La ville de Genève est située à la pointe occidentale du lac auquel elle a donné ou doit son nom. Le Rh?ne, qui la traverse à sa sortie du lac, la partage en deux quartiers distincts, et est divisé lui-même, au centre de la cité, par une ?le jetée entre ses deux rives. Cette disposition topographique se reproduit souvent dans les grands centres de commerce ou d'industrie. Sans doute, les premiers indigènes furent séduits par les facilités de transport que leur offraient les bras rapides des fleuves, ?ces chemins qui marchent tout seuls?, suivant le mot de Pascal.
Avec le Rh?ne, ce sont des chemins qui courent.
Au temps où des constructions neuves et régulières ne s'élevaient pas encore sur cette ?le, ancrée comme une galiote hollandaise au milieu du fleuve, le merveilleux entassement de maisons grimpées les unes sur les autres offrait à l'oeil une confusion pleine de charmes. Le peu d'étendue de l'?le avait forcé quelques-unes de ces constructions à se jucher sur des pilotis, engagés pêle-mêle dans les rudes courants du Rh?ne. Ces gros madriers, noircis par les temps, usés par les eaux, ressemblaient aux pattes d'un crabe immense et produisaient un effet fantastique. Quelques filets jaunis, véritables toiles d'araignée tendues au sein de cette substruction séculaire, s'agitaient dans l'ombre comme s'ils eussent été le feuillage de ces vieux bois de chêne, et le fleuve, s'engouffrant au milieu de cette forêt de pilotis, écumait avec de lugubres mugissements.
Une des habitations de l'?le frappait par son caractère d'étrange vétusté. C'était la maison du vieil horloger, ma?tre Zacharius, de sa fille Gérande, d'Aubert Thün, son apprenti, et de sa vieille servante Scholastique.
Quel homme à part que ce Zacharius! Son age semblait indéchiffrable. Nul des plus vieux de Genève n'e?t pu dire depuis combien de temps sa tête maigre et pointue vacillait sur ses épaules, ni quel jour, pour la première fois, on le vit marcher par les rues de la ville, en laissant flotter à tous les vents sa longue chevelure blanche. Cet homme ne vivait pas. Il oscillait à la fa?on du balancier de ses horloges. Sa figure, sèche et cadavérique, affectait des teintes sombres. Comme les tableaux de Léonard de Vinci, il avait poussé au noir.
Gérande habitait la plus belle chambre de la vieille maison, d'où, par une étroite fenêtre, son regard allait mélancoliquement se reposer sur les cimes neigeuses du Jura; mais la chambre à coucher et l'atelier du vieillard occupaient une sorte de cave, située presque au ras du fleuve et dont le plancher reposait sur les pilotis mêmes. Depuis un temps immémorial, ma?tre Zacharius n'en sortait qu'aux heures des repas et quand il allait régler les différentes horloges de la ville. Il passait le reste du temps près d'un établi couvert de nombreux instruments d'horlogerie, qu'il avait pour la plupart inventés.
Car c'était un habile homme. Ses oeuvres se prisaient fort dans toute la France et l'Allemagne. Les plus industrieux ouvriers de Genève reconnaissaient hautement sa supériorité, et c'était un honneur pour cette ville, qui le montrait en disant:
?à lui revient la gloire d'avoir inventé l'échappement!?
En effet, de cette invention, que les travaux de Zacharius feront comprendre plus tard, date la naissance de la véritable horlogerie.
Or, après avoir longuement et merveilleusement travaillé, Zacharius remettait avec lenteur ses outils en place, recouvrait de légères verrines les fines pièces qu'il venait d'ajuster, et rendait le repos à la roue active de son tour; puis il soulevait un judas pratiqué dans le plancher de son réduit, et là, penché des heures entières, tandis que le Rh?ne se précipitait avec fracas sous ses yeux, il s'enivrait à ses brumeuses vapeurs.
Un soir d'hiver, la vieille Scholastique servit le souper, auquel, selon les antiques usages, elle prenait part avec le jeune ouvrier. Bien que des mets soigneusement apprêtés lui fussent offerts dans une belle vaisselle bleue et blanche, ma?tre Zacharius ne mangea pas. Il répondit à peine aux douces paroles de Gérande, que la taciturnité plus sombre de son père préoccupait visiblement, et le babillage de Scholastique elle-même ne frappa pas plus son oreille que ces grondements du fleuve auxquels il ne prenait plus garde. Après ce repas silencieux, le vieil horloger quitta la table sans embrasser sa fille, sans donner à tous le bonsoir accoutumé. Il disparut par l'étroite porte qui conduisait à sa retraite, et, sous ses pas pesants, l'escalier gémit avec de lourdes plaintes.
Gérande, Aubert et Scholastique demeurèrent quelques instants sans parler. Ce soir-là, le temps était sombre; les nuages se tra?naient lourdement le long des Alpes et mena?aient de se fondre en pluie; la sévère température de la Suisse emplissait l'ame de tristesse, tandis que les vents du midi r?daient aux alentours et jetaient de sinistres sifflements.
?Savez-vous bien, ma chère demoiselle, dit enfin Scholastique, que notre ma?tre est tout en dedans depuis quelques jours? Sainte Vierge! Je comprends qu'il n'ait pas eu faim, car ses paroles lui sont restées dans le ventre, et bien adroit serait le diable qui lui en tirerait quelqu'une!
-Mon père a quelque secret motif de chagrin que je ne puis même pas soup?onner, répondit Gérande, tandis qu'une douloureuse inquiétude s'imprimait sur son visage.
