Tout le monde sait que la Suisse est la patrie des h?tels, qui poussent spontanément sur son sol comme les pins et les champignons; pas de village, pas de hameau, si pauvre qu'il soit, pas de site, pour peu qu'il offre une curiosité quelconque, qui n'ait son auberge, son h?tel ou sa pension.
C'est ainsi qu'au hameau du Glion, au-dessus de Montreux, à une altitude de six à sept cents mètres, à la pointe d'une sorte de promontoire qui s'avance vers le lac a été construit l'h?tel du Rigi-Vaudois.
La position, il est vrai, est des plus heureuses, à l'abri des chaleurs comme des froids, au milieu d'un air vif et salubre, en face d'un merveilleux panorama.
Si l'on ne veut pas sortir, on a devant soi les sombres rochers de Meillerie, que couronnent les Alpes neigeuses de la Savoie, et, à droite et à gauche, la nappe bleue du lac, qui commence à l'embouchure du Rh?ne pour s'en aller vers Genève, jusqu'à ce que ses rives s'abaissent et se perdent dans un lointain confus.
Au contraire, si l'on aime la promenade, on n'a qu'un pas à faire pour se trouver immédiatement sur les pentes herbées ou boisées qui descendent des dents de Naye et de Jaman.
Deux chemins conduisent au Glion: l'un est une bonne route de voiture qui monte du lac par des lacets tracés sur le flanc de la montagne; l'autre est un simple sentier qui grimpe à travers les paturages et le long d'un torrent.
C'était à cet h?tel du Rigi-Vaudois que le colonel s'était arrêté en venant de Paris; et séduit par le calme autant que par la belle vue, il y avait pris un appartement de trois pièces ouvrant leurs fenêtres sur le lac: une chambre pour lui, une salle à manger où on le servait seul, et une chambre pour Horace.
Il sortait le matin de bonne heure, son alpenstock ferré à la main, un petit sac sur le dos, les pieds chaussés de bons souliers à semelles épaisses et garnies de gros clous et il ne rentrait que dans la soirée, quand il rentrait; car il arrivait souvent que ses excursions l'ayant entra?né au loin, il couchait dans un chalet de la montagne ou dans une auberge d'un village éloigné.
On ne le voyait guère, et le soir quand on entendait de gros souliers ferrés résonner dans le corridor, on savait seulement qu'il rentrait; le matin, en entendant le même pas, on savait qu'il sortait.
Ceux qui occupaient les chambres situées sous les siennes entendaient aussi parfois, dans le silence de la nuit, la marche lente et régulière de quelqu'un qui se promenait, et l'on savait que cette nuit-là, ne pouvant rester au lit, il avait arpenté son appartement.
Enfin ceux des pensionnaires qui, dans la soirée, allaient respirer le frais sur l'esplanade qui domine le lac, apercevaient souvent, en se retournant vers l'h?tel, une grande ombre accoudée à une fenêtre. C'était le colonel, qui restait là à regarder la lune brillant au-dessus des montagnes sombres de la Savoie et frappant les eaux tranquilles du lac de sa lumière argentée.
C'étaient là les seuls signes de vie qu'il donnat, et souvent même on aurait pu penser qu'il était parti, si l'on n'avait pas vu son valet de chambre promener mélancoliquement, dans le jardin de l'h?tel et dans les prairies environnantes, son ennui et son impatience.
-Cela durera donc toujours ainsi? se disait Horace.
Mais ce mot, il le pronon?ait tout bas et lorsqu'il était seul.
Car, bien qu'il s'ennuyat terriblement au Glion et qu'il regrettat Paris au point d'en perdre l'appétit, il respectait trop son ma?tre pour se permettre une seule question sur ce séjour.
S'il avait pu seulement écrire à Paris, au moins il aurait ainsi expliqué son absence, qui devait para?tre incompréhensible. Que devait-on penser de lui? Il avait la religion de sa parole, et c'était pour lui un vrai chagrin d'y manquer. A vrai dire, même, c'était sa grande inquiétude; car de croire qu'on pouvait l'oublier ou le remplacer, il ne le craignait pas.
Un jour qu'il avait été s'asseoir sur la route qui monte de Montreux au Glion, à l'entrée d'une grotte tapissée de fougères qui se trouve à l'un des détours de cette route, il vit venir lentement, au pas, une calèche portant trois personnes: deux dames assises sur le siège de derrière, un monsieur placé sur le siège de devant.
Et tout en regardant cette calèche qui s'avan?ait cahin-caha, il se dit que les voyageurs qu'elle apportait allaient être bien désappointés en arrivant, car il n'y avait pas d'appartement libre en ce moment à l'h?tel.
Ah! comme il e?t volontiers cédé sa chambre et celles de son ma?tre, à ces voyageurs, à condition qu'ils lui auraient offert leur calèche pour descendre à la station, où il se serait embarqué pour Paris.
Cependant la voiture avait continué de monter la c?te et elle s'était rapprochée.
Tout à coup il se frotta les yeux comme pour mieux voir. L'une des deux dames était vieille, avec des cheveux gris et une figure jaune; l'autre était jeune, avec des cheveux noirs et un teint éblouissant, qui renvoyait les rayons de la lumière.
Il semblait que ces deux femmes fussent la comtesse Belmonte et sa fille, la belle Carmelita.
Il s'était avancé sur le bord de la route pour mieux regarder au-dessous de lui. Mais à ce moment la voiture était arrivée à l'un des tournants du chemin, et brusquement les deux dames, qu'il voyait de face, ne furent plus visibles pour lui que de dos.
Seulement, par une juste compensation de cette déception, le monsieur qui lui faisait vis-à-vis devint visible de face.
C'était un homme de grande taille, avec une barbe noire, mais cette barbe était tout ce qu'on pouvait voir de son visage; car, en regardant d'en haut, l'oeil était arrêté par les rebords de son chapeau, qui le couvraient jusqu'à la bouche.
A un certain moment, il releva la tête vers le sommet de la montagne, et Horace le vit alors en face.
Il n'y avait pas d'erreur possible, c'était le prince Mazzazoli accompagnant sa soeur et sa nièce.
Pendant que la voiture avan?ait, Horace se demanda quel effet cette arrivée allait produire sur son ma?tre.
Quelle heureuse diversion cependant pourrait jeter dans leur vie la belle Italienne, si le colonel voulait bien ne pas se sauver au loin comme un sauvage.
Quel malheur qu'il n'y e?t pas de chambres libres en ce moment à l'h?tel du Rigi-Vaudois!
Pendant qu'il cherchait à arranger les choses pour le mieux, c'est-à-dire à trouver un moyen de garder le prince et sa nièce, la calèche était arrivée vis-à-vis la grotte.
-Comment! vous ici, Horace? s'écria le prince en se penchant en avant.
Horace s'était avancé.
-Est-ce que le colonel est en Suisse? demanda la comtesse Belmonte.
