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La belle Gabrielle, vol. 2

La belle Gabrielle, vol. 2

Author: : Auguste Maquet
Genre: Literature
La belle Gabrielle, vol. 2 by Auguste Maquet

Chapter 1 L'ABJURATION

Le dimanche 25 juillet 1593 fut un grand jour pour la France.

Dès l'aube, on entendait au loin dans la campagne les volées mugissantes des cloches de Saint-Denis qui vibraient en passant sur chaque clocher de village, et allaient, jointes au bruit du canon, solliciter Paris et ses faubourgs défiants et silencieux.

Des courriers à cheval se croisant sur toutes les routes, traversant les hameaux et semant des billets aux portes même de Paris, avertissaient le peuple de la conversion du roi et invitaient chacun, de la part de Sa Majesté, à venir assister dans Saint-Denis à cette cérémonie, sans passe-ports ni formalités aucunes, garantissant à tous liberté et sécurité.

Aussi fallait-il voir l'empressement, la surprise, la joie de ceux qui avaient trouvé des billets ou entendu le rapport des courriers royaux.

A Paris, un ordre de Mme de Montpensier avait fait fermer les portes et défendre à tout Parisien, quelqu'il f?t, de sortir et d'aller à Saint-Denis, sous les peines les plus rigoureuses. Cependant bon nombre de ces audacieux volontaires, qui ne risquent rien et ne craignent rien, pas même la potence, lorsqu'il s'agit d'un curieux spectacle, s'étaient déterminés à franchir les murs par les brèches, en sorte qu'on voyait courir dans la campagne, de tous les points de l'immense ville, des bandes d'hommes et de femmes qui, une fois dehors, riaient, chantaient, sautaient de joie et narguaient par leur nombre les soldats espagnols et les bourgeois ligueurs qui les regardaient avec rage du haut des murs.

Si l'ardeur d'assister à la cérémonie tenait ainsi les gens de Paris à Saint-Denis, elle n'était pas moindre dans le rayon de pays libre qui s'étendait de Saint-Germain et Pontoise à l'abbaye de Dagobert. Partout, invités par le roi et le soleil du plus beau mois de l'année, les hommes et les femmes, en habits de fête, tra?nant les enfants sur des anes ou dans des chariots, désertaient les bourgs, les villages et par tous les sentiers de leurs campagnes s'avan?aient au milieu des blés murs, comme des fleurs mouvantes qui diapraient de blanc, de vert, de rouge et de bleu ces immenses tapis d'un jaune d'or.

Au chateau d'Ormesson, chez les Entragues, dès six heures du matin, les chevaux attendaient, sellés et harnachés dans la grande cour; ils semblaient regarder avec dédain un cheval suant et poudreux qui venait d'arriver et soufflait encore. Pages et valets, richement vêtus donnaient les derniers soins à leur minutieuse toilette. On n'attendait plus pour partir que la chatelaine encore enfermée, dans son cabinet, avec trois femmes acharnées contre les quarante-cinq ans de la ma?tresse.

M. d'Entragues, radieux comme un soleil, descend de chez lui le premier pour donner le coup d'oeil du ma?tre aux équipages. Il fut satisfait; sa maison devait fournir de lui bonne idée à Saint-Denis. Alors il se tourna vers le pavillon des marronniers, pour savoir s'il y avait lieu d'être aussi satisfait de sa fille.

Chemin faisant, sous les arbres, à dix pas du pavillon d'Henriette, il se trouva face à face avec la Ramée en habit de chasseur-voyageur, comme toujours. Le jeune homme, plus pale et plus farouche que d'ordinaire, salua M. d'Entragues sans le regarder.

-Eh! bonjour la Ramée, dit le père d'Henriette. Vous voilà si matin à Ormesson! Vous êtes donc converti aussi, vous, ligueur enragé, puisque vous venez voir la conversion du roi?

La Ramée pin?a ses lèvres minces.

-Je ne suis pas converti le moins du monde, répondit-il, et je ne désire point assister à cette conversion dont vous me faites l'honneur de me parler. Mme d'Entragues m'a chargé de lui porter des nouvelles de mon père, et je lui en apporte. J'ignorais absolument que vous allassiez voir la cérémonie du renégat à Saint-Denis.

-écoutez, la Ramée, dit M. d'Entragues avec colère, vous êtes de nos amis à cause de votre père que ma femme et moi nous aimons, mais je vous préviens que vos expressions sentent le pa?en et le ligueur d'une fa?on insupportable.

-J'ai cru, dit la Ramée, verdissant de dépit, que M. d'Entragues était ligueur aussi il y a quinze jours.

-Si je l'étais il y a quinze jours, cela ne vous regarde pas. Toujours est-il que je ne le suis plus aujourd'hui. J'aime mon pays, moi, et je sers mon Dieu. L'opposition que j'ai pu faire à un prince hérétique, je n'ai plus le droit d'en accabler un roi catholique. Maintenant, libre à vous de vous liguer et religuer, mais ne m'en rompez point les oreilles, et ne compromettez pas ma maison par vos blasphèmes.

La Ramée s'inclina tremblant de rage; ses yeux eussent poignardé M. d'Entragues, si le mépris assassinait.

Celui-ci continuait à marcher vers l'escalier d'Henriette.

-Puisque vous cherchez Mme d'Entragues, dit-il à la Ramée, ce n'est point ici que vous la trouverez.

-Je l'ai crue chez Mlle Henriette, murmura la Ramée, pardon.

Et il se retournait pour partir lorsque parut Henriette en haut de l'escalier.

-Bonjour, mon père, dit-elle en descendant avec précaution pour ne pas s'embarrasser dans les plis de sa longue robe de cheval que soutenait un page et une femme de chambre.

Au son de cette voix, la Ramée resta cloué sur le sol, et tous les Entragues du monde, avec leurs injures et leur profession de foi, n'eussent pas réussi à le faire reculer d'une semelle.

Henriette était resplendissante de toilette et de beauté. Sa robe de satin gris perle, brodée d'or, un petit toquet de velours rouge, duquel jaillissait une fine aigrette blanche, et le pied cambré dans sa bottine de satin rouge, et le bas de sa jambe ferme et ronde qui se trahissait à chaque pas dans l'escalier, firent pousser un petit cri de satisfaction au père et un rugissement sourd d'admiration idolatre à la Ramée.

-Tu es belle, très-belle, Henriette, dit M. d'Entragues; à la bonne heure, ce corsage est galant, penche un peu la coiffure, cela donne aux yeux plus de vivacité. Je te trouve pale.

Henriette venait d'apercevoir la Ramée. Toute gaieté disparut de sa physionomie. Elle adressa un long regard et un grave salut au jeune homme, dont l'obsession avide mendiait ce salut et ce regard.

-Ta mère doit être prête, allons la chercher, dit M. d'Entragues qui, tout en marchant, surveillait le jeu des plis et chaque détail de la toilette, à ce point qu'il redressa sur l'épaule de sa fille les torsades d'une aiguillette qui s'était embrouillée dans une aiguillette voisine.

Quant à la Ramée, il était oublié. Henriette marchait, inondée de soleil, enivrée d'orgueil, respirant avec l'air embaumé des lis et des jasmins les murmures d'admiration qui éclataient sur son passage dans les rangs pressés des villageois et des serviteurs accourus pour jouir du spectacle.

M. d'Entragues quitta un moment sa fille pour aller s'informer de la mère.

La Ramée profita de ce moment pour s'approcher d'Henriette et lui dire:

-Vous ne m'attendiez pas aujourd'hui, je crois?

Elle rougit. Le dépit et l'impatience plissèrent son front.

-Pourquoi vous eussé-je attendu? dit-elle.

-Peut-être e?t-il été charitable de m'avertir. Je me fusse préparé, j'eusse taché de ne pas déparer votre cavalcade.

-Je n'ai pu croire qu'un ligueur convaincu comme vous l'êtes, se f?t décidé à venir à Saint-Denis aujourd'hui.

-Vous savez bien, dit la Ramée avec affectation, que pour vous, Henriette, je me décide toujours à tout.

Ces mots furent soulignés avec tant de volonté, qu'ils redoublèrent la paleur d'Henriette.

-Silence, dit-elle, voici mon père et ma mère.

La Ramée recula lentement d'un pas.

On vit descendre alors, majestueuse comme une reine, éblouissante comme un reliquaire, la noble dame d'Entragues, dont le costume flottait entre les souvenirs de son cher printemps et les exigences de son automne. Elle n'avait pu sacrifier tout à fait le vertugadin de 1573 aux jupes moins incommodes, mais moins solennelles de 1593, et malgré cette hésitation entre le jeune et le vieux, elle était encore assez belle pour que sa fille, en la voyant, oubliat la Ramée, tout le monde, et redevint une femme occupée de trouver le c?té faible d'une toilette de femme. M. d'Entragues enchanté put se croire un instant roi de France par la grace de cette divinité.

La dame chatelaine fut moins dédaigneuse qu'Henriette pour la Ramée. Du plus loin qu'elle l'aper?ut, elle lui sourit et l'appela.

-Qu'on amène les chevaux! dit-elle, tandis que je vais entretenir M. de la

Ramée.

Tout le monde s'empressa d'obéir, M. d'Entragues le premier, qui dirigea lui-même les écuyers et les pages.

Marie Touchet resta seule avec la Ramée.

-Votre père, dit-elle, sa santé?

-Le médecin m'a prévenu, madame, qu'il ne passerait pas le mois.

-Oh! pauvre gentilhomme, dit Marie Touchet; mais si vous perdez votre père, il vous restera des amis.

La Ramée s'inclina légèrement en regardant Henriette qui s'apprêtait à monter à cheval.

-Quoi de nouveau sur le blessé? dit vivement Marie Touchet en lui frappant sur l'épaule de sa main gantée.

-Rien, madame. J'ai eu beau, depuis ce jour, chercher, m'enquérir assid?ment, je n'ai rien trouvé. Les traces de sang avaient été, comme vous savez, interrompues par la rivière, et je me suis aper?u qu'à force de questionner sur un blessé, sur un garde du roi, je devenais suspect. On me l'a fait sentir en deux ou trois endroits. Une fois, j'avais rencontré un meunier qui paraissait avoir en connaissance de l'événement. Il avait, dans un cabaret de Marly, parlé d'un jeune homme blessé, de M. de Crillon, d'un cheval boiteux; mais lorsque j'ai voulu faire parler cet homme, il m'a regardé si étrangement et s'est tenu avec tant de défiance sur la réserve, il a même rompu l'entretien si brusquement, que je l'ai soup?onné d'aller chercher main-forte pour m'arrêter. J'ai craint de vous compromettre en me compromettant moi-même, et j'ai retourné au galop chez moi.

