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L'Immortel

L'Immortel

Author: : Alphonse Daudet
Genre: Literature
L'Immortel by Alphonse Daudet

Chapter 1 No.1

On lit dans le Dictionnaire des Célébrités contemporaines, édition de 1880, à l'article Astier-Réhu:

?Astier, dit Astier-Réhu (Pierre-Alexandre-Léonard), de l'Académie fran?aise, né en 1816, à Sauvagnat (Puy-de-D?me) chez d'humbles cultivateurs, montra dès son plus jeune age de rares aptitudes pour l'histoire. De solides études, comme on n'en fait plus maintenant, commencées au collége de Riom, terminées à Louis-le-Grand où il devait revenir plus tard professeur, lui ouvrirent toutes grandes les portes de l'école Normale supérieure. Il en sortit pour occuper la chaire d'histoire au lycée de Mende; c'est là que fut écrit l'Essai sur Marc-Aurèle, (couronné par l'Académie fran?aise). Appelé l'année suivante à Paris par M. de Salvandy, le jeune et brillant professeur sut reconna?tre l'intelligente faveur dont il avait été l'objet en publiant coup sur coup: Les grands ministres de Louis XIV (couronné par l'Académie fran?aise),-Bonaparte et le Concordat (couronné par l'Académie fran?aise),-et cette admirable Introduction à l'Histoire de la Maison d'Orléans, portique grandiose de l'oeuvre à laquelle l'historien devait donner vingt ans de sa vie. Cette fois, l'Académie n'ayant plus de couronne à lui offrir, le fit asseoir parmi ses élus. Il était déjà un peu de la maison, ayant épousé Mlle Réhu, fille du regretté Paulin Réhu, le célèbre architecte, membre de l'Académie des Inscriptions et Belles Lettres, petite-fille du vénérable Jean Réhu, doyen de l'Académie fran?aise, l'élégant traducteur d'Ovide, l'auteur des Lettres à Uranie, dont la verte vieillesse fait l'admiration de l'Institut.

On sait avec quel noble désintéressement, appelé par M. Thiers, son collègue et ami, aux fonctions d'archiviste des Affaires étrangères, Léonard Astier-Réhu se démit de sa charge au bout de quelques années (1878), refusant de courber sa plume et l'impartialité de l'Histoire devant les exigences de nos gouvernants actuels. Mais, privé de ses chères archives, l'écrivain a su mettre ses loisirs à profit. En deux ans, il nous a donné les trois derniers volumes de son histoire et nous annonce prochainement un Galilée inconnu d'après les documents les plus curieux et les plus inédits. Tous les ouvrages d'Astier-Réhu sont en vente chez Petit-Séquard, à la librairie académique.?

L'éditeur du Dictionnaire des ?Célébrités? laissant à chaque intéressé le soin de se raconter lui-même, l'authenticité de ces notes biographiques ne saurait être mise en doute. Mais pourquoi dire que Léonard Astier-Réhu avait donné sa démission d'archiviste, quand personne n'ignore qu'il fut destitué, mis à pied comme un simple cocher de fiacre, pour une phrase imprudente échappée à l'historien de la Maison d'Orléans, tome V, page 327: ?Alors comme aujourd'hui, la France, submergée sous le flot démagogique...?

Où peut conduire une métaphore! Les douze mille francs de sa place, un logement au quai d'Orsay, chauffage, éclairage, en plus ce merveilleux trésor de pièces historiques où ses livres avaient pris vie; voilà ce que lui emporta ce ?flot démagogique,? son flot! Le pauvre homme ne s'en consolait pas. Même après deux ans écoulés, le regret du bien-être et des honneurs de son emploi lui mordait le coeur, plus vif à certains jours, à certaines dates du mois ou de la semaine, et principalement le jour de Teyssèdre.

C'était le frotteur, ce Teyssèdre. Il venait de fondation chez les Astier le mercredi; et l'après-midi du même jour, Mme Astier recevait dans le cabinet de travail de son mari, seule pièce présentable de ce troisième étage de la rue de Beaune, débris d'un beau logis, majestueux de plafond, mais terriblement incommode. On se figure le désarroi où ce mercredi, revenant chaque semaine, jetait l'illustre historien interrompu dans sa production laborieuse et méthodique; il en avait pris en haine le frotteur, son ?pays?, à la face jaune, fermée et dure comme son pain de cire, ce Teyssèdre qui, sous prétexte qu'il était de Riom, ?tandis que meuchieu Achtier n'était que de Chauvagnat,? bousculait sans respect la lourde table encombrée de cahiers, de notes, de rapports, chassait de pièce en pièce le pauvre grand homme, réduit à se réfugier dans une soupente prise sur la hauteur de son cabinet, où, bien que de taille médiocre, il ne tenait qu'assis. Meublé d'un vieux fauteuil en tapisserie, d'une ancienne table à jeu et d'un cartonnier, ce débarras s'éclairait sur la cour par le cintre de la grande fenêtre du dessous; cela faisait dans la muraille une porte d'orangerie, basse et vitrée, devant laquelle l'historien en labeur s'apercevait des pieds à la tête, péniblement ramassé comme le cardinal La Balue dans sa cage. C'est là qu'il se trouvait un matin, les yeux sur un vieux grimoire, quand le timbre de l'entrée retentit dans l'appartement envahi par le tonnerre de Teyssèdre.

?Est-ce vous, Fage? demanda l'académicien de sa voix de basse, cuivrée et profonde.

-Non, meuchieu Achtier... ch'est votre garchon.?

Le frotteur ouvrait, le mercredi matin, parce que Corentine habillait madame.

?Comment va le ma?tre?? cria Paul Astier tout en filant vers la chambre de sa mère. L'académicien ne répondit pas. Cette ironie de son fils l'appelant: Ma?tre, cher ma?tre,... pour moquer ce titre dont on le flattait généralement, le choquait toujours.

?Qu'on fasse monter M. Fage dès qu'il viendra, dit-il sans s'adresser directement au frotteur.

-Oui, meuchieu Achtier...? Et le tonnerre recommen?a à ébranler la maison.

?Bonjour, m'man...

-Tiens! c'est Paul. Entre donc... Prenez garde aux plissés, Corentine.?

Madame Astier passait une jupe devant la glace; longue, mince, encore bien, malgré la fatigue des traits et d'une peau trop fine. Sans bouger, elle lui tendit sa joue veloutée de poudre qu'il fr?la de sa barbe en pointe blonde, aussi peu démonstratifs l'un que l'autre.

?Est-ce que M. Paul déjeune?? demanda Corentine, une forte paysanne à teint huileux, couturé de petite vérole, assise sur le tapis comme une pastoure au pré, en train de raccommoder le bas de la jupe de sa ma?tresse, une loque noire; le ton, l'attitude, trahissaient la grande familiarité dans la maison de la bonne à tout faire mal rétribuée.

Non, Paul ne déjeunait pas. On l'attendait. Il avait son boghey en bas: venu seulement pour dire un mot à sa mère.

?Ta nouvelle charrette anglaise?... Voyons!?

Mme Astier s'approcha de la fenêtre ouverte, écarta un peu les persiennes toutes rayées d'une belle lumière de mai, juste assez pour voir le fringant petit attelage étincelant de cuir neuf et de sapin verni, et le domestique en livrée fra?che, debout à la tête du cheval qu'il maintenait.

?Oh! madame, que c'est beau!... murmura Corentine qui regardait aussi; comme M. Paul doit être mignon, là-dedans.?

La mère rayonnait. Mais des fenêtres s'ouvraient en face, du monde s'arrêtait devant l'équipage qui mettait tout ce bout de la rue de Beaune en rumeur, et, la servante congédiée, Mme Astier, assise au bord d'une chaise longue, acheva de repriser sa jupe elle-même, attendant de savoir ce que son fils avait à lui dire, s'en doutant bien un peu, quoiqu'elle par?t tout attentionnée à sa couture. Paul Astier, renversé dans un fauteuil, ne parlait pas non plus, jouait avec un éventail d'ivoire, une vieillerie qu'il connaissait à sa mère depuis qu'il était né. A les voir ainsi, leur ressemblance frappait: la même chair créole rosée sur un léger bistre, la même taille souple, l'oeil gris impénétrable, et dans les deux visages une tare légère, à peine visible, le nez fin, un peu dévié, donnant l'expression narquoise, quelque chose de pas s?r. Silencieux, ils se guettaient, s'attendaient, avec la brosse de Teyssèdre au lointain.

?Gentil, tout ?a...?, fit Paul.

Sa mère leva la tête:

??a, quoi??

Du bout de l'éventail, d'un geste d'atelier il indiquait les bras nus, le dessin des épaules tombantes sous un corsage de fine batiste. Elle se mit à rire:

?Oui, mais il y a ?a...? Elle montrait son cou très long où des craquelures marquaient l'age de la femme. ?Oh! et puis...? Elle pensa: ?Qu'est-ce que ?a fait, puisque tu es beau...? mais ne le dit pas. Cette parleuse renommée, rompue à tous les papotages, à tous les mensonges de société, experte à tout dire ou faire entendre, restait sans expression pour le seul sentiment véritable qu'elle e?t jamais ressenti.

En réalité, Mme Astier n'était pas de celles qui ne peuvent se décider à vieillir. Longtemps avant l'heure du couvre-feu, peut-être aussi n'y avait-il jamais eu grand feu chez elle, toute sa coquetterie, tout son désir féminin de conquérir et de séduire, ses ambitions glorieuses, élégantes ou mondaines, elle les avait mises dans son fils, ce grand joli gar?on de vingt-huit ans, à la tenue correcte de l'artiste moderne, la barbe légère, les cheveux ras au front, et dans l'allure, l'encolure, cette grace militaire, que le volontariat laisse à la jeunesse de maintenant.

?Ton premier est-il loué? demanda enfin la mère.

-Ah oui! loué!... pas un chat! les écriteaux, les annonces, rien n'y fait... Comme disait Védrine à son exposition particulière: Je ne sais pas ce qu'ils ont, ils ne viennent pas.?

Il se mit à rire doucement; il voyait la belle fierté paisible et convaincue de Védrine au milieu de ses émaux, de ses sculptures, s'étonnant sans colère de l'abstention du public. Mais Mme Astier ne riait pas: ce premier superbe vacant depuis deux ans!... Rue Fortuny? un quartier magnifique, une maison style Louis XII... batie par son fils, enfin!... Qu'est-ce qu'ils demandaient donc?... Eux, ils, probablement les mêmes qui n'allaient pas chez Védrine... Et cassant entre ses dents le fil de sa couture:

?C'est pourtant une bonne affaire!