A cette question de la comtesse, Horace se trouva assez embarrassé; car sans savoir si son ma?tre serait ou ne serait pas bien aise de voir des personnes de connaissance, il n'avait pas oublié la consigne qui lui avait été donnée.
Comme il hésitait, ce fut mademoiselle Belmonte qui l'interrogea.
-Comment se porte le colonel? dit-elle.
Il était ainsi fait, qu'il ne savait ni résister, ni rien refuser à une femme.
-Hélas! pas trop bien, répondit-il.
-Et où donc êtes-vous présentement? demanda le prince.
Horace en avait trop dit pour refuser maintenant de répondre.
Il dit donc que son ma?tre et lui étaient à l'h?tel du Rigi-Vaudois.
-A l'h?tel du Rigi-Vaudois, vraiment? Quelle bizarre co?ncidence! c'était là justement qu'ils allaient.
-Le cocher nous disait qu'il n'y avait pas de chambres vacantes en ce moment, continua la comtesse. Est-ce que cela est vrai? le savez-vous?
Hélas! oui, il le savait et il fut bien obligé d'en convenir.
A l'h?tel, le Kellner répéta au prince Mazzazoli ce qu'Horace avait déjà dit:
-Il n'y avait pas d'appartement disponible en ce moment. Si Son Excellence avait pris la peine d'envoyer une dépêche, quelques jours à l'avance, on aurait été heureux de se conformer à ses ordres; mais on ne pouvait pas déposséder les personnes arrivées depuis longtemps, pour donner leurs appartements à des nouveaux venus, si respectables que fussent ceux-ci.
Horace voulut intervenir, mais ce fut inutilement.
-La seule chambre libre en ce moment est celle qui sert de salle à manger à votre ma?tre, et encore n'est-ce pas ce qu'on peut appeler une chambre libre; elle ne le deviendrait que s'il voulait bien la céder.
A ce mot, le prince, qui avait tout d'abord montré un vif mécontentement, se radoucit, et, se tournant vers Horace:
-Est-ce que le colonel tient beaucoup à cette chambre? demanda-t-il; en a-t-il un réel besoin? Si je me permets cette insistance, c'est que nous nous trouvons placés dans des conditions toutes particulières. Le séjour de Paris, dans un air mou et vicié, a été contraire à la santé de madame la comtesse Belmonte; on lui a ordonné, comme une question de vie ou de mort, l'habitation, pendant quelque temps, dans une haute station atmosphérique, et c'est là ce qui nous a fait choisir le Glion, où, nous assure-t-on, son anémie et sa maladie nerveuse dispara?tront comme par enchantement, par miracle, dans cet air raréfié.
-Nous avons bien en haut, tout en haut, sous les toits, deux chambres ou plus justement deux cabinets, mais qui ne sont pas habitables pour des dames; si Son Excellence tient essentiellement à loger au Rigi, il n'y aurait qu'un moyen, ce serait que M. le colonel cédat la chambre lui servant de salle à manger, en même temps ce serait que M. Horace Cooper voul?t bien abandonner aussi sa chambre et se contenter d'un cabinet sous les toits. Alors les deux dames auraient un appartement convenable. Il est vrai que Son Excellence et M. Horace Cooper seraient horriblement mal logés. Mais comment faire autrement en attendant le départ de quelques pensionnaires, départ prochain d'ailleurs, et qui ne dépasserait pas deux ou trois jours?
-Il faudrait voir le colonel, dit le prince, car, malgré l'ennui que tout cela pourra lui causer, je suis certain qu'il ne nous refusera pas ce service dans les conditions critiques où nous nous trouvons.
Horace accueillit avec empressement cette idée qui le tirait d'embarras.
Car, malgré son envie de retenir mademoiselle Belmonte, et de la voir se fixer au Glion, il n'osait prendre sur lui d'accepter l'arrangement proposé par le prince Mazzazoli; il y aurait eu là, en effet, un acte d'autorité un peu violent.
Et tandis que le prince Mazzazoli faisait venir ses bagages de Montreux, en homme qui ne doute pas de l'acceptation de ses combinaisons, Horace quittait l'h?tel pour aller se poster sur le chemin par lequel il supposait que le colonel devait revenir de sa promenade.
Les heures s'écoulèrent sans que le colonel par?t.
Déjà les ombres qui avaient envahi les vallées les plus basses commen?aient à monter le long des montagnes et l'air se rafra?chissait.
Comme Horace se demandait s'il ne devait pas rentrer à l'h?tel, il aper?ut son ma?tre qui descendait le sentier au bout duquel il l'attendait.
Le colonel marchait lentement, le baton ferré sur l'épaule, la tête inclinée en avant, comme un homme préoccupé qui suit sa pensée et ne se laisse pas distraire par les agréments du chemin qu'il parcourt.
Il vint ainsi sans lever la tête, jusqu'à quelques pas d'Horace.
Mais l'ombre que celui-ci projetait sur le chemin l'arrêta et le fit lever les yeux.
-Toi? dit-il.
-C'est M. le prince Mazzazoli qui est arrivé à l'h?tel, ainsi que madame la comtesse Belmonte et mademoiselle Carmelita.
-Et qui leur a dit que j'habitais cet h?tel du Rigi.
-Ils ne savaient pas trouver mon colonel. C'est le prince lui-même qui me l'a dit.
Et Horace expliqua comment il avait par hasard rencontré la calèche qui amenait le prince à l'h?tel du Rigi, et comment le prince lui avait expliqué qu'il venait en Suisse pour la santé de la comtesse. Il fallait à celle-ci une habitation à une altitude élevée: c'était disaient les médecins, une question de vie ou de mort.
-Je croyais qu'il n'y avait pas de chambres disponibles en ce moment à notre h?tel, interrompit le colonel.
-Justement il n'y en a pas.
-Eh bien! alors?
Horace entreprit le récit de ce qui s'était passé, comment le sommelier avait été amené par hasard, par force pour ainsi dire, à parler de la chambre que le colonel transformait en salle à manger, et comment le prince attendait l'arrivée du colonel pour lui demander cette chambre.
A ce mot, le colonel frappa fortement la terre de son alpenstock.
-C'est bien, dit-il, je ne rentre pas; le prince se décidera sans doute à chercher plus loin; tu diras que tu ne m'as pas rencontré. Je ne reviendrai que dans quelques jours.
-Ah! mon colonel.
Et Horace qui voyait s'évanouir ainsi le plan qu'il avait formé, essaya de représenter à son ma?tre combien cette explication serait peu vraisemblable.
Pendant quelques secondes le colonel resta hésitant; puis, tout à coup, comme s'il avait pris son parti:
-C'est bien, dit-il, rentrons à l'h?tel.
-Puis-je prendre les devants pour annoncer votre arrivée?
-Non; je désire m'expliquer moi-même avec le prince.
En arrivant à l'h?tel, il aper?ut le prince installé avec sa soeur et sa nièce dans le jardin où ils prenaient des glaces; vivement le prince se leva pour accourir au devant de lui: jamais accueil ne fut plus chaleureux.