-Vous m'avez rendue bien inquiète!

-Vous comprenez ma situation, madame: impossible d'écrire, impossible de quitter mon père, impossible de venir ici, où l'on ne m'appelait pas... car on ne m'appelait pas, et j'avoue que j'étais surpris.

Marie Touchet embarrassée:

-On était bien occupé ici, dit-elle. Et puis, il nous faut prendre grand soin de n'éveiller aucun soup?on: l'affaire a transpiré, malgré toutes mes précautions.

-Oh! cela ne devait pas empêcher Mlle Henriette d'être un peu plus affable envers moi, ajouta la Ramée avec une sombre douleur.

-Pardonnez-lui, ?'a été un grand choc pour l'esprit d'une jeune fille.

-Non, je ne lui pardonne pas, répliqua-t-il d'un ton presque mena?ant. Certains événements lient à jamais l'un à l'autre ceux qui s'en sont rendus complices.

Marie Touchet frissonna de peur.

-Prenez garde, dit-elle, voici qu'on vient à nous.

M. d'Entragues s'approchait en effet, un peu surpris de voir ainsi se prolonger l'entretien de la Ramée avec sa femme.

Quant à Henriette, dans sa fébrile impatience, elle torturait sa monture pour l'obliger à faire face aux deux interlocuteurs, dont elle surveillait ardemment la conversation.

-Je demandais à M. la Ramée, se hata de dire Marie Touchet, pourquoi il ne nous accompagne point à Saint-Denis.

-Bah! monsieur veut faire le ligueur! s'écria M. d'Entragues. D'ailleurs, il est en habits de voyage, et lorsqu'il s'agit d'assister à une cérémonie, l'usage veut qu'on prenne des habits de cérémonie.

La Ramée s'approcha du cheval d'Henriette, comme pour rattacher la boucle d'un étrier.

-Vous voyez qu'on me chasse, dit-il tout bas; mais moi je veux rester!

Et il s'éloigna sans affectation, après avoir rendu son service.

Henriette hésita un moment, elle avait rougi de fureur à l'énoncé si clair de cette volonté insultante. Mais un regard de la mère qui avait tout compris, la for?a de rompre le silence.

-Monsieur la Ramée, dit-elle avec effort, peut très-bien nous escorter jusqu'à Saint-Denis sans pour cela y entrer ni assister a la cérémonie.

-Assurément, répliqua-t-il avec une satisfaction hautaine.

-Comme vous voudrez, dit M. d'Entragues. Mais partons, mesdames. M. le comte d'Auvergne vous a dit, souvenez-vous-en, qu'il fallait, pour être bien placés, que nous fussions avant sept heures et demie devant l'église.

Toute la cavalcade se mit en marche avec un bruit imposant. Les chiens s'élancèrent, les chevaux piaffèrent sous la porte, pages et écuyers demeurèrent à l'arrière-garde, deux coureurs gagnèrent les devants.

Henriette, par une manoeuvre habile, se pla?a au centre, ayant sa mère à droite, son père à gauche, de telle fa?on que, pendant la route, la Ramée, qui suivait, ne put échanger avec elle que des mots sans importance.

De temps en temps, elle se retournait comme pour ne pas désespérer tout à fait sa victime, qui, se rongeant et contenant sa bile, voulut cent fois s'enfuir à travers champs, et cent fois fut ramené par un fatal amour sur les pas de cette femme qui semblait tirer à elle ce misérable coeur par une cha?ne invisible.

A Saint-Denis, il fut laissé de c?té pendant que les dames placées par les soins du comte d'Auvergne pénétraient dans la cathédrale. Il e?t d? partir. Il resta lachement perdu dans la foule.

A huit heures sonnant, au son des cloches et du canon, parut le roi vêtu d'un pourpoint de satin blanc, de chausses de soie blanche, portant le manteau noir, le chapeau de la même couleur avec des plumes blanches. Toute sa noblesse fidèle le suivait, il avait Crillon à sa gauche comme une épée, les princes à sa droite. Ses gardes écossais et fran?ais le précédaient, précédés eux-mêmes des gardes suisses. Douze trompettes sonnaient, et par les rues tapissées et jonchées de fleurs, un peuple immense se pressait pour voir Henri IV, et criait avec enthousiasme: Vive le roi!

L'archevêque de Bourges officiait. Il attendait le roi dans l'église, assisté du cardinal de Bourbon, des évêques et de tous les religieux de Saint-Denis qui portaient la croix, le livre des évangiles et l'eau bénite.

Un silence solennel éteignit dans la vaste basilique tous les frissons et tous les murmures quand l'archevêque de Bourges allant au roi lui demanda:

-Qui êtes-vous?

-Je suis le roi! répondit Henri IV.

-Que demandez-vous? dit l'archevêque.

-Je demande à être re?u au giron de l'église catholique, apostolique et romaine.

-Le voulez-vous sincèrement?

-Oui, je le veux et le désire, dit le roi qui, s'agenouillant aussit?t, récita d'une voix haute, vibrante, et qui résonna sous les arceaux de la nef immense, sa profession de foi qu'il livra écrite et signée à l'archevêque.

Un long bruit d'applaudissements et de vivat éclata malgré la sainteté du lieu, et, per?ant les murs de l'église, se répandit au dehors comme une tra?née de poudre, enflammant partout la joie et la reconnaissance de la foule. Désormais rien ne séparait plus le peuple de son roi; rien, que les murs de Paris.

Le reste de la cérémonie s'acheva dans le plus bel ordre, avec la même majesté simple et touchante.

Le roi à sa sortie de l'église, après la messe, fut assailli par le peuple qui s'agenouillait et tendait les bras sur son passage, les uns lui criant: joie et santé! les autres criant: à bas la ligue et mort à l'Espagnol! A tous, surtout aux derniers, le roi souriait.

Crillon, les larmes aux yeux, l'embrassa sous le portique de la cathédrale.

-Harnibieu! dit-il, nous pourrons donc désormais ne nous quitter plus! Autrefois quand j'allais à l'église vous alliez au prêche, c'était du temps perdu!... Vive le roi!

Et la foule non plus de répéter, mais de hurler: vive le roi! à faire mourir de rage les Espagnols et les ligueurs qui durent en recevoir l'écho.

Tout à coup, quand le roi rentrait à son logis, envahi par les plus avides de contempler une dernière fois leur prince, Crillon, qui gardait la porte, aper?ut le comte d'Auvergne fendant la foule et cherchant à entrer.

Crillon, de son oeil d'aigle, aper?ut en même temps Marie Touchet, sa fille et M. d'Entragues qui dominaient la foule du haut d'un perron où les avait placés le comte d'Auvergne pour qu'ils vissent mieux ou fussent mieux vus.

-Monsieur, dit le comte à Crillon, je suis bien heureux de vous rencontrer; j'ai là deux dames fort impatientes de présenter au roi leurs respects et leurs remerc?ments. Elles sont trop bonnes catholiques pour ne pas être admises des premières à féliciter Sa Majesté.

-Harnibieu! pensa Crillon qui savait bien de quelles dames le comte voulait parler, les pécores enragées veulent déjà manger du catholique! attends, attends!

-Monsieur le comte, dit-il au jeune homme, le roi m'a mis à sa porte pour empêcher qu'on n'entre.

-C'est ma mère et ma soeur....

-Je suis au désespoir, monsieur, mais la consigne est pour Crillon ce qu'elle serait pour vous. Si j'étais dehors et vous dedans, vous me refuseriez, je vous refuse.

-Des dames....

-Et d'illustres dames, je le sais, je dirai même de fort belles dames, mais c'est impossible.

-Plus tard, monsieur, vous m'accorderez bien....

-Vous perdriez le temps de ces dames. Plus tard je serai parti, car j'ai une affaire importante, et le roi part aussi.

Le comte d'Auvergne comprit qu'il échouerait en face de Crillon. Il salua donc et se retira dépité, mais cachant soigneusement sa mauvaise humeur.

Comme il rejoignait les dames fort inquiètes du résultat de ces pourparlers, il se heurta à la Varenne.

-Est-il donc vrai, demanda-t-il, que le roi parte sit?t qu'on ne puisse l'aller saluer?

-Aussit?t qu'il sera botté, monsieur le comte.

-Et l'escorte?... A-t-on des ordres?

-Sa Majesté ne prend pas d'escorte et n'en veut pas prendre.

-C'est dangereux. Où donc va le roi?

-Faire une tournée dans les couvents voisins.

-Il n'y a pas d'indiscrétion à savoir lesquels?

-Nullement. Sa Majesté commence par les génovéfains de Bezons. Puis nous irons à....

-Merci, dit le comte.

Et il s'empressa de rejoindre les dames.

-Nous avons été expulsés par M. de Crillon, dit-il. C'est un brutal, un sauvage qui, je ne sais pourquoi, nous en veut tout bas. Mais raison de plus pour voir le roi aujourd'hui même. Ne manifestons rien. Venez vous reposer quelques moments à mon logis, et quand la chaleur sera passée, je vous conduirai en un endroit où nous verrons Sa Majesté tout à fait à l'aise. Venez, mesdames, au frais et à l'ombre, pour ménager vos toilettes,

-Ce Crillon est jaloux! murmura M. d'Entragues.

-Jaloux où non, dit le cynique jeune homme, il n'empêchera pas le roi de voir Henriette, qui n'a jamais été si belle qu'aujourd'hui.

La Ramée s'était glissé de nouveau derrière les dames, comme un chien battu qui boude, mais revient. Il entendit ces paroles.

-Ah! je comprends, murmura-t-il tout pale, pourquoi on a mené Henriette à Saint-Denis! Eh bien! moi aussi j'irai chez les génovéfains de Bezons, et nous verrons!

Chapter 2 Où LE ROI VENGE HENRI

Le roi, accompagné seulement de la Varenne et de quelques serviteurs privilégiés, parcourait rapidement la route de Saint-Denis à Bezons. Las d'avoir travaillé pour la couronne, il voulait consacrer le reste du jour à son ami Henri.

Il respirait, le digne prince; après tant de professions de foi et de cérémonies, tant de plain-chant et de clameurs assourdissantes, il se reposait. Tout en lui se reposait, hors le coeur. Ce tendre coeur, épanoui de joie, volait au-devant de Gabrielle, et devan?ait l'arabe léger que son escorte avait peine à suivre.