-Excellente, mais il faudrait de l'argent pour la soutenir...? Le Crédit Foncier prenait tout... puis, les entrepreneurs qui lui tombaient sur le dos... 10,000 francs de menuiserie à payer à la fin du mois, dont il n'avait pas le premier louis.

La mère, qui passait son corsage devant la glace, palit et se vit palir. Frisson de duel quand l'arme en face se lève et vous vise.

?Tu as touché la restauration de Mousseaux?

-Mousseaux! Il y a beau temps.

-Et le tombeau des Rosen?

-Toujours là... Védrine n'en finit pas avec sa statue.

-Aussi pourquoi Védrine? ton père te l'avait bien dit...

-Oui, je sais... C'est leur bête noire, à l'Institut...?

Il se leva, s'agitant par la chambre:

?Tu me connais, voyons! Je suis un homme pratique... Si j'ai pris celui-là pour ma figure, probable que j'avais mon idée.?

Et brusquement retourné vers sa mère:

?Tu ne les as pas, toi, mes dix mille francs??

Voilà ce qu'elle attendait depuis qu'il était entré; il ne venait jamais la voir que pour cela.

?Dix mille francs?... Comment veux-tu?...?

Sans parler davantage, le navrement de la bouche et du regard signifiait clairement ceci: ?Tu sais bien que je t'ai tout donné, que je m'habille de mise-bas, que je ne me suis pas acheté un chapeau depuis trois ans, que Corentine lave mon linge à la cuisine tellement je rougirais de donner ces friperies à la blanchisseuse; et tu sais aussi que la pire misère, c'est encore de te refuser ce que tu demandes. Alors, pourquoi le demandes-tu?? Et cette objurgation muette de sa mère était si éloquente que Paul Astier y répondit tout haut:

?Bien s?r, ce n'est pas à toi que je songeais... Toi, parbleu! si tu les avais...? Puis avec son air de blague froide:

?Mais, le ma?tre, là-haut... Peut-être que tu obtiendrais... Tu sais si bien le prendre!

-Plus maintenant, c'est fini.

-Mais pourtant, il travaille, ses livres se vendent, vous ne dépensez rien...?

Il inspectait, dans le demi-jour, la détresse de ce vieil ameublement, rideaux passés, tapis rapés, non renouvelés depuis trente ans, depuis leur mariage. Où passait donc tout son argent? ?Ah ?a!... est-ce que par hasard l'auteur de mes jours ferait la vie!...? C'était si énorme, si invraisemblable, Léonard Astier-Réhu faisant la vie, que sa femme ne put s'empêcher de rire à travers sa tristesse. Non, pour cela, elle pensait qu'on pouvait être tranquille: ?Seulement, que veux-tu? il se cache, il se méfie... le paysan terre ses sous, nous lui en avons trop fait.? Ils parlaient tout bas, en complices, les yeux sur le tapis.

?Et bon papa? fit Paul sans conviction, si tu essayais?...

-Bon papa? tu es fou!...?

Il le connaissait pourtant bien, le vieux Réhu et son égo?sme farouche de quasi-centenaire qui les e?t tous regardés mourir plut?t que de se priver d'une prise de tabac, d'une seule des épingles dont les revers de sa redingote étaient toujours piqués. Ah! le pauvre enfant, fallait-il qu'il f?t à bout pour qu'une idée pareille lui v?nt!

?Voyons!... veux-tu que je demande?...

-A qui?

-Rue de Courcelles... En avance sur le tombeau.

-Je te le défends bien, par exemple!? Il lui parlait en ma?tre, les lèvres pales, l'oeil mauvais; puis de suite reprenant sa mine fermée, un peu railleuse:

?Ne t'occupe plus de ?a... ce n'est qu'une crise à passer... J'en ai vu bien d'autres.?

Elle lui tendit son chapeau qu'il cherchait, prêt à partir puisqu'il ne pouvait rien tirer d'elle; et pour le retenir quelques instants de plus, elle lui parlait d'une grosse affaire en train, un mariage dont on l'avait chargée.

A ce mot de mariage, il tressaillit, la regarda de c?té: ?Qui donc?? Elle avait juré de ne rien dire encore, mais à lui: ?... le prince d'Athis.

-Samy!... Et avec??

Elle aussi mit de profil son petit nez de ruse:

?Tu ne la connais pas... Une étrangère... très riche... Si je réussis, je pourrai t'aider... conditions faites, engagement par lettres...?

Il souriait, complétement rassuré:

?Et la duchesse?

-Elle ne sait rien, tu penses!

-Son Samy, son prince, une liaison de quinze ans!?

Madame Astier eut un geste atroce d'indifférence de femme pour une autre femme:

?Ah! tant pis. Elle a l'age...

-Quel age donc?

-Elle est de 1827. Nous sommes en 80... Ainsi, compte. Juste un an de plus que moi.

-La duchesse!? fit Paul stupéfait. Et la mère riant:

?Eh oui! malhonnête... Qu'est-ce qui t'étonne? Tu la croyais, je suis s?re, vingt ans plus jeune... Mais c'est donc vrai que le plus roué de vous n'y conna?t rien... Enfin, tu comprends, ce pauvre prince ne pouvait pas tra?ner ce licou toute sa vie, d'autant qu'un jour ou l'autre le vieux duc va mourir, il faudrait qu'il épouse. Et le vois-tu marié à cette vieille femme?...

-Mazette! il fait bon être ton amie.?

Elle s'emporta: La duchesse, une amie!... Oui, joliment!... Une femme qui, avec six cent mille francs de rente, intimes comme elles étaient, connaissant à fond leur détresse, n'avait jamais eu la pensée de leur venir en aide... de temps en temps une robe, un chapeau à prendre chez sa faiseuse... des cadeaux utiles... de ceux qui ne font pas plaisir...

?Les jours de l'an de bon papa Réhu, fit Paul approuvant,... un atlas, une mappemonde...

-Oh! je crois qu'Antonia est encore plus avare... Rappelle-toi, à Mousseaux, en pleine saison des fruits, quand Samy n'était pas là, les pruneaux qu'on nous donnait à dessert. Et pourtant, il y en a des vergers, des potagers; mais tout est vendu sur les marchés de Blois, de Vend?me... D'abord, c'est dans le sang. Son père, le maréchal, était renommé à la cour de Louis-Philippe... Et passer pour avare, à cette cour-là!... Toutes les mêmes, ces grandes familles corses: crasse et vanité. ?a mange dans de la vaisselle plate à leurs armes des chataignes dont les porcs ne voudraient pas... La duchesse! mais c'est elle-même qui compte avec son ma?tre d'h?tel... on lui monte la viande tous les matins... et le soir, dans les dentelles de son coucher,-je tiens ?a du prince,-ainsi! prête pour l'amour, elle fait sa caisse.?

Mme Astier se dégonflait, de sa petite voix aigu? et sifflante comme un cri d'oiseau de mer en haut d'un mat. Lui, l'écoutait, amusé d'abord, puis impatient, déjà dehors.

?Je me sauve... fit-il brusquement, déjeuner d'affaires... très important...

-Une commande?

-Non... Cette fois, pas d'architéquerie...?

Comme elle insistait curieusement pour savoir:

?Plus tard... je te dirai... c'est en train...?

Et avant de quitter sa mère, dans un baiser léger, il lui murmura près de l'oreille: ?Tout de même, pense à mes dix mille...?

Sans ce grand fils qui les divisait sourdement, les Astier-Réhu auraient fait un excellent ménage selon la convention mondaine et surtout académique. Après trente ans, leurs sentiments mutuels restaient les mêmes, gardés sous la neige à la température de ?couche froide,? comme disent les jardiniers. Lorsque vers 1850 le professeur Astier, lauréat de l'Institut, demanda la main de Mlle Adéla?de Réhu, domiciliée alors au palais Mazarin, chez son grand-père, la beauté fine et longue de la fiancée, son teint d'aurore, n'étaient pas pour lui le véritable attrait; la fortune non plus, car les parents de Mlle Adéla?de, morts subitement du choléra, n'avaient laissé que peu de chose, et le grand-père, créole de la Martinique, un ancien beau du Directoire, joueur, viveur, mystificateur et duelliste, répétait bien haut qu'il n'ajouterait pas un sou à la maigre dot. Non, ce qui séduisit l'enfant de Sauvagnat, bien plus ambitieux que cupide, ce fut l'Académie. Les deux grandes cours à traverser pour apporter le bouquet journalier, ces longs corridors solennels, coupés de bouts d'escaliers poussiéreux, c'était pour lui le chemin de la gloire bien plus que celui de l'amour. Le Paulin Réhu des Inscriptions et Belles Lettres, le Jean Réhu des ?Lettres à Uranie,? l'Institut tout entier, ses lions, sa coupole, ce d?me attirant comme une Mecque, c'est avec tout cela qu'il avait couché, sa première nuit de noces.

Beauté qui ne s'éraille pas, celle-là, passion sur laquelle le temps n'avait pu mordre et qui le tenait si fort qu'il garda, vis-à-vis de sa femme, l'attitude d'un de ces mortels des temps mythologiques à qui les dieux accordaient parfois leurs filles. Devenu dieu lui-même, à quatre tours de scrutin, ce respect subsista encore. Quant à Mme Astier qui n'avait accepté le mariage que comme un moyen de quitter le grand-père à anecdotes, égo?ste et dur, il lui avait fallu peu de temps pour juger quel pauvre cerveau de paysan laborieux, quelle étroitesse d'intelligence cachaient la solennité du lauréat académique fabricant d'in-octavos, sa parole à son d'ophicléide faite pour les hauteurs de la chaire. Pourtant, après qu'à force d'intrigues, de démarches, de quémandes, elle fut parvenue à l'installer académicien, elle se sentit prise d'une certaine vénération, oubliant qu'elle-même l'avait revêtu de cet habit à palmes vertes où sa nullité disparaissait.