Après le départ d'Horace, le prince avait fait monter son bagage dans le cabinet qui lui était donné sous les toits, mais il avait voulu que les malles de sa soeur et de sa nièce restassent dans le vestibule de l'h?tel.
Avant de s'installer dans la salle à manger du colonel, il fallait attendre le retour de celui-ci.
Il était convenable de lui demander cette chambre.
Seulement, en même temps, il était bon de le mettre dans l'impossibilité de la refuser.
Où coucheraient la comtesse et Carmelita?
Devant une pareille question, la réponse ne pouvait pas être douteuse.
C'était donc en costume de voyage que la comtesse et Carmelita avaient d?né à table d'h?te, où leur présence avait fait sensation.
Pour Carmelita, elle se contenta de tendre la main au colonel et de poser sur lui ses grands yeux, qui s'étaient éclairés d'une flamme rapide.
Mais ce n'était pas seulement pour avoir le plaisir de serrer la main de ce cher colonel que le prince Mazzazoli attendait son retour avec impatience.
Il avait une demande à lui adresser, une prière, la plus importune, la plus inconvenante, mais qui lui était imposée par la nécessité.
-Je sais par Horace de quoi il s'agit, interrompit le colonel, et je suis heureux de mettre deux de mes chambres à la disposition de ces dames. Je regrette seulement que vous n'en ayez pas déjà pris possession en m'attendant, car vous deviez bien penser que je m'empresserais de vous les offrir.
Comme le prince se confondait en excuses en même temps qu'en remerc?ments, le colonel l'interrompit de nouveau.
-Je vous assure que vous ne me devez pas tant de reconnaissance. Au reste le sacrifice que je vous fais est bien petit, et je regrette même que les circonstances le rende si insignifiant.
-Il n'en est pas moins vrai que, pour nous, vous vous privez de vos chambres, dit Carmelita.
-Pour une nuit....
-Comment! pour une nuit? s'écria le prince.
-Je pars demain soir.
Carmelita attacha sur le colonel un long regards qui fit baisser les yeux à celui-ci.
Pour échapper à l'embarras que ce regard de Carmelita lui causait, il se jeta dans des explications sur son départ, arrêté depuis longtemps, dit-il, et qui ne pouvait être différé.
Puis presqu'aussit?t, prétextant la fatigue, le prince demanda au colonel la permission de conduire la comtesse à sa chambre.
Dans son état, elle avait besoin des plus grands ménagements.
Et tout bas il dit au colonel que la pauvre femme était bien mal et qu'un accès de fatigue pouvait la tuer.
Ce que le colonel e?t voulu savoir et ce qu'il se demandait curieusement, c'était pourquoi le prince était venu au Glion.
Il n'avait point oublié, bien entendu, ce que madame de Lucillière lui avait si souvent répété à propos des projets du prince et de ses espérances matrimoniales.
Il se pouvait donc très bien que ce voyage au Glion n'e?t pas d'autre but que l'accomplissement de ces projets et la réalisation de ces espérances.
Sachant ce qui s'était passé avec madame de Lucillière, le prince avait trouvé que le moment était favorable pour mettre Carmelita en avant et la présenter comme une consolatrice.
Alors la maladie de la comtesse Belmonte n'était qu'un prétexte pour expliquer ce voyage.
Il faut dire que le colonel n'était nullement disposé à l'infatuation, et que de lui-même il n'e?t très probablement jamais imaginé qu'on pouvait courir après lui pour le marier avec une jolie fille. Mais madame de Lucillière lui avait si souvent parlé de ce projet du prince, que le souvenir de ces paroles ne pouvait pas ne pas l'inquiéter en présence d'une arrivée si étrange.
En tout cas, il n'y avait pour lui qu'une chose à faire.
Quitter le Glion.
Lorsqu'il monta à sa chambre, il ouvrit sa porte avec précaution et il marchait doucement en évitant de faire du bruit, de peur de déranger ses voisines, lorsqu'il entendit frapper quelques petits coups à la cloison.
En même temps, une voix,-celle de Carmelita,-l'appela.
-Colonel, c'est vous, n'est-ce pas!
On parlait contre la porte qui mettait les deux chambres en communication intérieure et qui, alors qu'il occupait ces deux chambres, restait toujours ouverte.
-Oui, c'est moi, dit-il.
-Je vous ai bien reconnu aux précautions que vous preniez pour ne pas faire de bruit; ne vous gênez pas, je vous prie. C'est moi qui suis votre voisine. J'ai le sommeil bon; quand je dors, rien ne me réveille. Bonsoir.
-Bonsoir.
Comment? il serait exposé tous les soirs à des dialogues de ce genre; à chaque instant dans le jour, il verrait Carmelita! Ah! certes non, et le lendemain il quitterait le Glion.
Le lendemain matin, comme il sortait de sa chambre, il trouva dans le vestibule le prince Mazzazoli qui se promenait en long et en large.
-Auriez-vous deux minutes à me donner? demanda-t-il en serrant la main du colonel.
-Mais tout ce que vous voudrez.
-Connaissez-vous Champéry? j'entends, y êtes-vous allé?
-Non.
-Et les Diablerets?
-Je n'y suis pas allé non plus.
-Et le val d'Anniviers?
-Je ne le connais que par les livres.
-Voilà qui est facheux. J'avais compté sur vous pour me tirer d'embarras: les livres, les guides, c'est parfait, mais dans notre situation ce n'est pas suffisant.
-Et que vous importe Champéry ou le val d'Anniviers?
-Il faut être franc, n'est-ce pas? D'ailleurs je voudrais ne pas l'être, que cela me serait impossible. Je vous demande des renseignements sur Champéry et les Diablerets, parce que mon intention est d'aller aux Diablerets, ou à Champéry, ou au val d'Anniviers, enfin dans un pays où ma pauvre soeur trouvera les conditions atmosphériques qui sont ordonnées; et si je choisis ces pays, c'est parce qu'ils ne sont qu'à une courte distance du Glion.
-Mais le Glion lui-même?
-J'avais choisi le Glion, parce que je le connaissais et que je savais que c'était la station par excellence pour ma malheureuse soeur. Mais nous ne pouvons pas rester au Glion. Vous m'avez demandé d'être franc, je veux l'être jusqu'au bout. Avec une bonne grace parfaite, avec un élan spontané, vous avez voulu nous céder vos chambres; mais il est bien évident que notre présence vous gêne.
-Comment pouvez-vous penser?
-Je ne pense pas, je suis certain. Pour des raisons que je n'ai pas à examiner, vous désirez être seul; notre voisinage vous incommode et vous trouble. Alors vous partez. Eh bien, mon cher colonel, cela ne doit pas être. Ce n'est pas à vous de partir, c'est à nous de vous céder la place.
-Permettez....
