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La Recluse

La Recluse

Author: : Pierre Zaccone
Genre: Literature
La Recluse by Pierre Zaccone

Chapter 1 No.1

Huit années s'étaient écoulées depuis les événements que nous avons racontés au prologue de ce récit.

On était au mois d'octobre 1859.

- à cette époque s'élevait vers le milieu de la rue de la Chaussée-d'Antin, au fond d'une cour à laquelle on accédait par une longue allée plantée de platanes, un h?tel de grande apparence, composé d'un rez-de-chaussée et d'un premier étage, et donnant par derrière sur une serre de proportions immenses, où l'on avait réuni toutes les plantes exotiques que l'on n'entretenait qu'à grand'peine sous notre climat meurtrier.

L'h?tel appartenait à M. de Beaufort-Wilson, qui l'habitait avec sa femme et ses deux filles.

M. de Beaufort-Wilson était un homme de cinquante ans environ, à la figure intelligente et distinguée, qui occupait dans la finance parisienne une position pour ainsi dire hors de pair.

En épousant mademoiselle Juliette Wilson, il avait fait un mariage d'amour, qui avait puissamment contribué à sa fortune.

C'est à Londres, dix-sept ans auparavant, au retour de ses nombreux voyages, qu'il avait rencontré celle qui devait bient?t devenir sa femme.

Beaufort avait alors un peu plus de trente ans: c'était un des hommes les plus séduisants qu'une jeune fille p?t rêver, et dès la première entrevue, Juliette Wilson en devint éperdument amoureuse.

Beaufort n'était pas riche, tandis que mademoiselle Wilson devait apporter à son époux une dot qui se chiffrait par plusieurs millions. Le père hésita donc quelque temps avant de se résigner à une pareille union; mais il aimait trop sa fille pour lui imposer sa volonté, et le mariage eut lieu au grand étonnement des négociants de la cité.

Qu'importait d'ailleurs aux jeunes époux!

Ils avaient quitté Londres au lendemain de leur union, et étaient allés savourer leur lune de miel en France, en Italie, en Espagne, un peu partout, et n'étaient revenus à Paris que quelques années plus tard, pour s'y fixer tout à fait dans le bel h?tel de la Chaussée-d'Antin qu'ils n'avaient plus quitté depuis.

M. Wilson, ne voulant pas laisser son gendre inoccupé, avait décidé, dans sa sagesse, de créer, en France, une maison de banque qui serait comme la succursale de celle qu'il dirigeait lui-même en Angleterre, et il avait placé Beaufort à la tête de cette maison.

Ce dernier était apte à tout. Il ne demandait pas mieux que d'occuper ses loisirs; le beau-père n'eut qu'à se louer de la résolution qu'il avait prise.

Dix-sept années avaient donc passé sur le bonheur des époux sans qu'aucun nuage f?t venu le menacer.

Tout au plus une ombre avait-elle parfois troublé cette quiétude, mais ce fut là une chose imperceptible pour les indifférents et à laquelle nul ne fit attention.

Nous avons dit que Beaufort avait deux filles: l'une s'appelait

Edmée, l'autre Nancy.

Edmée, l'a?née, était brune: son opulente chevelure noire faisait comme un diadème d'ébène à son front, et, à travers ses grands yeux limpides et doux, on e?t pu voir son ame tout entière. Elle rappelait les traits de son père, dont elle était la vivante image.

La cadette, Nancy, ressemblait surtout à sa mère; elle en avait l'allure enjouée, la grace délicate et tendre, et son bel oeil bleu empruntait parfois de bizarres lueurs où tremblaient certaines aspirations mal contenues.

Les deux enfants s'aimaient d'une affection sans bornes et semblaient n'avoir jamais rien cherché ni entrevu au delà de l'horizon que leur faisait l'amour de leurs parents.

M. et madame de Beaufort aimaient leurs enfants d'une tendresse égale, à laquelle on n'e?t assurément rien trouvé à reprendre; mais un observateur attentif e?t pu remarquer, dans les manifestations de cette tendresse, certaines nuances qui avaient leur signification et cachaient peut-être un mystère.

Madame de Beaufort témoignait bien à Edmée la même sollicitude qu'à Nancy; mais il y avait dans les soins inquiets dont elle entourait celle-ci quelque chose de plus maternel et de plus doux, et tandis que Beaufort semblait plus attentionné pour sa fille a?née, la mère ne parvenait pas toujours à dissimuler la préférence qu'elle ressentait pour la plus jeune de ses enfants. Cette situation s'était même accentuée depuis quelque temps, et les relations des deux époux, jusque-là des plus correctes, subirent dès lors quelques atteintes qui en altérèrent le calme et la sérénité.

Une fois entr'autres, quelque chose de significatif se passa, qui marqua bien l'état d'esprit dans lequel se trouvait à ce moment madame de Beaufort-Wilson.

Il y avait alors quelques mois que Edmée et Nancy étaient sorties du couvent où elles avaient été élevées, et depuis leur retour à la maison paternelle, l'h?tel de la Chaussée-d'Antin avait pris un air de fête qui ne lui était pas habituel.

C'était comme un souffle de jeunesse que les deux charmantes jeunes filles avaient apporté avec elles, et tout s'anima bient?t de gaieté et de mouvement.

Nancy adorait le monde, et sa mère ne lui refusa rien de ce qui pouvait satisfaire ses fantaisies; on donna d'abord quelques petites soirées, où l'on sauta entre intimes; puis le cercle s'élargit peu à peu; les invitations furent lancées avec plus de largesse, et bient?t ce furent de véritables bals où toute l'aristocratie de l'industrie et de la finance s'empressa d'accourir.

Nancy ne se possédait pas de joie. C'était un spectacle nouveau pour elle, et le plaisir qu'elle y prenait enchantait particulièrement sa mère.

Edmée, elle, était loin de partager l'espèce de griserie qui s'était emparée de sa soeur. Elle était plus grave... moins mondaine... Depuis l'age le plus tendre, elle semblait comme atteinte de mélancolie et eut volontiers vécu seule, loin du monde bruyant, sans ambition, heureuse d'une vie modeste et sans éclat.

