A quelques pas de cette ferme où Madame et les siens s'étaient réfugiés, s'élève l'église modeste du village de Rassé.
Il serait bien difficile d'établir quel architecte exotique a pu dessiner le plan de ce monument ridicule. Mais la religion prête à ces ogives grotesques je ne sais quel aspect artistique plus grand que les pierres taillées de Donatello et de Brunelleschi.
Entrons dans l'église. Tout y est commun, vulgaire, et pourtant tout y est charmant.
Le bois jaune-brun des bancs est troué par les mites d'une infinité de trous; le petit banc pour les genoux est rugueux au toucher.
Il n'y a qu'une seule chose de prix dans l'église; il est vrai qu'elle est d'un prix inestimable, et qu'elle enrichirait Notre-Dame et Saint-Pierre.
C'est une tapisserie merveilleuse, faite au petit point, qui rappelle à s'y méprendre, tant le travail est admirable de fini et d'art, les ravissantes miniatures qu'expose madame Marie de Chevarier, dans son atelier du boulevard Haussmann. Cette tapisserie représente plusieurs sujets religieux du pape saint Pie V.
Pie V avait dans son oratoire un crucifix d'ivoire qu'il affectionnait particulièrement.
Quand il priait, il avait coutume de baiser plusieurs fois les pieds du
Christ.
Or, un jour, ses ennemis versent du poison sur ces pieds d'ivoire, de manière que le Saint-Père b?t la mort, à son insu, en embrassant les plaies du Sauveur.
Mais Dieu veillait sur son serviteur. Quand déjà Pie V avan?ait les lèvres, le Christ, immobile sur sa croix d'ébène, recula, et ne voulut pas donner la mort à celui qui lui demandait la vie.
Or, le soir même de la bataille de Vieillevigne, au moment où Madame ordonnait à Jean-Nu-Pieds d'aller en reconnaissance du c?té du chateau de la Pénissière, une jeune femme priait au pied du ma?tre autel de la petite église. Cette jeune femme était Fernande, qui venait de quitter pour toujours les vêtements de Pinson et avait repris ceux de mademoiselle Grégoire.
Elle priait avec ferveur, ses yeux étaient inondés de larmes.
-O mon Dieu! dit-elle en regardant la tapisserie, vous qui avez fait un miracle pour sauver votre glorieux serviteur, ? mon Dieu! faites qu'il s'en accomplisse un aussi pour me sauver, moi si obscure, mais si infortunée! J'ai souffert, mais j'ai lutté, mais j'ai triomphé... J'ai étreint mon c?ur dans ma poitrine, en lui refusant le droit de battre... J'ai défendu à ma faiblesse de prendre le dessus sur ma force. O mon Dieu! ayez pitié de moi.
La malheureuse enfant pleurait à chaudes larmes. Quelle que soit l'énergie d'une créature humaine, elle décro?t en face de Dieu, car l'ame intelligente sait qu'il suffirait de la volonté de Celui qu'on implore pour changer sa souffrance en joie.
Il régnait dans l'église une obscurité douce qui teintait en noir tous les objets. Fernande ne s'aper?ut pas qu'elle n'était plus seule.
Un paysan, de très-petite taille, le corps déguisé sous un manteau, et la tête découverte, venait d'entrer, et, debout, comme perdu dans une extase, se tenait immobile derrière la jeune fille.
Fernande, ne l'ayant pas entendu venir, ne pouvait pas l'apercevoir, car ce fidèle attardé était enveloppé par l'ombre de l'église qui le cachait entièrement.
Mais, s'il n'était pas vu, lui voyait.
Son attention fut attirée par les gémissements étouffés qu'il entendait à c?té de lui.
Fernande priait toujours.
-Seigneur! je suis lasse; Seigneur, prenez-moi dans vos bras, car j'ai trop souffert, et je ne pourrais plus souffrir encore; mon Dieu, je suis impie, peut-être, en vous implorant dans ce lieu pour les angoisses et les douleurs d'un amour humain; mais votre souveraine justice est faite de souveraine bonté... vous aurez pitié de moi!... Je ne me suis pas rendue sans combat: j'ai voulu vaincre, et puis j'ai été vaincue. Je vous implore; ayez pitié de votre enfant!
Les premières paroles de la jeune fille avaient touché le paysan. Il écoutait plus attentivement.
Fernande reprit d'une voix plus basse:
-Mère, mère chérie, tu m'as dit en mourant de venir causer avec toi... Hélas! je suis bien loin de ta tombe, je suis bien éloignée de la pierre blanche où j'allais m'agenouiller... Mère, je t'ai interrogée quand j'ai senti que je l'aimais, et ma conscience m'a répondu que j'avais raison. Pourquoi m'abandonnes-tu maintenant? Toi qui es une sainte au ciel, tu pourrais implorer Dieu pour moi, et Dieu ne te refuserait point.
Ses larmes la reprirent.
Triste chemin de croix de cette pauvre fille! Elle aimait, elle avait cru que l'amour était fait de joies et d'espérances, et depuis le premier jour, elle n'y avait rencontré que la douleur.
Le paysan s'était un peu reculé dans l'ombre comme si, malgré l'obscurité de l'église, il e?t craint d'être reconnu à sa tête découverte.
Fernande se leva:
-Mon sort sera décidé dans une heure, pensa-t-elle.
Elle jeta un dernier regard à la croix de bois grossier qui pendait au-dessus de l'autel. Puis, à pas lents, elle traversa l'église.
Le paysan, étouffant ses pas, la suivait.
Quand elle se retourna pour faire le signe de croix, elle le trouva à c?té d'elle.
Elle jeta un faible cri d'effroi, et recula; mais celui-ci trempa ses doigts dans l'eau bénite, et les tendit à la jeune fille.
Elle ne pouvait distinguer les traits du visage de l'inconnu. Mais sa taille n'avait rien d'effrayant; c'était celle d'un enfant, presque d'un adolescent peut-être.
Ils sortirent ensemble; mais à peine hors l'église, le paysan couvrit sa tête d'un épais chapeau qui cachait entièrement le visage.