En cette parfaite association, sans joie, ni intimité ni communication d'aucune sorte, une seule note humaine et naturelle, l'enfant; et cette note troubla l'harmonie. Tout d'abord rien ne se réalisa de ce que le père voulait pour son fils, lauriers universitaires, nominations au grand concours, puis l'école Normale et le professorat. Paul, au lycée, n'eut que des prix de gymnastique et d'escrime, se distingua surtout par une cancrerie volontaire, entêtée, cachant un esprit pratique et le sens précoce de la vie. Soigneux de sa tenue, de sa figure, il n'allait jamais en promenade sans l'espoir hautement déclaré entre gamins, de ?lever une femme riche.? Deux ou trois fois, devant le parti-pris de paresse, le père avait voulu sévir brutalement, à l'auvergnate; mais la mère était là pour excuser et protéger. Astier-Réhu grondait, faisait claquer sa machoire, cette machoire en avant qui lui avait valu le surnom de Crocodilus aux années de professorat; en dernière menace il parlait de faire sa malle et de s'en retourner planter ses vignes à Sauvagnat.

?Oh! Léonard, Léonard...? disait Mme Astier doucement narquoise; et il n'en était pas autre chose. Un jour, pourtant, il faillit la boucler pour de bon, sa malle, quand après trois ans d'architecture à l'école des Beaux-Arts, Paul Astier refusa de concourir pour le prix de Rome. Le père bégayait d'indignation: ?Malheureux, mais Rome ... tu ne sais donc pas... Rome, c'est l'Institut!? Le gar?on se moquait bien de cela. Ce qu'il voulait, c'était la fortune, et l'Institut ne la donnait guère, à preuve son père, son grand-père et son a?eul le vieux Réhu. Se lancer, brasser des affaires, beaucoup d'affaires, gagner de l'argent tout de suite, voilà ce qu'il ambitionnait, lui, et pas de palmes sur habit vert!

Léonard Astier suffoquait. Entendre son fils proférer de tels blasphèmes, et sa femme, la fille des Réhu, les approuver! Pour le coup, la malle fut descendue du grenier, son ancienne malle de professeur de province, ferrée de clous, de gonds, comme un portail de temple, et haute et profonde assez pour avoir tenu l'énorme manuscrit de ?Marc-Aurèle,? et tous les rêves glorieux, les ambitions de l'historien en marche sur l'Académie. Mme Astier eut beau dire, en pin?ant sa bouche: ?Oh! Léonard... Léonard...? rien ne l'empêcha de la faire sa malle. Pendant deux jours elle encombra le milieu du cabinet, puis elle passa dans l'antichambre d'où elle ne bougea plus, changée définitivement en coffre à bois.

De fait, pour commencer, Paul Astier triompha; par sa mère et ses hautes relations mondaines, aussi son habileté et sa grace personnelles, il eut vite des travaux qui le mirent en vue. La duchesse Padovani, femme de l'ancien ambassadeur et ministre, lui confiait la restauration de ce merveilleux chateau de Mousseaux-sur-la-Loire, vieille demeure royale restée longtemps à l'abandon et à laquelle il sut restituer son caractère avec une adresse, une ingéniosité vraiment bien surprenantes chez ce médiocre écolier des Beaux-Arts. Mousseaux lui valut le nouvel h?tel de l'ambassade Ottomane; enfin la princesse de Rosen lui confiait le mausolée du prince Herbert mort tragiquement dans l'expédition de Christian d'Illyrie. Dès lors, le jeune homme se crut ma?tre de la fortune; le père Astier entra?né par sa femme donna quatre-vingt mille francs de ses économies, pour l'achat d'un terrain, rue Fortuny, où Paul se fit construire un h?tel, plut?t une aile d'h?tel taillée dans une élégante maison de rapport, car c'était un gar?on pratique, et s'il voulait un h?tel comme tous les artistes chics, il fallait que cet h?tel lui servit des rentes.

Par malheur les maisons de rapport ne se louent pas toujours commodément, et le train de vie du jeune architecte, deux chevaux à l'écurie, l'un de trait, l'autre pour la selle, le cercle, le monde, les rentrées difficilement faites, tout cela lui ?tait le moyen d'attendre. De plus, le père Astier déclara subitement qu'il ne donnerait rien désormais, et tout ce que la mère put tenter ou dire pour son fils chéri se heurta contre cette décision irrévocable, cette résistance à sa volonté personnelle, jusque-là prépondérante dans le ménage. Ce fut dès lors une lutte continuelle, la mère rusant, trafiquant sur la dépense comme un intendant infidèle, pour ne jamais dire non aux demandes d'argent de son fils, Léonard se méfiant et se défendant, vérifiant les notes. En cet humiliant débat, la femme, plus distinguée, se lassait la première; et vraiment il fallait que son Paul f?t aux abois pour qu'elle se hasardat à une nouvelle tentative.

En entrant dans la salle à manger, longue et triste, à peine éclairée de hautes fenêtres étroites où l'on atteignait par deux marches-avant eux c'était une table d'h?te pour ecclésiastiques,-Mme Astier trouva son mari déjà à table, l'air préoccupé, presque grognon. D'ordinaire, pourtant, le ma?tre apportait aux repas une sérénité souriante, égale, comme son appétit aux intactes dents de chien de montagne auxquelles rien ne résistait, ni le pain rassis, ni la viande coriace et les noirs contretemps divers dont l'assaisonne chaque journée de la vie.

?Le jour de Teyssèdre, sans doute...? pensa Mme Astier, et elle s'assit dans le frou de sa robe de réception, un peu surprise de ne pas recevoir le compliment dont il ne manquait jamais d'accueillir, le mercredi, sa toilette pourtant bien minable. Comptant que cette mauvaise disposition se dissiperait aux premières bouchée, elle attendit pour commencer l'attaque. Mais le ma?tre, qui dévorait quand même, montrait une humeur croissante: le vin sentait le bouchon... les boulettes de boeuf bouilli étaient br?lées.

?Tout ?a parce que votre M. Fage vous a fait poser ce matin,? cria de la cuisine à c?té Corentine furieuse, dont la face luisante et couturée apparut au guichet percé dans la muraille par où l'on passait les plats du temps de la table d'h?te. Quand elle l'eut refermé violemment, Léonard Astier murmura: ?Cette fille est d'une impudence!...? au fond, très gêné que ce nom de Fage eut été prononcé devant sa femme. Et bien s?r qu'en tout autre moment Mme Astier n'aurait pas manqué de dire: ?Ah! Ah!... encore ce Fage... encore votre relieur...? et qu'une scène de ménage e?t suivi, sur laquelle Corentine comptait bien en jetant sa phrase perfide. Mais aujourd'hui il s'agissait de ne pas irriter le ma?tre, de l'amener, au contraire, par d'habiles préparations à ce qu'on voulait de lui; en l'entretenant, par exemple, de la santé de Loisillon, le secrétaire perpétuel de l'Académie, qu'on disait de plus en plus bas. Le poste de Loisillon, son appartement à l'Institut, devaient revenir à Léonard Astier comme une compensation à l'emploi qu'il avait perdu, et quoique lié de coeur avec ce collègue mourant, l'espoir d'un bon traitement, d'un logis aéré, commode, et quelques autres avantages, enveloppaient cette fin prochaine de perspectives agréables dont Léonard avait honte peut-être, mais qu'il envisageait na?vement dans l'intimité de son ménage. Eh bien! non, même cela ne le déridait pas aujourd'hui.

?Pauvre M. Loisillon, sifflait Mme Astier, voilà que maintenant il ne trouve plus ses mots: Lavaux nous racontait, hier, chez la duchesse, il ne sait plus dire que ?bi... bibelot... bi... bibelot!?-Elle ajouta, pin?ant ses lèvres, son long cou dressé: ?Et il est de la commission du dictionnaire.?

Astier Réhu ne sourcilla pas.

?Le trait a du bon... dit-il en faisant claquer sa machoire, l'air doctoral... Mais j'ai écrit quelque part dans mon histoire: En France il n'y a que le provisoire qui dure...? Il pronon?ait histoare, provisoare... ?Voilà dix ans que Loisillon est à la mort... Il nous enterrera tous.? Il répéta furieux, tirant sur son pain dur: ?tous... tous...?

Décidément, Teyssèdre l'avait tout à fait mal tourné.

Alors Mme Astier parla de la grande séance des cinq Académies, proche de quelques jours et à laquelle assisterait le grand-duc Léopold de Finlande. Justement Astier-Réhu, directeur pour ce trimestre, devait présider la séance et prononcer le discours d'ouverture avec un compliment à Son Altesse. Et adroitement interrogé sur ce discours dont il formait déjà le plan, Léonard en indiqua les grandes lignes, une charge à fond contre l'école littéraire moderne, de solides étrivières données publiquement à ces bélitres, à ces babouins!...

Ses larges prunelles de gros mangeur s'allumaient dans sa face carrée où le sang montait sous l'épaisse broussaille des sourcils restés d'un noir de houille, en contraste avec le collier de barbe blanche.

?A propos, dit-il brusquement, et mon habit?... l'a-t-on visité?... Quand je le mis la dernière fois, pour enterrer Montribot...?

Mais, est-ce que les femmes ne pensent pas à tout? Mme Astier l'avait soigneusement visité, le matin même, cet habit de cérémonie. La soie des palmes s'éraillait, la doublure ne tenait plus. Un vieil habit, dam!... qui datait de... Eh! mon Dieu, de sa réception... 12 octobre 1866... Le mieux serait de s'en commander un neuf pour la séance. Les cinq Académies, une Altesse, tout Paris qui viendrait... On leur devait bien cela.

Léonard se défendait mollement, prétextant de la dépense trop forte. Avec l'habit, il faudrait renouveler le gilet, tout au moins le gilet, puisque le pantalon ne se porte plus.

?C'est nécessaire, mon ami.?

Elle insistait. Sans y prendre garde ils devenaient ridicules à force d'économie. Bien des choses autour d'eux vieillissaient; ainsi le meuble de sa chambre... elle en était honteuse, quand une amie entrait ... pour une somme relativement minime...

?Ouais!... quelque sot!...? fit tout bas Astier-Réhu qui empruntait volontiers au répertoire classique. Le pli de son front se creusa, fermant comme d'une barre de volet sa face un moment large ouverte. Tant de fois il avait donné de quoi solder une facture de modiste, de couturière, renouveler des tentures, le linge des armoires, et puis rien n'était réglé ni acheté, l'argent filait rue Fortuny chez le mange-tout; maintenant, assez, on ne l'attrapait plus. Il arrondit son dos, baissa les yeux dans son assiette qu'emplissait une tranche énorme de fromage d'Auvergne, et ne parla plus.

Mme Astier connaissait ce silence têtu, cette molle résistance de balle de coton sit?t qu'entre eux il était question d'argent; mais cette fois, elle s'était juré de le faire répondre.