-Mademoiselle, ne permettez pas à tant de tristesse d'envahir votre coeur. Vous connaissez les singulières habitudes de ma?tre Zacharius. Qui peut lire sur son front ses pensées secrètes? Quelque ennui sans doute lui est survenu, mais demain il ne s'en souviendra pas et se repentira vraiment d'avoir causé quelque peine à sa fille.?
C'était Aubert qui parlait de cette fa?on, en fixant ses regards sur les beaux yeux de Gérande. Aubert, le seul ouvrier que ma?tre Zacharius e?t jamais admis à l'intimité de ses travaux, car il appréciait son intelligence, sa discrétion et sa grande bonté d'ame, Aubert s'était attaché à Gérande avec cette foi mystérieuse qui préside aux dévouements héro?ques.
Gérande avait dix-huit ans. L'ovale de son visage rappelait celui des na?ves madones que la vénération suspend encore au coin des rues des vieilles cités de Bretagne. Ses yeux respiraient une simplicité infinie. On l'aimait, comme la plus suave réalisation du rêve d'un po?te. Ses vêtements affectaient des couleurs peu voyantes, et le linge blanc qui se plissait sur ses épaules avait cette teinte et cette senteur particulières au linge d'église. Elle vivait d'une existence mystique dans cette ville de Genève, qui n'était pas encore livrée à la sécheresse du calvinisme.
Ainsi que, soir et matin, elle lisait ses prières latines dans son missel à fermoir de fer, Gérande avait lu un sentiment caché dans le coeur d'Aubert Thün, quel dévouement profond le jeune ouvrier avait pour elle. Et en effet, à ses yeux, le monde entier se condensait dans cette vieille maison de l'horloger, et tout son temps se passait près de la jeune fille, quand, le travail terminé, il quittait l'atelier de son père.
La vieille Scholastique voyait cela, mais n'en disait mot. Sa loquacité s'exer?ait de préférence sur les malheurs de son temps et les petites misères du ménage. On ne cherchait point à l'arrêter. Il en était d'elle comme de ces tabatières à musique que l'on fabriquait à Genève: une fois montée, il aurait fallu la briser pour qu'elle ne jouat pas tous ses airs.
En trouvant Gérande plongée dans une taciturnité douloureuse, Scholastique quitta sa vieille chaise de bois, fixa un cierge sur la pointe d'un chandelier, l'alluma et le posa près d'une petite vierge de cire abritée dans sa niche de pierre. C'était la coutume de s'agenouiller devant cette madone protectrice du foyer domestique, en lui demandant d'étendre sa grace bienveillante sur la nuit prochaine; mais, ce soir-là, Gérande demeura silencieuse à sa place.
?Eh bien! ma chère demoiselle, dit Scholastique avec étonnement, le souper est fini, et voici l'heure du bonsoir. Voulez-vous donc fatiguer vos yeux dans des veilles prolongées?... Ah! sainte Vierge! c'est pourtant le cas de dormir et de retrouver un peu de joie dans de jolis rêves? à cette époque maudite où nous vivons, qui peut se promettre une journée de bonheur?
-Ne faudrait-il pas envoyer chercher quelque médecin pour mon père? demanda Gérande.
-Un médecin! s'écria la vieille servante. Ma?tre Zacharius a-t-il jamais prêté l'oreille à toutes leurs imaginations et sentences! Il peut y avoir des médecines pour les montres, mais non pour les corps!
-Que faire? murmura Gérande. S'est-il remis au travail? s'est-il livré au repos?
-Gérande, répondit doucement Aubert, quelque contrariété morale chagrine ma?tre Zacharius, et voilà tout.
-La connaissez-vous, Aubert?
-Peut-être, Gérande.
-Racontez-nous cela, s'écria vivement Scholastique, en éteignant parcimonieusement son cierge.
-Depuis plusieurs jours, Gérande, dit le jeune ouvrier, il se passe un fait absolument incompréhensible. Toutes les montres que votre père a faites et vendues depuis quelques années s'arrêtent subitement. On lui en a rapporté un grand nombre. Il les a démontées avec soin; les ressorts étaient en bon état et les rouages parfaitement établis. Il les a remontées avec plus de soin encore; mais, en dépit de son habileté, elles n'ont plus marché.
-Il y a du diable là-dessous! s'écria Scholastique.
-Que veux-tu dire? demanda Gérande. Ce fait me semble naturel. Tout est borné sur terre, et l'infini ne peut sortir de la main des hommes.
-Il n'en est pas moins vrai, répondit Aubert, qu'il y a en cela quelque chose d'extraordinaire et de mystérieux. J'ai aidé moi-même ma?tre Zacharius à rechercher la cause de ce dérangement de ses montres, je n'ai pu la trouver, et, plus d'une fois, désespéré, les outils me sont tombés des mains.
-Aussi, reprit Scholastique, pourquoi se livrer à tout ce travail de réprouvé? Est-il naturel qu'un petit instrument de cuivre puisse marcher tout seul et marquer les heures? On aurait d? s'en tenir au cadran solaire!
-Vous ne parlerez plus ainsi, Scholastique, répondit Aubert, quand vous saurez que le cadran solaire fut inventé par Ca?n.
-Seigneur mon Dieu! que m'apprenez-vous là?
-Croyez-vous, reprit ingénument Gérande, que l'on puisse prier Dieu de rendre la vie aux montres de mon père?
-Sans aucun doute, répondit le jeune ouvrier.
-Bon! Voici des prières inutiles, grommela la vieille servante, mais le Ciel en pardonnera l'intention.?
Le cierge fut rallumé. Scholastique, Gérande et Aubert s'agenouillèrent sur les dalles de la chambre, et la jeune fille pria pour l'ame de sa mère, pour la sanctification de la nuit, pour les voyageurs et les prisonniers, pour les bons et les méchants, et surtout pour les tristesses inconnues de son père.
