matinée le laissa très-hésitant. Il regrettait d'avoir cédé à Lisa. Dès le lendemain, échappé à la somnolence grasse de la cuisine, il s'était accusé de lacheté avec une violence qui avait presque mis des larmes dans ses yeux. Mais il n'osa revenir sur sa parole, Lisa l'effrayait un peu; il voyait le pli de ses lèvres, le reproche muet de son beau visage. Il la traitait en femme trop sérieuse et trop satisfaite pour être contrariée. Gavard, heureusement, lui inspira une idée qui le consola. Il le prit à part, le soir même du jour où monsieur Verlaque l'avait promené au milieu des criées, lui expliquant, avec beaucoup de réticences, que ? ce pauvre diable ? n'était pas heureux. Puis, après d'autres considérations sur ce gredin de gouvernement qui tuait ses employés à la peine, sans leur assurer seulement de quoi mourir, il se décida à faire entendre qu'il serait charitable d'abandonner une partie des appointements à l'ancien inspecteur. Florent accueillit cette idée avec joie.
C'était trop juste, il se considérait comme le rempla?ant intérimaire de monsieur Verlaque; d'ailleurs, lui, n'avait besoin de rien, puisqu'il couchait et qu'il mangeait chez son frère. Gavard ajouta que, sur les cent cinquante francs mensuels, un abandon de cinquante francs lui paraissait très-joli; et, en baissant la voix, il fit remarquer que ?a ne durerait pas longtemps, car le malheureux était vraiment poitrinaire jusqu'aux os. Il fut convenu que Florent verrait la femme, s'entendrait avec elle, pour ne pas blesser le mari. Cette bonne action le soulageait, il acceptait maintenant l'emploi avec une pensée de dévouement, il restait dans le r?le de toute sa vie. Seulement, il fit jurer au marchand de volailles de ne parler à personne de cet arrangement. Comme celui-ci avait aussi une vague terreur de Lisa, il garda le secret, chose très-méritoire.
Alors, toute la charcuterie fut heureuse. La belle Lisa se montrait très-amicale pour son beau-frère; elle l'envoyait se coucher de bonne heure, afin qu'il p?t se lever matin; elle lui tenait son déjeuner bien chaud; elle n'avait plus honte de causer avec lui sur le trottoir, maintenant qu'il portait une casquette galonnée. Quenu, ravi de ces bonnes dispositions, ne s'était jamais si carrément attablé, le soir, entre son frère et sa femme. Le d?ner se prolongeait souvent jusqu'à neuf heures, pendant qu'Augustine restait au comptoir. C'était une longue digestion, coupée des histoires du quartier, des jugements positifs portés par la charcutière sur la politique. Florent devait dire comment avait marché la vente de la marée. Il s'abandonnait peu à peu, arrivait à go?ter la béatitude de cette vie réglée. La salle à manger jaune clair avait une netteté et une tiédeur bourgeoises qui l'amollissaient dès le seuil. Les bons soins de la belle Lisa mettaient autour de lui un duvet chaud, où tous ses membres enfon?aient. Ce fut une heure d'estime et de bonne entente absolues.
Mais Gavard jugeait l'intérieur des Quenu-Gradelle trop endormi. Il pardonnait à Lisa ses tendresses pour l'empereur, parce que, disait-il, il ne faut jamais causer politique avec les femmes, et que la belle charcutière était, après tout, une femme très-honnête qui faisait aller joliment son commerce. Seulement, par go?t, il préférait passer ses soirées chez monsieur Lebigre, où il retrouvait tout un petit groupe d'amis qui avaient ses opinions. Quand Florent fut nommé inspecteur de la marée, il le débaucha, il l'emmena pendant des heures, le poussant à vivre en gar?on, maintenant qu'il avait une place.
Monsieur Lebigre tenait un fort bel établissement, d'un luxe tout moderne. Placé à l'encoignure droite de la rue Pirouette, sur la rue Rambuteau, flanqué de quatre petits pins de Norwége dans des caisses peintes en vert, il faisait un digne pendant à la grande charcuterie des Quenu-Gradelle. Les glaces claires laissaient voir la salle, ornée de guirlandes de feuillages, de pampres et de grappes, sur un fond vert tendre. Le dallage était blanc et noir, à grands carreaux. Au fond, le trou béant de la cave s'ouvrait sous l'escalier tournant, à draperie rouge, qui menait au billard du premier étage. Mais le comptoir surtout, à droite, était très riche, avec son large reflet d'argent poli. Le zinc retombant sur le soubassement de marbre blanc et rouge, en une haute bordure gondolée, l'entourait d'une moire, d'une nappe de métal, comme un ma?tre-autel chargé de ses broderies. à l'un des bouts, les théières de porcelaine pour le vin chaud et le punch, cerclées de cuivre, dormaient sur le fourneau à gaz; à l'autre bout, une fontaine de marbre, très-élevée, très-sculptée, laissait tomber perpétuellement dans une cuvette un fil d'eau si continu, qu'il semblait immobile; et, au milieu, au centre des trois pentes du zinc, se creusait un bassin à rafra?chir et à rincer, où des litres entamés alignaient leurs cols verdatres. Puis, l'armée des verres, rangée par bandes, occupait les deux c?tés: les petits verres pour l'eau-de-vie, les gobelets épais pour les canons, les coupes pour les fruits, les verres à absinthe, les choppes, les grands verres à pied, tous renversés, le cul en l'air, reflétant dans leur paleur les luisants du comptoir. Il y avait encore, à gauche, une urne de melchior montée sur un pied qui servait de tronc; tandis que, à droite, une urne semblable se hérissait d'un éventail de petites cuillers.
D'ordinaire, monsieur Lebigre tr?nait derrière le comptoir, assis sur une banquette de cuir rouge capitonné. Il avait sous la main les liqueurs, des flacons de cristal taillé, à moitié enfoncés dans les trous d'une console; et il appuyait son dos rond à une immense glace tenant tout le panneau, traversée par deux étagères, deux lames de verre qui supportaient des bocaux et des bouteilles. Sur l'une, les bocaux de fruits, les cerises, les prunes, les pêches, mettaient leurs taches assombries; sur l'autre, entre des paquets de biscuits symétriques, des fioles claires, vert tendre, rouge tendre, jaune tendre, faisaient rêver à des liqueurs inconnues, à des extraits de fleurs d'une limpidité exquise. Il semblait que ces fioles fussent suspendues en l'air, éclatantes et comme allumées, dans la grande lueur blanche de la glace.
Pour donner à son établissement un air de café, monsieur Lebigre avait placé, en face du comptoir, contre le mur, deux petites table de fonte vernie, avec quatre chaises. Un lustre à cinq becs et à globes dépolis pendait du plafond. L'oeil-de-boeuf, une horloge toute dorée, était à gauche, au-dessus d'un tourniquet scellé dans la muraille. Puis, au fond, il y avait le cabinet particulier, un coin de la boutique que séparait une cloison, aux vitres blanchies par un dessin à petits carreaux; pendant le jour, une fenêtre qui s'ouvrait sur la rue Pirouette, l'éclairait d'une clarté louche; le soir, un bec de gaz y br?lait, au-dessus de deux tables peintes en faux marbre. C'était là que Gavard et ses amis politiques se réunissaient après leur diner, chaque soir. Ils s'y regardaient comme chez eux, ils avaient habitué le patron à leur réserver la place. Quand le dernier venu avait tiré la porte de la cloison vitrée, ils se savaient si bien gardés, qu'ils parlaient très-carrément ? du grand coup de balai. ? Pas un consommateur n'aurait osé entrer.
Le premier jour, Gavard donna à Florent quelques détails sur monsieur Lebigre. C'était un brave homme qui venait parfois prendre son café avec eux. On ne se gênait pas devant lui, parce qu'il avait dit un jour qu'il s'était battu en 48. Il causait peu, paraissait bêta. En passant, avant d'entrer dans le cabinet, chacun de ces messieurs lui donnait une poignée de main silencieuse, par-dessus les verres et les bouteilles. Le plus souvent, il avait à c?té de lui, sur la banquette de cuir rouge, une petite femme blonde, une fille qu'il avait prise pour le service du comptoir, outre le gar?on à tablier blanc qui s'occupait des tables et du billard. Elle se nommait Rose, était très-douce, très-soumise. Gavard, clignant de l'oeil, raconta à Florent qu'elle poussait la soumission fort loin avec le patron. D'ailleurs, ces messieurs se faisaient servir par Rose, qui entrait et qui sortait, de son air humble et heureux, au milieu des plus orageuses discussions politiques.
Le jour où le marchand de volailles présenta Florent à ses amis, ils ne trouvèrent, en entrant dans le cabinet vitré, qu'un monsieur d'une cinquantaine d'années, à l'air pensif et doux, avec un chapeau douteux et un grand pardessus marron. Le menton appuyé sur la pomme d'ivoire d'un gros jonc, en face d'une chope pleine, il avait la bouche tellement perdue au fond d'une forte barbe, que sa face semblait muette et sans lèvres.
- Comment va, Robine? demanda Gavard.
Robine allongea silencieusement une poignée de main, sans répondre, les yeux adoucis encore par un vague sourire de salut; puis, il remit le menton sur la pomme de sa canne, et regarda Florent par-dessus sa chope. Celui-ci avait fait jurer à Gavard de ne pas conter son histoire, pour éviter les indiscrétions dangereuses; il ne lui déplut pas de voir quelque méfiance dans l'attitude prudente de ce monsieur à forte barbe. Mais il se trompait. Jamais Robine ne parlait davantage. Il arrivait toujours le premier, au coup de huit heures, s'asseyait dans le même coin, sans lacher sa canne, sans ?ter ni son chapeau, ni son pardessus; personne n'avait vu Robine sans chapeau sur la tête. Il restait là, à écouter les autres, jusqu'à minuit, mettant quatre heures à vider sa chope, regardant successivement ceux qui parlaient, comme s'il e?t entendu avec les yeux. Quand Florent, plus tard, questionna Gavard sur Robine, celui-ci parut en faire un grand cas; c'était un homme très-fort; sans pouvoir dire nettement où il avait fait ses preuves; il le donna comme un des hommes d'opposition les plus redoutés du gouvernement. Il habitait, rue Saint-Denis, un logement où personne ne pénétrait. Le marchand de volailles racontait pourtant y être allé une fois. Les parquets cirés étaient garantis par des chemins de toile verte; il y avait des housses et une pendule d'albatre à colonnes. Madame Robine, qu'il croyait avoir vue de dos, entre deux portes, devait être une vieille dame très comme il faut, coiffée avec des anglaises, sans qu'il p?t pourtant l'affirmer. On ignorait pourquoi le ménage était venu se loger dans le tapage d'un quartier commer?ant; le mari ne faisait absolument rien, passait ses journées on ne savait où, vivait d'on ne savait quoi, et apparaissait chaque soir, comme las et ravi d'un voyage sur les sommets de la haute politique.
- Eh bien, et ce discours du tr?ne, vous l'avez lu? demanda Gavard, en prenant un journal sur la table.
Robine haussa les épaules. Mais la porte de la cloison vitrée claqua violemment, un bossu parut. Florent reconnut le bossu de la criée, les mains lavées, proprement mis, avec un grand cache-nez rouge, dont un bout pendait sur sa bosse, comme le pan d'un manteau vénitien.
- Ah! voici Logre, reprit le marchand de volailles. Il va nous dire ce qu'il pense du discours du tr?ne, lui.
Mais Logre était furieux. Il faillit arracher la patère en accrochant son chapeau et son cache-nez. Il s'assit violemment, donna un coup de poing sur la table, rejeta le journal, en disant:
- Est-ce que je lis ?a, moi, leurs sacrés mensonges!
Puis il éclata.
- A-t-on jamais vu des patrons se ficher du monde comme ?a! Il y a deux heures que j'attends mes appointements. Nous étions une dizaine dans le bureau. Ah bien, oui! faites le pied de grue, mes agneaux... Monsieur Manoury est enfin arrivé, en voiture, de chez quelque gueuse, bien s?r. Ces facteurs, ?a vole, ?a se goberge... Et encore, il m'a tout donné en grosse monnaie, ce cochon-là.
Robine épousait la querelle de Logre, d'un léger mouvement de paupières. Le bossu, brusquement, trouva une victime.
- Rose! Rose! appela-t il, en se penchant hors du cabinet.
Et, quand la jeune femme fut en face de lui, toute tremblante:
- Eh bien, quoi! quand vous me regarderez!... Vous me voyez entrer et vous ne m'apportez pas mon mazagran!
Gavard commanda deux autres mazagrans. Rose se hata de servir les trois consommations, sous les yeux sévères de Logre, qui semblait étudier les verres et les petits plateaux de sucre. Il but une gorgée, il se calma un peu.
- C'est Charvet, dit-il au bout d'un instant, qui doit en avoir assez... Il attend Clémence sur le trottoir.
Mais Charvet entra, suivi de Clémence. C'était un grand gar?on osseux, soigneusement rasé, avec un nez maigre et des lèvres minces, qui demeurait rue Vavin, derrière le Luxembourg. Il se disait professeur libre. En politique, il était hébertiste. Les cheveux longs et arrondis, les revers de sa redingote rapée extrêmement rabattus, il jouait d'ordinaire au conventionnel, avec un flot de paroles aigres, une érudition si étrangement hautaine, qu'il battait d'ordinaire ses adversaires. Gavard en avait peur, sans l'avouer; il déclarait, quand Charvet n'était pas là, qu'il allait véritablement trop loin. Robine approuvait tout, des paupières. Logre seul tenait quelquefois tête à Charvet, sur la question des salaires. Mais Charvet restait le desposte du groupe, étant le plus autoritaire et le plus instruit. Depuis plus de dix ans, Clémence et lui vivaient maritalement, sur des bases débattues, selon un contrat strictement observé de part et d'autre. Florent, qui regardait la jeune femme avec quelque étonnement, se rappela enfin où il l'avait vue; elle n'était autre que la grande tablettière brune qui écrivait, les doigts très-allongés, en demoiselle ayant re?u de l'instruction.
Rose parut sur les talons des deux nouveaux venus; elle posa, sans rien dire, une chope devant Charvet, et un plateau devant Clémence, qui se mit à préparer posément son grog, versant l'eau chaude sur le citron, qu'elle écrasait à coups de cuiller, sucrant, mettant le rhum en consultant le carafon, pour ne pas dépasser le petit verre réglementaire. Alors, Gavard présenta Florent à ces messieurs, particulièrement à Charvet. Il les donna l'un à l'autre comme des professeurs, des hommes très-capables, qui s'entendraient. Mais il était à croire qu'il avait déjà commis quelque indiscrétion, car tous échangèrent des poignées de main, en se serrant les doigts fortement, d'une fa?on ma?onnique, Charvet lui-même fut presque aimable. On évita, d'ailleurs, de faire aucune allusion.
- Est-ce que Manoury vous a payée en monnaie? demanda Logre à
Clémence.
Elle répondit oui, elle sortit des rouleaux de pièces d'un franc et de deux francs, qu'elle déplia. Charvet la regardait; il suivait les rouleaux qu'elle remettait un à un dans sa poche, après en avoir vérifié le contenu.
- Il faudra faire nos comptes, dit-il à demi-voix.
- Certainement, ce soir, murmura-t-elle. D'ailleurs, ?a doit se balancer. J'ai déjeuné avec toi quatre fois, n'est-ce pas? mais je t'ai prêté cent sous, la semaine dernière.
Florent, surpris, tourna la tête pour ne pas être indiscret. Et, comme Clémence avait fait dispara?tre le dernier rouleau, elle but une gorgée de grog, s'adossa à la cloison vitrée, et écouta tranquillement les hommes qui parlaient politique. Gavard avait repris le journal, lisant, d'une voix qu'il cherchait à rendre comique, des lambeaux du discours du tr?ne prononcé le matin, à l'ouverture des Chambres. Alors Charvet eut beau jeu, avec cette phraséologie officielle; il n'en laissa pas une ligne debout. Une phrase surtout les amusa énormément: ? Nous avons la confiance, messieurs, qu'appuyé sur vos lumières et sur les sentiments conservateurs du pays, nous arriverons à augmenter de jour en jour la prospérité publique. ? Logre, debout, déclama cette phrase; il imitait très bien avec le nez la voix pateuse de l'empereur.
- Elle est belle, sa prospérité, dit Charvet. Tout le monde crève la faim.
- Le commerce va très-mal, affirma Gavard.
- Et puis qu'est-ce que c'est que ?a, un monsieur ? appuyé sur des lumières? ? reprit Clémence, qui se piquait de littérature.
Robine lui-même laissa échapper un petit rire, du fond de sa barbe. La conversation s'échauffait. On en vint an corps législatif, qu'on traita très-mal. Logre ne décolérait pas, Florent retrouvait en lui le beau crieur du pavillon de la marée, la machoire en avant, les mains jetant les mots dans le vide, l'attitude ramassée et aboyante; il causait ordinairement politique de l'air furibond dont il mettait une manne de soles aux enchères. Charvet, lui, devenait plus froid, dans la buée des pipes et du gaz, dont s'emplissait l'étroit cabinet; sa voix prenait des sécheresses de couperet, pendant que Robine dodelinait doucement de la tête, sans que son menton quittat l'ivoire de sa canne. Puis, sur un mot de Gavard, on arriva à parler des femmes.