Une sorte de tristesse native pesait sur sa pensée... Elle sentait d'ailleurs vaguement, d'intuition, qu'elle n'était pas aimée de madame Beaufort-Wilson comme elle aurait d? l'être, et, chose singulière, la conviction qu'elle avait acquise de l'indifférence dont elle était l'objet, ne l'avait ni blessée, ni désespérée... Seulement, tout son coeur s'était réfugié dans un sentiment d'autant plus puissant qu'il devait être exclusif, et elle avait reporté sur son père, cette part d'amour dont sa mère n'avait pas voulu!

Au surplus, tout cela n'était encore qu'à l'état latent, et il ne fallut rien moins qu'un incident tout à fait imprévu pour mettre en lumière des sentiments qui ne se fussent, sans cela, probablement manifestés que beaucoup plus tard.

C'était au mois de décembre, lors des premières grandes fêtes données par M. Beaufort-Wilson.

Ainsi que nous l'avons dit, de nombreuses invitations avaient été lancées, et aucune notabilité du monde parisien ne manqua à cet appel de l'une des maisons les plus considérables de la capitale.

Dès la première heure, les salons se remplirent d'une foule avide et curieuse, et madame de Beaufort, ravie du bonheur qu'elle voyait rayonner dans les yeux de sa fille Nancy, accueillit ses h?tes de ses plus gracieux sourires.

Quant à Edmée, appuyée au bras de son père, elle allait et venait, un peu étonnée de ce mouvement inusité, cherchant, à se retrouver elle-même à travers cette animation et ce brouhaha, regrettant, au fond du coeur, le calme des soirées ordinaires qu'elle passait à lire ou à broder.

En ce moment, et comme elle pénétrait avec son père dans le salon principal où l'on devait danser, elle s'arrêta tout à coup devant le tableau qui frappa ses regards...

à l'extrémité opposée du salon, sa mère était assise, ayant Nancy, sa plus jeune fille, à ses c?tés, et causant avec un jeune homme qui s'inclinait pour la saluer.

C'était là assurément un fait bien insignifiant, et Edmée e?t été fort empêchée de dire pourquoi elle en fut frappée.

Le jeune homme portait l'uniforme d'officier de marine: il était grand, élancé, et à la paleur répandue sur son front, on devinait quelque mystérieuse souffrance, ou tout au moins quelque pensée absorbante qui devait exercer sur son esprit une influence souveraine.

C'était la première fois que Edmée le voyait; pourtant, il lui sembla qu'elle l'avait déjà rencontré quelque part.

Un souvenir vague comme un rêve... elle n'aurait pu préciser; mais à sa vue elle éprouva une sensation qu'elle n'e?t pu définir, et qui, pendant quelques secondes, la troubla profondément.

- Qu'as-tu donc, chère enfant? dit M. de Beaufort avec sollicitude.

-Moi! rien, répondit Edmée. La chaleur est étouffante, je ne suis point habituée à respirer une pareille atmosphère.

- Tu as raison, viens près de ta mère, tu te reposeras, et le babil de Nancy te remettra tout à fait.

- Oui, oui! c'est cela.

Ils causaient tout en marchant. Quand ils approchèrent de madame de Beaufort, le jeune officier ne l'avait pas quittée encore.

- Mon ami, dit alors madame de Beaufort en désignant ce dernier à son mari, permettez-moi de vous présenter M. Gaston de Pradelle, un capitaine de frégate de récente promotion, qui a bien voulu se rappeler qu'il a été re?u dans l'Inde par quelques membres de ma famille.

M. de Beaufort tendit cordialement la main au jeune officier.

- Soyez le bienvenu, Monsieur, dit-il avec un sincère abandon; si vous êtes connu des Wilson, vous ne m'êtes pas non plus tout à fait étranger! Je sais les services que vous avez rendus à notre marine, et j'ai suivi avec un vif intérêt le dernier voyage que vous venez d'accomplir autour du monde!...

- Vous êtes mille fois trop bienveillant, dit Gaston de Pradelle, en saluant de nouveau.

- Il n'y a pas longtemps que vous êtes de retour en France?

- Quelques mois à peine.

- Et vous ne songez pas à nous quitter tout de suite?

- Oh! je ne reprendrai pas la mer avant un an.

- à la bonne heure, et pendant cette année, au nom des Wilson et en celui des Beaufort, veuillez bien considérer cette maison comme la v?tre, et croyez que nous serons toujours heureux de vous y recevoir.

Et comme Gaston allait s'éloigner, M. de Beaufort ajouta, en présentant Edmée qui n'avait cessé de regarder le jeune officier.

- Ma fille a?née, mademoiselle de Beaufort!

Ce fut comme un coup de théatre.

Jusqu'alors, Gaston n'avait point pris garde à la jeune fille; mais dès qu'il eut levé les yeux sur elle, il ne put se défendre d'un mouvement de stupéfaction profonde et retenir un cri prêt à lui échapper.

- étrange! c'est étrange!... balbutia-t-il, fortement ému et incapable de se contenir.

- Quoi donc? fit M. de Beaufort, surpris.

- Pardonnez-moi.

- Eh! à quel propos!

- Cette ressemblance...

- Vous avez connu quelqu'un qui ressemblait à mon Edmée?

- Oui, Monsieur.

- à Paris?

- Non, non, bien loin de France, au contraire.

- Où cela?

-En Amérique.

- Ah!

- Près du fleuve Saint-Laurent.

- Que dites-vous?...

- Vous voyez! je suis fou. D'ailleurs, la jeune femme dont je parle, il y a huit années que je l'ai vue, et elle avait bien près de trente ans à cette époque.

M. de Beaufort ne répondit pas, il était devenu comme inquiet; un pli soucieux s'était creusé sur son front.

Gaston s'aper?ut qu'il allait être indiscret, il s'empressa de couper court à l'incident et s'adressant à Edmée:

- Mademoiselle, lui dit-il d'un ton plus calme, voici que les premiers accords du quadrille se font entendre, et si vous vouliez bien m'accepter pour cavalier...