Fernande s'approcha de lui:
-Mon ami, voudriez-vous me conduire à la ferme de Rassé? lui dit-elle.
-A la ferme?
-Ma demande vous étonne!
-Oui, madame...
Il semblait assez embarrassé. Il se pencha vers elle et lui murmura à l'oreille un mot de passe auquel Fernande répondit sans hésiter.
-Alors, c'est différent!... si vous êtes des n?tres, je vais vous conduire.
-Merci.
-Seulement je vous préviens que je suis forcé de prendre le plus long. Nous avons des postes à c?té de la route de Clisson: il faut que j'y donne un coup d'?il en passant.
-Comme vous voudrez...
Ils marchèrent à c?té l'un de l'autre, en silence; en ce moment ils traversaient un chemin creux.
-Et qu'est-ce que vous allez faire à Rassé, madame? continua le paysan... Je vous fait cette question, parce que... si quelqu'un ne vous y conna?t pas, je doute qu'on vous laisse entrer dans la ferme...
-A cause de Madame?
-Ah! vous savez qu'elle y est.
-Oui.
-Tous vos amis ne le savent pas, cependant.
-Je serai franche avec vous, monsieur, reprit Fernande. J'ai besoin de voir son Altesse Royale. Si vous pouvez avoir l'autorité de me faire obtenir une audience de Madame, je vous en aurai une éternelle reconnaissance.
Fernande parlait ainsi, car la voix claire de l'inconnu, sa finesse, sa distinction, lui prouvaient qu'elle n'avait pas eu affaire à un paysan, comme elle le croyait d'abord, mais à quelque jeune gentilhomme déguisé, ainsi que cela était si commun en Vendée.
-Une audience de Madame? Oh! c'est difficile. Aujourd'hui surtout.
-Ah! mon Dieu!
-Vous ne savez donc pas qu'elle s'est battue toute la journée?
-Si, je la sais? Il faudrait, pour l'ignorer, ne pas avoir entendu les récits enthousiastes qui ont été faits de sa conduite.
-Alors... vous comprenez... elle est fatiguée.
-Hélas!
-Cela vous contrarie?
-Cela ne me contrarie pas: cela m'afflige.
-Vraiment!
-Monsieur, à un gentilhomme je ne tairai rien de ce qui est mon secret à moi. Madame a mon bonheur entre ses mains, plus que mon bonheur, elle a ma vie. Un mot d'elle peut me rendre la plus heureuse ou la plus infortunée des femmes.
-Je comprends, vous êtes impatiente.
-Ce n'est pas de l'impatience, c'est de l'angoisse.
L'inconnu paraissait vivement intéressé par les paroles de la jeune fille. Quand Fernande dit que la princesse ?avait entre les mains son bonheur et sa vie,? il ne put retenir un mouvement de surprise.
-Eh bien, madame, je vous donne ma parole que vous verrez la princesse; je ne sais pas comment je m'y prendrai, reprit-il en souriant, mais... mais vous la verrez!
Cependant ils étaient arrivés à ces postes de la route de Clisson, auxquels le paysan devait donner un coup d'?il.
Quand il s'en approcha, un homme se détacha pour venir reconna?tre les nouveaux arrivants.
Il se contenta de demander le mot de passe. Mais le paysan entrouvrit son manteau, et l'homme, s'inclinant profondément, se retira.
Fernande ne tarda à s'apercevoir du respect profond qu'on témoignait partout à son compagnon, et s'applaudit encore plus de l'avoir rencontré.
Grace à lui, elle pourrait parvenir auprès de Madame. Qu'avait-elle donc à lui dire?
Enfin parut derrière un bouquet de bois le toit de la ferme de Rassé.
L'inconnu entra sous bois, escorté de Fernande, que l'émotion commen?ait à prendre.
Les chouans qu'ils rencontrèrent sur leur chemin témoignaient toujours au jeune paysan ce même respect qui avait tant frappé mademoiselle Grégoire.
En passant sous le berceau de feuillage qui se dresse au devant de la ferme, un homme se précipita vers le paysan. Il allait sans doute lui adresser des reproches, on le jugeait à l'expression de sa physionomie, quand celui-ci montra d'un geste son compagnon.
Ils entrèrent dans la maison, et le paysan, marchant devant Fernande, la guida dans une chambre à coucher très-simple, meublée d'un lit, d'un secrétaire, d'une table, d'un fauteuil et de deux chaises. Mobilier primitif!
-Je vous ai promis de vous faire obtenir une audience de Madame, n'est-ce pas? Eh bien! je tiens ma parole.
Et il enleva son chapeau.
Fernande jeta un cri.
-On vous a parlé de Petit-Pierre, reprit-il gaiement. Petit-Pierre... c'est moi, et Madame tient toujours les promesses de Petit-Pierre...
La princesse souriait. Fernande tomba à genoux, les mains jointes...
-Relevez-vous, mon enfant, dit Madame. On ne se met à genoux que devant
Dieu.
Fernande se releva; mais ses larmes l'étouffaient: elle ne pouvait parler.
-J'étais dans l'église, en même temps que vous, continua la princesse. Je vous ai entendue appeler et invoquer Dieu. Vous souffrez? Dites-moi votre souffrance, et puisque je puis vous consoler, ayez confiance en moi...
Fernande essuya ses pleurs; puis regardant timidement la duchesse:
-Madame, dit-elle, vous seule pouvez me sauver... N'êtes-vous pas ma Providence et mon seul espoir? J'aime, j'aime ardemment un de vos gentilshommes et...
Fernande baissa les yeux. Quelle est la femme qui ne rougirait pas en faisant la confidence de son amour?
Avec sa délicatesse féminine si exquise, Madame comprit le trouble intime de la jeune fille.
Elle lui prit la main, et lui montrant une des chaises:
-Asseyez-vous là, mon enfant, dit-elle. Parlez, et ne craignez rien. Personne autre que moi ne vous entend. Puisque c'est à moi que vous avec voulu confier le soin de votre bonheur. Eh bien!... parlez!
Fernande se sentit gagnée aussit?t par l'expression pleine de bonté du langage de Madame.