Cependant un peu d'inquiétude se mêlait à son bonheur. Chemin faisant, Henri s'étonnait de l'attitude étrangement hostile de M. d'Estrées, qui osait improviser ainsi un mari, brusquer si rudement des accordailles, épouvanter une pauvre fille jusqu'à la forcer d'appeler au secours! En effet, le roi avait re?u la veille le message apporté par Pontis et répondu sur-le-champ par le même courrier, qu'il arriverait le lendemain après son abjuration, que Gabrielle pouvait bien tenir ferme, jusque-là et qu'on verrait.

Pontis, selon le calcul du roi, avait d? revenir au couvent dans l'après-d?ner. Gabrielle, forte du secours promis, aurait résisté, ne se serait pas mariée. Rien n'était perdu, et l'arrivée d'Henri allait changer la face des choses, sans compter l'appui secret du mystérieux ami le frère parleur.

Telles étaient les chimères dont le pauvre amant se repaissait en poussant son cheval vers Bezons. Certainement l'absence de M. d'Estrées à la cérémonie de Saint-Denis, celle plus douloureuse de Gabrielle, que les yeux du roi avait partout cherchée, n'étaient point des indices rassurants; mais comme tout peut s'expliquer, le roi s'expliquait facilement la conduite d'un père rigoureux qui ne veut pas rapprocher sa fille de l'amant qu'il redoute pour elle. Ces différentes alternatives de tant mieux et de tant pis conduisirent Henri jusqu'au couvent dans une situation d'esprit assez tranquille.

Comme il arrivait sous le porche, la première personne à laquelle il se heurta fut M. d'Estrées lui-même, qui pour la dixième fois, depuis la veille, sortait pour aller s'enquérir de son gendre disparu. Le comte fut si troublé par l'aspect du roi, qu'il demeura béant, immobile, sans un mot de compliments, lorsque tout le monde s'empressait de saluer et féliciter le prince.

Henri sauta à bas de son cheval avec la légèreté d'un jeune homme, et de son air affable, tempéré par un secret déplaisir, il aborda le comte d'Estrées.

-Comment se fait-il, monsieur notre ami, dit-il, en lui touchant familièrement l'épaule, que seul de tous mes serviteurs et alliés, vous ayez manqué aujourd'hui au rendez-vous que je donnais ce matin à tout bon sujet du roi de France?

Le comte, pale et glacé, ne trouva point une parole. Il voulait répondre sans colère et la rancune bouillonnait au fond de son coeur.

-Que vous ayez perdu ce beau spectacle, ajouta le roi, c'est d'un ami tiède; mais que vous en ayez privé Mlle d'Estrées, ce n'est pas d'un bon père.

-Sire, dit le comte avec effort, j'aime mieux vous dire la vérité. Mon absence avait une cause légitime.

-Ah! laquelle? je serais curieux de vous l'entendre articuler tout haut, répondit le roi pour forcer le comte à quelque maladresse.

-J'étais inquiet de mon gendre, sire, et je le cherchais.

-Votre gendre! s'écria Henri avec un soupir ironique, voilà un mot bien pressé de passer par vos lèvres. Gendre s'appelle celui qui a épousé notre fille. Or, ajouta-t-il en riant tout à fait, la v?tre n'est pas encore mariée, je suppose?

Le comte répondit en rassemblant toutes ses forces:

-Je vous demande pardon, sire, Mlle d'Estrées est mariée depuis hier.

Le roi palit en ne voyant aucune dénégation sur le visage des assistants.

-Mariée hier!... murmura-t-il le coeur brisé.

-à midi précis, répliqua froidement le comte.

Aussit?t le roi entra dans la salle, d'où tout le monde, sur un geste qu'il fit, s'écarta respectueusement.

-Approchez, monsieur d'Estrées, dit-il au comte avec une solennité qui fit perdre, à ce dernier, le peu d'assurance qu'il avait eu tant de peine à conserver.

Henri fit quelques pas dans la salle, et en proie à une agitation effrayante pour l'interlocuteur, si au lieu de s'appeler Henri, le roi se f?t appelé Charles IX ou même Henri III, il s'arrêta tout à coup en face du comte.

-Ainsi, Mlle d'Estrées est mariée, dit-il d'une voix brève, et c'est à n'y plus revenir.

M. d'Estrées s'inclina sans répondre.

-Le procédé est étrangement sauvage, dit le roi, et je n'y croirais point si vos yeux incertains et votre voix tremblante ne me l'eussent à deux fois répété. Vous êtes un méchant homme, monsieur.

-Sire, j'ai voulu garder mon honneur.

-Et vous avez touché à celui du roi! s'écria Henri. De quel droit? monsieur.

-Mais, sire... Il me semble qu'en disposant de ma fille je n'offense pas

Sa Majesté.

-Vrai Dieu! dit Henri sans donner dans le piège, allez-vous jouer aux fins avec moi, par hasard? Quoi, je vous ai fait l'honneur de vous visiter chez vous, de vous nommer mon ami, et vous mariez votre fille sans même m'en donner avis! Depuis quand, en France, n'est-on plus honoré d'inviter le roi à ses noces?

-Sire....

-Vous êtes un méchant homme ou un rustre, monsieur, choisissez.

-L'irritation même de Votre Majesté me prouve....

-Que vous prouve-t-elle, sinon que j'ai été délicat lorsque vous étiez grossier, patient quand vous étiez féroce, observateur des lois de mon royaume, quand vous violiez toutes les lois de la politesse et de l'humanité. Ah! vous aviez peur que je ne vous prisse votre fille! Ce sont des terreurs de croquant, mais non des scrupules de gentilhomme. Que ne me disiez-vous franchement: Sire, veuillez me conserver ma fille. Croyez-vous que je vous eusse passé sur le corps pour la prendre! Suis-je un Tarquin, un Héliogabale? mais non vous m'avez traité comme on traite un larron; s'il vient, on cache la vaisselle d'argent ou on la passe chez le voisin. Ventre saint gris! monsieur d'Estrées, je crois que mon honneur vaut bien le v?tre.

-Sire, balbutia le comte éperdu, écoutez-moi!...

-Qu'avez-vous à me dire de plus? Vous avez sournoisement marié votre fille, ajouterez-vous qu'elle vous y a forcé?

-Comprenez les devoirs d'un père.

-Comprenez les devoirs d'un sujet envers son prince. Ce n'est point fran?ais, c'est espagnol ce que vous avez fait là. Pousser, le poignard sur la gorge, une jeune fille pour qu'elle aille à l'autel, profiter de l'absence du roi que cette jeune fille pouvait appeler à l'aide.... Monsieur d'Estrées, vous êtes père, c'est bien; moi, je suis roi, et je me souviendrai!

Après ces mots, entrecoupés de gestes furieux, Henri reprit sa promenade agitée dans la salle.

Le comte, la tête baissée, le visage livide, la sueur au front, s'appuyait à l'un des piliers de la porte, honteux de voir dans le vestibule grossir le nombre des témoins de cette scène, témoins bien instruits désormais, tant le roi avait parlé haut dans la salle sonore.

Tout à coup, Henri, dont la véhémente colère avait cédé à quelque réflexion, aborda brusquement le comte par ces mots:

-Où est votre fille?

-Sire....

-Vous m'avez entendu, je pense?

-Ma fille est chez elle, c'est-à-dire....

-Vous êtes bien libre de la marier, mais je suis libre d'aller lui en faire mes compliments de condoléances. Allons, monsieur, où est-elle?

Le comte se redressant.

-J'aurai l'honneur, dit-il, de diriger Votre Majesté.

-Soit. Vous voulez entendre ce que je vais dire à la pauvre enfant? Eh bien! j'aime autant que vous l'entendiez. Montrez-moi la route.

M. d'Estrées, les dents serrées, les jambes tremblantes, s'inclina et passa devant pour ouvrir les portes. Il conduisit Henri du coté du batiment neuf.

-Prévenez le révérend prieur, dit Henri à des religieux groupés sur son passage, que je lui rendrai ma visite tout à l'heure.

Gabrielle, depuis les terribles émotions de la veille, avait gardé la chambre, veillée par Gratienne, qui lui rendait compte exactement du moindre bruit, de la moindre nouvelle. C'est par Gratienne qu'elle avait re?u la réponse du roi, apportée deux heures après le mariage par Pontis, et plus que jamais elle avait déploré sa défaite en voyant le roi si tranquille sur sa fidélité. Maintenant, il ne s'agissait plus que de lutter pour demeurer chez les génovéfains, au lieu de retourner, soit chez son père, soit chez son mari. En cela elle avait reconnu la secrète coopération du frère parleur. M. d'Armeval disparu, rien ne la for?ait plus d'aller à Bougival, tout l'engageait à rester au couvent, autour duquel M. d'Estrées, effaré, cherchait son gendre, dont il attribuait l'étrange absence à quelque piège tendu par le roi.

Gabrielle ressemblait au patient dont le bourreau ne se retrouve pas à l'heure du supplice. Levée avant le jour, habillée depuis la veille, elle s'était mise à la fenêtre et interrogeait avec anxiété, tant?t la route pour voir si son père ramènerait le mari perdu, tant?t les jardins pour recueillir les signaux ou les messages que pourraient lui envoyer ses nouveaux amis.

L'agitation de Gabrielle envahissait par contre-coup la chambre d'Espérance. Pontis avait trouvé son blessé dans un état de surexcitation si incroyable, qu'il ne voulait pas croire que le mariage improvisé d'une fille inconnue avec un bossu p?t amener de pareilles perturbations dans le cerveau d'un homme raisonnable. Il assemblait les plus bizarres combinaisons pour découvrir la vérité. On le voyait, sautant et ressautant par la fenêtre, courir en quête d'un éclaircissement, comme un renard en chasse; et son ami, au contraire, restait couché, la tête ensevelie sous les oreillers, comme pour étouffer une secrète douleur.

Ce fut Pontis qui, au point du jour, apprit à Espérance que le petit mari n'était pas encore retrouvé.

Pourquoi Espérance se redressa-t-il avec une joie manifeste? pourquoi, ranimé par cette nouvelle, se leva-t-il allègre, souriant? pourquoi accabla-t-il de sarcasmes et de bouffonnes malédictions le seigneur Nicolas, indigne pourtant de sa colère? c'est ce que Pontis chercha vainement à deviner. Espérance y e?t peut-être été fort embarrassé lui-même.

