Je suis né le 13 mai 18.., dans une ville du Languedoc, où l'on trouve, comme dans toutes les villes du Midi, beaucoup de soleil, pas mal de poussière, un couvent de Carmélites et deux ou trois monuments romains.
Mon père, M. Eyssette, qui faisait à cette époque le commerce des foulards, avait, aux portes de la ville, une grande fabrique dans un pan de laquelle il s'était taillé une habitation commode, tout ombragée de platanes, et séparée des ateliers par un vaste jardin. C'est là que je suis venu au monde et que j'ai passé les premières, les seules bonnes années de ma vie. Aussi ma mémoire reconnaissante a-t-elle gardé du jardin, de la fabrique et des platanes un impérissable souvenir, et lorsqu'à la ruine de mes parents il m'a fallu me séparer de ces choses, je les ai positivement regrettées comme des êtres. [2]
Je dois dire, pour commencer, que ma naissance ne porta pas bonheur à la maison Eyssette. La vieille Annou, notre cuisinière, m'a souvent conté depuis comme quoi mon père, en voyage à ce moment, re?ut en même temps la nouvelle de mon apparition dans le monde et celle de la disparition d'un de ses clients de Marseille, qui lui emportait plus de quarante mille francs.
C'est une vérité, je fus la mauvaise étoile de mes parents. Du jour de ma naissance, d'incroyables malheurs les assaillirent par vingt endroits. D'abord nous e?mes donc le client de Marseille, puis deux fois le feu dans la même année, puis la grève des ourdisseuses, puis notre brouille avec l'oncle Baptiste, puis un procès très co?teux avec nos marchands de couleurs, puis, enfin, la Révolution de 18.., qui nous donna le coup de grace.
A partir de ce moment la fabrique ne battit plus que d'une aile; petit à petit, les ateliers se vidèrent: chaque semaine un métier à bas, chaque mois une table d'impression de moins. C'était pitié de voir la vie s'en aller de notre maison comme d'un corps malade, lentement, tous les jours un peu. Une fois, on n'entra plus dans les salles du second. Une autre fois, la cour du fond fut condamnée. Cela dura ainsi pendant deux ans; pendant deux ans la fabrique agonisa. Enfin, un jour, les ouvriers ne vinrent plus, la cloche des ateliers né sonna pas, le puits à roue cessa de grincer, l'eau des grands bassins, dans lesquels on lavait les tissus, demeura immobile, et bient?t, dans toute la fabrique, il ne resta plus que [3] M. et Mme Eyssette, la vieille Annou, mon frère Jacques et moi; puis, là-bas, dans le fond, pour garder les ateliers, le concierge Colombe et son fils le petit Rouget.
C'était fini, nous étions ruinés.
J'avais alors six ou sept ans. Comme j'étais très frêle et maladif, mes parents n'avaient pas voulu m'envoyer à l'école. Ma mère m'avait seulement appris à lire et à écrire, plus quelques mots d'espagnol et deux ou trois airs de guitare à l'aide desquels on m'avait fait, dans la famille, une réputation de petit prodige. Grace à ce système d'éducation, je ne bougeais jamais de chez nous, et je pus assister dans tous ses détails à l'agonie de la maison Eyssette. Ce spectacle me laissa froid, je l'avoue; même je trouvai à notre ruine ce c?té très agréable que je pouvais gambader à ma guise par toute la fabrique, ce qui, du temps des ouvriers, ne m'était permis que le imanche. Je disais gravement au petit Rouget: "Maintenant, la fabrique est à moi; on me l'a donnée pour jouer." Et le petit Rouget me croyait. Il croyait tout ce que je lui disais, cet imbécile.
A la maison, par exemple, tout le monde ne prit pas notre débacle aussi gaiement. Tout à coup M. Eyssette devint terrible; c'était dans l'habitude une nature enflammée, violente, exagérée, aimant les cris, la casse et les tonnerres; au fond, un très excellent homme, ayant seulement la main leste, le verbe haut et l'impérieux besoin de donner le tremblement à tout ce qui l'entourait. La mauvaise fortune, au lieu de l'abattre, l'exaspéra. Du soir au matin, ce fut une colère formidable qui, ne sachant à qui s'en prendre, [4] s'attaquait à tout, au soleil, au mistral, à Jacques, à la vieille Annou, à la Révolution, oh! surtout à la Révolution!... A entendre mon père, vous auriez juré que cette Révolution de 18.., qui nous avait mis à mal, était spécialement dirigée contre nous. Aussi je vous prie de croire que les révolutionnaires n'étaient pas en odeur de sainteté dans la maison Eyssette. Dieu sait ce que nous avons dit de ces messieurs dans ce temps-là.... Encore aujourd'hui, quand le vieux papa Eyssette (que Dieu me le conserve!) sent venir son accès de goutte, il s'étend péniblement sur sa chaise longue, et nous l'entendons dire: "Oh! ces révolutionnaires!..."
A l'époque dont je vous parle, M. Eyssette n'avait pas la goutte, et la douleur de se voir ruiné en avait fait un homme terrible que personne ne pouvait approcher. Il fallut le saigner deux fois en quinze jours. Autour de lui, chacun se taisait; on avait peur. A table, nous demandions du pain à voix basse. On n'osait pas même pleurer devant lui. Aussi, des qu'il avait tourné les talons, ce n'était qu'un sanglot, d'un bout de la maison à l'autre; ma mère, la vieille Annou, mon frère Jacques et aussi mon grand frère l'abbé, lorsqu'il venait nous voir, tout le monde s'y mettait. Ma mère, cela se con?oit, pleurait de voir M. Eyssette malheureux; l'abbé et la vieille Annou pleuraient de voir pleurer Mme Eyssette; quant à Jacques, trop jeune encore pour comprendre nos malheurs,-il avait à peine deux ans de plus que moi,-il pleurait par besoin, pour le plaisir.