?Ah! vous vous mettez en boule... On sait ce que ?a veut dire, quand vous faites le hérisson!... Pas d'argent, n'est-ce pas? du tout, du tout, du tout??

Le dos s'arrondissait de plus en plus.

?Vous en trouvez cependant pour M. Fage...?

Léonard Astier tressaillit, redressé, regardant sa femme avec inquiétude... De l'argent!... lui!... à M. Fage!...

?Voyons, ?a co?te, vos reliures... continua-t-elle enchantée de l'avoir forcé dans ses résistances silencieuses, et quel besoin, je vous demande un peu, pour toutes ces paperasses??

Il se rassura. évidemment elle ne savait rien, tirait au hasard. Mais ce mot de paperasses lui restait sur le coeur; des pièces autographiques sans rivales, des lettres signées Richelieu, Colbert, Newton, Galilée, Pascal, des merveilles acquises pour un morceau de pain et qui représentaient une fortune. ?Oui, madame, une fortune.? Il se montait, citait des chiffres, des offres qu'on lui avait faites, Bos, le fameux Bos de la rue de l'Abbaye, et il s'y connaissait, celui-là! prêt à donner vingt mille francs rien que pour trois pièces de la collection, trois lettres de Charles-Quint à Fran?ois Rabelais.

?Des paperasses, ah! oui-da!?

Mme Astier l'écoutait stupéfaite. Elle savait bien que depuis deux ou trois ans il s'était mis à collectionner des vieux papiers, il lui parlait quelquefois de ses trouvailles, qu'elle écoutait de cette oreille distraite et vague d'une femme qui entend la même voix d'homme depuis trente ans; mais jamais elle n'aurait pu supposer... Vingt mille francs pour trois pièces!... et comment n'acceptait-il pas?

Le bonhomme éclata comme un coup de mine:

?Vendre mes Charles-Quint!... Jamais!... Je vous verrais tous manquer de pain, aller aux portes, je n'y toucherais pas, entendez-vous!? Il frappait sur la table, très pale, la bouche en avant, maniaque et féroce; un Astier-Réhu extraordinaire que sa femme ne connaissait pas. Les êtres ont ainsi dans le rayonnement subit d'une passion des aspects ignorés de leurs plus intimes. Presque aussit?t, redevenu très calme, l'académicien s'expliqua, un peu honteux; ces documents lui étaient indispensables pour la confection de ses livres, maintenant surtout qu'il n'avait plus les archives des Affaires étrangères. Vendre ces matériaux, ce serait renoncer à écrire! Aussi songeait-il plut?t à les accro?tre. Et finissant sur une note ambre et tendre où l'on sentait tous les regrets, toutes les déceptions de sa paternité: ?Après moi, monsieur mon fils vendra, s'il lui convient, et puisqu'il ne veut qu'être riche, je vous garantis qu'il le sera.

-Oui, mais en attendant...?

Ce fut dit, cet ?en attendant,? d'un petit ton fl?té si monstrueusement naturel et tranquille, que Léonard, outré de jalousie contre ce fils qui lui tenait tout le coeur de sa femme, riposta dans un solennel coup de machoire:

?En attendant, madame, que les autres fassent comme moi... Je n'ai pas d'h?tel, moi, ni de chevaux, ni de charrette anglaise. Le tramway me suffit pour mes courses et, comme appartement, un troisième sur entresol où je suis la proie de Teyssèdre; je travaille nuit et jour, j'entasse les volumes, deux, trois in-8o par an, je suis de deux commissions de l'Académie, je ne manque pas une séance, je figure à tous les enterrements, et même, l'été, je n'accepte aucune invitation de campagne pour ne pas perdre un seul jeton. Je souhaite à monsieur mon fils, quand il aura soixante-cinq ans, de montrer le même courage!?

C'était la première fois depuis longtemps qu'il parlait de Paul, et avec cette apreté. La mère en restait saisie, et dans le regard en dessous, presque cruel, qu'elle jetait à son mari, per?ait comme un respect qui n'y était pas tout à l'heure.

?On sonne... dit vivement Léonard, déjà levé, la serviette au dos de sa chaise... Ce doit être mon homme.

-Quelqu'un pour madame... Ils commencent de bonne heure, aujourd'hui!...?

Corentine posait une carte au bord de la table, de ses gros doigts de cuisine essuyés vivement à son tablier. Mme Astier regarda la carte. ?Vicomte de Freydet;? un éclair traversa ses yeux... Et tout haut, d'un ton posé qui cachait sa joie: ?M. de Freydet est donc à Paris?...

-Oui, pour son livre...

-Ah! mon Dieu! son livre... Et moi qui ne l'ai pas encore coupé... De quoi ?a parle-t-il, ce livre-là?...?

Elle précipitait ses dernières bouchées, lavait le bout de ses doigts blancs dans son verre pendant que son mari lui donnait distraitement quelques notions sur le nouveau volume de Freydet... Dieu dans la Nature, poème philosophique... En instance pour le prix Boisseau... ?Oh! il l'aura, n'est-ce pas?... Il faut qu'il l'ait... Ils sont si gentils, lui et sa soeur... Il est si bon pour cette pauvre paralytique.?

Astier eut un geste évasif. Il ne pouvait répondre de rien, mais il recommanderait certainement Freydet, qui lui semblait en progrès réel. ?Mon appréciation personnelle, s'il vous la demande, est celle-ci: il y en a encore un peu trop pour mon go?t, mais beaucoup moins que dans ses autres livres. Et dites-lui que son vieux ma?tre est content.?

De quoi y avait-il trop? de quoi y avait-il moins? Mme Astier le savait probablement, car sans demander d'explications, elle sortit de table et passa, toute légère, dans le cabinet transformé en salon pour ce jour-là.

Derrière elle, Léonard Astier, de plus en plus préoccupé, émietta quelques instants avec son couteau ce qu'il restait de fromage d'Auvergne dans son assiette; puis dérangé de ses réflexions par Corentine, qui desservait en hate sans prendre garde à lui, il se leva péniblement, et remontant dans sa soupente par un petit escalier en échelle de moulin, il vint reprendre sa loupe et le vieux grimoire dont l'examen l'absorbait depuis le matin.

* * *

Chapter 2 No.2

?Hep!... hep!...? Sur le charreton à deux roues qu'il conduit lui-même, correct et droit, les guides hautes, Paul Astier file bon train vers son mystérieux déjeuner d'affaires: le Pont-Royal, les quais, la place de la Concorde.

Dans ce décor de terrasses, de verdure et d'eau, avec un peu de fantaisie en tête, il pourrait croire que c'est l'aile de la fortune qui l'emporte, tant la route est unie, la matinée splendide; mais le gar?on n'a pas le crane mythologique et, tout en roulant, il inspecte les cuirs neufs de l'attelage, s'informe du grainetier au jeune groom rablé, tassé auprès de lui, l'air blagueur et rageur d'un petit ratier d'écurie. Encore un, para?t-il, ce grainetier, qui renacle sur la fourniture. ?Ah!? fait Paul distraitement, occupé déjà d'autre chose. Les confidences de sa mère lui trottent dans l'esprit... Cinquante-trois ans, la belle Antonia!... Ce dos, ces épaules, le plus parfait décolletage de la saison. Ce n'est pas Dieu croyable!... ?Hep! là...? Il se la rappelle à Mousseaux, l'été dernier, levée avant tout le monde, courant le parc avec ses chiens dans la rosée, cheveux au vent, la bouche fra?che... ?a n'avait pourtant pas l'air d'une femme fabriquée... même qu'un jour, en landau, il s'est fait remiser, oh! mais remiser, sans un mot, rien que d'un coin d'oeil, comme un domestique, pour avoir seulement fr?lé une jambe d'Hébé, longue, fine, solide... Cinquante-trois ans, cette jambe-là, jamais de la vie!... ?Hep! hep! gare donc! Est-il tra?tre, ce tournant du rond-point et de l'avenue d'Antin...? C'est égal! un sale coup qu'on lui monte, à cette pauvre femme, de lui marier son prince. Car enfin, m'man a beau dire, le salon de la duchesse leur a rudement servi à tous... Est-ce que le père serait de l'Académie, sans elle? lui-même, toutes ses commandes... Et l'héritage Loisillon, la perspective de ce beau logement sous la coupole... Non, décidément, les femmes, comme rosserie!... Et avec ?a que les hommes... Ce d'Athis, quand on pense tout ce qu'elle a fait pour lui... Ruiné, vidé, une loque, lorsqu'ils se sont connus. Aujourd'hui, ministre plénipotentiaire, membre de l'Académie des sciences morales et politiques pour un livre dont il n'a pas écrit un mot: La Mission de la femme dans le Monde! Et pendant qu'elle travaille à lui décrocher une Ambassade, lui n'attend que le décret de l'Officiel pour filer à l'anglaise et, après quinze ans d'un bonheur sans mélange, poser à sa duchesse un de ces lapins!... En voilà un qui l'a comprise, la mission de la femme dans le monde!... Faudrait voir à ne pas être plus serin que lui... ?Hep! hep!... porte, s'il vous pla?t!?

Le monologue est fini, le charreton en arrêt devant un h?tel de la rue de Courcelles dont le portail s'ouvre à deux battants, très lent, très lourd, comme faisant une besogne dont il aurait perdu depuis longtemps l'habitude.

* * *

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C'est là que vivait, clo?trée depuis son deuil et la tragique aventure qui la fit veuve à vingt-six ans, la princesse Colette de Rosen. Les chroniques du temps ont raconté le désespoir à grand fracas de ce jeune veuvage, les cheveux blonds coupés ras, jetés dans la bière, la chambre transformée en chapelle ardente, les repas solitaires, à deux couverts, et sur la table de l'antichambre, à leur place ordinaire, la canne, les gants, le chapeau du prince, comme s'il était là, comme s'il allait sortir. Mais ce dont personne n'avait parlé, c'est le dévouement affectueux, la sollicitude presque maternelle de Mme Astier pour la ?pauvre petite,? en ces circonstances douloureuses.

