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La Maison de l'Ogre

La Maison de l'Ogre

Author: : Alphonse Karr
Genre: Literature
La Maison de l'Ogre by Alphonse Karr

Chapter 1 LA STATUE DE JEAN-JACQUES ROUSSEAU

Il est d'usage constant, pour reconna?tre le génie et le talent, et rendre un légitime et public hommage à ceux qui en ont porté le faix et en ont subi les conséquences, d'attendre que ceux-ci soient morts et que ?a ne puisse plus leur faire aucun plaisir.

Alexandre Dumas a sa statue, Balzac va avoir la sienne.-Or, j'ai vécu fraternellement avec le premier, familièrement avec le second, et je puis affirmer que bien des fois, pendant leur vie, ils auraient de grand c?ur cédé pour cinq louis leurs chances d'avoir une statue vingt ans après leur mort.

On a, l'autre jour, dressé la statue de Jean-Jacques Rousseau près du Panthéon; il y a eu musique, discours, etc.-M. Lockroy, ministre de l'instruction publique, s'est fait représenter par un de ses subalternes; qui diable peut représenter M. Lockroy, qui, lui, ne représente rien?-Du temps des rois, lorsque, pour rendre hommage à la mémoire d'un citoyen plus ou moins grand, plus ou moins célèbre, ils envoyaient leur voiture, selon un usage antique, suivre le convoi du mort, je m'étais permis de plaisanter ce cérémonial et de dire que c'était absolument comme si, moi qui n'ai pas de voiture, je faisais, derrière le corbillard, porter mes souliers sur un coussin.-Aujourd'hui, M. Lockroy et les autres,-car c'est eux qu'est les rois,-n'ont pas manqué de s'emparer de cette tradition.

Lorsque après la cérémonie-qui avait attiré beaucoup de monde comme tous les spectacles gratis, la foule se fut dissipée, beaucoup croyant que cette statue de Jean-Jacques était celle du distillateur Jacques,-la nuit tomba sur la ville,-le ciel était pur, la lune jetait sa douce et poétique clarté,-et il arriva quelque chose d'extraordinaire qui vaut la peine d'être raconté.

Tout le monde a lu l'histoire de cette statue de Memnon, à Thèbes en égypte, qui rendait des sons harmonieux lorsqu'elle était frappée des premiers rayons du soleil;-eh bien, la lune sur la statue de Jean-Jacques Rousseau produisit le même effet que le soleil sur celle de Memnon.

Ce n'était pas, du reste, la première fois qu'une statue parlait,-le souverain ma?tre, créateur des mondes, dans sa divine indulgence, a accepté tous les noms et tous les attributs sous lesquels les hommes ont imaginé de l'adorer, pourvu que sous ces noms on prêchat la vertu et la bonté,-peu lui a importé d'être appelé Indra, Jupiter, Ζευ? [Zeus], Thor, Jehovah, etc.; pourvu que le culte qu'on lui rendait tend?t à rendre les hommes meilleurs ou moins mauvais; aussi toutes les religions ont eu des temples dans lesquels descendait un Dieu, des statues qu'il animait et faisait parler rendant des oracles et faisant des prodiges,-depuis Teutatès jusqu'à cette douce, poétique et légendaire Marie, mère du Christ, dont les sanctuaires et les statues attirent encore tant de dévots et effectuent, dit-on, tant de miracles à Lorette, à Lourdes, à la Salette, au Laghetto, etc.

Donc, la statue de Jean-Jacques se mit à parler:

?Ah ?à! dit-elle, quelle singulière idée ont ces gens, de m'élever aujourd'hui une statue? Que signifie cette foule que j'ai toujours détestée,-cette musique, ces discours moins bons que la musique? Je crains de comprendre ce qui se passe-il ne me manque plus que cela! comme si je n'avais pas autrefois subi toutes les mauvaises chances de la vie!

?Non,-c'est bien cela, ils me mettent au nombre de leurs patrons,-mais c'est idiot!-ils n'ont donc pas lu mes livres? Qui? moi?-me compromettre avec leurs héros, leurs grands hommes, ces fous, ces coquins, ces imbéciles et ces monstres.

?Certes, si j'avais été vivant en 1793, j'aurais été par eux accroché à une lanterne, guillotiné ou massacré à l'Abbaye;-en 1871, j'aurais figuré parmi les otages assassinés.

?Moi! Jean-Jacques! avec ces gens-là! je ne le souffrirai pas.?

Et il se mit à réciter des passages de ses livres:

?N'ai-je pas dit d'avance que ce serait le comble de l'absurdité et de la folie de tenter d'établir la démocratie dans un pays comme la France?

?La démocratie ne convient qu'aux états petits et pauvres,-aux nations grandes et opulentes, la monarchie.? (Contrat social.)

?Que de conditions à réunir pour une démocratie! D'abord, un état très petit où le peuple soit facile à rassembler, où chaque citoyen puisse aisément conna?tre tous les autres;-une grande simplicité de m?urs, beaucoup d'égalité dans les rangs et dans les fortunes, peu ou pas de luxe.