-Laissez-moi vous dire, reprit-elle plus bas... Votre Altesse doit conna?tre mes angoisses et mes combats avant le jour où je me suis décidée à venir me jeter à ses pieds...
La première fois que je l'ai vu..., je vivrais cent ans que je me rappellerai toujours cette heure-là!... La première fois que je l'ai vu, c'était par une belle matinée d'été. Le soleil était radieux, et au dehors l'émeute grondait. C'était le 29 juillet 1830.
Madame palit un peu. Le souvenir de ces temps néfastes l'impressionnait toujours.
-Il venait remplir son devoir. Le Roi lui avait ordonné de mourir, il allait à la mort. Par bonheur, Dieu m'avait mise sur son passage... j'eus la joie de le sauver. Mais quand il partit, oh! Madame, je sentais bien qu'il ne partait pas seul et que mon c?ur s'en allait avec lui. De longs mois se passèrent. Enfin, un matin, je sentis mon c?ur battre violemment, j'eus le pressentiment que j'allais le revoir. Et, en effet, on vint m'avertir qu'il me demandait...
La jeune fille s'arrêta.
-Oh! que je fus heureuse! Je me suis dit bien souvent que j'avais expié depuis toutes mes joies d'un seul moment. Il venait dire qu'il m'aimait, que depuis notre rencontre, il n'avait pas cessé de m'aimer... Il venait dire que c'était à moi de décider si je consentais à devenir sa femme.
Consentir! consentir à cela qui était le rêve le plus ardent de ma vie!... Madame, je lui ai tout raconté: mon amour pour lui, que je n'avais même pas combattu tant il me paraissait loyal et profond. Pourquoi lui aurais-je menti? C'était ma joie suprême que l'aveu prononcé par ses lèvres. Je me sentais bien heureuse!...
Il me prit la main, et nous échangeames le serment d'être l'un à l'autre, avec la confiance de notre loyauté commune.
La princesse ne cachait pas le vif intérêt qu'elle prenait à cette na?ve histoire d'amour... Oh! comme on a eu raison de le dire: L'amour est toujours banal et toujours nouveau!
-Continuez, mon enfant, dit-elle.
-Votre Altesse ne comprend pas où je veux en venir? Qu'elle me pardonne si je m'étends ainsi sur les détails de notre rencontre... Mais il me semble que je suis devant mon juge, et qu'il doit tout conna?tre...
Je croyais que rien ne pouvait empêcher notre bonheur, continua Fernande. Il était libre et j'avais le droit de penser que je l'étais aussi.
Son père, ses frères, sa s?ur avaient succombé pour le Roi. Ma mère, à moi, était morte, et mon père m'avait toujours laissée libre de mes actions.
Je me fian?ais, confiante et assurée.
Il venait à peine de me quitter que mon père parut...
O madame, à vous seule au monde je consentirai à raconter une pareille chose!... Mon père! cet homme dur, implacable, qui ne conna?t d'autres règles que sa volonté, d'autres lois que son intérêt, il venait m'ordonner de me préparer à un mariage arrêté par lui. Je me débattis en vain. Sa volonté était là. Enfin...
Elle s'arrêta. Puis courbant le front:
-Madame, reprit-elle, je ne vous ai pas encore nommé celui auquel j'appartiens devant Dieu. Il faut que vous connaissiez son nom pour comprendre l'horreur où j'ai été jetée: c'est le marquis de Kardigan!
-Jean-Nu-Pieds!
-Oui, madame...
-Vous avez bien choisi, mon enfant, et votre c?ur ne s'est pas trompé. Celui-là est, en effet, un vrai gentilhomme, et le digne fils des chevaliers d'autrefois.
-Vous avez connu, madame, les catastrophes répétées qui ont brisé cette famille...
La princesse fit un signe affirmatif.
-Des quatre enfants, il n'en restait qu'un seul de vivant: Jean... L'autre fils, Philippe, était pour son père et pour son frère, mort, car il avait renié la croyance de ses a?eux...
-Les Kardigan sont grands à mes yeux, dit noblement Madame. Ils ont plus fait que dix générations, à eux seuls. J'ai oublié la chute de l'un d'eux...
-Vous l'avez oubliée, vous, madame, parce que le c?ur de Votre Altesse Royale est bon et élevé... mais le père, le vieux gentilhomme, l'ancêtre, ne l'avait pas oubliée, lui! Il avait chassé, au mépris des lois des temps modernes, son fils renégat de sa famille. Il lui avait arraché son nom, en lui disant: ?Les Kardigan ne te connaissent plus. Va-t'en de ma famille!? Et le fils avait obéi. Il avait changé de nom... Et c'était lui que mon père voulait me faire épouser.
-Pauvre fille!
-Oh! oui, pauvre fille... Trop heureuse encore si mes malheurs avaient d? s'arrêter là. J'ai vu, au milieu de la nuit, les deux frères, armés l'un contre l'autre, l'épée à la main, ne se reconnaissant pas; j'ai vu mon fiancé tomber blessé... Je pouvais croire tous mes malheurs, toutes mes angoisses finis, car j'étais auprès lui, et mon père ne pouvait plus me forcer d'épouser un homme que je n'aimais pas, puisque le mari qui me destinait était le frère de mon fiancé... Il se retirait, me laissant libre... Mon c?ur s'ouvrait à l'espérance et à la joie... Libre et aimer, que pouvais-je souhaiter de plus?
Madame était fort émue. Elle savait avec sa haute intelligence, que la vie cache des drames sombres, bien plus impressionnants que toutes les créations des po?tes, mais elle ne croyait pas que rien p?t atteindre à un pareil degré.
-Continuez votre confession, mon enfant, dit-elle. Vous avez bien fait de ne me rien cacher. Je ne comprends pas encore comment je pourrai vous être utile; mais, pour peu que ce soit possible, ou que cela dépende de moi, je vous promets que vous ne regretterez point d'être venue vous jeter à mes pieds.
Fernande saisit la main de Madame et la baisa. Une larme br?lante roula de ses yeux et tomba sur cette main.
-Allons, du courage, chère petite... Qu'avez-vous donc à me demander?