- La femme, déclara nettement Charvet, est l'égale de l'homme; et, à ce titre, elle ne doit pas le gêner dans la vie. Le mariage est une association... Tout par moitié, n'est ce pas, Clémence?
- évidemment, répondit la jeune femme, la tête contre la cloison, les yeux en l'air.
Mais Florent vit entrer le marchand des quatre saisons, Lacaille, et Alexandre, le fort, l'ami de Claude Lantier. Ces deux hommes étaient longtemps restés à l'autre table du cabinet; ils n'appartenaient pas au même monde que ces messieurs. Puis, la politique aidant, leurs chaises se rapprochèrent, ils firent partie de la société. Charvet, aux yeux duquel ils représentaient le peuple, les endoctrina fortement, tandis que Gavard faisait le boutiquier sans préjugés en trinquant avec eux. Alexandre avait une belle gaieté ronde de colosse, un air de grand enfant heureux. Lacaille, aigri, grisonnant déjà, courbaturé chaque soir par son éternel voyage dans les rues de Paris, regardait parfois d'un oeil louche la placidité bourgeoise, les bons souliers et le gros paletot de Robine. Ils se firent servir chacun un petit verre, et la conversation continua, plus tumultueuse et plus chaude, maintenant que la société était au complet.
Ce soir-là, Florent par la porte entre-baillée de la cloison, aper?ut encore mademoiselle Saget, debout devant le comptoir. Elle avait tiré une bouteille de dessous son tablier, elle regardait Rose, qui remplissait d'une grande mesure de cassis et d'une mesure d'eau-de-vie, plus petite. Puis, la bouteille disparut de nouveau sous le tablier; et, les mains cachées, mademoiselle Saget causa, dans le large reflet blanc du comptoir, en face de la glace, où les bocaux et les bouteilles de liqueur semblaient accrocher des files de lanternes vénitiennes. Le soir, l'établissement surchauffé s'allumait de tout son métal et de tous ses cristaux. La vieille fille, avec ses jupes noires, faisait une étrange tache d'insecte, au milieu de ces clartés crues, Florent, en voyant qu'elle tentait de faire parler Rose, se douta qu'elle l'avait aper?u par l'entre-baillement de la porte. Depuis qu'il était entré aux Halles, il la rencontrait à chaque pas, arrêtée sous les rues couvertes, le plus souvent en compagnie de madame Lecoeur et de la Sarriette, l'examinant toutes trois à la dérobée, paraissant profondément surprises de sa nouvelle position d'inspecteur. Rose sans doute resta lente de paroles, car mademoiselle Saget tourna un instant, parut vouloir s'approcher de monsieur Lebigre, qui faisait un piquet avec un consommateur, sur une des tables de fonte vernie. Doucement, elle avait fini par se placer contre la cloison, lorsque Gavard la reconnut. Il la détestait.
- Fermez donc la porte, Florent, dit-il brutalement. On ne peut pas être chez soi.
à minuit, en sortant, Lacaille échangea quelques mots à voix basse avec monsieur Lebigre. Celui-ci, dans une poignée de mains, lui glissa quatre pièces de cinq francs, que personne ne vit, en murmurant à son oreille:
- Vous savez, c'est vingt-deux francs pour demain. La personne qui prête ne veut plus à moins... N'oubliez pas aussi que vous devez trois jours de voiture. Il faudra tout payer.
Monsieur Lebigre souhaita le bonsoir à ces messieurs. Il allait bien dormir, disait-il; et il baillait légèrement, en montrant de fortes dents, taudis que Rose le contemplait, de son air de servante soumise. Il la bouscula, il lui commanda d'aller éteindre le gaz, dans le cabinet.
Sur le trottoir, Gavard trébucha, faillit tomber. Comme il était en veine d'esprit:
- Fichtre! dit-il, je ne suis pas appuyé sur des lumières, moi!
Cela parut très-dr?le, et l'on se sépara. Florent revint, s'acoquina à ce cabinet vitré, dans les silences de Robine, les emportements de Logre, les haines froides de Charvet. Le soir, en rentrant, il ne se couchait pas tout de suite. Il aimait son grenier, cette chambre de jeune fille, où Augustine avait laissé des bouts de chiffon, des choses tendres et niaises de femme, qui tra?naient. Sur la cheminée, il y avait encore des épingles à cheveux, des bo?tes de carton doré pleines de boutons et de pastilles, des images découpées, des pots de pommade vides sentant toujours le jasmin; dans le tiroir de la table, une méchante table de bois blanc, étaient restés du fil, des aiguilles, un paroissien, à c?té d'un exemplaire maculé de la Clef des songes; et une robe d'été, blanche, à pois jaunes, pendait, oubliée à un clou, tandis que, sur la planche qui servait de toilette, derrière le pot à eau, un flacon de bandoline renversé avait laissé une grande tache. Florent e?t souffert dans une alc?ve de femme; mais, de toute la pièce, de l'étroit lit de fer, des deux chaises de paille, jusque du papier peint, d'un gris effacé, ne montait qu'une odeur de bêtise na?ve, une odeur de grosse fille puérile. Et il était heureux de cette pureté des rideaux, de cet enfantillage des bo?tes dorées et de la Clef des songes, de cette coquetterie maladroite qui tachait les murs. Cela le rafra?chissait, le ramenait à des rêves de jeunesse. Il aurait voulu ne pas conna?tre Augustine, aux durs cheveux chatains, croire qu'il était chez une soeur, chez une brave fille, mettant autour de lui, dans les moindres choses, sa grace de femme naissante.
Mais, le soir, un grand soulagement pour lui était encore de s'accouder à la fenêtre de sa mansarde. Cette fenêtre taillait dans le toit un étroit balcon, à haute rampe de fer, où Augustine soignait un grenadier en caisse. Florent, depuis que les nuits devenaient froides, faisait coucher le grenadier dans la chambre, au pied de son lit. Il restait là quelques minutes, aspirant fortement l'air frais qui lui venait de la Seine, par-dessus les maisons de la rue de Rivoli. En bas, confusément, les toitures des Halles étalaient leurs nappes grises. C'était comme des lacs endormis, au milieu desquels le reflet furtif de quelque vitre allumait la lueur argentée d'un flot. Au loin, les toits des pavillons de la boucherie et de la Vallée s'assombrissaient encore, n'étaient plus que des entassements de ténèbres reculant l'horizon. Il jouissait du grand morceau de ciel qu'il avait en face de lui, de cet immense développement des Halles, qui lui donnait, au milieu des rues étranglées de Paris, la vision vague d'un bord de mer, avec les eaux mortes et ardoisées d'une baie, à peine frissonnantes du roulement lointain de la houle. Il s'oubliait, il rêvait chaque soir une c?te nouvelle. Cela le rendait très-triste et très-heureux à la fois, de retourner dans ces huit années de désespoir qu'il avait passées hors de France. Puis, tout frissonnant, il refermait la fenêtre. Souvent, lorsqu'il était son faux-col devant la cheminée, la photographie d'Auguste et d'Augustine l'inquiétait; ils le regardaient se déshabiller, de leur sourire blême, la main dans la main.
Les premières semaines que Florent passa au pavillon de la marée furent très-pénibles. Il avait trouvé dans les Méhudin une hostilité ouverte qui le mit en lutte avec le marché entier. La belle Normande entendait se venger de la belle Lisa, et le cousin était une victime toute trouvée.
Les Méhudin venaient de Rouen. La mère de Louise racontait encore comment elle était arrivée à Paris, avec des anguilles dans un panier. Elle ne quitta plus la poissonnerie. Elle y épousa un employé de l'octroi, qui mourut en lui laissant deux petites filles. Ce fut elle, jadis, qui mérita, par ses larges hanches et sa fra?cheur superbe, ce surnom de la belle Normande, dont sa fille a?née avait hérité. Aujourd'hui, tassée, avachie, elle portait ses soixante-cinq ans en matrone dont la marée humide avait enroué la voix et bleui la peau, Elle était énorme de vie sédentaire, la taille débordante, la tête rejetée en arrière par la force de la gorge et le flot montant de la graisse. Jamais, d'ailleurs, elle ne voulut renoncer aux modes de son temps; elle conserva la robe à ramages, le fichu jaune, la marmotte des poissonnières classiques, avec la voix haute, le geste prompt, les poings aux c?tes, l'engueulade du catéchisme poissard coulant des lèvres. Elle regrettait le marché des Innocents, parlait des anciens droits des dames de la Halle, mêlait à des histoires de coups de poings échangés avec des inspecteurs de police, des récits de visite à la cour, du temps de Charles X et de Louis-Philippe, en toilette de soie, et de gros bouquets à la main. La mère Méhudin, comme on la nommait, était longtemps restée porte-bannière de la confrérie de la Vierge, à Saint-Leu. Aux processions, dans l'église, elle avait une robe et un bonnet de tulle, à rubans de satin, tenant très-haut, de ses doigts enflés, le baton doré de l'étendard de soie à frange riche, où était brodée une Mère de Dieu.
La mère Méhudin, selon les commérages du quartier, devait avoir fait une grosse fortune. Il n'y paraissait guère qu'aux bijoux d'or massif dont elle se chargeait le cou, les bras et la taille, dans les grands jours. Plus tard, ses deux filles ne s'entendirent pas. La cadette, Claire, une blonde paresseuse, se plaignait des brutalités de Louise, disait de sa voix lente qu'elle ne serait jamais la bonne de sa soeur. Comme elles auraient certainement fini par se battre, la mère les sépara. Elle céda à Louise son banc de marée. Claire, que l'odeur des raies et des harengs faisait tousser, s'installa à un banc de poissons d'eau douce. Et, tout en ayant juré de se retirer, la mère allait d'un banc à l'autre, se mêlant encore de la vente, causant de continuels ennuis à ses filles par ses insolences trop grasses.
Claire était une créature fantasque, très-douce, et en continuelle querelle. Elle n'en faisait jamais qu'à sa tête, disait-on. Elle avait, avec sa figure rêveuse de vierge, un entêtement muet, un esprit d'indépendance qui la poussait à vivre à part, n'acceptant rien comme les autres, d'une droiture absolue un jour, d'une injustice révoltante le lendemain. à son banc, elle révolutionnait parfois le marché, haussant ou baissant les prix, sans qu'on s'expliquat pourquoi. Vers la trentaine, sa finesse de nature, sa peau mince que l'eau des viviers rafra?chissait éternellement, sa petite face d'un dessin noyé, ses membres souples, devaient s'épaissir, tomber à l'avachissement d'une sainte de vitrail, encanaillée dans les Halles. Mais, à vingt-deux ans, elle restait un Murillo, au milieu de ses carpes et de ses anguilles, selon le mot de Claude Lantier, un Murillo décoiffé souvent, avec de gros souliers, des robes taillées à coups de hache qui l'habillaient comme une planche. Elle n'était pas coquette; elle se montrait très-méprisante, quand Louise, étalant ses noeuds de ruban, la plaisantait sur ses fichus noués de travers. On racontait que le fils d'un riche boutiquier du quartier voyageait de rage, n'ayant pu obtenir d'elle une bonne parole.
Louise, la belle Normande, s'était montrée plus tendre. Son mariage se trouvait arrêté avec un employé de la Halle au blé, lorsque le malheureux gar?on eut les reins cassés par la chute d'un sac de farine. Elle n'en accoucha pas moins sept mois plus tard d'un gros enfant. Dans l'entourage des Méhudin, on considérait la belle Normande comme veuve. La vieille poissonnière disait parfois: ? Quand mon gendre vivait... ?
Les Méhudin étaient une puissance. Lorsque monsieur Verlaque acheva de mettre Florent au courant de ses nouvelles occupations, il lui recommanda de ménager certaines marchandes, s'il ne voulait se rendre la vie impossible; il poussa même la sympathie jusqu'à lui apprendre les petits secrets du métier, les tolérances nécessaires, les sévérités de comédie, les cadeaux acceptables. Un inspecteur est à la fois un commissaire de police, et un juge de paix, veillant à la bonne tenue du marché, conciliant les différends entre l'acheteur et le vendeur. Florent, de caractère faible, se roidissait, dépassait le but, toutes les fois qu'il devait faire acte d'autorité; et il avait de plus contre lui l'amertume de ses longues souffrances, sa face sombre de paria.
La tactique de la belle Normande fut de l'attirer dans quelque querelle. Elle avait juré qu'il ne garderait pas sa place quinze jours.
- Ah! bien, dit-elle à madame Lecoeur qu'elle rencontra un matin, si la grosse Lisa croit que nous voulons de ses restes!.... Nous avons plus de go?t qu'elle. Il est affreux, son homme!
Après les criées, lorsque Florent commen?ait son tour d'inspection, à petits pas, le long des allées ruisselantes d'eau, il voyait parfaitement la belle Normande qui le suivait d'un rire effronté. Son banc, à la deuxième rangée, à gauche, près des bancs de poissons d'eau douce, faisait face à la rue Rambuteau. Elle se tournait, ne quittant pas sa victime des yeux, se moquant avec des voisines. Puis, quand il passait devant elle, examinant lentement les pierres, elle affectait une gaieté immodérée, tapait les poissons, ouvrait son robinet tout grand, inondait l'allée. Florent restait impassible.
Mais, un matin, fatalement, la guerre éclata. Ce jour-là, Florent, en arrivant devant le banc de la belle Normande, sentit une puanteur insupportable. Il y avait là, sur le marbre, un saumon superbe, entamé, montrant la blondeur rose de sa chair; des turbots d'une blancheur de crème; des congres, piqués de l'épingle noire qui sert à marquer les tranches; des paires de soles, des rougets, des bars, tout un étalage frais. Et, au milieu de ces poissons à l'oeil vif, dont les ou?es saignaient encore, s'étalait une grande raie, rougeatre, marbrée de taches sombres, magnifique de tons étranges; la grande raie était pourrie, la queue tombait, les baleines des nageoires per?aient la peau rude.
- Il faut jeter cette raie, dit Florent en s'approchant.
La belle Normande eut un petit rire. Il leva les yeux, il l'aper?ut debout, appuyée au poteau de bronze des deux becs de gaz qui éclairent les quatre places de chaque banc. Elle lui parut très-grande, montée sur quelque caisse, pour protéger ses pieds de l'humidité. Elle pin?ait les lèvres, plus belle encore que de coutume, coiffée avec des frisons, la tête sournoise, un peu basse, les mains trop roses dans la blancheur du grand tablier. Jamais il ne lui avait tant vu de bijoux: elle portait de longues boucles d'oreilles, une cha?ne de cou, une broche, des enfilades de bagues à deux doigts de la main gauche et à un doigt de la main droite.
Comme elle continuait à le regarder en dessous, sans répondre, il reprit:
- Vous entendez, faites dispara?tre cette raie.
Mais il n'avait pas remarqué la mère Méhudin, assise sur une chaise, tassée dans un coin. Elle se leva, avec les cornes de sa marmote; et, s'appuyant des poings à la table de marbre:
- Tiens! dit-elle insolemment, pourquoi donc qu'elle la jetterait, sa raie!... Ce n'est pas vous qui la lui payerez, peut-être!
Alors, Florent comprit. Les autres marchandes ricanaient. Il sentait, autour de lui, une révolte sourde qui attendait un mot pour éclater. Il se contint, tira lui-même, de dessous le banc, le seau aux vidures, y fit tomber la raie. La mère Méhudin mettait déjà les poings sur les hanches; mais la belle Normande, qui n'avait pas desserré les lèvres, eut de nouveau un petit rire de méchanceté, et Florent s'en alla au milieu des huées, l'air sévère, feignant de ne pas entendre.
Chaque jour, ce fut une invention nouvelle. L'inspecteur ne suivait plus les allées que l'oeil aux aguets, comme en pays ennemi. Il attrapait les éclaboussures des éponges, manquait de tomber sur des vidures étalées sous ses pieds, recevait les mannes des porteurs dans la nuque. Même, un matin, comme deux marchandes se querellaient, et qu'il était accouru, afin d'empêcher la bataille, il dut se baisser pour éviter d'être souffleté sur les deux joues par une pluie de petites limandes, qui volèrent au-dessus de sa tête; on rit beaucoup, il crut toujours que les deux marchandes étaient de la conspiration des Méhudin. Son ancien métier de professeur crotté l'armait d'une patience angélique; il savait garder une froideur magistrale, lorsque la colère montait en lui, et que tout son être saignait d'humiliation. Mais jamais les gamins de la rue de l'Estrapade n'avaient eu cette férocité des dames de la Halle, cet acharnement de femmes énormes, dont les ventres et les gorges sautaient d'une joie géante, quand il se laissait prendre à quelque piège. Les faces rouges le dévisageaient. Dans les inflexions canailles des voix, dans les hanches hautes, les cous gonflés, les dandinements des cuisses, les abandons des mains, il devinait à son adresse tout un flot d'ordures. Gavard, au milieu de ces jupes impudentes et fortes d'odeur, se serait pamé d'aise, quitte à fesser à droite et à gauche, si elles l'avaient serré de trop près. Florent, que les femmes intimidaient toujours, se sentait peu à peu perdu dans un cauchemar de filles aux appas prodigieux, qui l'entouraient d'une ronde inquiétante, avec leur enrouement et leurs gros bras nus de lutteuses.