?Il n'y a point de gouvernement aussi sujet aux guerres civiles et aux agitations intestines que le gouvernement démocratique, parce qu'il n'en est aucun qui tende si fortement et si continuellement à changer de forme.? (Contrat social.)

Je viens de voir un joli exemple de la fa?on dont ces insensés, dont ces jobards trompés par des coquins entendent la république.

Cette élection d'un député,-cette population se partageant passionnément, haineusement entre un général tout à fait quelconque et un marchand de vin.

Ces journaux, ces affiches collées les unes sur les autres, augmentant l'épaisseur des murailles et diminuant la largeur des rues,-les deux partis se prétendant exclusivement amis du peuple-et dépensant trois cent mille francs à imprimer des mensonges et à en tapisser la ville,-un conseil municipal sacrifiant par deux fois, en un mois, une somme énorme à faire des ripailles de victuailles les plus chères:-et cela dans une ville où la statistique dénonce un indigent sur douze habitants!-combien, pendant qu'on employait tant d'argent à gater du papier, tant d'argent à s'empiffrer de patés de foies gras,-combien de gens se sont, ce jour-là, couchés sans souper,-ceux du moins qui avaient où se coucher.

Une jolie manière de faire des élections!

?Pour obtenir l'expression de la volonté générale, il faut qu'il n'y ait pas de sociétés partielles dans l'état, et que chaque citoyen n'opine que d'après lui-même;-que les citoyens, au moment des suffrages, n'aient entre eux aucune communication;-mais s'il se fait des associations partielles et des brigues, il n'y a plus autant de votants que d'hommes, mais seulement autant que d'associations.? (Contrat social.)

?Il faudrait donc, pendant la période électorale, suspendre toutes réunions, ne pas permettre aux journaux de discourir sur la politique et les élections, et c'est précisément le contraire que vous faites.

?Corrigez s'il se peut les abus de votre Constitution, mais ne méprisez pas celle qui vous fait ce que vous êtes.? (Gouvernement de Pologne.)

?Les peuples prenant pour la liberté une licence effrénée qui lui est opposée, leurs révolutions les livrent à des enj?leurs qui ne font qu'aggraver les choses.? (Origine de l'inégalité.)

?C'est surtout la grande antiquité des lois qui les rend saintes et vénérables, le peuple méprise bient?t celles qu'il voit changer tous les jours. Il ne devrait être permis à personne de proposer de nouvelles lois à sa fantaisie. C'est ce qui perdit les Athéniens à force d'innovations dangereuses favorisant des projets insensés ou mal con?us.? (Sur l'inégalité.)

?Je ne voudrais pas habiter une république de nouvelle institution, de peur que le gouvernement ne convienne pas aux nouveaux citoyens ou que les citoyens ne conviennent pas au nouveau gouvernement, l'état est fort exposé à être ébranlé et déchiré presque dès sa naissance.

?Il en est de la liberté comme de certains aliments solides et succulents, propres à nourrir et à fortifier les tempéraments robustes, mais qui ruinent et énervent les faibles, les délicats, qui, une fois accoutumés à des ma?tres, ne sont plus en état de s'en passer et ne font des révolutions que pour en changer.? (De l'inégalité.)

?Si la république vous donne plusieurs chefs, il vous faut supporter à la fois et leur tyrannie et leurs divisions.? (économie politique.)

?Si vous comparez le monarque au père de famille, la nature fait une multitude de bons pères de famille; mais, depuis l'existence du monde, la sagesse humaine n'a fait que bien peu de bons magistrats.? (économie politique.)

?La république est à la veille de se ruiner, sit?t que quelqu'un peut penser qu'il est beau de ne pas obéir aux lois.? (économie politique.)

Depuis que vous payez vos députés, en avez-vous obtenu d'une qualité supérieure, et ne pourriez-vous dire:

?Tous mes maux ne viennent que de ceux que je paye pour m'en garantir.? (économie politique.)

?Les peuples perdent le sens commun, non parce qu'ils sont ignorants, mais parce qu'ils ont la bêtise de croire savoir quelque chose.? (Réponse à M. Bondy.)

?Comment une multitude aveugle, qui souvent ne sait ce qu'elle veut parce qu'elle sait rarement ce qui lui est bon, exécuterait-elle d'elle-même une entreprise aussi grande, aussi difficile qu'un système de législation?? (Contrat social.)

?Le plus actif des gouvernements est celui d'un seul.? (Contrat social.)

?Les Lacédémoniens n'avaient pas d'avocats.? (Lettre à M. Grimm.)

?Le luxe corrompt et le riche qui en jouit et le misérable qui le convoite.? (Au roi de Pologne.)

?Vous étiez à la direction d'un ma?tre, vous croyez être mieux en en ayant plusieurs, et il faut supporter à la fois et leur tyrannie et leurs divisions.? (économie politique.)

?Quelques hommes adroits, avec du crédit et une certaine faconde, sauront substituer aux intérêts du peuple leurs intérêts particuliers.? (économie politique.)

?Consulter la volonté générale, ressource impraticable dans un grand peuple.? (économie politique.)

