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La belle Gabrielle, vol. 1

La belle Gabrielle, vol. 1

Author: : Auguste Maquet
Genre: Literature
La belle Gabrielle, vol. 1 by Auguste Maquet

Chapter 1 FAMINE AU CAMP

Au revers du monticule qui domine la Seine entre Triel et Poissy, s'étendent plusieurs villages cachés à demi sous les roches ou dans les bois.

Les roches se sont peu à peu recouvertes de vignes, et c'est pour ainsi dire le dernier raisin que le soleil de France consente à échauffer, comme si, ayant épuisé la vigueur de ses rayons sur le Rh?ne, la Loire et la Haute-Sa?ne, il n'avait plus qu'une stérile caresse pour le Vexin et un froid regard pour la Normandie.

Ces pauvres vignes dont nous parlons eussent pu se réjouir au soleil de l'année 1593. Jamais plus chaude haleine n'était venue les visiter depuis un siècle. Certes les raisins pouvaient bien m?rir cette année et donner à flots le petit vin taquin de Médan et de Brezolles; mais ce que le soleil voulait faire, la politique le défit: au mois de juillet, il n'y avait déjà plus de raisins dans les vignes. La petite armée du roi de France et de Navarre, du roi béarnais, du patient Henri, campait dans les environs depuis une semaine.

Depuis quatre ans, Henri, roi déclaré de France après la mort d'Henri III, disputait une à une toutes les pièces de son royaume; comme si la France se f?t jouée au jeu d'échecs entre la Ligue et le roi. Arques, Ivry, Aumale, Rouen et Dreux avaient sacré ce prince, et pourtant il n'e?t pu entrer à Reims pour recevoir la sainte-ampoule. Il avait des soldats, et pas de sujets; un camp, pas de maison; quelques villes ou bourgades, mais ni Lyon, ni Marseille, ni Paris! A grand'peine s'étail-il établi à Nantes avec une cour dérisoire, mi-partie chevaliers, mi-partie lansquenets et re?tres. Une brave noblesse l'entourait, le peuple lui manquait partout.-Qu'il se fasse catholique! disaient les catholiques.-Qu'il reste huguenot! disaient les réformés.-Qu'il disparaisse, catholique ou huguenot! disaient les ligueurs.

Henri, bien perplexe, bien gêné, parce qu'il se sentait gênant, bataillait et rusait, toujours soutenu par l'idée que le ciel l'avait fait na?tre à onze degrés loin du tr?ne, et que, si huit princes morts lui avaient aplani ces onze degrés, ce devait être pour quelque chose dans les desseins de la Providence.

En attendant, replié sur lui-même pour méditer de nouveaux plans, comme aussi pour reposer ses partisans ruinés par l'attente et irrités par la guerre, il venait d'accepter une trêve proposée par les Parisiens. Paris est une ville qui aime bien la guerre civile pourvu qu'elle ne dure pas longtemps.

Or, tandis que M. de Mayenne se débattait contre ses bons alliés les Espagnols qui l'étouffaient en l'embrassant, et cherchait à pendre en détail ses amis les Seize, qu'il avait réduits à douze, Henri, pauvre, mais fort, affamé, mais sain d'esprit, sans chemises, mais cuirassé de gloire, négociait avec le pape sa réconciliation avec Dieu, et faisait fourbir ses canons pour se réconcilier plus vite avec son peuple. Il riait, je?nait, courait l'aventure, pensait en roi, agissait en chevau-léger, et tandis qu'il s'accrochait ainsi aux buissons plus ou moins fleuris de la route, ses destinées marchaient à pas de géant sous le souffle invincible de Dieu.

Donc, une trêve venait d'être signée entre les royalistes et les ligueurs, une trêve ardemment désirée par ceux-ci qui avaient bien des blessures à cicatriser.

Pendant trois mois, les mousquetades allaient se taire, des négociations allaient se nouer de Mantes à Rome, de Paris à Mantes. Courriers de courir, curés et ministres de s'interposer, prédicateurs de réfléchir, car les plus fougueux qui tonnaient pendant la guerre contre cet hérétique, ce parpaillot et ce Nabuchodonosor, avaient peur des éclats de leur voix depuis le silence de la trêve. La campagne était libre et les gens de guerre laissaient leur casque pour un chapeau de feutre. Les ligueurs s'épanouissaient dans leurs bonnes grosses villes, et les royalistes de l'armée réduits au r?le de chiens chasseurs que l'on a muselés, erraient dans le Vexin, en jetant des regards affamés sur les chateaux, les métairies, les bourgs ligueurs, tout reluisants et riants, dont les cuisines lan?aient d'insolentes fumées.

Ces doux loisirs existaient de par l'article IV de la trêve qui commandait sous peine de mort l'inviolabilité des personnes et des propriétés depuis Mme de Mayenne jusqu'à la dernière faneuse des champs, depuis le trésor de la Ligue jusqu'à l'épi de blé qui jaunissait dans la plaine.

Le roi tenait Mantes et ses environs, voilà pourquoi à Médan les royalistes dans leurs promenades désespérées gaspillaient le raisin vert, ou l'écrasaient en cherchant quelque lièvre ou quelque perdreau encore trop faible pour traverser la Seine.

Mais ces ressources avaient été bien vite épuisées, et tous ceux de l'armée royale qui n'avaient pas obtenu de congés ou de permissions, commen?aient à ressentir ce que les Parisiens avaient si bien connu les années précédentes, disette et famine.

Au commencement de juillet, disons-nous, deux compagnies du régiment des gardes, commandées par Crillon, avaient re?u ordre d'aller camper, et de former ainsi l'avant-garde de l'armée, entre Médan et Vilaines. Pour ne pas incommoder les habitants, ce corps avait dressé des tentes. Crillon, absent la plus grande partie du jour, se reposait du service sur son premier capitaine. Un petit parc d'artillerie, installé sur la hauteur, amenait en inspection dans ces parages M. de Rosny, le futur Sully d'Henri IV, dont les prétentions sur ce chapitre étaient des plus impérieuses. Comme les gardes se recrutaient parmi les plus braves cadets des bonnes maisons, la compagnie était choisie, dans ce poétique séjour. Toutefois, on y mourait d'ennui et de misère. Adossés au monticule, ayant en face la Seine verte et calme, qui caressait comme un ruban de moire des ?les pittoresques, les pauvres gardes, br?lés par le radieux soleil, éblouis par la luxuriante verdure des trembles et des saules, se demandaient entre eux pourquoi les oiseaux fendaient l'air si joyeux, pourquoi les poissons sautaient si allègrement dans l'eau, pourquoi les agneaux bondissaient si gracieusement dans les paturages, alors qu'il était défendu aux soldats royalistes de toucher à toutes ces choses qui sont si bonnes, et que Dieu, dit-on, a créées pour le plaisir et les besoins de l'homme.

Parmi les plus désespérés de ces fant?mes errants, il en était un surtout qui se distinguait par ses hélas lugubres accompagnés d'une pantomime plus active que celle d'un moulin à vent. Ses deux bras battaient le vide lorsqu'ils n'étaient point occupés à ranger sur sa hanche gauche une longue épée pendue à un flasque baudrier de vache, laquelle épée, impatiente comme son ma?tre, revenait toujours en avant pour interroger, en la heurtant du pommeau, certaine pochette qui ne contenait qu'un petit couteau et un bout de mèche pour l'arquebuse.

Ce garde, c'était un jeune homme de vingt ans au plus, trapu, nerveux, au teint de bistre, ombragé par de longs cheveux noirs que les huiles du parfumeur n'avaient pas assouplies depuis le siège de Rouen, c'est-à-dire depuis près d'une année; ce jeune homme, disons-nous, lorsqu'il avait bien tourmenté ses bras et son épée, mettait sa main en guise de visière sur deux yeux dilatés et fixes comme ceux d'un aigle, et il fouillait de ce regard inquisiteur tout l'horizon de Médan à Saint-Germain, demi-cercle immense où Dieu s'est plu à accumuler les plus riches échantillons de ses oeuvres.