-J'ai à vous demander la vie, Altesse, et c'est pour cela que vous me voyez si émue.
Cette simple réponse remua profondément la Duchesse. Elle était partie du c?ur et la touchait au c?ur.
Machinalement, elle regarda autour d'elle, et hocha tristement la tête. On venait lui demander la vie, et l'implorer, et la supplier, le soir d'une défaite, lorsque l'étoile de sa race semblait palir!
Ses a?eux recevaient les solliciteurs dans leur palais, resplendissant de lumières et de luxe, gardé par des soldats qui portaient les plus illustres noms du royaume. Elle, elle recevait dans une humble chambre d'une ferme de village...
C'était, en effet, une imposante scène dans sa simplicité que cette reine, mère d'un roi et fille d'un roi, obligée de se déguiser et de cacher ses membres délicats sous la bure grossière d'un vêtement de paysan; que cette belle et jeune femme, reléguée, elle la plus grande dame de France, dans une pièce sombre, à peine éclairée d'une chandelle fumeuse, meublée à la hate, et se demandant si, à l'heure même, un des siens ne mourait pas obscurément pour la défendre?
Cette antithèse violente du passé et du présent la saisit au c?ur et la fit penser.
On la sollicitait donc encore, elle dont la tête était mise à prix!
Puis ses yeux se reportèrent sur la pauvre jeune fille inclinée devant elle, et qui venait ?lui demander la vie...? Alors elle se jura intérieurement de tout faire pour lui rendre ce bonheur perdu, et quoi qu'elle sollicitat, de ne la quitter que joyeuse et consolée...
Fernande attendait un mot de Son Altesse pour continuer son récit, quand, au loin, à travers la nuit, on entendit retentir le galop effréné de plusieurs chevaux sur le pavé de la route.
Par instants, le vent tiède apportait le hennissement des montures.
Madame ouvrit la fenêtre et appela. Un paysan se présenta.
-Mon gars, va à la découverte... et sache qui nous arrive.
Le gars prêta l'oreille.
-Je le sais, Madame... c'est mon ma?tre Jean-Nu-Pieds qui revient.
-Lui! dit la princesse, et elle regarda Fernande qui chancela.
Aubin Ploguen, le lecteur l'a reconnu, se pencha vers Fernande, et lui dit, de manière que la princesse p?t entendre:
-Ne craignez rien, ma?tresse. Ma Tante est bonne... ayez foi en elle.
-Ah! tu connais donc ce qu'elle a à me demander? mon gars, dit Madame avec un sourire.
-Je le sais.
-Elle te l'a raconté?
Aubin Ploguen s'inclina, puis:
-C'est moi qui lui ai conseillé de venir, ajouta-t-il tranquillement.
-Et tu as eu raison, mon gars: elle ne s'en repentira pas.
-C'est mon opinion.
Madame se mit à rire.
-Va dire à ton ma?tre, reprit-elle, que je le prie de venir me trouver.
Aubin Ploguen s'éloigna de la fenêtre que la princesse referma.
-Quoi! Votre Altesse veut.. s'écria Fernande en palissant.
-Retirez-vous au fond de la chambre, mademoiselle. J'ai ma mission: il faut que j'écoute ce que va me dire mon féal.
Fernande recula dans le fond de la pièce, ainsi que le lui avait ordonné la princesse.
L'humble chandelle ne répandait qu'une lueur tremblante qui assombrissait les deux tiers de la chambre. Mademoiselle Grégoire comprit que Jean la distinguerait à peine et, en tout cas, ne la reconna?trait point.
En effet, M. de Kardigan entra presque immédiatement et vint saluer la princesse, attendant qu'elle lui adressat la parole.
Madame, d'un coup d'?il, s'était aper?ue que la jeune fille ne verrait pas son incognito trahi.
-Eh bien! marquis, dit-elle, avez-vous fait la reconnaissance?
-Oui, Madame.
-Avez-vous poussé jusqu'au chateau de la Pénissière?
-Oui, Madame. J'y ai trouvé quelques-uns de nos amis. Ils attendaient les délégués du Midi.
-Et rien de dangereux?
-Je l'ignore. Sur la route nous avons aper?u un grand nombre de soldats de ligne et quelques dragons. Je crains que le général Dermoncourt n'ait eu avis de la réunion royaliste qui doit s'y tenir demain.
-Ah! murmura la princesse, en fron?ant le sourcil, ceci est grave. Je tiendrais cependant à ce que l'entrevue de la Pénissière ne f?t pas troublée.
-Votre Altesse me permet-elle une observation?
-Si je vous la permets? Je vous la demande, au contraire. Vous êtes de ceux, marquis, qui sont bons soldats dans la bataille, et bons juges dans le conseil.
-Eh bien! Madame, il faudrait peut-être avertir vos amis de transporter la réunion ailleurs... à Clisson, par exemple.
J'ai comme un pressentiment que nos ennemis pourraient bien diriger demain une colonne d'attaque contre le chateau.
-En effet...
-Il est environ minuit: Votre Altesse doit être écrasée de fatigue. Au surplus, demain dès la première heure, il sera encore temps de prendre une décision à cet égard. Si Madame le désire, M. de Charette, M. de Coislin et moi, nous pourrons nous réunir ici demain matin.
-Très-bien! c'est en effet ce qu'il y de mieux à faire.
-Alors...
Jean faisait deux pas dans la direction de la porte: Madame étendit le doigt.
-A propos, marquis, j'aurais besoin de vous dans un quart d'heure.
-Je suis aux ordres de Madame.
-Envoyez-moi donc votre serviteur... Comment le nommez-vous, ce gars-là? Il a une figure qui me revient.
-Aubin Ploguen, Madame; son père a été de ceux de la grande chouannerie.
-Envoyez-le moi, continua la princesse, et dites-lui d'attendre là, sous ma fenêtre. Quand j'aurai besoin de vous, je n'aurai qu'à ouvrir la fenêtre pour dire à Aubin Ploguen d'aller vous chercher.
Le marquis salua et sortit.