Puis, ces trois dévotes personnes se relevèrent avec quelque confiance au coeur, car elles avaient remis leur peine dans le sein de Dieu.
Aubert regagna sa chambre, Gérande s'assit toute pensive près de sa fenêtre, pendant que les dernières lueurs s'éteignaient dans la ville de Genève, et Scholastique, après avoir versé un peu d'eau sur les tisons embrasés et poussé les deux énormes verrous de la porte, se jeta sur son lit, où elle ne tarda pas à rêver qu'elle mourait de peur.
Cependant, l'horreur de cette nuit d'hiver avait augmenté. Parfois, avec les tourbillons du fleuve, le vent s'engouffrait sous les pilotis, et la maison frissonnait tout entière; mais la jeune fille, absorbée par sa tristesse, ne songeait qu'à son père. Depuis les paroles d'Aubert Thün, la maladie de ma?tre Zacharius avait pris à ses yeux des proportions fantastiques, et il lui semblait que cette chère existence, devenue purement mécanique, ne se mouvait plus qu'avec effort sur ses pivots usés.
Soudain l'abat-vent, violemment poussé parla rafale, heurta la fenêtre de la chambre. Gérande tressaillit et se leva brusquement, sans comprendre la cause de ce bruit qui secoua sa torpeur. Dès que son émotion se fut calmée, elle ouvrit le chassis. Les nuages avaient crevé, et une pluie torrentielle crépitait sur les toitures environnantes. La jeune fille se pencha au dehors pour attirer le volet ballotté par le vent, mais elle eut peur. Il lui parut que la pluie et le fleuve, confondant leurs eaux tumultueuses, submergeaient cette fragile maison dont les ais craquaient de toutes parts. Elle voulut fuir sa chambre; mais elle aper?ut au-dessous d'elle la réverbération d'une lumière qui devait venir du réduit de ma?tre Zacharius, et dans un de ces calmes momentanés pendant lesquels se taisent les éléments, son oreille fut frappée par des sons plaintifs. Elle tenta de refermer sa fenêtre et ne put y parvenir. Le vent la repoussait avec violence, comme un malfaiteur qui s'introduit dans une habitation.
Gérande pensa devenir folle de terreur! Que faisait donc son père? Elle ouvrit la porte, qui lui échappa des mains et battit bruyamment sous l'effort de la tempête. Gérande se trouva alors dans la salle obscure du souper, parvint, en tatonnant, à gagner l'escalier qui aboutissait à l'atelier de ma?tre Zacharius, et s'y laissa glisser, pale et mourante.
Le vieil horloger était debout au milieu de cette chambre que remplissaient les mugissements du fleuve Ses cheveux hérissés lui donnaient un aspect sinistre. Il parlait, il gesticulait, sans voir, sans entendre! Gérande demeura sur le seuil.
?C'est la mort! disait ma?tre Zacharius d'une voix sourde, c'est la mort!... Que me reste-t-il à vivre, maintenant que j'ai dispersé mon existence par le monde! car moi, ma?tre Zacharius, je suis bien le créateur de toutes ces montres que j'ai fabriquées! C'est bien une partie de mon ame que j'ai enfermée dans chacune de ces bo?tes de fer, d'argent ou d'or! Chaque fois que s'arrête une de ces horloges maudites, je sens mon coeur qui cesse de battre, car je les ai réglées sur ses pulsations!?
Et, en parlant de cette fa?on étrange, le vieillard jeta les yeux sur son établi. Là se trouvaient toutes les parties d'une montre qu'il avait soigneusement démontée. Il prit une sorte de cylindre creux, appelé barillet, dans lequel est enfermé le ressort, et il en retira la spirale d'acier qui, au lieu de se détendre, suivant les lois de son élasticité, demeura roulée sur elle-même, ainsi qu'une vipère endormie. Elle semblait nouée, comme ces vieillards impotents dont le sang s'est figé à la longue. Ma?tre Zacharius essaya vainement de la dérouler de ses doigts amaigris, dont la silhouette s'allongeait démesurément sur la muraille, mais il ne put y parvenir, et bient?t, avec un terrible cri de colère, il la précipita par le judas dans les tourbillons du Rh?ne.
Gérande, les pieds cloués à terre, demeurait sans souffle, sans mouvement. Elle voulait et ne pouvait s'approcher de son père. De vertigineuses hallucinations s'emparaient d'elle. Soudain, elle entendit dans l'ombre une voix murmurer à son oreille:
?Gérande, ma chère Gérande! La douleur vous tient encore éveillée! Rentrez, je vous prie, la nuit est froide.
-Aubert! murmura la jeune fille à mi-voix. Vous! vous!
-Ne devais-je pas m'inquiéter de ce qui vous inquiète!? répondit Aubert.
Ces douces paroles firent revenir le sang au coeur de la jeune fille. Elle s'appuya au bras de l'ouvrier et lui dit:
?Mon père est bien malade, Aubert! Vous seul pouvez le guérir, car cette affection de l'ame ne céderait pas aux consolations de sa fille. Il a l'esprit frappé d'un accident fort naturel, et, en travaillant avec lui à réparer ses montres, vous le ramènerez à la raison. Aubert, il n'est pas vrai, ajouta-t-elle, encore tout impressionnée, que sa vie se confonde avec celle de ses horloges??
Aubert ne répondit pas.
?Mais ce serait donc un métier réprouvé du Ciel que le métier de mon père? fit Gérande en frissonnant.
-Je ne sais, répondit l'ouvrier, qui réchauffa de ses mains les mains glacées de la jeune fille. Mais retournez à votre chambre, ma pauvre Gérande, et, avec le repos, reprenez quelque espérance!?