La liaison de ces dames datait de quelques années, d'un prix décerné par l'Académie au prince de Rosen pour un ouvrage historique. Astier-Réhu rapporteur: toutefois l'écart de l'age, des positions, maintenait entre elles des distances que le deuil de la princesse supprima. Dans son éclatante rupture avec le monde, madame Astier fut seule exceptée; seule, elle put franchir le perron de l'h?tel changé en couvent où pleurait la pauvre Carmélite noire à tête rase; seule, elle fut admise à entendre, deux fois par semaine, la messe dite à Saint-Philippe pour le repos de l'ame d'Herbert, et aussi la lecture des lettres que Colette écrivait tous les soirs à son cher absent, lui racontant sa vie, l'emploi de ses journées. Il y a dans le deuil le plus austère des détails matériels qui déshonorent la douleur mais que veut le monde, commandes de livrées, draperies d'équipages, l'écoeurant contact du fournisseur aux fa?ons hypocrites et dolentes; de tout cela Mme Astier s'était chargée avec une patience inlassable, et prenant en tutelle cette lourde maison que de beaux yeux brouillés de larmes ne pouvaient plus conduire, elle épargnait à la jeune veuve tout ce qui dérangeait son désespoir, ses heures pour prier, pleurer, correspondre ?au delà,? et porter des brassées de fleurs rares au Père-Lachaise, où Paul Astier surveillait l'érection du gigantesque mausolée en pierres commémoratives prises sur le lieu du désastre, selon le désir de la princesse.

Malheureusement, l'extraction, le transport de ces rochers dalmates, le granit dur à tailler, puis les mille projets, les changeants caprices de la veuve, qui ne trouvait rien d'assez grand, d'assez pompeux, à la taille de son héros mort, avaient causé tant de retards et d'entraves qu'en mai 1880, deux années pleines après la catastrophe et l'entreprise des travaux, le monument n'était pas encore fini. C'est beaucoup, deux ans, pour une douleur démonstrative, toujours au paroxisme, prête à se donner en une fois. Sans doute le deuil subsistait, toujours austère d'apparence, l'h?tel muet et fermé comme un caveau; mais au lieu de la statue vivante, en prières et en larmes, au fond de la crypte, il y avait maintenant une jeune et jolie femme, dont les cheveux repoussaient serrés et fins avec des révoltes de vie, des frisons, des ondulements.

De cette blonde chevelure revenue, le noir du veuvage s'éclaircissait comme égayé, ne semblait plus qu'un caprice d'élégance; et dans l'allure, la voix de la princesse, on sentait l'activité printanière, cet air soulagé, paisible, qu'on trouve chez les jeunes veuves à la seconde période de leur deuil. état charmant. La femme go?te pour la première fois la douceur de cet affranchissement, de cette libre possession d'elle-même qu'elle n'a pas connue, passée toute jeune de la famille au mari; elle est délivrée de la grossièreté du male et, surtout, de cette crainte de l'enfant, de cette terreur dans l'amour qui est la caractéristique de la jeune femme moderne. Et l'évolution toute naturelle de la douleur débordante à ce complet apaisement s'accentuait ici de l'appareil du veuvage inconsolable dont la princesse Colette continuait à s'entourer; non par hypocrisie, mais comment, sans faire sourire la valetaille, donner l'ordre d'enlever ce chapeau qui attendait dans l'antichambre, cette canne en évidence, ce couvert pour l'absent? comment dire: ?Le prince ne d?ne pas ce soir.? Seule, la correspondance mystique, ?A Herbert, au ciel,? avait faibli, espacée de jour en jour, réduite à un journal sur un ton fort calme dont s'amusait, sans rien dire, l'intelligente amie de Colette.

C'est qu'elle avait son plan, Mme Astier, une idée germée dans sa solide petite tête, un mardi soir, aux Fran?ais, sur cette confidence à voix basse du prince d'Athis: ?Ah! ma pauvre Adéla?de, quel boulet!... que je m'ennuie!...? Tout de suite elle pensait à le marier avec la princesse, et ce fut un nouveau jeu, à l'envers du premier, non moins délicat et charmant. Il ne s'agissait plus de prêcher l'éternité des serments, de chercher dans Joubert ou autres honnêtes philosophes des pensées comme celle-ci, copiée par la princesse en tête de son livre de mariage: ?On n'est épouse et veuve avec dignité qu'une fois...? ni de s'extasier sur les graces viriles du jeune héros dont l'image en pied, en buste, de profil ou de trois quarts, sculpture, peinture, se dressait par tout l'h?tel.

Au contraire, une dépréciation graduée et savante: ?Ne trouvez-vous pas, chère amie... ces portraits du prince lui font la machoire trop lourde... sans doute, je veux bien, il avait tout ceci un peu fort, un peu épais...? et, à tout petits coups empoisonnés, avec une douceur, une adresse infinies, se reprenant quand elle allait trop loin, guettant le sourire de Colette à une malice appuyée, elle arrivait à lui faire convenir que son Herbert avait toujours été pas mal re?tre, plus gentilhomme de nom que de fa?ons, sans le grand air, par exemple, de ce prince d'Athis rencontré, l'autre dimanche, sur le perron de Saint-Philippe. ?Si le coeur vous en dit, il est à marier, ma chère...? Ceci jeté comme en l'air, sur un ton de badinage; puis repris, présenté plus clairement. Eh! pourquoi pas? toutes les convenances y seraient, grand nom, situation diplomatique considérable; et pas de changement à la couronne ni au titre, ce qui avait bien son importance ménagère: ?Enfin, ma chère, s'il faut vous l'apprendre, un homme qui a pour vous le plus vif sentiment...?

Ce mot de sentiment blessa d'abord la princesse comme un outrage, mais elle s'habitua à l'entendre. On rencontrait d'Athis à l'église, puis rue de Beaune, en grand mystère, et Colette convenait bient?t que lui seul aurait pu la faire renoncer au veuvage... Mais, quoi? son pauvre Rosen l'avait aimée si dévotement, si uniquement!

?Oh! uniquement!...? faisait Mme Astier dans un petit sourire renseigné que suivaient des allusions, des demi-mots, et, comme toujours, l'empoisonnement de la femme par la femme. ?Mais, chère amie, il n'y a pas d'amour unique, de mari fidèle... les honnêtes, les élevés s'arrangent pour ne pas attrister, humilier leur femme, troubler le ménage...

-Alors vous croyez qu'Herbert?...

-Mon Dieu! comme les autres.?

La princesse se révoltait, boudait, fondait en ces larmes faciles, sans douleur, d'où la femme sort apaisée et rafra?chie comme une pelouse après l'ondée. Tout de même, elle ne cédait pas, au grand dépit de Mme Astier bien loin de soup?onner la cause réelle de cette résistance.

Le vrai, c'est qu'à force d'examiner ensemble ce projet de mausolée, fr?lant leurs mains et leurs cheveux sur les plans, les esquisses de caveaux et de statues funèbres, Paul et Colette s'étaient pris l'un pour l'autre d'une sympathie de camarades, peu à peu devenue plus tendre, jusqu'au jour où Paul Astier surprit dans un regard posé sur lui le trouble d'un caprice, presque un aveu. Cette possibilité, ce rêve, ce prodige lui apparut de Colette de Rosen l'épousant, lui apportant ses vingt ou trente millions. Oh! plus tard, après un stage de patience, un siége en règle de la place. Avant tout, se méfier de m'man, très subtile, très forte, mais péchant par abus de zèle, surtout lorsqu'il s'agissait de son Paul. Elle br?lerait toutes les chances à vouloir hater la réussite. Il se cachait donc de Mme Astier, sans se douter qu'elle allait à contre-mine dans le même chemin que lui, agissait tout seul, très lentement, charmant la princesse par sa jeunesse élégante, sa ga?té, son esprit blagueur dont il avait soin de rentrer les griffes, sachant que la femme, comme le peuple, comme l'enfant et tous les êtres de na?veté et de spontanéité, déteste l'ironie qui la déconcerte et qu'elle sent l'antagoniste des enthousiasmes, des rêveries de l'amour.

* * *

Ce matin de printemps, le jeune Astier arrivait avec plus d'assurance encore que d'habitude. C'était la première fois qu'il déjeunait à l'h?tel de Rosen, sous prétexte d'une visite à faire ensemble au Père-Lachaise pour voir les travaux sur place. On avait choisi le mercredi, jour de Mme Astier, par une complicité muette afin de ne pas l'emmener en tiers; aussi, malgré sa réserve, le prudent jeune homme, en franchissant le perron, jeta négligemment sur la vaste cour, les communs somptueux, un regard circulaire, enveloppant comme une prise de possession. Il se refroidit en traversant l'antichambre, où suisse et valets de pied en grandissime deuil mat somnolaient sur les banquettes et semblaient en veillée funèbre autour du chapeau du mort, un superbe chapeau gris annon?ant la belle saison et l'entêtement de la princesse à la perpétuité du souvenir. Paul s'en trouva vexé comme de la rencontre d'un rival: il ne se rendait pas compte de la difficulté pour Colette captive d'elle-même, d'échapper à son immense deuil. Et, furieux, il se demandait: ?Est-ce qu'elle va me faire déjeuner avec lui?...? quand le valet qui lui prenait sa canne et son chapeau des mains l'avertit que madame la princesse attendait monsieur dans le petit salon. Tout de suite introduit sous la rotonde vitrée, verdie de plantes rares, il se rassura par la vue de deux couverts dressés sur une toute petite table, dont Mme de Rosen surveillait elle-même l'installation.

?Une fantaisie, en voyant ce beau soleil... Nous serons comme à la campagne...?

Elle avait ruminé cela toute la nuit, de ne pas manger avec ce beau gar?on devant le couvert de l'autre; et ne sachant comment s'y prendre pour les gens, elle avait imaginé de céder la place, de commander tout à coup, en caprice: ?Dans la serre.?

En somme, le déjeuner d'affaires s'annon?ait bien; le Romanée blanc au frais dans la vasque du petit rocher, parmi des fougères et des capillaires, du soleil sur les cristaux, sur la laque verte des feuilles découpées, et les deux jeunes gens en face l'un de l'autre, leurs genoux se touchant presque, lui très calme, ses yeux clairs br?lants et froids, elle toute rose et blonde, ses cheveux repoussés en fin plumage ondé, marquant la forme de sa petite tête sans le moindre artifice de coiffure féminine. Et tandis qu'ils parlaient de choses indifférentes, mentant à leur vraie pensée, Paul Astier triomphait de voir là-bas, dans la salle à manger déserte, s'ouvrant au va-et-vient silencieux du service, le couvert du mort, réduit pour la première fois à l'ennui de la solitude.

* * *

Chapter 3 No.3

Mademoiselle Germaine de Freydet

Clos-Jallanges

Par Mousseaux

(Loir-et-Cher)

Voici très exactement, ma chère soeur, l'emploi de mon temps à Paris. Je compte écrire cela chaque soir et t'envoyer le paquet deux fois par semaine, tout le temps de mon séjour.