-Je vous en prie, laissez-moi achever. Nous sommes ici dans des conditions tout à fait particulières. Si vous n'aviez pas habité cet h?tel, nous n'aurions pas pu nous y faire recevoir. Nous ne sommes donc ici que par vous, par votre complaisance. Eh bien, mon cher colonel, il serait tout à fait absurde que vous fussiez victime de votre complaisance. Nous vous gênons; vous désirez la solitude, que vous ne pouvez plus trouver, nous ayant pour voisins. Nous nous en allons: rien n'est plus simple, rien n'est plus juste. Voilà pourquoi je vous demandais des renseignements sur les h?tels des environs, pensant que vous les connaissiez et ne voulant pas me lancer à l'aventure avec une malade.
-Jamais je n'accepterai ce départ.
-Et moi, jamais je n'accepterai le v?tre.
-Mon intention n'était pas de rester au Glion.
-Elle n'était pas non plus d'en partir aujourd'hui. De cela, je suis bien certain; j'ai interrogé Horace, qui ne savait rien, et qui assurément e?t été prévenu si votre départ avait été arrêté avant notre arrivée.
Le colonel demeura assez embarrassé. Il ne lui convenait pas en effet de reconna?tre qu'il quittait l'h?tel pour fuir la présence du prince et de Carmelita: c'était là une grossièreté qui n'était pas dans ses habitudes, ou bien c'était avouer sa faiblesse pour madame de Lucillière, ce qui le blessait dans sa pudeur d'amant malheureux.
-Devant partir un jour ou l'autre, il est bien naturel cependant que je vous cède tout de suite une chambre qui vous est indispensable, car vous ne pouvez pas rester dans le trou où vous avez passé la nuit.
-Un jour ou l'autre, je vous le répète, je comprends cela; ce que je ne comprends pas, c'est aujourd'hui. Ainsi, voilà qui est bien entendu: si vous persistez dans votre intention de partir ce soir, c'est nous qui partons ce matin pour les Diablerets ou pour Champéry, peu importe; si au contraire vous restez pour quelques jours, nous restons, nous aussi, tout le temps qui sera nécessaire pour la santé de ma soeur.
Dépossédé de la chambre dans laquelle il prenait ses repas, le colonel dut déjeuner dans la salle à manger commune.
Au moment où il allait entrer dans cette salle, il se rencontra avec le prince, et celui-ci lui proposa de prendre place à la table qu'il s'était fait réserver, au lieu de s'asseoir à la grande table.
Il se trouva donc placé entre la comtesse et Carmelita, et, au lieu de lire tout en mangeant, comme il en avait l'habitude lorsqu'il était seul, il dut soutenir une conversation suivie.
Il avait une crainte assez poignante, qui était que la comtesse ou Carmelita vinssent à parler de madame de Lucillière; mais le nom de la marquise ne fut même pas prononcé, et, comme s'il y avait eu une entente préalable pour éviter les sujets qui pouvaient le gêner, on ne parla pas de Paris.
La comtesse ne s'occupa que de sa maladie, et Carmelita que du pays dans lequel elle allait passer une saison.
Elle montra même tant d'empressement à conna?tre ce pays, que le colonel se trouva pour ainsi dire obligé à se mettre à sa disposition pour la guider après le déjeuner.
-Nous commanderons une voiture, dit le prince, et et nous emploierons notre après-midi à visiter les villages environnants.
Pendant que la comtesse et sa fille allaient revêtir une toilette de promenade, le prince prit le colonel par le bras et l'emmena à l'écart.
-Est-ce que vous avez re?u des lettres de Paris depuis votre départ? demanda-t-il.
-Non.
-Alors vous ignorez l'effet que ce départ a produit?
C'était là un sujet de conversation qui ne pouvait être que très pénible pour le colonel; il ne répondit donc pas à cette question.
Mais le prince continua:
-Personne ne s'est mépris sur les causes qui ont provoqué votre brusque détermination.
Le colonel leva le bras, comme pour fermer la bouche au prince; mais celui-ci parut ne pas comprendre ce geste.
-Et tout le monde vous a approuvé, dit-il; il n'y a qu'une voix dans tout Paris.
Disant cela, le prince Mazzazoli tendit sa main au colonel comme pour joindre sa propre approbation à celle de tout Paris.
La situation était embarrassante pour le colonel. Que signifiaient ces paroles? Pourquoi et à propos de quoi l'avait-on approuvé? C'était une question qu'il ne pouvait pas poser au prince cependant.
-Je vous dirai entre nous, continua celui-ci, que madame de Lucillière elle-même n'a pas caché son sentiment.
Ce nom ainsi prononcé le fit palir et son coeur se serra, mais la curiosité l'empêcha de s'abandonner à son émotion.
-Quel sentiment? demanda-t-il.
-Mais celui qu'elle a éprouvé en apprenant votre départ. D'abord, quand on a commencé à croire que vous aviez véritablement quitté Paris, on a été fort étonné; tout le monde avait pensé qu'il ne s'agissait que d'une excursion de quelques jours. Mais, en ne vous voyant pas revenir, on a compris que c'était au contraire un vrai départ. Pourquoi ce départ? C'est la question que chacun s'est posée, et, chez tout le monde, la réponse a été la même.
Sur ce mot, le prince Mazzazoli fit une pause et regarda le colonel en se rapprochant de lui.
-Trouvant votre responsabilité trop gravement compromise dans votre association avec le marquis de Lucillière, vous vouliez bien établir que vous n'étiez pour rien dans les paris engagés sur Voltigeur.
Le colonel respira: l'esprit et le coeur remplis d'une seule pensée, il n'avait nullement songé à cette explication, et il avait tout rapporté, dans ces paroles à double sens, à madame de Lucillière.
-Un jour que l'on discutait votre départ mystérieux dans un cercle composé des fidèles ordinaires de la marquise, le duc de Mestosa, le prince Sératoff, lord Fergusson, madame de Lucillière affirma très nettement que vous aviez bien fait de quitter Paris. ?Le colonel est un homme violent, dit-elle, un caractère emporté; il e?t pu se lacher en entendant les sots propos qu'on colporte sur les gains extraordinaires de Voltigeur, et avec lui les choses seraient assurément allées à l'extrême. Il a voulu se mettre dans l'impossibilité de se laisser emporter; je trouve qu'il a agi sagement.? Vous pensez, mon cher ami, si ces paroles ont jeté un froid parmi nous. Personne n'a répliqué un mot. Mais la marquise, s'étant éloignée, on s'est expliqué, et tout le monde est tombé d'accord sur la traduction à faire des paroles de madame de Lucillière. évidemment la femme ne pouvait pas accuser le mari franchement, ouvertement; mais, d'un autre c?té, l'amie ne voulait pas qu'on p?t vous soup?onner de vous associer aux procédés du marquis. De là ce petit discours assez obscur, en apparence, mais au fond très clair. Qu'en pensez-vous?