Gérande regagna lentement sa chambre, et elle y demeura jusqu'au jour, sans que le sommeil appesantit ses paupières, tandis que ma?tre Zacharius, toujours muet et immobile, regardait le fleuve couler bruyamment à ses pieds.
* * *
La sévérité du marchand génevois en affaires est devenue proverbiale. Il est d'une probité rigide et d'une excessive droiture. Quelle dut donc être la honte de ma?tre Zacharius, quand il vit ces montres, qu'il avait montées avec une si grande sollicitude, lui revenir de toutes parts.
Or, il était certain que ces montres s'arrêtaient subitement et sans aucune raison apparente. Les rouages étaient en bon état et parfaitement établis, mais les ressorts avaient perdu toute élasticité. L'horloger essaya vainement de les remplacer: les roues demeurèrent immobiles. Ces dérangements inexplicables firent un tort immense à ma?tre Zacharius. Ses magnifiques inventions avaient laissé maintes fois planer sur lui des soup?ons de sorcellerie, qui reprirent dès lors consistance. Le bruit en parvint jusqu'à Gérande, et elle trembla souvent pour son père, lorsque des regards malintentionnés se fixaient sur lui.
Cependant, le lendemain de cette nuit d'angoisses, ma?tre Zacharius parut se remettre au travail avec quelque confiance. Le soleil du matin lui rendit quelque courage. Aubert ne tarda pas à le rejoindre à son atelier et en re?ut un bonjour plein d'affabilité.
?Je vais mieux, dit le vieil horloger. Je ne sais quels étranges maux de tête m'obsédaient hier, mais le soleil a chassé tout cela avec les nuages de la nuit.
-Ma foi! ma?tre, répondit Aubert, je n'aime la nuit ni pour vous, ni pour moi!
-Et tu as raison, Aubert! Si tu deviens jamais un homme supérieur, tu comprendras que le jour t'est nécessaire comme la nourriture! Un savant de grand mérite se doit aux hommages du reste des hommes.
-Ma?tre, voilà le péché d'orgueil qui vous reprend.
-De l'orgueil, Aubert! Détruis mon passé, anéantis mon présent, dissipe mon avenir, et alors il me sera permis de vivre dans l'obscurité! Pauvre gar?on, qui ne comprend pas les sublimes choses auxquelles mon art se rattache tout entier! N'es-tu donc qu'un outil entre mes mains?
-Cependant, ma?tre Zacharius, reprit Aubert, j'ai plus d'une fois mérité vos compliments pour la manière dont j'ajustais les pièces les plus délicates de vos montres et de vos horloges!
-Sans aucun doute, Aubert, répondit ma?tre Zacharius, tu es un bon ouvrier que j'aime; mais, quand tu travailles, tu ne crois avoir entre tes doigts que du cuivre, de l'or, de l'argent, et tu ne sens pas ces métaux, que mon génie anime, palpiter comme une chair vivante! Aussi, tu ne mourrais pas, toi, de la mort de tes oeuvres!?
Ma?tre Zacharius demeura silencieux après ces paroles; mais Aubert chercha à reprendre la conversation.
?Par ma foi! ma?tre, dit-il, j'aime à vous voir travaillant ainsi sans relache! Vous serez prêt pour la fête de notre corporation, car je vois que le travail de cette montre de cristal avance rapidement.
-Sans doute, Aubert, s'écria le vieil horloger, et ce ne sera pas un mince honneur pour moi que d'avoir pu tailler et couper cette matière qui a la dureté du diamant! Ah! Louis Berghem a bien fait de perfectionner l'art des diamantaires, qui m'a permis de polir et percer les pierres les plus dures!?
Ma?tre Zacharius tenait en ce moment de petites pièces d'horlogerie en cristal taillé et d'un travail exquis. Les rouages, les pivots, le bo?tier de cette montre étaient de la même matière, et, dans cette oeuvre de la plus grande difficulté, il avait déployé un talent inimaginable.
?N'est-ce pas, reprit-il, tandis que ses joues s'empourpraient, qu'il sera beau de voir palpiter cette montre à travers son enveloppe transparente, et de pouvoir compter les battements de son coeur!
-Je gage, ma?tre, répondit le jeune ouvrier, qu'elle ne variera pas d'une seconde par an!
-Et tu gageras à coup s?r! Est-ce que je n'ai pas mis là le plus pur de moi-même? Est-ce que mon coeur varie, lui??
Aubert n'osa pas lever les yeux sur son ma?tre.
?Parle-moi franchement, reprit mélancoliquement le vieillard. Ne m'as-tu jamais pris pour un fou? Ne me crois-tu pas livré parfois à de désastreuses folies? Oui, n'est-ce pas! Dans les yeux de ma fille et dans les tiens, j'ai lu souvent ma condamnation.-Oh! s'écria-t-il avec douleur, n'être pas même compris des êtres que l'on aime le plus au monde! Mais à toi, Aubert, je te prouverai victorieusement que j'ai raison! Ne secoue pas la tête, car tu seras stupéfié! Le jour où tu sauras m'écouter et me comprendre, tu verras que j'ai découvert les secrets de l'existence, les secrets de l'union mystérieuse de l'ame et du corps!?
En parlant ainsi, ma?tre Zacharius se montrait superbe de fierté. Ses yeux brillaient d'un feu surnaturel, et l'orgueil lui courait à pleines veines. Et, en vérité, si jamais vanité e?t pu être légitime, c'e?t bien été celle de ma?tre Zacharius!
