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Le Naturalisme

Le Naturalisme

Author: : Emilia Pardo Bazán
Genre: Literature
Le Naturalisme by Emilia Pardo Bazán

Chapter 1 * * *

SOMMAIRE

L'Emeute romantique.-L'Othello de de Vigny.-Le scandale du mouchoir.-La noblesse du style.-Réalisme et Romantisme.-Classiques et Romantiques.-La crise romantique en Europe.-La phalange romantique en France et en Espagne.-Les m?urs romantiques.-Le costume. -Le Réalisme na?t du Romantisme.

* * *

En 1829, un écrivain délicat dont l'unique désir était de se renfermer dans une tour d'ivoire, pour éviter le contact de la foule,-le comte Alfred de Vigny, donna à la Comédie-Fran?aise une traduction, ou plut?t un arrangement de l'Othello de Shakespeare.

On connaissait alors, en France, ce drame, et les meilleurs du grand dramaturge anglais, par les adaptations de Ducis.

En 1795, Ducis avait remanié Othello d'après le go?t du temps,-avec deux déno?ments différents, celui de Shakespeare et un autre à l'usage des ames sensibles. Le comte de Vigny ne crut point que de telles précautions fussent nécessaires; mais en bien des passages, il atténua la crudité de Shakespeare.

Le public se montra donc résigné durant les premiers actes; et même de temps en temps il applaudit. Mais, arrivé à la scène où le More, fou de jalousie, demande à Desdémone le mouchoir brodé qu'il lui a donné en gage d'amour, le mot mouchoir, traduction littérale de l'anglais Handkerchief, amena dans la salle une explosion de rires, de sifflets, de trépignements et de rugissements. Les spectateurs attendaient une circonlocution, une périphrase alambiquée quelconque, quelque blanc tissu ou autre chose qui n'offensat point leurs oreilles de gens de go?t. Quand ils virent que l'auteur prenait la liberté de dire mouchoir tout sec, ils soulevèrent un tel tumulte que le théatre en branla.

Alfred de Vigny appartenait à une école littéraire, naissante à cette heure, qui venait innover et transformer de fond en comble la littérature. Le classicisme dominait alors, dans les sphères officielles, comme dans le go?t et l'opinion de la foule, ainsi que le prouve l'anecdote du mouchoir.

Et comment une licence de si mince importance pouvait-elle soulever un tel émoi! Ce qui nous semble aujourd'hui si peu de chose était en 1829 de la plus haute gravité.

A force de s'inspirer des modèles classiques, de s'assujettir servilement aux règles des préceptistes, et de prétendre à la majesté, à la prosopopée et à l'élégance, les lettres en étaient venues à un tel état de décadence que le naturel était considéré comme un délit, que c'était un sacrilège d'appeler les choses par leur nom et que les neuf dixièmes des mots fran?ais étaient proscrits, sous prétexte de ne profaner point la noblesse du style. Aussi le grand poète, qui fut le capitaine du Renouveau littéraire, Victor Hugo, dit-il dans les Contemplations:

?Plus de mol sénateur! plus de mot roturier!

Je fis une tempête au fond de l'encrier,

Et je mêlai parmi les ombres débordées,

Au peuple noir des mots l'essaim blanc des idées;

Et je dis: Pas de mot où l'idée au vol pur

Ne puisse se poser, tout humide d'azur!?

Une littérature qui, comme le classicisme du début du siècle, appauvrissait la langue, éteignait l'inspiration et se condamnait à imiter par système, était forcément incolore, artificielle et pauvre. Les romantiques qui venaient ouvrir de nouvelles voies, mettre en culture des terrains vierges, arrivaient aussi à propos qu'une pluie longtemps désirée sur la terre desséchée par les ardeurs du soleil. Quoique le public protestat et se cabrat tout d'abord, il devait finir par leur ouvrir les bras.

Il est curieux que les reproches adressés au Romantisme débutant ressemblent, comme une goutte d'eau à une autre, à celles que l'on lance aujourd'hui contre le Réalisme. Lire la critique du Romantisme faite par un Classique, c'est lire la critique du Réalisme par un Idéaliste.

D'après les Classiques, l'école romantique recherchait tout spécialement le laid, rempla?ait le pathétique par le répugnant, la passion par l'instinct, fouillait les égo?ts, mettait en lumière les plaies et les ulcères les plus dégo?tants, corrompait la langue et employait des termes bas et populaires. Ne dirait-on pas que l'Assommoir soit l'objet de cet anathème?

Sans s'écarter de leur route, les romantiques continuaient leur formidable révolte.

En Angleterre, Coleridge, Charles Lamb, Southey, Wordsworth, Walter-Scott, rompaient avec la tradition, dédaignaient la civilisation classique et préféraient une vieille ballade à l'Enéide, le moyen-age à Rome.

En Italie, la renaissance du théatre procédait du romantisme par Manzoni.

En Allemagne, véritable berceau de la littérature romantique, elle était déjà riche et triomphante.

L'Espagne, lasse de poètes subtils et académiques, tendit volontiers ses bras au Carthaginois qui venait à elle les mains pleines de trésors. Nulle part, cependant, le Romantisme ne fut aussi fécond, aussi militant et aussi brillant qu'en France. Par cette éclatante et éblouissante période littéraire seule, nos voisins méritent la légitime influence qu'il n'est pas possible de leur dénier et qu'ils exercent dans la littérature de l'Europe.