Ainsi la marquise n'avait pas craint d'expliquer leur rupture en jetant la suspicion sur son mari. ?Ce n'est pas avec moi qu'il a rompu, avait-elle dit; c'est avec M. de Lucillière.?
Elle tenait donc bien à ménager la jalousie de ses fidèles, qu'elle ne reculait pas devant une pareille explication.
A ce moment, la comtesse Belmonte et Carmelita descendirent dans le jardin, prêtes pour la promenade, et l'on monta en voiture.
Le prince s'étant placé vis-à-vis de sa soeur, le colonel se trouva en face de Carmelita.
Il ne pouvait pas lever les yeux sans rencontrer ceux de la belle Italienne, posés sur les siens.
La promenade fut longue et ils restèrent plusieurs heures ainsi en face l'un de l'autre.
-Est-ce qu'il y a des chemins de voiture pour aller sur les flancs de cette montagne? demanda Carmelita en rentrant à l'h?tel et en montrant du bout de son ombrelle les pentes boisées du mont Cubli.
-Non, répondit le colonel; il n'y a que des sentiers pour les piétons.
-Ne me demande pas de t'accompagner, dit le prince; tu sais que les ascensions sont impossibles pour moi.
-Oh! quand je voudrai faire cette promenade, ce ne sera pas à vous que je m'adresserai, mon cher oncle, dit-elle en riant; ce sera au colonel.
Le colonel, le lendemain matin, était parti en excursion de manière à n'être pas exposé à refuser Carmelita, ce qui était presque impossible, ou à l'accompagner, ce qui n'était pas pour lui plaire dans les conditions morales où il se trouvait présentement.
Il resta absent pendant deux jours, et ne revint qu'assez tard dans la soirée, bien décidé à repartir le lendemain matin. Il n'y avait pas deux minutes qu'il était dans sa chambre, lorsqu'il entendit frapper deux ou trois petits coups à la porte cloison; en même temps une voix,-celle de Carmelita-l'appela:
-Vous rentrez?
-A l'instant.
-Vous avez fait bon voyage?
-Très bon, je vous remercie.
-Est-ce que vous êtes mort de fatigue?
-Pas du tout.
-Ah! tant mieux. Est-ce que la porte est condamnée de votre c?té!
-Elle est fermée à clef.
-Et vous avez la clef?
-Elle est sur la serrure.
-De sorte que, si vous voulez, voue pouvez ouvrir cette porte?
-Mais pas du tout; il y a un verrou de votre c?té?
-Je sais bien. Je dis seulement que, si vous voulez tourner la clef en même temps que je pousse le verrou, la porte s'ouvre.
-Parfaitement.
-Eh bien! alors, si vous n'êtes pas mort de fatigue, vous pla?t-il de tourner la clef? moi, je pousse le verrou.
Carmelita apparut, le visage souriant, la main tendue:
-Bonsoir, voisin, dit-elle.
-Bonsoir, voisine.
Et ils restèrent en face l'un de l'autre durant quelques secondes.
-Ma mère est endormie, et son premier sommeil est ordinairement difficile à troubler; cependant, en parlant ainsi à travers les cloisons, nous aurions pu la réveiller. Voilà pourquoi je vous ai demandé d'ouvrir cette porte.
Elle ne montrait nul embarras et paraissait aussi à son aise dans cette chambre qu'en plein jour, au milieu d'un salon.
-Depuis plus d'une heure je guettais votre retour, dit-elle, et je croyais déjà qu'il en serait aujourd'hui comme il en avait été hier.
-Hier j'ai été surpris par la nuit à une assez grande distance, et je n'ai pas pu rentrer.
-Et où avez-vous couché?
-Sur un tas de foin dans un chalet de la montagne.
-Mais c'est très amusant, cela.
-Cela vaut mieux que de coucher à la belle étoile, car les nuits sont fra?ches dans la montagne; mais il y a quelque chose qui vaut encore beaucoup mieux qu'un tas de foin, c'est un bon lit.
-Vous aimez ces courses dans la montagne.
-J'aime la vie active, la fatigue; ces courses me délassent de la vie sédentaire que j'ai menée en ces derniers temps.
-Ah! vous êtes heureux.
Comme il ne répondait pas, elle continua:
-J'entends que vous êtes heureux de faire ce que vous voulez, d'aller où vous voulez, sans avoir à consulter personne. Savez-vous que depuis que je ne suis plus une toute petite fille, je n'ai pu faire un pas sans la permission de mon oncle, et il faut dire que presque toutes les fois que je lui ai demandé d'aller à gauche il m'a permis d'aller à droite.
Elle s'avan?a dans la chambre, et, prenant une chaise, elle s'assit.
-Je vous donne l'exemple, dit-elle, car je ne veux pas tenir sur ses jambes un homme qui a marché toute la journée.
Il s'assit alors près d'elle, assez intrigué par la tournure que prenait cet entretien bizarre.
-Quel but pensez-vous que j'aie eu en vous priant d'ouvrir cette porte? demanda-t-elle.
-Dame!... je n'en sais rien... à moins que ce ne soit pour causer un instant.
-Vous n'y êtes pas du tout: j'ai une prière à vous adresser.
-A moi?
-Et qui me rendra très heureuse si vous ne la repoussez point.
-Alors il est entendu d'avance que ce que vous souhaitez sera fait.
-Non, rien à l'avance: écoutez-moi d'abord, et puis, selon que ce que je vous demanderai vous plaira ou ne vous plaira point, vous me répondrez. Vous souvenez vous d'un mot que j'ai dit l'autre jour, à notre retour de notre promenade en voiture?
-A propos de quoi ce mot?
-A propos d'une excursion dans la montagne.
-Parfaitement.
-Eh bien! ce mot m'a valu une vive remontrance de mon oncle, et, quand je dis remontrance, c'est pour ne pas employer une expression plus forte. Cependant cela ne m'a pas fait renoncer à mon idée, et plus mon oncle m'a dit que j'avais commis une sottise et une inconvenance en manifestant le désir de vous accompagner dans une de vos excursions, plus ce désir a été ardent. Cet aveu va peut-être vous donner une assez mauvaise idée de mon caractère, mais au moins il vous prouvera que je suis franche. Et puis ce désir n'est-il pas bien justifiable, après tout? Je suis enfermée dans cet h?tel; ma mère est empêchée de sortir par sa maladie, mon oncle est retenu par son horreur de la fatigue et de la marche. Moi, qui ne suis pas malade et qui n'ai pas horreur de la marche, j'ai envie de voir ce qu'il y a derrière ces rochers qui se dressent du matin au soir devant mes yeux comme des points d'interrogation. N'est-ce pas tout naturel? Et voilà pourquoi je veux vous demander de vous accompagner quelquefois. Voilà ma prière. Enfin voilà comment j'ai été amenée à pousser ce verrou.
-Je vous ai dit que d'avance ce que vous souhaitiez serait fait, je ne puis que vous le répéter. Maintenant, quand vous pla?t-il que nous entreprenions cette promenade?