Donc, arrivé ce matin, lundi. Descendu, comme toujours, dans mon calme petit h?tel de la rue Servandoni, où je n'entends du grand Paris que les cloches de Saint-Sulpice et le bruit continuel d'une forge voisine, ce fer frappé en mesure que j'aime comme un rappel du village. Tout de suite couru chez l'éditeur: ?Quand paraissons-nous?

-Votre livre? mais il a paru il y a huit jours.?

Paru et même disparu dans les profondeurs de cette terrible usine Manivet, toujours fumante, haletante, en mal d'un bouquin nouveau. Lundi, justement, c'était le lan?age d'un grand roman de Horscher: La Faunesse, tiré à je ne sais combien de cinquante mille exemplaires, en piles, en ballots, dans toute la hauteur de la librairie; et tu te figures la tête distraite des commis, l'air égaré, tombé de la lune, de l'excellent Manivet quand j'ai parlé de mon pauvre volume de vers et de mes chances au prix Boisseau. J'ai demandé quelques exemplaires destinés aux membres de la commission, et me suis sauvé à travers des rues, de vraies rues de Faunesse montant jusqu'au plafond. En voiture, regardé, feuilleté le volume, qui m'a plu avec la gravité de son titre: Dieu dans la Nature; un peu minces, peut-être, à la réflexion, les lettres du titre, pas assez noires, ne tirant pas l'oeil, mais, bah! ton joli nom de Germaine, en dédicace, nous portera bonheur. Laissé deux exemplaires rue de Beaune, chez les Astier, qui n'ont plus, comme tu sais, leur appartement des Affaires étrangères; Mme Astier a cependant gardé son jour. A mercredi donc pour savoir ce que le ma?tre pense de mon oeuvre; et je file à l'Institut, où j'arrive encore en pleine usine à vapeur.

Vraiment, l'activité de ce Paris est prodigieuse, surtout pour ceux qui, comme nous, vivent toute l'année au calme et au large des champs. Trouvé Picheral,-tu sais, le monsieur si poli du secrétariat, qui t'avait si bien placée, il y a trois ans, à la séance de mon prix,-Picheral et ses commis, dans un brouhaha de noms, d'adresses, jetés d'un bureau à l'autre parmi l'étalage des cartes bleues, jaunes, vertes, de tribunes, pourtour, hémicycle, entrée A, entrée B, tout le lancement des invitations à la grande séance annuelle qu'honorera cette fois une Altesse en tournée, le grand-duc Léopold. ?Désolé, monsieur le vicomte... Picheral m'appelle toujours ainsi, tradition de Chateaubriand sans doute... mais il faut attendre...-Faites, faites, M. Picheral.?

Très amusant, le bonhomme, et très courtois; il me fait penser à Bonicar, à nos le?ons de maintien dans la galerie couverte, chez grand'mère de Jallanges,-et irritable, comme notre ancien ma?tre à danser, quand on le contrecarre. J'aurais voulu que tu l'entendes parler au comte de Brétigny, l'ancien ministre, un des grands seigneurs de l'Académie, venu là, pendant que j'attendais, pour une réclamation de jetons. Il faut te dire que le jeton de présence vaut six francs, l'ancien écu de six livres; ils sont quarante académiciens, soit deux cent quarante francs par séance, à répartir entre les assistants, dont la part est plus forte, naturellement, quand ils sont moins nombreux. La paye se fait tous les mois, en écus, dans des sacs de gros papier portant chacun, épinglé dessus, son bordereau comme une note de blanchisseuse. Brétigny n'avait pas son compte, il lui manquait deux jetons, et c'était tout ce qu'il y a de plus dr?le, ce richissime richard, président de je ne sais combien de conseils d'administration, venant en équipage réclamer ses douze francs. Il n'en a eu que six, que Picheral, après un long débat, lui a jetés de haut comme à un commissionnaire et qu'a empochés l'immortel avec une joie infinie. C'est si bon, l'argent gagné à la sueur de son front! Car il ne faut pas croire qu'on flane à l'Académie; ces legs, ces fondations dont le nombre augmente d'année en année, tant d'ouvrages à lire, de rapports à grossoyer, et le dictionnaire, et les discours!... ?Posez votre livre, mais ne vous montrez pas, m'a dit Picheral, apprenant que je concourais... Cette besogne forcée qu'on leur apporte rend nos messieurs féroces aux postulants.?

Je me rappelle en effet l'accueil de Ripault-Babin et de Laniboire à mon dernier prix. Toutefois, quand c'est une jolie femme, les choses se passent autrement. Laniboire devient grivois; Ripault-Babin, toujours bouillant quoique octogénaire, offre à la candidate un peu de pate de guimauve et chevrote: ?Portez-la d'abord à vos lèvres... Je la finirai.? J'ai cueilli le propos au secrétariat même, où les immortels sont traités avec une aimable désinvolture. ?Le prix Boisseau? Attendez donc... vous avez deux ducs, trois Petdeloup, deux cabotins.? C'est ainsi que, dans l'intimité des bureaux, se subdivise l'Académie fran?aise. Les ducs, ce sont tous les gens de noblesse et l'épiscopat; les Petdeloup comprennent les professeurs et savants divers; par cabotins, on entend les avocats, hommes de théatre, journalistes, romanciers.

Ayant donc les adresses de mes Petdeloup, ducs et cabotins, j'ai dédicacé un de mes exemplaires à l'aimable Picheral, un autre, pour la forme, au pauvre M. Loisillon, le secrétaire perpétuel, qu'on dit à toute extrémité, et je me suis empressé de distribuer le reste à tous les bouts de Paris. Il faisait un temps superbe, le bois de Boulogne que j'ai traversé en revenant de chez Ripault-Babin-portez-le d'abord à vos lèvres-embaumait l'aubépine et la violette, je me croyais chez nous, à ces premiers jours de printemps hatif où l'air est si frais et le soleil si chaud, et l'envie me venait de tout négliger pour rentrer à Jallanges, près de toi. D?né au boulevard, tout seul, mélancoliquement; fini ma soirée aux Fran?ais, où l'on jouait Le Dernier Frontin de Desminières. Un de mes juges pour le prix Boisseau, ce Desminières; aussi ne dirai-je qu'à toi combien ses vers m'ont ennuyé. La chaleur, le gaz, j'avais le sang à la tête. Tous ces comédiens jouaient comme pour le grand roi; et pendant qu'ils dévidaient les alexandrins pareils aux bandelettes d'une momie qu'on démaillote, l'odeur des épines de Jallanges me poursuivait encore, et je me récitais les jolis vers de Du Bellay, presque un pays:

Plus que le marbre dur me pla?t l'ardoise fine,

Plus mon Loire Gaulois que le Tibre latin,

Plus mon petit Liré que le mont Palatin

Et plus que l'air marin la douceur angevine.

Mardi. Courses dans Paris tout le matin, stations devant les libraires, cherchant mon livre aux vitrines. La Faunesse... La Faunesse... On ne voyait que ?a partout, bandé de l'annonce ?vient de para?tre,? puis, de loin en loin, un pauvre Dieu dans la Nature, piteux, enfoui. Quand on ne me regardait pas, je le mettais sur la pile, bien en vue, mais personne ne s'arrêtait. Si, boulevard des Italiens, un nègre, très bien, l'air intelligent... Il a feuilleté mon bouquin cinq minutes, puis est parti sans l'acheter. J'avais envie de le lui offrir.

A déjeuner, dans un coin de taverne anglaise, lu les journaux. Pas un mot sur moi, pas même une petite annonce. Ce Manivet est si négligent! a-t-il seulement fait les envois, comme il me le jure? Et puis il en para?t tant de livres. Paris en est submergé. C'est triste tout de même, ces vers qui vous br?laient les doigts quand on les écrivait dans la joie, dans la fièvre, qui vous semblaient beaux, à remplir, illuminer le monde, les voilà qui circulent, plus ignorés que lorsqu'ils vous bourdonnaient obscurément dans le cerveau; un peu l'histoire de ces toilettes de bal, revêtues dans l'enthousiasme de la famille, qu'on se figure devoir tout éclipser, tout écraser, et qui, sous le lustre, se perdent dans la quantité. Ah! ce Herscher est bien heureux. On le lit, lui; on le comprend. J'ai rencontré des femmes ayant au bras, dans leur mantelet, ce volume jaune tout frais paru... Misère de nous! on a beau se mettre en dehors et au-dessus de la foule, c'est pour elle qu'on écrit. Séparé de tous, dans son ?le, ayant perdu jusqu'à l'espoir d'une voile à la chute de l'horizon, Robinson, même grand génie poétique, e?t-il jamais fait des vers? Longuement réflexionné là-dessus en battant les Champs-élysées, perdu comme mon livre dans ce grand flot indifférent.

Je revenais d?ner à mon h?tel, pas mal assombri, comme tu penses, quand sur le quai d'Orsay, devant la ruine envahie de verdure de la Cour des Comptes, je me heurte à un grand diable encombrant et distrait: ?Freydet!-Védrine!? Tu n'as pas oublié mon ami le sculpteur Védrine qui, du temps qu'il travaillait à Mousseaux, était venu passer une après-midi à Clos-Jallanges avec sa jeune et charmante femme. Il n'a pas changé, seulement un peu blanc vers les tempes; il tenait par la main ce bel enfant aux yeux de fièvre que tu admirais, s'en allait le front haut, de lents gestes descriptifs, l'air planant et superbe d'une promenade élyséenne que suivait à distance Mme Védrine poussant la petite voiture où riait une fillette, née depuis leur voyage en Touraine.

??a lui en fait trois, moi compris,? m'a dit Védrine montrant sa femme; et c'est bien vrai que dans le regard dont elle couve son mari, il y a la maternité paisible et tendre d'une madone flamande en extase devant son fils et son Dieu. Causé longtemps debout contre le parapet du quai; cela me faisait du bien d'être avec ces braves gens. En voilà un, Védrine, qui se moque du succès, et du public, et des prix d'Académie. Apparenté comme il est, cousin des Loisillon, du baron Huchenard, il n'aurait qu'à vouloir, à teinter d'un peu d'eau son vin trop raide; il obtiendrait des commandes, le prix biennal, serait de l'Institut demain. Mais rien ne le tente, pas même la gloire. ?La gloire, me disait-il, j'en ai go?té deux ou trois fois, je sais ce que c'est... tiens, il t'arrive en fumant de prendre ton cigare à rebours, eh bien! c'est ?a la gloire. Un bon cigare dans la bouche par le c?té du feu et de la cendre...