Magnifique expansion, riche floraison de l'esprit humain! On ne peut la comparer qu'à une autre grande époque intellectuelle: celle de la splendeur de la philosophie scolastique. Et il est à remarquer qu'elle a été bien plus courte. Quoique le Romantisme f?t né après le début du XIXe siècle, un grand critique, Sainte-Beuve, parla de lui, en 1848, comme d'une chose finie et morte, déclarant que le monde appartenait déjà à d'autres idées, à d'autres sentiments, à d'autres générations. Ce fut un éclair de poésie, de beauté et de lumineuse clarté, auquel on peut appliquer la strophe de Nu?ez de Arce:

?Que espontaneo y feliz renacimento!

Que pléyada de artistas y escritores!

En la luz, en las ondas, en el viento

Hallaba inspiracion el pensamiento,

Gloria el soldado y el pintor colores.

Quelle renaissance heureuse et spontanée!

Quelle pléiade d'artistes et d'écrivains!

Dans la lumière, dans les flots, dans le vent,

La pensée trouvait des inspirations,

Le soldat de la gloire et le peintre des couleurs[1].

Un membre de la phalange fran?aise, Dovalle, tué en duel à l'age de vingt-deux ans, conseillait ainsi le poète romantique:

Br?lant d'amour, palpitant d'harmonie,

Jeune, laissant gémir tes vers br?lants,

Libre, fougueux, demande à ton génie

Des chants nouveaux, hardis, indépendants!

Du feu sacré si le ciel est avare,

Va les ravir d'un vol audacieux;

Vole, jeune homme ... Oui, souviens-toi d'Icare:

Il est tombé; mais il a vu les cieux!

Bien que nous distinguions dans le mouvement romantique fran?ais quelques-uns de ses représentants qui, comme Alfred de Musset et Balzac, ne lui appartiennent pas complètement, et sont à la rigueur les hommes d'une école différente, il lui reste une telle quantité de noms fameux qu'elle suffirait à faire la gloire, non pas seulement de quelques lustres, mais de deux siècles. Chateaubriand,-dédaigné aujourd'hui plus que de juste;-le doux et harmonieux Lamartine; George Sand; Théophile Gautier, d'une forme si parfaite; Victor Hugo, colosse qui se maintient encore sur pied; Augustin Thierry, le premier des historiens artistes, y suffiraient, sans compter les nombreux écrivains, secondaires peut-être, mais de valeur indiscutable, qui sont la preuve évidente de la fécondité d'une époque et qui pullulèrent dans le Romantisme fran?ais: Vigny, Mérimée, Gérard de Nerval, Nodier, Dumas, et, enfin, une troupe de douces et courageuses poétesses, de poètes et de conteurs dont il serait prolixe de citer les noms.

Théatre, poésie, roman, histoire, tout fut créé, régénéré et agrandi par l'école romantique.

Nous gens d'au-delà les Pyrénées, satellites de la France,-malgré que nous en ayons,-nous nous rappelons aussi l'époque romantique comme une date glorieuse. Nous en ressentons encore l'influence et longtemps encore nous resterons à nous en affranchir.

Le romantisme nous donna Zorrilla qui fut comme le rossignol de notre aurore, en même temps que le mélancolique ver luisant de notre crépuscule. Mystiques arpèges, notes de guzla, sérénades moresques, terribles légendes chrétiennes, la poésie du passé, l'opulence des formes nouvelles, le poète castillan exprima tout avec une veine si inépuisable, avec une versification si sonore, une musique si délicieuse et que l'on entendait pour la première fois, que même aujourd'hui ... alors qu'elle est si lointaine! il semble que sa douceur nous résonne encore dans l'ame.

à c?té de lui, Espronceda dresse son front hyronien; et le soldat poète Garcia Gutierrez cueille des lauriers prématurés qu'Hartzenbusch seul lui dispute. Le duc de Rivas satisfait aux exigenceshistorico-pittoresques dans ses romances. Larra, plus romantique dans la vie que dans ses ?uvres, avec un humorisme piquant, avec une ironie badine, indique que la transition de la période romantique à la période réaliste.

Bien avant que cette transition commen?at à s'accomplir.-quoique déterminée par la révolution littéraire fran?aise, la n?tre eut une originalité propre. Il ne nous manqua aucune note. Avec le temps, si nous ne possédames pas un Heine et un Alfred de Musset, il nous naquit un Campoamor et un Becquer.

Mais le théatre du combat décisif, il importe de le répéter, ce fut la France.

Là, il y eut attaque impétueuse de la part des dissidents, résistance tenace de la part des conservateurs.

Baour-Lormian, dans une comédie intitulée Le classique et le romantique, établit la synonymie: classiques et gens de bien, romantiques et canailles. Suivant ses traces, sept écrivains d'un classicisme absolutiste remirent à Charles X une adresse dans laquelle ils le suppliaient d'exclure toute poésie contaminée de Romantisme du Théatre-Fran?ais. Le roi répondit avec beaucoup d'esprit à cette demande qu'en matière de poésie dramatique il n'avait que l'autorité d'un spectateur et au théatre d'autre rang que sa place au parterre.

A leur tour, les Romantiques provoquaient la lutte, défiaient l'ennemi et se montraient insociables et séditieux autant qu'il était possible. Us riaient à se démancher la machoire des trois unités d'Aristote; ils envoyaient promener les préceptes d'Horace et de Boileau,-sans s'apercevoir que beaucoup d'entre eux sont des vérités évidentes dictées par une logique inflexible et que le préceptiste ne put les inventer pas plus qu'aucun mathématicien n'invente les axiomes fondamentaux qui sont les premiers principes de la science. Ils s'amusaient à mystifier les critiques qui leur étaient hostiles, comme le fit ingénieusement Charles Nodier.