-Oh! ce n'est pas ainsi que les choses doivent se passer. Le grand grief de mon oncle, ?a été que je venais me jeter à travers vos projets d'une fa?on importune et gênante. Si demain matin je lui dis que je pars avec vous pour cette promenade, il comprendra que son discours n'a pas été très efficace, et il le recommencera en l'accentuant. Le moyen d'échapper à ce nouveau discours, c'est que vous demandiez vous-même à mon oncle de me faire faire cette promenade; comme cela, il ne pourra plus parler de mon importunité. Le voulez-vous?
Il fut convenu que, la lendemain matin, le colonel adresserait sa demande au prince.
Carmelita, ordinairement impassible comme si elle était insensible à tout, se montra radieuse.
-Maintenant, dit-elle, je ne veux pas abuser plus longtemps de votre hospitalité. Bonsoir, voisin; à demain.
Et, après lui avoir tendu la main, elle rentra dans sa chambre.
Mais presque aussit?t rouvrant la porte:
-Comment! dit-elle, vous n'avez pas tourné la clef?
-Mais....
-Mais il le faut, de même qu'il faut que je pousse le verrou pour mon oncle.
Le lendemain matin, il adressa au prince Mazzazoli sa demande ou plut?t la demande de Carmelita.
-C'est cette grande enfant, s'écria le prince, qui j'en suis certain, vous a tourmenté pour vous accompagner dans vos excursions?
-Elle a manifesté le désir de parcourir la montagne, et je suis heureux de me mettre a sa disposition.
-Vous êtes heureux d'aller où bon vous semble, librement voilà qui est certain, et c'est bien assez que nous soyons venus vous chasser de votre appartement, sans encore vous prendre votre liberté. Excusez-la, je vous prie; elle n'a pas pris garde à ce qu'elle vous demandait.
-Refusez-vous de me la confier?
-Je refuse de vous ennuyer.
L'entretien ainsi engagé ne pouvait finir que par la défaite du prince.
Un quart d'heure après, Carmelita était prête à partir: elle avait revêtu un costume bizarre: une robe courte, serrée à la taille par un ceinturon de cuir et modulant sa taille et ses épaules; aux pieds, des souliers pris dans les guêtres; sur la tête un petit chapeau de feutre, sans plumes, mais avec un voile gris flottant au vent; à la main, une longue canne.
-M'acceptez-vous ainsi? dit-elle en posant sur lui ses grands yeux clairs. Je vous promets de vous suivre sans demander grace, et de passer partout où vous passerez; le pied est solide et je ne sais pas ce que que c'est que le vertige.
Ils partirent sans qu'il pensat à se demander comment, en un quart d'heure, elle avait pu improviser ce charmant costume de montagne, qui était un vrai chef-d'oeuvre longuement médité par l'illustre Faugeroles, et sans qu'il se dit qu'il était assez étrange, alors qu'elle ne devait pas faire d'excursion, qu'elle e?t dans ses bagages des objets aussi peu appropriés à une toilette ordinaire que des guêtres et une canne.
-Et où vous pla?t-il que nous allions? demanda-t-il après avoir marché pendant quelques minutes près d'elle.
-Mais où vous voudrez, dans la montagne, droit devant nous. Quand vous viendrez, dans l'Apennin, si jamais vous nous faites le plaisir de nous visiter à Belmonte, je vous guiderai; ici guidez-moi vous-même, car je ne connais rien. Tout ce que je désire, c'est aller le plus loin possible, le plus haut que nous pourrons monter.
Ils quittèrent bient?t le chemin pour prendre un sentier qui courait sur le flanc de la montagne en c?toyant le ravin et en coupant à travers des paturages et des bois de sapins.
Personne dans ce sentier, personne dans les bois; sur les pentes des paturages, quelques vaches qui paissaient l'herbe verte ou qui venaient boire à des auges creusées dans le tronc d'un pin et qui, en marchant lentement, faisaient sonner leurs clochettes.
Ils avan?aient, c?te à c?te, et quand le sentier devenait trop étroit pour deux, il prenait la tête, se retournant alors de temps en temps pour voir si elle le suivait.
Elle marchait dans ses pas, sur ses talons, et quand un filet d'eau rendait les pierres du sentier glissantes, il n'avait qu'à étendre le bras pour lui prendre la main et l'aider à sauter de caillou en caillou, ce qu'elle faisait d'ailleurs légèrement, s?rement, sans hésitation, en riant lorsqu'elle éclaboussait l'eau du bout de son baton.
La journée était radieuse, et le soleil, qui s'était déjà élevé dans un beau ciel sans nuage, avait dissipé les vapeurs du matin, qui ne persistaient plus que dans quelques vallons abrités, où elles rampaient le long des rochers et des arbres comme des fumées légères.
Devant eux, la montagne se dressait comme une barrière de rochers pour former l'amphithéatre de Jaman et des monts de Vevey; derrière eux, le lac brillait comme un immense miroir.
En marchant, ils devisaient du spectacle qu'ils avaient sous les yeux, et Carmelita comparait ces montagnes à celles au milieu desquelles s'était écoulée son enfance.
De là un inépuisable sujet de conversation.
Ils montèrent ainsi pendant près de deux heures sans qu'elle se plaign?t de la fatigue ou demandat à se reposer.
Mais la matinée s'avan?ait et l'heure du déjeuner approchait.
Il avait emporté dans son sac du pain et de la viande froide, et il comptait sur une source qu'il connaissait pour leur donner de l'eau.
Bient?t ils arrivèrent à cette source, et pour la première fois ils s'assirent sur l'herbe.
-L'endroit vous dépla?t-il?
-Bien au contraire, et choisi à souhait non seulement pour déjeuner, mais encore pour causer librement en toute s?reté. Et précisément j'ai à vous parler. C'est même dans ce but, si vous voulez bien me permettre cet aveu, que je vous ai proposé cette promenade.
Alors elle se mit à sourire.
-Je vous étonne, dit-elle.
-Je l'avoue.
-Vous avez donc cru que je voulais tout simplement faire une excursion dans ces montagnes?
-J'ai cru ce que vous me disiez.
-Ce que je vous disais était la vérité, mais ce n'était pas toute la vérité: oui, j'avais grande envie de faire cette excursion pour le plaisir qu'elle pouvait me donner; mais aussi j'avais grand désir de me ménager un tête-à-tête avec vous, dans lequel je pourrai vous adresser une demande pour moi très importante.
-Je vous écoute.
-Ah? maintenant rien ne presse, car je ne crains pas que notre tête-à-tête soit troublé; déjeunons donc d'abord, ensuite je vous ferai mes confidences. N'écouterez-vous pas mieux? Pour moi, je parlerai plus facilement quand j'aurai apaisé mon appétit, car je meurs de faim.
Ouvrant son sac, il en tira les provisions et les ustensiles de table qu'il renfermait.