En attendant, les deux amis, après leur repas, s'allèrent installer sous les arbres de la fontaine, où Espérance sous prétexte de faire une plus heureuse digestion, se plongea dans l'engourdissement d'une rêverie mélancolique, tandis que Pontis, taillant des pousses de tilleuls, s'en confectionnait des petits sifflets destinés, disait-il, à fêter le retour de M. de Liancourt.

Sans doute, la nuit, cette mère féconde des songes, avait soufflé sur Espérance et Gabrielle quelques-uns de ces rêves qui, lorsqu'ils éclosent simultanément sur deux ames, les font soeurs et amies malgré elles, par la mystérieuse intimité d'un commerce invisible. Car pendant toute cette matinée, Espérance regarda par une éclaircie des arbres la fenêtre de Mlle d'Estrées, et son regard eut la force d'attirer là Gabrielle, qui, à partir de ce moment, ne détourna plus les yeux de la fontaine.

Elle y était encore, pensive et larmoyante, pareille à la fille de Jephté, quand un bruit de voix dans l'allée principale changea tout à coup l'attitude des jeunes gens sous le berceau. Ils se levèrent avec des marques de surprise et de respect qui furent aper?ues de Gabrielle; et au même moment Gratienne accourut en s'écriant;

-Le roi!

Gabrielle vit dans le parterre M. d'Estrées qui s'avan?ait lentement; le roi venait à sa suite, et derrière eux, quelques religieux et les serviteurs de Henri formaient un groupe, discrètement écarté d'environ trente pas.

La jeune fille, oubliant tout, se précipita par les degrés, et vint, folle d'émotion, jusqu'à la séparation des deux jardins. Là, elle tomba agenouillée aux pieds d'Henri, en s'écriant avec un torrent de larmes:

-Oh! mon cher sire!...

Le roi si tendre et si affligé ne put tenir à un pareil spectacle, il releva Gabrielle en larmoyant lui-même et murmura:

-C'en est donc fait!

Qu'on se figure l'attitude de M. d'Estrées pendant ces lamentations. Il en mordait de rage ses gants et son chapeau.

-Mademoiselle, dit le roi, voilà donc pourquoi vous n'êtes pas venue à

Saint-Denis aujourd'hui, joindre vos prières à celles de tous mes amis!

-Mon coeur a dit ces prières, sire, répliqua Gabrielle, et nul en votre royaume ne les a prononcées plus sincères pour votre bonheur.

-Pendant que vous étiez malheureuse! car vous l'êtes, n'est-ce pas, du mariage que l'on vous a fait faire.

-J'ai d? obéir à mon père, sire, répliqua Gabrielle en redoublant de soupirs et de larmes.

-Un roi, reprit Henri d'un air courroucé, ne violente pas les pères de famille dans l'exercice de leurs droits. Mais quand les femmes sont malheureuses et qu'elles se viennent plaindre à lui, le roi est ma?tre d'y porter remède. Adressez-moi vos plaintes, mademoiselle. Hélas! je dois dire madame... mais telle a été l'incivilité de cette maison que j'ignore jusqu'au nom de votre mari.

M. d'Estrées crut devoir intervenir.

-C'est un loyal gentilhomme, serviteur dévoué de sa Majesté. D'ailleurs, je crois pouvoir hasarder que vous le connaissez maintenant, sire.

-Je ne vous comprends pas, monsieur, dit le roi avec hauteur.

-Mon père veut dire que M. de Liancourt a disparu depuis le mariage, s'écria Gabrielle, dont l'excellent coeur voulait à la fois rassurer l'amant et protéger le père.

-Disparu! dit le roi charmé.

-Et monsieur d'Estrées, ajouta Gabrielle avec un malicieux sourire, semble supposer que Votre Majesté pourrait en savoir quelque chose.

-Qu'est-ce à dire? demanda Henri.

Le roi sait toujours tout, dit M. d'Estrées, fort gêné.

-Quand je sais les choses, monsieur, je ne les demande pas. A présent, grace à madame, je sais que son mari s'appelle Liancourt, qui est, si je ne me trompe, une maison picarde.

-Oui, sire, dit M. d'Estrées.

-Mais le seul Liancourt que je connaisse est bossu.

-Précisément, s'écria Gabrielle.

-Je m'en attriste, dit Henri, cachant mal sa mauvaise humeur; mais ce dont je me réjouis, c'est qu'il ait eu le bon go?t de dispara?tre pour ne point gater, papillon difforme, une si fra?che et si noble fleur.

M. d'Estrées grin?ant des dents:

-J'oserais pourtant, dit-il, supplier Votre Majesté de donner des ordres pour que monsieur de Liancourt soit retrouvé. Une pareille disparition, si elle vient d'un crime, intéresse le roi, puisque la victime est un de ses sujets; si elle n'est que le résultat d'une plaisanterie, comme cela peut être, la plaisanterie trouble et afflige toute une famille; elle porte atteinte à la considération d'une jeune femme. C'est donc encore au roi de la faire cesser.

-Ah, par exemple! s'écria Henri, vous me la baillez belle, monsieur. Que je m'inquiète, moi, des maris perdus, des bossus égarés!... Dieu m'est témoin qu'en un jour de bataille je cherche moi-même, bien bas courbé, bien palpitant, mes pauvres sujets, couchés blessés ou morts sur la plaine. Et je ne m'y épargne pas plus que le moindre valet d'armée. Mais, quand vous avez marié votre fille sans dire gare, me forcer à fouiller le pays pour retrouver votre gendre, moi qui suis enchanté de le savoir à tous les diables, ventre-saint-gris, vous me prenez pour un roi de paille, monsieur d'Estrées. Si je savais où est votre favori, je ne vous le dirais pas; ainsi, allumez toutes vos chandelles, bonhomme, et cherchez!

Gabrielle et Gratienne, entra?nées par cette verve irrésistible, ne purent s'empêcher, l'une de sourire, l'autre de rire immodérément. M. d'Estrées, plus pale et plus furieux que jamais:

-Si c'est là, dit-il, une réponse digne de mes services, de ceux de mon fils et de notre infatigable dévouement, si c'est là ce que je dois rapporter à tous mes amis qui attendent dans ma maison, où je n'ose retourner de peur des railleries....

-Si l'on vous raille, monsieur, répliqua le roi d'un ton de ma?tre irrité par ces imprudentes paroles, vous n'aurez que ce que vous méritez, vous qui vous êtes défié du roi de France, d'un gentilhomme sans tache ni tare! Quant à vos services, que vous me reprochez, c'est bien, gardez-les! A partir de ce moment, je n'en veux plus! Demeurez chez vous; je vous enverrai demain votre fils, le marquis de Coeuvres, qui pourtant est un honnête homme, et que j'aimais comme un frère, tant à cause de son mérite, que par amitié pour sa soeur. Restez tous ensemble, monsieur, vous, votre fils et votre gendre. Je suis né roi de Navarre sans vous, devenu roi de France sans vous ni les v?tres, et je saurai m'asseoir sur mon tr?ne en mon Louvre, sans votre service si mesquinement reproché.

-Sire! s'écria M. d'Estrées en se prosternant éperdu, car il voyait s'écrouler, ruinés à jamais, la fortune et l'avenir de sa maison, vous m'accablez!...

-?à! dit le roi, livrez-moi passage. C'est rompu entre nous, monsieur.

Le comte s'éloigna suffoqué par la honte et la douleur.

-Et entre nous? demanda plus bas Henri à Gabrielle.

-Loyal vous avez été sire, dit la pale jeune femme; loyale je serai. Vous avez tenu votre parole, et vous voilà catholique; je tiendrai la mienne, je suis v?tre; seulement, gardez votre bien.

-Oh! gardez-le-moi, vous! s'écria Henri avec les transports d'un amour passionné. Jurez-moi encore fidélité, en notre commun malheur! Si votre mari se retrouve, ne m'oubliez pas!

-Je me souviendrai que j'appartiens à un autre ma?tre. Mais abrégez mon supplice, sire!

-Soyez bénie pour cette parole.... Votre main.

Gabrielle tendit sa douce main, que le roi caressa d'un baiser respectueux.

-Je pars cette nuit même pour entreprendre contre Paris, dit le roi; avant peu vous aurez de mes nouvelles. Mais comment avez-vous pu me donner des v?tres, et par un de mes gardes encore?

-C'est l'un des deux jeunes gens logés au couvent, dit Gabrielle, deux coeurs généreux, deux amis pleins de courage et d'esprit.

-Ah! oui. L'un d'eux est ce blessé amené par Crillon, un beau gar?on dont j'aime tant la figure!

Gabrielle rougit. Espérance, debout, devant une touffe de sureaux, la regardait de loin, immobile et pale, un bras passé autour du col de Pontis.

Le roi se retourna pour suivre le regard de Gabrielle, et apercevant les jeunes gens:

-Je les remercierais moi-même, dit-il, si ce n'était vous trahir.

Remerciez-les bien pour moi.

Et il fit un petit signe amical à Pontis dont le coeur tressaillit de joie.

-Sire, dit Gabrielle, autant par compassion pour son père que pour détourner l'attention du roi, dont un mot de plus sur Espérance l'e?t peut-être embarrassée, vous ne partirez point sans pardonner à mon pauvre père. Hélas! il a été dur pour moi, mais c'est un honnête et fidèle serviteur. Et mon frère! souffrirait-il aussi de mon malheur? Le priveriez-vous de servir son roi?

-Vous êtes une bonne ame, Gabrielle, dit Henri, et je ne suis point vindicatif. Je pardonnerai à votre père d'autant plus volontiers que le mari est plus ridicule. Mais je veux qu'il vous doive mon pardon, et que ce pardon nous profite. Laissons-lui croire jusqu'à nouvel ordre que j'ai conservé mon ressentiment. D'ailleurs, j'en ai, du ressentiment. Le coup vibre encore dans mon coeur.

-Ce sera vous honorer aussi, continua la jeune femme, que de ne point faire de mal à ce pauvre disgracié, mon mari. Continuez à le retenir loin de moi sans qu'il souffre autrement, n'est-ce pas?...

-Mais ce n'est pas de mon fait qu'il est absent! s'écria le roi, j'ai cru que vous lui aviez joué ce tour.

-Vraiment? dit Gabrielle, j'en suis innocente; que lui est-il donc arrivé alors?