Cet élégant conteur qui était un savant philologue publia une ?uvre intitulée Smarra. Les critiques, la prenant pour un enfant du Romantisme, la censurèrent avec amertume. Quelle ne dut pas être leur surprise en s'apercevant que Smarra se composait de passages traduits d'Homère, de Virgile, d'Horace, de Théocrite, de Catulle, de Lucien, de Dante, de Shakespeare et de Milton.

Jusque dans les détails du costume, les romantiques voulaient manifester de l'indépendance et de l'originalité; l'extravagance ne les effrayait point. Les chevelures de ce temps-là sont proverbiales, caractéristiques. Le costume avec lequel Théophile Gautier assista à la première d'Hernani est fameux. Le costume en question se composait d'un gilet de satin cerise, très collant, comme un justaucorps, d'un pantalon vert d'eau très pale avec une bande noire, d'un habit noir à revers de velours, d'un pardessus gris doublé de satin vert et d'un ruban de moire autour du cou, sans que ni cravate ni col blanc se laissassent apercevoir. Pareil costume, choisi tout exprès pour choquer les bourgeois paisibles et les classiques atterrés, produisit presque autant d'émotion que le drame.

Le Romantisme ne s'arrêtait pas à la littérature: il s'élevait jusqu'aux m?urs. C'est un de ses signes particuliers d'avoir mis à la mode certains détails, certaines physionomies, les demoiselles pales et bouclées, les héros désespérés, et, comme terme final, l'orgie et le cimetière.

L'idée que l'on avait de l'écrivain changea du tout au tout: à d'autres époques, c'était en général un homme inoffensif, paisible, menant une vie studieuse et retirée. Après l'avènement du Romantisme, ce devint un libertin misanthrope que les muses tourmentaient au lieu de le consoler et qui ne marchait, ne mangeait et ne se conduisait en rien comme le reste du genre humain, toujours entouré d'aventures, de passions, de tristesses profondes et mystérieuses.

Tout n'était pas fictif dans le type romantique. La preuve en est dans la vie hasardeuse de Byron, dans la satiété précoce d'Alfred de Musset, dans la folie et le suicide de Gérard de Nerval, dans les étranges fortunes de George Sand, dans les passions volcaniques et la fin tragique de Larra, dans les incartades et les ardeurs de Espronceda.

Il n'est pas de vin qui ne monte à la tête, si l'on en boit avec excès, et l'ambroisie romantique fut trop enivrante, pour ne pas troubler le cerveau de tous ceux qui la go?taient dans la coupe divine de l'Art.

Temps héro?ques de la littérature moderne! L'aveugle intolérance pourra seule méconna?tre leur valeur et les considérer uniquement comme une préparation à l'age réaliste qui commence. Et cependant, quand il appela à la vie artistique le beau et le laid indistinctement, quand il accorda à tous les mots leurs lettres de naturalisation dans les domaines de la poésie, le Romantisme servit la cause de la réalité. Victor Hugo protesta en vain, déclarant que des ab?mes infranchissables séparent la réalité dans l'art de la réalité dans la nature. Cette restriction calculée n'empêchera pas que le Réalisme contemporain, et même le pur Naturalisme, se fondent et s'appuient sur des principes proclamés par l'école Romantique.

[1] Gritos del combate: A la muerte de D. Antonio Rios Rosas, p. 135.

* * *

Chapter 2 No.2

SOMMAIRE

Intensité et brièveté de l'existence du Romantisme.-La littérature nouvelle.-Le calme dans les esprits.-Vie bourgeoise des écrivains nouveaux.-La tendance réaliste.-La génération romantique: Victor Hugo.-Réalisme anglais et espagnol.-La tendance des nationalités.-Le roman est par excellence la forme littéraire nouvelle.

* * *

En étudiant le Romantisme et en fixant sur lui un regard impartial, l'on voit clairement que Sainte-Beuve avait raison. Son existence fut aussi courte qu'intense et brillante. Depuis le milieu du siècle, il est mort, en laissant une nombreuse descendance.

La fin de la période romantique n'est pas due à la résurrection du Classicisme anémique et antiquaille d'autrefois.

Il n'y a pas de restauration de ce genre dans le domaine intellectuel. L'intelligence humaine n'est pas un panier qui se vide quand il est trop plein et où l'on met dessus ce qui était dessous, comme on peut le dire des modes.

Madame de Sta?l avait raison d'affirmer que ni l'Art ni la Nature ne récidivent avec une précision mathématique.

Seul, ce qui survit à la critique, ce qui passe à travers son fin tamis, se reproduit et revit: ainsi du Classicisme. Il rena?t aujourd'hui les choses réellement bonnes et belles qu'il y eut en lui, ou qui pour le moins, si elles ne sont ni bonnes ni belles, sont en harmonie avec les exigences de l'époque présente et de l'esprit littéraire du jour.

Il en arrive de même pour le Romantisme. Il survit de lui tout ce qui mérite de survivre, tandis que les exagérations, les égarements et les folies passèrent comme un torrent de lave, qui embrasa le sol et laisse derrière lui d'inutiles scories.