Ces provisions et ces ustensiles étaient des plus simples: du pain, un poulet froid et du sel; deux couteaux, deux verres et deux petites serviettes; dans une gourde recouverte d'osier, du vin blanc d'Yverne.
Le couvert fut bien vite mis sur un quartier de rocher et ils s'assirent en face l'un de l'autre.
-Pour le plaisir que je me promettais, dit-elle, je suis servie à souhait.
Et, tout en mordant du bout des dents un os de poulet elle promena lentement les yeux autour d'elle.
Assurément il y a en Suisse beaucoup de montagnes plus célèbres que ces pentes des dents de Naye et de Jaman, cependant il en est peu où la vue puisse embrasser un panorama plus vaste, et surtout plus varié! tout se trouve réuni, arrangé, disposé, composé, pour le plaisir des yeux: les eaux, les bois, les champs, les prairies, les villages et les villes. Au loin, se confondant dans le ciel, les pics sauvages des Alpes, couverts de neiges et qui, de quelque c?té qu'on se tourne, vous entourent, et vous éblouissent; à ses pieds, au contraire, le spectacle de la vie civilisée: les toits des villages qui réfléchissent les rayons du soleil, les bateaux à vapeur qui tracent des sillons blancs sur les eaux bleues du lac, et, dans les vallées, la fumée des locomotives qui court et s'envole à travers les maisons et les arbres. Les bruits de la plaine et des vallées ne montent point jusqu'à ces hauteurs, et dans l'air tranquille on n'entend que les clochettes des vaches ou le chant des bergers qui fauchent l'herbe sur les pentes trop rapides pour les pieds des troupeaux.
-Quel malheur que ces bergers ne nous chantent pas le Ranz des vaches! dit Carmelita en souriant.
Et elle se mit elle-même à chanter à pleine voix cet air, tel qu'il se trouve écrit dans Guillaume Tell.
-Comment trouvez-vous ma voix! demanda-telle.
-Admirable.
-Ce n'est pas un compliment que je vous demande, mais une réponse sincère; vous comprendrez tout à l'heure l'importance de cette sincérité.
-Tout à l'heure?
-Oui, quand je vous ferai mes confidences; mais le moment n'est pas encore venu, car ma faim n'est pas assouvie. J'accepte un nouveau morceau de poulet, si vous voulez bien me l'offrir.
Il se levait de temps en temps pour aller emplir leurs verres au filet d'eau qui, par un conduit en bois, tombait dans le tronc d'un pin creusé en forme d'auge.
Bient?t il ne resta plus du poulet que les os, et la gourde se trouva vide.
Alors, à son tour, elle se leva et, s'éloignant de quelques pas, elle se mit à cueillir dans l'herbe des violettes bleues et jaunes, des anémones printanières, des saxifrages et d'autres fleurs alpines, dont elle forma une petite botte.
Puis, revenant vers le colonel, qui pendant ce temps avait refermé son sac, elle jeta toutes ces fleurs sur l'herbe et, s'asseyant, elle commen?a à les arranger en bouquet.
-Il faut que je commence par vous avouer, dit-elle, que j'ai pour vous une grande estime et que vous m'inspirez une entière confiance.
-Pourquoi
-Pourquoi? Ce serait bien long à expliquer et difficile aussi. Je vous demande donc à affirmer seulement cette estime et cette confiance pour vous faire comprendre comment j'ai été amenée à vous prendre pour confident.
Le colonel e?t voulu répondre; mais, ne trouvant qu'une fadaise, il se contenta d'un signe de main pour dire qu'il écoutait.
-Vous savez, continua-t-elle, comment j'ai été élevée. Mon oncle a con?u le projet de me faire faire un grand mariage, et il a voulu me rendre digne des hautes destinées qu'il ambitionnait pour moi..., et aussi un peu pour lui, il faut bien le dire. Ai-je ou n'ai-je pas profité de ses le?ons! C'est une question que je n'ai pas à examiner, et sur laquelle je ne veux pas vous interroger; car vous ne pourriez me répondre que poliment, et c'est à votre sincérité que je fais appel. Quoi qu'il en soit, le grand mariage désiré ne s'est pas fait, et les rêves de mon oncle ne se sont point réalisés. Je suis sans fortune, cela explique tout.
-Ne croyez pas que tous les hommes ne recherchent que la fortune dans la femme qu'ils épousent.
-Je ne crois rien; je constate que je ne suis pas mariée, et je l'explique par une raison qui me para?t bonne. Cependant j'avoue volontiers qu'elle n'est pas la seule. Pour que ces grands mariages réussissent, pour qu'une jeune fille qui n'a rien que quelques avantages personnels se marie, il faut, n'est-ce pas, que cette jeune fille travaille elle-même habilement à ce mariage, qu'elle trouve elle-même son mari, et qu'avec plus ou moins d'adresse, de diplomatie, de rouerie, de coquetterie, de persévérance, elle oblige elle-même ce mari à l'épouser. C'est au moins ainsi que se sont accomplis les beaux mariages qui ont servi d'exemples à mon oncle, et lui ont mis en tête l'idée de me donner pour mari un prince ou un empereur. Il avait eu d'illustres exemples sous les yeux et il avait cru que je pourrais les suivre. Par malheur pour le succès de son plan, je n'ai pas voulu, dans cette comédie du mariage, accepter mon r?le tel qu'il me l'avait dessiné. Il était très important, ce r?le, très brillant et assurément intéressant à jouer; je l'ai transformé en un r?le muet.
Elle s'arrêta et, le regardant:
-Est-ce vrai? demanda-t-elle.
-Très vrai.
-Mais ce r?le, je n'ai pu l'accepter que par une sorte d'obéissance, sans réflexion pour ainsi dire, sans avoir conscience de ce que je faisais. Mon oncle me demandait de le remplir, je le remplissais en l'appropriant à ma nature; j'obéissais à son ordre, et par cette soumission il me semblait que je m'acquittais de la reconnaissance que je lui devais. Il faut remarquer, si vous ne l'avez déjà fait, que je ne suis précoce en rien: mon esprit, mon intelligence, ne se sont ouverts que tardivement, peu à peu, si tant est qu'ils se soient ouverts. Je suis donc restée assez longtemps sans comprendre ce r?le, et surtout sans voir le résultat auquel j'arriverais, si je réussissais dans son déno?ment: c'est-à-dire à un mariage peut-être riche ou puissant, mais à coup s?r malheureux; car, à vos yeux, n'est-ce pas, comme aux miens, un mariage sans amour ne peut être que malheureux?
-Assurément.
-Je comptais sur votre réponse. Quand j'ai compris où je marchais, ou plut?t quand je l'ai senti, car je l'ai senti avant de le comprendre,-disant cela, elle posa la main sur son coeur,-j'ai résolu de ne pas aller plus loin et de m'arrêter. Jamais position n'a été plus délicate que la mienne: je devais beaucoup à mon oncle, et, d'un autre c?té, je me devais à moi-même de ne pas poursuivre des projets de mariage qui ne pouvaient faire que mon malheur, ainsi que celui du mari que j'épouserais. Comment sortir de cette difficulté? J'y réfléchis longtemps. Mais, si difficile que soit une position, on trouve toujours moyen d'en sortir lorsqu'on le veut fermement.