?On ajoute édits sur édits, règlements sur règlements, et cela ne sert qu'à introduire de nouveaux abus sans corriger les anciens;-plus vous multipliez les lois, plus vous les rendez méprisables, et tous les surveillants que vous instituez ne sont que de nouveaux imposteurs destinés à partager avec les anciens, ou à faire leur pillage à part; les hommes les plus vils sont les plus accrédités; leur infamie éclate dans leurs dignités, et ils sont déshonorés par leurs honneurs.? (économie politique.)

?La plupart des peuples, ainsi que les hommes, ne sont flexibles que dans leur jeunesse.-Quand une fois les coutumes sont établies et les préjugés enracinés, c'est une entreprise dangereuse et vaine de vouloir les changer.? (Contrat social.)

?Il ne faut pas souffrir de capitale, il faut faire siéger le gouvernement alternativement dans chaque ville.? (Contrat social.)

?Les Romains n'accordaient pas à la populace l'honneur de porter les armes, il fallait avoir des foyers pour obtenir le droit de les défendre.? (Contrat social.)

?Dans les circonstances graves, on doit, pour décider, arriver le plus près possible de l'unanimité.? (Contrat social.)

?Vous avez appelé suffrage universel ?le triomphe d'une coterie?,-votre République votée à la majorité d'une voix,-peut-être celle d'un absent,-selon l'absurde et criminelle habitude que vous avez de permettre à un membre présent de voter pour un membre absent;-si bien que cette prétendue République consiste à mettre la moitié moins un des ?citoyens? sous le despotisme de la moitié plus un.

?Et vous appelez cela être en République!

?Je ne vous reconnais plus, ? Fran?ais! peuple autrefois si léger, si brave, si spirituel, si bienveillant, si poli, si galant, si gai, si sensé.

?Vous êtes devenus esclaves volontaires, crédules, aveugles, imbéciles, haineux, avides, cruels, grossiers, bêtes, ennuyés et ennuyeux;-la prétendue République vous a métamorphosés comme fit Circé des compagnons d'Ulysse.

?Et vous, les ma?tres, les soi-disant républicains, arlequins, polichinelles et pierrots qui, dans les lambeaux de pourpre du manteau royal, vous êtes taillé des carmagnoles et des bonnets rouges, pour vous déguiser qui en Robespierre, qui en Danton, qui en Marat ou en Père Duchesne, vous les effrontés bavards, les affamés, les pillards, laches, ignorants,-je vous défends de me déshonorer, de m'encanailler en me mettant au nombre de vos modèles, de vos ma?tres, des saints et des dieux de votre calendrier...

?Je...?

A ce moment un gros nuage passa sur la lune, et la statue, cessant d'être éclairée, cessa de parler et retomba dans le silence probablement pour toujours.

J'espérais qu'elle parlerait du scrutin de liste et du scrutin d'arrondissement;-mais je pensai que, à défaut d'elle, j'en sais assez long sur ce sujet, et que j'en puis parler moi-même.

Chapter 2 LES DEUX SCRUTINS

Le ministère défunt et la Chambre malade étaient composés de ceux qui, avant de remplacer le scrutin de liste par le scrutin d'arrondissement, avaient remplacé le scrutin d'arrondissement par le scrutin de liste.

Le scrutin d'arrondissement ou uninominal, sans nous mettre beaucoup plus à l'abri des intrigues, des compromis, des corruptions, des mensonges, présente cependant un tour d'escamotage un peu plus difficile à exécuter que le tour du scrutin de liste, c'est pourquoi le cabinet Floquet et sa majorité obéissante et ahurie, en présence d'une dissolution presque inévitable, se sont avisés que leurs ennemis d'aujourd'hui avaient été leurs amis, leurs complices, leurs compères d'hier, et possédaient comme eux tous les pièges, tous les boniments, tous les trucs du scrutin de liste-et, confiants dans une dextérité qu'ils pensent supérieure, ils ont voulu imposer au jeu des conditions plus ardues;-aussi nous avons vu les grands prestidigitateurs, Bosco, Robert Houdin, de Gaston, etc., abandonner aux faiseurs de tours de place publique de vulgaires escamotages, des muscades sous les gobelets avec la baguette, la gibecière et la poudre de perlimpinpin, que cette tourbe exécutait aussi bien qu'auraient pu le faire les ma?tres, que d'autres montent sur les théatres où ils travaillent, que des prestiges plus compliqués et plus difficiles à produire.

En effet, l'élection au scrutin de liste s'effectue ainsi;-c'est l'élection au panier; vous ramassez des fruits secs, des fruits verts, des fruits gatés si vous voulez, et vous en emplissez votre panier en réservant au-dessus la place pour y placer un petit nombre de fruits sains, m?rs, appétissants du moins en apparence, et vous ne vendez que le panier entier sans permettre de déranger le dessus et de vérifier le dessous.

Le scrutin uninominal est la vente au détail,-beaucoup de fruits du scrutin de liste n'y pourraient figurer;-mais l'art consiste, en étalant la marchandise, à bien placer chaque fruit, la tache ou la tare en-dessous, de les entourer, de les envelopper artistement de feuilles de vigne et de les montrer de fa?on à n'en laisser voir qu'une partie à peu près saine;-à annoncer aux acheteurs avec emphase telle pèche de vigne pour une grosse mignonne ou un teton de Vénus, telle pomme à cuire pour une calville ou une reinette, telle poire apre et à peine bonne à cuire pour une beurrée William ou une crassane, telle prune à cochon pour une prune de reine-Claude.