-Eh bien! Pontis, notre recrue, lui dit l'officier-capitaine qui se faisait coudre du ruban frais par son laquais, à l'ombre d'un tilleul chargé de fleurs, que voyez-vous de si beau dans les nuages? apercevrait-on d'ici le donjon de messieurs vos ancêtres? qui sait? ces nuages ont peut-être passé au-dessus?

-Sambioux, mon capitaine, repartit le jeune homme avec un sourire contraint, Pontis en Dauphiné est trop loin pour qu'on l'aper?oive. D'ailleurs, je n'y songe point, Pontis est à monsieur mon frère a?né qui m'en a mis poliment dehors. Et c'est heureux pour moi ajouta-t-il en for?ant de plus en plus son sourire, car si je me gobergeais chez moi, je n'aurais pas l'honneur de servir le roi sous vos ordres.

-Stérile honneur, grommela une voix sourde partie d'un groupe de gardes, gentilshommes huguenots, pittoresquement vautrés au penchant d'un tertre.

Ni Pontis, ni le capitaine ne feignirent d'avoir entendu. Celui-ci frisa ses rubans jonquille, celui-là reprit sa contemplation en murmurant:

-Oh! non, ce n'est pas les nuages que je regarde.

-Quoi donc, alors? dirent ensemble plusieurs compagnons qui se soulevèrent à demi autour de Pontis.

-J'admire, messieurs, toutes ces fumées noires, bleues et blondes qui montent des cheminées de Poissy.

-Eh! qu'avez-vous affaire de fumées? reprit le capitaine; fumée est vide!

Pontis, comme plongé dans une mélancolique extase:

-Oh! dit-il, la fumée bleue me représente une eau bouillante dans laquelle se peuvent cuire oeufs, poissons et menus abattis de volailles; la rousse me semble née d'un gril chargé de c?telettes et de saucisses; la noire vient tout simplement des fours de boulangers... On fait de si bon pain à Poissy!

-Nous ne sommes pas à Poissy, répondit philosophiquement un des gardes qui s'étendit sur l'herbe br?lée; nous sommes sur les terres de Sa Majesté.

-Dirai-je très-chrétienne? demanda un autre d'un ton goguenard.

-Pas encore mais bient?t, j'espère, dit vivement Pontis. Le roi nous fait mourir de faim parce qu'il n'est pas catholique. Que ne l'est-il?

-Eh! eh! monsieur de la messe, crièrent au jeune homme plusieurs huguenots réveillés par ce souhait de Pontis, si vous n'êtes pas de la religion, n'en dégo?tez pas les autres.

Le capitaine s'éloigna en chantonnant, pour ne point se compromettre.

-Ma foi! messieurs, dit Pontis, ne chicanez pas pour si peu; nous sommes bien tous de la même église, allez!

-Bah! firent les huguenots, depuis quand?

-Sambioux? nous sommes tous d'une religion dans laquelle personne ne boit ni ne mange.

Un famélique éclat de rire accueillit funèbrement cette saillie de

Pontis.

-Je disais donc, continua-t-il encouragé, que toutes ces fumées de là-bas sont catholiques, que Paris est catholique, que ces chateaux qui nous environnent et qui nous narguent sont catholiques. Je veux être pendu si tout ce qu'il y a de bon dans la vie n'est pas catholique romain. Voilà pourquoi je voudrais que Sa Majesté entrat dans une religion nourrissante. Ah! vous avez beau murmurer, vous ne ferez jamais autant de bruit que mon estomac.

-Si le roi se convertit à la messe, s'écria un huguenot, je quitte son service.

-Et moi, répliqua Pontis, je le quitte s'il ne se convertit pas....

-Ventre du pape! s'écria le huguenot en se levant à moitié.

-Tiens, vous avez encore la force de vous mettre en colère? Eh bien, moi, je garde mon souffle pour une meilleure occasion. Huguenots ou catholiques devraient, au lieu de se quereller, aviser au moyen de vivre.

-Quelle idée a-t-il eu, le roi, poursuivit le huguenot grondeur, d'accorder une trêve à ce gros Mayenne? Nous serions en ce moment sous Paris; mais non ... au lieu d'exterminer la ligue, on la ménage. Tout cela finira par des embrassades.

-Pourquoi ne pas commencer tout de suite? s'écria Pontis, au moins nous serions de la fête, tandis que si l'on tarde nous serons tous morts. Sambioux! que j'ai faim.

Un nouvel interlocuteur s'approcha du groupe, c'était un jeune garde nommé Vernetel.

-Messieurs, dit-il, je fais une réflexion: puisqu'il y a une trêve, pourquoi ne sommes-nous pas à Mantes avec la cour? on y mange, a Mantes.

-Quelquefois, grommela le huguenot.

-Au fait, dit Pontis, l'idée de Vernetel est bonne; pourquoi sommes-nous ici où l'on ne fait rien, et non à Mantes où est le roi?

-Parce que le roi n'est pas à Mantes, dit Vernetel. Tenez, en voici la preuve.

Et il montra aux gardes un petit homme qui passait tout affairé, portant un paquet recouvert d'une enveloppe de serge, comme s'il e?t été tailleur d'habits ou pourvoyeur de la garde-robe.

-Quel est celui-là, demanda Pontis, et pourquoi vous fait-il croire que le roi n'est pas à Mantes?

-On voit bien que vous êtes nouveau chez nous, répliqua le huguenot, vous ne connaissez pas ma?tre Fouquet la Varenne.

-Qui cela, la Varenne? demanda Pontis.

-Celui qui est partout où doit venir mystérieusement le roi, celui qui lui ouvre les portes trop bien fermées, celui qui re?oit les étrivières que mériterait souvent Sa Majesté, enfin celui qui porte les poulets du roi?

-Eh! l'honnête homme! cria le jeune cadet, servez-en un par ici!...

Nous sommes plus pressés que le roi.

-Voilà d'indécentes plaisanteries, jeunes gens, interrompit une voix male et sévère qui fit retourner les gardes.

-M. de Rosny! murmura Pontis.

-Oui, monsieur, répliqua gravement l'illustre huguenot qui traversait la clairière en lisant une liasse de papiers.

-Monsieur a l'oreille fine, ne put s'empêcher de dire Pontis; nous n'avons pourtant pas la force de parler bien haut.

-Encore mieux vaudrait-il vous taire, répartit Rosny tout en marchant.

-Nous ne demandons pas mieux, monsieur; mais fermez-nous la bouche.

Et le cadet compléta sa phrase par une pantomime à l'usage de toutes les nations qui ont faim.

Rosny haussa les épaules et passa outre.

-Vieux ladre, grommela Pontis; il a d?né hier, lui, et il est capable de d?ner encore aujourd'hui!

-Comment, vieux, dit le huguenot; savez-vous l'age de M. de Rosny?

-Sept cents ans au moins.

-Trente-trois à peine, monsieur le catholique, sept ans de moins que le roi.

-C'est singulier, répondit Pontis, depuis vingt ans que j'existe, j'ai toujours entendu parler de M. de Rosny comme d'Abraham ou de Mathusalem. Croyez-moi, c'est un homme qui a commencé avec la création.

-C'est que voilà longtemps qu'il travaille à devenir célèbre, dit le huguenot; c'est une de nos colonnes, c'est la manne de nos esprits.

-Que ne l'est-il de nos estomacs! Moi, voyez-vous, je n'ai pas les mêmes raisons que vous d'adorer le grand Rosny. Vous êtes huguenot comme lui, moi catholique. Je suis entré aux gardes par amour pour notre mestre de camp Crillon, qui est catholique aussi. Vous n'osez rien demander à votre idole Rosny, vous, tandis que moi, M. de Crillon serait ici, au lieu d'être je ne sais où, j'irais lui emprunter un écu. Je ne suis pas fier, moi, quand j'ai faim. Sambioux que j'ai faim!