Un singulier enfant que mon frère Jacques! En [5] voilà un qui avait le don des larmes! D'aussi loin qu'il me souvienne, je le vois, les yeux rouges et la joue ruisselante. Le soir, le matin, de jour, de nuit, en classe, à la maison, en promenade, il pleurait sans cesse, il pleurait partout. Quand on lui disait: "Qu'as-tu?" il répondait en sanglotant: "Je n'ai rien." Et, le plus curieux, c'est qu'il n'avait rien. Il pleurait comme on se mouche, plus souvent, voila tout. Quelquefois M. Eyssette, exaspéré, disait à ma mère: "Cet enfant est ridicule, regardez-le!... c'est un fleuve." A quoi Mme Eyssette répondait de sa voix douce: "Que veux-tu, mon ami? cela passera en grandissant; à son age, j'étais comme lui." En attendant, Jacques grandissait; il grandissait beaucoup même, et cela ne lui passait pas. Tout au contraire, la singulière aptitude qu'avait cet étrange gar?on à répandre sans raison des averses de larmes allait chaque jour en augmentant. Aussi la désolation de nos parents lui fut une grande fortune.... C'est pour le coup qu'il s'en donna de sangloter à son aise des journées entières, sans que personne vint lui dire: "Qu'as-tu?"
En somme, pour Jacques comme pour moi, notre ruine avait son joli c?té.
Pour ma part, j'étais très heureux. On né s'occupait plus de moi. J'en profitais pour jouer tout le jour avec Rouget parmi les ateliers déserts, où nos pas sonnaient comme dans une église, et les grandes cours abandonnées, que l'herbe envahissait déjà. Ce jeune Rouget, fils du concierge Colombe, était un gros gar?on d'une douzaine d'années, fort comme un b?uf, dévoué [6] comme un chien, bête comme une oie et remarquable surtout par une chevelure rouge, à laquelle il devait son surnom de Rouget. Seulement, je vais vous dire: Rouget, pour moi, n'était pas Rouget. Il était tour à tour mon fidèle Vendredi, une tribu de sauvages, un équipage révolté, tout ce qu'on voulait. Moi-même, en ce temps-là, je ne m'appelais pas Daniel Eyssette: j'étais cet homme singulier, vêtu de peaux de bêtes, dont on venait de me donner les aventures, master Crusoé lui-même. Douce folie! Le soir, après souper, je relisais mon Robinson, je l'apprenais par c?ur; le jour, je le jouais, je le jouais avec rage, et tout ce qui m'entourait, je l'enr?lais dans ma comédie. La fabrique n'était plus la fabrique; c'était mon ?le déserte, oh! bien déserte. Les bassins jouaient le r?le d'Océan, le jardin faisait une forêt vierge. Il y avait dans les platanes un tas de cigales qui étaient de la pièce et qui né le savaient pas. Rouget, lui non plus, ne se doutait guère de l'importance de son r?le. Si on lui avait demandé ce que c'était que Robinson, on l'aurait bien embarrassé; pourtant je dois dire qu'il tenait son emploi avec la plus grande conviction, et que, pour imiter le rugissement des sauvages, il n'y en avait pas comme lui.
Où avait-il appris? Je l'ignore. Toujours est-il que ces grands rugissements de sauvage qu'il allait chercher dans le fond de sa gorge, en agitant sa forte crinière rouge, auraient fait frémir les plus braves. Moi-même, Robinson, j'en avais quelquefois le c?ur bouleversé, et j'étais obligé de lui dire à voix basse: "Pas si fort, Rouget, tu me fais peur."
Malheureusement, si Rouget imitait le cri des [7] sauvages très bien, il savait encore mieux dire les gros mots d'enfants de la rue. Tout en jouant, j'appris à faire comme lui, et un jour, en pleine table, un formidable juron m'échappa je ne sais comment. Consternation générale! "Qui t'as appris cela? Où l'as-tu entendu?" Ce fut un événement. M. Eyssette parla tout de suite de me mettre dans une maison de correction....
Je ne voulus plus jouer avec Rouget. Aussi mon premier soin, en rentrant à la fabrique, fut d'avertir Vendredi qu'il e?t à rester chez lui dorénavant. Infortuné Vendredi! Cet ukase lui creva le c?ur, mais il s'y conforma sans une plainte. Quelquefois je l'apercevais debout, sur la porte de la loge, du c?té des ateliers; il se tenait là tristement, et lorsqu'il voyait que je le regardais, le malheureux poussait pour m'attendrir les plus effroyables rugissements, en agitant sa crinière flamboyante; mais plus il rugissait, plus je me tenais loin. Je lui criais: "Va-t'en! tu me fais horreur."
Rouget s'obstina à rugir ainsi pendant quelques jours; puis, un matin, son père, fatigué de ses rugissements à domicile, l'envoya rugir en apprentissage, et je ne le revis plus.
Mon enthousiasme pour Robinson n'en fut pas un instant refroidi. Tout juste vers ce temps-là, l'oncle Baptiste se dégo?ta subitement de son perroquet et me le donna. Ce perroquet rempla?a Vendredi. Je l'installai dans une belle cage au fond de ma résidence d'hiver, et me voilà, plus Crusoé que jamais, passant mes journées en tête-à-tête avec cet intéressant volatile et cherchant à lui faire dire: "Robinson, mon pauvre [8] Robinson!" Comprenez-vous cela? Ce perroquet, que l'oncle Baptiste m'avait donné pour se débarrasser de son éternel bavardage, s'obstina à ne pas parler dès qu'il fut à moi.... Pas plus "mon pauvre Robinson" qu'autre chose; jamais je n'en pus rien tirer. Malgré cela, je l'aimais beaucoup et j'en avais le plus grand soin.