En effet, l'horlogerie, jusqu'à lui, était presque demeurée dans l'enfance de l'art. Depuis le jour où Platon, quatre cents ans avant l'ère chrétienne, inventa l'horloge nocturne, sorte de clepsydre qui indiquait les heures de la nuit par le son et le jeu d'une fl?te, la science resta presque stationnaire. Les ma?tres travaillèrent plut?t l'art que la mécanique, et ce fut l'époque des belles horloges en fer, en cuivre, en bois, en argent, qui étaient finement sculptées, comme une aiguière de Cellini. On avait un chef-d'oeuvre de ciselure, qui mesurait le temps d'une fa?on fort imparfaite, mais on avait un chef-d'oeuvre. Quand l'imagination de l'artiste ne se tourna plus du c?té de la perfection plastique, elle s'ingénia à créer ces horloges à personnages mouvants, à sonneries mélodiques, et dont la mise en scène était réglée d'une fa?on fort divertissante. Au surplus, qui s'inquiétait, à cette époque, de régulariser la marche du temps? Les délais de droit n'étaient pas inventés; les sciences physiques et astronomiques n'établissaient pas leurs calculs sur des mesures scrupuleusement exactes; il n'y avait ni établissements fermant à heure fixe, ni convois partant à la seconde. Le soir, on sonnait le couvre-feu, et la nuit, on criait les heures au milieu du silence. Certes, on vivait moins de temps, si l'existence se mesure à la quantité des affaires faites, mais on vivait mieux. L'esprit s'enrichissait de ces nobles sentiments nés de la contemplation des chefs-d'oeuvre, et l'art ne se faisait pas à la course. On batissait une église en deux siècles; un peintre ne faisait que quelques tableaux en sa vie; un po?te ne composait qu'une oeuvre éminente, mais c'étaient autant de chefs-d'oeuvre que les siècles se chargeaient d'apprécier.
Lorsque les sciences exactes firent enfin des progrès, l'horlogerie suivit leur essor, bien qu'elle f?t toujours arrêtée par une insurmontable difficulté: la mesure régulière et continue du temps.
Or, ce fut au milieu de cette stagnation que ma?tre Zacharius inventa l'échappement, qui lui permit d'obtenir une régularité mathématique, en soumettant le mouvement du pendule à une force constante. Cette invention avait tourné la tête du vieil horloger. L'orgueil, montant dans son coeur, comme le mercure dans le thermomètre, avait atteint la température des folies transcendantes. Par analogie, il s'était laissé aller à des conséquences matérialistes, et, en fabriquant ses montres, il s'imaginait avoir surpris les secrets de l'union de l'ame au corps.
Aussi, ce jour-là, voyant qu'Aubert l'écoutait avec attention, il lui dit d'un ton simple et convaincu:
?Sais-tu ce qu'est la vie, mon enfant? As-tu compris l'action de ces ressorts qui produisent l'existence? As-tu regardé dans toi-même? Non, et pourtant, avec les yeux de la science, tu aurais vu le rapport intime qui existe entre l'oeuvre de Dieu et la mienne, car c'est sur sa créature que j'ai copié la combinaison des rouages de mes horloges.
-Ma?tre, reprit vivement Aubert, pouvez-vous comparer une machine de cuivre et d'acier à ce souffle de Dieu nommé l'ame, qui anime les corps, comme la brise communique le mouvement aux fleurs? Peut-il exister des roues imperceptibles qui fassent mouvoir nos jambes et nos bras? Quelles pièces seraient si bien ajustées qu'elles engendrassent les pensées en nous?
-Là n'est pas la question, répondit doucement ma?tre Zacharius, mais avec l'entêtement de l'aveugle qui marche à l'ab?me. Pour me comprendre, rappelle-toi le but de l'échappement que j'ai inventé. Quand j'ai vu l'irrégularité de la marche d'une horloge, j'ai compris que le mouvement renfermé en elle ne suffisait pas et qu'il fallait le soumettre à la régularité d'une autre force indépendante. J'ai donc pensé que le balancier pourrait me rendre ce service, si j'arrivais à régulariser ses oscillations! Or, ne fut-ce pas une idée sublime que celle qui me vint de lui faire rendre sa force perdue par ce mouvement même de l'horloge, qu'il était chargé de réglementer??
Aubert fit un signe d'assentiment.
?Maintenant, Aubert, continua le vieil horloger en s'animant, jette un regard sur toi-même! Ne comprends-tu donc pas qu'il y a deux forces distinctes en nous: celle de l'ame et celle du corps, c'est-à-dire un mouvement et un régulateur? L'ame est le principe de la vie: donc c'est le mouvement. Qu'il soit produit par un poids, par un ressort ou par une influence immatérielle, il n'en est pas moins au coeur. Mais, sans le corps, ce mouvement serait inégal, irrégulier, impossible! Aussi le corps vient-il régler l'ame, et, comme le balancier, est-il soumis à des oscillations régulières. Et ceci est tellement vrai, que l'on se porte mal lorsque le boire, le manger, le sommeil, en un mot les fonctions du corps ne sont pas convenablement réglées! Ainsi que dans mes montres, l'ame rend au corps la force perdue par ses oscillations. Eh bien! qui produit donc cette union intime du corps et de l'ame, sinon un échappement merveilleux, par lequel les rouages de l'un viennent s'engrener dans les rouages de l'autre? Or, voilà ce que j'ai deviné, appliqué, et il n'y a plus de secrets pour moi dans cette vie, qui n'est, après tout, qu'une ingénieuse mécanique!?
Ma?tre Zacharius était sublime à voir dans cette hallucination, qui le transportait jusqu'aux derniers mystères de l'infini. Mais sa fille Gérande, arrêtée sur le seuil de la porte, avait tout entendu. Elle se précipita dans les bras de son père, qui la pressa convulsivement sur son sein.
?Qu'as-tu, ma fille? lui demanda ma?tre Zacharius.