-Allons, venez maintenant, mon enfant, dit Madame, tout haut, quand Jean-Nu-Pieds eut disparu, et achevez-moi votre récit. Votre père ne pouvant plus vous donner à un autre, votre fiancé et vous vous aimant, de qui pouvait venir le refus à votre mariage?
Fernande répondit en relevant le front, non sans fierté:
-De lui d'abord, de moi ensuite.
-De lui et de vous? Je ne comprends plus, alors...
-Ah! Madame, il y a une fatalité entre nous, la fatalité du crime! Il y avait dans le passé de mon père... un acte que moi, sa fille, je n'ai pas le droit de juger, mais que, chrétienne, je condamne.
Fernande tira de sa poche un papier; c'était la copie du testament de M. de Kardigan que Jean lui avait envoyée naguères.
-Lisez, Madame, dit-elle.
La princesse, étonnée, ne comprenait pas.
Alors, la jeune fille déplia le papier et lut elle-même:
?Vous ne devez jamais vous laisser aller aux concessions du siècle. Il est des hommes que vous devez ha?r. Mon fils, qu'il n'y ait jamais rien de commun entre vous et ceux qui ont renversé le Roi.
Quant à ceux qui vivent encore parmi les régicides, votre devoir est de les punir si Dieu le permet. Je ne vous dis pas que je vous défends de faire commerce avec eux: mon fils ne peut les aimer, ni aimer leurs filles, ni aimer les leurs. Car s'il en était autrement je sortirais de ma tombe pour vous maudire!
Que ma malédiction vous atteigne encore, si vous oubliez que vous n'avez plus de frère. Qu'il soit chassé de votre c?ur comme je l'ai chassé de notre famille! Qui fait alliance avec les régicides est régicide. En mourant, je ne lui pardonne pas, n'ayant pas la miséricorde de Dieu. Car Dieu ne pardonne pas, il oublie! Moi, je ne suis qu'un homme, et je ne peux pas oublier...?
-Ces lignes implacables, Madame, reprit la jeune fille, sont le testament de feu M. de Kardigan, le père de M. le marquis Jean de Kardigan. Jean a toujours obéi à son père!
Madame commen?ait à entrevoir une partie de la vérité. Elle pressentait le drame. Cette noble femme n'avait pu s'empêcher de frissonner en écoutant les lignes lues par Fernande.
Elles respiraient une telle loyauté et, en même temps, une si grande expression de volonté souveraine! Ce devait être ainsi que parlaient Crillon et Bayard.
-Je vous ai dit, Madame, que c'était lui qui m'avait refusée, lui qui m'adorait. Il faut que vous connaissiez tout. Voici ce qu'il m'a écrit:
?Fernande, je vous envoie les derniers enseignements que m'a laissés mon père en mourant.
Lisez, mon amie; quand vous aurez lu, vous comprendrez. Je n'ai pas le courage de vous raconter le malheur qui nous frappe... Je vous aime, Fernande! En cet instant où je vous écris, je suis bien désespéré, et j'ai des sanglots au c?ur. Je n'ai jamais aimé, et je n'aimerai jamais que vous. Mais je suis de ceux qui tiennent leur serment, dussent-ils en mourir. J'en mourrais, Fernande, si mon devoir qui m'ordonne de tuer mon amour ne m'ordonnait aussi de vivre.
Je n'ai eu que votre image dans le c?ur, que votre nom sur les lèvres, depuis le premier jour où je vous ai vue...
Aujourd'hui, tout est fini: l'espérance et le bonheur. Je dois plus que mon sang à ceux que je sers; je me dois tout entier. Mon père m'a donné: je n'ai pas le droit de me reprendre.
Adieu, Fernande... Le passé ne doit plus exister pour nous. Dieu ne le veut pas...
Ah! tenez, je m'étais promis de rester froid en vous écrivant; je m'étais promis... Non, je vous aime, Fernande... je vous aime... et je me meurs de ne pouvoir vous aimer! Que tout soit fini; soit! Mais sachez, ? ma fiancée, que je pleure en tra?ant ces lignes, où j'ai mis tout ce que j'ai en moi!
Adieu.
JEAN.?
A mesure que la jeune fille lisait, sa voix devenait plus triste et plus brisée. On e?t dit qu'en agitant ses souvenirs, le passé revenait plus amer à sa pensée, de même qu'en remuant un vase, on fait remonter la lie du vin à la surface. Madame était émue. Elle prit la main de la jeune fille: cette main était glacée.
-Ainsi, ajouta-t-elle, mon père nous séparait encore... mais cette fois tout était fini. Sa volonté pouvait fléchir: celle du mort ne le pouvait pas. Désormais entre Jean et moi, il y avait un ab?me... Il est parti... Je n'ai pas essayé de le retenir. Mais ma vie était un long supplice. Un jour j'ai revêtu des vêtements de paysan, et je suis venue le rejoindre. Il m'a reconnue... j'allais m'éloigner de lui à jamais, quand cet humble soldat que vous avez vu m'a conseillé d'aller...
Mais, Madame, il faut que je termine l'aveu: aveu cruel, car c'est à vous, la petite-fille de Louis XVI, que je dois le faire. Ce n'est plus seulement la douleur, c'est la honte qui m'abat... la honte, car je vais humilier à vos pieds, en implorant le pardon d'un crime, celui dont je sors...
Elle se recula, puis mettant un genou en terre:
-Madame, je suis la fille du citoyen Lucien Grégoire, le régicide!
L'affabilité et la bonté de Madame sont restées légendaires. Les rares Mémoires publiés en 1830 rapportent que le secrétaire de ses commandements recevait chaque matin plus de deux cents demandes d'audience, dont bien peu demeuraient sans réponse.
Cependant, elle recula de deux pas en entendant l'aveu de la jeune fille.
Peut-être se rappelait-elle le mot de Charles X, qu'il n'est pas inopportun de consigner ici, mot que pronon?a le vieux roi, comme pour se consoler d'une des fautes que lui fit commettre le loyal, mais parlementaire M. de Martignac.
Ce ministre présentait à la signature de Sa Majesté une ordonnance qui nommait le fils d'un régicide à une préfecture importante.