?a demande un peu plus d'aplomb, un peu plus de rouerie, un peu plus d'intrigue et de corruption, parfois même ?a co?te un peu plus cher, mais enfin ?a se fait.

Je vais, après vous en avoir préalablement demandé la permission, vous raconter une petite comédie, qui, je crois, n'est pas ennuyeuse, et où j'ai joué un r?le-r?le sacrifié, en 1848

Qu?que ipse miserrima vidi

Et quorum pars magna fui!

et qui mettra bien en relief et en vue le fameux scrutin de liste et le scrutin d'arrondissement.-Puis, la comédie racontée, en guise de moralité de ma fable, qui n'est pas une fable, mais une vérité rigoureuse, je vous dirai comme disait ésope à la fin des scènes

μυθο? δηλοι ?τι [mythos dêloi hoti]

cette fable prouve que...

Je vous dirai, pour l'avoir étudié et expérimenté à mes dépens, ce qu'il faudrait changer, ajouter, retrancher, modifier au vote pour que le scrutin de liste et le scrutin uninominal ne fussent plus la plus effrontée des mystifications, le plus insolent et le plus pernicieux des mensonges.

En 1848,-la scène se passe à Sainte-Adresse, au Havre et à Rouen,-c'est une trilogie.

Je m'étais laissé persuader par Lamartine, qui jouait alors un si grand et si noble r?le, et par un groupe de notables habitants du Havre de me faire comparse dans la pièce;-le feu était à la maison, tout le monde devait se mettre à la cha?ne et porter au moins son seau d'eau. Me voici donc, après quelques hésitations et avec une répugnance instinctive,-pressentant ma vie changée et ma liberté menacée, me voici candidat à la représentation nationale.-J'avais, parmi les marins et les pêcheurs, une amicale popularité;-j'avais plus d'une fois partagé leur rude existence, quelquefois même leurs périls-j'avais pu, dans certaines circonstances, défendre leurs intérêts;-j'avais pu provoquer avec succès, en faveur des familles des marins morts à la mer, des souscriptions auxquelles le roi Louis-Philippe et ses fils avaient contribué.

Quant aux autres Havrais, mon titre était cette popularité qu'ils connaissaient.

Une fois décidé, je me mis à faire consciencieusement mon métier de ?candidat?; j'assistai à diverses assemblées où j'étais convoqué avec mes concurrents;-j'étais parfois attaqué et j'avais à me défendre.

Je me rappelle la première séance.

Quand vient mon tour de parler, je monte sur une estrade que, jouant à l'Assemblée, on appelle la tribune-et je commence:

-Mes amis...

On crie:-Dites citoyens!

-Volontiers: Mes chers concitoyens, je ne viens pas solliciter vos suffrages. (Murmures), je ne viens pas solliciter vos suffrages, et voici pourquoi: c'est que je n'ai et n'aurais aucun avantage à être député.-Si j'aimais les fonctions, les places, les honneurs, etc., je serais à Paris et ne serais pas venu me confiner à Sainte-Adresse.-Si vous me faites l'honneur de me nommer votre représentant, je n'en tirerai aucun bénéfice;-bien plus, il me faudra, pour défendre vos intérêts, travailler, étudier, apprendre des choses que je ne sais pas ou que je ne sais qu'imparfaitement et quitter, au moins pour un temps, la vie que j'ai choisie, que j'aime, que je me suis faite, et que, depuis longtemps, vous me voyez mener au milieu de vous, mon jardin et mon bateau.

?Mais, si je ne viens pas solliciter vos suffrages, je viens m'offrir à vous: de même que vous me connaissez depuis longtemps, je vous connais aussi, je sais votre situation, vos affaires, vos intérêts, vos besoins. Si vous pensez, comme je le pense, que je puis vous être utile, je viens m'offrir à vous, avec tout ce que je puis avoir d'intelligence, d'énergie et de dévouement.

A ce moment, on me crie:-Vous êtes un républicain du lendemain!

Cette voix était celle d'un citoyen, récemment nommé sous-préfet, je crois par lui-même;-je ne me rappelle pas si on avait changé le titre, mais il en occupait la place, et en touchait les appointements;-il était en outre administrateur ou employé supérieur du chemin de fer de Paris au Havre, et, comme moi, candidat à la députation.

-Puisque, répondis-je, citoyen sous-préfet, vous me reprochez d'être un républicain du lendemain!... (Murmures). Vous êtes, vous, un républicain de la veille?

-Oui, certes!

-Disons de l'avant-veille, si vous voulez,-mais permettez-moi de chercher ce que, à cette avant-veille dont vous vous parez avec un juste orgueil, ce que nous faisions, vous qui étiez républicain, et moi qui, selon vous, ne l'étais pas.