Elle fut interrompue par l'arrivée de frère Robert qui, pour venir à la rencontre du roi, avait laissé quelques personnes qu'on apercevait de loin sous le grand vestibule du couvent.

-Il est bien triste, dit le roi, d'être forcé de partir à jeun lorsqu'on venait d?ner chez des amis.

-Le révérend prieur, répliqua frère Robert, a préparé une collation pour Votre Majesté. Ai-je eu raison de la faire servir sous le bel ombrage de la fontaine?

-Ah, oui! s'écria Henri, en plein air, sous le ciel! On se voit mieux, les yeux sont plus sincères, les coeurs plus légers. Vous me ferez les honneurs de cette collation, n'est-ce pas, madame, ce sera votre premier acte de liberté.

-Permettez, sire, ajouta Gabrielle, que j'aille un peu consoler mon père.

-Bien peu!... revenez vite, car mes instants sont comptés.

Gabrielle partit. On vit des religieux dresser une table sous le berceau, d'où Espérance et Pontis s'était discrètement éloignés à leur approche.

Le roi s'avan?a vers le moine et le regarda d'un air d'affectueux reproche.

-Voilà donc, murmura-t-il en désignant du doigt Gabrielle, comment l'on m'aime et l'on me sert en cette maison! J'avais un trésor précieux, on le livre à autrui! oh! frère Robert, j'ai décidément ici des ennemis!

-Sire, répliqua le moine, voici ce que répondrait notre prieur à Votre

Majesté:-C'est un crime odieux d'enlever une jeune fille à son père.

C'est seulement un péché d'enlever sa femme à un mari; et lorsque la femme

à été mariée par force, le péché diminue.

-Alors, à tout péché miséricorde, répliqua le roi en soupirant; mais en attendant, Gabrielle est mariée.

-Votre Majesté ne l'est-elle pas?

-Oh! mais moi, je ferai rompre quelque jour mon mariage avec madame

Marguerite.

-Si vous en avez le pouvoir sur une grande princesse soutenue par le pape, à plus forte raison pourrez-vous rompre l'union de madame Gabrielle avec un petit gentilhomme. Jusque-là, tout est pour le mieux.

-Si ce n'est qu'un mari est un mari, c'est-à-dire un danger pour sa femme.

-Présent, c'est possible, mais absent?

-Oh! celui-là reviendra.

-Croyez-vous, sire? Moi je ne le crois pas.

-La raison?

-Votre Majesté est trop en colère, et si ce malheureux se présentait il sait bien qu'il serait perdu.

-Il se cache, s'écria le roi dans un élan de gasconne. Où cela? dis.

-Ouais!... déclama le moine avec un sérieux comique, pour que je le livre à votre vengeance, n'est-ce pas? C'est là une question de tyran. Mais j'ai promis de sauver la victime, et je la sauverai, dussiez-vous me demander ma tête!

En disant ces mots avec majesté, il remuait un formidable trousseau de clés à sa ceinture.

-Oh! frère Robert! que vous êtes bien toujours le même! murmura le roi, riant et s'attendrissant à la fois.

-J'oubliais d'annoncer à Votre Majesté, interrompit le moine, que M. le comte d'Auvergne attend votre bon plaisir avec des dames et des cavaliers....

-Le comte d'Auvergne, que me veut-il? demanda le roi surpris.

-Il vous le dira sans doute, sire, car le voilà qui vient avec sa compagnie.

Chapter 3 COUPS DE THéATRE

Sur un signe du frère parleur, les dames qui accompagnaient M. d'Auvergne s'avancèrent. Dieu sait la joie; elles étaient au comble de leurs désirs.

Henri se sentait trop heureux pour ne pas faire bon visage. Il accueillit gracieusement le comte d'Auvergne et salua les dames par un: ?Voilà de bien aimables dames!? qui acheva de lui conquérir M. d'Entragues, déjà fort disposé au royalisme le plus ardent.

-J'ai l'honneur de présenter à Votre Majesté madame ma mère, ajouta le comte en désignant Marie Touchet.

Le roi connaissait l'illustre personne, il salua en homme qui sait pardonner.

-Mon beau-père, M. le comte d'Entragues, poursuivit le jeune homme.

Le beau-père se courba en deux parties égales.

-Et mademoiselle d'Entragues, ma soeur, acheva le comte en prenant par la main Henriette, toute frémissante sous l'oeil attentif du roi.

-Une personne accomplie, murmura Henri, qui parcourut en connaisseur la toilette et les charmes de la jeune fille.

M. le comte d'Auvergne se rapprochant du roi avec un sourire:

-Votre Majesté, dit-il, la reconna?t-elle?

-Non, je n'avais jamais vu tant de graces.

Le comte se pencha à l'oreille d'Henri, et lui dit tout bas:

-Votre Majesté ne se souvient donc pas du bac de Pontoise et de cette jolie jambe qui nous occupa si longtemps.

-Si, pardieu! s'écria le roi, voilà que je me rappelle. Eh bien, est-ce que cette charmante jambe....

-Ce jour-là, sire, Mlle d'Entragues, revenant de Normandie, eut l'honneur de se rencontrer à Pontoise sur le chemin de Votre Majesté.

-Vous ne me l'avez pas dit, d'Auvergne.

-Je ne connaissais point encore ma soeur.

Pendant toute cette conversation, pour le moins singulière, Henriette, les yeux baissés, rougissait comme une fraise. M. d'Entragues faisait la roue, et Marie Touchet, dans sa gravité majestueuse, feignait de ne rien entendre, pour être moins gênée et n'être pas gênante.

Le roi, que deux beaux yeux enivraient toujours, comme certains vins capiteux qu'on fuit et qu'on aime, s'écria:

-Vous avez bien fait, d'Auvergne, de ne pas être avare de vos trésors de famille; d'autant mieux que la présence de ces dames ici dément certains bruits de ligue mal sonnants avec les noms d'Entragues et de Touchet.

Ce fut au tour des grands parents à rougir.

-Sire, balbutia M. d'Entragues, Votre Majesté pourrait-elle soup?onner un seul instant notre respectueuse fidélité?

-Eh! eh!... en temps de guerre civile, dit le roi avec un sourire, qui peut répondre de soi?

-Sire, répondit Marie Touchet solennellement, le roi catholique est le roi de tous les bons Fran?ais, et nous avons fait quatre lieues à cheval pour venir le déclarer à Votre Majesté.

-Eh bien, s'écria gaiement Henri, à la bonne heure; j'aime cette réponse, elle est franche. Hier, je n'étais pas bon à jeter aux Espagnols; aujourd'hui, Vive le roi! Ventre saint-gris! vous avez raison, madame; et mon abjuration, ne m'e?t-elle valu que d'être reconnu et salué des belles dames, je m'en réjouirais encore. Allons, allons, aujourd'hui n'est plus hier; enterrons hier, puisqu'il ne plaisait point à mes belles sujettes.

-Vive le roi! s'écria M. d'Entragues en délire.

-Oh! le roi, d'un seul mot, gagne les coeurs, dit Marie Touchet d'un air précieux qui e?t donné de la jalousie à Charles IX, et contraria Henriette.

-Mademoiselle ne parle pas, fit remarquer le roi.

-Je pense beaucoup, sire, répliqua la jeune fille avec un regard près duquel ceux de sa mère n'étaient que feux follets.

Le roi, que toutes ces escarmouches galantes transportaient d'aise, remercia Henriette par un salut plus que courtois.

-Il me semble que nous allons bien, murmura le comte d'Auvergne à l'oreille de M. d'Entragues.

Frère Robert, qui pendant cette scène avait tout vu sans para?tre rien voir, détacha un des religieux pour annoncer au roi que le couvert était mis.

-C'est vrai; j'oubliais la faim dit Henri avec une galanterie à double adresse. La collation attend; venez mesdames; la route doit vous avoir bien disposées. Nous go?terons le vin du couvent.

Cette invitation faillit suffoquer les Entragues. L'orgueil, l'avarice et la luxure se regardèrent radieux suant la joie par tous les pores. Déjà ils se croyaient couronnés.

-Et voici une charmante h?tesse qui nous en fera les honneurs, continua Henri en désignant Gabrielle qu'on voyait s'avancer splendidement belle sous l'allée ruisselante d'un soleil qu'elle effa?ait.

La scène changea, les Entragues palirent; Henriette fit un pas involontairement, comme pour combattre cette rivale qui arrivait. Elle en dévora les traits, le maintien, la taille, les mains, les pieds, la parure en un seul coup d'oeil, empreint de toute sa haine intelligente et, de pale qu'elle était, Henriette devint livide, car tout ce qu'elle venait de voir était incomparable, inattaquable, parfait.

M. d'Entragues, effrayé, dit tout bas à son beau-fils:

-Qui est celle-là?

-J'ai bien peur que ce ne soit la nouvelle passion du roi, dit le comte, cette d'Estrées dont je vous parlais.

-Elle est bien aussi, murmura M. d'Entragues, n'est-ce pas, madame?

-Elle est blonde répliqua Marie Touchet avec un dédain qui ne rassura pas ces messieurs.

Le roi était allé prendre la main de Gabrielle et l'avait amenée à table. Les dames frissonnèrent de rage lorsque Henri, au lieu de leur présenter Gabrielle, les présenta elles-mêmes à la jeune femme, qui salua la compagnie avec une grace modeste et une sécurité plus désespérante encore que sa beauté.

Le roi s'assit, pla?ant Gabrielle à sa droite, Marie Touchet à sa gauche. Henriette s'alla mettre en face, entre son père et son frère. Elle avait la ressource de plonger ses regards comme des coups d'épée dans l'ame de cette inconnue, qui venait lui voler sa place à la droite du roi.

Henri, s'étant fait verser a boire:

-Je bois, dit-il d'abord, au bonheur de la nouvelle marquise de Liancourt, qui s'appelait hier mademoiselle d'Estrées.

Chacun dut imiter le roi; mais Henriette ne toucha pas même son verre de ses lèvres.

-Il va falloir déraciner cette fleur avant qu'elle n'ait pris croissance, murmura le comte d'Auvergne bas à sa mère, tandis que le roi souriait à Gabrielle, brusquez, et tranchez!

-Sire, dit Marie Touchet, notre visite avait un double but. Il s'agissait non-seulement de présenter nos humbles félicitations à Sa Majesté,-c'était là nous obliger nous-mêmes,-mais d'offrir au roi nos services au moment de la campagne qui va s'ouvrir. Il se répand partout que Votre Majesté marche contre Paris, or le roi n'a ni camp formé, ni quartier général digne d'un si grand prince.