Edmée regarda son père.

- Eh! sans doute, sans doute, chère enfant, dit ce dernier. C'est la première fête à laquelle tu assistes, et ta mère et moi nous ne pouvons que nous réjouir du plaisir que tu y prendras.

La jeune fille passa alors son bras sous celui de Gaston et ils se dirigèrent tous les deux pour aller prendre place dans le quadrille qui se formait.

Chapter 2 No.2

M. de Beaufort les suivit du regard, en proie à une émotion visible, et ce ne fut que lorsqu'ils eurent disparu dans les méandres des quadrilles qui s'organisaient tumultueusement, qu'il parut revenir à lui.

Nancy avait, de son c?té, suivi un jeune cavalier qui était venu la réclamer, et il se trouva seul un moment avec madame de Beaufort.

Celle-ci était devenue elle-même toute soucieuse; elle observait son mari avec une attention presque inquiète.

- Qu'avez-vous donc, mon ami? interrogea-t-elle vivement.

- Moi? répondit M. de Beaufort.

- Conna?triez-vous M. de Pradelle?

- C'est la première fois que je le rencontre.

- Que vous a-t-il dit?

- Rien que de banal et d'insignifiant.

- Cependant, les paroles qu'il a prononcées et que j'ai à peine comprises ont paru vous troubler.

- Quelle idée.

- Que vous a-t-il dit? Ne me cachez rien... répondez-moi... Il regardait Edmée d'une fa?on singulière. Ne parlait-il pas de ressemblance?

- En effet.

- Il a connu une personne dont votre fille lui rappelait les traits.

- C'est cela.

- Et il vous l'a nommée?

- Non!

- Pourquoi avez-vous pali, alors. D'où vient qu'en ce moment encore je vous trouve préoccupé et sombre?

- C'est que...

- Achevez.

- Eh bien, cette personne...

- Une femme?

- Oui.

- Où l'a-t-il connue?

- Non loin de Québec.

- Et y a-t-il longtemps?

- Il y a huit ans!

- Mais elle est morte, cependant!... Vous m'avez bien dit qu'elle était morte!

Et comme la jeune femme interrogeait d'un ton ardent et avec un regard plein de feu, Beaufort eut comme un frisson et pressa son front de sa main nerveuse.

- Eh oui! oui! répondit-il avec effort, je vous l'ai dit et je vous le répète; mais ce souvenir est là, toujours devant mes yeux, sur mon coeur: et, malgré moi, j'ai peur de ce passé coupable, comme s'il pouvait venir me menacer dans le présent heureux que vous m'avez fait!

La jeune femme garda le silence et serra tendrement la main de son mari.

- Vous avez raison, dit-elle au bout d'un instant; je vous ai aimé assez pour vous pardonner une défaillance que votre jeunesse expliquait, et je ne veux me rappeler que, le bonheur que vous m'avez donné depuis... Seulement, vous le voyez, mon ami, je n'avais pas tout à fait tort quand j'insistais pour que votre fille Edmée restat encore au couvent. Sa présence ici peut nous créer bien des embarras, bien des tourments, et j'espère que vous jugerez vous-même opportun de vous rendre à mes raisons.

- La pauvre enfant sera bien malheureuse! objecta Beaufort, dont le front se rembrunit; elle croira que nous ne l'aimons pas... que nous voulons l'éloigner de nous.

- Quelle folie! répliqua la jeune femme; Edmée est une fille sérieuse; elle aime peu le monde, elle recherche la solitude; le bruit l'effraye; et je suis bien certaine que nous ferons plus pour son bonheur en agissant comme je le désire qu'en l'obligeant à une existence de plaisirs qui n'est qu'une fatigue et un ennui pour elle.

Mais ce n'est point le moment de traiter un sujet aussi grave; vous y réfléchirez, et nous en reparlerons. Ne restons pas plus longtemps seuls ainsi; le monde nous réclame et nous nous devons à lui; demain, nous reprendrons cet entretien, et d'ici là, ne nous occupons que de nos h?tes et de leurs plaisirs.

Pendant ce rapide colloque, Gaston de Pradelle avait pénétré dans le salon où l'on allait danser, et une vive sensation le prenait au coeur, chaque fois qu'il sentait le bras d'Edmée, s'appuyer sur le sien.

Le jeune capitaine de frégate avait peu changé depuis que nous l'avons présenté au lecteur.

Seulement, ses traits s'étaient accentués davantage; son regard avait pris plus de fermeté et d'aisance, sans que la douceur mélancolique, qui était son charme particulier, en e?t été altérée: sous l'uniforme qu'il portait, sa taille se dégageait élégante et forte, et il y avait dans sa démarche, dans chacun de ses mouvements, une distinction personnelle qui s'imposait naturellement, sans raideur et sans morgue. L'effet qu'il produisit fut profond. La plupart des invités de monsieur et madame de Beaufort le connaissaient de nom. Depuis quelques années il avait été souvent cité dans les relations des explorations de notre marine, et il était considéré comme destiné au plus brillant et au plus rapide avenir.

Si l'on ajoute à ces différentes causes la modestie exquise de ses allures et l'espèce de timidité qui était le fond de son caractère réservé et peut-être un peu sauvage, on aura l'explication de la séduction qu'il exer?a ce soir-là, tant sur les hommes graves qui se trouvaient rue de la étrange qu'auprès des femmes, pour lesquelles il avait tout l'attrait de l'inconnu!

Cependant Edmée avan?ait, partagée entre divers sentiments qu'elle n'avait jamais éprouvés et qui furent une longue surprise pour elle.

Il y avait quelques mois à peine qu'elle était sortie du couvent, et depuis elle avait vécu retirée, presque solitaire, ne cherchant pas à se mêler à la vie qui faisait tant de tapage autour d'elle.