Nous vivions ainsi, mon perroquet et moi, dans la plus austère solitude, lorsqu'un matin il m'arriva une chose vraiment extraordinaire. Ce jour-là, j'avais quitté ma cabane de bonne heure et je faisais, armé jusqu'aux dents, un voyage d'exploration à travers mon ?le.... Tout à coup je vis venir de mon c?té un groupe de trois ou quatre personnes, qui parlaient à voix très haute et gesticulaient vivement. Juste Dieu! des hommes dans mon ?le! Je n'eus que le temps de me jeter derrière un bouquet de lauriers-roses, et à plat ventre, s'il vous pla?t.... Les hommes passèrent près de moi sans me voir.... Je crus distinguer la voix du concierge Colombe, ce qui me rassura un peu; mais, c'est égal, dès qu'ils furent loin je sortis de ma cachette et je les suivis à distance pour voir ce que tout cela deviendrait....
Ces étrangers restèrent longtemps dans mon ?le.... Ils la visitèrent d'un bout à l'autre dans tous ses détails. Je les vis entrer dans mes grottes et sonder avec leurs canes la profondeur de mes océans. De temps en temps ils s'arrêtaient et remuaient la tête. Toute ma crainte était qu'ils ne vinssent à découvrir mes résidences.... Que serais-je devenu, grand Dieu! Heureusement, il n'en fut rien, et au bout d'une demi-heure les hommes se retirèrent sans se douter seulement [9] que l'?le était habitée. Dès qu'ils furent partis, je courus m'enfermer dans une de mes cabanes, et passai là le reste du jour à me demander quels étaient ces hommes et ce qu'ils étaient venus faire.
J'allais le savoir bient?t.
Le soir, à souper, M. Eyssette nous annon?a solennellement que la fabrique était vendue, et que, dans un mois, nous partirions tous pour Lyon, où nous allions demeurer désormais.
Ce fut un coup terrible. Il me sembla que le ciel croulait. La fabrique vendue!... Eh bien, et mon ?le, mes grottes, mes cabanes?
Hélas! l'?le, les grottes, les cabanes, M. Eyssette avait tout vendu; il fallait tout quitter. Dieu! que je pleurais!...
Pourtant, au milieu de cette grande douleur, deux choses me faisaient sourire: d'abord la pensée de monter sur un navire, puis la permission qu'on m'avait donnée d'emporter mon perroquet avec moi. Je me disais que Robinson avait quitté son ?le dans des conditions à peu près semblables, et cela me donnait du courage.
Enfin, le jour du départ arriva. M. Eyssette était déjà à Lyon depuis une semaine. Il avait pris les devants avec les gros meubles. Je partis donc en compagnie de Jacques, de ma mère et de la vieille Annou. Mon grand frère l'abbé ne partait pas, mais il nous accompagna jusqu'à la diligence de Beaucaire, et aussi le concierge Colombe nous accompagna. C'est lui qui marchait devant en poussant une énorme brouette chargée de malles. Derrière venait mon frère l'abbé, donnant le bras à Mme Eyssette. Mon pauvre abbé, que je né devais plus revoir! [10]
La vieille Annou marchait ensuite, flanquée d'un énorme parapluie bleu et de Jacques, qui était bien content d'aller à Lyon, mais qui sanglotait tout de même.... Enfin, à la queue de la colonne, venait Daniel Eyssette, portant gravement la cage du perroquet et se retournant a chaque pas du c?té de sa chère fabrique.
A mesure que la caravane s'éloignait, l'arbre se haussait tant qu'il pouvait par-dessus les murs du jardin pour la voir encore une fois.... Les platanes agitaient leurs branches en signe d'adieu.... Daniel Eyssette, très ému, leur envoyait des baisers à tous, furtivement et du bout des doigts.
Je quittai mon ?le le 30 septembre 18..
1 Nom donné dans le Midi à ces gros insectes noirs que l'Académie appelle des "blattes" et les gens du Nord des "cafards."
? choses de mon enfance, quelle impression vous m'avez laissée! Il me semble que c'est hier, ce voyage sur le Rh?ne. Je vois encore le bateau, ses passagers, son équipage; j'entends le bruit des roues et le sifflet de la machine.
La traversée dura trois jours. Je passai ces trois jours sur le pont, descendant au salon juste pour manger et dormir. Le reste du temps, j'allais me mettre [11] à la pointe extrême du navire, près de l'ancre. Il y avait là une grosse cloche qu'on sonnait en entrant dans les villes: je m'asseyais à c?té de cette cloche, parmi des tas de corde; je posais la cage du perroquet entre mes jambes et je regardais. Le Rh?ne était si large qu'on voyait à peine ses rives. Moi, je l'aurais voulu encore plus large, et qu'il se f?t appelé: la mer! Le ciel riait, l'onde était verte. De grandes barques descendaient au fil de l'eau. Des mariniers, guéant le fleuve à dos de mules, passaient près de nous en chantant. Parfois le bateau longeait quelque ?le bien touffue, couverte de joncs et de saules. "Oh! une ?le déserte!" me disais-je dans moi-même; et je la dévorais des yeux....
Vers la fin du troisième jour je crus que nous allions avoir un grain. Le ciel s'était assombri subitement; un brouillard épais dansait sur le fleuve; à l'avant du navire on avait allumé une grosse lanterne, et, ma foi! en présence de tous ces sympt?mes, je commen?ais à être ému.... A ce moment quelqu'un dit près de moi: "Voilà Lyon!" En même temps la grosse cloche se mit à sonner. C'était Lyon.