Parmi ces femelles lachées, il avait pourtant une amie. Claire déclarait nettement que le nouvel inspecteur était un brave homme. Quand il passait, dans les gros mots de ses voisines, elle lui souriait. Elle était là, avec des mèches de cheveux blonds dans le cou et sur les tempes, la robe agrafée de travers, nonchalante derrière son banc. Plus souvent, il la voyait debout, les mains au fond de ses viviers, changeant les poissons de bassins, se plaisant à tourner les petits dauphins de cuivre, qui jettent un fil d'eau par la gueule. Ce ruissellement lui donnait une grace frissonnante de baigneuse, au bord d'une source, les vêtements mal rattachés encore.
Un matin, surtout, elle fut très-aimable. Elle appela l'inspecteur pour lui montrer une grosse anguille qui avait fait l'étonnement du marché, à la criée. Elle ouvrit la grille, qu'elle avait prudemment refermée sur le bassin, au fond duquel l'anguille semblait dormir.
- Attendez, dit-elle, vous allez voir.
Elle entra doucement dans l'eau son bras nu, un bras un peu maigre, dont la peau de soie montrait le bleuissement tendre des veines. Quand l'anguille se sentit touchée, elle se roula sur elle-même, en noeuds rapides, emplissant l'auge étroite de la moire verdatre de ses anneaux. Et, dès qu'elle se rendormait, Claire s'amusait à l'irriter de nouveau, du bout des ongles.
- Elle est énorme, crut devoir dire Florent. J'en ai rarement vu d'aussi belle.
Alors, elle lui avoua que, dans les commencements, elle avait eu peur des anguilles. Maintenant, elle savait comment il faut serrer la main, pour qu'elles ne puissent pas glisser. Et, à c?té, elle en prit une, plus petite. L'anguille, aux deux bouts de son poing fermé, se tordait. Cela la faisait rire. Elle la rejetta, en saisit une autre, fouilla le bassin, remua ce tas de serpents de ses doigts minces.
Puis, elle resta là un instant à causer de la vente qui n'allait pas. Les marchands forains, sur le carreau de la rue couverte, leur faisaient beaucoup de tort. Son bras nu, qu'elle n'avait pas essuyé, ruisselait, frais de la fra?cheur de l'eau. De chaque doigt, de grosses gouttes tombaient.
- Ah! dit-elle brusquement, il faut que je vous fasse voir aussi mes carpes.
Elle ouvrit une troisième grille; et, à deux mains, elle ramena une carpe qui tapait de la queue en ralant. Mais elle en chercha un moins grosse; celle-là, elle put la tenir d'une seule main, que le souffle des flancs ouvrait un peu, à chaque rale. Elle imagina d'introduire son pouce dans un des baillements de la bouche.
- ?a ne mord pas, murmurait-elle avec son doux rire, ?a n'est pas méchant... C'est comme les écrevisses, moi je ne les crains pas.
Elle avait déjà replongé son bras, elle ramenait, d'une case, pleine d'un grouillement confus, une écrevisse, qui lui avait pris le petit doigt entre ses pinces. Elle la secoua un instant; mais l'écrevisse la serra sans doute trop rudement, car elle devint très-rouge et lui cassa la patte, d'un geste prompt de rage, sans cesser de sourire.
- Par exemple, dit-elle pour cacher son émotion, je ne me fierais pas à un brochet. Il me couperait les doigts comme avec un couteau.
Et elle montrait, sur des planches lessivées, d'une propreté excessive, de grand brochets étalés par rang de taille, à c?té de tanches bronzées et de lots de goujons en petits tas. Maintenant, elle avait les mains toutes grasses du suint des carpes; elles les écartait, debout dans l'humidité des viviers, au-dessus des poissons mouillés de l'étalage. On l'e?t dite enveloppée d'une odeur de frai, d'une de ces odeurs épaisses qui montent des joncs et des nénuphars vaseux, quand les oeufs font éclater les ventres des poissons, pamés d'amour au soleil. Elle s'essuya les mains à son tablier, souriant toujours, de son air tranquille de grande fille au sang glacé, dans ce frisson des voluptés froides et affadies des rivières.
Cette sympathie de Claire était une mince consolation pour Florent. Elle lui attirait des plaisanteries plus sales, quand il s'arrêtait à causer avec la jeune fille. Celle-ci haussait les épaules, disait que sa mère était une vieille coquine et que sa soeur ne valait pas grand chose. L'injustice du marché envers l'inspecteur l'outrait de colère. La guerre, cependant, continuait, plus cruelle chaque jour. Florent songeait à quitter la place; il n'y serait pas resté vingt-quatre heures, s'il n'avait craint de para?tre lache devant Lisa. Il s'inquiétait de ce qu'elle dirait, de ce qu'elle penserait. Elle était forcément au courant du grand combat des poissonnières et de leur inspecteur, dont le bruit emplissait les Halles sonores, et dont le quartier jugeait chaque coup nouveau avec des commentaires sans fin.
- Ah! bien, disait-elle souvent, le soir, après le d?ner, c'est moi qui me chargerais de les ramener à la raison! Toutes, des femmes que je ne voudrais pas toucher du bout des doigts, de la canaille, de la saloperie! Cette Normande est la dernière des dernières... Tenez, je la mettrais à pied, moi! Il n'y a encore que l'autorité, entendez-vous, Florent. Vous avez tort, avec vos idées. Faites un coup de force, vous verrez comme tout le monde sera sage.
La dernière crise fut terrible. Un matin, la bonne de madame Taboureau, la boulangère, cherchait une barbue, à la poissonnerie. La belle Normande, qui la voyait tourner autour d'elle depuis quelques minutes, lui fit des avances, des cajoleries.
- Venez donc me voir, je vous arrangerai... Voulez-vous une paire de soles, un beau turbot?
Et, comme elle s'approchait enfin, et qu'elle flairait une barbue, avec la moue rechignée que prennent les clientes pour payer moins cher:
- Pesez-moi ?a, continua la belle Normande, en lui posant sur la main ouverte la barbue enveloppée d'une feuille de gros papier jaune.
La bonne, une petite Auvergnate toute dolente, soupesait la barbue, lui ouvrait les ou?es, toujours avec sa grimace, sans rien dire. Puis, comme à regret:
- Et combien?
- Quinze francs, répondit la poissonnière.
Alors l'autre remit vite le poisson sur le marbre. Elle parut se sauver. Mais la belle Normande la retint.
- Voyons, dites votre prix.
- Non, non, c'est trop cher.
- Dites toujours.
- Si vous voulez huit francs?
La mère Méhudin, qui sembla s'éveiller, eut un rire inquiétant. On croyait donc qu'elles volaient la marchandise.
- Huit francs, une barbue de cette grosseur! on t'en donnera, ma petite, pour te tenir la peau fra?che, la nuit. La belle Normande, d'un air offensé, tournait la tête. Mais la bonne revint deux fois, offrit neuf francs, alla jusqu'à dix francs. Puis, comme elle partait pour tout de bon:
- Allons, venez, lui cria la poissonnière, donnez-moi de l'argent.
La bonne se planta devant le banc, causant amicalement avec, la mère Méhudin. Madame Taboureau se montrait si exigeante! Elle avait du monde à d?ner, le soir; des cousins de Blois, un notaire avec sa dame. La famille de madame Taboureau était très comme il faut; elle-même, bien que boulangère, avait re?u une belle éducation.
- Videz-la-moi bien, n'est-ce pas? dit-elle en s'interrompant.
La belle Normande, d'un coup de doigt avait vidé la barbue et jeté la vidure dans le seau. Elle glissa un coin de son tablier sous les ou?es, pour enlever quelques grains de sable. Puis, mettant elle-même le poisson dans le panier de l'Auvergnate:
- La, ma belle, vous m'en ferez des compliments.
Mais, au bout d'un quart d'heure, la bonne accourut toute rouge; elle avait pleuré, sa petite personne tremblait de colère. Elle jeta la barbue sur le marbre, montrant, du c?té du ventre, une large déchirure qui entamait la chair jusqu'à l'arête. Un flot de paroles entrecoupées sortit de sa gorge serrée encore par les larmes.
- Madame Taboureau n'en veut pas. Elle dit qu'elle ne peut pas la servir. Et elle m'a dit encore que j'étais une imbécile, que je me laissais voler par tout le monde... Vous voyez bien qu'elle est ab?mée. Moi, je ne l'ai pas retournée, j'ai eu confiance... Rendez-moi mes dix francs.
- On regarde la marchandise, répondit tranquillement la belle
Normande.
Et, comme l'autre haussait la voix, la mère Méhudin se leva.
- Vous allez nous ficher la paix, n'est-ce pas? On ne reprend pas un poisson qui a tra?né chez les gens. Est-ce qu'on sait où vous l'avez laissé tomber, pour le mettre dans cet état?
- Moi! moi!
Elle suffoquait. Puis, éclatant en sanglots:
- Vous êtes deux voleuses, oui, deux voleuses! Madame Taboureau me l'a bien dit.
Alors, ce fut formidable. La mère et la fille, furibondes, les poings en avant, se soulagèrent. La petite bonne, ahurie, prise entre cette voix rauque et cette voix fl?tée, qui se la renvoyaient comme une balle, sanglotait plus fort.
- Va donc! ta madame Taboureau est moins fra?che que ?a; faudrait la raccommoder pour la servir.
- Un poisson complet pour dix francs, ah! bien, merci, je n'en tiens pas!
- Et tes boucles d'oreilles, combien qu'elles co?tent?... On voit que tu gagnes ?a sur le dos.
- Pardi! elle fait son quart au coin de la rue de Mondétour.
Florent, que le gardien du marché était allé chercher, arriva au plus fort de la querelle. Le pavillon s'insurgeait décidément. Les marchandes, qui se jalousent terriblement entre elles, quand il s'agit de vendre un hareng de deux sous, s'entendent à merveille contre les clients. Elle chantaient! ? La boulangère a des écus qui ne lui co?tent guère; ? elles tapaient des pieds, excitaient les Méhudin, comme des bêtes qu'on pousse à mordre; et il y en avait, à l'autre bout de l'allée, qui se jetaient hors de leurs bancs, comme pour sauter au chignon de la petite bonne, perdue, noyée, roulée, dans cette énormité des injures.
- Rendez les dix francs à mademoiselle, dit sévèrement Florent, mis au courant de l'affaire.
Mais la mère Méhudin était lancée.
- Toi, mon petit, je t'en.... et, tiens! voilà comme je rends les dix francs!
Et, à toute volée, elle lan?a la barbue à la tête de l'Auvergnate, qui la re?ut en pleine face. Le sang partit du nez, la barbue se décolla, tomba à terre, où elle s'écrasa avec un bruit de torchon mouillé. Cette brutalité jeta Florent hors de lui. La belle Normande eut peur, recula, pendant qu'il s'écriait:
- Je vous mets à pied pour huit jours! Je vous ferai retirer votre permission, entendez-vous!
Et, comme on huait derrière lui, il se retourna d'un air si mena?ant, que les poissonnières domptées firent les innocentes. Quand les Méhudin eurent rendu les dix francs, il les obligea à cesser la vente immédiatement. La vieille étouffait de rage. La fille restait muette, toute blanche. Elle, la belle Normande, chassée de son banc! Claire dit de sa voix tranquille que c'était bien fait, ce qui faillit, le soir, faire prendre les deux soeurs aux cheveux, chez elles, rue Pirouette. Au bout des huit jours, quand les Méhudin revinrent, elle, restèrent sages, très-pincées, très-brèves, avec une colère froide. D'ailleurs, elles retrouvèrent le pavillon calmé, rentré dans l'ordre. La belle Normande, à partir de ce jour, dut nourrir une pensée de vengeance terrible. Elle sentait que le coup venait de la belle Lisa; elle l'avait rencontrée, le lendemain de la bataille, la tête si haute, qu'elle jurait de lui faire payer cher son regard de triomphe, il y eut, dans les coins des Halles, d'interminables conciliabules avec mademoiselle Saget, madame Lecoeur et la Sarriette; mais, quand elles étaient lasses d'histoires à dormir debout, sur les dévergondages de Lisa avec le cousin et sur les cheveux qu'on trouvait dans les andouilles de Quenu, cela ne pouvait aller plus loin, ni ne la soulageait guère. Elle cherchait quelque chose de très-méchant, qui frappat sa rivale au coeur.
Son enfant grandissait librement au milieu de la poissonnerie. Dès l'age de trois ans, il restait assis sur un bout de chiffon, en plein dans la marée. Il dormait fraternellement à c?té des grands thons, il s'éveillait parmi les maquereaux et les merlans. Le garnement sentait la caque à faire croire qu'il sortait du ventre de quelque gros poisson. Son jeu favori fut longtemps, quand sa mère avait le dos tourné, de batir des murs et des maisons avec des harengs; il jouait aussi à la bataille, sur la table de marbre, alignait des grondins en face les uns des autres, les poussait, leur cognait la tête, imitait avec les lèvres la trompette et le tambour, et finalement les remettait en tas, en disant qu'ils étaient morts. Plus tard, il alla r?der autour de sa tante Claire, pour avoir les vessies des carpes et des brochets qu'elle vidait; il les posait par terre, les faisait péter; cela l'enthousiasmait. à sept ans, il courait les allées, se fourrait sous les bancs, parmi les caisses de bois garnies de zinc, était le galopin gaté des poissonnières. Quand elles lui montraient quelque objet nouveau qui le ravissait, il joignait les mains, balbutiant d'extase: ? Oh! c'est rien muche! ? Et le nom de Muche lui était resté. Muche par-ci, Muche par-là. Toutes l'appelaient. On le retrouvait partout, au fond des bureaux des criées, dans les tas de bourriches, entre les seaux des vidures. Il était là comme un jeune barbillon, d'une blancheur rose, frétillant, se coulant, laché en pleine eau. Il avait pour les eaux ruisselantes des tendresses de petit poisson. Il se tra?nait dans les mares des allées, recevait l'égouttement des tables. Souvent, il ouvrait sournoisement un robinet, heureux de l'éclaboussement du jet. Mais c'était surtout aux fontaines, au-dessus de l'escalier des caves, que sa mère, le soir, allait le prendre; elle l'en ramenait trempé, les mains bleues, avec de l'eau dans les souliers et jusque dans les poches.
Muche, à sept ans, était un petit bonhomme joli comme un ange et grossier comme un roulier. Il avait des cheveux chatains crépus, de beaux yeux tendres, une bouche pure qui sacrait, qui disait des mots gros à écorcher un gosier de gendarme. élevé dans les ordures des Halles, il épelait le catéchisme poissard, se mettait un poing sur la hanche, faisait la maman Méhudin, quand elle était en colère. Alors les ? salopes, ? les ? catins, ? les ? va donc moucher ton homme, ? les ? combien qu'on te la paye, ta peau? ? passaient dans le filet de cristal de sa voix d'enfant de choeur. Et il voulait grasseyer, il encanaillait son enfance exquise de bambin souriant sur les genoux d'une Vierge. Les poissonnières riaient aux larmes. Lui, encouragé, ne pla?ait plus deux mots sans mettre un ? nom de Dieu! ? au bout. Mais il restait adorable, ignorant de ces saletés, tenu en santé par les souffles frais et les odeurs fortes de la marée, récitant son chapelet d'injures graveleuses d'un air ravi, comme il aurait dit ses prières.
L'hiver venait; Muche fut frileux, cette année-là. Dès les premiers froids, il se prit d'une vive curiosité pour le bureau de l'inspecteur. Le bureau de Florent se trouvait à l'encoignure de gauche du pavillon, du c?té de la rue Rambuteau. Il était meublé d'une table, d'un casier, d'un fauteuil, de deux chaises et d'un poêle. C'était de ce poêle dont Muche rêvait. Florent adorait les enfants. Quand il vit ce petit, les jambes trempées, qui regardait à travers les vitres, il le fit entrer. La première conversation de Muche l'étonna profondément. Il s'était assis devant le poêle, il disait de sa voix tranquille:
- Je vais me r?tir un brin les quilles, tu comprends?... Il fait un froid du tonnerre de Dieu.
Puis, il avait des rires perlés, en ajoutant:
- C'est ma tante Claire qui a l'air d'une carne ce matin... Dis, monsieur, est-ce que c'est vrai que tu vas lui chauffer les pieds, la nuit?
Florent, consterné, se prit d'un étrange intérêt pour ce gamin. La belle Normande restait pincée, laissait son enfant aller chez lui, sans dire un mot. Alors, il se crut autorisé à le recevoir; il l'attira, l'après-midi, peu à peu conduit à l'idée d'en faire un petit bon homme bien sage. Il lui semblait que son frère Quenu rapetissait, qu'ils se trouvaient encore tous les deux dans la grande chambre de la rue Royer-Collard. Sa joie, son rêve secret de dévouement, était de vivre toujours en compagnie d'un être jeune, qui ne grandirait pas, qu'il instruirait sans cesse, dans l'innocence duquel il aimerait les hommes. Dès le troisième jour, il apporta un alphabet. Muche le ravit par son intelligence. Il apprit ses lettres avec la verve parisienne d'un enfant des rues. Les images de l'alphabet l'amusaient extraordinairement. Puis, dans l'étroit bureau, il prenait des récréations formidables, le poêle demeurait son grand ami, un sujet de plaisirs sans fin. Il y fit cuire d'abord des pommes du terre et des chataignes; mais cela lui parut fade. Il vola alors à la tante Claire des goujons qu'il mit r?tir un à un, au bout d'un fil, devant la bouche ardente; il les mangeait avec délices, sans pain. Un jour même, il apporta une carpe; elle ne voulut jamais cuire, elle empesta le bureau, au point qu'il fallut ouvrir porte et fenêtre. Florent, quand l'odeur de toute cette cuisine devenait trop forte, jetait les poissons à la rue. Le plus souvent, il riait. Muche, au bout de deux mois, commen?ait à lire couramment, et ses cahiers d'écriture étaient très-propres.