Tout était nouveau pour ses yeux et pour son coeur; à chaque pas qu'elle faisait elle se heurtait à certaines énigmes, dont elle e?t vainement tenté de démêler le sens mondain.

Na?vement, elle attendait que la révélation v?nt, et, jusqu'alors, rien n'avait troublé la paix sereine dont elle jouissait.

Elle était née soumise et confiante et obéissait simplement à ce qui lui était ordonné, sans se douter que l'on put se révolter devant de pareilles conditions?

Son père l'avait reprise au couvent, et elle en était sortie comme elle y était entrée, sans plaisir comme sans murmure.

Ce jour-là, on lui avait dit de s'habiller pour la fête que l'on donnait, et elle était arrivée, ignorant, pour ainsi dire, ce qui allait se passer et ne comprenant pas la joie enfantine qui éclatait sur le front de sa soeur.

Toutefois, quand, sollicitée par Gaston et autorisée par son père, elle sentit qu'on l'entra?nait vers cette foule compacte et serrée; quand, pour la première fois de sa vie, elle se trouva seule aux bras d'un jeune homme qu'elle ne connaissait pas, auquel elle n'avait jamais parlé, une émotion inattendue la saisit par tous les sens, et elle ressentit quelque chose qui ressemblait à de la peur et où il y avait comme un frissonnement de plaisir.

Elle voulut regarder Gaston, et tout aussit?t elle baissa les yeux, pendant qu'une vive rougeur montait à ses joues.

Quand les deux jeunes gens prirent place au quadrille ils n'avaient pas échangé une parole, tant ils étaient troublés l'un et l'autre.

Mais Gaston ne tarda pas à comprendre qu'une pareille situation ne pouvait se prolonger plus longtemps sans devenir ridicule, et il se décida à rompre le silence.

-Vous ne sauriez croire, Mademoiselle, dit-il, combien je suis heureux d'avoir été accueilli avec tant de bienveillance par madame de Beaufort.

- C'est cependant bien naturel, Monsieur, répondit Edmée en s'enhardissant de son mieux; d'après les paroles qu'a dites ma mère tout à l'heure, vous avez connu dans l'Inde quelques membres de notre famille?

- Oui, Mademoiselle, les Wilson de Calcutta; de véritables nababs, qui ont conservé sous ces latitudes lointaines les habitudes d'hospitalité de l'Angleterre.

- Vous êtes resté longtemps dans ce pays?

- Un mois à peine.

- Vous avez beaucoup voyagé?

- J'ai passé presque tout mon temps à la mer, depuis dix ans au moins.

- Ce doit être là une existence pleine d'enchantement. Voir des pays ignorés, visiter des contrées neuves, pour ainsi dire inconnues! Il me semble qu'il n'y a rien de comparable à cela!

Gaston ébaucha un sourire.

- Détrompez-vous, Mademoiselle, répondit-il; à distance, oui, peut être; il y a certaines illusions d'optique auxquelles on se laisse prendre. Mais, en réalité, si vous saviez quel vide cela fait au coeur. être toujours seul, en face de l'immensité, loin du pays où l'on voudrait toujours revenir et où l'on ne revient que pour s'éloigner de nouveau! C'est là, croyez-moi, une existence qui n'a rien d'enviable.

- Pourquoi alors ne quittez-vous pas cette carrière?

- Pourquoi? mais parce que je ne suis pas, moi, comme les autres hommes; parce que ceux que j'aurais pu aimer m'ont quitté, parce que, quand je reviens en France après avoir supporté mille fatigues, affronté mille dangers, personne n'est là pour m'attendre au retour et que le seul souvenir qui me rattache à la vie est enfermé dans les deux chères tombes où tout mon coeur se réfugie!

- Eh quoi! votre famille...

- Il y a plus de quinze années que mon père et ma mère sont morts.

Edmée se prit à frissonner à ces paroles et, cette fois, son regard attendri s'oublia quelques secondes sur le front du jeune marin.

Mais cela fut rapide comme l'éclair; elle n'eut pas le temps de s'y abandonner.

C'était à elle de figurer, et elle quitta son cavalier, pour se mêler au quadrille.

Quand elle revint prendre sa place, son visage était comme empreint de mélancolie et de tristesse.

Gaston s'en aper?ut, et il eut regret de la tournure qu'il avait donnée à la conversation.

Je suis un grand maladroit, dit-il avec une pointe d'enjouement, et j'ai eu bien tort de vous parler ainsi que je l'ai fait, au milieu d'une fête, où il ne devrait être question que de gais propos. Mais il faut être indulgent pour un marin qui n'a le plus souvent vécu qu'à son bord, et n'a fait que de rares apparitions dans le monde.

- Oh! ne vous défendez pas, Monsieur, répliqua vivement Edmée en souriant, car je vous étonnerai peut-être moi-même en vous avouant que c'est la première fois que j'assiste à une réunion de ce genre.

- On m'a dit, en effet, que vous sortiez du couvent.

- Il y a quelques mois.

- Et je gage bien que vous ne demandez pas à y retourner!

Edmée leva ses deux yeux étonnés et remua doucement la tête.

- Vous n'êtes pas la première personne qui me parliez de la sorte, répondit-elle: toutes mes amies me félicitaient avec effusion le jour où l'on est venu nous chercher, ma soeur et moi, et il n'en est pas une qui n'enviat notre sort. Pourtant je vous assure que je me sentais fort attristée de cette séparation, et que, n'e?t été la perspective de vivre désormais auprès de mes parents, j'aurais volontiers consenti à rester au couvent.

- Cela s'explique jusqu'à un certain point, au moment du départ; mais depuis?

- Depuis, je n'ai pas beaucoup changé.

- Eh quoi! jeune, belle comme vous l'êtes, vous seriez disposée...

- Oh! je ne dis rien de semblable, interrompit Edmée, et je ne suis point encore à la veille de prendre le voile! D'ailleurs, ajouta-t-elle d'un ton singulier qui frappa Gaston, si jamais de pareilles pensées pouvaient me venir, il y a une chose qui suffirait à m'arrêter.