?A cette avant-veille, vous républicain, vous transportiez de Paris au Havre les voyageurs de troisième classe, c'est-à-dire les paysans, les ouvriers, les pauvres,-dans des tombereaux découverts, à travers des régions froides et humides où il pleut un jour sur trois, c'est-à-dire dans des conditions où il n'e?t été ni humain ni prudent de voiturer des bestiaux; et moi, qui n'étais pas un républicain, je vous faisais à mes frais un procès à la suite duquel il fallut couvrir et fermer les wagons de troisième classe.

Le sous-préfet fut hué et dut quitter l'assemblée.

J'avais sur mes concurrents un avantage considérable,-c'est qu'au fond, je ne tenais que médiocrement à réussir,-et résolu à n'être élu que dans les conditions qui me conviendraient tout à fait,-c'est-à-dire sans m'abaisser en rien, sans dissimuler mes sentiments ni mes opinions, sans faire de dissimulations ni de concessions.

En fait de concurrent, la vérité est que je n'en avais-ou du moins aurais d? n'en avoir qu'un; et, si je n'en avais eu qu'un, je n'en n'avais plus: car l'arrondissement du Havre avait droit à deux représentants, comme l'ancienne Rome à deux consuls,-et nous pouvions être élus tous les deux; cet autre candidat était un négociant très riche qui n'avait d'autre titre à ces fonctions législatives que le désir vaniteux et ardent qu'il en avait;-un nommé Morlot,-décidé à y mettre le prix.

Mais ce candidat se composait de deux personnes.

La mode était aux ouvriers.-Au gouvernement provisoire figurait:

Albert, ouvrier.

Garnier-Pagès,-membre de ce gouvernement provisoire, faisait instruire, chez un gros négociant de la rue de la Verrerie, son fils, qu'il destinait au commerce, et, dans une assemblée d'ouvriers, il dit: ?Ouvriers! nous le sommes tous,-et moi, votre ministre, j'ai mon fils gar?on épicier rue de la Verrerie.?

Un conseiller d'état publia une brochure signée: Un ouvrier, et fut élu député, et on dut casser l'élection, quoiqu'il prétend?t qu'il n'avait pas menti et était ouvrier en lois,-comme d'autres étaient ouvriers en bois; on s'accolait un ouvrier comme certains mendiants volent ou louent des enfants pour émouvoir la charité publique.

M. Morlot avait pris Martinez, ouvrier,-et on disait, on imprimait, on affichait: Morlot et Martinez, presque comme en un seul mot.

Morlot ne pensait pas avec raison pouvoir être élu s'il ne passait à la faveur de Martinez, et, comme le Havre n'avait droit qu'à deux députés, pour que Morlot et Martinez fussent ou plut?t pour que Morlot-Martinez f?t élu, il fallait que je ne le fusse pas.

On institua un ?comité Morlot?; on envoya à grands frais des émissaires dans les communes rurales, on inonda le pays de professions de foi;-on couvrit les murs d'affiches, etc.

Mais on fit mieux: on alla à Rouen, le chef-lieu; là, le comité Morlot s'entendit avec le comité présidé par l'avocat Senard, ce bon Senard qui fut depuis ministre de l'intérieur sous Cavaignac et, avec une na?ve confiance, planta dans le petit jardin du ministère des pommiers dont il ne devait pas boire le cidre.

Le comité Morlot obtint du comité Senard l'admission sur la liste de Morlot-Martinez, en affirmant que je n'avais aucune chance au Havre, et on s'engagea à faire voter la liste Senard-mais le comité Senard exigeait un des deux sièges du Havre;-le comité Morlot le promit, mais dit: Laissez-nous jusqu'à l'élection notre ouvrier dont nous ne pouvons nous passer,-mais l'élection faite, nous nous en débarrasserons, il y aura réélection, et nous nommerons un Rouennais.

La liste du comité Senard fut répandue, affichée à profusion.

Il n'y avait pas de comité Karr,-pas de liste, pas d'affiches;-seul, un petit journal qui existe encore et a grandi, l'Arrondissement du Havre, auquel je donnais parfois quelques articles, soutenait ma candidature avec courage et désintéressement; le jour du vote, il imprima simplement de petits carrés de papier avec mon nom, et en donna à ceux qui vinrent en prendre.

Au Havre, le résultat du vote fut:

Morlot 6,591 voix.

Martinez 2,773 -

A. Karr 8,131 -

J'avais bien l'air d'être député du Havre; mais je n'avais eu de voix qu'au Havre, à Etretat, à Sainte-Adresse, etc., là où j'étais connu, tandis que Martinez et Morlot, portés sur la liste Senard, furent nommés dans le reste du département, où ni eux ni moi n'étions nullement connus,-à une grande majorité.

Voilà donc Morlot et Martinez députés, installés à Paris, et, moi, je retourne chez moi à Sainte-Adresse; mais il fallait s'acquitter envers Rouen et donner le siège promis.