Comme il achevait ces mots entrecoupés de soupirs, un pas de cheval retentit sur la terre sèche, et l'on vit s'avancer, portant deux paniers, un gros bidet pansu, précédé du ma?tre d'h?tel de M. de Rosny, et suivi d'un paysan et d'un laquais.

Le cortège défila au milieu des cadets, qui dévoraient des yeux les paniers et la bête, et bient?t après, à l'ombre de ces beaux tilleuls dont nous avons parlé, une table se dressa, sur laquelle le ma?tre d'h?tel rangea certaines provisions d'une couleur et d'un parfum insultants pour les affamés.

M. de Rosny, toujours avec ses papiers et sa gravité, s'avan?a vers la table, s'y installa en compagnie du capitaine des gardes, du capitaine des canons et de quelques seigneurs privilégiés au nombre desquels on remarquait ce même Fouquet la Varenne porteur des poulets royaux.

A grand bruit de conversations et de vaisselle, ces messieurs commencèrent leur festin, frugal si l'on considère la qualité des convives, mais sardanapalesque en égard à la détresse des gardes qui y assistaient de loin.

Pontis n'en put supporter longtemps la vue.

-Quand je vous disais qu'il d?nerait encore aujourd'hui! Sambioux; s'écria-t-il, que la paix est une sotte chose pour les gens qui n'ont pas de ma?tre d'h?tel! En guerre, au moins, l'on chasse et l'on pille; si l'on ne mange que de deux jours l'un, au moins, ce jour venu, fait-on bombance pour deux jours!

-Il y a des vivres aux environs, dit un huguenot qui léchait une cro?te bien sèche frottée d'ail; que n'en achetez-vous?

-Que n'en achetez-vous vous-même, répliqua Pontis exaspéré, au lieu de grignoter vos cro?tes comme un rat maigre?

-Mieux vaut une cro?te que pas de cro?te, répliqua le huguenot. Ne faites pas tant d'embarras, mon jeune monsieur, et si vous n'avez pas d'argent, serrez-vous le ventre!

-Est-ce qu'on a de l'argent, s'écria Pontis. En avez-vous, Castillon? en avez-vous, Vernetel? en avez-vous les uns ou les autres?

Tous, par un mouvement spontané comme à l'exercice, mirent la main à des poches qui rendirent un son mat et plat.

-Pourquoi aurions-nous de l'argent, dit Vernetel? le roi n'en a pas.

-Mais le roi mange.

-Quand on l'invite à d?ner. Faites-vous inviter par M. de Rosny.

-Ou priez-le de vous laisser ses miettes.

-Sambioux! j'aimerais mieux ... Ah! messieurs, une idée. Qui a faim ici?

-Moi, répondit un choeur imposant.

-Partons quatre et allons nous faire inviter dans le voisinage; nous sommes gens de bonne mine.

-Eh! eh! grommela le huguenot en détaillant les habits rapés de ses camarades.

-Nous sommes bons gentilshommes, poursuivit Pontis ... et gardes du roi....

-D'un roi contesté, c'est incontestable.

-Il est impossible que nous ne trouvions pas dans les environs un ami, une connaissance, un cousin, un proche plus ou moins éloigné. Voyons, varions les nationalités pour nous donner plus de chances de trouver des compatriotes: De quel pays est Vernetel?

-Tourangeau.

-Je vous prends. Et Castillon?

-Poitevin.

-Prenons Castillon. Moi je suis Dauphinois; il nous faudrait un Gascon. L'arbre généalogique d'un Gascon pousse des racines aux quatre coins du monde.

-Quel dommage que le roi ne soit pas là, dit Vernetel, nous l'emmènerions; c'est lui qui a des cousins et des cousines, bon Dieu!...

Et chacun de rire. Henri IV e?t bien ri lui-même s'il e?t entendu ces jeunes fous.

-Ainsi, continua Pontis, c'est convenu, nous allons demander à d?ner sans fa?on dans la première gentilhommière que nous trouverons. Regardez les jolies maisons qui montrent leur tête blanche parmi les arbres. à gauche, là-bas, ce chateau avec pelouses. Mais il faudrait passer l'eau, et c'est trop loin. A droite... Ah!... voyez à droite, au milieu de ce jeune parc, le charmant donjon bati de briques et de pierre neuve. Voilà notre affaire ... un petit quart de lieue à peine ... partons!... Que j'ai faim!

Pontis serra la boucle de sa ceinture avec une facilité déplorable.

-Partons, répéta-t-il, sinon j'arriverai squelette.

-Mais il faut la permission, dit Vernetel; demandons-la au capitaine.

-Ne faites pas cela! s'écria Pontis.

-Pourquoi?

-Parce que s'il refusait, nous serions forcés de mourir de faim, et que je ne le veux pas. Il y a plus s'il refusait, je ne pourrais m'empêcher de passer outre, et alors ce sont des désagréments à n'en plus finir.

-Oui, on est pendu, par exemple.

-Non pas, parce qu'on est gentilhomme, mais arquebusé, ce qui n'est pas moins désagréable.

-Bah! répliqua Pontis avec la résolution de son age; tandis que nous allons chercher ce repas indispensable, nos camarades feront le guet; on leur rapportera quelques reliefs pour leur peine. Si le capitaine demande où nous sommes, on lui répondra que nous avons aper?u un levraut se remettre dans la vigne, et que nous y allons faire un tour.

-Et s'il y avait une prise d'armes pendant votre absence? dit

Vernotel.

-Bon! en trêve?

-Le roi doit venir ... remarquez que son porte-poulets est ici, c'est signe qu'on attend Sa Majesté. Et puis M. de Crillon peut arriver.

-Notre mestre de camp est sans fa?ons avec ses gardes. S'il vient, il dira, selon son habitude, en faisant signe de la main: là, là, assez tambour, et on rompra les rangs sans que nous ayons été appelés. D'ailleurs, j'ai faim, et si le roi était ici, je le lui dirais à lui-même: Sambioux! partons!

Vernetel et Castillon commencèrent à allonger le pas, entra?nés par la fougue de leur camarade. Mais Pontis leur fit observer qu'en courant ils seraient remarqués, rappelés, peut-être, qu'il fallait, au contraire, s'éloigner lentement, en se dandinant, en regardant le ciel et l'eau; puis, à un détour du chemin, prendre ses jambes à son cou, et faire le quart de lieue en cinq minutes.

Tous trois se mirent en marche, secondés par les camarades, qui, se levant et s'interposant entre la table des officiers et les fugitifs dérobèrent ainsi leur départ à tous les yeux. Mais soudain, derrière une haie, parut un cavalier qui leur barra le passage.

Chapter 2 D'UN LAPIN, DE DEUX CANARDS, ET DE CE QU'ILS PEUVENT CO TER DANS LE VEXIN

C'était un beau jeune homme de vingt ans, fringant, découplé en Adonis, avec des cheveux blonds admirables, une fine moustache d'or et des dents brillantes comme ses yeux. Il montait un bon cheval rouan chargé d'une valise respectable.

Son costume de fin drap gris bordé de vert, moitié bourgeois moitié militaire, annon?ait l'enfant de famille, un manteau neuf roulé sous le bras, une large épée espagnole bien pendue à son c?té complétaient l'ensemble, et tout cela, monture et harnais, habit et figure, bien que poudreux, supportait victorieusement l'éclat du grand jour et répondait aux rayons du soleil par une rayonnante mine que Phébus lui-même, ce Dieu de la beauté, e?t empruntée assurément, s'il f?t jamais venu à cheval, parcourir le Vexin fran?ais.

-Pardon, messieurs, dit le jeune cavalier en arrêtant les trois gardes au moment où ils allaient prendre leur volée: c'est ici le campement des gardes, n'est-ce pas?