Cependant, le soir, le gamin cassait la tête de sa mère avec des histoires sur son bon ami Florent. Le bon ami Florent avait dessiné des arbres et des hommes dans des cabanes. Le bon ami Florent avait un geste, comme ?a, en disant que les hommes seraient meilleurs, s'ils savaient tous lire. Si bien que la Normande vivait dans l'intimité de l'homme qu'elle rêvait d'étrangler. Elle enferma un jour Muche à la maison, pour qu'il n'allat pas chez l'inspecteur; mais il pleura tellement, qu'elle lui rendit la liberté le lendemain. Elle était très-faible, avec sa carrure et son air hardi. Lorsque l'enfant lui racontait qu'il avait eu bien chaud, lorsqu'il lui revenait les vêtements secs, elle éprouvait une reconnaissance vague, un contentement de le savoir à l'abri, les pieds devant le feu. Plus tard, elle fut très attendrie, quand il lut devant elle un bout de journal maculé qui enveloppait une tranche de congre. Peu à peu, elle en arriva ainsi à penser, sans le dire, que Florent n'était peut-être pas un méchant homme; elle eut le respect de son instruction, mêlé à une curiosité croissante de le voir de plus près, de pénétrer dans sa vie. Puis, brusquement, elle se donna un prétexte, elle se persuada qu'elle tenait sa vengeance: il fallait être aimable pour le cousin, le brouiller avec la grosse Lisa; ce serait plus dr?le.
- Est-ce que ton bon ami Florent te parle de moi? demanda-t-elle un matin à Muche, en l'habillant.
- Ah! non, répondit l'enfant. Nous nous amusons.
- Eh bien, dis-lui que je ne lui en veux plus et que je le remercie de t'apprendre à lire.
Dès lors, l'enfant, chaque jour, eut une commission. Il allait de sa mère à l'inspecteur, et de l'inspecteur à sa mère, chargé de mots aimables, de demandes et de réponses, qu'il répétait sans savoir; on lui aurait fait dire les choses les plus énormes. Mais la belle Normande eut peur de para?tre timide; elle vint un jour elle-même, s'assit sur la seconde chaise, pendant que Muche prenait sa le?on d'écriture. Elle fut très-douce, très-complimenteuse. Florent resta plus embarrassé qu'elle. Ils ne parlèrent que de l'enfant. Comme il témoignait la crainte de ne pouvoir continuer les le?ons dans le bureau, elle lui offrit de venir chez eux, le soir. Puis, elle parla d'argent. Lui, rougit, déclara qu'il n'irait pas, s'il était question de cela. Alors, elle se promit de le payer en cadeaux, avec de beaux poissons.
Ce fut la paix. La belle Normande prit même Florent sous sa protection. L'inspecteur finissait, d'ailleurs, par être accepté; les poissonnières le trouvaient meilleur homme que monsieur Verlaque, malgré ses mauvais yeux. La mère Méhudin seule haussait les épaules; elle gardait rancune au ? grand maigre, ? comme elle le nommait d'une fa?on méprisante. Et, un matin que Florent s'arrêta avec un sourire devant les viviers de Claire, la jeune fille, lachant une anguille qu'elle tenait, lui tourna le dos, furieuse, toute gonflée et toute empourprée. Il en fut tellement surpris, qu'il en parla à la Normande.
- Laissez donc! dit celle-ci, c'est une toquée... Elle n'est jamais de l'avis des antres. C'est pour me faire enrager, ce qu'elle a fait là.
Elle triomphait, elle se carrait à son banc, plus coquette, avec des coiffures extrêmement compliquées. Ayant rencontré la belle Lisa, elle lui rendit son regard de dédain; elle lui éclata même de rire en plein visage. La certitude qu'elle allait désespérer la charcutière, en attirant le cousin, lui donnait un beau rire sonore, un rire de gorge, dont son cou gras et blanc montrait le frisson. à ce moment, elle eut l'idée d'habiller Muche très-joliment, avec une petite veste écossaise et une toque de velours. Muche n'était jamais allé qu'en blouse débraillée. Or, il arriva que précisément à cette époque, Muche fut repris d'une grande tendresse pour les fontaines. La glace avait tondu, le temps était tiède. Il fit prendre un bain à la veste écossaise, laissant couler l'eau à plein robinet, depuis son coude jusqu'à sa main, ce qu'il appelait jouer à la gouttière. Sa mère le surprit en compagnie de deux autres galopins, regardant nager, dans la toque de velours remplie d'eau, deux petits poissons blancs qu'il avait volés à la tante Claire.
Florent vécut près de huit mois dans les Halles, comme pris d'un continuel besoin de sommeil. Au sortir de ses sept années de souffrances, il tombait dans un tel calme, dans une vie si bien réglée, qu'il se sentait à peine exister. Il s'abandonnait, la tête un peu vide, continuellement surpris de se retrouver chaque matin sur le même fauteuil, dans l'étroit bureau. Cette pièce lui plaisait, avec sa nudité, sa petitesse de cabine. Il s'y réfugiait, loin du monde, au milieu du grondement continu des Halles, qui le faisait rêver à quelque grande mer, dont la nappe l'aurait entouré et isolé de toute part. Mais, peu à peu, une inquiétude sourde le désespéra; il était mécontent, s'accusait de fautes qu'il ne précisait pas, se révoltait contre ces vides qui lui semblaient se creuser de plus en plus dans sa tête et dans sa poitrine. Puis, des souffles puants, des haleines de marée gatée, passèrent sur lui avec de grandes nausées. Ce fut un détraquement lent, un ennui vague qui tourna à une vive surexcitation nerveuse.
Toutes ses journées se ressemblaient. Il marchait dans les mêmes bruits, dans les mêmes odeurs. Le matin, les bourdonnements des criées l'assourdissaient d'une lointaine sonnerie de cloches; et, souvent, selon la lenteur des arrivages, les criées ne finissaient que très-tard. Alors, il restait dans le pavillon jusqu'à midi, dérangé à toute minute par des contestations, des querelles, au milieu desquelles il s'effor?ait de se montrer très-juste. Il lui fallait des heures pour sortir de quelque misérable histoire qui révolutionnait le marché. Il se promenait au milieu de la cohue et du tapage de la vente, suivait les allées à petits pas, s'arrêtait parfois devant les poissonnières dont les bancs bordent la rue Rambuteau. Elles ont de grands tas roses de crevettes, des paniers rouges de langoustes cuites, liées, la queue arrondie; tandis que des langoustes vivantes se meurent, aplaties sur le marbre. Là, il regardait marchander des messieurs, en chapeau et en gants noirs, qui finissaient par emporter une langouste cuite, enveloppée d'un journal, dans une poche de leur redingote. Plus loin, devant les tables volantes où se vend le poisson commun, il reconnaissait les femmes du quartier, venant à la même heure, les cheveux nus. Parfois, il s'intéressait à quelque dame bien mise, tra?nant ses dentelles le long des pierres mouillées, suivie d'une bonne en tablier blanc; celle-là, il l'accompagnait à quelque distance, en voyant les épaules se hausser derrière ses mines dégo?tées. Ce tohu-bohu de paniers, de sacs de cuir, de corbeilles, toutes ces jupes filant dans le ruissellement des allées, l'occupaient, le menaient jusqu'au déjeuner, heureux de l'eau qui coulait, de la fra?cheur qui soufflait, passant de l'apreté marine des coquillages au fumet amer de la saline. C'était toujours par la saline qu'il terminait son inspection; les caisses de harengs saurs, les sardines de Nantes sur des lits de feuilles, la morue roulée, s'étalant devant de grosses, marchandes fades, le faisaient songer à un départ, à un voyage, au milieu de barils de salaisons. Puis, l'après-midi, les Halles se calmaient, s'endormaient. Il s'enfermait dans son bureau, mettait au net ses écritures, go?tait ses meilleures heures. S'il sortait, s'il traversait la poissonnerie, il la trouvait presque déserte. Ce n'était plus l'écrasement, les poussées, le brouhaha de dix heures. Les poissonnières, assises derrière leurs tables vides, tricotaient, le dos renversé; et de rares ménagères attardées, tournaient, regardant de c?té, avec ce regard lent, ces lèvres pincées des femmes qui calculent à un sou près le prix du d?ner. Le crépuscule tombait, il y avait un bruit de caisses remuées, le poisson était couché pour la nuit sur des lits de glace. Alors, Florent, après avoir assisté à la fermeture des grilles, emportait avec lui la poissonnerie dans ses vêtements, dans sa barbe, dans ses cheveux.
Les premiers mois, il ne souffrit pas trop de cette odeur pénétrante. L'hiver était rude; le verglas changeait les allées en miroirs, les gla?ons mettaient des guipures blanches aux tables de marbre et aux fontaines. Le matin, il fallait allumer de petits réchauds sous les robinets pour obtenir un filet d'eau. Les poissons, gelés, la queue tordue, ternes et rudes comme des métaux dépolis, sonnaient avec un bruit cassant de fonte pale. Jusqu'en février, le pavillon resta lamentable, hérissé, désolé, dans son linceul de glace. Mais vinrent les dégels, les temps mous, les brouillards et les pluies de mars. Alors, les poissons s'amollirent, se noyèrent; des senteurs de chairs tournées se mêlèrent aux souffles fades de boue qui venaient des rues voisines. Puanteur vague encore, douceur écoeurante d'humidité, tra?nant au ras du sol. Puis, dans les après-midi ardentes de juin, la puanteur monta, alourdit l'air d'une buée pestilentielle. On ouvrait les fenêtres supérieures, de grands stores de toile grise pendaient sous le ciel br?lant, une pluie de feu tombait sur les Halles, les chauffait comme un four de t?le; et pas un vent ne balayait cette vapeur de marée pourrie. Les lianes de vent fumaient.
Florent souffrit alors de cet entassement de nourriture, au milieu duquel il vivait. Les dégo?ts de la charcuterie lui revinrent, plus intolérables. Il avait supporté des puanteurs aussi terribles; mais elles ne venaient pas du ventre. Son estomac étroit d'homme maigre se révoltait, en passant devant ces étalages de poissons mouillés à grande eau, qu'un coup de chaleur gatait. Ils le nourrissaient de leurs senteurs fortes, le suffoquaient, comme s'il avait eu une indigestion d'odeurs. Lorsqu'il s'enfermait dans son bureau, l'écoeurement le suivait, pénétrant par les boiseries mal jointes de la porte et de la fenêtre. Les jours de ciel gris, la petite pièce restait toute noire; c'était comme un long crépuscule, au fond d'un marais nauséabond. Souvent, pris d'anxiétés nerveuses, il avait un besoin de marcher, il descendait aux caves, par le large escalier qui se creuse au milieu du pavillon. Là, dans l'air renfermé, dans le demi-jour des quelques becs de gaz, il retrouvait la fra?cheur de l'eau pure. Il s'arrêtait devant le grand vivier, où les poissons vivants sont tenus en réserve; il écoutait la chanson continue des quatre filets d'eau tombant des quatre angles de l'urne centrale, coulant en nappe sous les grilles des bassins fermés à clef, avec le bruit doux d'un courant perpétuel. Cette source souterraine, ce ruisseau causant dans l'ombre, le calmait. Il se plaisait aussi, le soir, aux beaux couchers de soleil qui découpaient en noir les fines dentelles des Halles, sur les lueurs rouges du ciel; la lumière de cinq heures, la poussière volante des derniers rayons, entrait par toutes les baies, par toutes les raies des persiennes; c'était comme un transparent lumineux et dépoli, où se dessinaient les arêtes minces des piliers, les courbes élégantes des pentes, les figures géométriques des toitures. Il s'emplissait les yeux du cette immense épure lavée à l'encre de Chine sur un vélin phosphorescent, reprenant son rêve de quelque machine colossale, avec ses roues, ses leviers, ses balanciers, entrevue dans la pourpre sombre du charbon flambant sous la chaudière. à chaque heure, les jeux de lumière changeaient ainsi les profils des Halles, depuis les bleuissements du matin et les ombres noires de midi, jusqu'à l'incendie du soleil couchant, s'éteignant dans la cendre grise du crépuscule. Mais, par les soirées de flamme, quand les puanteurs montaient, traversant d'un frisson les grands rayons jaunes, comme des fumées chaudes, les nausées le secouaient de nouveau, son rêve s'égarait, à s'imaginer des étuves géantes, des cuves infectes d'équarisseur où fondait la mauvaise graisse d'un peuple.
Il souffrait encore de ce milieu grossier, dont les paroles et les gestes semblaient avoir pris de l'odeur. Il était bon enfant pourtant, ne s'effarouchait guère. Les femmes seules le gênaient. Il ne se sentait à l'aise qu'avec madame Fran?ois, qu'il avait revue. Elle témoigna une si belle joie de le savoir placé, heureux, tiré de peine, comme elle disait, qu'il en fut tout attendri. Lisa, la Normande, les autres, l'inquiétaient avec leurs rires. à elle, il aurait tout conté. Elle ne riait pas pour se moquer; elle avait un rire de femme heureuse de la joie d'autrui. Puis, c'était une vaillante; elle faisait un dur métier, l'hiver, les jours de gelée; les temps de pluie étaient plus pénibles encore. Florent la vit certains matins, par de terribles averses, par des pluies qui tombaient depuis la veille, lentes et froides. Les roues de la voiture, de Nanterre à Paris, étaient entrées dans la boue jusqu'aux moyeux. Balthazar avait de la crotte jusqu'au ventre. Et elle le plaignait, elle s'apitoyait, en l'essuyant avec de vieux tabliers.
- Ces bêtes, disait-elle c'est très-douillet; ?a prend des coliques pour un rien... Ah! mon pauvre vieux Balthazar! Quand nous avons passé sur le pont de Neuilly, j'ai cru que nous étions descendus dans la Seine, tant il pleuvait.
Balthazar allait à l'auberge. Elle, restait sous l'averse, pour vendre ses légumes. Le carreau se changeait en une mare de boue liquide. Les choux, les carottes, les navets, battus par l'eau grise, se noyaient dans cette coulée de torrent fangeux, roulant à pleine chaussée. Ce n'était plus les verdures superbes des claires matinées. Les mara?chers, au fond de leur limousine, gonflaient le dos, sacrant contre l'administration qui, après enquête, a déclaré que la pluie ne fait pas de mal aux légumes, et qu'il n'y a pas lieu d'établir des abris.
Alors, les matinées pluvieuses désespérèrent Florent. Il songeait à madame Fran?ois. Il s'échappait, allait causer un instant avec elle. Mais il ne la trouvait jamais triste. Elle se secouait comme un caniche, disait qu'elle en avait bien vu d'autres, qu'elle n'était pas en sucre, pour fondre comme ?a, aux premières gouttes d'eau. Il la for?ait à entrer quelques minutes sous une rue couverte; plusieurs fois même il la mena jusque chez monsieur Lebigre, où ils burent du vin chaud. Pendant qu'elle le regardait amicalement, de sa face tranquille, il était tout heureux de cette odeur saine des champs qu'elle lui apportait, dans les mauvaises haleines des Halles. Elle sentait la terre, le foin, le grand air, le grand ciel.
- Il faudra venir à Nanterre, mon gar?on, disait-elle. Vous verrez mon potager; j'ai mis des bordures de thym partout... ?a pue, dans votre gueux de Paris!
Et elle s'en allait, ruisselante. Florent était tout rafra?chi, quand il la quittait. Il tenta aussi le travail, pour combattre les angoisses nerveuses dont il souffrait. C'était un esprit méthodique qui poussait parfois le strict emploi de ses heures jusqu'à la manie. Il s'enferma deux soirs par semaine, afin d'écrire un grand ouvrage sur Cayenne. Sa chambre de pensionnaire était excellente, pensait-il, pour le calmer et le disposer au travail. Il allumait son feu, voyait si le grenadier, au pied de son lit, se portait bien; puis, il approchait la petite table, il restait à travailler jusqu'à minuit. Il avait repoussé le paroissien et la Clef des songes au fond du tiroir, qui peu à peu s'emplit de notes, de feuilles volantes, de manuscrits de toutes sortes. L'ouvrage sur Cayenne n'avan?ait guère, coupé par d'autres projets, des plans de travaux gigantesques, dont il jetait l'esquisse en quelques lignes. Successivement, il ébaucha une réforme absolue du système administratif des Halles, une transformation des octrois en taxes sur les transactions, une répartition nouvelle de l'approvisionnement dans les quartiers pauvres, enfin une loi humanitaire, encore très confuse, qui emmagasinait en commun les arrivages et assurait chaque jour un minimum de provisions à tous les ménages de Paris. L'échine pliée, perdu dans des choses graves, il mettait sa grande ombre noire au milieu de la douceur effacée de la mansarde. Et, parfois, un pinson qu'il avait ramassé dans les Halles, par un temps de neige, se trompait en voyant la lumière, jetait son cri dans le silence que troublait seul le bruit de la plume courant sur le papier.