- Laquelle?

- C'est le chagrin profond que cette résolution causerait à mon père!

Gaston regarda la jeune fille avec plus d'intérêt qu'il ne l'avait fait encore.

- Votre père! répéta-t-il; il para?t, en effet, vous porter une affection profonde: tout à l'heure, pendant que nous causions, je l'observais, et j'ai remarqué l'attention pleine de sollicitude avec laquelle il vous suivait des yeux.

Edmée releva la tête avec une pointe d'orgueil.

- Oui... c'est vrai, Monsieur, dit-elle; mon père m'aime jusqu'à l'adoration... Du plus loin que je me rappelle... je le vois toujours affectueux, tendre, mettant tout son coeur dans les soins dont il entourait mon enfance! et cela se traduit même jusque dans les détails les plus insignifiants.

- Comment.

- Tenez, il y a quelques minutes, quand, en m'apercevant, vous avez fait un mouvement dont vous n'avez pas été le ma?tre... Mes traits vous rappelaient, para?t-il, une personne que vous avez connue autrefois. Eh bien! je regardais mon père à ce moment-là, et je l'ai vu palir.

- Est-ce possible?...

- Pourquoi? Je n'en sais rien! mais cela me prouve une fois de plus qu'il n'est indifférent à rien de ce qui me touche. Aussi, moi, je me gens si heureuse de cet amour dont il m'enveloppe, que mon unique souci est de ne pas contrarier les projets qu'il pourra former pour moi.

- Heureux le père qui est ainsi aimé de ses enfants.

Pendant qu'ils causaient de la sorte, tout, en s'interrompant de temps à autre pour figurer dans le quadrille où ils étaient engagés, ils ne s'apercevaient pas que l'heure s'écoulait avec rapidité, et que le moment approchait où ils allaient se séparer.

Quand le quadrille fut fini, ce fut avec une sorte de tristesse émue, que le jeune marin reprit le bras d'Edmée pour la reconduire à sa place.

Chemin faisant, ils rencontrèrent M. de Beaufort.

- Eh bien! dit ce dernier en souriant à sa fille, j'espère que voilà un début qui va te réconcilier avec le monde.

- Oh! je n'ai pas de vocation, répondit Edmée avec enjouement.

- Bon! bon! nous verrons cela à la fin de l'hiver.

Edmée quitta alors le bras de Gaston, et, après l'avoir salué, elle alla s'asseoir auprès de Nancy et de sa mère.

M. de Beaufort, de son c?té, entra?na Gaston par un geste de cordialité familière.

- Ma foi, mon cher commandant, lui dit-il en gagnant un salon que la foule n'avait pas encore envahi, vous obtenez ce soir un succès dont vous ne vous doutez assurément pas.

- Moi! quel succès? fit Gaston surpris.

- à Paris, voyez-vous, nous sommes très curieux, indiscrets même, et la plupart des personnes qui sont ici, ce soir, avaient beaucoup entendu parler de vous; on vous connaissait sans vous avoir jamais vu, et l'on a été heureux de vous voir de près. Si vous saviez les mille questions dont j'ai été assailli.

- Vraiment! à quel propos?

- Parbleu! à propos de vos voyages. Songez donc! un homme qui vient de faire le tour du monde!...

Et puis, continua M. de Beaufort, sur un ton où per?ait une intention mal déguisée, vous avez une manière personnelle d'observer les choses et les hommes, et j'en ai eu la preuve tout à l'heure, quand vous vous êtes presque troublé en apercevant mon Edmée.

- Oh! cela s'explique cependant bien naturellement, répliqua

Gaston.

- Vous trouvez?

- J'avais rencontré en Amérique une jeune femme dont les malheurs m'ont vivement intéressé. Elle s'était présentée à moi dans des circonstances si exceptionnelles, que je ne pouvais l'oublier, et en me trouvant en présence de mademoiselle de Beaufort...

- Quelle était donc cette jeune femme, à laquelle ressemble mon

Edmée?

- Une malheureuse qui, après avoir été abandonnée par son amant, s'était vue emprisonnée par son père.

- Elle était jeune?

- Elle avait alors une trentaine d'années.

- Et comment s'appelle-t-elle?

- Fanny Stevenson.

Beaufort se contenait à grand'peine. Un cercle blanc et mat se dessina autour de ses lèvres.

- Fanny Stevenson! répéta-t-il presque malgré lui; et vous n'avez jamais revu cette femme?

- Jamais.

- Enfin, c'est bien à Québec que vous l'avez rencontrée?

- Oui, Monsieur, c'est à Québec que j'ai eu occasion de l'accompagner pour certaines démarches qu'elle désirait faire dans le but de retrouver une enfant qui lui avait été enlevée; mais c'est au bourg de Smeaton que je lui ai fait mes adieux.

- Smeaton! balbutia Beaufort, sans s'apercevoir qu'il pensait tout haut.

Bien que Gaston n'e?t attaché tout d'abord qu'un intérêt secondaire aux questions que lui adressait son interlocuteur, cependant l'insistance avec laquelle ces questions lui étaient posées finit par le frapper, et il ne put s'empêcher d'en faire la remarque.

- Est-ce que cette histoire vous rappellerait quelque souvenir personnel? interrogea-t-il en l'observant avec attention.

- Moi!... se récria Beaufort, en revenant brusquement à lui; mais pas le moins du monde... Seulement, j'ai beaucoup voyagé aussi, autrefois! ces parages dont vous me parlez, m'ont laissé les meilleurs souvenirs, et chaque fois que je les évoque, je retrouve certaines émotions de jeunesse qui restent toujours vives, en dépit de l'age et de l'éloignement.

- Cela se comprend.

- N'est-ce pas? mais je n'entends point vous enlever à mes h?tes; j'ai moi-même des devoirs sacrés à remplir, et je vous rends toute votre, liberté.

- J'en profite pour me retirer, dit Gaston en souriant.

- Eh quoi! déjà?

- Le monde m'intimide et je m'y sens fort mal à l'aise.