-Oui, monsieur, dit Pontis, et il se disposa à reprendre son élan.

-Et M. de Crillon commande les gardes? continua le jeune homme.

-Oui, monsieur.

-Je vous demande encore pardon de vous arrêter, car vous semblez être pressé, mais veuillez m'indiquer la tente de M. de Crillon.

-M. de Crillon n'est pas au camp, dit Vernetel.

-Comment! pas au camp ... où donc alors le trouverai-je?

-Monsieur, nous avons bien l'honneur de vous saluer, dit Pontis avec volubilité en faisant signe à Vernetel.

Et comme Vernetel et Castillon se récriaient, Pontis les prit par la main et les emmena ou plut?t les emporta pour couper court à la conversation.

-Ne voyez-vous pas, leur dit-il, que si ce dialogue e?t duré, j'allais tomber d'inanition. Courons! le chemin descend, et mon corps roule tout seul vers le d?ner.

Le cavalier souriant regarda les trois enragés qui pirouettaient dans la pente rocailleuse, et sans avoir rien compris à leur précipitation, il s'achemina vers le campement des gardes.

Pontis avait bien tort d'envier à M. de Rosny son repas et son ma?tre d'h?tel. Ce repas était abreuvé d'amertume. M. de Rosny s'évertuait à demander sous toutes les formes à la Varenne comment et pourquoi il était venu seul à Médan, lui qui ne marchait jamais sans son ma?tre, et la Varenne, affectant les airs les plus mystérieux, répondait à ces questions avec une fausseté diplomatique dont Rosny enrageait, malgré toute sa philosophie.

Plus d'une fois il frappa sur la table dans sa colère, et, oubliant l'étiquette, fronda les légèretés et les caprices vagabonds de son roi. C'est à ce moment que les gardes amenèrent le jeune cavalier qui venait d'entrer dans le camp.

-Qui êtes-vous, et que voulez-vous, demanda M. de Rosny, qui pliait sa serviette avec méthode.

-Je voudrais parler à M. de Crillon, répliqua poliment le jeune homme.

-Qui êtes-vous? répéta Rosny. N'arrivez-vous pas de Rome?

-Monsieur, je voudrais parler M. de Crillon qui est mestre de camp des gardes fran?aises, continua du même ton le jeune homme dont la parfaite douceur ne s'altéra point au contact de cette curiosité.

-Libre à vous de ne vous point nommer, dit le flegmatique Rosny; c'est peut-être une affaire de service qui vous amène, auquel cas, ayant l'honneur de me trouver au même lieu que M. de Crillon pour les intérêts du roi, j'eusse pu vous écouter et vous satisfaire. Voilà pourquoi je vous questionnais, je suis Rosny.

Le jeune homme s'inclina.

-Ce qui m'amenait près M. de Crillon, c'est affaire particulière, dit-il, quant à mon nom, monsieur, je m'appelle Espérance, et j'ai l'honneur d'être votre serviteur, je n'arrive pas de Rome, mais de Normandie.

Rosny subit, malgré lui, le charme tout-puissant qui s'exhalait de ce jeune homme.

-A bonne mine, dit-il, voilà un beau nom.

-Qui n'est pas un nom, murmura le capitaine.

Rosny reprit:

-M. de Crillon n'est point céans, monsieur; il inspecte les autres compagnies de son régiment, qui est disséminé le long de la rivière; mais il doit revenir bient?t. Attendez.

-Espérez! ajouta le capitaine en souriant.

-C'est ce que je fais toute ma vie, répliqua le jeune homme avec son enjouement plein de grace.

Rosny et le capitaine se levèrent.

-Espérance! dit Rosny à l'oreille de son compagnon! le beau nom pour les aventures!

Et tous deux descendirent vers le rivage pour aider à la digestion par la promenade.

Espérance attacha son cheval à un arbre, plia son manteau proprement et s'assit dessus, les jambes pendantes, en se tournant avec l'intelligent instinct des rêveurs ou des amoureux vers le plus poétique c?té du panorama.

Un quart d'heure était à peine écoulé lorsqu'il entendit une explosion de rires joyeux à l'extrémité de la circonvallation. C'étaient les gardes qui se pressaient en tumulte autour des trois pourvoyeurs que nous avons vus partir pour la provision.

Pontis élevait en l'air sur ses deux mains un plat de terre d'une honorable dimension. Il tenait sous son bras, par un miracle d'équilibre, un pain de plusieurs livres; deux canards et des pigeons étranglés pendaient en sautoir à son col.

Vernetel avait pour trophée un long et gras lapin de clapier, un pain rond et un faisceau de boudins et de saucisses. Castillon ne portait qu'une dame-jeanne; mais elle suffisait à la vigueur d'un seul homme.

La joie générale se changea en admiration, quand, Pontis abaissant son plat à la hauteur du vulgaire, on découvrit qu'il contenait un paté de hachis, bouillant encore dans un jus solide et généreux.

L'escouade s'attroupa, se groupa; les uns eurent les canards et le lapin qu'ils se mirent à préparer; les autres, plus heureux, s'attablèrent immédiatement, c'est-à-dire qu'on fit sur l'herbe une belle place nette, qu'on en marqua le centre avec ce noble paté, et que douze convives invités par le magnanime Pontis, re?urent la permission d'étaler sur des tranches de pain homériques une couche odorante de hachis.

Espérance regardait de loin, en souriant, ce festin et ces intrépides mangeurs; il admirait aussi le roi de la fête, Pontis, dont la physionomie radieuse éclairait joyeusement tout le groupe, lorsque soudain on entendit comme un cri lointain. Ce cri fit dresser l'oreille à Espérance et l'étonna. Mais les convives l'entendirent à peine, éperdus qu'ils étaient de faim et de bonheur.

-Tiens, on crie, dit Vernetel la bouche pleine.

-Oui, répliqua Pontis, ils se seront aper?us au chateau de la disparition de leur d?ner.

-Racontez-nous donc, Pontis, comment vous avez fait cette rafle? dit un des gardes en plumant les volailles.

-Cela me ferait perdre bien des bouchées, dit le jeune Dauphinois. En deux mots, le voici: Nous avons poliment montré notre nez à la porte et demandé à présenter nos hommages au ma?tre de la maison. Un bourru de concierge entr'ouvrant la grille, nous a dit qu'il n'y avait personne. Nous avons insisté, nous déclarant gentilshommes et gardes de Sa Majesté. Le butor a répliqué qu'il n'y avait ni Majesté, ni gardes en France, et qu'il n'y avait qu'une trêve.

-Des ligueurs! des Espagnols! s'écrièrent tous les convives.

-C'est ce que nous nous sommes dit tout de suite, ajouta Pontis qui profita de l'indignation générale pour remplir à la fois sa bouche et sa tartine. Alors j'ai passé ma jambe entre les portes de la grille, ce qui a empêché le ligueur de la fermer; puis, je suis entré; ces deux messieurs m'ont suivi. Il y avait dans la cuisine des parfums à faire évanouir saint Antoine. Puisqu'il n'y a personne au chateau, ai-je dit, voilà un d?ner qui sera perdu. Aussit?t j'ai allongé les mains vers ces volailles que venait d'apporter la fermière. Le concierge a crié, deux valets sont accourus, de là des broches et des lardoires. Nous autres gentilshommes, nous n'avons pas tiré l'épée, non, mais j'ai avisé dans l'atre des tisons ardents sur lesquels je me suis jeté et que j'ai lancés sur cette canaille. éblouis par une pluie de feu, ils ont battu en retraite. Alors j'ai saisi le plat que voici, jeté à mon cou ce Saint-Esprit de ma fa?on. Vernetel et Castillon n'osaient seulement bouger tant l'admiration les paralysait; j'ai indiqué à l'un cette amphore, à l'autre ce lapin, nous avons fait retraite en triangle sans être inquiétés, et nous voici.