Confusément, dans le brouillard, je vis des lumières briller sur l'une et sur l'autre rive; nous passames sous un pont, puis sous un autre. A chaque fois l'énorme tuyau de la machine se courbait en deux et crachait des torrents d'une fumée noire qui faisait tousser.... Sur le bateau, c'était un remue-ménage effroyable. Les passagers cherchaient leurs malles; les matelots juraient en roulant des tonneaux dans l'ombre. Il pleuvait.... [12]
Je me hatai de rejoindre ma mère, Jacques et la vieille Annou qui étaient à l'autre bout du bateau, et nous voilà tous les quatre, serres les uns contre les autres, sous le grand parapluie d'Annou, tandis que le bateau se rangeait au long des quais et que le débarquement commen?ait.
En vérité, si M. Eyssette n'était pas venu nous tirer de là, je crois que nous n'en serions jamais sortis. Il arriva vers nous, à tatons, en criant: "Qui vive! qui vive!" A ce "qui vive!" bien connu, nous répond?mes: "amis!" tous les quatre à la fois avec un bonheur, un soulagement inexprimable.... M. Eyssette nous embrassa lestement, prit mon frère d'une main, moi de l'autre, dit aux femmes: "Suivez-moi!" et en route.... Ah! c'était un homme.
Nous avancions avec peine; il faisait nuit, le pont glissait. A chaque pas, on se heurtait contre des caisses.... Tout à coup, du bout du navire, une voix stridente, éplorée, arrive jusqu'à nous: "Robinson! Robinson!" disait la voix.
- Ah! mon Dieu! m'écriai-je, et j'essayai de dégager ma main de celle de mon père; lui, croyant que j'avais glissé, me serra plus fort.
La voix reprit, plus stridente encore et plus éplorée: "Robinson! mon pauvre Robinson!" Je fis un nouvel effort pour dégager ma main. "Mon perroquet, criai-je, mon perroquet!"
- Il parle donc maintenant? dit Jacques.
S'il parlait, je crois bien; on l'entendait d'une lieue.... Dans mon trouble, je l'avais oublié, là-bas, tout au bout du navire, près de l'ancre, et c'est de [13] là qu'il m'appelait, en criant de toutes ses forces: "Robinson! Robinson! mon pauvre Robinson!"
Malheureusement nous étions loin; le capitaine criait: "Dépêchons-nous."
- Nous viendrons le chercher demain, dit M. Eyssette, sur les bateaux, rien ne s'égare. Et là-dessus, malgré mes larmes, il m'entra?na. Le lendemain on l'envoya chercher et on ne le trouva pas.... Jugez de mon désespoir: plus de Vendredi! plus de perroquet! Robinson n'était plus possible. Le moyen, d'ailleurs, avec la meilleure volonté du monde, de se forger une ?le déserte, à un quatrième étagé, dans une maison sale et humide, rue Lanterne?
Oh! l'horrible maison! Je la verrai toute ma vie: l'escalier était gluant; la cour ressemblait à un puits; le concierge, un cordonnier, avait son échoppe contre la pompe.... C'était hideux.
Le soir de notre arrivée, la vieille Annou, en s'installant dans la cuisine, poussa un cri de détresse:
- Les babarottes! les babarottes!
Nous accour?mes. Quel spectacle!... La cuisine était pleine de ces vilaines bêtes; il y en avait sur la crédence, au long des murs, dans les tiroirs, sur la cheminée, dans le buffet, partout. Sans le vouloir on en écrasait. Pouah! Annou en avait déjà tué beaucoup; mais plus elle en tuait, plus il en venait. Elles arrivaient par le trou de l'évier, on boucha le trou de l'évier; mais le lendemain soir elles revinrent par un autre endroit, on ne sait d'où. Il fallut avoir un chat exprès pour les tuer, et toutes les nuits c'était dans la cuisine une effroyable boucherie. [14]
Les babarottes me firent ha?r Lyon dès le premier soir. Le lendemain, ce fut bien pis. Il fallait prendre des habitudes nouvelles; les heures des repas étaient changées....
Le dimanche, pour nous égayer un peu, nous allions nous promener en famille sur les quais du Rh?ne, avec des parapluies.... Ces promenades de famille étaient lugubres. M. Eyssette grondait, Jacques pleurait tout le temps, moi je me tenais toujours derrière; je ne sais pas pourquoi, j'avais honte d'être dans la rue, sans doute parce que nous étions pauvres.
Au bout d'un mois la vieille Annou tomba malade. Les brouillards la tuaient; on dut la renvoyer dans le Midi. Cette pauvre fille, qui aimait ma mère à la passion, ne pouvait pas se décider à nous quitter. Elle suppliait qu'on la gardat, promettant de ne pas mourir. Il fallut l'embarquer de force. Arrivée dans le Midi, elle s'y maria de désespoir.
Annou partie, on ne prit pas de nouvelle bonne, ce qui me parut le comble de la misère.... La femme du concierge montait faire le gros ouvrage; ma mère, au feu des fourneaux, calcinait ses belles mains blanches que j'aimais tant à embrasser; quant aux provisions, c'est Jacques qui les faisait. On lui mettait un grand panier sous le bras, en lui disant: "Tu achèteras ?a et ?a"; et il achetait ?a et ?a très bien, toujours en pleurant, par exemple.