- Mais je vous reverrai?

- Je vous le promets.

- à bient?t, alors.

- Oui! oui! à bient?t.

Après avoir quitté M. de Beaufort, Gaston de Pradelle fit quelques tours à travers les salons.

La fête n'avait pour lui qu'un attrait relatif; il n'y connaissait personne; il n'aimait ni le jeu ni la danse et rien ne semblait devoir le retenir.

Pourtant, il resta encore une heure environ, et, instinctivement, en dépit de sa volonté même, il cherchait à revoir cette enfant, qui avait fait sur lui une si sérieuse impression.

Ce n'était pas de l'amour cependant.

Il fallait d'autres raisons pour éveiller un pareil sentiment dans un coeur comme le sien; le jour où Gaston aimerait, il savait bien d'avance qu'il donnerait à cet amour, quel qu'il f?t, à quelque femme qu'il s'adressat, son ame, son être, sa vie tout entière.

Mais s'il n'aimait pas Edmée, elle lui inspirait un intérêt comme jamais il n'en avait éprouvé: son image ne le quittait pas. Il voyait toujours ses grands yeux noirs, à la flamme intense; il entendait sa voix pénétrante et douce, et sentait encore le contact de son corps charmant et souple.

à plusieurs reprises, pendant qu'il errait à travers le bal, il la revit allant et venant à travers les méandres des quadrilles.

Et il ne put se détacher de cette gracieuse apparition.

Une fois même leurs regards se rencontrèrent, il lui sembla que quelque chose d'inusité, d'inconnu, remuait en lui!

Na?vement il mettait l'émotion dont il était saisi sur le compte de cette ressemblance singulière qu'il avait constatée.

Cela le rejetait de quelques années en arrière. Il se retrouvait sur la c?te d'Amérique, découvrant dans le phare Saint-Laurent la jeune femme que la mort de son ge?lier venait de faire libre.

C'était bien elle!

Plus jeune, plus belle, dans tout l'éclat de ses dix-huit ans, avec la même résignation, et aussi avec ces lueurs étranges qu'il avait vues traverser le regard de Fanny Stevenson, et que tout à l'heure il avait surpris, éclairs fugitifs, dans celui d'Edmée.

Minuit, qui sonna bient?t, le rappela à ses résolutions.

Il ne voulait pas se laisser détourner davantage, et, prenant son parti, il gagna la porte et disparut.

Peu après, il rentrait chez lui.

Il était une heure: Bob l'attendait.

Bob avait grandi depuis que nous ne l'avons vu, et il était devenu novice.

C'était maintenant un grand gar?on, bien découplé, le visage imberbe, l'oeil bien ouvert, et conservant dans toute sa physionomie cet air particulier qui semble être l'estampille indélébile de l'enfant, ou pour mieux dire, du gamin de Paris.

Bob adorait Gaston; jamais il ne se couchait avant que son ma?tre ne f?t rentré.

Mais ce soir-là, il avait une raison particulière pour l'attendre.

Gaston venait de gagner sa chambre à coucher, Bob l'y avait suivi.

- Il n'est venu personne me demander pendant mon absence? questionna Gaston en remettant son pardessus à Bob.

- Pardon, commandant, répondit ce dernier, il est venu, au contraire, un visiteur qui a paru contrarié de ne pas vous rencontrer.

- Un visiteur? Il n'a pas dit son nom?

- Il entend ne le dire qu'à vous-même.

- Alors, il reviendra...

- Demain matin.

- N'a-t-il pas fait conna?tre, au moins, quel motif l'amenait?

- Il n'a rien dit de semblable. Seulement, comme il n'est pas ordonné d'avoir ses yeux dans sa poche...

Gaston regarda Bob avec curiosité.

- Eh mais! au fait, reprit-il aussit?t; je ne remarquais pas!...

Je gage que tu as quelque chose de plus à me dire?

- Peut-être bien! fit le jeune novice.

- Parle, alors.

- C'est que cela serait si extraordinaire!

- Quoi donc?

- Cet homme...

- Après?

- J'ai cru le reconna?tre! Et quoique je ne l'aie vu qu'un instant, il y a longtemps! cependant je jurerais!...

- Voyons, achève, pourquoi toutes ces réticences?

- Eh bien, vous rappelez-vous, commandant, ce qui est arrivé il y a huit ou dix ans, au phare Saint-Laurent, et la visite que nous avons faite, en compagnie de miss Fanny Stevenson, au bourg de Smeaton.

- Il m'en souvient! répliqua vivement Gaston, mais quel rapport?

- Vous n'avez pas oublié alors le capitaine Palmer, et la scène à laquelle nous avons assisté dans la misérable hutte qu'il habitait.

- Ah! je n'ai rien oublié de ce qui s'est passé là! où veux-tu en venir?

- C'est que l'homme qui est venu ce soir...

- Ce serait Palmer!...

- Lui-même.

- Tu en es s?r?

- Oh! on a l'oeil américain, quoiqu'on soit né dans le faubourg

Antoine, et celui-là...

- Lui! ce serait lui! - Que vient-il faire en France, à Paris? - - Voilà certes une co?ncidence inattendue, et Dieu veuille qu'il n'y ait pas une menace de malheur dans la visite de ce misérable!

Chapter 3 No.3

Gaston se coucha fort tard.

Il était agité et fiévreux.

Il se rappelait avec des frissons ce qui s'était passé durant cette soirée; de singulières idées lui venaient, et il se demandait la cause de cette paleur qu'il avait surprise sur le front de M. de Beaufort pendant qu'il lui parlait de Fanny Stevenson.

Son sommeil fut hanté de fant?mes, et quand il se réveilla le lendemain, il était déjà grand jour.

Dix heures venaient de sonner: il appela Bob.

Ce dernier accourut.

- Cet homme? cet homme? demanda Gaston, sans chercher à dissimuler son impatience, est-il venu?

- Il attend depuis une demi-heure.

- Et cette fois, du moins, il a dit son nom?