-C'est vrai, dit Henri, sans comprendre encore le but de ce discours.

-J'ai souvent ou? dire, poursuivit Marie Touchet, à des hommes expérimentés dans la guerre, qu'une des meilleures positions autour de Paris est l'espace compris entre la route de Saint-Denis et Pontoise.

-C'est encore vrai, madame.

-Nous y avons une maison assez simple, mais commode et fortifiée naturellement, à l'abri de toute insulte. Quel honneur pour nous si Sa Majesté daignait la choisir pour asile!

-Ormesson, je crois? dit Henri.

-Oui, sire. Comblez de joie toute notre famille en acceptant. C'est une maison historique, sire: le feu roi Charles IX s'y plut quelquefois, et bon nombre d'arbres ont été plantés de ses mains royales.... D?tes un mot, sire, et cette maison sera à jamais illustre.

Henri regardait les yeux ardents de mademoiselle d'Entragues, qui le fascinaient sous prétexte de le supplier.

-De là, s'écria M. d'Entragues, pour décider le roi, on a le pied sur toutes les routes.

-On vient même ici en une heure et demie, ajouta le comte d'Auvergne.

-Sans compter que le roi étant chez lui, s'il daigne accepter, reprit Marie Touchet, trouvera des appartements à Ormesson pour toutes les personnes qu'il y voudra loger.

Cette dernière phrase contenait tant de choses! Elle promettait si poliment une complaisance que réclament trop souvent les fausses positions amoureuses, que déjà Henri flottait, en interrogeant du regard Gabrielle.

Soudain il vit derrière Henriette, à quelques pas, osciller lentement le capuchon du frère parleur, comme si ce triangle de laine grise e?t dit: Non! non! non!

Il regarda plus fixement, comme pour interroger le moine, et le capuchon répéta: Non! non! non!

-Chicot ne veut pas que j'aille à Ormesson, se dit Henri avec surprise. Il doit avoir ses raisons.

-Impossible, madame, répliqua-t-il avec un gracieux sourire. L'ordre de mes plans ne me permet point de faire ce que vous désirez. Je n'en reste pas moins votre obligé.

-Bien, fit le capuchon en s'inclinant de haut en bas jusque sur la poitrine du moine.

-Allons, se dit le roi avec un sourire que nul ne put comprendre, me voilà réduit au r?le du prieur Gorenflot, avec cette différence que je parle pour le frère parleur.

Le désappointement qui se peignit sur tous les visages e?t pu montrer à Henri combien était avancé déjà l'édifice que son refus venait de faire crouler.

-Encore battus cette fois; nous chercherons autre chose, se dit le comte d'Auvergne.

Gabrielle promenait autour d'elle, dans sa na?ve innocence, des regards affables, caressants, qui eussent adouci de leur seul reflet tous ces fauves coups d'oeil de tigres. Henriette allait se décider à battre en brèche l'esprit du roi puisque rien ne pouvait ébranler son coeur.

Et déjà elle commen?ait un de ces entretiens tout saccadés, où son génie brillant de malice et d'audace allait lui conquérir un triomphe. Déjà le roi, plus attentif, ripostait à ce bombardement, lorsque le frère parleur, s'approchant d'Henriette, lui dit avec bonhomie:

-N'est-ce point vous, madame, qui auriez perdu quelque chose?

-Moi? s'écria Henriette surprise.

-En route... un joyau.

-Mon bracelet peut-être. Mais qu'importe?

-Il vous est rapporté par un gentilhomme qui l'a trouvé.

-Un gentilhomme? demanda le roi.

-Je ne sais pas son nom, dit na?vement frère Robert.

-Eh bien! qu'il entre et rende le bracelet, dit Henri.

Frère parleur fit un signe au religieux, et l'on vit s'approcher à grands pas quelqu'un dont la présence arracha à Henriette et à sa mère un mouvement de colère bient?t réprimé.

C'était la Ramée, le bracelet à la main.

-Qu'a donc cet éternel la Ramée, murmura le comte d'Auvergne à l'oreille de M. d'Entragues, on dirait une mouche altérée qui suit nos chevaux depuis ce matin.

-Voilà une mauvaise figure, dit le roi tout bas à Gabrielle, en considérant le pale jeune homme. Savez-vous à qui il ressemble?

-Non, sire.

-Vous allez voir! N'est-ce pas, madame, ajoute étourdiment Henri s'adressant à Marie Touchet, que ce jeune homme ressemble à feu mon beau-frère Charles IX?

-En effet...quelque peu, répondit Marie Touchet en se pin?ant les lèvres.

La Ramée ne s'avan?ait plus; il restait à moitié caché par les arbres, tenant toujours le bracelet que Mlle d'Entragues ne lui redemandait pas. Ce qu'il avait tant souhaité il l'avait enfin! Surveiller Henriette, même dans l'endroit où elle se f?t le moins attendue à le voir.

Et en effet, l'obsession victorieuse de ce gardien infatigable commen?ait à épouvanter la jeune fille, qui cherchait du secours dans l'oeil froid et impénétrable de sa mère.

Ce petit malaise passa pourtant inaper?u, grace à l'habitude de dissimuler qui fait partie de toute éducation mondaine. La Ramée remit le joyau à Henriette, qui n'eut pas pour lui, même un remerc?ment. Le roi s'entretint encore quelques secondes de la ressemblance du personnage avec le feu roi. Les dames se rassurèrent, le comte d'Auvergne prit un parti, M. d'Entragues se promit de jeter à la porte sans rémission le malencontreux jeune homme qui se permettait d'avoir avec Charles IX un air, ou même un faux air de famille et, enfin, la Ramée profita de cette pause pour s'éloigner de quelques pas, et continuer, sans être remarqué, son r?le d'observateur.

Henriette, comme si, en se retirant d'elle, ce mauvais génie lui e?t rendu l'esprit et la vie, commen?a ses saillies; plus hardie parce que le danger était plus grand, elle déploya tant de finesse et de méchanceté divertissante que le roi, piquant et gascon comme quatre, se mit à rire et rendit coup pour coup, épigramme pour épigramme, folie pour folie à cette sirène toujours l'oeil alerte, toujours prête à la riposte, victorieuse souvent, vaincue jamais, et qui, plus s?re de son terrain, commen?ait, comme tout bon général après une heure d'équilibre dans la bataille, à faire charger sa réserve pour relever la position et déloger l'ennemi.

Gabrielle avait ri d'abord comme tout le monde; elle avait fourni son mot sensé, délicat, tendre à la conversation générale; mais l'affaire dégénérant en un duel où Henriette et le roi s'engageaient seuls, elle se tut comme font les esprits doux et graves auxquels le bruit fait peur, elle sourit des lèvres, puis ne sourit plus, et se contenta d'écouter, éblouie, fatiguée, gênée même par cet intarissable volcan d'explosions et d'étincelles.

-La blonde est battue, murmura Marie Touchet à l'oreille de son fils.

Tout à coup l'ombre du frère parleur s'interposa entre le soleil et

Henriette.

-Sire, dit-il, ces jeunes gens que vous avez mandés sont là-bas qui attendent.

-Quels jeunes gens? demanda Henri tout à fait distrait par l'enchanteresse, et qui peut-être même en voulut à frère Robert de l'avoir troublé, je n'ai mandé personne que je sache.

-Ceux que Votre Majesté voulait remercier, continua le frère sans s'effaroucher de l'étonnement du roi.

-Ah! je sais, moi, dit tout bas Gabrielle rougissante à l'oreille d'Henri

IV, ce garde, son ami....

-Très-bien! très-bien! s'écria Henri, oui, nos amis, appelez-les, frère Robert, ils ne sont pas de trop, et je les verrai volontiers avant mon départ.

Un religieux partit au signe du frère parleur.

Henri se retourna vers Mme d'Entragues et Henriette:

-Je veux que vous les voyiez; l'un d'eux, surtout, dit-il; l'autre est dans mes gardes, et n'a rien que très-ordinaire; mais le blessé est ce qu'on peut appeler un charmant gar?on.

-Le blessé? dirent à la fois plusieurs voix, il est blessé?

-Oui; Crillon qui l'aime et le protège,-entre nous, c'est une excellente recommandation,-l'a fait conduire ici, où ces dignes religieux l'ont guéri et rétabli comme par miracle. Et vraiment, c'est une bénédiction du ciel qu'il ait échappé ainsi à la mort, car la blessure était, dit-on, affreuse; n'est-ce pas, frère Robert.

-Un grand coup de couteau dans la poitrine, dit le moine qui, froidement, promena ses regards autour de lui, sans para?tre remarquer ni le tressaillement d'Henriette, ni la rougeur de sa mère, ni le soubresaut convulsif que fit la Ramée derrière l'arbre qui l'abritait.

-Tenez, mesdames, ajouta le roi, voici ces jeunes gens qui arrivent; jugez vous-mêmes si celui dont je parle n'est pas d'une beauté à rendre les femmes jalouses.

-Voyons cette merveille, dit Marie Touchet.

-Admirons ce phénix, dit Henriette avec enjouement.

Tout à coup Marie Touchet palit et laissa tomber le verre qu'elle tenait à la main. Henriette, qui s'était retournée pour voir plus t?t, se leva comme à l'aspect d'un danger terrible. Elle poussa un cri, et ses doigts crispés se cramponnèrent convulsivement à la table qui retenait tout son corps cambré en arrière.

Espérance et Pontis, conduits par un servant, débouchaient de l'allée, et venaient d'entrer sous le berceau. Espérance, qui marchait le premier, s'était incliné pour saluer son h?te illustre. Lorsqu'il se redressa, il vit en face de lui, à trois pas, la figure livide d'Henriette, dont la terreur roidissait les lèvres et dilatait les yeux. Il saisit la main de Pontis et resta cloué au sol.

Au cri de la jeune fille, une rauque exclamation avait répondu sous les arbres. La Ramée aussi venait de reconna?tre le fant?me d'Espérance et le couvait d'un regard épouvanté, comme Macbeth regarde l'ombre de Banquo, comme le remords regarde le chatiment.

Ni M. d'Entragues, ni M. d'Auvergne ne semblaient rien comprendre à cette scène. Quant au roi, après quelques mots vagues adressés à Espérance, il avait, pour s'instruire, attaché ses yeux sur le moine qui, en ce moment, rejeta son capuchon en arrière, pour mieux dévorer chaque détail du spectacle, et sa physionomie curieuse et maligne fit dire à Henri:

-Il faut qu'il se passe ici quelque chose d'extraordinaire, car notre ancien ami vient d'oublier un instant le r?le de frère Robert.