Fatalement, Florent revint à la politique. Il avait trop souffert par elle, pour ne pas en faire l'occupation chère de sa vie. Il f?t devenu, sans le milieu et les circonstances, un bon professeur de province, heureux de la paix de sa petite ville. Mais on l'avait traité en loup, il se trouvait maintenant comme marqué par l'exil pour quelque besogne de combat. Son malaise nerveux n'était que le réveil des longues songeries de Cayenne, de ses amertumes en face de souffrances imméritées, de ses serments de venger un jour l'humanité traitée à coups de fouet et la justice foulée aux pieds. Les Halles géantes, les nourritures débordantes et fortes, avaient haté la crise. Elles lui semblaient la bête satisfaite et digérant, Paris entripaillé, cuvant sa graisse, appuyant sourdement l'empire. Elles mettaient autour de lui des gorges énormes, des reins monstrueux, des faces rondes, comme de continuels arguments contre sa maigreur de martyr, son visage jaune de mécontent. C'était le ventre boutiquier, le ventre de l'honnêteté moyenne, se ballonnant, heureux, luisant au soleil, trouvant que tout allait pour le mieux, que jamais les gens de moeurs paisibles n'avaient engraissé si bellement. Alors, il se sentit les poings serrés, prêt à une lutte, plus irrité par la pensée de son exil, qu'il ne l'était en rentrant en France. La haine le reprit tout entier. Souvent, il laissait tomber sa plume, il rêvait. Le feu mourant tachait sa face d'une grande flamme; la lampe charbonneuse filait, pendant que le pinson, la tête sous l'aile, se rendormait sur une patte.
Quelquefois, à onze heures, Auguste, voyant de la lumière sous la porte, frappait, avant d'aller se coucher. Florent lui ouvrait avec quelque impatience. Le gar?on charcutier s'asseyait, restait devant le feu, parlant peu, n'expliquant jamais pourquoi il venait. Tout le temps, il regardait la photographie qui les représentait, Augustine et lui, la main dans la main, endimanchés. Florent crut finir par comprendre qu'il se plaisait d'une fa?on particulière dans cette chambre où la jeune fille avait logé. Un soir, en souriant, il lui demanda s'il avait deviné juste.
- Peut-être bien, répondit Auguste très-surpris de la découverte qu'il faisait lui-même. Je n'avais jamais songé à cela. Je venais vous voir sans savoir... Ah bien! si je disais ?a à Augustine, c'est elle qui rirait... Quand on doit se marier, on ne songe guère aux bêtises.
Lorsqu'il se montrait bavard, c'était pour revenir éternellement à la charcuterie qu'il ouvrirait à Plaisance, avec Augustine. Il semblait si parfaitement s?r d'arranger sa vie à sa guise, que Florent finit par éprouver pour lui une sorte de respect mêlé d'irritation. En somme, ce gar?on était très fort, tout bête qu'il paraissait; il allait droit à un but, il l'atteindrait sans secousses, dans une béatitude parfaite. Ces soirs-là, Florent ne pouvait se remettre au travail; il se couchait mécontent, ne retrouvant son équilibre que lorsqu'il venait à penser: ? Mais cet Auguste est une brute! ?
Chaque mois, il allait à Clamart voir monsieur Verlaque. C'était presque une joie pour lui. Le pauvre homme tra?nait, au grand étonnement de Gavard, qui ne lui avait pas donné plus de six mois. à chaque visite de Florent, le malade lui disait qu'il se sentait mieux, qu'il avait un bien grand désir de reprendre son travail. Mais les jours se passaient, des rechutes se produisaient. Florent s'asseyait à c?té du lit, causant de la poissonnerie, tachant d'apporter un peu de gaieté. Il mettait sur la table de nuit les cinquante francs qu'il abandonnait à l'inspecteur en titre; et celui-ci, bien que ce f?t une affaire convenue, se fachait chaque fois, ne voulant pas de l'argent. Puis, on parlait d'autre chose, l'argent restait sur la table. Quand Florent partait, madame Verlaque l'accompagnait jusqu'à la porte de la rue. Elle était petite, molle, très-larmoyante. Elle ne parlait que de la dépense occasionnée par la maladie de son mari, du bouillon de poulet, des viandes saignantes, du bordeaux, et du pharmacien, et du médecin. Cette conversation dolente gênait beaucoup Florent. Les premières fois, il ne comprit pas, Enfin, comme la pauvre dame pleurait toujours, en disant que, jadis, ils étaient heureux avec les dix-huit cents francs de la place d'inspecteur, il lui offrit timidement de lui remettre quelque chose, en cachette de son mari. Elle se défendit, et sans transition, d'elle-même, elle assura que cinquante francs lui suffiraient. Mais, dans le courant du mois, elle écrivait souvent à celui qu'elle nommait leur sauveur; elle avait une petite anglaise fine, des phrases faciles et humbles, dont elle emplissait juste trois pages, pour demander dix francs; si bien que les cent cinquante francs de l'employé passaient entièrement au ménage Verlaque. Le mari l'ignorait sans doute, la femme lui baisait les mains. Cette bonne action était sa grande jouissance; il la cachait comme un plaisir défendu qu'il prenait en égo?ste.
- Ce diable de Verlaque se moque de vous, disait parfois Gavard. Il se dorlote, maintenant que vous lui faites des rentes.
Il finit par répondre, un jour:
- C'est arrangé, je ne lui abandonne plus que vingt-cinq francs.
D'ailleurs, Florent n'avait aucun besoin. Les Quenu lui donnaient toujours la table et le coucher. Les quelques francs qui lui restaient suffisaient à payer sa consommation, le soir, chez monsieur Lebigre. Peu à peu, sa vie s'était réglée comme une horloge: il travaillait dans sa chambre; continuait ses le?ons au petit Muche, deux fois par semaine, de huit à neuf heures; accordait une soirée à la belle Lisa, pour ne pas la lacher; et passait le reste de son temps dans le cabinet vitré, en compagnie de Gavard et de ses amis.
Chez les Méhudin, il arrivait avec sa douceur un peu roide de professeur. Le vieux logis lui plaisait. En bas, il passait dans les odeurs fades du marchand d'herbes cuites; des bassines d'épinards, des terrines d'oseille, refroidissaient, au fond d'une petite cour. Puis, il montait l'escalier tournant, gras d'humidité, dont les marches, tassées et creusées, penchaient d'une fa?on inquiétante. Les Méhudin occupaient tout le second étage. Jamais la mère n'avait voulu déménager, lorsque l'aisance était venue, malgré les supplications des deux filles, qui rêvaient d'habiter une maison neuve, dans une rue large. La vieille s'entêtait, disait qu'elle avait vécu là, qu'elle mourrait là. D'ailleurs, elle se contentait d'un cabinet noir, laissant les chambres à Claire et à la Normande. Celle-ci, avec son autorité d'a?née, s'était emparée de la pièce qui donnait sur la rue; c'était la grande chambre, la belle chambre. Claire en fut si vexée, qu'elle refusa la pièce voisine, dont la fenêtre ouvrait sur la cour; elle voulut aller coucher, de l'autre c?té du palier, dans une sorte de galetas qu'elle ne fit pas même blanchir à la chaux. Elle avait sa clef, elle était libre; à la moindre contrariété, elle s'enfermait chez elle.
Quand Florent se présentait, les Méhudin achevaient de d?ner. Muche lui sautait au cou. Il restait un instant assis, avec l'enfant bavardant entre les jambes. Puis, lorsque la toile cirée était essuyée, la le?on commen?ait, sur un coin de la table. La belle Normande lui faisait un bon accueil. Elle tricotait ou raccommodait du linge, approchant sa chaise, travaillant à la même lampe; souvent, elle laissait l'aiguille pour écouter la le?on, qui la surprenait. Elle eut bient?t une grande estime pour ce gar?on si savant, qui paraissait doux comme une femme en parlant au petit, et qui avait une patience angélique à répéter toujours les mêmes conseils. Elle ne le trouvait plus laid du tout. Si bien qu'elle devint comme jalouse de la belle Lisa. Elle avan?ait sa chaise davantage, regardait Florent d'un sourire embarrassant.
- Mais, maman, tu me pousses le coude, tu m'empêches d'écrire! disait
Muche en colère. Tiens! voilà un paté, maintenant! Recule-toi donc!
Peu à peu, elle en vint à dire beaucoup de mal de la belle Lisa. Elle prétendait qu'elle cachait son age, qu'elle se serrait à étouffer dans ses corsets; si, dès la matin, la charcutière descendait, sanglée, vernie, sans qu'un cheveu dépassat l'autre, c'était qu'elle devait être affreuse en déshabillé. Alors, elle levait un peu les bras, en montrant qu'elle, dans son intérieur, ne portait pas de corset; et elle gardait son sourire, développant son torse superbe, qu'on sentait rouler et vivre, sous sa mince camisole mal attachée. La le?on était interrompue. Muche, intéressé, regardait sa mère lever les bras.
Florent écoutait, riait même, avec l'idée que les femmes étaient bien dr?les. La rivalité de la belle Normande et de la belle Lisa l'amusait.
Muche, cependant, achevait sa page d'écriture. Florent, qui avait une belle main, préparait des modèles, des bandes de papier, sur lesquelles il écrivait, en gros et en demi-gros, les mots très-longs, tenant toute la ligne. Il affectionnait les mots ? tyranniquement, liberticide, anticonstitutionnel, révolutionnaire; ? ou bien, il faisait copier à l'enfant des phrases comme celles-ci: ? Le jour de la justice viendra... La souffrance du juste est la condamnation du pervers... Quand l'heure sonnera, le coupable tombera. ? Il obéissait très-na?vement, en écrivant les modèles d'écriture, aux idées qui lui hantaient le cerveau; il oubliait Muche, la belle Normande, tout ce qui l'entourait. Muche aurait copié le Contrat social. Il alignait, pendant des pages entières, des ? tyranniquement ? et des ? anticonstitutionnel, ? en dessinant chaque lettre.
Jusqu'au départ du professeur, la mère Méhudin tournait autour de la table, en grondant. Elle continuait à nourrir contre Florent une rancune terrible. Selon elle, il n'y avait pas de bon sens à faire travailler ainsi le petit, le soir, à l'heure où les enfants doivent dormir. Elle aurait certainement jeté ? le grand maigre ? à la porte, si la belle Normande, après une explication très-orageuse, ne lui avait nettement déclaré qu'elle s'en irait loger ailleurs, si elle n'était pas ma?tresse de recevoir chez elle qui bon lui semblait. D'ailleurs, chaque soir, la querelle recommen?ait.
- Tu as beau dire, répétait la vieille, il a l'oeil faux... Puis, les maigres, je m'en défie. Un homme maigre, c'est capable de tout. Jamais je n'en ai rencontré un de bon... Le ventre lui est tombé dans les fesses à celui-là, pour s?r; car il est plat comme une planche... Et pas beau avec ?a! Moi qui ai soixante-cinq ans passés, je n'en voudrais pas dans ma table de nuit.
Elle disait cela, parce qu'elle voyait bien comment tournaient les choses. Et elle parlait avec admiration de monsieur Lebigre, qui se montrait très-galant, en effet, pour la belle Normande; outre qu'il flairait là une grosse dot, il pensait que la jeune femme serait superbe au comptoir. La vieille ne tarissait pas: au moins celui-là n'était pas efflanqué; il devait être fort comme un Turc; elle allait jusqu'à s'enthousiasmer sur ses mollets, qu'il avait très-gros. Mais la Normande haussait les épaules, en répondant aigrement:
- Je m'en moque pas mal, de ses mollets; je n'ai besoin des mollets de personne... Je fais ce qu'il me pla?t.
Et, si la mère voulait continuer et devenait trop nette:
- Eh bien, quoi! criait la fille, ?a ne vous regarde pas... Ce n'est pas vrai, d'ailleurs. Puis, si c'était vrai, je ne vous en demanderais pas la permission, n'est-ce pas? Fichez-moi la paix.
Elle rentrait dans sa chambre en faisant claquer la porte. Elle avait pris dans la maison un pouvoir dont elle abusait. La vieille, la nuit, quand elle croyait surprendre quelque bruit, se levait, nu-pieds, pour écouter à la porte de sa fille si Florent n'était pas venu la retrouver. Mais celui-ci avait encore chez les Méhudin une ennemie plus rude. Dès qu'il arrivait, Claire se levait sans dire un mot, prenait un bougeoir, rentrait chez elle, de l'autre c?té du palier. On l'entendait donner les deux tours à la serrure, avec une rage froide. Un soir que sa soeur invita le professeur à d?ner, elle fit sa cuisine sur le carré et mangea dans sa chambre. Souvent, elle s'enfermait si étroitement, qu'on ne la voyait pas d'une semaine. Elle restait molle toujours, avec des caprices de fer, des regards de bête méfiante, sous sa toison fauve pale. La mère Méhudin, qui crut pouvoir se soulager avec elle, la rendit furieuse en lui parlant de Florent. Alors, La vieille, exaspérée, cria partout qu'elle s'en irait, si elle n'avait pas peur de laisser ses deux filles se manger entre elles.
Comme Florent se retirait, un soir, il passa devant la porte de Claire, restée grande ouverte. Il la vit très-rouge, qui le regardait. L'attitude hostile de la jeune fille le chagrinait; sa timidité avec les femmes l'empêchait seule de provoquer une explication. Ce soir-là, il serait certainement entré dans sa chambre, s'il n'avait aper?u, à l'étage supérieur, la petite face blanche de mademoiselle Saget, penchée sur la rampe. Il passa, et il n'avait pas descendu dix marches, que la porte de Claire, violemment refermée derrière son dos, ébranla toute la cage de l'escalier. Ce fut en cette occasion que mademoiselle Saget se convainquit que le cousin de madame Quenu couchait avec les deux Méhudin. Florent ne songeait guère à ces belles filles. Il traitait d'ordinaire les femmes en homme qui n'a point de succès auprès d'elles. Puis, il dépensait en rêve trop de sa virilité. Il en vint à éprouver une véritable amitié pour la Normande; elle avait un bon coeur, quand elle ne se montait pas la tête. Mais jamais il n'alla plus loin. Le soir, sous la lampe, tandis qu'elle approchait sa chaise, comme pour se pencher sur la page d'écriture de Muche, il sentait même son corps puissant et tiède à c?té de lui avec un certain malaise. Elle lui semblait colossale, très-lourde, presque inquiétante, avec sa gorge de géante; il reculait ses coudes aigus, ses épaules sèches, pris de la peur vague d'enfoncer dans cette chair. Ses os de maigre avaient une angoisse, au contact des poitrines grasses. Il baissait la tête, s'amincissait encore, incommodé par le souffle fort qui montait d'elle. Quand sa camisole s'entre-baillait, il croyait voir sortir, entre deux blancheurs, une fumée de vie, une haleine de santé qui lui passait sur la face, chaude encore, comme relevée d'une pointe de la puanteur des Halles, par les ardentes soirées de juillet. C'était un parfum persistant, attaché à la peau d'une finesse de soie, un suint de marée coulant des seins superbes, des bras royaux, de la taille souple, mettant un ar?me rude dans son odeur de femme. Elle avait tenté toutes les huiles aromatiques; elle se lavait à grande eau; mais dès que la fra?cheur du bain s'en allait, le sang ramenait jusqu'au bout des membres la fadeur des saumons, la violette musquée des éperlans, les acretés des harengs et des raies. Alors, le balancement de ses jupes dégageait une buée; elle marchai au milieu d'une évaporation d'algues vaseuses; elle était, avec son grand corps de déesse, sa pureté et sa paleur admirables, comme un beau marbre ancien roulé par la mer et ramené à la c?te dans le coup de filet d'un pêcheur de sardines. Florent souffrait; il ne la désirait point, les sens révoltés par les après-midi de la poissonnerie; il la trouvait irritante, trop salée, trop amère, d'une beauté trop large et d'un relent trop fort.
Mademoiselle Saget, quant à elle, jurait ses grands dieux qu'il était son amant. Elle s'était fachée avec la belle Normande, pour une limande de dix sous. Depuis cette brouille, elle témoignait une grande amitié à la belle Lisa. Elle espérait arriver plus vite à conna?tre ainsi ce qu'elle appelait ? le micmac des Quenu. ? Florent continuant à lui échapper, elle était un corps sans ame, comme elle le disait elle-même, sans avouer la cause de ses doléances. Une jeune fille courant après les culottes d'un gar?on n'aurait pas été plus désolée que cette terrible vieille, en sentant le secret du cousin lui glisser entre les doigts. Elle guettait le cousin, le suivait, le déshabillait, le regardait partout, avec une rage furieuse de ce que sa curiosité en rut ne parvenait pas à le posséder. Depuis qu'il venait chez les Méhudin, elle ne quittait plus la rampe de l'escalier. Puis, elle comprit que la belle Lisa était très-irritée de voir Florent fréquenter ? ces femmes. ? Tous les matins, elle lui donna alors des nouvelles de la rue Pirouette. Elle entrait à la charcuterie, les jours de froid, ratatinée, rapetissée par la gelée; elle posait ses mains bleuies sur l'étuve de melchior, se chauffant les doigts. debout devant le comptoir, n'achetant rien, répétant de sa voix fluette:
- Il était encore hier chez elles, il n'en sort plus... La Normande l'a appelé ? mon chéri ? dans l'escalier.
Elle mentait un peu pour rester et se chauffer les mains plus longtemps. Le lendemain du jour où elle crut voir sortir Florent de la chambre de Claire, elle accourut et fit durer l'histoire une bonne demi-heure. C'était une honte; maintenant, le cousin allait d'un lit à l'autre.