-Si je n'avais qu'un ressort ici, dit-elle en mettant la main sur son coeur, je ne vous aimerais pas tant, mon père!?
Ma?tre Zacharius regarda fixement sa fille et ne répondit pas.
Soudain, il poussa un cri, porta vivement la main à son coeur et tomba défaillant sur son vieux fauteuil de cuir.
?Mon père! qu'avez-vous?
-Du secours! s'écria Aubert. Scholastique!?
Mais Scholastique n'accourut pas aussit?t. On avait heurté le marteau de la porte d'entrée. Elle était allée ouvrir, et quand elle revint à l'atelier, avant qu'elle e?t ouvert la bouche, le vieil horloger, ayant repris ses sens, lui disait:
?Je devine, ma vieille Scholastique, que tu m'apportes encore une de ces montres maudites qui s'est arrêtée!
-Jésus! C'est pourtant la vérité, répondit Scholastique, en remettant une montre à Aubert.
-Mon coeur ne peut pas se tromper!? dit le vieillard avec un soupir.
Cependant, Aubert avait remonté la montre avec le plus grand soin, mais elle ne marchait plus.
* * *
La pauvre Gérande aurait vu sa vie s'éteindre avec celle de son père, sans la pensée d'Aubert qui la rattachait au monde.
Le vieil horloger s'en allait peu à peu. Ses facultés tendaient évidemment à s'amoindrir en se concentrant sur une pensée unique. Par une funeste association d'idées, il ramenait tout à sa monomanie, et la vie terrestre semblait s'être retirée de lui pour faire place à cette existence extra-naturelle des puissances intermédiaires. Aussi, quelques rivaux malintentionnés ravivèrent-ils les bruits diaboliques qui avaient été répandus sur les travaux de ma?tre Zacharius.
La constatation des dérangements inexplicables qu'éprouvaient ses montres fit un effet prodigieux parmi les ma?tres horlogers de Genève. Que signifiait cette soudaine inertie de leurs rouages, et pourquoi ces bizarres rapports qu'elles paraissaient avoir avec la vie de Zacharius? C'étaient là de ces mystères que l'on n'envisage jamais sans une secrète terreur. Dans les diverses classes de la ville, depuis l'apprenti jusqu'au seigneur qui se servaient des montres du vieil horloger, il ne fut personne qui ne p?t juger par lui-même de la singularité du fait. On voulut, mais en vain, pénétrer jusqu'à ma?tre Zacharius. Celui-ci tomba fort malade,-ce qui permit à sa fille de le soustraire à ces visites incessantes, qui dégénéraient en reproches et en récriminations.
Les médecines et les médecins furent impuissants vis-à-vis de ce dépérissement organique, dont la cause échappait. Il semblait parfois que le coeur du vieillard cessat de battre, et puis ses battements reprenaient avec une inquiétante irrégularité.
La coutume existait, dès lors, de soumettre les oeuvres des ma?tres à l'appréciation du populaire. Les chefs des différentes ma?trises cherchaient à se distinguer par la nouveauté ou la perfection de leurs ouvrages, et ce fut parmi eux que l'état de ma?tre Zacharius rencontra la plus bruyante pitié, mais une pitié intéressée. Ses rivaux le plaignaient d'autant plus volontiers qu'ils le redoutaient moins. Ils se souvenaient toujours des succès du vieil horloger, quand il exposait ces magnifiques horloges à sujets mouvants, ces montres à sonnerie, qui faisaient l'admiration générale et atteignaient de si hauts prix dans les villes de France, de Suisse et d'Allemagne.
Cependant, grace aux soins constants de Gérande et d'Aubert, la santé de ma?tre Zacharius parut se raffermir un peu, et au milieu de cette quiétude que lui laissa sa convalescence, il parvint à se détacher des pensées qui l'absorbaient. Dès qu'il put marcher, sa fille l'entra?na hors de sa maison, où les pratiques mécontentes affluaient sans cesse. Aubert, lui, demeurait à l'atelier, montant et remontant inutilement ces montres rebelles, et le pauvre gar?on, n'y comprenant rien, se prenait quelquefois la tête à deux mains, avec la crainte de devenir fou comme son ma?tre.
Gérande dirigeait alors les pas de son père vers les plus riantes promenades de la ville. Tant?t, soutenant le bras de ma?tre Zacharius, elle prenait par Saint-Antoine, d'où la vue s'étend sur le coteau de Cologny et sur le lac. Quelquefois, par les belles matinées, on pouvait apercevoir les pics gigantesques du mont Buet se dresser à l'horizon. Gérande nommait par leur nom tous ces lieux presque oubliés de son père, dont la mémoire semblait déroutée, et celui-ci éprouvait un plaisir d'enfant à apprendre toutes ces choses, dont le souvenir s'était égaré dans sa tête. Ma?tre Zacharius s'appuyait sur sa fille, et ces deux chevelures, blanche et blonde, se confondaient dans le même rayon de soleil.
Il arriva aussi que le vieil horloger s'aper?ut enfin qu'il n'était pas seul en ce monde. En voyant sa fille jeune et belle, lui vieux et brisé, il songea qu'après sa mort elle resterait seule, sans appui, et il regarda autour de lui et autour d'elle. Bien des jeunes ouvriers de Genève avaient déjà courtisé Gérande; mais aucun n'avait eu accès dans la retraite impénétrable où vivait la famille de l'horloger. Il fut donc tout naturel que, pendant cette éclaircie de son cerveau, le choix du vieillard s'arrêtat sur Aubert Thün. Une fois lancé sur cette pensée, il remarqua que ces deux jeunes gens avaient été élevés dans les mêmes idées et les mêmes croyances, et les oscillations de leur coeur lui parurent ?isochrones?, comme il le dit un jour à Scholastique.