Une littérature nouvelle, qui n'est ni classique ni romantique, mais qui tire son origine des deux écoles et tend à les équilibrer dans une juste proportion, s'empare de la seconde moitié du XIXe siècle et peu à peu la domine. Sa formule n'est pas un éclectisme qui se borne à embo?ter des têtes romantiques sur des troncs classiques: ce n'est pas un syncrétisme qui mêle, comme des légumes dans un potage, les éléments des deux doctrines rivales. C'est un produit naturel comme le fils, en qui s'unissent en une seule substance le sang paternel et le sang maternel, donnant pour résultat un individu doté d'une spontanéité et d'une vie propres.

Il me semble oiseux d'insister sur cette démonstration de ce qui ne peut même pas se discuter, c'est-à-dire, qu'il existe des formes littéraires nouvelles, et que les anciennes sont en décadence et s'éteignent peu à peu. Ce serait une étude curieuse que celle de la diminution graduelle de l'influence romantique, et dans les lettres, et dans les m?urs.

Sans déchirer le voile qui couvre la vie privée, je crois facile de mettre en relief le changement notable qu'ont éprouvé les m?urs littéraires et l'état d'esprit des écrivains.

Voici quelques années, l'effervescence des cerveaux se calma, cette irritabilité maladive, ce subjectivisme qui tourmentaient tant Byron ou Espronceda s'apaisèrent, et nous entrons dans une période de sérénité et de calme plus grand.

Nos écrivains illustres, nos po?tes contemporains vivent comme le reste des mortels; leurs passions, si tant est qu'ils en éprouvent, demeurent cachées au fond de leur ame et ne débordent ni dans leurs livres ni dans leurs vers. Le suicide perd prestige à leurs yeux, et ils ne le demandent ni à l'excès des plaisirs désordonnés ni à aucune fiole de poison, ni à aucune arme mortelle. Par leurs vêtements, leur langage et leur conduite, ils sont semblables au premier venu, et celui qui rencontrerait dans la rue Nu?ez de Arce ou Campoamor sans les conna?tre, dirait qu'il a vu deux messieurs de bonne mine, l'un tout blanc, l'autre un peu pale, qui n'ont rien de saillant. Tout Paris conna?t l'existence bourgeoise et méthodique de Zola, tout entier à sa famille, et si ce n'était toujours commettre une indiscrétion que de découvrir les choses intimes du foyer, si innocentes soient-elles, j'ajouterais sur ce point, au nom du romancier fran?ais, celui de quelques écrivains espagnols fort connus[1].

Cela ne veut pas dire que l'on en ait fini avec la tristesse vague, la contemplation mélancolique, le désir de choses autres que celles que nous offre la réalité tangible, le mécontentement, la soif de l'ame et les autres maladies qui n'atteignent que les esprits élevés et puissants, ou tendres et délicats. Ah, certes non! Cette poésie intérieure n'est pas tarie. Ce qui est proscrit, c'en est la manifestation importune, affectée et systématique. Les rêveurs agissent aujourd'hui comme ces moines et ces religieuses qui, en s'acquittant des besognes culinaires ou en balayant le clo?tre, savaient fort bien absorber en Dieu leurs pensées, sans qu'il par?t extérieurement que leur attention f?t tout entière à autre chose qu'au pot-au-feu et au balai.

Notre temps n'est pas aussi positif que l'assurent des gens qui le regardent de haut. Il n'y a pas de siècles où la nature humaine se change totalement et où l'homme enferme à double tour quelques-unes de ses facultés, en se servant seulement de celles qu'il lui pla?t de laisser dehors.

La différence consiste en ce que le Romantisme eut des rites auxquels, à cette heure, nul ne se soumettrait, sans en rire lui-même aux éclats. Si à la Première du drame le plus discuté d'Echegaray, quelqu'un se présentait avec l'extravagant costume de Théophile Gautier à Hernani, il se pourrait faire qu'on l'envoyat dans un cabanon.

Fort bien! si le Romantisme est mort et si le Classicisme n'a pas ressuscité, c'est sans doute que la littérature contemporaine a trouvé de nouveaux moules, qui lui sont plus proportionnés ou plus amples. Je crois qu'il est à cette heure difficile de juger ces moules. Il est indubitablement beaucoup trop t?t. Nous ne sommes pas encore la postérité, et peut-être ne réussirions-nous pas à nous montrer impartiaux et sagaces.

Il est seulement permis d'indiquer qu'une tendance générale, la tendance réaliste, s'impose aux lettres, ici contrariée, parce qu'il existe encore un esprit romantique; là accentuée par le Naturalisme, qui est sa note la plus aigu?, mais partout vigoureuse et partout dominante, comme le prouve l'examen de la production littéraire en Europe.

De la génération romantique fran?aise, il ne reste plus debout que Victor Hugo, matériellement, puisqu'il vit; moralement, il y a beau temps qu'on ne le compte plus. On ne peut lire avec plaisir ses dernières ?uvres, pas même avec patience, et les auteurs fran?ais dont la célébrité traverse les Pyrénées et les Alpes et se répand dans tout le monde civilisé, sont des réalistes et des naturalistes.

L'Angleterre a vu tomber un à un les colosses de sa période romantique, Byron, Southey, Walter-Scott, et une phalange réaliste d'un rare talent les remplacer: Dickens, qui se promenait des jours entiers dans les rues de Londres, notant sur son carnet ce qu'il entendait, ce qu'il voyait, les détails et les banalités de la vie quotidienne; Thackeray qui continua les vigoureuses peintures de Fielding; et enfin, pour couronner cette renaissance du génie national, Tennyson le poète du home, le chantre des m?urs simples et calmes de la famille, le chantre de la vie domestique et du paysage tranquille.