-Mais enfin, Védrine, si tu ne travailles ni pour la gloire ni pour l'argent...

-Oh! ?a...

-Oui, je sais ton beau mépris... Alors, pourquoi te donner tant de mal?

-Pour moi, pour ma joie personnelle, le besoin de créer, de m'exprimer.?

évidemment, celui-là, dans l'?le déserte, e?t continué son labeur. C'est le véritable artiste, inquiet, curieux d'une forme nouvelle, et, dans ses intervalles de travail, cherchant avec d'autres matières, d'autres éléments, à contenter son go?t d'inédit. Il a fait de la poterie, des émaux, ces belles mosa?ques de la salle des gardes que l'on admire à Mousseaux. Puis, la chose achevée, la difficulté vaincue, il passe à une autre; son rêve, en ce moment, c'est d'essayer de la peinture, et, sit?t son paladin terminé, une grande figure de bronze pour le tombeau de Rosen, il compte, comme il dit, ?se mettre à l'huile!? Et sa femme approuve toujours, chevauche avec lui toutes ses chimères; la vraie femme d'artiste, silencieuse, admirante, écartant du grand enfant ce qui blesserait son rêve, heurterait son pied dans sa marche d'astrologue. Une femme, ma chère Germaine, à faire désirer le mariage. Oui, j'en conna?trais une pareille, je l'amènerais à Clos-Jallanges et je suis s?r que tu l'aimerais; mais ne t'effraie pas, les Mme Védrine sont rares, et nous continuerons à vivre tous deux, comme maintenant, jusqu'à la fin.

On s'est quitté en prenant rendez-vous pour jeudi prochain, non pas chez eux à Neuilly, mais à l'atelier du quai d'Orsay où ils passent la journée tous ensemble. Cet atelier, para?t-il, est la chose la plus extraordinaire du monde: un coin de l'ancienne Cour des Comptes où le sculpteur a obtenu de travailler dans la verdure sauvage et les pierres croulantes. En m'en allant, je me retournais pour les voir marcher le long du quai, le père, la mère, les petits, tous serrés dans cette lumière paisible du couchant qui les dorait comme un tableau de Sainte-Famille. ébauché quelques vers là-dessus, le soir, à l'h?tel; mais les voisins me gênent, je n'ose pas donner de la voix. Il me faut mon grand cabinet de Jallanges, mes trois croisées sur le fleuve et les pentes de vignes.

* * *

Et enfin nous voilà à mercredi, le grand jour, les grandes nouvelles, que je veux te donner par le détail. J'attendais, je te l'avoue, ma visite aux Astier avec un battement de coeur qui s'accentuait, aujourd'hui, en montant ce vieil escalier majestueux et humide de la rue de Beaune. Qu'allait-on me dire de mon livre? Mon ma?tre Astier aurait-il eu seulement le temps de l'ouvrir? C'était si grave, le jugement de cet excellent homme qui a gardé pour moi son prestige de professeur en chaire, et devant qui je me sentirai toujours écolier. Sa décision impartiale et s?re serait certainement celle de l'Académie pour le prix Boisseau. Aussi, quelle angoisse impatiente, tandis que j'attendais dans le grand cabinet de travail que le ma?tre abandonne à sa femme pour sa réception de chaque semaine.

Ah! ce n'est plus ici l'appartement du ministère. La table de l'historien est poussée dans une encoignure, masquée d'un grand paravent en étoffe ancienne qui dissimule en même temps une partie de la bibliothèque. En face, dans le panneau d'honneur, le portrait de Mme Astier, encore jeune, ressemblant à son fils d'une fa?on extraordinaire, aussi au vieux Réhu que j'ai, depuis tant?t, l'honneur de conna?tre. Ce portrait est d'une distinction un peu triste, froide et cirée comme cette grande pièce sans tapis, drapée de rideaux sombres sur une cour plus sombre encore. Mais Mme Astier vient d'appara?tre et son aimable accueil transforme tout, autour de moi. Qu'y a-t-il dans l'air de Paris pour garder la grace d'un visage de femme au delà du temps, comme sous le verre d'un pastel? Je l'ai trouvée rajeunie de trois ans, cette blonde fine, aux yeux aigus. Elle m'a d'abord parlé de toi, de ta chère santé, s'intéressant à notre ménage fraternel; puis, vivement: ?Et votre livre?... parlons de votre livre!... Quelle merveille! Je vous ai lu toute la nuit...? Et mille louanges délicates, deux ou trois vers cités juste, avec l'assurance que mon ma?tre Astier était ravi; il l'avait chargée de me le dire, dans le cas où il ne pourrait quitter ses archives.

Rouge d'habitude, je devais être ponceau, comme à la fin d'un d?ner de chasse; mais ma joie est vite tombée, aux confidences que la pauvre femme était entra?née à me faire sur la détresse de leur situation. Des pertes d'argent, leur disgrace, le ma?tre travaillant nuit et jour à ses livres historiques d'une fabrication si lente, si co?teuse, et que le public n'achète pas. Puis l'a?eul, le vieux Réhu qu'il faut aider, car il n'a guère que ses jetons, et à son age, quatre-vingt-dix-huit ans, que de précautions, de gateries! Sans doute, Paul est un bon fils, travailleur, en passe d'arriver; seulement ces entrées de carrière sont terribles. Aussi Mme Astier lui cache-t-elle leur misère, comme à son mari, pauvre cher grand homme dont j'entendais le pas lourd, paisible, au-dessus de ma tête, pendant que sa femme me demandait, avec un tremblement de lèvres, des mots qu'elle cherchait, qu'elle s'arrachait, si je ne pourrais pas... Ah! divine, divine créature, j'aurais voulu baiser les dentelles de sa robe... Et tu comprends maintenant, soeur chérie, la dépêche que tu as re?ue tant?t, et pour qui les dix mille francs que je te demande par le retour du courrier. Je pense que tu as envoyé tout de suite chez Gobineau. Si je ne l'ai pas averti directement, c'est que nous ?faisons de moitié? en tout, toi et moi, et que nos élans de générosité, de pitié, doivent être en commun comme le reste... Mais, mon amie, est-ce effrayant, ces fa?ades parisiennes, brillantes, glorieuses, et qui cachent de telles douleurs!

Cinq minutes après ces navrants aveux, le monde arrivé, les salons pleins, Mme Astier parlait et répondait avec une parfaite aisance d'esprit, la mine et la voix heureuses, à me donner la chair de poule. Vu, là, Mme Loisillon, la femme du secrétaire perpétuel, qui ferait bien mieux de garder son malade que de fatiguer la société des charmes de son délicieux appartement, le plus confortable de l'Institut, trois pièces de plus que du temps de Villemain. Si elle ne l'a pas répété dix fois, d'une voix rogue de commissaire-priseur, et devant une amie logée à l'étroit, dans l'emplacement d'une ancienne table d'h?te!

Avec Mme Ancelin, un nom que citent souvent les feuilles mondaines, rien de pareil à craindre. Cette bonne grosse dame toute ronde, la figure rouge et poupine, qui fl?te ses mots ou plut?t ceux qu'elle recueille et colporte, est bien la plus aimable personne. Encore une qui a passé la nuit à me lire. Après cela, c'est peut-être une formule. Elle m'a ouvert tout grand son salon, un des trois où fréquente et s'agite l'Académie. Picheral dirait que Mme Ancelin, affolée de théatre, re?oit plus volontiers les cabotins, Mme Astier les Petdeloup, et que la duchesse Padovani accapare les ducs, la gentry de l'Institut. Mais en somme, ces trois rendez-vous de gloire et d'intrigue ouvrent les uns sur les autres, car j'ai vu défiler, mercredi, rue de Beaune, un assortiment varié d'immortels de toutes catégories: Danjou, l'auteur dramatique, Rousse, Boissier, Dumas, de Brétigny, le baron Huchenard des Inscriptions et Belles Lettres, le prince d'Athis des Sciences morales et politiques. Il y a encore un quatrième salon en formation, celui de Mme Eviza, une juive aux joues pleines, aux longs yeux étroits, et qui flirte avec tout l'Institut, dont elle porte les couleurs, des broderies vertes sur sa veste printanière et son petit chapeau aux ailes de caducée. Oh! mais un flirt jusqu'à l'inconvenance... Je l'entendais dire à Danjou, qu'elle invitait:

?Chez Mme Ancelin c'est: ici l'on d?ne. Chez moi: ici l'on aime.

-Il me faut les deux... logé et nourri,? répondait froidement Danjou, que je crois un parfait cynique, sous son masque dur, immobile, sa toison noire et drue de patre du Latium. Belle diseuse, Mme Eviza, d'une érudition imperturbable, citant au vieux baron Huchenard des phrases entières de ses Habitants des Cavernes discutant le poète Shelley avec un tout jeunet critique de revue, correctement et sagement grave, le col haut sous son menton pointu.

Dans ma jeunesse, on débutait par des vers, pour aller n'importe où, à la prose, aux affaires, au barreau. Maintenant, c'est par la critique et, généralement, par une étude sur Shelley. Mme Astier m'a présenté à ce petit monsieur dont les décisions comptent dans le monde littéraire, mais ma moustache et mon hale de soldat laboureur lui ont probablement déplu, nous n'avons échangé que peu de mots tandis que j'observais la comédie des candidats, femmes ou parentes de candidats, venant se montrer, tater l'eau, car Ripault-Babin est bien vieux et Loisillon ne peut durer: deux fauteuils en perspective autour desquels s'échangent des regards furieux, des paroles empoisonnées.

Tu sais, Dalzon, ton romancier, il était là; bonne, franche et spirituelle figure, bien celle de son talent. Mais tu aurais souffert de le voir humble et frétillant, devant une non-valeur comme Brétigny qui n'a jamais rien fait, qui tient à l'Académie la place réservée de l'homme du monde, celle du ?pauvre? en province, aux tablées du jour des Rois; et non seulement auprès de Brétigny, mais de chaque académicien qui entrait, attentif aux anecdotes du vieux Réhu, riant aux moindres malices de Danjou, du rire lache, écolier, que Védrine appelait à Louis-le-Grand le ?rire au professeur.? Tout cela pour monter, des douze voix qu'il eut l'an dernier, à la majorité nécessaire.