Charles X regarda le nom, puis, se tournant vers M. de Martignac:
-Est-ce que son père?... demanda-t-il...
Le ministre s'inclina.
-Oui, Sire, répondit-il.
Et comme le pauvre souverain constitutionnel hésitait à signer l'ordonnance, M. de Martignac entreprit de prouver que cette nomination serait un acte de bonne politique qui ferait voter avec le centre deux ou trois influents députés de la gauche.
-Après tout, reprit le roi en soupirant, ce n'est pas de sa faute... Je puis nommer préfet le fils d'un régicide: je ne nommerais pas son gendre; car on choisit son beau-père, et on ne choisit pas son père.
Et il signa...
... Il y eut un silence de quelques minutes, pendant lequel la princesse regardait fixement Fernande. Elle lut tant de douleurs, tant d'angoisses sur ce visage pali par les larmes, qu'elle eut pitié.
-Venez, mon enfant, et dites moi ce que je puis faire pour vous, pronon?a-t-elle doucement.
-Oh! Madame! Madame! s'écria Fernande, qui se précipita à ses genoux en pleurant.
Elle pressa la main de la duchesse et la baisa.
-Allons, mon enfant, reprit Madame, asseyez-vous là, et parlez-moi comme à une amie.
Cette phrase toucha d'autant plus Fernande que la princesse répétait ainsi, connaissant sa condition, la même phrase qu'elle avait dite quand elle l'ignorait encore.
-Hélas! Madame, nous avons lutté, nous avons été vaincus, ou, du moins, moi j'ai été vaincue, je vous l'ai avoué. Je l'aime et il me serait impossible de vivre sans lui.
Quand je faisais le sacrifice de mon bonheur, quand je me décidais à me retirer dans un couvent, je sentais bien que tout était fini et que j'en mourrais...
Vous pouvez nous sauver.
Une seule personne peut relever le fils d'un gentilhomme de l'obéissance à l'ordre de son père: le Roi de France. N'êtes-vous pas Régente? Et lorsque vous direz au marquis de Kardigan: Je vous ordonne d'épouser celle que vous aimez, le marquis de Kardigan s'inclinera.
La demande de Fernande, bien que logique, étonna la princesse.
-Continuez, dit-elle.
-Je n'ai rien à ajouter, Madame. A vous de décider... Quel que soit votre arrêt, je l'accepte d'avance et je le respecterai.
La princesse était émue. Elle se disait que le plus haut privilège de sa naissance n'était peut-être pas tant sa glorieuse maternité, que le pouvoir de donner le bonheur à ceux qui étaient si près de le perdre à jamais.
Pourtant un autre sentiment combattait dans le c?ur de la princesse le premier élan de sa généreuse pensée. Elle se demandait si, à une époque où les consciences étaient si troublées, elle devait accepter un compromis, même unique, et pour ainsi dire charitable, entre la Royauté et la Révolution.
Puis elle réfléchit aux services si grands, si éclatants de cette noble famille des Kardigan; elle songea, sans doute, que c'était récompenser hautement et royalement le dernier de ce nom, en le faisant heureux malgré lui.
-Vous avez eu raison d'en appeler à la régente de France, mademoiselle, dit-elle avec une noble dignité, la régente de France a entendu votre appel et y répondra.
Fernande croyait rêver.
Alors la princesse ouvrit de nouveau la fenêtre et appela une seconde fois Aubin Ploguen, selon l'ordre qu'elle avait donné.
Le Breton s'élan?a: il avait la joie au c?ur.
D'un signa de tête imperceptible, Fernande lui avait appris que la duchesse consentait.
-Retirez-vous encore dans l'ombre de la chambre, mademoiselle, dit-elle.
Jean-Nu-Pieds entra.
-Marquis, dit Madame avec un sourire, vous croyez peut-être que je vous ai appelé pour compléter les ordres que je vous ai donnés au sujet de votre mission à la Pénissière?
-Madame...
-Vous êtes étonné? Vous ne comprenez pas?
-Je l'avoue.
-Vous le serez encore bien plus tout à l'heure.
Le marquis était bien plus qu'étonné: il était stupéfait.
Madame reprit:
-Je vous ai fait venir pour vous apprendre que je vous marie!
Il ne put retenir un cri et changea de couleur.
-êtes-vous disposé à m'obéir?
-Madame!...
-Ah! ah! mon féal, il me semble que vous discutez mes ordres. Ne me devez-vous pas obéissance passive?
-Oui, Votre Altesse.
-Reconnaissez-vous que si je vous ordonnais d'aller vous faire tuer, vous iriez... Ce ne serait pas la première fois, au reste!
-Madame!
-Eh bien, je vous ordonne d'accepter celle que je vous destine.
-Venez, mademoiselle Grégoire! ajouta-t-elle en se tournant vers le fond de la chambre.
Jean-Nu-Pieds regardait Fernande qui s'avan?ait émue et chancelante:
-Fernande! Fernande! murmura-t-il.
-Oui, Fernande, votre fiancée aujourd'hui, et bient?t votre femme.
-Mais Votre Altesse ne sait donc pas...
-Je sais que je suis la Régente de France, reprit Madame, et que j'ai le droit, au nom du Roi, mon fils, de relever un de mes gentilshommes d'un serment! Je sais que vous avez juré à votre père, marquis, de fuir et de maudire les régicides et leurs enfants jusqu'à la dixième génération. Mais, quand moi, je vous donne la main d'une de leurs filles, vous pouvez l'accepter! Si votre noble père était vivant, je lui dirais: Je veux, et il obéirait. C'est à vous que je dis: Je veux. Obéissez!
-Oh! Madame...
La princesse crut que le jeune homme résistait. Elle releva le front et s'approcha de la fenêtre ouverte.
Nous avons dit que cette fenêtre donnait sur le bouquet de bois qui englobait la ferme. Il faisait nuit, mais au loin on entendait encore de temps à autre quelques coups de fusil isolés.