Pontis fut congratulé par un tonnerre d'applaudissements auxquels Espérance, toujours assis à la même place, mêla ses plus francs éclats de rire.

Tout à coup les cris devinrent plus vifs et se rapprochèrent. Sans doute ils avaient été interceptés pendant quelques secondes par la convexité du monticule. Ces cris étaient poussés par un homme qu'on vit appara?tre brusquement à l'entrée du quartier des gardes.

Essoufflé, gesticulant avec énergie, les yeux troublés par la colère, il attira d'abord l'attention de tous les spectateurs.

-C'est quelqu'un du chateau que nous avons d?mé, murmura Vernetel à l'oreille de Pontis.

Celui-ci interrompit son repas. Les autres gardes s'interrompirent également dans leurs préparations culinaires. On en vit cacher derrière leur manteau la volaille aux trois quarts plumée.

Espérance, comme tout le monde, fut frappé de l'altération empreinte sur les traits du nouveau venu, dont le visage jeune et caractérisé s'était contracté jusqu'à la laideur. Ses cheveux, plut?t roux que blonds, se hérissaient. Un frisson de fureur courait sur ses lèvres minces et pales.

C'était un homme de vingt-deux ans à peine, svelte et grand. Ses formes fines et nerveuses annon?aient une nature distinguée, rompue aux violents exercices. Dans son pourpoint vert, de forme un peu surannée, d'étoffe quasi grossière, il conservait des fa?ons nobles et délibérées. Mais le couteau, trop long pour la table; trop court pour la chasse, qui brillait sans gaine dans sa main tremblante, révélait une de ces indomptables fureurs qui veulent s'éteindre dans le sang.

Ce jeune homme avait gravi si rapidement la colline qu'il faillit suffoquer et put à peine articuler ces mots: "Où sont les chefs!"

Un garde, qui essaya d'arrêter le furieux en lui opposant le rempart d'une pique, fut presque renversé.

Un enseigne, accouru au bruit, s'interposa en voyant bousculer son factionnaire.

-Plaisantez-vous, ma?tre, s'écria-t-il, d'entrer ainsi le couteau à la main chez les gardes de Sa Majesté?

-Les chefs! cria encore le jeune homme d'une voix sinistre.

-J'en suis un! dit l'enseigne.

-Vous n'êtes pas celui qu'il me faut, répliqua l'autre avec une sorte de dédain sauvage.

Et comme une exclamation générale couvrait ses paroles, comme, excepté

Pontis et ses convives, chacun mena?ait l'insulteur.

-Oh! vous ne me ferez pas peur, dit-il d'un accent de rage concentrée, je cherche un chef, un grand, un puissant, qui ait le pouvoir de punir.

Rosny et le capitaine s'étaient approchés lentement pour savoir la cause de ce tumulte.

Le jeune homme les aper?ut.

-Voilà ce qu'il me faut, murmura-t-il avec un fauve sourire.

-Qu'y a-t-il? demanda Rosny, devant qui s'ouvrirent les rangs.

Et il attacha son regard pénétrant sur ce visage décomposé par toutes les mauvaises passions de l'humanité.

-Il y a, monsieur, répondit le jeune homme, que je viens ici demander vengeance.

-Commencez par jeter votre couteau! dit Rosny. Allons, jetez-le!

Deux gardes saisissant brusquement les poignets de cet homme, le désarmèrent. Il ne sourcilla point.

-Vengeance pour qui? continua Rosny.

-Pour moi et les miens.

-Qui êtes-vous?

-Je m'appelle la Ramée, gentilhomme.

-Contre qui demandez-vous cette vengeance?

-Contre vos soldats.

-Je n'ai point ici de soldats, dit M. de Rosny, blessé du ton hautain d'un pareil personnage.

-Alors, ce n'est point à vous que j'ai affaire. Indiquez-moi le chef de ceux-ci.

Il désignait les gardes frémissant de colère.

-Monsieur de la Ramée, reprit froidement Rosny, vous parlez trop haut, et si vous êtes gentilhomme, comme vous dites, vous êtes un gentilhomme mal élevé; ceux-ci sont des gens qui vous valent, et que je vous engage à traiter plus courtoisement. Je vous eusse déjà laissé vous en expliquer avec eux, si vous ne paraissiez venir ici pour faire des réclamations. Or, en l'absence de M. de Crillon, j'y commande, ici, et je suis disposé à vous faire justice malgré vos fa?ons. Ainsi, du calme, de la politesse, de la clarté dans vos récits, et abrégeons!

Le jeune homme mordit ses lèvres, fron?a les sourcils, crispa les poings, mais subjugué par le sang-froid et la vigueur de Rosny, dont pas un muscle n'avait tressailli, dont le coup d'oeil incisif l'avait blessé comme une pointe d'épée, il respira, recueillit ses idées et dit:

-A la bonne heure! J'habite avec ma famille le chateau que vous apercevez au bas de la colline, dans ces arbres à droite. Mon père est au lit, blessé.

-Blessé? interrompit Rosny. Est-ce un soldat du roi?

Le jeune homme rougit à cette question.

-Non, dit-il d'un air embarrassé.

-Ligueur, va! murmurèrent les gardes.

-Continuez, interrompit Rosny.

-J'étais donc près du lit de mon père avec mes soeurs, quand un bruit de lutte nous vint troubler. Des étrangers étaient entrés de force dans la maison, avaient frappé et blessé mes gens, et pillé de vive force.

-Silence! dit Rosny à des voix qui réclamaient autour de lui.

-Ces étrangers, poursuivit la Ramée, non contents de leurs violences, ont pris des tisons au foyer, ils les ont lancés sur la grange, qui br?le en ce moment, regardez!

En effet, tous se retournant, virent s'élever des tourbillons de fumée blanche qui s'élan?aient en larges et ondoyantes spirales par-dessus les arbres du parc.

Pontis et ses compagnons palirent. Un silence effrayant s'étendit sur l'assemblée.

-En effet, dit M. de Rosny avec une émotion qu'il ne put ma?triser, voici un incendie ... il faudrait s'y transporter.

-Quand on arrivera, tout sera fini; la paille br?le vite. Tenez, voici déjà les toits qui flambent.

Le jeune homme, après ces paroles, s'arrêta satisfait de l'effet qu'elles avaient produit.

-Et, demanda Rosny, votre famille vous envoie ici pour obtenir justice?

-Oui, monsieur.

-Les coupables sont donc ici?

-Ce sont des gardes.

-Du roi?...

-Des gardes, répondit la Ramée avec une si visible répugnance à prononcer ce mot: le roi, que Rosny s'en trouva blessé.

-Une seule personne qui affirme, monsieur la Ramée, ne saurait être crue, répliqua-t-il, fournissez des témoins.

-Qu'on vienne à la maison, pas vos soldats, ils achèveraient de tout br?ler et massacrer, mais un chef ... et les blessés parleront, les murailles fumantes dénonceront.

Comme un murmure d'indignation s'élevait contre l'audacieux qui maltraitait ainsi tout le corps des gardes, Rosny révolté dit au jeune homme:

-Vous entendez, monsieur, ce qu'on pense de vos injures? On voit bien que vous nous savez en pleine trêve, et que la parole sacrée du roi de France vous garantit.

-Elle m'a étrangement garanti tout à l'heure! s'écria la Ramée avec une ironie amère. Oh! non, ce n'est pas pour qu'elle me garantisse que je viens invoquer la trêve, c'est pour qu'elle me venge. J'offre toutes les preuves, j'ai entendu le rapport de mes domestiques, j'ai vu moi-même s'enfuir les larrons, et, au besoin, je les reconna?trais ... Mais puisque vous êtes monsieur de Rosny, puisque vous mettez en avant la parole de votre roi, il faut que je sache bien si on me rendra justice, sinon j'irai droit à votre ma?tre, et....

-Assez, assez, dit Rosny, qui sentait la colère bouillonner en lui, pas tant de phrases ni de coups d'oeil furibonds, je suis patient, mais jusqu'à un certain terme.

