-Mille millions de tonnerres! s'écria le hussard Gédéon Flambert, j'y vois clair à la fin. Moi qui m'étais engagé pour servir glorieusement ma patrie, je suis tout simplement entré au service d'un cheval-de mon cheval.
Encore, ai-je bien le droit de l'appeler mon cheval, et n'est-ce pas lui, qui, à plus juste titre, pourrait dire: mon cavalier?
Le hussard Gédéon, de garde d'écurie ce soir-là était alors à demi couché sur une botte de paille. Pour la première fois, depuis cinq mois qu'il était soldat, il trouvait un instant pour réfléchir.
-Oui, continua-t-il, tout pour mon cheval, impossible de sortir de là. C'est, ma parole d'honneur, à en être jaloux. Je lui appartiens comme l'ombre au corps, ma vie est à lui, il l'absorbe, il la dévore. Car enfin, à quoi se passent mes jours, qu'ai-je fait aujourd'hui?
Ce matin, à cinq heures, bien avant le jour, j'ai été éveillé par les éclats enragés des trompettes.-Premier déjeuner et toilette de mon cheval.
Nouveau coup de trompette à six heures; pansage.-Cinq quarts d'heure durant j'ai étrillé, brossé, bouchonné, épongé, peigné mon cheval.
A neuf heures, promenade de mon cheval.
A midi, autre repas de mon cheval.
A deux heures, second pansage de mon cheval, nouveaux soins, autre repas.
A sept heures enfin, souper de mon cheval.
Et encore et toujours mon cheval! Pour lui on a remis en vigueur le cérémonial décrété par Caligula à l'usage de celui dont il fit un consul.
Cependant mon cheval est en bonne santé. Que serait-ce, grand Dieu! s'il était au régime. Je tremble à la seule pensée qu'il peut tomber malade et qu'alors je deviendrais son infirmier.
Mes journées ne lui suffisent pas, il lui faut mes nuits. Ainsi, à cette heure, lorsque je serais si aise de reposer dans mon lit, je suis ici de garde d'écurie, c'est-à-dire que je vais passer la nuit à veiller sur le sommeil de mon cheval, et du cheval de mon brigadier, et des chevaux de tous mes camarades...
-Garde d'écurie! cria une voix formidable, garde d'écurie!
D'un bond, Gédéon fut sur pied et en présence du brigadier de semaine qui faisait une ronde.
-Je présuppose que vous dormiez, dit sévèrement le brigadier; vous aurez le plaisir de me faire celui de deux jours de consigne.
-Brigadier, je vous assure...
-Silence dans le rrrang ou je réitère. Que je sais que les chevaux ils se plaignent que vos ronflements ils les empêchent de dormir.
Il n'y avait rien à répondre. Le brigadier s'éloigna en amortissant le bruit de ses pas, afin de surprendre quelque autre délinquant.
-évidemment, se dit Gédéon, je suis dans mon tort. Je songerai une autre fois à ne plus réfléchir, mieux vaut dormir maintenant et tacher de mériter ma punition. Mais pourquoi diable me suis-je engagé! Pourquoi ai-je été précisément choisir la cavalerie?
Pourquoi?
Il n'y a pas de cela longues années, le jeune Gédéon Flambert jouissait en paix de la réputation du plus détestable garnement de la ville de Mortagne, une de ces agréables sous-préfectures de quinze mille ames, où chacun a le droit incontestable et sacré de vivre tranquille comme Baptiste, heureux comme le poisson dans l'eau et libre comme l'air, à la seule et bien simple condition d'accepter sans révoltes ni murmures la surveillance et le contr?le de ses quatorze mille neuf cent quatre-vingt-dix-neuf concitoyens.
Les fredaines-à Mortagne, on disait les débordements-de Gédéon étaient un des aliments les plus piquants et les plus vifs de toutes les conversations de la ville, et certes on pouvait parler longtemps sans tarir.
A dix-huit ans qu'il avait à peine, ce déplorable sujet-la désolation de sa famille-avait déjà contracté des dettes au Café militaire, inséré des vers dans l'écho Mortagnais, et écorné, à dire d'experts, la vertu et la réputation de trois ou quatre grisettes sentimentales et romanesques.
Sans compter qu'il avait déjà tous les instincts du spadassin.
Une nuit, au bal travesti que donne tous les ans le théatre, pour la mi-carême, il s'était pris de querelle avec un jeune homme des environs, l'avait conduit presque de force sur le pré et là, avait échangé avec lui des explications qui s'étaient terminées par un d?ner trop largement arrosé.