- Je l'ai vu, dit-elle. Quand il en a assez avec la Normande, il va trouver la petite blonde sur la pointe des pieds. Hier, il quittait la blonde, et il retournait sans doute auprès de la grande brune, quand il m'a aper?ue, ce qui lui a fait rebrousser chemin. Toute la nuit, j'entends les deux portes, ?a ne finit pas... Et cette vieille Méhudin qui couche dans un cabinet entre les chambres de ses filles!
Lisa faisait une moue de mépris. Elle parlait peu, n'encourageant les bavardages de mademoiselle Saget que par son silence. Elle écoutait profondément. Quand les détails devenaient par trop scabreux:
- Non, non, murmurait-elle, ce n'est pas permis... Se peut-il qu'il y ait des femmes comme ?a!
Alors, mademoiselle Saget lui répondait que, dame! toutes les femmes n'étaient pas honnêtes comme elle. Ensuite, elle se faisait très-tolérante pour le cousin. Un homme, ?a court après chaque jupon qui passe, puis, il n'était pas marié, peut-être. Et elle posait des questions sans en avoir l'air. Mais Lisa ne jugeait jamais le cousin, haussait les épaules, pin?ait les lèvres. Quand mademoiselle Saget était partie, elle regardait, l'air écoeuré, le couvercle de l'étuve, où la vieille avait laissé, sur le luisant du métal, la salissure terne de ses deux petites mains.
- Augustine, criait-elle, apportez donc un torchon pour essuyer l'étuve. C'est dégo?tant.
La rivalité de la belle Lisa et de la belle Normande devint alors formidable. La belle Normande était persuadée qu'elle avait enlevé un amant à son ennemie, et la belle Lisa se sentait furieuse contre cette pas grand'chose qui finirait par les compromettre, en attirant ce sournois de Florent chez elle. Chacune apportait son tempérament dans leur hostilité; l'une, tranquille, méprisante, avec des mines de femme qui relève ses jupes pour ne pas se crotter; l'autre, plus effrontée, éclatant d'une gaieté insolente, prenant toute la largeur du trottoir, avec la cranerie d'un duelliste cherchant une affaire. Une de leurs rencontres occupait la poissonnerie pendant une journée. La belle Normande, quand elle voyait la belle Lisa sur le seuil de la charcuterie, faisait un détour pour passer devant elle, pour la fr?ler de son tablier; alors, leurs regards noirs se croisaient comme des épées, avec l'éclair et la pointe rapides de l'acier. De son c?té, lorsque la belle Lisa venait à la poissonnerie, elle affectait une grimace de dégo?t, en approchant du banc de la belle Normande; elle prenait quelque grosse pièce, un turbot; un saumon, à une poissonnière voisine, étalant son argent sur le marbre, ayant remarque que cela touchait au coeur ? la pas grand'chose, ? qui cessait de rire. D'ailleurs, les deux rivales, à les entendre, ne vendaient que du poisson pourri et de la charcuterie gatée. Mais leur poste de combat était surtout, la belle Normande à son banc, la belle Lisa à son comptoir, se foudroyant à travers la rue Rambuteau. Elles tr?naient alors, dans leurs grands tabliers blancs, avec leurs toilettes et leurs bijoux. Dès le matin, la bataille commen?ait.
- Tiens! la grosse vache est levée! criait la belle Normande. Elle se ficelle comme ses saucissons, cette femme-là... Ah bien! elle a remis son col de samedi, et elle porte encore sa robe de popeline!
Au même instant, de l'autre c?té de la rue, la belle Lisa disait à sa fille de boutique:
- Voyez donc, Augustine, cette créature qui nous dévisage, là-bas. Elle est toute déformée, avec la vie qu'elle mène.... Est-ce que vous apercevez ses boucles d'oreilles? Je crois qu'elle a ses grandes poires, n'est-ce pas? ?a fait pitié, des brillants, à des filles comme ?a.
- Pour ce que ?a lui co?te! répondait complaisamment Augustine.
Quand l'une d'elles avait un bijou nouveau, c'était une victoire; l'autre crevait de dépit. Toute la matinée, elles se jalousaient leurs clients, se montraient très-maussades, si elles s'imaginaient que la vente allait mieux chez ? la grande bringue d'en face. ? Puis, venait l'espionnage du déjeuner; elles savaient ce qu'elles mangeaient, épiaient jusqu'à leur digestion. L'après-midi, assises l'une dans ses viandes cuites, l'autre dans ses poissons, elles posaient, faisaient les belles, se donnaient un mal infini. C'était l'heure qui décidait du succès de la journée. La belle Normande brodait, choisissait des travaux d'aiguille très-délicats, ce qui exaspérait la belle Lisa.
- Elle ferait mieux, disait-elle, de raccommoder les bas de son gar?on, qui va nu-pieds... Voyez-vous cette demoiselle, avec ses mains rouges puant le poisson!
Elle, tricotait, d'ordinaire.
- Elle en est toujours à la même chaussette, remarquait l'autre; elle dort sur l'ouvrage, elle mange trop... Si son cocu attend ?a pour avoir chaud aux pieds!
Jusqu'au soir, elles restaient implacables, commentant chaque visite, l'oeil si prompt, qu'elles saisissaient les plus minces détails de leur personne, lorsque d'autres femmes, à cette distance, déclaraient ne rien apercevoir du tout. Mademoiselle Saget fut dans l'admiration des bons yeux de madame Quenu, un jour que celle-ci distingua une égratignure sur la joue gauche de la poissonnière.-Avec des yeux comme ?a, disait-elle, on verrait à travers les portes. La nuit tombait, et souvent la victoire était indécise; parfois, l'une demeurait sur le carreau; mais, le lendemain, elle prenait sa revanche. Dans le quartier, on ouvrait des paris pour la belle Lisa ou pour la belle Normande.
Elles en vinrent à défendre à leurs enfants de se parler. Pauline et Muche étaient bons amis, auparavant; Pauline, avec ses jupes raides de demoiselle comme il faut; Muche, débraillé, jurant, tapant, jouant à merveille au charretier. Quand ils s'amusaient ensemble sur le large trottoir, devant le pavillon de la marée, Pauline faisait la charrette. Mais un jour que Muche alla la chercher, tout na?vement, la belle Lisa le mit à la porte, en le traitant de galopin.
- Est-ce qu'on sait, dit-elle, avec ces enfants mal élevés!... Celui-ci a de si mauvais exemples sous les yeux, que je ne suis pas tranquille, quand il est avec ma fille.
L'enfant avait sept ans. Mademoiselle Saget, qui se trouvait là, ajouta:
- Vous avez bien raison. Il est toujours fourré avec les petites du quartier, ce garnement... On l'a trouvé dans une cave, avec la fille du charbonnier.
La belle Normande, quand Muche vint en pleurant lui raconter l'aventure, entra dans une colère terrible. Elle voulait aller tout casser chez les Quenu-Gradelle. Puis, elle se contenta de donner le fouet à Muche.
- Si tu y retournes jamais, cria-t-elle, furieuse, tu auras affaire à moi!
Mais la véritable victime des deux femmes était Florent. Au fond, lui seul les avait mises sur ce pied de guerre, elles ne se battaient que pour lui. Depuis son arrivée, tout allait de mal en pis; il compromettait, fachait, troublait ce monde qui avait vécu jusque-là dans une paix si grasse. La belle Normande l'aurait volontiers griffé, quand elle le voyait s'oublier trop longtemps chez les Quenu; c'était pour beaucoup l'ardeur de la lutte qui la poussait au désir de cet homme. La belle Lisa gardait une attitude de juge, devant la mauvaise conduite de son beau-frère, dont les rapports avec les deux Méhudin faisaient le scandale du quartier. Elle était horriblement vexée; elle s'effor?ait de ne pas montrer sa jalousie, une jalousie particulière, qui, malgré son dédain de Florent et sa froideur de femme honnête, l'exaspérait, chaque fois qu'il quittait la charcuterie pour aller rue Pirouette, et qu'elle s'imaginait les plaisirs défendus qu'il devait y go?ter.
Le d?ner, le soir, chez les Quenu, devenait moins cordial. La netteté de la salle à manger prenait un caractère aigu et cassant. Florent sentait un reproche, une sorte de condamnation dans le chêne clair, la lampe trop propre, la natte trop neuve. Il n'osait presque plus manger, de peur de laisser tomber des miettes de pain et de salir son assiette. Cependant, il avait une belle simplicité qui l'empêchait de voir. Partout il vantait la douceur de Lisa. Elle restait très douce, en effet. Elle lui disait, avec un sourire, comme en plaisantant:
- C'est singulier, vous ne mangez pas mal, maintenant, et pourtant vous ne devenez pas gras... ?a ne vous profite pas.
Quenu riait plus haut, tapait sur le ventre de son frère, en prétendant que toute la charcuterie y passerait, sans seulement laisser épais de graisse comme une pièce de deux sous. Mais, dans l'insistance de Lisa, il y avait cette haine, cette méfiance des maigres que la mère Méhudin témoignait plus brutalement; il y avait aussi une allusion détournée à la vie de débordements que Florent menait. Jamais, d'ailleurs, elle ne parlait devant lui de la belle Normande. Quenu ayant fait une plaisanterie, un soir, elle était devenue si glaciale, que le digne homme ne recommen?a pas. Après le dessert, ils demeuraient là un instant. Florent, qui avait remarqué l'humeur de sa belle-soeur, quand il partait trop vite, cherchait un bout de conversation. Elle était tout près de lui. Il ne la trouvait pas tiède et vivante, comme la poissonnière; elle n'avait pas, non plus, la même odeur de marée, pimentée et de haut go?t; elle sentait la graisse, la fadeur des belles viandes. Pas un frisson ne faisait faire un pli à son corsage tendu. Le contact trop ferme de la belle Lisa inquiétait plus encore ses os de maigre que l'approche tendre de la belle Normande. Gavard lui dit une fois, en grande confidence, que madame Quenu était certainement une belle femme, mais qu'il les aimait ? moins blindées que cela. ?
Lisa évitait de parler de Florent à Quenu. Elle faisait, d'habitude, grand étalage de patience. Puis, elle croyait honnête de ne pas se mettre entre les deux frères, sans avoir de bien sérieux motifs. Comme elle le disait, elle était très-bonne, mais il ne fallait pas la pousser à bout. Elle en était à la période de tolérance, le visage muet, la politesse stricte, l'indifférence affectée, évitant encore avec soin tout ce qui aurait pu faire comprendre à l'employé qu'il couchait et qu'il mangeait chez eux, sans que jamais on v?t son argent; non pas qu'elle e?t accepté un payement quelconque, elle était au-dessus de cela; seulement, il aurait pu, vraiment, déjeuner au moins dehors. Elle fit remarquer un jour à Quenu:
- On n'est plus seuls. Quand nous voulons nous parler, maintenant, il faut attendre que nous soyons couchés, le soir.
Et, un soir, elle lui dit, sur l'oreiller:
- Il gagne cent cinquante francs, n'est-ce pas? ton frère... C'est singulier qu'il ne puisse pas mettre quelque chose de c?té pour s'acheter du linge. J'ai encore été obligée de lui donner trois vieilles chemises à toi.
--Bah! ?a ne fait rien, répondit Quenu, il n'est pas difficile, mon frère... Il faut lui laisser son argent.
- Oh! bien s?r, murmura Lisa, sans insister davantage, je ne dis pas ?a pour ?a... Qu'il le dépense bien ou mal, ce n'est pas notre affaire.
Elle était persuadée qu'il mangeait ses appointements chez les Méhudin. Elle ne sortit qu'une fois de son attitude calme, de cette réserve de tempérament et de calcul. La belle Normande avait fait cadeau à Florent d'un saumon superbe. Celui-ci, très embarrassé de son saumon, n'ayant pas osé le refuser, l'apporta à la belle Lisa.
- Vous en ferez un paté, dit-il ingénument.
Elle le regardait fixement, les lèvres blanches; puis, d'une voix qu'elle tachait de contenir:
- Est-ce que vous croyez que nous avons besoin de nourriture, par exemple! Dieu merci! il y a assez à manger ici!... Remportez-le!
- Mais faites-le-moi cuire, au moins, reprit Florent, étonné de sa colère; je le mangerai.
Alors elle éclata.
- La maison n'est pas une auberge, peut-être! Dites aux personnes qui vous l'ont donné de le faire cuire, si elles veulent. Moi, je n'ai pas envie d'empester mes casseroles... Remportez-le, entendez-vous!
Elle l'aurait pris et jeté à la rue. Il le porta chez monsieur Lebigre, où Rose re?ut l'ordre d'en faire un paté. Et, un soir, dans le cabinet vitré, on mangea le paté. Gavard paya des hu?tres. Florent, peu à peu, venait davantage, ne quittait plus le cabinet. Il y trouvait un milieu surchauffé, où ses fièvres politiques battaient à l'aise. Parfois, maintenant, quand il s'enfermait dans sa mansarde pour travailler, la douceur de la pièce l'impatientait, la recherche théorique de la liberté ne lui suffisait plus, il fallait qu'il descend?t, qu'il allat se contenter dans les axiomes tranchants de Charvet et dans les emportements de Logre. Les premiers soirs, ce tapage, ce flot de paroles l'avait gêné; il en sentait encore le vide, mais il éprouvait un besoin de s'étourdir, de se fouetter, d'être poussé à quelque résolution extrême qui calmat ses inquiétudes d'esprit. L'odeur du cabinet, cette odeur liquoreuse, chaude de la fumée du tabac, le grisait, lui donnait une béatitude particulière, un abandon de lui-même, dont le bercement lui faisait accepter sans difficulté des choses très-grosses. Il en vint à aimer les figures qui étaient là, à les retrouver, à s'attarder à elles avec le plaisir de l'habitude. La face douce et barbue du Robine, le profil sérieux de Clémence, la maigreur blême de Charvet, la bosse de Logre, et Gavard, et Alexandre, et Lacaille, entraient dans sa vie, y prenaient une place de plus en plus grande. C'était pour lui comme une jouissance toute sensuelle. Lorsqu'il posait la main sur le bouton de cuivre du cabinet, il lui semblait sentir ce bouton vivre, lui chauffer les doigts, tourner de lui-même; il n'e?t pas éprouvé une sensation plus vive, en prenant le poignet souple d'une femme.
à la vérité, il se passait des choses très-graves dans le cabinet. Un soir, Logre, après avoir tempêté avec plus de violence que de coutume, donna des coups de poing sur la table, en déclarant que si l'on était des hommes, on flanquerait le gouvernement par terre. Et il ajouta qu'il fallait s'entendre tout de suite, si l'on voulait être prêt, quand la débacle arriverait. Puis, les têtes rapprochées, à voix plus basse, on convint de former un petit groupe prêt à toutes les éventualités. Gavard, à partir de ce jour, fut persuadé qu'il faisait partie d'une société secrète et qu'il conspirait. Le cercle ne s'étendit pas, mais Logre promit de l'aboucher avec d'autres réunions qu'il connaissait. à un moment, quand on tiendrait tout Paris dans la main, on ferait danser les Tuileries. Alors, ce furent des discussions sans fin qui durèrent plusieurs mois: questions d'organisation, questions de but et de moyens, questions de stratégie et de gouvernement futur. Dès que Rose avait apporté le grog de Clémence, les chopes de Charvet et de Robine, les mazagrans de Logre, de Gavard et de Florent, et les petits verres de Lacaille et d'Alexandre, le cabinet était soigneusement barricadé, la séance était ouverte.
Charvet et Florent restaient naturellement les voix les plus écoutées. Gavard n'avait pu tenir sa langue, contant peu à peu toute l'histoire de Cayenne, ce qui mettait Florent dans une gloire de martyr. Ses paroles devenaient des actes de foi. Un soir, le marchand de volailles, vexé d'entendre attaquer son ami qui était absent, s'écria:
- Ne touchez pas à Florent, il est allé à Cayenne!
Mais Charvet se trouvait très-piqué de cet avantage.
- Cayenne, Cayenne, murmurait-il entre ses dents, on n'y était pas si mal que ?a, après tout!
Et il tentait de prouver que l'exil n'est rien, que la grande souffrance consiste à rester dans son pays opprimé, la bouche baillonnée, en face du despotisme triomphant. Si, d'ailleurs, on ne l'avait pas arrête, au 2 décembre, ce n'était pas sa faute. Il laissait même entendre que ceux qui se font prendre sont des imbéciles. Cette jalousie sourde en fit l'adversaire systématique de Florent. Les discussions finissaient toujours par se circonscrire entre eux deux. Et ils parlaient encore pendant des heures, au milieu du silence des autres, sans que jamais l'un deux se confessat battu.
Une des questions les plus caressées était celle de la réorganisation du pays, au lendemain de la victoire.
- Nous sommes vainqueurs, n'est-ce pas?... commen?ait Gavard.
Et, le triomphe une fois bien entendu, chacun donnait son avis. Il y avait deux camps. Charvet, qui professait l'hébertisme, avait avec lui Logre et Robine. Florent, toujours perdu dans son rêve humanitaire, se prétendait socialiste et s'appuyait sur Alexandre et sur Lacaille. Quant à Gavard, il ne répugnait pas aux idées violentes; mais, comme on lui reprochait quelquefois sa fortune, avec d'aigres plaisanteries qui l'émotionnaient, il était communiste.