-Oh! vous me menacez, dit la Ramée avec son sinistre sourire; eh bien, à la bonne heure! voila qui achève l'oeuvre, menacer le plaignant! Vive la trêve et la parole du roi!

-Monsieur, répliqua précipitamment Rosny mordant sa barbe, vous abusez de vos avantages; je vois bien à qui j'ai affaire. Si vous étiez un serviteur du roi, vous n'auriez ni cette aigreur ni cette soif de vengeance. Vous êtes quelque ligueur, quelque ami des Espagnols....

-Quand cela serait, dit la Ramée, vous ne me devriez que plus de protection, puisqu'il y a huit jours vos ennemis pouvaient se défendre avec des armes, et qu'aujourd'hui ils n'ont que votre parole et votre signature.

-Vous avez raison; vous serez protégé. Tout à l'heure vous parliez de reconna?tre les coupables, voilà tous les gardes, faites votre ronde, essayez.

-On aurait pu m'épargner cette peine, murmura méchamment ce plaignant farouche; des gens d'honneur se dénonceraient.

-Vous ne vous attendez pas à ce qu'ils le fassent, je suppose, dit Rosny. Puisque vous invoquez la trêve, vous en connaissez les articles, et la peine qu'ils portent contre l'espèce de violence dont vous vous plaignez est de nature à conseiller le silence à ceux que leur conscience pousserait à parler.

-Je connais en effet cette peine, monsieur, s'écria le jeune homme, et j'en attends la stricte application.

-Quand vous aurez reconnu les coupables et qu'ils seront convaincus.

-Soit! cela ne sera pas long.

En disant ces mots avec une joie qui rayonnait sur son pale visage, la Ramée attacha ses regards sur le cercle des gardes, qui, machinalement, comme s'ils se fussent sentis br?lés, reculèrent et se formèrent en lignes irrégulières, au milieu desquelles le vindicatif ligueur commen?a de marcher lentement comme s'il passait une revue.

Rosny, agité de mille idées contraires, luttait contre sa fierté qui se révoltait, et contre un sentiment d'équité naturelle, que venait encore fortifier le principe de la discipline et du droit des gens.

Il finit par s'appuyer sur le capitaine, dont l'exaspération était au comble, et lui dit:

-Mauvaise affaire! et je suis seul ici ... Que n'avons nous ici M. de

Crillon, car enfin, c'est lui qui est responsable des gardes.

-Si on me laissait faire, répliqua le capitaine, les dents serrées, j'aurais bient?t arrangé l'affaire.

-Silence, monsieur, répondit le huguenot que cette imprudente parole de l'officier acheva de faire pencher en faveur du droit commun. Silence! et qu'il ne vous arrive plus de traiter avec cette légèreté les conventions et actes signés du roi: où sera l'avenir de notre cause, monsieur, si, accusés d'agir de rapine et de violence, nous donnons raison aux plaignants en réparant par l'assassinat le vol de nos gens de guerre?

-Mais, balbutia l'officier, ce la Ramée est un petit scélérat, une vipère.

-Je le sais parbleu bien. Toutefois, il a été violenté, incendié. Justice lui sera faite. J'ai essayé de reculer le chatiment ou de le rendre impossible en for?ant ce jeune homme à reconna?tre lui-même les coupables. Je laissais à ceux-ci cette porte de salut. Mais en vérité, je crois que la voilà fermée; car le dr?le s'arrête et fixe sur ce petit groupe des regards trop joyeux pour que bient?t nous ne soyons pas réduits à prononcer une sentence. Allons, venez, faisons notre devoir.

Pendant toute cette scène, Espérance avait écouté avec avidité de sa place et s'était imprégné des émotions les plus poignantes. Mais quand il eut entendu le colloque de Rosny et de l'officier, il fut saisi d'une immense pitié pour ces pauvres gardes qu'il avait vus partir si joyeux l'instant d'avant, et fut pris également d'une indicible colère contre le plaignant, dont l'air, l'accent, toute la personne, en un mot, le révoltaient malgré la justesse de ses plaintes.

Espérance s'approcha de Fouquet la Varenne, qui considérait la scène sto?quement, en bourgeois que les soldats intéressent peu.

-Monsieur, dit-il, pardon: que porte ce fameux article de la trêve au sujet des violences qui seraient commises par les gens de guerre?

-Eh! eh!... jeune homme, répliqua le petit porte-poulets, c'est la mort.

Chapter 3 COMMENT LA RAMéE FIT CONNAISSANCE AVEC ESPéRANCE.

La Ramée avait déjà inspecté une bonne partie des gardes sans rien signaler, lorsqu'il s'arrêta tout à coup, comme Rosny venait de le dire au capitaine.

Il s'approcha du garde suspect, observa un moment, et se redressant vers Rosny, s'écria:

-En voici un!

C'était Vernetel qu'il désignait ainsi, en le touchant du doigt à la poitrine.

Presque au même instant il étendit son bras vers Castillon, en disant:

-Voici le deuxième!

Les deux inculpés se récrièrent; une menace sourde grondait dans tous les rangs.

-A quoi reconnaissez-vous ces messieurs, que vous dites n'avoir vus que par derrière? demanda simplement Rosny.

La Ramée, sans répondre, montra sur le buffle de Vernetel une gouttelette de sang à peine visible, à laquelle adhéraient quelques poils d'un gris fauve.

Quant à Castillon, il avait sur l'épaule droite une faible trace de ce sable humide des celliers sur lequel reposent les bouteilles.

En effet, Vernetel avait rapporté le lapin et Castillon la dame-Jeanne.

Ces preuves suffisaient à des esprits déjà trop convaincus. Nul ne fit une observation, pas même les accusés.

Mais la Ramée n'était pas au bout. Il s'arrêta devant plusieurs gardes qu'il inspecta minutieusement jusqu'à ce que, avisant Pontis qui l'attendait de pied ferme, quoique un peu pale, il lui prit la main.

Pontis le repoussa en disant:

-Ne touchez pas, sinon plus de trêve!

-Voici le troisième, dit la Ramée, et c'est le plus coupable. C'est celui-là qui a pris les tisons au feu; regardez ses mains, elles sentent la fumée.

-Vous ne supposez pas, interrompit le capitaine, que vos preuves nous satisfassent?

-Qu'on amène ces hommes au chateau alors, et qu'on les confronte avec mes gens.

-Inutile, s'écria Pontis, inutile, en vérité, c'est humiliant de rougir ou de palir devant un pareil accusateur. Depuis dix minutes tout le corps des gardes se laisse insulter par ce dr?le, pour quelques volailles et un rable de lapin; c'est humiliant.

-Qu'est-ce à dire? demanda Rosny, et que concluez-vous?

-Je conclus que c'est moi qui suis allé au chateau, puisque chateau il y a, une vraie bicoque. Je croyais avoir affaire à de bons serviteurs du roi, et demander place à la table, ce qui se fait partout, entre bons gentilshommes qui voyagent. Je dis plus, en Dauphiné, chez moi, un chatelain court au-devant des h?tes et les amène de force à son foyer. Mais puisqu'ici nous sommes en présence d'un mauvais Fran?ais, d'un Espagnol, d'un ladre, sambioux! et que la trêve nous lie les mains, supportons-en les conséquences. C'est donc moi qui, refusé par les gens de monsieur, ai cru devoir me procurer des vivres.

-Acheter, s'écria Vernetel, acheter!

-Oui, acheter, dit Castillon, nous avons acheté.

-Vous mentez! répliqua la Ramée d'une voix courroucée.

-J'ai jeté une pièce d'argent dans la cuisine, balbutia Castillon.

-Vous mentez! continua l'insolent accusateur.