L'Espagne ... qui doute que l'Espagne, elle aussi, ne tende, peut-être pas aussi résolument que l'Angleterre, du moins avec assez de force, à recouvrer en littérature son naturel originel et original, plut?t réaliste qu'autre chose? Voici quelque temps qu'il s'est établi des courants de purisme et d'archa?sme qui, s'ils ne débordent point, seront très utiles et nous mettront en relation et en contact avec nos classiques, pour que nous ne perdions point le go?t et la saveur de Cervantès, de Hurtado[2] et de sainte Thérèse.

Les écrivains délicats et un tantinet maniérés, comme Valera, et aussi ceux qui écrivent librement, ex toto corde, comme Galdos, époussettent, dérouillent et mettent en circulation des phrases surannées, mais précises, utiles et belles.

* * *

Ce n'est pas uniquement la forme, le style qui devient chaque jour plus national chez les bons écrivains, c'est le fond et l'esprit de leurs productions. Galdos, avec les admirables Episodes et les Romans contemporains, Valera avec ses élégants romans andalous, Pereda avec ses frais récits montagnards, mènent à terme une restauration, retracent notre vie psychologique, historique, régionale. Ils écrivent le poème de l'Espagne moderne. Alarcon même, le romancier qui conserve le plus les traditions romantiques, place en première ligne parmi ses ?uvres un précieux caprice de Goya, un conte espagnol à tous crins, le Tricorne. La patrie se réconcilie avec elle-même par l'intermédiaire des lettres.

En résumé, la littérature de la seconde moitié du XIXe siècle, abondante, variée et complexe, présente des traits caractéristiques. Portrait de la société, nourrie de faits, positive, scientifique, basée sur l'observation de l'individu et de la société, elle professe le culte de la forme artistique et le pratique à la fois, non plus avec la sereine simplicité classique, avec abondance et avec recherche. Si elle est réaliste et naturaliste, elle est aussi raffinée, et comme aucun détail ne demeure caché à sa perspicacité analytique, elle les traduit prolixement, polit et cisèle le style.

On y remarque une certaine renaissance des nationalités, qui pousse chaque peuple à diriger ses regards vers le passé, à étudier ses écrivains illustres et à chercher chez vous ce parfum particulier et inexplicable, qui est à la littérature d'un pays ce que sont à ce même pays son ciel, son climat, son sol. En même temps, l'on observe le phénomène de l'imitation littéraire, l'influence réciproque des nationalités, phénomène qui n'est ni nouveau, ni surprenant, bien que par excès de patriotisme, quelques-uns le condamnent avec une sévérité irréfléchie.

L'imitation entre nations n'est pas un fait extraordinaire, ni si humiliant pour la nation qui imite qu'on a coutume de le dire. Laissons de c?té les Latins qui ont calqué les Grecs: nous, nous avons imité les po?tes italiens; à son tour la France imita notre théatre, notre roman. Un de ses auteurs les plus célèbres, admiré par Walter-Scott, Le Sage, écrivit le Gil Blas, le Bachelier de Salamanque, et le Diable Bo?teux, en suivant les traces de nos écrivains picaresques. Dans la période romantique, l'Allemagne fut l'inspiratrice des Fran?ais qui à leur tour influencèrent notablement Heine, et cela se passa de telle sorte que si chaque nation devait restituer ce que lui prêtèrent les autres, toutes demeureraient sinon ruinées, au moins appauvries.

A propos d'imitation, Alfred de Musset disait avec sa grace accoutumée:

Byron, me direz-vous, m'a servi de modèle,

Vous ne savez donc pas qu'il imitait Pulci?

Lisez les Italiens, vous verrez s'il les vole.

Rien n'appartient à rien, tout appartient à tous.

Il faut être ignorant comme un ma?tre d'école

Pour se flatter de dire une seule parole

Que personne ici-bas n'ait su dire avant vous.

C'est imiter quelqu'un que de planter des choux.

L'évolution,-le mot ne me satisfait pas, mais je n'en ai pas de meilleur,-l'évolution qui s'accomplit dans la littérature actuelle et laisse en arrière le Classicisme et le Romantisme, transforme tous les genres.

La poésie se modifie, admet comme élément de beauté la réalité vulgaire. On le prouve aisément par le seul nom de Campoamor. L'histoire s'appuie chaque jour davantage sur la science et sur la connaissance analytique des sociétés. La critique a cessé d'être une magistrature et un pontificat, pour se changer en études et en observations incessantes. Le théatre même, dernier refuge de la convention artistique, entr'ouvre ses portes, sinon à la vérité, du moins à la vraisemblance réclamée à grands cris par le public qui, s'il accepte et applaudit des bouffonneries, des féeries, des pantomimes et jusqu'à des fantoches comme simple passe-temps ou comme distraction des sens, dès qu'il voit une ?uvre scénique prétendre pénétrer sur le terrain du sentiment et de l'intelligence, ne lui donne plus si facilement un passe-port.

C'est dans le roman que la réalité s'installe plus victorieusement, qu'elle est comme chez elle. Ce genre favori de notre siècle se substitue aux autres, adopte toutes les formes, se plie à tous les besoins intellectuels, justifie son titre d'épopée moderne.

Il est temps de nous attacher au roman, puisque c'est là que se produit le mouvement réaliste et naturaliste avec une rapidité extraordinaire.