C'en était trop. Aussi, tous les gens sensés n'avaient qu'une voix pour flétrir une semblable conduite, et même un soir, au Cercle littéraire, M. Narrault, juge de paix, homme sévère mais juste, n'avait pas hésité à comparer Gédéon à Faublas pour les aventures scandaleuses, et à Lacenaire à cause de son go?t pour la poésie.
On trouva généralement la comparaison exagérée, mais les pères de famille prudents n'en défendirent pas moins à leurs fils la fréquentation d'un si précoce mauvais sujet.
Gédéon, presque fier de cet interdit, se souciait infiniment peu des bavardages de Mortagne; malheureusement il en était pas de même de son père.
L'excellent M. Flambert, qui du matin au soir avait les oreilles ahuries de compliments de condoléance sur les frasques de l'héritier de son nom, croyait voir sa considération sérieusement menacée par l'inconduite de son fils. Déjà plusieurs fois il avait songé sérieusement à prendre le parti de mourir de chagrin, lorsque M. Narrault, le juge de paix, homme sévère mais juste, lui conseilla ?de destiner son Gédéon à la carrière des armes,? ou, en d'autres termes, de le faire soldat bon gré mal gré.
Or, cette idée est des plus naturelles aujourd'hui; elle est presque un système.
Prudhomme, que nous avons vu jadis flétrir les excès d'une soldatesque effrénée et tracer en rougissant une peinture énergique de la licence des camps, Prudhomme est complètement revenu de ses injustes préventions.
Pour lui, l'armée n'est plus qu'un lycée correctionnel, fondé à la seule fin de tirer de peine les papas embarrassés de leurs mauvais sujets de fils, un gymnase orthopédique moral qui se charge gratis du redressement des caractères vicieux et des instincts mauvais. C'est pour quoi il y envoie bravement ses héritiers manger de la vache enragée.
C'est un pis-aller honorable, commode, et surtout fort économique; où trouver mieux?
L'armée, à ce système, doit chaque année quelques centaines de chenapans et de cerveaux br?lés qui viennent d'un air décidé essayer l'uniforme, et qui huit jours après donneraient tout au monde pour s'en aller.
Les sept dixièmes tournent mal; et si les familles ne se hatent de les faire remplacer-ce qui co?te de l'argent-bon nombre vont en Afrique prendre l'air des compagnies de discipline, ou, pour parler comme au régiment, rouler la brouette à biribi.
Croyez, excellent monsieur Prudhomme, qu'il m'en co?te de vous arracher une de vos dernières illusions, mais cependant retenez bien ceci:
1o Le régiment ne corrige rien du tout, et votre fils, au bout de deux ans, vous reviendra exactement le même, sinon pire.
2o Au régiment-en temps de paix-on n'adore pas les engagés volontaires. Oh! mais là, pas du tout.
Je sais des colonels qui les ont en horreur. Il en est un-je l'ai connu particulièrement-qui toutes les fois que, selon l'usage, on lui présentait un engagé volontaire nouvellement arrivé au corps, lui adressait la phrase sacramentelle que voici:
-Vous êtes engagé?
-Oui, mon colonel.
-Ah! très-bien. Mais, dites-moi, vous n'aviez donc aucun moyen d'aller vous faire pendre ailleurs?
L'accueil n'est pas encourageant, c'est un fait, mais les colonels ne sont pas des marchands de soupe, et la conscription donne tous les ans à l'armée assez de sujets pour la dispenser de recourir au fils de famille.
M. Veuillot, il est vrai, assure quelque part que ?l'épée est un moyen de moralisation.? Mais parole de M. Veuillot n'est pas parole d'évangile, et peut-être prétend-il parler des zouaves du saint-père.
Je sais bien, monsieur Prudhomme, que vous avez dans votre sac une foule d'exemples à me citer, vous allez me conter l'histoire de ce général qui...
De grace, arrêtez, vos exemples ne sont que des exceptions. Il y en a. Bon nombre d'engagés volontaires arrivent, mais ceux-là ont un bien autre courage que monsieur votre fils et que tous ces étourneaux qui s'engagent pour faire pièce à leur famille ou parce qu'ils ont été séduits par la pompe de l'uniforme et par les éclats de la musique.
Avec un peu de courage vous pouviez faire de votre fils un médiocre parfait-notaire ou un très-honnête commer?ant, vous en avez fait un mauvais soldat; et encore, il vous reviendra, soyez-en s?r, avant dix-huit mois et sans avoir, à l'exception de la charge en douze temps, appris ?sous les drapeaux? autre chose qu'à jurer et à boire militairement la goutte.