Il écoutait, se demandant où allait aboutir cette étrange confidence et surtout pourquoi elle la lui faisait.
Elle continua:
-Vous savez qu'en ces derniers temps, j'ai beaucoup travaillé la musique et que j'ai pris des le?ons de chant. ?Si je n'avais pas d? être une grande dame, j'aurais été une grande artiste?, me disait chaque jour mon professeur. Eh bien! grande dame, je ne la serai point; au contraire, je serai artiste. Dans quelques jours, je partirai d'ici, seule, pour l'Italie, et, sous un faux nom, je débuterai au théatre.
-Vous?
-Oui, moi. Voilà pourquoi j'ai voulu vous faire cette confidence. C'est pour vous prier d'être, au moment de mon départ, auprès de mon oncle et de ma mère, pour leur adoucir le coup que je leur porterai. J'ai cru que personne mieux que vous ne pouvait remplir cette mission, et c'est le service que je vous demande. Vous ne me le refuserez point, n'est-ce pas?
-Comédienne!
-Je vois que je vous surprends, dit-elle en le regardant. Et pourquoi? Que voulez-vous que je fasse? Quelle position ai-je dans le monde? Je suis d'une noble famille, cela est vrai; mon oncle est prince, cela est vrai encore. Mais après? Ma famille est ruinée, et mon oncle est sans fortune; voilà qui est non moins vrai. Dans cette situation, quelle espérance m'est permise?
-Mais celle qu'a eue le prince, celle qu'il a toujours, et qui me para?t,-laissez-moi le dire, sans mettre aucune galanterie dans mes paroles,-tout à fait légitime et parfaitement fondée.
-Vous voulez dire celle d'un mariage, d'un grand, d'un beau mariage?
-Sans doute, qui plus que vous fut jamais digne de ce mariage?
-Quoi qu'il en soit, dit-elle en continuant le développement de son idée, ce mariage, ce beau mariage, ne s'est pas réalisé jusqu'à présent.
-Pouvez-vous croire qu'il ne se réalisera pas un jour ou l'autre? est-ce à votre age qu'il est permis de désespérer?
-Où est-il ce mari? Depuis un an; nous avons vécu dans le même monde, l'un près de l'autre, de la même vie pour ainsi dire. Où l'avez-vous vu ce mari? Nulle part, n'est-ce pas? Il ne s'est pas présenté.
-De ce qu'il ne s'est pas présenté jusqu'à présent, s'ensuit-il qu'il ne doive pas se présenter un jour?
-Assurément, je crois qu'il ne se présentera pas: mais je vais plus loin et j'affirme qu'il ne devait pas se présenter. C'était à moi de l'aller chercher. Ce que je n'ai pas fait, alors que je ne me rendais pas bien compte de ma position, je le ferai encore bien moins maintenant, que je sais ce qu'elle est et que je raisonne. Je vous l'ai dit et je vous le répète, je veux mon indépendance; je veux celle de la vie; je veux aussi, je veux surtout celle du coeur. Si je me marie jamais, je veux choisir mon mari, non parce qu'il a un grand nom ou une grande position, mais parce qu'il m'aime et que je l'aime. Cela, je l'espère, ne vous para?t pas trop romanesque; je vous assure que je ne suis pas romanesque.
-Mais je n'ai jamais pensé qu'on devait s'excuser d'être romanesque; trop peu de gens, hélas! mettent le sentiment dans leur existence.
-C'est précisément cela que je veux: mettre le sentiment au-dessus des intérêts, et non les intérêts au-dessus du sentiment. Voilà pourquoi je tiens à être libre, Je sais que l'on me reprochera mon coup de tête. Comédienne! quelle bassesse! Appartenir à l'une des premières familles de l'Italie et se faire chanteuse, quelle folie! Et cependant j'ai une excuse. Puisque je suis destinée à jouer la comédie en ce monde, j'aime mieux la jouer au théatre que dans la vie. Le r?le qu'on veut m'imposer et que je devrais accepter pour réussir me pèse et m'humilie, de sorte que je le joue aussi mal que possible et que je ne réussirai jamais; tandis que celui que je veux prendre n'a rien qui m'effraye.
-Cependant....
-Oui, vous avez raison, ce que je dis là est inexact. Il y a une chose qui m'effraye et beaucoup, c'est de quitter mon oncle et ma mère.
Elle parut très émue et s'arrêta un moment.
-C'est cette considération qui pendant longtemps m'a arrêtée, dit-elle en reprenant. J'ai hésité, j'ai été d'une résolution à une autre, décidée un jour à partir, le lendemain à rester près d'eux et à laisser les choses aller sans m'en mêler: car je sens, croyez-le bien, le chagrin que je vais leur causer. Pour ma pauvre mère, cette séparation sera terrible; pour mon oncle, elle ne le sera pas moins, puisqu'elle sera l'anéantissement de projets auxquels depuis sept années il a tout sacrifié: son temps, sa peine, sa fortune, ses plaisirs. On ne sait pas, on ne saura jamais ce qu'ont été les soins de mon oncle; songez que ce qu'il ne savait pas, il a eu le courage, à son age, de l'apprendre pour me l'enseigner. Et quel courage non moins admirable dans cet enseignement donné à une fille telle que moi! Certes, bien des fois ses le?ons m'ont été pénibles et cruelles, mais je sens maintenant qu'elles n'ont pas pu l'être moins pour lui que pour moi.
De nouveau elle fit une pause pour se remettre.
-Et voilà de quelle récompense je vais le payer. Ah! cela est affreux. Qu'il sache au moins que je ne me sépare pas de lui, le coeur léger, par un coup de tête, sans ressentir les angoisses de cette séparation et sans compatir à son chagrin. Voilà le service que je réclame de vous, et voilà pourquoi j'ai tenu si vivement à nous ménager cette promenade, qui devait me permettre de m'expliquer librement et de bien vous dire tout ce que je désire qui soit répété à mon oncle, ainsi qu'à ma mère, je ne veux pas qu'ils m'accusent injustement et je remets ma cause entre vos mains: voulez-vous la plaider non seulement pour moi, de fa?on qu'ils ne me condamnent pas, mais encore pour eux, de fa?on à adoucir leur douleur?
-J'aurais bien des choses à vous opposer, mais les raisons par lesquelles je vous combattrais, vous vous les êtes données vous-même, j'en suis s?r. Je suis à vous.
Elle lui prit la main et la serra en le regardant.
Puis tout à coup, s'arrachant à l'émotion qui l'oppressait:
-Vous pla?t-il que nous nous remettions en route? dit-elle. En avant! et ne pensons plus qu'au plaisir de la promenade.