[1] M. Perez Galdos est évidemment de ceux-là. (Trad.)

[2] Diego Hurtado de Mendoza, auteur de Lazarillo de Tormès et de la Guèrre de Grenade.

* * *

Chapter 3 No.3

SOMMAIRE

L'histoire du roman. Son age héro?que: le conte et la fable.-Le roman antique. Le Poème, la Chanson de geste.-Le roman de chevalerie.-Le Don Quichotte.-Le roman picaresque.-Daphnis et Chloé.-Amadis.-Le grand Taca?o.

* * *

La forme première du roman, c'est le conte non écrit, oral, qui fait les délices du peuple et de l'enfance.

Quand, à la clarté de la lampe, durant les longues nuits d'hiver, ou bien, filant leurs quenouilles à c?té du berceau, l'a?eule ou la nourrice racontent dans un langage simple et incorrect d'effroyables légendes ou des apologues moraux, elles sont ... qui le dirait? les prédécesseurs de Balzac, de Zola et de Galdos.

Peu de peuples au monde sont privés de ces fictions.

Les Indes en furent une mine opulente. Elles les communiquèrent aux pays de l'Occident, et parfois quelque savant philologue les y découvre, qui s'étonne qu'un berger lui raconte la fable sanscrite qu'il lut, la veille, dans la collection de Pilpay.

Arabes, Perses, Peaux-Rouges, Nègres, Sauvages de l'Australie, les races les plus inférieures et les plus barbares possèdent leurs contes.

Chose étrange! le seul peuple pauvre en ce genre de littérature est celui qui nous inspira et nous donna tous les autres genres, c'est-à-dire la Grèce. On croit qu'Esope dut être esclave dans quelque pays oriental et en rapporter dans sa patrie les premiers apologues et les premières fables.

De romans, il n'y a aucune trace aux époques glorieuses de l'antiquité classique.

Au quatrième siècle avant notre ère, quand les Grecs avaient déjà leurs admirables épopées, leur théatre, leur poésie lyrique, leur philosophie et leur histoire, alors seulement apparut la première fiction romanesque: la Cyropédie de Xénophon, roman moral et politique, qui ne manque pas d'analogie avec le Télémaque. La période attique-on appelle ainsi tout le temps où fleurirent les lettres grecques,-n'a ni un autre romancier ni un autre roman, car on ignore si Xénophon a renouvelé sa tentative.

Les Chinois qui furent à l'avant-garde en toute chose, possédaient des romans depuis des temps reculés; mais comme la civilisation de l'Occident est d'origine grecque, si nous voulions rendre hommage à notre premier romancier, nous devrions célébrer le millénaire de Xénophon.

Durant la période de décadence littéraire qui commen?a à Alexandrie, Dion Chrysostome, au siècle d'Auguste, publie une jolie pastorale, les Eubéennes.

Il semble que l'imagination romanesque attendait pour se manifester librement la venue du christianisme. Elle prit dès lors son vol fort à son aise, et les fictions échevelées et les fables milésiennes abondaient sans doute, quand, au second siècle, Lucien de Samosate, écrivain sceptique et satirique, le Voltaire du paganisme, pour ainsi dire, crut nécessaire de les attaquer, comme Cervantès attaqua depuis les livres de chevalerie, en les parodiant dans deux nouvelles satiriques, l'Histoire véritable et l'Ane.

En effet, la littérature de ces premiers siècles du christianisme, si elle compte quelques bons romans, comme les Babyloniennes de Jamblique, est infectée de balourdises, de prodiges et d'inventions fantastiques, de biographies et d'histoires sans queue ni tète, de légendes relatives à Homère, Virgile et d'autres po?tes et héros, d'Evangiles et d'Actes apocryphes, quelques-uns de très brillante invention. On le voit, le lignage du roman, pour n'être pas aussi antique que celui des autres genres littéraires, peut se vanter d'être illustre, puisque un lien d'affinité l'unit à la littérature sacrée.

L'ère du roman grec termine avec Daphnis et Chloé; les amours de Théagène et de Chariclée, les Récits d'Achille Tatius, les Ephésiennes de Xénophon d'Ephèse, les Lettres d'Aristénètes, genre spécial de roman érotique, dans lequel le paganisme moribond se complaisait à orner de festons et de guirlandes prolixes l'autel ruiné de l'amour classique.

Survient le moyen-age. Personnages, sujets et écrivains changent. Le roman est po?me épique, chanson de geste ou fabliau. Ses héros s'appellent Jason, ?dipe, les Douze Pairs, le roi Artus, Flore et Blanchefleur, Lancelot, Parcival, Garin, Tristan et Iseult; il a pour sujets la conquête du Saint-Graal, la guerre de Troie, la guerre de Thèbes; pour auteurs, des trouvères ou des clercs.

A l'état très rudimentaire, les livres de chevalerie et le roman historique étaient là, tout comme les chroniques des saints et les légendes, dorées renfermaient le germe du roman psychologique, avec moins d'action et de mouvement, mais plus délicat, plus ému.

La France et l'Angleterre eurent la palme dans ce genre d'histoires romanesques, de paladins, d'aventures, d'exploits et de merveilles: nous primes notre revanche au XVIe siècle.