-Venez, marquis, écoutez! reprit-elle. Le seul, le vrai roi de France, le descendant de Philippe Auguste et de saint Louis ne règne que sur une langue de terre. On lui a pris son royaume, son peuple et son armée. Son royaume... est une ferme; son peuple... quelques paysans; son armée, les meilleurs gentilshommes de France, mais qui ne feraient pas le nombre d'une compagnie sur le champ de parade, s'ils font dix régiments sur le champ de bataille! Refuserez-vous, vous, l'un de ceux-là, l'obéissance que je réclame en son nom, à un ordre de ce roi sans royaume, sans peuple et sans armée?
Jean-Nu-Pieds tomba à genoux, comme Fernande quelques instants auparavant.
-Oh! soyez bénie! soyez à jamais bénie, Madame.
-Marquis, je vous relève de votre serment. Votre père, qui vous l'a imposé, comme moi pardonnerait la tache originelle de cette enfant puisque je lui pardonne bien, moi! Allez et soyez heureux!... Dieu vous garde!
Elle mit la main du jeune homme dans celle de la jeune fille.
Ils baisèrent, à genoux, celle que leur tendait la princesse, et se retirèrent de cette humble chambre, où la première femme de France venait de récompenser l'un des siens par un don plus précieux que l'Ordre du Saint-Esprit ou de la Toison d'Or.
Elle les regarda dispara?tre et passer ensuite sous les grands arbres. Alors, seulement, cette noble princesse sentit la fatigue qui l'écrasait. Elle referma la fenêtre et murmura dans la langue italienne qu'elle parlait si bien ces deux vers d'un po?te de son pays:
O jeunesse, printemps de la vie... O printemps, jeunesse de l'année. ...
* * * * *
... Jean serrait le bras de Fernande contre le sien et se perdait avec elle sous la feuillée.
Comme cette promenade nocturne différait de celle qu'ils avaient faite ensemble quelques jours auparavant!
Ils ne se parlaient pas. L'émotion ressentie était trop grande pour que des paroles la pussent traduire.
Quoi! après tant de désespérances, ils se voyaient donc réunis, et pour toujours!
Tout à coup, une ombre se dressa devant eux.
Jean sortait de son silence au même instant, et disait à Fernande:
-Chère, c'est Dieu qui vous a inspirée!...
-Pardon, monsieur la marquis, répliqua respectueusement la voix de l'ombre, ce n'est pas Dieu.
-Aubin! toi, ici? s'écria Jean, stupéfait de trouver là son serviteur.
-Je venais saluer la marquise de Kardigan, ma?tre.
-Tu sais donc...
Fernande serrait déjà la main du Breton.
-C'est lui qui m'a inspirée, ami, dit-elle tout bas...
-Aubin! ah! que Dieu te récompense. J'allais mourir... Tu nous as sauvés de la mort... car elle aussi en serait morte!
Aubin palit de joie.
Puis il ajouta avec sa philosophie habituelle:
-Je ne vous cacherai pas, monsieur le marquis, que c'est mon opinion!...
Le fidèle serviteur disparut. Ils restaient seuls, la main dans la main, le c?ur rempli de cette ineffable joie que donne le bonheur trouvé dans l'accomplissement du devoir accompli.
-Fernande, ma chère femme, dit Jean, sortant enfin le premier de son silence; Fernande, dans un mois nous serons unis l'un à l'autre; que de projets nous pourrons réaliser! Nous ne nous quitterons pas. Ma volonté est de rester jusqu'au bout attaché à mon devoir. J'ai aimé trois choses humaines par-dessus tout: ma patrie, mon roi et vous. Je me dois à ceux-ci... La lutte peut être longue: que ne souffrirais-je pas, si nous étions séparés?
-Jean, j'avais pensé ce que vous me dites. Non, il ne faut pas nous séparer.
-Jamais!
-Jamais...
Le bonheur les enveloppait.
Ils suivaient lentement le petit chemin qui menait à la chaumière occupée par la jeune fille. Il semblait à M. de Kardigan qu'il devait reconduire sa fiancée à sa demeure.
Comme ils passaient devant la petite église, Fernande s'arrêta:
-Ami, dit-elle, je voudrais y entrer et prier Dieu...
Elle ajouta, serrant doucement la main de celui qui allait devenir son mari:
-Jean, vous ne savez pas tout. J'étais entrée dans cette petite église, il y a quelques heures, le c?ur brisé. Il me semblait que nous étions pour toujours séparés l'un de l'autre. Je m'étais jetée aux pieds du Sauveur, le suppliant de me sauver, car je n'avais pas la force de vivre sans vous, et je n'avais pas le courage d'être lache avec vous! Et il y a des malheureux qui osent dire que Dieu n'entend pas... que Dieu est sourd à nos prières!... Dieu m'a entendue... Madame priait Dieu à c?té de moi!...
Et comme le jeune homme la regardait étonné, elle lui raconta cette rencontre d'où était sortie son allégresse, cette rencontre qui avait fait d'elle une femme heureuse entre toutes les femmes.
Les églises de Bretagne, celles du moins des communes jetées dans le mouvement royaliste, restaient ouvertes toute la nuit. Il fallait que le soldat qui s'apprêtait à toute heure à mourir p?t à toute heure aussi prier Dieu.
Ils y rentrèrent et allèrent s'agenouiller devant cette légende de Pie V dont nous avons dit la douce poésie. Le ciel ne venait-il pas de faire un miracle pour eux comme il avait fait un miracle pour le saint Pape?
Quand ils en sortirent, ils se sentaient bien et complètement unis. Il leur semblait que, dès lors, la destinée mauvaise ne pouvait plus avoir son influence néfaste sur eux; il leur semblait que, quittes avec l'infortune, les jours heureux allaient luire enfin après les jours tristes.
Et pourtant, quand arrivés à la chaumière ils durent se séparer, une vague crainte les prit. Jean partait le lendemain; non que l'appréhension du danger p?t gagner ces ames fortes, le danger pour eux était devenu le compagnon de chaque jour auquel on ne fait plus attention; mais était-ce un pressentiment?
Fernande tendit son front à son fiancé.
Il la prit dans ses bras, et la serra longuement sur son c?ur:
-Dieu nous garde! murmura-t-il.
Et pendant qu'elle rentrait dans sa pauvre petite maison, il s'éloigna à grand pas.