Henriette, après avoir essayé vainement de dominer son émotion, après avoir tenté de repousser l'apparition par toutes les forces de sa volonté, de sa nature énergique, ne résista plus au feu terrible qui jaillissait des prunelles d'Espérance. Elle chancela, la main qui lui servait d'arc-boutant fléchit, tout le corps s'affaissa, et sans le secours des deux bras de son père, elle f?t tombée à la renverse.

La paleur de Marie Touchet s'expliqua aussit?t par l'état douloureux de sa fille, et Gabrielle s'étant avec une vive compassion emparée de Mlle d'Entragues pour lui faire reprendre connaissance, le comte d'Auvergne ne s'occupa plus que de remettre en bonne voie l'esprit du roi qui faisait déjà des questions embarrassantes.

-Que peut avoir cette jeune fille? disait Henri en regardant frère Robert.

Serait-ce la vue de notre Adonis qui l'aurait ainsi férue d'amour?

-Mademoiselle a vu sans doute quelque énorme araignée, dit tranquillement le moine, ou bien une chenille de celles que nous appelons hirsuta; elles sont communes dans nos jardins.

-C'est cela, s'écria M. d'Entragues en essayant de redresser sa fille et sa femme, n'est-ce pas, madame, que c'est cela?

-A la bonne heure! dit le roi de plus en plus défiant à la vue du trouble général.

Marie Touchet balbutia quelques mots sans suite.

-Laissons les dames prendre soin des dames, ajouta Henri. Je vais remonter à cheval. Que nul ne se dérange. Tout le monde est trop occupé ici.

-Nous accompagnerons au moins Votre Majesté jusqu'aux portes, dirent le comte et son beau-père en se faisant force clins d'yeux désespérés.

Henri baisa tendrement la main de Gabrielle et se mit en route suivi des deux Entragues et du frère parleur.

Espérance et Pontis, les bras entrelacés, se montraient l'un à l'autre la

Ramée immobile à distance, comme un serpent tenu en arrêt par un lion.

Deux traits de plume suffiront pour expliquer la position de chacun des personnages de ce tableau.

Gabrielle suivant des yeux le roi, et regardant avec curiosité soit Mlle d'Entragues, soit Espérance; Marie Touchet empressée de faire revenir sa fille; Henriette plus à l'aise depuis que le départ du roi empêchait toute explication.

Au fond du berceau Espérance et Pontis, et en face d'eux la Ramée.

-Voilà bien le scélérat, dit Pontis à son ami; il nous brave!

-Tu te trompes, répliqua Espérance; il est à moitié mort de peur.

-Il faudrait qu'il f?t mort tout à fait, M. Espérance.

-Ah! souviens-toi de nos conditions. Pas un mot qui révèle jamais le secret d'Henriette. Vois sa paleur; vois cet évanouissement, et avoue qu'elle m'a pris pour un fant?me. Crois-tu que je me venge!

-Médiocrement, dit Pontis.

-Cela me suffit, compagnon.

-Pas à moi, murmura le garde. En tout cas, si vous n'avez rien à demander à la demoiselle, j'ai encore un compte à régler avec le gar?on. Il a voulu me faire pendre, moi!

-Vous me ferez le plaisir, Pontis, dit sévèrement Espérance, de laisser votre épée au fourreau! C'est une affaire qui me regarde seul. Ah! pas de discussion, pas de coup de tête,-l'épée au fourreau!

-Soit, répliqua Pontis; il sera fait comme vous le désirez.

-Tu le promets?

-Je le jure!

-Eh bien! suis-moi, nous allons prendre le dr?le dans quelque coin, je lui dirai deux mots qu'il n'oubliera de sa vie.

Pontis, que les pourparlers impatientaient dans cette circonstance, où les coups lui paraissaient le seul déno?ment possible, haussa les épaules en grommelant une diatribe contre ces généreux absurdes qui sont l'éternelle pature des laches et des méchants.

Espérance lui prit le bras et commen?a de marcher avec lui vers la Ramée, dont les joues devenaient plus pales à mesure que ses ennemis s'approchaient de lui.

Mais avant qu'ils se fussent joints, Henriette, qui avait compris sans l'entendre chaque nuance de ce dialogue, s'arracha des bras de sa mère et de Gabrielle. Elle courut à Espérance, lui saisit la main et l'entra?na, par un geste rapide comme la pensée, hors du berceau où l'intelligente Marie Touchet retint Gabrielle. Le champ demeura libre de cette fa?on à toutes les explications possibles.

Espérance essaya bien de résister, mais Henriette, cette fois encore, fut irrésistible. Pontis ne se sentit pas plus t?t libre, qu'il traversa le jardin à la course et disparut dans le rez-de-chaussée du couvent, en se disant avec une sombre ironie:

-J'ai mon idée, Espérance n'aura rien à dire et l'épée restera au fourreau!

Ce qu'il allait faire si vite et si loin, nous le verrons tout à l'heure. Il est certain que la Ramée ne s'en doutait pas, et qu'Espérance en le voyant fuir si vite ne s'en fut jamais douté non plus quand même son attention n'e?t pas été absorbée tout entière par Henriette. Celle-ci, une fois hors de la portée des voix, arrêta Espérance, et le regardant avec des yeux noyés de larmes, qui n'étaient pas feintes:

-Pardon! s'écria-t-elle. Oh! pardon, monsieur, vous ne m'accusez point, n'est-ce pas de l'horrible aventure qui a failli vous co?ter la vie.

-Je ne vous accuse, assurément, mademoiselle, dit Espérance d'un ton calme, ni de m'avoir assassiné vous-même, ni de m'avoir jeté sous le couteau.

-De quoi m'accuserez-vous alors?

-Mais il me semble que je ne vous ai rien dit, mademoiselle. Je suis en ce couvent pour me rétablir. Je ne vous y ai pas appelée; vous arrivez par hasard, vous me voyez, c'est tout simple, puisque j'y suis.

-Vivant! Oh! Dieu merci, ce remords va donc cesser d'empoisonner mes nuits.

-Enchanté, mademoiselle, d'avoir involontairement contribué à vous rendre le sommeil meilleur. Mais, puisque vous êtes rassurée, et que désormais vos nuits, comme vous dites, vont devenir charmantes, nous n'avons plus rien à nous raconter. Saluons-nous donc poliment. Pour ma part, je vous tire ma révérence.

Tenez, voilà madame votre mère qui regarde de ce c?té comme si elle vous rappelait.

-Ma mère! ma mère! il s'agit bien de ma mère. Elle doit être trop heureuse que je réussisse près de vous! s'écria Henriette avec furie.

-Comme vous y allez! Une mère si sévère, aux yeux de qui vous vous compromettez à me parler!

Cette ironie fit bondir Henriette comme un coup d'éperon.

-Par grace! dit-elle, ne m'épargnez point la colère, les reproches, l'insulte même, cela se pardonne chez un homme aussi cruellement offensé; mais le sarcasme, le mépris...oh! monsieur!

-Et pourquoi donc vous honorerais-je de ma colère? répliqua Espérance. Jalouse, un poignard à la main, vous m'eussiez troué la poitrine, bien, je vous redouterais, je ne vous mépriserais pas. Mais vous rappelez-vous cette femme, cette hyène, cette voleuse, qui s'est penchée sur mon cadavre? Vous l'avez peut-être oubliée, je m'en souviens toujours. Je ne veux, plus avoir rien de commun avec cette femme. Allez de votre c?té, madame, laissez-moi vivre du mien.

-J'ai été lache, j'ai été vile, j'ai eu peur.

-Que m'importe, je ne vous demande point de justification. Ma blessure est cicatrisée, ou à peu près; tenez.

Il ouvrit sa poitrine dont la blanche et douce surface était sillonnée par une cicatrice encore rouge et enflammée.

Elle frissonna et cacha son visage dans ses mains.

-Vous voyez bien, reprit-il, que je n'ai plus le droit de garder rancune à l'assassin. Souffrance du corps, morsures dévorantes, br?lure amère, douze à quinze nuits de fièvre, de délire, qu'est-ce que cela?...c'est le payement des heures de volupté, d'ivresse, que ma ma?tresse m'avait données. Nous sommes quittes. Quant à l'ame, oh! c'est différent. Effa?ons, effa?ons.

Il salua de nouveau et chercha une allée de traverse, elle le retint avidement.

-Et si je vous aime! s'écria-t-elle, si je vous trouve beau, juste, sublime, si je m'humilie, si je me dénonce et que je vous avoue, si toute ma vie est suspendue à votre pardon, si, depuis que vous m'avez quittée, oh! quittée, comment, hélas! si depuis le terrible moment où je me suis réveillée, quand on n'a plus trouvé votre corps, quand ma mère et ce la Ramée maudissaient, mena?aient, si, depuis cette infernale nuit, Espérance, je n'ai pas dormi. Riez, riez.... Si je n'ai pensé qu'à vous retrouver vivant ou mort. Mort, pour aller me rouler à deux genoux sur votre tombe et vous jeter mon coeur en expiation; vivant, pour vous prendre les mains comme je fais et vous dire: Pardonne, j'ai été infame! Pardonne encore, j'ai été ambitieuse, j'ai caressé les chimères qui dessèchent le coeur, pardonne, je suis tant?t un démon, tant?t une femme frivole, tant?t une créature capable de tout le bien que ferait un ange. Fais plus que pardonner, Espérance, toi qui n'es pas composé de fiel et de boue comme nous autres, aime-moi encore, et je m'élèverai par l'amour à une telle hauteur, que de ces sphères nouvelles nous ne verrons plus la terre où j'ai été criminelle, où j'ai failli mériter ta haine et ton mépris. Espérance, je t'en supplie, le moment est solennel! Demain, ni pour toi ni pour moi il ne serait plus temps. Oubli, espoir, amour!

Il tenait ses yeux fixés sur le gazon comme l'ombre de Didon que suppliait

Enée.

-Tu répondras, n'est-ce pas? dit-elle. Tu me fais attendre, tu veux me punir, mais tu répondras.