- Il faudra faire table rase, disait Charvet de son ton bref, comme s'il e?t donné un coup de hache. Le tronc est pourri, on doit l'abattre.
- Oui! oui! reprenait Logre, se mettant debout pour être plus grand, ébranlant la cloison sous les bonds de sa bosse. Tout sera fichu par terre, c'est moi qui vous le dis... Après, on verra.
Robine approuvait de la barbe. Son silence jouissait, quand les propositions devenaient tout à fait révolutionnaires. Ses jeux prenaient une grande douceur au mot de guillotine; il les fermait à demi, comme s'il voyait la chose, et qu'elle l'e?t attendri; et, alors, il grattait légèrement son menton sur la pomme de sa canne, avec un sourd ronronnement de satisfaction.
- Cependant, disait à son tour Florent, dont la voix gardait un son lointain de tristesse, cependant si vous abattez l'arbre, il sera nécessaire de garder des semences... Je crois, au contraire, qu'il faut conserver l'arbre pour greffer sur lui la vie nouvelle... La révolution politique est faite, voyez-vous; il faut aujourd'hui songer au travailleur, à l'ouvrier; notre mouvement devra être tout social. Et je vous défie bien d'arrêter cette revendication du peuple. Le peuple est las, il veut sa part.
Ces paroles enthousiasmaient Alexandre. Il affirmait, avec sa bonne figure réjouie, que c'était vrai, que le peuple était las.
- Et nous voulons notre part, ajoutait Lacaille, d'un air plus mena?ant. Toutes les révolutions, c'est pour les bourgeois. Il y en a assez, à la fin. à la première, ce sera pour nous.
Alors, on ne s'entendait plus. Gavard offrait de partager. Logre refusait, en jurant qu'il ne tenait pas à l'argent. Puis, peu à peu, Charvet, dominant le tumulte, continuait tout seul:
- L'égo?sme des classes est un des soutiens les plus fermes de la tyrannie. Il est mauvais que le peuple soit égo?ste. S'il nous aide, il aura sa part... Pourquoi voulez-vous que je me batte pour l'ouvrier, si l'ouvrier refuse de se battre pour moi?... Puis, la question n'est pas là. Il faut dix ans de dictature révolutionnaire, si l'on veut habituer un pays comme la France à l'exercice de la liberté.
- D'autant plus, disait nettement Clémence, que l'ouvrier n'est pas m?r et qu'il doit être dirigé.
Elle parlait rarement. Cette grande fille grave, perdue au milieu de tous ces hommes, avait une fa?on professorale d'écouter parler politique. Elle se renversait contre la cloison, buvait son grog à petits coups, en regardant les interlocuteurs, avec des froncements de sourcils, des gonflements de narines, toute une approbation ou une désapprobation muettes, qui prouvaient qu'elle comprenait, qu'elle avait des idées très-arrêtées sur les matières les plus compliquées. Parfois, elle roulait une cigarette, soufflait du coin des lèvres des jets de fumée minces, devenait plus attentive. Il semblait que le débat e?t lieu devant elle, et qu'elle d?t distribuer des prix à la fin. Elle croyait certainement garder sa place de femme, en réservant son avis, en ne s'emportant pas comme les hommes. Seulement, au fort des discussions, elle lan?ait une phrase, elle concluait d'un mot, elle ? rivait le clou ? à Charvet lui-même, selon l'expression de Gavard. Au fond, elle se croyait beaucoup plus forte que ces messieurs. Elle n'avait de respect que pour Robine, dont elle couvait le silence de ses grands yeux noirs.
Florent, pas plus que les autres, ne faisait attention à Clémence. C'était un homme pour eux. On lui donnait des poignées de mains à lui démancher le bras. Un soir, Florent assista aux fameux comptes. Comme la jeune femme venait de toucher son argent, Charvet voulut lui emprunter dix francs. Mais elle dit que non, qu'il fallait savoir où ils en étaient auparavant. Ils vivaient sur la base du mariage libre et de la fortune libre; chacun d'eux payait ses dépenses, strictement; comme ?a, disaient-ils, ils ne se devaient rien, ils n'étaient pas esclaves. Le loyer, la nourriture, le blanchissage, les menus plaisirs, tout se trouvait écrit, noté, additionné. Ce soir-là, Clémence, vérification faite, prouva à Charvet qu'il lui devait déjà cinq francs. Elle lui remit ensuite les dix francs, en lui disant:
- Marques que tu m'en dois quinze, maintenant... Tu me les rendras le 5, sur les le?ons du petit Léhudier.
Quand on appelait Rose pour payer, ils tiraient chacun de leur poche les quelques sous de leur consommation. Charvet traitait même en riant Clémence d'aristocrate, parce qu'elle prenait un grog; il disait qu'elle voulait l'humilier, lui faire sentir qu'il gagnait moins qu'elle, ce qui était vrai; et il y avait, au fond de son rire, une protestation contre ce gain plus élevé, qui le rabaissait, malgré sa théorie de l'égalité des sexes.
Si les discussions n'aboutissaient guère, elles tenaient ces messieurs en haleine. Il sortait un bruit formidable du cabinet; les vitres dépolies vibraient comme des peaux de tambour. Parfois, le bruit devenait si fort que Rose, avec sa langueur, versant au comptoir un canon à quelque blouse, tournait la tête d'inquiétude.
- Ah bien! merci, ils se cognent là dedans, disait la blouse, en reposant le verre sur le zinc, et en se torchant la bouche d'un revers de main.
- Pas de danger, répondait tranquillement monsieur Lebigre; ce sont des messieurs qui causent.
Monsieur Lebigre, très-rude pour les autres consommateurs, les laissait crier à leur aise, sans jamais leur faire la moindre observation. Il restait des heures sur la banquette du comptoir, en gilet à manches, sa grosse tête ensommeillée appuyée contre la glace, suivant du regard Rose qui débouchait des bouteilles ou qui donnait des coups de torchon. Les jours de belle humeur, quand elle était devant lui, plongeant des verres dans le bassin aux rin?ures, les poignets nus, il la pin?ait fortement, au gras des jambes, sans qu'on p?t le voir, ce qu'elle acceptait avec un sourire d'aise. Elle ne trahissait même pas cette familiarité par un sursaut; lorsqu'il l'avait pincée au sang, elle disait qu'elle n'était pas chatouilleuse. Cependant, monsieur Lebigre, dans l'odeur devin et le ruissellement de clartés chaudes qui l'assoupissaient, tendait l'oreille aux bruits du cabinet. Il se levait quand les voix montaient, allait s'adosser à la cloison; ou même il poussait la porte, il entrait, s'asseyait un instant, en donnant une tape sur la cuisse de Gavard. Là, il approuvait tout de la tête. Le marchand de volailles disait que, si ce diable de Lebigre n'avait guère l'étoffe d'un orateur, on pouvait compter sur lui ? le jour du grabuge. ?
Mais Florent, un matin, aux Halles, dans une querelle affreuse qui éclata entre Rose et une poissonnière, à propos d'une bourriche de harengs que celle-ci avait fait tomber d'un coup de coude, sans le vouloir, l'entendit traiter de ? panier à mouchard ? et de ? torchon de la préfecture. ? Quand il eut rétabli la paix, ou lui en dégoisa long sur monsieur Lebigre: il était de la police; tout le quartier le savait bien; mademoiselle Saget, avant de se servir chez lui, disait l'avoir rencontré une fois allant au rapport; puis, c'était un homme d'argent, un usurier qui prêtait à la journée aux marchands des quatre saisons, et qui leur louait des voitures, en exigeant un intérêt scandaleux. Florent fut très-ému. Le soir même, en étouffant la voix, il crut devoir répéter ces choses à ces messieurs. Ils haussèrent les épaules, rirent beaucoup de ses inquiétudes.
- Ce pauvre Florent! dit méchamment Charvet, parce qu'il est allé à
Cayenne, il s'imagine que toute la police est à ses trousses.
Gavard donna sa parole d'honneur que Lebigre était ? un bon, un pur. ? Mais ce fut surtout Logre qui se facha. Sa chaise craquait; il déblatérait, il déclarait que ce n'était pas possible de continuer comme cela, que si l'on accusait tout le monde d'être de la police, il aimait mieux rester chez lui et ne plus s'occuper de politique. Est-ce qu'on n'avait pas osé dire qu'il en était, lui, Logre! lui qui s'était battu en 48 et en 51, qui avait failli être transporté deux fois! Et, en criant cela, il regardait les autres, la machoire en avant, comme s'il e?t voulu leur clouer violemment et quand même la conviction qu'il ? n'en était pas. ? Sous ses regards furibonds, les autres protestèrent du geste. Cependant, Lacaille, en entendant traiter monsieur Lebigre d'usurier, avait baissé la tête.
Les discussions noyèrent cet incident. Monsieur Lebigre, depuis que Logre avait lancé l'idée d'un complot, donnait des poignées de mains plus rudes aux habitués du cabinet. à la vérité, leur clientèle devait être d'un maigre profit; ils ne renouvelaient jamais leurs consommations. à l'heure du départ, ils buvaient la dernière goutte de leur verre, sagement ménagé pendant les ardeurs des théories politiques et sociales. Le départ, dans le froid humide de la nuit, était tout frissonnant, ils restaient un instant sur le trottoir, les yeux br?lés, les oreilles assourdies, comme surpris par le silence noir de la rue. Derrière eux, Rose mettait les boulons des volets. Puis, quand ils s'étaient serré les mains, épuisés, ne trouvant plus un mot, ils se séparaient, machant encore des arguments, avec le regret de ne pouvoir s'enfoncer mutuellement leur conviction dans la gorge. Le dos rond de Robine moutonnait, disparaissait du c?té de la rue Rambuteau; tandis que Charvet et Clémence s'en allaient par les Halles, jusqu'au Luxembourg, c?te à c?te, faisant sonner militairement leurs talons, en discutant encore quelque point de politique ou de philosophie, sans jamais se donner le bras.
Le complot m?rissait lentement. Au commencement de l'été, il n'était toujours question que de la nécessité de ? tenter le coup. ? Florent, qui, dans les premiers temps, éprouvait une sorte de méfiance, finit par croire à la possibilité d'un mouvement révolutionnaire. Il s'en occupait très-sérieusement, prenant des notes, faisant des plans écrits. Les autres parlaient toujours. Lui, peu à peu, concentra sa vie dans l'idée fixe dont il se battait le crane chaque soir, au point qu'il mena son frère Quenu chez monsieur Lebigre, naturellement, sans songer à mal. Il le traitait toujours un peu comme son élève, il dut même penser qu'il avait le devoir de le lancer dans la bonne voie. Quenu était absolument neuf en politique. Mais au bout de cinq ou six soirées, il se trouva à l'unisson. Il montrait une grande docilité, une sorte de respect pour les conseils de son frère, quand la belle Lisa n'était pas là. D'ailleurs, ce qui le séduisit, avant tout, ce fut la débauche bourgeoise de quitter sa charcuterie, de venir s'enfermer dans ce cabinet où l'on criait si fort, et où la présence de Clémence mettait pour lui une pointe d'odeur suspecte et délicieuse. Aussi baclait-il ses andouilles maintenant, afin d'accourir plus vite, ne voulant pas perdre un mot de ces discussions qui lui semblaient très-fortes, sans qu'il p?t souvent les suivre jusqu'au bout. La belle Lisa s'apercevait très bien de sa hate à s'en aller. Elle ne disait encore rien. Quand Florent l'emmenait, elle venait sur le seuil de la porte les voir entrer chez monsieur Lebigre, un peu pale, les yeux sévères.
Mademoiselle Saget, un soir, reconnut de sa lucarne l'ombre de Quenu sur les vitres dépolies de la grande fenêtre du cabinet donnant rue Pirouette. Elle avait trouvé là un poste d'observation excellent, en face de cette sorte de transparent laiteux, où se dessinaient les silhouettes de ces messieurs, avec des nez subits, des machoires tendues qui jaillissaient, des bras énormes qui s'allongeaient brusquement, sans qu'on aper??t les corps. Ce démanchement surprenant de membres, ces profils muets et furibonds trahissant au dehors les discussions ardentes du cabinet, la tenaient derrière ses rideaux de mousseline jusqu'à ce que le transparent dev?nt noir. Elle flairait là ? un coup de mistoufle. ? Elle avait fini par conna?tre les ombres, aux mains, aux cheveux, aux vêtements. Dans ce pêle-mêle de poings fermés, de têtes coléreuses, d'épaules gonflées, qui semblaient se décoller et rouler les unes sur les autres, elle disait nettement: ? ?a, c'est le grand dadais de cousin; ?a, c'est ce vieux grigou de Gavard, et voilà le bossu, et voilà cette perche de Clémence. ? Puis, lorsque les silhouettes s'échauffaient, devenaient absolument désordonnées, elle était prise d'un besoin irrésistible de descendre, d'aller voir. Elle achetait son cassis le soir, sous le prétexte qu'elle se sentait ? toute chose, ? le matin; il le lui fallait, disait-elle, au saut du lit. Le jour où elle vit la tête lourde de Quenu, barrée à coups nerveux par le mince poignet de Charvet, elle arriva chez monsieur Lebigre très-essoufflée, elle fit rincer sa petite bouteille par Rose, afin de gagner du temps. Cependant, elle allait remonter chez elle, lorsqu'elle entendit la voix du charcutier dire avec une netteté enfantine:
- Non, il n'en faut plus... On leur donnera un coup de torchon solide, à ce tas de farceurs de députés et de ministres, à tout le tremblement, enfin!
Le lendemain, dès huit heures, mademoiselle Saget était à la charcuterie. Elle y trouva madame Lecoeur et la Sarriette, qui plongeaient le nez dans l'étuve, achetant des saucisses chaudes pour leur déjeuner. Comme la vieille fille les avait entra?nées dans sa querelle contre la belle Normande, à propos de la limande de dix sous, elles s'étaient du coup remises toutes deux avec la belle Lisa. Maintenant la poissonnière ne valait pas gros comme ?a de beurre. Et elles tapaient sur les Méhudin, des filles de rien qui n'en voulaient qu'à l'argent des hommes. La vérité était que mademoiselle Saget avait laissé entendre à madame Lecoeur que Florent repassait parfois une des deux soeurs à Gavard, et qu'à eux quatre, ils faisaient des parties à crever chez Baratte, bien entendu avec les pièces de cent sous du marchand de volailles. Madame Lecoeur en resta dolente, les yeux jaunes de bile.
Ce matin-là, c'était à madame Quenu que la vieille fille voulait porter un coup. Elle tourna devant le comptoir; puis, de sa voix la plus douce:
- J'ai vu monsieur Quenu hier soir, dit-elle. Ah bien! allez, ils s'amusent, dans ce cabinet, où ils font tant de bruit.
Lisa s'était tournée du c?té de la rue, l'oreille très-attentive, mais ne voulant sans doute pas écouter de face. Mademoiselle Saget fit une pause, espérant qu'on la questionnerait. Elle ajouta plus bas:
- Ils ont une femme avec eux... Oh! pas monsieur Quenu, je ne dis pas ?a, je ne sais pas...
- C'est Clémence, interrompit la Sarriette, une grande sèche, qui fait la dinde, parce qu'elle est allée en pension. Elle est avec un professeur rapé... Je les ai vus ensemble; ils ont toujours l'air de se conduire au poste.
- Je sais, je sais, reprit la vieille, qui connaissait son Charvet et sa Clémence à merveille, et qui parlait uniquement pour inquiéter la charcutière.
Celle-ci ne bronchait pas. Elle avait l'air de regarder quelque chose de très-intéressant, dans les Halles. Alors, l'autre employa les grands moyens. Elle s'adressa à madame Lecoeur:
- Je voulais vous dire, vous feriez bien de conseiller à votre beau-frère d'être prudent. Ils crient des choses à faire trembler, dans ce cabinet. Les hommes, vraiment, ?a n'est pas raisonnable, avec leur politique. Si on les entendait, n'est-ce pas? ?a pourrait très-mal tourner pour eux.
- Gavard fait ce qui lui pla?t, soupira madame Lecoeur. Il ne manque plus que ?a. L'inquiétude m'achèvera, s'il se fait jamais jeter en prison.
Et une lueur parut dans ses yeux brouillés. Mais la Sarriette riait, secouant sa petite figure toute fra?che de l'air du matin.
- C'est Jules, dit-elle, qui les arrange, ceux qui disent du mal de l'empire... Il faudrait les flanquer tous à la Seine, parce que, comme il me l'a expliqué, il n'y a pas avec eux un seul homme comme il faut.
- Oh! continua mademoiselle Saget, ce n'est pas un grand mal, tant que les imprudences tombent dans les oreilles d'une personne comme moi. Vous savez, je me laisserais plut?t couper la main... Ainsi, hier soir, monsieur Quenu disait...
Elle s'arrêta encore. Lisa avait eu un léger mouvement.
- Monsieur Quenu disait qu'il fallait fusiller les ministres, les députés, et tout le tremblement.
Cette fois, la charcutière se tourna brusquement, toute blanche, les mains serrées sur son tablier.
- Quenu a dit ?a? demanda-t-elle d'une voix brève.
- Et d'autres choses encore dont je ne me souviens pas. Vous comprenez, c'est moi qui l'ai entendu.... Ne vous tourmentez donc pas comme ?a, madame Quenu. Vous savez qu'avec moi, rien ne sort; je suis assez grande fille pour peser ce qui conduirait un homme trop loin... C'est entre nous.