Pauvre Jacques! il n'était pas heureux, lui non plus. M. Eyssette, de le voir éternellement la larme à l'?il, avait fini par le prendre en grippe et l'abreuvait de taloches.... On entendait tout le jour: "Jacques, tu es un butor! Jacques, tu es un ane!" Le fait est [15] que, lorsque son père était là, le malheureux Jacques perdait tous ses moyens. Les efforts qu'il faisait pour retenir ses larmes le rendaient laid. M. Eyssette lui portait malheur. écoutez la scène de la cruche:
Un soir, au moment de se mettre à table, on s'aper?oit qu'il n'y à plus une goutte d'eau dans la maison.
- Si vous voulez, j'irai en chercher, dit ce bon enfant de Jacques.
Et le voilà qui prend la cruche, une grosse cruche de grès.
M. Eyssette hausse les épaulés:
- Si c'est Jacques qui y va, dit-il, la cruche est cassée, c'est s?r.
- Tu entends, Jacques,-c'est Mme Eyssette qui parle avec sa voix tranquille,-tu entends, ne la casse pas, fais bien attention.
M. Eyssette reprend:
- Oh! tu as beau lui dire de ne pas la casser, il la cassera tout de même.
Ici, la voix éplorée de Jacques:
- Mais enfin, pourquoi voulez-vous que je la casse?
- Je ne veux pas que tu la casses, je te dis que tu la casseras, répond M. Eyssette, et d'un ton qui n'admet pas de répliqué.
Jacques né réplique pas; il prend la cruche d'une main fiévreuse et sort brusquement avec l'air de dire:
- Ah! je la casserai? Eh bien, nous allons voir!
Cinq minutes, dix minutes se passent; Jacques ne revient pas. Mme Eyssette commence à se tourmenter:
- Pourvu qu'il ne lui soit rien arrivé!
- Parbleu! que veux-tu qu'il lui soit arrivé? dit [16] M. Eyssette d'un ton bourru. Il a cassé la cruche et n'ose plus rentrer.
Mais tout en disant cela,-avec son air bourru, c'était le meilleur homme du monde,-il se lève et va ouvrir la porte pour voir un peu ce que Jacques était devenu. Il n'a pas loin à aller, Jacques est debout sur le palier, devant la porte, les mains vides, silencieux, pétrifié. En voyant M. Eyssette, il palit, et d'une voix navrante et faible, oh! si faible: "Je l'ai cassée", dit-il.... Il l'avait cassée!...
Dans les archives de la maison Eyssette, nous appelons cela "la scène de la cruche".
Il y avait environ deux mois que nous étions à Lyon, lorsque nos parents songèrent à nos études. Un ami de la famille, recteur d'université dans le Midi, écrivit un jour à mon père que, s'il voulait une bourse d'externe au collège de Lyon pour un de ses fils, on pourrait lui en avoir une.
- Ce sera pour Daniel, dit M. Eyssette.
- Et Jacques? dit ma mère.
- Oh! Jacques! je le garde avec moi; il me sera très utile. D'ailleurs je m'aper?ois qu'il a du go?t pour le commerce. Nous en ferons un négociant.
De bonne foi, je ne sais comment, M. Eyssette avait pu s'apercevoir que Jacques avait du go?t pour le commerce. En ce temps-là, le pauvre gar?on n'avait du go?t que pour les larmes, et si on l'avait consulté.... Mais on ne le consulta pas, ni moi non plus.
Ce qui me frappa d'abord, à mon arrivée au collège, c'est que j'étais le seul avec une blouse. A Lyon, les fils de riches ne portent pas de blouses; il n'y à que les [17] enfants de la rue, les gones, comme on dit. Moi, j'en avais une, une petite blouse à carreaux que datait de la fabrique; j'avais une blouse, j'avais l'air d'un gone.... Quand j'entrai dans la classe; les élevés ricanèrent. On disait: "Tiens! il a une blouse!" Le professeur fit la grimace et tout de suite me prit en aversion. Depuis lors, quand il me parla, ce fut toujours du bout des lèvres, d'un air méprisant. Jamais il ne m'appela par mon nom; il disait toujours: "Eh! vous, là-bas, le petit Chose!" Je lui avais dit pourtant plus de vingt fois que je m'appelais Daniel Ey-sset-te.... A la fin mes camarades me surnommèrent "le petit Chose," et le surnom me resta....
Ce n'était pas seulement ma blouse qui me distinguait des autres enfants. Les autres avaient de beaux cartables en cuir jaune, des encriers de buis qui sentaient bon, des cahiers cartonnés, des livres neufs avec beaucoup de notes dans le bas; moi, mes livres étaient de vieux bouquins achetés sur les quais, moisis, fanés, sentant le rance; les couvertures étaient toujours en lambeaux, quelquefois il manquait des pages. Jacques faisait bien de son mieux pour me les relier avec du gros carton et de la colle forte; mais il mettait toujours trop de colle, et cela puait. Il m'avait fait aussi un cartable avec une infinité de poches, très commode, mais toujours trop de colle. Le besoin de coller et de cartonner était devenu chez Jacques une manie comme le besoin de pleurer. Il avait constamment devant le feu un tas de petits pots de colle et, dès qu'il pouvait s'échapper du magasin un moment, il collait, reliait, cartonnait. Le reste du [18] temps, il portait des paquets en ville, écrivait sous la dictée, allait aux provisions,-le commerce enfin.
Quant à moi, j'avais compris que, lorsqu'on est boursier, qu'on porte une blouse, qu'on s'appelle "le petit Chose", il faut travailler deux fois plus que les autres pour être leur égal, et ma foi! le petit Chose se mit à travailler de tout son courage.
Brave petit Chose! Je le vois, en hiver, dans sa chambre sans feu, assis à sa table de travail, les jambes enveloppées d'une couverture. Au dehors le givre fouettait les vitres. Dans le magasin, on entendait M. Eyssette qui dictait.
- J'ai re?u votre honorée du 8 courant.