* * * * *
Le lecteur sait quelle mission le marquis avait re?ue. Il devait se rendre au chateau de la Pénissière, et transmettre aux royalistes qui y seraient rassemblés les ordres de Madame.
La première intention de Jean-Nu-Pieds avait été de partir seul; puis il s'était résolu à emmener Aubin Ploguen.
Dès l'aube, ils sellaient leurs chevaux tous les deux, quand un cavalier parut à quelques pas:
-Eh bien! cher ami, tu veux donc aller t'amuser sans moi?
-Henry! s'écria Jean en apercevant son ami.
-Moi-même! cela t'étonne, hein? il y a si longtemps que tu ne m'as vu!
M. de Puiseux s'arrêta court, et regarda son ami d'un air curieux:
-Ma foi, voilà qui est bien amusant! s'écria-t-il d'un ton de bonne humeur.
-Quoi, s'il te pla?t?
-Tu n'es plus le même.
-En vérité!
-C'est comme j'ai l'honneur de te le dire. Il y a en ta seigneurie quelque chose de changé. Quoi? je ne le sais pas au juste..., mais il y a quelque chose.
-Tu trouves? répliqua Jean en souriant gaiement.
-De la gaieté, maintenant! Diable, voilà qui est embarrassant! L'énigme se change en mystère.
Henry de Puiseux regardait alternativement le marquis et son serviteur, comme s'il e?t d? lire sur leur visage la réponse à ce qu'il demandait.
Mais Jean-Nu-Pieds restait impénétrable autant et plus que le brave
Aubin Ploguen; néanmoins, il y avait en eux comme une transfiguration.
Jean eut pitié de la curiosité de son ami; il sauta à cheval.
-Allons, viens avec nous, dit-il.
Henry fit faire volte-face à sa monture et se pla?a à c?té du marquis.
-D'abord, où allons-nous?
-Au chateau de la Pénissière.
-Bravo!
-Tu applaudis?
-Je crois bien.
-Pourquoi?
-Parce que nous aurons, évidemment, à en découdre.
-Comment le sais-tu?
-C'est mon idée... Les chiens de chasse sentent le gibier; moi, je sens les coups de fusil. Chacun sa nature.
-A la grace de Dieu, alors!
-Soit; mais, avant, aurais-tu la bonté de m'expliquer la source du contentement... que dis-je? de la joie qui est gravée sur tes traits? Il n'est pas jusqu'à notre ami Aubin qui n'ait l'air de s'envoler dans l'air. Vous êtes positivement plus légers, mes chers amis?
-Tu ne te trompes pas.
-J'en étais s?r. Maintenant, pourquoi êtes-vous si heureux?
-Cherche!
-Avez-vous trouvé la pierre philosophale?
-Pas précisément.
-Alors...
-Mais nous avons du moins trouvé quelque chose de plus précieux.
-De plus précieux? Diable! Et qu'est-ce, s'il te pla?t?
-Le bonheur!
Les trois Vendéens traversaient en ce moment une lande couverte de genêts et de bruyères. Il soufflait un vent léger, chargé de senteurs acres. La journée s'annon?ait comme devant être chaude.
Henry fit faire un bond à son cheval en entendant la réponse de son ami.
C'est que, dans sa surprise, il l'avait vigoureusement éperonné.
Jean le regardait, souriant toujours.
-Ah! tu as trouvé le bonheur!
-Ma foi, oui.
-Et quand cela, je te prie?
-Hier au soir.
-A quelle heure?
-A minuit.
-Et où?
-Dans la ferme de Rassé.
Ces réponses énigmatiques déconcertèrent de Puiseux à un tel point, que
Jean et Aubin se mirent à rire.
-Ma parole, il faut que tu sois bien changé pour rire avec un pareil entrain, dit-il. Il y a trois jours seulement, tu me navrais.
-Cher ami, il y a trois jours, j'étais le plus malheureux, et, aujourd'hui, je suis le plus heureux des hommes!
Le marquis pronon?a cette phrase avec une voix si vibrante, avec une joie si contenue, que le c?ur de Ploguen en fut doucement remué.
-Je me marie dans trois semaines, dit-il, et demain, j'espère, je pourrai te présenter à celle qui sera madame de Kardigan.
-Allons donc!
Alors, en quelques mots, il raconta à son ami l'histoire d'amour, si simple et si touchante, que nos lecteurs connaissent. Il lui raconta comment il avait connu Fernande, et comment ils s'étaient aimés; puis, par quelle fatalité maudite leur amour avait été presque condamné dès sa naissance.
On sentait que Jean racontait avec un douloureux bonheur ces heures d'angoisses et de tortures où il s'était cru à jamais séparé de la jeune fille, de même que le matelot aime à se rappeler dans le calme du port les inquiétudes de la tempête. Comme ils avaient souffert tous les deux! et comme ils avaient bien gagné leur bonheur présent!
Quand il en vint à l'épisode de Fernande déguisée en paysan, et venant demander un asile au chateau de Kardigan, Henry poussa un cri de triomphe!
-Parbleu! Pinson... je l'avais deviné!...
-Cher ami, reprit-il, ma fiancée est cette femme, voilà tout ce que j'ai à te dire... Quant à Madame!... Oh! Madame, j'ai une envie folle de me faire tuer aujourd'hui pour elle.
-Elle t'en voudrait trop!
-C'est vrai!
Les chevaux galopaient. Le chateau de la Pénissière est situé à une heure et demi de Clisson, environ.
Ils approchaient du but de leur expédition, et déjà ils s'apercevaient de ce que l'ordre de la princesse avait de prudent. On distinguait nettement ?à et là les traces encore fra?ches du passage des troupes de ligne.
-Tu as raison, dit Henry, en les examinant, je vois que nous aurons à en découdre aujourd'hui. En avant!
-En avant! répéta Aubin Ploguen.
Les trois cavaliers prirent le grand galop et disparurent derrière un épais rideau de poussière.
Le soleil s'était levé sur cette journée qui allait ajouter aux annales de l'histoire de France quelque chose d'aussi beau que le combat des Trente ou que la bataille de Fontenoy.