La vieille servante, littéralement enchantée du mot, bien qu'elle ne le compr?t pas, jura par sa sainte patronne que la ville entière le saurait avant un quart d'heure. Ma?tre Zacharius eut grand'peine à la calmer, et obtint d'elle enfin de garder sur cette communication un silence qu'elle ne tint jamais.
Si bien qu'à l'insu de Gérande et d'Aubert, on causait déjà dans tout Genève de leur union prochaine. Mais il advint aussi que, pendant ces conversations, on entendait souvent un ricanement singulier et une voix qui disait:
?Gérande n'épousera pas Aubert.?
Si les causeurs se retournaient, ils se trouvaient en face d'un petit vieillard qu'ils ne connaissaient pas.
Quel age avait cet être singulier? Personne n'e?t pu le dire! On devinait qu'il devait exister depuis un grand nombre de siècles, mais voilà tout. Sa grosse tête écrasée reposait sur des épaules dont la largeur égalait la hauteur de son corps, qui ne dépassait pas trois pieds. Ce personnage e?t fait bonne figure sur un support de pendule, car le cadran se f?t naturellement placé sur sa face, et le balancier aurait oscillé à son aise dans sa poitrine. On e?t volontiers pris son nez pour le style d'un cadran solaire, tant il était mince et aigu; ses dents, écartées et à surface épicyclo?que, ressemblaient aux engrenages d'une roue et grin?aient entre ses lèvres; sa voix avait le son métallique d'un timbre, et l'on pouvait entendre son coeur battre comme le tic-tac d'une horloge. Ce petit homme, dont les bras se mouvaient à la manière des aiguilles sur un cadran, marchait par saccades, sans se retourner jamais. Le suivait-on, on trouvait qu'il faisait une lieue par heure et que sa marche était à peu près circulaire.
Il y avait peu de temps que cet être bizarre errait ainsi, ou plut?t tournait par la ville; mais on avait pu observer déjà que chaque jour, au moment où le soleil passait au méridien, il s'arrêtait devant la cathédrale de Saint Pierre, et qu'il reprenait sa route après les douze coups de midi. Hormis ce moment précis, il semblait surgir dans toutes les conversations où l'on s'occupait du vieil horloger, et l'on se demandait, avec effroi, quel rapport pouvait exister entre lui et ma?tre Zacharius. Au surplus, on remarquait qu'il ne perdait pas de vue le vieillard et sa fille pendant leurs promenades.
Un jour, sur la Treille, Gérande aper?ut ce monstre qui la regardait en riant. Elle se pressa contre son père, avec un mouvement d'effroi.
?Qu'as-tu, ma Gérande? demanda ma?tre Zacharius.
-Je ne sais, répondit la jeune fille.
-Je te trouve changée, mon enfant! dit le vieil horloger. Voilà donc que tu vas tomber malade à ton tour? Eh bien! ajouta-t-il avec un triste sourire, il faudra que je te soigne, et je te soignerai bien.
-Oh! mon père, ce ne sera rien. J'ai froid, et j'imagine que c'est....
-Eh quoi, Gérande?
-La présence de cet homme qui nous suit sans cesse,? répondit-elle à voix basse.
Ma?tre Zacharius se retourna vers le petit vieillard.
?Ma foi, il va bien, dit-il avec un air de satisfaction, car il est justement quatre heures. Ne crains rien, ma fille, ce n'est pas un homme, c'est une horloge!?
Gérande regarda son père avec terreur. Comment ma?tre Zacharius avait-il pu lire l'heure sur le visage de cette étrange créature?
?à propos, continua le vieil horloger, sans plus s'occuper de cet incident, je ne vois pas Aubert depuis quelques jours.
-Il ne nous quitte cependant pas, mon père, répondit Gérande, dont les pensées prirent une teinte plus douce.
-Que fait-il, alors?
-Il travaille, mon père.
-Ah! s'écria le vieillard, il travaille à réparer mes montres, n'est-il pas vrai? Mais il n'y parviendra jamais, car ce n'est pas une réparation qu'il leur faut, mais bien une résurrection!?
Gérande demeura silencieuse.
?Il faudra que je sache, ajouta le vieillard, si l'on n'a pas encore rapporté quelques-unes de ces montres damnées sur lesquelles le diable a jeté une épidémie!?
Puis, après ces mots, ma?tre Zacharius tomba dans un mutisme absolu jusqu'au moment où il heurta la porte de son logis, et pour la première fois depuis sa convalescence, tandis que Gérande regagnait tristement sa chambre, il descendit à son atelier.
Au moment où il en franchissait la porte, une des nombreuses horloges suspendues au mur vint à sonner cinq heures. Ordinairement, les différentes sonneries de ces appareils, admirablement réglées, se faisaient entendre simultanément, et leur concordance réjouissait le coeur du vieillard; mais, ce jour-là, tous ces timbres tintèrent les uns après les autres, si bien que pendant un quart d'heure l'oreille fut assourdie par leurs bruits successifs. Ma?tre Zacharius souffrait affreusement; il ne pouvait tenir en place, il allait de l'une à l'autre de ces horloges, et il leur battait la mesure, comme un chef d'orchestre qui ne serait plus ma?tre de ses musiciens.
Lorsque le dernier son s'éteignit, la porte de l'atelier s'ouvrit, et ma?tre Zacharius frissonna de la tête aux pieds en voyant devant lui le petit vieillard, qui le regarda fixement et lui dit:
?Ma?tre, ne puis-je m'entretenir quelques instants avec vous?
-Qui êtes-vous? demanda brusquement l'horloger.
-Un confrère. C'est moi qui suis chargé de régler le soleil.