Semblable aux jardins enchantés que, par la puissance de sa magie, un alchimiste faisait fleurir au plus apre de l'hiver, notre patrie vit soudain s'ouvrir le calice, peint de gueules, de sinople et d'azur, de la littérature de la chevalerie errante. Les chroniques et les prouesses des héros carlovingiens, les amours de Lancelot et de Tristan, les ruses de Merlin n'avaient point pénétré en Espagne, mais en échange, outre le magnifique Campeador, le Cid idéal, le chevalier parfait, pur et héro?que jusqu'à la sainteté, nous avions parmi nous le beau, le jamais assez loué Amadis de Gaule, patriarche de l'ordre de chevalerie, type si cher à notre imagination méridionale qu'au début du XVe siècle, les chiens favoris des grands de la Castille s'appelaient Amadis, comme ils s'appelleraient maintenant Bismarck ou Garibaldi. L'a?eul Amadis est-il né en Portugal ou en Castille? Aux érudits d'en décider: ce qui est certain, c'est que le soleil de l'Ibérie échauffa sa cervelle, le soleil qui br?lait la tête d'Alonzo Quijano errant dans les plaines br?lantes de la Manche; c'est que son interminable postérité, nombreuse comme les rejetons de l'olivier, poussa dans le champ des lettres espagnoles. Certes, il fut fécond, l'hyménée du chaste comte Amadis avec l'incomparable dame Oriane.

Un monde, un monde imaginaire, poétique, doré, mystérieux et extranaturel comme celui que vit au fond de la caverne de Montesinos le chevalier de la Triste-Figure, s'avance à la suite du roi Périon de Gaule. Lisuart, Florisel et Ephéramond; chevaliers de Ph?bus, de l'Ardente Epée, de la Sylve; belles demoiselles, blessées par le dard de l'amour; duègnes rancuneuses ou désolées; reines et impératrices de régions étranges, d'?les lointaines, de contrées des antipodes, où quelque dragon ailé transportait en un clin d'?il le chevalier errant; nains, géants, mores et mages, monstres et spectres, savants avec des barbes qui leur baisaient les pieds, et princesses enchantées avec des poils qui leur couvraient tout le corps; chateaux, cavernes, riches salles, lacs de poix qui renfermaient des cités d'or et d'émeraude; tout ce qu'enfanta la poésie de l'Arioste, tout ce que Torquato Tasso chanta en de mélodieuses octaves, Garcia Ordonez de Montalvo, Feliciano de Sylva, Toribio Fernandez, Pelayo de Ribera, Luis Hurtado le contèrent en prose castillane, abondante, enflée, entortillée, bourrée de jeux de mots et d'affectations amoureuses. Elle compte encore mille autres romanciers la phalange dont la lecture assidue dessécha le cerveau de Don Quichotte et dont le style semblait aussi précieux que les perles au bon hidalgo. ?Oh! je veux,-dit une héro?ne des romans de chevalerie, la reine Sydonie,-je veux mettre un terme à mes raisons pour la déraison que je commets en me plaignant de celui qui ne la garde pas dans ses lois!?

Arrive, hate-toi, glorieux manchot qui manques si fort au siècle: empoigne la plume et décapite-moi sur l'heure cette armée de géants, qui sous tes coups se métamorphoseront en des outres inoffensives, gonflées de vin rouge. D'un seul coup tu les pourfendras, et quand ils auront perdu leur sève enivrante, ils resteront aplatis et vides. Viens, Miguel de Cervantès Saavedra, viens en finir avec une race d'écrivains absurdes, viens abattre, un idéal chimérique, patronner la réalité, concevoir le meilleur roman du monde!

Notons ici un détail de la plus haute importance; si le roman chevaleresque s'implanta, s'enracina et fructifia si richement sur notre sol, il nous venait pourtant du dehors. Par son origine, Amadis est une légende du cycle breton, importée en Espagne par quelque troubadour proven?al fugitif. Tirant le Blanc, cet autre premier livre de la littérature chevaleresque, fut traduit de l'anglais en portugais et en catalan. Les aventures de chevaliers errants adviennent en Bretagne, au pays de Galles, en France. Quoique habilement adaptées à notre langage, lues avec délices et même avec une fureur enthousiaste, leurs histoires ne perdent jamais une tournure étrangère qui répugne au go?t national.

Vienne un Cervantès qui écrive, sous forme de roman, une histoire pleine d'esprit et de vérité, protestation de l'esprit patriotique contre le faux idéalisme et les discours enchevêtres que nous adressent des héros nés en d'autres pays, sur l'heure, son ?uvre deviendra populaire. Les dames la célébreront, les pages en riront. On la lira dans les salons et dans les antichambres, et elle ensevelira dans l'oubli les folles aventures chevaleresques: oubli aussi rapide et aussi complet que leur gloire et leur renom furent bruyants.

Après avoir circulé aux mains de tout le monde, les livres de chevalerie devinrent un objet de curiosité. Leurs auteurs étaient contemporains de Herrera, de Mendoza, et des Luis. Qui se souvient aujourd'hui de ces féconds romanciers si go?tés de leur époque? Qui sait, à ne pas le chercher tout exprès dans un manuel de littérature, le nom de l'auteur du Don Cirongilio de Tracia?

Il ne m'est pas possible de croire-quoi-qu'on dise la critique transcendentale-que Cervantès, lorsqu'il écrivit le Don Quichotte, ne voulut réellement pas attaquer les livres de chevalerie, et tuer en eux une littérature exotique qui enlevait à notre littérature naturelle toute la faveur du public.