Le vieux Jean Réhu est apparu un moment chez sa petite-fille, prodigieusement vert et droit, sanglé dans sa longue redingote, avec une toute petite figure ratatinée, comme tombée dans le feu, et de la barbe courte et cotonneuse, une mousse sur de la vieille pierre. Des yeux vifs, une mémoire admirable; mais il est sourd, ce qui l'attriste, le condamne à des monologues d'intéressants et personnels souvenirs. Il nous racontait aujourd'hui l'intérieur de l'impératrice Joséphine à la Malmaison, sa payse, comme il l'appelle, créoles tous deux, de la Martinique. Il nous la montrait dans ses mousselines et ses chales, sentant le musc à renverser, entourée de fleurs des colonies que, même en temps de guerre, les flottes ennemies laissaient galamment passer. Il nous parlait aussi de l'atelier David pendant le Consulat, il nous faisait le peintre, sa joue gonflée, sa bouche de travers, pleine de bouillie, tutoyant, rudoyant ses élèves. Et toujours, à la fin de chaque récit, l'Ancêtre témoin de tant de choses a un hochement de tête, regarde au loin, et de sa voix forte dit: ?J'ai vu ?a, moi...? mettant en quelque sorte une signature d'authenticité au bas du tableau.

Je dois dire qu'à part Dalzon qui buvait hypocritement ses paroles, j'étais seul dans le salon à m'intéresser aux récits de ce patriarche, plus curieux pour moi que les historiettes d'un certain Lavaux, journaliste, bibliothécaire, je ne sais trop, en tout cas terriblement bavard et renseigné. Dès qu'il est arrivé: ?Ah! voilà Lavaux... Lavaux...? et tout de suite un cercle autour de lui, on rit, on s'ébat; le plus sourcilleux des immortels se délecte aux anecdotes de ce gros homme, sorte de chanoine papelard et rasé, la face rubiconde, les yeux en bille, entremêlant ses potins et ses discours de: ?Je disais à de Broglie... Dumas me racontait, l'autre soir... Je tiens ceci de la duchesse...? s'appuyant des plus grands noms, des illustrations de tout genre, choyé de toutes ces dames qu'il met au courant des intrigues académiques, diplomatiques, littéraires et mondaines, intime de Danjou qui le tutoie, familier du prince d'Athis avec qui il est entré, traitant Dalzon de haut en bas, aussi le jeune critique de Shelley, enfin doué d'une autorité, d'une puissance que je ne puis m'expliquer.

Dans le fatras d'anecdotes qu'il tirait de ses inépuisables bajoues, pour la plupart des charades à mon ingénuité provinciale, une seulement m'a frappé: l'aventure d'un jeune garde-noble, le comte Adriani, qui, traversant Paris avec son oblégat pour porter à je ne sais qui la barrette et la calotte cardinalices, aurait oublié ces deux insignes chez une belle de nuit rencontrée dans la gare même au saut du vagon, et dont le pauvre gar?on, éperdu dans Paris, ne savait ni le nom, ni l'adresse. Le voilà obligé d'écrire à la cour de Rome pour remplacer les deux coiffures sacerdotales dont la demoiselle doit être bien embarrassée. Le piquant, c'est que ce petit comte Adriani est le propre neveu du nonce, et qu'à la dernière soirée de la duchesse-on dit, ici, la duchesse tout court comme à Mousseaux-il racontait son histoire en toute innocence et dans un délicieux jargon que Lavaux imite à ravir: ?Dans la gare, Monsignor il mé dit: Pepino, porte le berretto... Z'avais déza le zuccheto... avec le berretto ?a m'en faisait deux...? Et les roulements d'yeux du jeune et ardent papalin en arrêt devant la dr?lesse: ?Cristo! qu'elle est bella...?

Au milieu des rires, des petits cris: ?Charmant... Ah! ce Lavaux... ce Lavaux...? je demande à Mme Ancelin assise près de moi: ?Qu'est-ce donc que ce M. Lavaux? Qu'est-ce qu'il fait?? La bonne dame a paru stupéfaite: ?Lavaux?... Connaissez pas?... Mais c'est le zèbre de la duchesse...? Elle est partie là-dessus, courant après Danjou, et me voilà bien informé. Ce monde parisien est extraordinaire, son dictionnaire se renouvelle à chaque saison. Zèbre, un zèbre! Qu'est-ce que cela peut vouloir dire? Mais je m'aper?ois que ma visite se prolonge hors de toute convenance et que mon ma?tre Astier ne descend pas. Il faut partir. Je me glisse entre les fauteuils pour aller saluer la ma?tresse de maison; au passage, aper?u Mlle Moser qui pleure dans le gilet blanc de Brétigny. Depuis dix ans qu'il a posé sa candidature, le pauvre Moser découragé n'ose plus lui-même, il envoie sa fille, personne déjà m?re, pas jolie, et qui se donne un mal d'Antigone, monte des étages, s'improvise commissionnaire et corvéable des académiciens et de leurs femmes, corrige les épreuves, soigne les rhumathismes des uns et des autres, use son triste célibat à cette poursuite du fauteuil où son père n'atteindra jamais; en noir, modeste, mal coiffée, elle encombre la sortie, non loin de Dalzon qui, très agité, se débat entre deux académiciens à têtes de juges et proteste d'une voix étranglée:

?Pas vrai... une infamie!... Jamais écrit cela...?

Mystère!... Madame Astier, qui pourrait me renseigner, est elle-même en conférence très intime avec Lavaux et le prince d'Athis.

Tu as d? l'apercevoir en voiture avec la duchesse, roulant sur les routes de Mousseaux, ce d'Athis, Samy, comme on l'appelle, un long, mince, chauve, cassé en deux, la figure fripée, d'un blanc de cire, une barbe noire jusqu'au milieu de la poitrine, comme si tous les cheveux qui lui manquent étaient tombés dans cette barbe; un homme qui ne parle pas, et qui, lorsqu'il vous regarde, semble scandalisé que vous osiez respirer dans le même air que lui. Ministre plénipotentiaire, réservé, subtil, le genre britannique,-il est petit neveu de lord Palmerston,-on le cote très haut à l'Institut et au quai d'Orsay. C'est, para?t-il, le seul de nos chargés d'affaires que Bismarck n'ait jamais osé regarder en face. On le dit sur le point d'occuper une de nos grandes ambassades. Que deviendra la duchesse? Le suivre, quitter Paris? c'est bien grave pour cette mondaine. Et puis, à l'étranger, acceptera-t-on cette liaison équivoque et reconnue, consacrée ici comme un mariage, grace à la tenue, aux ménagements gardés et au triste état du duc, hémiplégique, plus vieux de vingt ans que sa femme qui est aussi sa nièce?

Sans doute, le prince s'entretenait de ces choses graves avec Lavaux et Mme Astier, quand je me suis approché d'eux. Nouveau venu dans n'importe quel monde, on s'aper?oit bient?t comme on en est peu, au courant de rien, des mots, des idées, un importun. Je m'en allais, quand la bonne Mme Astier me rappelle: ?Montez donc le voir... il sera si heureux...? Et je monte vers mon vieux ma?tre, par un étroit escalier intérieur. Du fond du corridor, j'entends sa forte voix: ?C'est vous, Fage?

-Non, mon bon ma?tre.

-Tiens, Freydet! Prenez garde, baissez la tête...?

Impossible, en effet, de se tenir debout dans cette soupente, et quelle différence avec les archives du ministère où je le vis la dernière fois, cette haute galerie tapissée de cartons.

?Un chenil, n'est-ce pas? m'a dit l'excellent homme en souriant, mais si vous saviez quels trésors!...? Et son geste indiquait un grand classeur renfermant au moins dix mille pièces autographiques des plus rares, recueillies par lui en ces dernières années. ?Il y en a, de l'histoire, là-dedans, répétait-il en se montant, agitant sa loupe à grimoire; et de la neuve et de la solide, quoi qu'ils en aient!?

Au fond, il me semblait assombri et nerveux. On a été si dur avec lui. Cette destitution brutale; et puis, comme il continuait à publier des livres d'histoire très documentés, n'a-t-on pas dit qu'il avait décatalogué des pièces du fonds Bourbon. Et d'où est venue cette calomnie? de l'Institut même, de ce baron Huchenard qui se fait appeler le prince des autographiles fran?ais, et que la collection Astier désespère. De là une guerre hypocrite et sauvage, un lancinement de perfidies, d'attaques en dessous. ?Jusqu'à mes Charles-Quint... mes Charles-Quint qu'on me conteste maintenant... Pourquoi, je vous demande? Pour un lapsus, une vétille: Ma?tre Rabelais au lieu de frère Rabelais... comme si la plume des Empereurs ne fourchait jamais... Mauvaise foi! mauvaise foi!? Et voyant que je m'indignais avec lui, mon bon ma?tre me prit les mains: ?Laissons ces vilenies... Mme Astier vous a dit, n'est ce pas, pour votre livre? Il y en a encore un peu trop pour mon go?t... mais, n'importe! je suis content.? Ce dont il y a trop dans mes vers, c'est ce qu'il appelle la mauvaise herbe, imagination, fantaisie; au lycée, déjà, il nous faisait la guerre là-dessus, arrachant, épluchant. Maintenant, écoute ceci, ma Germaine; mot pour mot la fin de notre entretien.

Moi: ?Pensez vous, mon ma?tre, que j'aie quelque chance pour le prix Boisseau??

Le ma?tre: ?Après ce livre-là, mon cher enfant, ce n'est pas un prix, c'est un fauteuil qu'il vous faut. Loisillon en a dans l'aile, Ripault ne durera pas longtemps... Ne bougez pas, laissez moi faire... Pour moi, dès ce moment, votre candidature est posée...?

Qu'ai-je dit ou répondu? Je n'en sais rien. Tel était mon trouble heureux qu'il me semble rêver encore. Moi, moi, de l'Académie fran?aise!... Oh! soigne-toi, soeur chérie, guéris tes maudites jambes, que tu puisses venir à Paris pour le grand jour, voir ton frère l'épée au c?té, dans l'habit vert brodé de palmes, prendre place parmi tout ce que la France compte d'illustre. Tiens! la tête me tourne, je t'ombrasse vite et vais me coucher,

Ton frère bien aimant,

ABEL DE FREYDET.

Tu penses qu'au milieu de ces aventures, j'ai oublié les graines, paillassons, arbustes, toutes mes emplettes; ce sera pour bient?t, je resterai ici quelque temps. Astier-Réhu m'a bien recommandé de ne rien dire, mais de fréquenter les milieux académiques. Me montrer, qu'on me voie, c'est plus important que tout.

* * *

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