Et la voix pleurarde de Jacques qui reprenait:
- J'ai re?u votre honorée du 8 courant.
De temps en temps la porte de la chambre s'ouvrait doucement: c'était Mme Eyssette qui entrait. Elle s'approchait du petit Chose sur la pointe des pieds. Chut!...
- Tu travailles? lui disait-elle tout bas.
- Oui, mère.
- Tu n'as pas froid?
- Oh! non!
Le petit Chose mentait, il avait bien froid, au contraire.
Alors, Mme Eyssette s'asseyait auprès de lui, avec son tricot, et restait là de longues heures, comptant ses mailles à voix basse, avec un gros soupir de temps en temps.
Pauvre Mme Eyssette! Elle y pensait toujours, à ce cher pays qu'elle n'espérait plus revoir.... Hélas! [19] pour son malheur, pour notre malheur à tous, elle allait le revoir bient?t..
[Le Petit Chose, returning home from school one day, learns from M. Eyssette that his mother and Jacques have gone to see his clergyman brother who is dangerously ill. In the evening a telegram, "Il est mort, priez pour lui," arrives. Both farther and son are broken-hearted, and console each other in the terrible loss that has overtaken the family.]
Il y avait déjà quelque temps que notre cher abbé était mort, lorsqu'un soir, à l'heure de nous coucher, je fus très étonné de voir Jacques fermer notre chambre à double tour, et venir vers moi, d'un grand air de solennité et de mystère.
- Daniel, me dit-il, je vais te confier quelque chose, mais il faut me jurer que tu n'en parleras jamais.
Je répondis sans hésiter:
- Je te le jure, Jacques.
- Eh bien! tu ne sais pas?... chut!... Je fais un poème, un grand poème.
- Un poème, Jacques! tu fais un poème, toi!
Pour toute réponse, Jacques tira de dessous sa veste un énorme cahier rouge qu'il avait cartonné lui-même, et en tête duquel il avait écrit de sa plus belle main: [20]
RELIGION! RELIGION!
Poème en douze chants
PAR EYSSETTE (JACQUES).
C'était si grand que j'en eus comme un vertige.
Ah! pauvre cher Eyssette (Jacques!), comme je vous aurais sauté au cou de bon c?ur, si j'avais osé! Mais je n'osai pas.... Songez donc!... Religion! Religion! poème en douze chants!... Pourtant la vérité m'oblige à dire que ce poème en douze chants était loin d'être terminé. Je crois même qu'il n'y avait encore de fait que les quatre premiers vers du premier chant; mais comme disait Eyssette (Jacques) avec beaucoup de raison: "Maintenant que j'ai mes quatre premiers vers, le reste n'est rien; ce n'est qu'une affaire de temps."
Ce reste qui n'était rien qu'une affaire de temps, jamais Eyssette (Jacques) n'en put venir à bout.... Que voulez-vous? les poèmes ont leurs destinées; il parait que la destinée de Religion! Religion! poème en douze chants, était de ne pas être en douze chants du tout. Le poète eut beau faire, il n'alla jamais plus loin que les quatre premiers vers. C'était fatal. A la fin, le malheureux gar?on, impatienté, congédia la Muse (on disait encore la Muse en ce temps-là). Et le cahier rouge?... Oh! le cahier rouge, il avait sa destinée aussi, celui-là.
Jacques me dit: "Je te le donne, mets-y ce que tu voudras." Savez-vous ce que j'y mis, moi?... Mes [21] poésies, parbleu! les poésies du petit Chose. Jacques m'avait donné son mal.
Et maintenant, si le lecteur le veut bien, pendant que le petit Chose est en train de cueillir des rimes, nous allons d'une enjambée franchir quatre où cinq années de sa vie. J'ai hate d'arriver à un certain printemps de 18.., dont la maison Eyssette n'a pas encore aujourd'hui perdu le souvenir; on a comme cela des dates dans les familles.
Du reste, ce fragment de ma vie que je passe sous silence, le lecteur ne perdra rien à ne pas le conna?tre. C'est toujours la même chanson, des larmes et de la misère! les affaires qui ne vont pas, des loyers en retard, des créanciers qui font des scènes, les diamants de la mère vendus, l'argenterie au mont-de-piété, les draps de lit qui ont des trous, les pantalons qui ont des pièces; des privations de toutes sortes, des humiliations de tous les jours, l'éternel "comment ferons-nous demain?" le coup de sonnette insolent des huissiers, le concierge qui sourit quand on passe, et puis les emprunts, et puis les protêts, et puis... et puis....
Nous voilà donc en 18..
Cette année-là, le petit Chose achevait sa philosophie.
C'était, si j'ai bonne mémoire; un jeune gar?on très prétentieux, se prenant tout à fait au sérieux comme philosophe et aussi comme poète; du reste pas plus haut qu'une botte et sans un poil de barbe au menton.
Or, un matin que ce grand philosophe de petit Chose se disposait à aller en classe, M. Eyssette père l'appela dans le magasin, et, sit?t qu'il le vit entrer, lui fit de sa voix brutale: [22]
- Daniel, jette tes livres, tu ne vas plus au collège.
Ayant dit cela, M. Eyssette père se mit à marcher à grands pas dans le magasin, sans parler. Il paraissait très ému, et le petit Chose aussi, je vous assure.... Après un long moment de silence, M. Eyssette père reprit la parole:
- Mon gar?on, dit-il, j'ai une mauvaise nouvelle à t'apprendre, oh! bien mauvaise... nous allons être obligés de nous séparer tous, voici pourquoi.
Ici, un grand sanglot, un sanglot déchirant retentit derrière la porte entre-baillée.