-A l'instant, répliqua le jeune homme d'une voix ferme, et avec un lumineux regard qui effraya Henriette tant il pénétrait dans les ab?mes de sa pensée qu'elle venait de lui ouvrir. L'amour que vous me demandez, vous ne l'éprouvez pas vous-même. Ne m'interrompez point. C'est un reste de jeunesse, un des derniers attendrissements de la fibre que l'age n'a pas encore eu le temps de pétrifier tout à fait. Cet amour n'est autre chose que votre repentir d'avoir causé la mort d'un homme. Cet attendrissement, c'est le résultat de la peur que vous a causée mon fant?me.

-Oh! vous abusez de mon humiliation.

-Nullement, je vous dis la vérité; c'est un droit que j'ai payé cher. Je n'en profiterais même pas, croyez-le bien, si je n'espérais que le miroir brutalement présenté attirera votre attention sur la réalité désolante de votre image, et vos progrès dans le bien, si vous en faites, serviront à d'autres, je m'en applaudirai de loin. Quant à moi, que vous dites aimer, et que vous sollicitez de vous aimer encore, j'en suis pour le moins aussi incapable que vous-même. Cet amour que j'avais, était une sève exubérante qui a tari avec mon sang. Peut-être e?t-il survécu, si quelque racine en e?t été plantée dans le coeur, mais, je vous le déclare,-et cela sans chercher des mots qui vous choquent, je les évite au contraire soigneusement,-en appuyant la main sur ce coeur tant de fois joint au v?tre, je ne sens rien qui batte, rien que le mouvement régulier et banal d'une vie tenace, il faut le croire, puisqu'elle a résisté à un si rude assaut. Je ne vous aime plus, mademoiselle, et je ne crois pas en conscience que vous soyez fondée à me le reprocher.

Henriette, les sourcils contractés par une souffrance inexprimable, tenta pourtant un dernier effort.

-Au moins, dit-elle, puisque vous me réduisez à demander l'aum?ne, au moins faut-il que je fasse valoir mes titres à votre charité. Tout à l'heure vous évoquiez des souvenirs qui m'ont fait tressaillir. Ce temps à jamais évanoui de l'amour, ces heures d'étreintes où votre coeur, glacé aujourd'hui, battait si fort, ne plaideront-ils pas pour moi? Et au lieu de répéter avec moi: Oubli et amour; ne consentirez-vous pas à me tendre la main en répétant: Oubli et amitié!

Espérance attacha son regard sincère sur l'oeil noir et profond d'Henriette. Il y lut une sorte d'avidité sinistre. Peut-être cette femme était-elle en ce moment sincère comme lui; mais Dieu, qui lui avait donné le pouvoir de br?ler, d'entra?ner les coeurs, lui avait refusé la douceur qui persuade, le charme qui endort les défiances. Si Espérance n'e?t pas été l'esprit noble et choisi par excellence, on e?t pu croire qu'il ne pardonnait pas à Henriette d'avoir tant surfait l'amour pour arriver à l'amitié.

-Eh bien, répliqua-t-il lentement, j'ai le regret de ne pouvoir encore vous satisfaire, je ne suis pas de votre opinion quant aux degrés que vous établissez; l'amitié vaut à mes yeux autant que l'amour, sinon plus; elle n'est pas le reste usé, fané, racorni de l'autre. Pour accorder de l'amitié à quelqu'un, il faut que je sois absolument s?r de cette personne. Pour aimer d'amour, je ne prends mes informations que dans des yeux, une taille, un pied, un sein qui me séduisent. Je vous ai aimée, je ne m'en repens point, mais je ne serai jamais un ami pour vous, n'y pensons pas plus qu'à l'autre chose.

Elle palit et se redressa.

-Cette fois, dit-elle, vous ne ménagez même plus en moi la position ni le sexe. Vous m'insultez comme si j'étais un homme.

-Vous n'en pensez pas un mot. Ma nature n'est ni provocante ni hargneuse, vous le savez.

-En quoi mon amitié peut-elle vous nuire?

-En quoi la mienne peut-elle vous servir?

-Ne f?t-ce que pour les jours où le hasard nous rapprochera.

-Oh! ces jours-là, mademoiselle, deviendront de plus en plus rares. Nos astres ne gravitent pas dans le même sens. Et puis, c'est chose facile: lorsque nous nous rencontrerons, comme vous savez que je ne suis pas mort, vous n'aurez plus cette émotion désagréable; je n'aurai plus cette première surprise assez naturelle, nous nous tournerons civilement le dos ou nous nous saluerons plus civilement encore, si vous y tenez.

-Je n'y tiens pas, si j'y tiens seule, dit Henriette avec une hauteur qui prouva bien vite à Espérance que le vernis de douceur n'était point épais sur cette rude écorce. Ainsi, je suis refusée, bien refusée, monsieur? |

Espérance s'inclina.

-Sur tous les points?

Il s'inclina encore.

-Il ne nous reste plus, dit Henriette les dents serrées, qu'à causer d'affaires.

Il la regarda d'un air surpris.

-Oui, monsieur. Un refus d'amitié signifie promesse de haine. Vous me ha?ssez, soit!

-Je n'ai pas dit cela, mademoiselle, et j'ai dit tout le contraire. Je répète ma profession de foi: Pas d'amour, pas d'amitié, pas de haine....

-Phrases! subterfuges! subtilités auxquelles je suis intéressée à ne me pas méprendre. Ne me regardez pas de cet oeil étonné. Vous n'êtes pas plus étonné que je n'étais amoureuse tout à l'heure. Nous jouons une partie, n'est-ce pas? eh bien, cartes sur table. Puisque vous allez être libre, puisque je renonce bien complètement à vous, votre intention ne saurait être de me retenir votre esclave?

-Mon esclave?

-Je la suis. Vous tenez un bout de cha?ne qui gênera perpétuellement mes allures, ma liberté, ma vie, une cha?ne qui me déshonore! Rompez-la, monsieur, lachez-la!

-Je fais tous mes efforts pour comprendre, dit Espérance, et je n'y parviens pas.

-Je vais vous aider. L'amant qui conserve des gages de sa liaison avec une femme, peut perdre cette femme, n'est-ce pas?

-Ah! s'écria Espérance, je comprends.

-C'est heureux.

-Votre billet, n'est-ce pas?

-Vous allez me répondre que vous ne l'avez pas sur vous.

-D'abord.

-Je le crois. Envoyez quelqu'un à Ormesson avec ce billet. Je remettrai en échange les diamants que vous avez oubliés chez moi.

-Inutile, mademoiselle, dit froidement Espérance, je n'enverrai pas chercher ces diamants, jetez-les dans la rivière, égrenez-les par les chemins, renvoyez-les-moi pour que je les donne aux pauvres, faites-en ce que bon vous semblera. Quant au billet....

-Eh bien!

-Vous ne le reverrez jamais. Il me pla?t non pas de vous tenir esclave, comme vous disiez, ou de vous faire rougir à mon passage. Oh! je vous promets, je vous jure de tourner à droite quand je vous verrai à gauche. Mais, mademoiselle, il me pla?t de garder contre vous cette arme terrible.

-C'est lache! s'écria Henriette avec, un regard effrayant.

-Si j'en crois vos yeux, c'est plut?t téméraire.

-Vous ne voulez pas me rendre ce billet?

-Non.

-Eh bien! je vous le prendrai.

-Tant que vous ne m'aurez pas fait assassiner, tant que je serai debout, tant qu'il me restera une goutte de sang pour me défendre, je vous en défie.

-Encore une fois, réfléchissez! Espérance haussa les épaules.

-N'ayez donc pas peur de moi, dit-il avec sérénité; vous voyez bien que je n'ai pas peur de vous.

-Oh! malheur, murmura la jeune fille avec un geste terrible. Adieu! je ne vous dirai plus qu'un mot. Espérance, je vous hais! prenez garde!

-Vous en avez dit deux de trop, répondit Espérance, tandis qu'Henriette regagnait rapidement le berceau.

Elle prit le bras de sa mère, ne salua pas même Gabrielle qui s'informait de sa santé, et tra?nant avec une vigueur inou?e la majestueuse Marie Touchet à la rencontre de M. d'Entragues et du comte d'Auvergne, qui revenaient au berceau après avoir assisté au départ de Henri IV, elle répéta plus de dix fois:

-Partons! partons!

Cependant elle jetait à droite et à gauche des regards inquiets.

-Que cherchez-vous dit le comte d'un ton bourru, est-ce que votre syncope va vous reprendre?

-Maladroite syncope! murmura M. d'Entragues.

-Je cherche la Ramée, dit Henriette d'un ton farouche.

-Il s'agit bien de la Ramée, répondirent les deux courtisans de mauvaise humeur. Demandez-nous donc plut?t ce qu'a pensé le roi de votre évanouissement.

-Le roi, dit vivement Marie Touchet, sait bien qu'une jeune fille peut avoir des crises nerveuses.

-Et d'ailleurs, qu'importe, interrompit fiévreusement Henriette. Il me faut la Ramée.

Un jardinier qui travaillait dans le parterre entendit la question. Il avait vu le jeune homme attendre et guetter longtemps près du berceau tandis qu'Henriette causait avec Espérance.

-Ne cherchez-vous pas le gentilhomme en habit vert qui était là tout à l'heure? dit-il.

-Précisément.

-C'est qu'on est venu l'appeler voilà dix minutes.

-Qui donc?

-M. de Pontis, le garde du roi, qui loge ici.

-Ah! murmura Henriette.

-Oui, le jeune homme pale regardait là-bas au fond, du c?té du berceau; alors M. de Pontis s'est approché, lui a frappé sur l'épaule. L'autre s'est retourné vivement, je ne sais pas ce qu'ils se sont dit, mais ils sont partis ensemble et d'un bon pas encore.

-C'est bien, c'est bien, dit Marie Touchet en serrant le bras de sa fille, on le retrouvera. Partons.

Toute la famille disparut sous le portique.

Espérance, à bout de forces, était tombé sur un banc.

Il cherchait des yeux Pontis, car il se sentait défaillir.

Gabrielle était retournée auprès de son père.

Soudain, un bruit pareil à celui du sanglier qui écrase un taillis réveilla le pale jeune homme; il vit ou plut?t il devina Pontis sous les traits d'un fou égaré, essoufflé, écorché, en haillons, trempé de sueur, qui faisait irruption dans le berceau par la charmille, et qui, l'embrassant à l'étouffer, lui dit d'une voix rauque:

-Adieu...à bient?t, mille compliments aux bons frères.

Et il s'enfuyait. Espérance le saisit par un des lambeaux de son pourpoint et s'écria:

-Au nom du ciel! qu'y a-t-il, et dans quel état t'es-tu mis?

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