Et je le crois ainsi, tout d'abord, parce que si la littérature chevaleresque n'e?t pas atteint un développement et une prépondérance alarmante, Cervantès, en la combattant, procéderait comme son héros, prendrait des moutons pour des armées, et se battrait avec des moulins à vent. Je le crois ensuite, parce qu'en jugeant par analogie, je comprends bien que si un réaliste contemporain possédait le talent étonnant de Cervantès, il l'emploierait à écrire quelque chose contre le genre idéaliste, sentimental et ennuyeux qui jouit aujourd'hui de la faveur de la foule, comme les livres de chevalerie au temps de Cervantès.

D'autre part, il est clair que le Don Quichotte n'est pas une pure satire littéraire. N'est-ce pas ce qu'on a écrit de plus grand et de plus beau en fait de roman?

Le principal mérite littéraire de Cervantès,-en laissant à part la valeur intrinsèque du Don Quichotte comme ?uvre d'art,-c'est qu'il renoue la tradition nationale, en rempla?ant la conception de l'Amadis étranger et aussi chimérique qu'Artus ou Roland, par un type réel comme notre héros castillan, le Cid Rodrigo Diaz. Tout en se montrant toujours valeureux et noble, grand, courtois et chrétien, de même que le solitaire de la Roche-Pauvre, le Cid est en outre un être de chair et d'os; il manifeste des affections, des passions et même des petitesses humaines ni plus ni moins que Don Quichotte. Je veux être enterrée avec eux mais pas avec l'interminable descendance des Amadis.

Cervantès n'inventa pas le roman réaliste espagnol, parce que ce roman existait déjà et qu'il était représenté par la Célestine[1], ?uvre magistrale, plus romanesque encore que dramatique, quoique écrite sous forme de dialogue. Aucun homme, même quand il est doué du génie et de l'inspiration de Cervantès, n'invente un genre de toutes pièces: ce qu'il fait, c'est le déduire des antécédents littéraires.

Il n'importe. Le Don Quichotte et l'Amadis divisent en deux hémisphères notre littérature romanesque; on peut reléguer dans l'hémisphère de l'Amadis, toutes les ?uvres dans lesquelles l'imagination règne, et dans celui de Don Quichotte celles dans lesquelles domine le caractère réaliste qui appara?t dans les monuments les plus antiques des lettres espagnoles.

Dans le premier prennent donc place les innombrables livres de chevalerie, les romans pastoraux et allégoriques, sans en excepter même la Galathée et le Persilès de Cervantès.

Dans le second se rangent les romans exemplaires et picaresques: le Lazarillo[2], le Grand Taca?o[3], Marcos de Obregon, Guzman de Alfarache les tableaux pleins de couleur et de lumière de la Gitanilla, l'humoristique Dialogue des Chiens[4], le Diable boiteux de Guevara; le gentil conte des Trois maris trompés et ... que citer? quand finirons-nous de nommer tant d'?uvres magistrales de grace, d'observation, d'habileté, d'esprit, de désinvolture, de vie, de style et de profondeur morale? Tandis que chaque jour le terrain de l'idéalisme se perd, s'engloutit à chaque heure davantage dans les nuages de l'oubli, le terrain du réalisme embelli par le temps comme il arrive pour les toiles de Velazquez et de Murillo, suffit pour rendre sans égal dans le monde le passé de notre littérature.

Cette courte excursion dans le champ du roman, depuis sa naissance jusqu'à l'aurore des temps modernes, qui l'ont tant enrichi et tant métamorphosé, nous enseigne combien le go?t est changeant et combien les époques tonnent les littératures à leur image.

Quelle différence, par exemple, entre ces trois ?uvres, Daphnis et Chloé, Amadis de Gaule et le Grand Taca?o!

Je me représente Daphnis et Chloé comme un bas-relief pa?en ciselé non dans le pur marbre, mais dans l'albatre le plus fin. Le jeune berger et la jeune bergère se détachent sur le fond d'une grotte rustique où se dresse l'autel des nymphes entouré de fleurs. à leur c?té bondit une chèvre, et la panetière est par terre, avec la houlette, et les outres pleines de lait frais.

Le dessin est élégant, sans vigueur ni sévérité, mais non sans une certaine grace et une mollesse raffinée qui pla?t doucement aux yeux.

Amadis, c'est une tapisserie dont les figures se prolongent plus grandes que la grandeur naturelle. Le paladin armé de pied en cap, prend congé de la dame dont une large jupe cache les pieds et dont la main délicate tient une fleur. ?à et là, entre les couleurs éteintes de la tapisserie, les lys d'or et d'argent resplendissent. Au fond il y a une ville aux édifices quadrangulaires, symétriques, comme on les peint dans les manuscrits.

Enfin, le Grand Taca?o, c'est comme une peinture de la meilleure époque de l'école espagnole. Ce fut sans doute Velazquez qui détacha de la toile la figure de parchemin, le taciturne visage du Domine Cabra; seul Velazquez pouvait donner un semblable clair-obscur à la vieille soutane, au visage jauni, au pauvre ameublement de l'avare. Quelle lumière! quelles ombres! quels violents contrastes! quel pinceau courageux, franc, naturel et comique à la fois!

Daphnis et Chloé, Amadis n'ont que la vie de l'art, le Grand Taca?o vit dans l'art et dans la réalité.

[1] Il existe une traduction de Germond de Lavigne (collection Jannet-Picard).

[2] Traduction Pelletier (Plon).

[3] Traduction Germond de Lavigne (collection Jannet-Picard).

[4] Nouvelles exemplaires, trad. Viardot (Hachette).

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