- Jacques, tu es un ane! cria M. Eyssette sans se retourner, puis il continua:
- Quand nous sommes venus a Lyon, il y a huit ans, ruinés par les révolutionnaires, j'espérais, à force de travail, arriver à reconstruire notre fortune; mais le démon s'en mêle! Je n'ai réussi qu'a nous enfoncer jusqu'au cou dans les dettes et dans la misère.... A présent, c'est fini, nous sommes embourbes.... Pour sortir de là, nous n'avons qu'un parti à prendre, maintenant que vous voilà grandis: vendre le peu qui nous reste et chercher notre vie chacun de notre c?té.
Un nouveau sanglot de l'invisible Jacques vint interrompre M. Eyssette; mais il était tellement ému lui-même qu'il né se facha pas. Il fit seulement signe à Daniel de fermer la porte, et, la porte fermée, il reprit:
- Voici donc ce que j'ai décidé: jusqu'à nouvel ordre, ta mère va s'en aller vivre dans le Midi, chez son frère, l'oncle Baptiste. Jacques restera à Lyon; il a trouvé un petit emploi au mont-de-piété. Moi, j'entre comme [23] commis-voyageur à la société vinicole.... Quant à toi, mon pauvre enfant, il va falloir aussi que tu gagnes ta vie.... Justement, je re?ois une lettre du recteur qui te propose une place de ma?tre d'étude; tiens, lis!
Le petit Chose prit la lettre.
- D'après ce que je vois, dit-il tout en lisant, je n'ai pas de temps à perdre.
- Il faudrait partir demain.
- C'est bien, je partirai.
Là-dessus le petit Chose replia la lettre et la rendit à son père d'une main qui né tremblait pas. C'était un grand philosophe, comme vous voyez.
A ce moment, Mme Eyssette entra dans le magasin, puis Jacques timidement derrière elle.... Tous deux s'approchèrent du petit Chose et l'embrassèrent en silence; depuis la veille ils étaient au courant de ce qui se passait.
- Qu'on s'occupe de sa malle! fit brusquement M. Eyssette, il part demain matin par le bateau.
Mme Eyssette poussa un gros soupir, Jacques esquissa un sanglot, et tout fut dit.
On commen?ait à être fait au malheur dans cette maison-là.
Le lendemain de cette journée mémorable, toute la famille accompagna le petit Chose au bateau. Par une co?ncidence singulière, c'était le même bateau qui avait amené les Eyssettes à Lyon six ans auparavant. Naturellement on se rappela le parapluie d'Annou, le perroquet de Robinson, et quelques autres épisodes du débarquement. Ces souvenirs égayèrent un peu ce [24] triste départ, et amenèrent l'ombre d'un sourire sur les lèvres de Mme Eyssette.
Tout à coup la cloche sonna. Il fallait partir.
Le petit Chose, s'arrachant aux étreintes de ses amis, franchit bravement la passerelle.
- Sois sérieux, lui cria son père.
- Ne sois pas malade, dit Mme Eyssette.
Jacques voulait parler, mais il ne put pas; il pleurait trop.
Le petit Chose ne pleurait pas, lui. La joie de quitter Lyon, le mouvement du bateau, l'ivresse du voyage, l'orgueil de se sentir homme,-homme libre, homme fait, voyageant seul et gagnant sa vie,-tout cela l'empêchait de songer, comme il aurait d?, aux trois êtres chéris qui sanglotaient là-bas, debout sur les quais du Rh?ne....
Le premier soin du petit Chose, en arrivant dans sa ville natale, fut de se rendre à l'Académie, où logeait M. le recteur.
Ce recteur, ami d'Eyssette père, était un grand beau vieux, alerte et sec, n'ayant rien qui sent?t le pédant, ni quoi que ce f?t de semblable. Il accueillit Eyssette fils avec une grande bienveillance. Toutefois, quand on l'introduisit dans son cabinet, le brave homme ne put retenir un geste de surprise.
- Ah! mon Dieu! dit-il, comme il est petit!
Le fait est que le petit Chose était ridiculement petit; et puis l'air si jeune, si mauviette!
L'exclamation du recteur lui porta un coup terrible: "Ils ne vont pas vouloir de moi," pensa-t-il. Et tout son corps se mit à trembler. [25]
Heureusement, comme s'il e?t deviné ce qui se passait dans cette pauvre petite cervelle, le recteur reprit:
- Approche ici, mon gar?on.... Nous allons donc faire de toi un ma?tre d'étude.... A ton age, avec cette taille et cette figure-là, le métier te sera plus dur qu'à un autre.... Mais enfin, puisqu'il le faut, puisqu'il faut que tu gagnes ta vie, mon cher enfant, nous arrangerons cela pour le mieux.... En commen?ant, on ne te mettra pas dans une grande baraque.... Je vais t'envoyer dans un collège communal, à quelques lieues d'ici, à Sarlande, en pleine montagne.... Là tu feras ton apprentissage d'homme, tu t'aguerriras au métier, tu grandiras, puis nous verrons!
Tout en parlant, M. le recteur écrivait au principal du collège de Sarlande pour lui présenter son protège. La lettre terminée, il la remit au petit Chose et l'engagea à partir le jour même; là-dessus, il lui donna quelques sages conseils et le congédia d'une tape amicale sur la joue en lui promettant de ne pas le perdre de vue.
Voilà mon petit Chose bien content. Quatre à quatre il dégringole l'escalier séculaire de l'Académie et s'en va d'une haleine retenir sa place pour Sarlande.