Au bout de quinze jours, l'engouement, la mode de l'ouvrier ne sévissant plus aussi fort, on invita Martinez à un déjeuner, où l'on but non pas le cidre national, mais des vins dont il n'avait jamais entendu parler, et qui lui parurent bons;-on le grisa à fond et on le mena à la Chambre; là, on le décida à monter à la tribune; les amis du Havre s'étonnaient qu'il n'e?t encore rien dit; il demanda la parole et monta hardiment sur l'estrade.-Dieu sait les gestes, les phrases ponctuées de hoquets! la tribune avait l'air d'un ?guignol? et l'orateur d'un polichinelle en délire.-Il prit le verre d'eau, en go?ta le contenu, remit le verre sur le marbre avec dégo?t, en disant: ?Pouah!? et cria: ?Gar?on! du vin!?

Il finit par dispara?tre comme dans une trappe, on dut l'emporter;-le lendemain, on lui fit honte de sa conduite, et on lui fit signer sa démission; il fallait refaire une élection; le comité de Rouen, d'accord avec le comité Morlot, proposa un filateur Rouennais appelé Loger; le comité de Rouen m'adressa une lettre pour me prier instamment de ne pas me présenter; à cette lettre signée Delaporte, secrétaire du comité, je répondis:

?Comme vous me le demandez, messieurs, je me suis désisté publiquement de ma candidature, mais c'était deux jours avant la réception de votre lettre et par dégo?t de voir les intrigues des coteries se jouer des intérêts de la France.?

A mon refus de seconde candidature, cinq mille électeurs du Havre refusèrent de voter et, dans une protestation adressée à la Chambre des députés, laquelle Victor Hugo se chargea de déposer et M. Thiers d'appuyer, affirmèrent qu'ils continueraient à ne pas voter tant qu'on continuerait l'escobarderie du scrutin de liste. Morlot et le Rouennais Loger furent donc définitivement les députés du Havre-et jamais on n'en entendit plus parler ni à la Chambre ni ailleurs.

Seulement, lorsque, après le coup d'état de Décembre, le bon Goudchaux vint au Havre, comme il allait parler, provoquer et organiser une souscription pour les exilés, le citoyen Morlot eut peur et refusa hardiment sa maison pour la réunion du comité, et cette réunion eut lieu dans mon jardin de Sainte-Adresse.

On peut voir, par cet exemple, qu'à cette époque il était possible, par le scrutin d'arrondissement, d'arriver assez près de la vérité, ce qui était impossible avec le scrutin de liste;-mais, depuis quarante ans les procédés d'escamotage ont été très perfectionnés, l'audace des prestidigitateurs s'est singulièrement accrue, et le scrutin d'arrondissement, ou uninominal, n'est plus qu'un peu meilleur que le scrutin de liste,-et le vote, quelle que soit la forme des deux qu'on adopte, si on n'y apporte pas une réforme radicale, restera le plus effronté et le plus pernicieux des mensonges, la plus absurde et la plus déplorable des sottises.

Il est triste de voir une grande nation jouer depuis vingt ans le r?le que voici: nous le peuple souverain, nous sommes tous attelés à un de ces jeux de bagues que l'on fait tourner dans les foires pour l'amusement des enfants:-chevaux et fauteuils occupés par une douzaine de joueurs: Ferry, Rouvier, Freycinet, Floquet, Ferrouillat, Lockroy, Méline, etc. Les bagues que ceux qui occupent les fauteuils et les chevaux s'évertuent à enfiler au passage sont des portefeuilles gonflés de billets de banque, de concessions, d'actions, de places, de dignités, etc.

Et nous, attelés à la machine, nous nous exténuons à la faire tourner;-si Ferry manque la bague, nous nous croyons débarrassés de lui:-nullement! il repasse au tour suivant, et essaye de nouveau;-il en est de même de Floquet, de Freycinet et des autres.

On semble commencer à comprendre que ce jeu n'amuse qu'eux;-les citoyens de somme attelés à la machine menacent de s'arrêter, de se mettre en grève.

Chapter 3 L'AFFAIRE BOULANGER

Je n'essayerai pas de cacher à mes lecteurs que je me trouve dans un assez singulier embarras.

Pendant l'instruction laborieuse faite pour le procès du général Boulanger, beaucoup de gens ont été mandés, interrogés, ont eu leurs tiroirs forcés, leurs papiers indiscrètement feuilletés et emportés qui n'étaient peut-être pas aussi exposés aux soup?ons de la justice que je le suis en ce moment.

Je ne sais si vous vous rappelez que, dans le numéro 9 de la Grande Revue, paru le 10 mars, je vous disais:

?Nos soi-disant républicains ne sont qu'une misérable et ridicule parodie de ceux qu'ils proclament leurs ancêtres, leurs ma?tres et leurs modèles.

?Ces grands hommes d'alors, lorsque, au nom de la liberté, ils se disputaient le despotisme, n'hésitaient pas à s'entre-guillotiner.-Je sais bien que certains de nos grands hommes d'aujourd'hui qui ont fait leurs preuves comme membres ou partisans de la Commune ne détesteraient pas cet expédient, mais ils sont arrêtés par un scrupule: c'est que, pour demander la tête de ses adversaires, il faut mettre la sienne au jeu,-la méchanceté ne manquerait pas, mais le tempérament manque tout à fait.?

Or, le 19 avril suivant, dans un banquet à Saint-Denis, le citoyen Naquet a lu, comme régal, une lettre du général Boulanger adressée de Bruxelles à ses ?amis de Saint-Denis?.