Lisa s'était remise. Elle avait l'orgueil de la paix honnête de son ménage, elle n'avouait pas le moindre nuage entre elle et son mari. Aussi finit-elle par hausser les épaules, en murmurant, avec un sourire:
- C'est des bêtises à faire rire les enfants.
Quand les trois femmes furent sur le trottoir, elles convinrent que la belle Lisa avait fait une dr?le de mine. Tout ?a, le cousin, les Méhudin, Gavard, le Quenu, avec leurs histoires auxquelles personne ne comprenait rien, ?a finirait mal. Madame Lecoeur demanda ce qu'on faisait des gens arrêtés ? pour la politique. ? Mademoiselle Saget savait seulement qu'ils ne paraissaient plus, plus jamais; ce qui poussa la Sarriette à dire qu'on les jetait peut-être à la Seine, comme Jules le demandait.
La charcutière, au déjeuner et au d?ner, évita toute allusion. Le soir, quand Florent et Quenu s'en allèrent chez monsieur Lebigre, elle ne parut pas avoir plus de sévérité dans les yeux. Mais justement, ce soir-là, la question de la prochaine constitution fut débattue, et il était une heure du matin, lorsque ces messieurs se décidèrent à quitter le cabinet; les volets étaient mis, ils durent passer par la petite porte, un à un, en arrondissant l'échine. Quenu rentra, la conscience inquiète. Il ouvrit les trois ou quatre portes du logement, le plus doucement possible, marchant sur la pointe des pieds, traversant le salon, les bras tendus, pour ne pas heurter les meubles. Tout dormait. Dans la chambre, il fut très-contrarié de voir que Lisa avait laissé la bougie allumée; cette bougie br?lait au milieu du grand silence, avec une flamme haute et triste. Comme il ?tait ses souliers et les posait sur un coin du tapis, la pendule sonna une heure et demie, d'un timbre si clair, qu'il se retourna consterné, redoutant de faire un mouvement, regardant d'un air de furieux reproche le Gutenberg doré qui luisait, le doigt sur un livre. Il ne voyait que le dos de Lisa, avec sa tête enfouie dans l'oreiller; mais il sentait bien qu'elle ne dormait pas, qu'elle devait avoir les yeux tout grands ouverts, sur le mur. Ce dos énorme, très-gras aux épaules, était blême, d'une colère contenue; il se renflait, gardait l'immobilité et le poids d'une accusation sans réplique. Quenu, tout à fait décontenancé par l'extrême sévérité de ce dos qui semblait l'examiner avec la face épaisse d'un juge, se coula sous les couvertures, souffla la bougie, se tint sage. Il était resté sur le bord, pour ne point toucher sa femme. Elle ne dormait toujours pas, il l'aurait juré. Puis, il céda au sommeil, désespéré de ce qu'elle ne parlait point, n'osant lui dire bonsoir, se trouvant sans force contre cette masse implacable qui barrait le lit à ses soumissions.
Le lendemain, il dormit tard. Quand il s'éveilla, l'édredon au menton, vautré au milieu du lit, il vit Lisa, assise devant le secrétaire, qui mettait des papiers en ordre; elle s'était levée, sans qu'il s'en aper??t, dans le gros sommeil de son dévergondage de la veille. Il prit courage, il lui dit, du fond de l'alc?ve:
- Tiens! pourquoi ne m'as-tu pas réveillé?... Qu'est-ce que tu fais là?
- Je range ces tiroirs, répondit-elle, très-calme, de sa voix ordinaire.
Il se sentit soulagé. Mais elle ajouta:
- On ne sait pas ce qui peut arriver; si la police venait...
- Comment, la police?
- Certainement, puisque tu t'occupes de politique, maintenant.
Il s'assit sur son séant, hors de lui, frappé en pleine poitrine par cette attaque rude et imprévue.
- Je m'occupe de politique, je m'occupe de politique, répétait-il; la police n'a rien à voir là dedans, je ne me compromets pas.
- Non, reprit Lisa avec un haussement d'épaules, tu parles simplement de faire fusiller tout le monde.
- Moi! moi!
- Et tu cries cela chez un marchand de vin... Mademoiselle Saget t'a entendu. Tout le quartier, à cette heure sait que tu es un rouge.
Du coup, il se recoucha. Il n'était pas encore bien éveillé. Les paroles de Lisa retentissaient, comme s'il e?t déjà entendu les fortes bottes des gendarmes, à la porte de la chambre. Il la regardait, coiffée, serrée dans son corset, sur son pied de toilette habituel, et il s'ahurissait davantage, à la trouver si correcte dans cette circonstance dramatique.
- Tu le sais, je te laisse absolument libre, reprit-elle après un silence, tout en continuant à classer les papiers; je ne veux pas porter les culottes, comme on dit... Tu es le ma?tre, tu peux risquer ta situation, compromettre notre crédit, ruiner la maison... Moi, je n'aurai plus tard qu'à sauvegarder les intérêts de Pauline.
Il protesta, mais elle le fit taire du geste, en ajoutant:
- Non, ne dis rien, ce n'est pas une querelle, pas même une explication, que je provoque... Ah! si tu m'avais demandé conseil, si nous avions causé de ?a ensemble, je ne dis pas! On a tort de croire que les femmes n'entendent rien à la politique... Veux-tu que je te la dise, ma politique, à moi?
Elle s'était levée, elle allait du lit à la fenêtre, enlevant du doigt les grains de poussière qu'elle apercevait sur l'acajou luisant de l'armoire à glace et de la toilette-commode.
- C'est la politique des honnêtes gens... Je suis reconnaissante au gouvernement, quand mon commerce va bien, quand je mange ma soupe tranquille, et que je dors sans être réveillée par des coups de fusil... C'était du propre, n'est-ce pas, en 48? L'oncle Gradelle, un digne homme, nous a montré ses livres de ce temps-là. Il a perdu plus de six mille francs... Maintenant que nous avons l'empire, tout marche, tout se vend. Tu ne peux pas dire le contraire... Alors, qu'est-ce que vous voulez? qu'est-ce que vous aurez de plus, quand vous aurez fusillé tout le monde?
Elle se planta devant la table de nuit, les mains croisées, en face de Quenu, qui disparaissait sous l'édredon. Il essaya d'expliquer ce que ces messieurs voulaient; mais il s'embarrassait dans les systèmes politiques et sociaux de Charvet et de Florent; il parlait des principes méconnus, de l'avènement de la démocratie, de la régénération des sociétés, mêlant le tout d'une si étrange fa?on, que Lisa haussa les épaules, sans comprendre. Enfin, il se sauva en tapant sur l'empire: c'était le règne de la débauche, des affaires véreuses, du vol à main armée.
- Vois-tu, dit-il en se souvenant d'une phrase de Logre, nous sommes la proie d'une bande d'aventuriers qui pillent, qui violent, qui assassinent la France... Il n'en faut plus!
Lisa haussait toujours les épaules.
- C'est tout ce que tu as à dire? demanda-t-elle avec son beau sang-froid. Qu'est-ce que ?a me fait, ce que tu racontes là? Quand ce serait vrai, après?... Est-ce que je te conseille d'être un malhonnête homme, moi? Est-ce que je te pousse à ne pas payer tes billets, à tromper les clients, à entasser trop vite des pièces de cent sous mal acquises?... Tu me ferais mettre en colère, à la fin! Nous sommes de braves gens, nous autres, qui ne pillons et qui n'assassinons personne. Cela suffit. Les autres, ?a ne me regarde pas; qu'ils soient des canailles, s'ils veulent!
Elle était superbe et triomphante. Elle se remit à marcher, le buste haut, continuant:
- Pour faire plaisir à ceux qui n'ont rien, il faudrait alors ne pas gagner sa vie... Certainement que je profite du bon moment et que je soutiens le gouvernement qui fait aller le commerce. S'il commet de vilaines choses, je ne veux pas le savoir. Moi, je sais que je n'en commets pas, je ne crains point qu'on me montre au doigt dans le quartier. Ce serait trop bête de se battre contre des moulins à vent... Tu te souviens, aux élections, Gavard disait que le candidat de l'empereur était un homme qui avait fait faillite, qui se trouvait compromis dans de sales histoires. ?a pouvait être vrai, je ne dis pas non. Tu n'en as pas moins très-sagement agi en votant pour lui, parce que la question n'était pas là, qu'on ne te demandait pas de prêter de l'argent, ni de faire des affaires avec ce monsieur, mais de montrer au gouvernement que tu étais satisfait de voir prospérer la charcuterie.
Cependant Quenu se rappelait une phrase de Charvet, cette fois, qui déclarait que ? ces bourgeois empatés, ces boutiquiers engraissés, prêtant leur soutien à un gouvernement d'indigestion générale, devaient être jetés les premiers au cloaque. ? C'était grace à eux, grace à leur égo?sme du ventre, que le despotisme s'imposait et rongeait une nation. Il lachait d'aller jusqu'au bout de la phrase, quand Lisa lui coupa la parole, emportée par l'indignation.
- Laisse donc! ma conscience ne me reproche rien. Je ne dois pas un sou, je ne suis dans aucun tripotage, j'achète et je vends de bonne marchandise, je ne fais pas payer plus cher que le voisin... C'est bon pour nos cousins, les Saccard, ce que tu dis là. Ils font semblant de ne pas même savoir que je suis à Paris; mais je suis plus fière qu'eux, je me moque pas mal de leurs millions. On dit que Saccard trafique dans les démolitions, qu'il vole tout le monde. ?a ne m'étonne pas, il partait pour ?a. Il aime l'argent à se rouler dessus, pour le jeter ensuite par les fenêtres, comme un imbécile... Qu'on mette en cause les hommes de sa trempe, qui réalisent des fortunes trop grosses, je le comprends. Moi, si tu veux le savoir, je n'estime pas Saccard... Mais nous, nous qui vivons si tranquilles, qui mettrons quinze ans à amasser une aisance, nous qui ne nous occupons pas de politique, dont tout le souci est d'élever notre fille et de mener à bien notre barque! allons donc, tu veux rire, nous sommes d'honnêtes gens!
Elle vint s'asseoir au bord du lit. Quenu était ébranlé.
- écoute-moi bien, reprit-elle d'une voix plus profonde. Tu ne veux pas, je pense, qu'on vienne piller ta boutique, vider ta cave, voler ton argent? Si ces hommes de chez monsieur Lebigre triomphaient, crois-tu que le lendemain, tu serais chaudement couché comme tu es là? et quand tu descendrais à la cuisine, crois-tu que tu te mettrais paisiblement à tes galantines, comme tu le feras tout à l'heure? Non, n'est-ce pas?... Alors, pourquoi parles-tu de renverser le gouvernement, qui te protège et te permet de faire des économies? Tu as une femme, tu as une fille, tu te dois à elles avant tout. Tu serais coupable, si tu risquais leur bonheur. Il n'y a que les gens sans feu ni lieu, n'ayant rien à perdre, qui veulent des coups de fusil. Tu n'entends pas être le dindon de la farce, peut-être! Reste donc chez toi, grande bête, dors bien, mange bien, gagne de l'argent, aie la conscience tranquille, dis-toi que la France se débarbouillera toute seule, si l'empire la tracasse. Elle n'a pas besoin de toi, la France!
Elle riait de son beau rire, Quenu était tout à fait convaincu. Elle avait raison, après tout; et c'était une belle femme, sur le bord du lit, peignée de si bonne heure, si propre et si fra?che, avec son linge éblouissant. En écoutant Lisa, il regardait leurs portraits, aux deux c?tés de la cheminée; certainement, ils étaient des gens honnêtes, ils avaient l'air très comme il faut, habillés de noir, dans les cadres dorés. La chambre, elle aussi, lui parut une chambre de personnes distinguées; les carrés de guipure mettaient une sorte de probité sur les chaises; le tapis, les rideaux, les vases de porcelaine à paysages, disaient leur travail et leur go?t du confortable. Alors, il s'enfon?a davantage sous l'édredon, où il cuisait doucement, dans une chaleur de baignoire. Il lui sembla qu'il avait failli perdre tout cela chez monsieur Lebigre, son lit énorme, sa chambre si bien close, sa charcuterie, à laquelle il songeait maintenant avec des remords attendris. Et, de Lisa, des meubles, de ces choses douces qui l'entouraient, montait un bien-être qui l'étouffait un peu, d'une fa?on délicieuse.
- Bêta, lui dit sa femme en le voyant vaincu, tu avais pris un beau chemin. Mais, vois-tu, il aurait fallu nous passer sur le corps à Pauline et à moi... Et ne te mêle plus de juger le gouvernement, n'est-ce pas? Tous les gouvernements sont les mêmes, d'abord. On soutient celui-là, on en soutiendrait un autre, c'est nécessaire. Le tout, quand on est vieux, est de manger ses rentes en paix, avec la certitude de les avoir bien gagnées.
Quenu approuvait de la tête. Il voulut commencer une justification.
- C'est Gavard..., murmura-t-il.
Mais elle devint sérieuse, elle l'interrompit avec brusquerie.
- Non, ce n'est pas Gavard... Je sais qui c'est. Celui-là ferait bien de songer à sa propre s?reté, avant de compromettre les autres.
- C'est de Florent que tu veux parler? demanda timidement Quenu, après un silence.
Elle ne répondit pas tout de suite. Elle se leva, retourna au secrétaire, comme faisant effort pour se contenir. Puis, d'une voix nette:
- Oui, de Florent... Tu sais combien je suis patiente. Pour rien au monde, je ne voudrais me mettre entre ton frère et toi. Les liens de famille, c'est sacré. Mais la mesure est comble, à la fin. Depuis que ton frère est ici, tout va de mal en pis... D'ailleurs, non, je ne veux rien dire, ?a vaudra mieux.
Il y eut un nouveau silence. Et, comme son mari regardait le plafond de l'alc?ve, l'air embarrassé, elle reprit avec plus de violence:
- Enfin, on ne peut pas dire, il ne semble pas même comprendre ce que nous faisons pour lui. Nous nous sommes gênés, nous lui avons donné la chambre d'Augustine, et la pauvre fille couche sans se plaindre dans un cabinet où elle manque d'air. Nous le nourrissons matin et soir, nous sommes aux petits soins... Rien. Il accepte cela naturellement. Il gagne de l'argent, et on ne sait seulement pas où ?a passe, ou plut?t on ne le sait que trop.
- Il y a l'héritage, hasarda Quenu, qui souffrait d'entendre accuser son frère.
Lisa resta toute droite, comme étourdie. Sa colère tomba.
- Tu as raison, il y a l'héritage... Voilà le compte, dans ce tiroir. Il n'en a pas voulu, tu étais là, tu te souviens? Cela prouve que c'est un gar?on sans cervelle et sans conduite. S'il avait la moindre idée, il aurait déjà fait quelque chose avec cet argent... Moi, je voudrais bien ne plus l'avoir, ?a nous débarrasserait... Je lui en ai déjà parlé deux fois; mais il refuse de m'écouter. Tu devrais le décider à le prendre, toi... Tache d'en causer avec lui, n'est-ce pas?
Quenu répondit par un grognement, Lisa évita d'insister, ayant mis, croyait-elle, toute l'honnêteté de son c?té.
- Non, ce n'est pas un gar?on comme un autre, recommen?a-t-elle. Il n'est pas rassurant, que veux-tu! Je le dis ?a, parce que nous en causons... Je ne m'occupe pas de sa conduite, qui fait déjà beaucoup jaser sur nous dans le quartier. Qu'il mange, qu'il couche, qu'il nous gêne, on peut le tolérer. Seulement, ce que je ne lui permettrai pas, c'est de nous fourrer dans sa politique. S'il le monte encore la tête, s'il nous compromet le moins du monde, je t'avertis que je me débarrasserai de lui carrément... Je t'avertis, tu comprends!
Florent était condamné. Elle faisait un véritable effort pour ne pas se soulager, laisser couler le flot de rancune amassée qu'elle avait sur le coeur. Il heurtait tous ses instincts, la blessait, l'épouvantait, la rendait véritablement malheureuse. Elle murmura encore:
- Un homme qui a eu les plus vilaines aventures, qui n'a pas su se créer seulement un chez lui... je comprends qu'il veuille des coups de fusil. Qu'il aille en recevoir, s'il les aime; mais qu'il laisse les braves gens à leur famille... Puis il ne me pla?t pas, voilà! Il sent le poisson, le soir, à table. ?a m'empêche de manger. Lui, n'en perd pas une bouchée; et pour ce que ?a lui profite! Il ne peut pas seulement engraisser, le malheureux, tant il est rongé de méchanceté.
Elle s'était approchée de la fenêtre. Elle vit Florent qui traversait la rue Rambuteau, pour se rendre à la poissonnerie. L'arrivage de la marée débordait, ce matin-là; les mannes avaient de grandes moires d'argent, les criées grondaient. Lisa suivit les épaules pointues de son beau-frère entrant dans les odeurs fortes des Halles, l'échine pliée, avec cette nausée de l'estomac qui lui montait aux tempes; et le regard dont elle l'accompagnait était celui d'une combattante, d'une femme résolue au triomphe.
Quand elle se retourna, Quenu se levait. En chemise, les pieds dans la douceur du tapis de mousse, encore tout chaud de la bonne chaleur de l'édredon, il était blême, affligé de la mésintelligence de son frère et de sa femme. Mais Lisa eut un de ses beaux sourires. Elle le toucha beaucoup en lui donnant ses chaussettes.