-Ah! c'est vous qui réglez le soleil? répliqua vivement ma?tre Zacharius sans sourciller. Eh bien! je ne vous en complimente guère! Votre soleil va mal, et, pour nous trouver d'accord avec lui, nous sommes obligés tant?t d'avancer nos horloges et tant?t de les retarder!
-Et par le pied fourchu du diable! s'écria le monstrueux personnage, vous avez raison, mon ma?tre! Mon soleil ne marque pas toujours midi au même moment que vos horloges; mais, un jour, on saura que cela vient de l'inégalité du mouvement de translation de la terre, et l'on inventera un midi moyen qui réglera cette irrégularité!
-Vivrai-je encore à cette époque? demanda le vieil horloger, dont les yeux s'animèrent.
-Sans doute, répliqua le petit vieillard en riant. Est-ce que vous pouvez croire que vous mourrez jamais?
-Hélas! je suis pourtant bien malade!
-Au fait, causons de cela. Par Belzébuth! cela nous mènera à ce dont je veux vous parler.?
Et ce disant, cet être bizarre sauta sans fa?on sur le vieux fauteuil de cuir et ramena ses jambes l'une sous l'autre, à la fa?on de ces os décharnés que les peintres de tentures funéraires croisent sous les têtes de mort. Puis, il reprit d'un ton ironique:
?Voyons, ?a, ma?tre Zacharius, que se passe-t-il donc dans cette bonne ville de Genève? On dit que votre santé s'altère, que vos montres ont besoin de médecins!
-Ah! vous croyez, vous, qu'il y a un rapport intime entre leur existence et la mienne! s'écria ma?tre Zacharius.
-Moi, j'imagine que ces montres ont des défauts, des vices même. Si ces gaillardes-là n'ont pas une conduite fort régulière, il est juste qu'elles portent la peine de leur dérèglement. Il m'est avis qu'elles auraient besoin de se ranger un peu!
-Qu'appelez-vous des défauts? fit ma?tre Zacharius, rougissant du ton sarcastique avec lequel ces paroles avaient été prononcées. Est-ce qu'elles n'ont pas le droit d'être fières de leur origine?
-Pas trop, pas trop! répondit le petit vieillard. Elles portent un nom célèbre, et sur leur cadran est gravée une signature illustre, c'est vrai, et elles ont le privilège exclusif de s'introduire parmi les plus nobles familles; mais, depuis quelque temps, elles se dérangent, et vous n'y pouvez rien, ma?tre Zacharius, et le plus inhabile des apprentis de Genève vous en remontrerait!
-à moi, à moi, ma?tre Zacharius! s'écria le vieillard avec un terrible mouvement d'orgueil.
-à vous, ma?tre Zacharius, qui ne pouvez rendre la vie à vos montres!
-Mais c'est que j'ai la fièvre et qu'elles l'ont aussi! répondit le vieil horloger, tandis qu'une sueur froide lui courait par tous les membres.
-Eh bien! elles mourront avec vous, puisque vous êtes si empêché de redonner un peu d'élasticité à leurs ressorts!
-Mourir! Non pas, vous l'avez dit! Je ne peux pas mourir, moi, le premier horloger du monde, moi qui, au moyen de ces pièces et de ces rouages divers, ai su régler le mouvement avec une précision absolue! N'ai-je donc pas assujetti le temps à des lois exactes, et ne puis-je en disposer en souverain? Avant qu'un sublime génie v?nt disposer régulièrement ces heures égarées, dans quel vague immense était plongée la destinée humaine? à quel moment certain pouvaient se rapporter les actes de la vie? Mais vous, homme ou diable, qui que vous soyez, vous n'avez donc jamais songé à la magnificence de mon art, qui appelle toutes les sciences à son aide? Non! non! moi, ma?tre Zacharius, je ne peux pas mourir, car, puisque j'ai réglé le temps, le temps finirait avec moi! Il retournerait à cet infini dont mon génie a su l'arracher, et il se perdrait irréparablement dans le gouffre du néant! Non, je ne puis pas plus mourir que le Créateur de cet univers soumis à ses lois! Je suis devenu son égal, et j'ai partagé sa puissance! Ma?tre Zacharius a créé le temps, si Dieu a créé l'éternité.?
Le vieil horloger ressemblait alors à l'ange déchu, se redressant contre le Créateur. Le petit vieillard le caressait du regard, et semblait lui souffler tout cet emportement impie.
?Bien dit, ma?tre! répliqua-t-il. Belzébuth avait moins de droits que vous de se comparer à Dieu! Il ne faut pas que votre gloire périsse! Aussi, votre serviteur veut-il vous donner le moyen de dompter ces montres rebelles.
-Quel est-il? quel est-il? s'écria ma?tre Zacharius.
-Vous le saurez le lendemain du jour où vous m'aurez accordé la main de votre fille.
-Ma Gérande?
-Elle-même!
-Le coeur de ma fille n'est pas libre, répondit ma?tre Zacharius à cette demande, qui ne parut ni le choquer ni l'étonner.
-Bah!... Ce n'est pas la moins belle de vos horloges ... mais elle finira par s'arrêter aussi....
-Ma fille, ma Gérande!... Non!...
-Eh bien! retournez à vos montres, ma?tre Zacharius! Montez et démontez-les! Préparez le mariage de votre fille et de votre ouvrier! Trempez des ressorts faits de votre meilleur acier! Bénissez Aubert et la belle Gérande, mais souvenez-vous que vos montres ne marcheront jamais et que Gérande n'épousera pas Aubert!?
Et là dessus, le petit vieillard sortit, mais pas si vite que ma?tre Zacharius ne p?t entendre sonner six heures dans sa poitrine.
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