Et, dans cette lettre, il est dit:

?Quant à la Terreur, ils se bornent à la parodie en miniature,-ils n'oublient pas cette le?on de l'histoire que, lorsqu'on fait tomber des têtes, on risque fort de perdre la sienne, et ils ne sont pas désireux de faire de leur tête un enjeu;-c'était bon pour les hommes de la Convention.?

Ne suis-je pas exposé à ce que M. de Beaurepaire me soup?onne de faire les discours et les lettres de M. Boulanger?-envoie fouiller mes papiers et m'invite à aller causer un brin au Luxembourg?

Je ne le connais pas et ne puis apprécier l'agrément que me pourrait donner cette entrevue en tout autre temps, mais, en ce moment de la magnifique explosion du printemps dans mon jardin, au moment où les camélias donnent leurs dernières fleurs pour faire humblement place aux roses, au moment où, d'un arbre à l'autre, s'étendent les guirlandes parfumées des glycines et des chèvrefeuilles, au moment où l'aponogéton couvre l'eau de ses coquillages blancs et noirs doucement odorants, au moment où comme disait le charmant chansonnier, mon ami Bérat:

?a sent bon dans la plaine,

Deux à deux v'là qu'on s'y promène;

Les amours ont déjà r'pris,

L'rossignol chante toutes les nuits,

Dans les nids,

Y a des petits.

Je ferais une résistance sérieuse au voyage, je serais malade, vieux, etc.

Et, comme dit une de mes petites-filles, quand j'élude pour cette raison ou sous ce prétexte quelque chose d'ennuyeux: ?Voici le grand-père qui va tirer son grand age.?

On a vu, par ces derniers temps, des gens mandés, amenés, interrogés, ennuyés, fouillés, pour des situations moins graves que celle où je me trouve par ce malheureux petit morceau de ma prose qui se trouve reproduit dans la lettre de M. Boulanger.

Mais je veux espérer que M. de Beaurepaire se contentera de recevoir par écrit et de Saint-Rapha?l les renseignements, explications, éclaircissements, révélations et même humbles avis de son serviteur.-Je vais lui dire tout ce que je sais et tout ce que je pense, non pas de M. Boulanger, mais de l'affaire Boulanger,-car celui-ci y est personnellement pour peu de chose; je ne le connais pas, je n'en veux pas, mais je ne lui en veux pas, convaincu comme je le suis que ce n'est pas sa faute,-et, si j'allais à Bruxelles, ce ne serait certainement pas pour le voir. J'aurai soin que ces quelques pages soient mises sous les yeux de M. de Beaurepaire.

Quant aux dix lignes qui se trouvent dans mon article et dans la lettre du brav'général-la pensée qu'elles expriment est si vraie, je le maintiens, qu'elle a pu le frapper comme moi, quoique après moi;-et, d'ailleurs, on admettra facilement que, depuis qu'il est à Bruxelles, il ait pour se distraire nourri son esprit et endormi ses ennuis par de bonnes lectures-et que ce passage lui ait paru exprimer congr?ment une idée qu'il aurait pu avoir.

Permettez-moi de vous dire qu'il est puéril et même un peu ridicule, pour un procès entre républicains, de chercher, de colliger, d'inventer au besoin des ?preuves?, des révélations, etc. Vous vous jetez tout à fait hors des traditions que vous ont laissées vos ma?tres, vos modèles et les saints de votre calendrier.

Un seul des membres de la Chambre des députés a conservé le dép?t de ces traditions;-est-ce Félix Pyat,-héros de la commune,-que, pour le comparer à Achille, on a d? choisir une des épithètes qu'Homère donne au fils de Pelée: ?Achille aux pieds légers.?

Ποδα? οχυ? Αχιλλευ? [Podas ochus Achilleus]

Est-ce le vieux Madier-Montjau?-Un des deux a récemment ramené le parti soi-disant républicain à ces traditions trop oubliées:

?Quand un homme gêne on le supprime.?

Au fond, c'est ce que vous voulez faire; mais pourquoi tant de détours et de fioritures?

Jean-Jacques Rousseau, auquel votre parti vient de faire l'injure d'une statue, tandis que, si on l'avait lu et compris, vos ancêtres, s'il e?t vécu de leur temps, n'eussent pas manqué de le guillotiner.

Jean-Jacques Rousseau a dit:

?Il n'y a pas de gouvernement si sujet aux guerres civiles et aux agitations intestines que le démocratique, parce qu'il n'y en a aucun qui tende si fortement et si continuellement à changer de forme.?

Et Diderot, que vous allez déranger sottement pour le mettre au Panthéon, et pour lequel également il n'y e?t pas eu assez de lanternes pour l'accrocher, si on l'avait lu et compris, vous dit franchement que, en République, la popularité est un crime.

?Comme le peuple n'est pas aimable, dit-il dans l'Encyclopédie, il faut supposer un but intéressé à ceux qui le caressent.?

?Les tyrans les plus odieux qui ont opprimé Rome ne manquaient pas de se rendre populaires par les assemblées, les spectacles et les libéralités folles.?