- Il s'appelle le capitaine Georges-Adam Palmer.

Gaston sauta à bas de son lit.

- Bien! bien! dit-il, je suis à lui; qu'il ne s'éloigne pas, il faut que je lui parle.

Et pendant que Bob s'éloignait, il s'habilla sommairement à la hate.

Quand il entra dans le cabinet où l'attendait Palmer, il n'eut pas de peine à le reconna?tre, quoique le capitaine se f?t singulièrement modifié.

Ce n'était plus le personnage abruti par le gin, l'oeil atone, la lèvre bestiale, la physionomie empreinte de brutalité, qu'il avait rencontré une nuit, sur la terre d'Amérique.

Palmer était presque devenu un gentleman.

Sa mise était à peu près correcte, son attitude convenable, et il se dégageait de toute sa personne un air de respectabilité qui ne messeyait pas à son honorable corpulence.

à la vue de Gaston, il se leva et salua d'une fa?on à laquelle il n'y avait rien à reprendre.

- J'espère, commandant, dit-il avec bonhomie, que vous voudrez bien me pardonner mon importunité. Je suis de passage à Paris, et ayant appris que vous vous y trouviez vous-même, j'ai tenu à venir me rappeler à votre souvenir. Nous nous sommes rencontrés une nuit, dans des circonstances exceptionnelles, et je n'ai jamais pensé que vous me garderiez rancune de certain mouvement de vivacité auquel je me suis laissé aller. S'il en était autrement, d'ailleurs, je saisirais cette occasion pour vous en exprimer tous mes regrets.

- Vous pouvez être rassuré sur ce point, répondit Gaston en continuant d'observer son interlocuteur, dont la transformation l'intriguait, et je vous jure que je n'ai conservé aucun mauvais souvenir de notre conversation au bourg de Smeaton.

- Tout va bien, alors, conclut Palmer, et cela me met tout à fait l'aise.

- Seulement, poursuivit le commandant, je ne vous cacherai pas que, lorsque Bob, qui vous avait reconnu, m'a annoncé hier soir que vous aviez pris là peine de me faire visite, j'ai été surpris au delà de toute expression.

- Je m'en doutais bien.

- Vous avez donc quitté Smeaton?

- Il y a longtemps; c'est toute une histoire; j'ai pensé qu'elle vous intéresserait.

- Vous avez voyagé?

- Depuis huit années.

- Seul?

Le capitaine eut un clignement des yeux qui lui était familier.

- Pas précisément, répondit-il; toutefois, vous savez, il faut être honnête. C'est en tout bien tout honneur.

- Comment?

- Vous ne devinez pas?

- Pas du tout.

- Eh bien! écoutez; c'est vraiment original.

Gaston indiqua un siège à son interlocuteur et il s'assit auprès de lui.

Palmer continua:

- Quand nous e?mes rendu les derniers devoirs à ce pauvre diable de Stevenson, dit-il, miss Fanny se trouva fort embarrassée: dans le premier moment, elle avait formé mille projets, mais il y a loin du rêve à la réalité, et elle s'aper?ut bien vite qu'il n'était pas facile de se mettre toute seule à la recherche d'un homme sur lequel on n'avait aucune donnée précise. Elle savait que cet homme s'appelait le comte de Simier, et qu'il avait d? quitter New-York pour se rendre dans l'Amérique du Sud. Mais l'Amérique du Sud est grande, et elle pouvait errer longtemps avant de rencontrer celui à qui elle voulait redemander sa fille. C'est alors qu'elle pensa à moi!

- à vous?

- Eh! oui, commandant. Après tout, je connaissais le passé, moi; j'avais longtemps navigué; tous les pays qu'elle voulait fouiller m'étaient familiers, et je pouvais lui être particulièrement utile.

- Soit! soit! de sorte que vous l'avez accompagnée.

- C'est cela.

- Et avez-vous réussi dans les recherches que vous avez entreprises?

- à peu près.

- Alors Fanny Stevenson a revu le comte de Simier; elle sait où est sa fille.

Palmer remua la tête.

- Ni l'un, ni l'autre, répondit-il; seulement, nous sommes sur leurs traces.

- Vous croyez qu'ils sont à Paris.

- Peut-être bien.

- Qui vous le fait supposer?

- Ceci et cela... rien et tout! La conviction de miss Stevenson n'est pas complète, mais mille indices recueillis sur notre route, concourent à désigner Paris comme la ville où nous devons aboutir.

- S'il en est ainsi, dit Gaston, il vous sera bien facile de découvrir le comte de Simier.

- Oh! ce n'est pas si simple que vous vous l'imaginez et nous avons rencontré bien des obstacles.

- Expliquez-moi cela.

- Volontiers. Comme je vous le disais, nous avons beaucoup voyagé; la jeune femme était impatiente. Mais New-York n'a pas été construit en un jour, et il faut le temps pour tout. Donc nous sommes allés à Rio-Janeiro, où le comte avait séjourné quelques mois, pour se rendre de là dans l'Inde, où nous nous sommes rendus nous-mêmes; à Calcutta, à Bombay, un peu partout, on nous a parlé de lui et, finalement, nous avons appris qu'il était parti pour retourner en Europe.

- à Paris?

- à Londres.

- Et vous l'avez suivi?

- à Londres, j'ai remué ciel et terre; un instant même, j'ai cru que j'étais sur sa piste; j'avais mis toute la détective sur pied, et nous allions réussir enfin à nous trouver en sa présence, quand tout à coup plus rien! l'obscurité la plus complète; mon homme avait disparu.

- Qu'était-il devenu?

- Miss Stevenson aurait tout donné pour le savoir, mais ce fut impossible; le comte s'était dérobé; il avait probablement changé de nom. Et pendant trois années au moins, il nous fut impossible de renouer le fil interrompu de nos investigations. C'était à recommencer, et il fallait attendre.

- Cependant vous n'êtes pas resté inactif?