-Eh! oui, dit Pontis avec douceur à Castillon et à Vernetel en leur prenant affectueusement les mains. Oui, monsieur a raison, vous mentez, mes pauvres chers amis, nous n'avons pas acheté; est-ce qu'il y a de l'argent, chez nous? Jamais! mais il y a de l'honneur, et je vais le prouver à ce soi-disant gentilhomme. C'est moi, Pontis, moi seul qui ai con?u le projet de la maraude; moi qui ai entra?né mes deux amis, sans leur dire mes desseins; moi qui les ai faits mes complices malgré eux. C'est moi qui ai lancé les tisons par la chambre, sans croire, hélas! qu'ils provoqueraient un incendie; mais enfin, je les ai lancés, il n'y a que moi de coupable. Je me livre, me voici.

-Monsieur, s'écrièrent Castillon et Vernetel, ne le croyez pas, nous en sommes!

-Pardieu! dit la Ramée.

-Ah! répliqua Rosny, révolté par l'esprit de vengeance qui animait si furieusement ce jeune homme, ah! il vous faudrait trois victimes!

-Une par volaille, ajouta Pontis.

-Vous les réclamez, n'est-ce pas? dit le capitaine.

-Je réclame justice.

-Posez vos conclusions.

-Elles sont toutes simples, la trêve a été violée, l'avouez-vous?

-C'est vrai, dit Rosny.

-Mais c'est convenu, s'écria Pontis, nous tournons dans les mêmes redites. Monsieur veut-il un morceau de ma peau équivalant à celle de ses canards?

-Il est écrit, articula la Ramée d'une voix brève et tranchante comme un coup de hache, que les infractions à la trêve, c'est-à-dire les rapines, les violences et l'incendie, seront punis de mort. Votre roi a-t-il signé cela, oui ou non?

-La mort! murmura Pontis, stupéfait de la féroce insistance de ce jeune homme.

-C'est écrit, vous deviez le savoir, répéta la Ramée.

-Pour deux canards, ce serait fort! s'écria Vernetel exaspéré.

-Il s'agira de voir, dit la Ramée d'une voix étranglée par la passion, si un serment est un serment, et, au cas où les articles d'une trêve auraient si peu de valeur qu'on les p?t violer impunément, tout le pays saura que ce n'est plus avec des paroles qu'on doit accueillir les soldats royalistes quand ils se présenteront dans nos maisons, mais avec de bons mousquets dont nous ne manquons pas, Dieu merci! Et alors, on appellera guerre la bataille rangée, et paix, tous les massacres qui se feront dans les campagnes. Et alors, aussi, continua-t-il, entra?né par son éloquente fureur, tout sera bon pour détruire ces parjures. On les laissera voler les vivres, mais ces vivres seront empoisonnés. Voilà ce que produit l'injustice, messieurs; contre tout abus, l'excès. Venez nous piller, comme font les rats; nous vous donnerons, comme à eux, de l'arsenic. Encore, s'ils rongent, au moins, n'incendient-ils pas!

Rosny, qui avait tenu la tête constamment baissée pendant cette harangue, sortit de sa méditation.

-Monsieur, dit-il, puisque vous persistez à demander l'exécution des articles, il sera fait selon votre désir. C'est peu chrétien, mais vous êtes dans votre droit.

La Ramée s'inclina, et son visage calmé parut alors ce qu'il était, magnifiquement noble et beau de hardiesse et d'orgueil.

-Je suis contraint, ajouta Rosny, en se tournant vers Pontis, de vous livrer au prév?t, qui vous retiendra prisonnier jusqu'à ce que la justice ait prononcé sur votre sort.

Pontis fit un geste d'assentiment. Sa résignation n'ébranla point la

Ramée.

-Quant aux autres, dit-il comme si c'était lui qui d?t être à la fois le juge et l'exécuteur, je n'ai point de compte à leur demander. Quelques jours de prison me suffiront.

-Les autres, interrompit Rosny rouge de colère, j'en dispose, et non pas vous, monsieur! Les autres, je les décharge de toute responsabilité, ils sont libres, leur camarade aura payé pour tous. Ainsi, vous pouvez vous retirer, monsieur de la Ramée, et publier partout que le roi de France fait bonne justice, même à ses ennemis.

En disant ces mots, Rosny indiquait à la Ramée sa route; il le congédiait. Celui-ci, sans s'émouvoir:

-Un moment, je vous prie, dit-il, je crois que nous ne nous entendons pas.

-Pla?t-il? demanda Rosny, fatigué dans sa fierté légitime de l'obsession d'un pareil adversaire.

Et il lan?a un regard de travers, précurseur de tempête. Ce mauvais regard de Rosny était très-connu et très-redouté. Mais la Ramée ne s'effrayait pas pour un coup d'oeil.

-Non, monsieur, répliqua-t-il, nous ne nous entendons pas. Moi, je sais par coeur les articles de la trêve, et vous les oubliez perpétuellement. Ainsi, il n'est pas convenu que le délinquant sera remis au prév?t de son parti, pour être jugé par les juges de son parti, non; il est établi, au contraire, qu'il sera livré a ceux qu'il aura offensés ou lésés, pour justice en être faite; voilà la teneur. Ainsi, monsieur, on devrait me remettre le coupable pour qu'il f?t jugé par un bailli du lieu. Mais ce n'est point de jugement qu'il s'agit ici, le crime est constant, prouvé, avoué. La peine est écrite; passons à l'exécution.

Un cri de fureur et de dégo?t retentit dans tous les rangs. Cet homme e?t été déchiré s'il ne se f?t trouvé des chefs énergiques et respectés pour contenir les gardes.

-Ah! coquin, murmura Pontis en montrant le poing à la Ramée, tu as raison de chercher à me faire arquebuser, car si j'étais libre, ou si la chance veut que j'en réchappe...

-Faites-moi le plaisir de tirer à l'écart, dit Rosny à la Ramée, je ne réponds pas sans cela de votre salut. M. de Crillon va venir tout à l'heure et certainement faire exécuter la loi. Il est le ma?tre absolu de ses gardes; attendez son retour, et en attendant soyez prudent, car il pourrait arriver ceci: ou que M. de Pontis, qui n'a plus grand chose à risquer, vous passat son épée au travers du corps, on n'est arquebusé qu'une fois, ou qu'un de ses camarades vous cherchat une de ces querelles... Vous m'entendez; il y a des Allemands parmi ces messieurs.

-Je vous remercie de vos prudents conseils, monsieur, repartit la Ramée avec son aigre sourire; mais je ne crains ni celui-ci, ni celui-là, dans votre cantonnement. M. de Rosny ne laissera jamais assassiner un homme qui se plaint à bon droit.

En disant ces mots, il salua l'illustre baron huguenot, sans même essayer de réprimer l'insolente ironie de son accent et de son regard.

Soudain il sentit une main s'appuyer sur son épaule, et se retourna.

C'était la main d'Espérance qui, après des efforts prodigieux pour se vaincre pendant les débats révoltants dont il avait été témoin, venait de céder à la tentation d'entrer en scène et de jouer un r?le à son tour.

Il avait donc quitté sa place toute sillonnée des trépignements d'impatience dont il l'avait labourée depuis dix minutes, et traversant les gardes irrités, vint suppléer Rosny dans ce facheux dialogue.

Il appuya, disons-nous, sa charmante main musculeuse et blanche sur l'épaule de la Ramée, qui se retourna de l'air faché d'un chat qu'on interrompt lorsqu'il savoure une arête.

-Deux mots, monsieur, s'il vous pla?t, dit Espérance avec un aimable sourire.

Ces deux visages se trouvèrent en présence. Beaux tous deux, l'un de sa paleur nacrée sous laquelle couvait la colère; l'autre d'un frais vermillon qui dénotait cette heureuse santé du corps et de l'esprit, sans laquelle il n'est pas de véritable bonté ni de véritable force.

Aux premiers accents d'Espérance, la Ramée tressaillit, son instinct lui révélait un rude adversaire.

-Que voulez-vous? répliqua-t-il sèchement.