Il n'y a pas de République possible sans ?l'ostracisme?; pour maintenir la République, il faut pouvoir exiler Aristide, parce que ?a ennuie de l'entendre appeler le Juste; Alcibiade parce qu'il a coupé la queue à son chien, et fait périr Socrate sans savoir pourquoi.

Jusque-là, vous alliez assez bien,-vous vous étiez naturellement et fatalement, au nom de la liberté, avancé vers le despotisme le plus insolent;-vous combattez le suffrage universel, qui est le fondement et le prétexte de votre gouvernement; vous attaquez la liberté de la presse,-l'arche sainte quand vous n'étiez pas au pouvoir et quand vous vous en serviez; vous êtes comme des acrobates et funambules qui scieraient la corde sur laquelle ils dansent et font leurs tours.

Mais voici que tout à coup vous devenez timides, et, au lieu de ?supprimer?, vous chicanez, vous faites des procès qui vous perdent si vous les perdez, qui achèvent de vous couvrir de honte et de ridicule si vous les gagnez.

Mon Dieu! pourvu que le brav'général ne mette pas cette phrase-là dans une de ses lettres.

A Atticus Naquet!

Si cependant vous persévérez dans la voie où vous vous êtes engagés, je vais, même dans cette voie, vous donner des avis utiles, mais à condition que vous ne me dérangerez pas.

Vous avez bien inutilement dérangé, ennuyé, troublé, ?embêté?, beaucoup de témoins qui n'avaient rien vu, de complices qui ne savaient rien ou ne voulaient rien dire, et auxquels vous avez donné deux fois le temps de br?ler ou de mettre en s?reté les papiers, ?pièces?, etc., qui pouvaient les trahir.-Vous avez fait jaser des cochers, des passants et des portières-et, par une étourderie ou par un vertige étrange, vous avez oublié ou négligé les vrais coupables.

Je ne dirai pas les complices du brav'général, mais les vrais coupables; car c'est lui qui n'est que leur complice et qui n'a droit dans la répression qu'à un rang tout à fait subalterne.

Ces vrais coupables, je vais vous les révéler, vous les dénoncer; mais il est bien convenu que vous me laisserez tranquille à mes roses et à mon bateau.

Un de vos principaux chefs d'accusation contre le général Boulanger est la ?tentative d'embauchage de l'armée?.

Eh bien, oui, il y a eu tentative d'embauchage et tentative suivie d'effet.

Mais cette tentative a été commise par les groupes, par le tas de farceurs qui ont formé un ministère dans lequel ils l'ont fait entrer.-Je ne vous dis pas leurs noms, parce que je ne charge pas ma mémoire des noms de ces gens-là;-mais il vous sera facile de les retrouver.

Ce sont ceux qui, pensant avoir besoin d'un ?sabre?, ont appelé à eux un général auquel, je l'ai déjà dit, il n'a peut-être manqué que les occasions, mais à qui elles ont tout à fait manqué, pour sortir de la foule des généraux. Un nom sans passé, sans illustration, et ils l'ont choisi exprès dans ces conditions, parce qu'un nom plus éclatant par lui-même, Mac-Mahon, Galliffet, le vieux Canrobert, etc., ou n'auraient pas voulu de l'association, ou n'auraient pas fait espérer d'être un instrument aussi docile, aussi dévoué, aussi obéissant.

Une fois leur homme choisi, ils l'ont traité comme un ballon, comme un pantin de baudruche; ils lui ont appliqué un chalumeau, et se sont mis à souffler de tous leurs poumons pour l'enfler et le grossir; ils lui ont permis, en l'aidant même, de capter la faveur des soldats des chambrées par toutes sortes de menues concessions, de flatteries, et de ?douceurs?.

C'est là qu'il y a eu embauchage, embauchage du général par ses coministres, embauchage des soldats par le général et surtout par lesdits coministres.

Voilà les vrais coupables, et je n'ai pas ou? dire que vous vous soyez jusqu'ici adressé à eux.

Complices aussi ceux qui l'ont accusé, attaqué maladroitement et sottement: les Floquet, les Freycinet, les Lockroy, gens plus récents dont je n'ai pas encore oublié les noms.

Complice, ce grotesque Jacques qu'ils ont opposé au brav'général, autre pantin de baudruche qu'ils ont en vain soufflé de leurs poumons fatigués, et qui n'a pu se dilater et grossir suffisamment.

Complice, ce M. Antoine, qui va discourir et pérorer dans les départements.

Complice, la majorité de la Chambre des députés.

Complice, vous aussi, monsieur le procureur général, qui me semblez conduire l'affaire avec plus de passion ou plus de complaisance que de sagacité et de savoir-faire.

Voilà les vrais auteurs, les vrais coupables. J'espère que vous me saurez gré de vous avoir ainsi éclairé.

Vous savez maintenant tout ce que je sais sur cette affaire; je ne vous en dirais pas davantage au Luxembourg.

Si j'apprends quelque autre chose et du nouveau, je m'empresserai de vous le communiquer.

Je suis, monsieur le procureur, avec tous les sentiments que l'on a au bas d'une lettre,

Votre serviteur,

A. K.

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