La diligence ne part que dans l'après-midi; encore quatre heures à attendre! Le petit Chose en profite pour aller parader au soleil, sur l'esplanade, et se montrer à ses compatriotes. Ce premier devoir accompli, il songe à prendre quelque nourriture et se met en quête d'un cabaret à portée de son escarcelle.... Juste en face les casernes, il en avise un propret, reluisant, avec une belle enseigne toute neuve. [26]
Au Compagnon du tour de France.
- Voici mon affaire, se dit-il. Et, après quelques minutes d'hésitation,-c'est la première fois que le petit Chose entre dans un restaurant,-il pousse résolument la porte.
Le cabaret est désert pour le moment. Des murs peints à la chaux..., quelques tables de chêne.... Dans un coin de longues cannes de compagnons, à bouts de cuivre, ornées de rubans multicolores.... Au comptoir un gros homme qui ronfle, le nez dans un journal.
- Holà! quelqu'un! dit le petit Chose, en frappant de son poing fermé sur les tables, comme un vieux coureur de tavernes.
Le gros homme du comptoir ne se réveillé pas pour si peu; mais du fond de l'arrière-boutique la cabaretière accourt.... En voyant le nouveau client que l'ange Hasard lui amène, elle pousse un grand cri:
- Miséricorde! monsieur Daniel!
- Annou! ma vieille Annou! répond le petit Chose. Et les voilà dans les bras l'un de l'autre.
Eh! mon Dieu, oui, c'est Annou, la vieille Annou, anciennement bonne des Eyssette, maintenant cabaretière, mère des compagnons, mariée à Jean Peyrol, ce gros qui ronfle là-bas dans le comptoir.... Et comme elle est heureuse, si vous saviez, cette brave Annou, comme elle est heureuse de revoir M. Daniel! comme elle l'embrasse! comme elle l'étreint! comme elle l'étouffe! [27]
Au milieu de ces effusions, l'homme du comptoir se réveille.
Il s'étonne d'abord un peu du chaleureux accueil que sa femme est en train de faire à ce jeune inconnu; mais quand on lui apprend que ce jeune inconnu est M. Daniel Eyssette en personne, Jean Peyrol devient rouge de plaisir et s'empresse autour de son illustre visiteur.
- Avez-vous déjeuné, monsieur Daniel?
- Ma foi! non, mon bon Peyrol;... c'est précisément ce qui m'a fait entrer ici.
Justice divine!... M. Daniel n'a pas déjeuné!... La vieille Annou court à la cuisine; Jean Peyrol se précipite à la cave.
En un tour de main, le couvert est mis, la table est parée, le petit Chose n'a qu'à s'asseoir et à fonctionner.... A sa gauche Annou lui taille des mouillettes pour ses ?ufs, des ?ufs du matin, blancs, crémeux, duvetés.... A sa droite Jean Peyrol lui verse un vieux Chateau-Neuf-des-Papes, qui semble une poignée de rubis jetée au fond de son verre.... Le petit Chose est très heureux.
Il parle, il boit, il mange, il s'anime; ses yeux brillent, sa joue s'allume. Holà! ma?tre Peyrol, qu'on aille chercher des verres! le petit Chose va trinquer.... Jean Peyrol apporte les verres et on trinque... d'abord à Mme Eyssette, ensuite à M. Eyssette, puis à Jacques, à Daniel, à la vieille Annou, au mari d'Annou, à l'Université..., à quoi encore?...
Deux heures se passent ainsi en libations et en bavardages. On cause du passé couleur de deuil, de [28] l'avenir couleur de rose. On se rappelle la fabrique, Lyon, la rue Lanterne, ce pauvre abbé qu'on aimait tant....
Tout à coup le petit Chose se levé pour partir....
- Déjà! dit tristement la vieille Annou.
Le petit Chose s'excuse; il à quelqu'un de la ville à voir avant de s'en aller, une visite très importante.... Quel dommage! on était si bien!... On avait tant de choses à se raconter encore!... Enfin, puisqu'il le faut, puisque M. Daniel à quelqu'un de la ville à voir, ses amis du Tour de France ne veulent pas le retenir plus longtemps.... "Bon voyage, monsieur Daniel! Dieu vous conduise, notre cher ma?tre!" Et jusqu'au milieu de la rue Jean Peyrol et sa femme l'accompagnent de leurs bénédictions.
Or, savez vous quel est ce quelqu'un de la ville que le petit Chose veut voir avant de partir?
C'est la fabrique, cette fabrique qu'il aimait tant et qu'il à tant pleurée!... c'est le jardin, les ateliers, les grands platanes, tous les amis de son enfance, toutes ses joies du premier jour.... Que voulez-vous? Le c?ur de l'homme a de ces faiblesses; il aime ce qu'il peut, même du bois, même des pierres, même une fabrique.... D'ailleurs l'histoire est là pour vous dire que le vieux Robinson, de retour en Angleterre, reprit la mer, et fit je ne sais combien de mille lieues pour revoir son ?le déserte.
Il n'est donc pas étonnant que, pour revoir la sienne, le petit Chose fasse quelques pas.
Déjà les grands platanes, dont la tête empanachée regarde par-dessus les maisons, ont reconnu leur ancien [29] ami qui vient vers eux à toutes jambes. De loin ils lui font signe et se penchent les uns vers les autres, comme pour se dire: Voilà Daniel Eyssette! Daniel Eyssette est de retour!
Et lui se dépêche, se dépêche; mais arrivé devant la fabrique, il s'arrête stupéfait.
De grandes murailles grises sans un bout de laurier-rose ou de grenadier qui dépasse.... Plus de fenêtres, des lucarnes; plus d'ateliers, une chapelle. Au-dessus de la porte une grosse croix de grès rouge avec un peu de latin autour!...
? douleur! la fabrique n'est plus la fabrique; c'est un couvent de Carmélites, où les hommes n'entrent jamais.