- Comme vous dites. Miss Fanny se désolait; à aucun prix elle n'entendait abandonner ses recherches, et je ne sais vraiment comment je me serais tiré de là, si le hasard n'était venu à mon aide.

- Vous avez retrouvé le comte?

- Nullement! Mais un dimanche, dans une taverne de la Cité, je rencontrai un homme qui m'ouvrit tout un nouvel horizon.

- Quel homme?

Palmer sourit avec humilité.

- Vous devez vous rappeler, dit-il, que lorsque vous m'avez connu, j'étais quelque peu adonné à la passion du gin.

- Sans doute! eh bien?

- Le gin, voyez-vous, commandant, c'est mon seul défaut! ?tez le gin, et je n'ai plus que des qualités! Miss Fanny me connaissait, et l'avait bien compris! Aussi, quand j'entrai à son service, elle fit énergiquement la part du feu, et, ne pouvant espérer que je me corrigerais tout à fait, elle m'accorda le dimanche.

- Comment!

- Pendant la semaine, tout écart me fut formellement interdit. Ni whisky, ni brandy, abstinence rigoureuse et exemplaire! Mais le septième jour, liberté entière!

- Je comprends.

- C'est plaisir de causer avec vous. Donc ce jour-là, c'était un dimanche, et je me trouvais à la taverne du Roi-Georges depuis quelques heures, quand, vers le soir, j'y vis entrer un particulier dont l'allure me frappa tout de suite; je ne l'avais vu qu'une fois, il y avait longtemps, mais tout de même, je le reconnus.

- Qui était-ce?

- Un nommé Gobson, l'ame damnée du comte de Simier, celui qui l'accompagnait à Smeaton au moment de l'enlèvement de l'enfant.

- Et que f?tes-vous?

- Une sottise, commandant! Je ne pus dissimuler assez bien ma stupéfaction et ma joie. Le Gobson la remarqua, et il y avait à peine dix minutes qu'il était entré, que je le voyais se lever et dispara?tre.

- Voilà une grande maladresse, en effet.

- Je le reconnais; mais la présence de cet homme à Londres m'assurait que le comte devait s'y trouver également. C'était une piste nouvelle, et cela ranima ma confiance un peu ébranlée.

- Vous vous rem?tes à l'oeuvre.

- Dès le lendemain. Seulement mes nouvelles investigations n'amenèrent pas grand résultat, et, au bout de plusieurs mois, j'appris tout simplement que le Gobson était parti pour Paris.

- Il y a longtemps de cela?

- Il y a une année environ.

- Et c'est pour suivre cet homme que vous avez quitté Londres.

- Précisément.

- Enfin vous l'avez revu?

- Par hasard, au moment où je m'y attendais le moins.

- Quand cela?

- Hier.

- Et que fait ici ce Gobson, qui sert-il?

- C'est ce que vous pourrez m'aider à découvrir, si vous voulez m'accorder votre bienveillant concours, répondit Palmer en s'inclinant d'un air insinuant et cauteleux.

Gaston regarda son interlocuteur, comme s'il e?t voulu s'assurer qu'il ne se moquait pas de lui.

- Moi! dit-il, vous avez compté sur moi!

- C'est une co?ncidence que j'appellerai volontiers providentielle, répondit Palmer; car au moment où, je venais de voir s'évanouir le Gobson en question, je vous apercevais vous- même pénétrant dans l'habitation d'où il sortait.

Gaston se prit à tressaillir.

- Et quelle était cette habitation? interrogea-t-il d'une voix mal assurée.

- Elle est située rue de la Chaussée-d'Antin.

- Celle de M. de Beaufort?

- Je n'ai pas eu le temps de m'informer de ce détail, je vous avais reconnu, et la surprise, la joie d'une pareille rencontre... Vous comprenez.

Gaston ne répondit pas. Il ne songeait pas à dissimuler ses impressions et semblait atterré par l'étrange communication qui lui était faite.

Palmer poursuivit au bout d'un instant:

- Vous vous êtes intéressé naguère, dit-il, à la malheureuse jeune femme que vous avez rencontrée au phare Saint-Laurent. Vous pouvez contribuer puissamment à lui rendre la vie, en démasquant le misérable qui lui a ravi sa fille. Miss Fanny Stevenson espère en votre générosité, et elle ne doute pas...

Gaston releva la tête.

- Miss Fanny est donc à Paris? demanda-t-il d'un ton troublé.

- Oui, commandant, depuis plus de six mois.

- Et c'est elle qui vous envoie?

- Ce n'est pas elle précisément.

- Mais enfin, que comptez-vous faire?

- Je rapporterai à miss Stevenson la conversation que nous venons d'avoir ensemble, et selon ce qu'elle m'ordonnera...

- Ne pourrai-je pas la voir moi-même?

- Ce sera difficile.

- Pourquoi?

- Je vous le dirai plus tard.

- D'où vient votre hésitation?

- Elle est naturelle. Miss Stevenson a été si souvent dé?ue, elle est si malheureuse, qu'elle est devenue défiante.

- Cependant...

- Voulez-vous me permettre de revenir?

- Sans doute.

- Quand cela?

- Quand vous voudrez.

- Eh bien, commandant, cela suffit pour le moment. Rendez à miss

Stevenson le service de vous informer de ce Gobson auprès de

M. de Beaufort que vous connaissez, et quand je vous reverrai, si

vous le jugez à propos, vous me direz...

- Soit, fit Gaston, à qui toutes ces réticences semblaient extraordinaires; soit! ma porte vous sera toujours ouverte; et quand vous voudrez...

Il avait sonné, Bob était accouru.

- Bob, dit-il, reconduisez M. Palmer.

Et pendant que l'ancien capitaine gagnait l'antichambre, Gaston se, pencha vivement à l'oreille de Bob:

- Tu vas suivre, cet homme, dit-il à voix rapide et basse, et ce soir, tu me raconteras quel emploi il aura fait de sa journée.

Et le jeune commandant resta seul, partagé entre mille sentiments divers qui s'emparaient puissamment de son esprit et le tinrent toute la journée agité et inquiet.

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