-Vous fournir un moyen de terminer votre affaire, monsieur. Dans les circonstances embarrassantes, on est souvent heureux de rencontrer la solution qu'on cherchait.

Espérance avait haussé la voix de telle fa?on, que Rosny d'abord, puis un certain nombre de gardes entendirent et se rapprochèrent, curieux de juger par eux-mêmes le mérite de la solution dont on parlait.

Espérance, du coin de l'oeil, avait vu Pontis entouré par les archers du prév?t. Ce spectacle douloureux l'animait à obtenir un prompt résultat de sa conférence.

La Ramée, au contraire, blessé de ce retour offensif sur une question qu'il jugeait épuisée, voulait éconduire au plus t?t le conciliateur importun dont l'exorde venait de susciter autour d'eux une galerie nouvelle de curieux et de malintentionnés.

-Si vous teniez à me faire plaisir, dit-il à Espérance, vous vous occuperiez de vos affaires, non des miennes.

-Monsieur, répondit le beau jeune homme, tout ce que je viens d'entendre ne m'a pas disposé le moins du monde à vous faire plaisir. Mais je vous crois fort embarrassé par vos débuts en cette affaire. Vous avez tellement crié, vous avez tellement gémi, que vous vous serez exagéré à vous-même votre offense et votre souffrance. Cela se voit souvent. Et puis, vous craigniez la partialité de ceux à qui vous faisiez vos plaintes. Donc, vous avez demandé le plus possible pour obtenir quelque chose. J'explique cela ainsi.

-Et moi, monsieur, interrompit la Ramée insolemment, je n'ai aucun besoin de vos explications, et vous en dispense.

Aussit?t il lui tourna le dos. Mais Espérance, sans se déconcerter, tourna comme lui et se remit en face avec une fermeté si calme et un tour de pirouette si élégamment équilibré, que l'admiration succéda à l'attention parmi les spectateurs.

-Je disais, reprit-il du même ton, que si vous eussiez été dans votre sang-froid, vous vous fussiez aper?u que des poules volées et de la paille br?lée ne suffisent pas pour qu'on fasse tuer un homme. C'est écrit dans la trêve, je le veux bien, mais au fond de votre esprit, au fond de votre coeur, vous trouvez l'article barbare et digne des anthropophages. Cette pensée vous honore, je la lis dans vos yeux.

La Ramée, pale comme un spectre, s'aper?ut que son interlocuteur le raillait. Un éclair effrayant jaillit de ses prunelles rougies.

-Je viens donc vous aider, continua Espérance, à revenir sur les conclusions farouches que vous dictait d'abord la colère, et c'est ici que se présente naturellement ma solution. Pour tout le monde, il est clair qu'un dommage a été causé, dommage qu'il convient de réparer.

-Ah ?à! seriez-vous un avocat ou un prêcheur? s'écria la Ramée tremblant de colère sous le souffle ardent de la popularité qui caressait chaque parole de son adversaire.

-Ni l'un ni l'autre, monsieur, mais on s'accorde à trouver que je parle facilement. J'ai eu un excellent précepteur, un Vénitien à la fois théologien et légiste. C'est de lui que je tiens cet axiome latin, que je vous traduis en fran?ais pour ne para?tre pas un pédant: Le dommage d'argent se paye en argent; or, que vaut un canard, que valent cinq cents bottes de paille? Très cher, assurément, lorsqu'on les pille ou br?le en temps de trêve. Mais, entre nous, en temps ordinaire, cette affaire-là s'arrangerait pour deux pistoles. Vous vous récriez; c'est vrai, j'oubliais qu'avec la paille on a br?lé la grange. Peste! c'est plus grave. Il y en a pour vingt écus au moins!

Un formidable éclat de rire des assistants écrasa la Ramée, qui serra les poings et chercha du regard à son c?té le couteau qu'on lui avait pris.

-Ne riez pas, messieurs, dit gravement Espérance, car vous feriez oublier à monsieur qu'il s'agit de la vie d'un homme!

-Je trouve honteux, balbutia la Ramée dans le délire de sa rage, je trouve déshonorant de chercher ainsi deux cents auxiliaires contre un seul ennemi.

-Moi, votre ennemi? je suis votre meilleur ami, au contraire. Je veux vous épargner un remords éternel.

L'affreux sourire qui plissa les lèvres de l'autre fit comprendre à

Espérance que ce mot remords n'a pas de sens pour tout le monde. La

Ramée l'accompagna d'un geste méprisant, et rompit l'entretien par

cette phrase:

-Nous nous reverrons.

Et il s'éloignait encore une fois; mais, pour le coup, Espérance perdit patience. Il allongea le bras, saisit la Ramée par la ceinture, et, tout grand qu'il f?t, le retourna vers lui comme si cette créature de chair et d'os e?t été un mannequin d'osier bourré de plume.

La Ramée étourdi chancela, et une imprécation, un blasphème qu'il proféra, fut étouffé par les applaudissements de la foule.

-Maintenant, dit Espérance, j'ai épuisé avec vous les prières et les discussions courtoises. Venons au fait. Vous voulez que ce jeune homme meure?

Il désignait Pontis.

-Moi, je ne le veux pas. Vous dites que l'on a incendié votre propriété; c'est faux, la grange qui a br?lé tout à l'heure n'est pas à vous, elle est une dépendance de la métairie appartenant à M. de Balzac d'Entragues dont votre père est l'ami, presque l'intendant, je le sais, mais enfin, la grange n'est pas à vous. Ah! cela vous étonne que je sache si bien vos affaires, moi, un voyageur qui passe; attendez, je vous en dirai plus encore: Vous êtes un orgueilleux, un de ces vertueux catholiques qui ont sucé, au lieu de lait, le fiel et le vinaigre de sainte mère la Ligue; votre père est encore malade des suites d'une blessure qu'il a re?ue en combattant contre le roi, pour les Espagnols... un Fran?ais!... vous ne seriez pas faché, vous, de faire pendre quelques soldats du Béarnais, depuis que vous ne pouvez plus les tuer à l'aff?t derrière des buissons, comme cela s'est fait l'an dernier, pas plus tard, aux environs d'Aumale... Ah! ah! comme je vous étonne! Eh bien, mon ma?tre, moi qui sais tant de belles choses sur votre compte, moi qui ne suis ni garde de Sa Majesté, ni sujet à la trêve, moi qui, si vous y tenez, vais vous dire encore toutes sortes de petits secrets devant ces messieurs, je vous répète mes conclusions: Pour les canards volés chez vous, pour la violation de votre domicile, j'évalue qu'il peut vous revenir vingt pistoles; mais comme il s'agit de sauver un de nos semblables, cela vaut quatre-vingts pistoles de plus. Certainement, c'est peu priser un galant homme que de l'estimer quatre-vingts pistoles, mais enfin, je n'ai que cela dans ma bourse; voici les cent pistoles, signez-moi votre désistement.

En disant ces mots, Espérance tira sa bourse bien brodée qu'il étala aux yeux de la Ramée.

Celui-ci était resté comme abruti par la surprise et la terreur. Cet inconnu qui le connaissait, et, après l'avoir convaincu de mensonge, dénon?ait ainsi jusqu'à ses plus secrètes pensées; cette vigueur, cette beauté, cette assurance, le cri terrible de la conscience et cette universelle réprobation lui ?taient la faculté de penser, de parler, de se mouvoir.

Quant à Espérance, ses paroles chevaleresques, son esprit, sa hardiesse, et par-dessus tout la magique bourse gonflée d'or, l'avaient transformé aux yeux des gardes, non pas en dieu, mais en idole. C'était à qui se jetterait dans ses bras, et Pontis, tenu à distance par le respect et la modestie, aussi bien que par les archers, essuyait une larme ou du moins une vapeur au bord de sa paupière.

La Ramée en était encore à se répéter avec la ténacité d'un fou:

-Mais, par qui sait-il tout cela, et quel est cet homme?

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