Pendant que l'Europe marche depuis des siècles dans la voie du progrès et du développement, l'immobilité est le caractère distinctif des innombrables peuplades qui parcourent avec leurs tentes et leurs troupeaux les vastes et arides déserts de l'Arabie.
Ce qu'elles sont aujourd'hui, elles l'étaient hier, elles le seront demain; chez elles rien ne change, rien ne se modifie; les Bédouins de nos jours conservent encore dans toute sa pureté l'esprit qui animait leurs ancêtres au temps de Mahomet, et les meilleurs commentaires sur l'histoire et la poésie des Arabes pa?ens, ce sont les notices que donnent les voyageurs modernes sur les m?urs, les coutumes et la manière de penser des Bédouins, au milieu desquels ils ont vécu.
Pourtant ce peuple ne manque ni de l'intelligence ni de l'énergie nécessaires pour étendre et améliorer sa condition, si tel était son désir. S'il ne marche pas, s'il reste étranger à l'idée du progrès, c'est que, indifférent au bien-être et aux jouissances matérielles que procure la civilisation, il ne veut pas échanger son sort contre un autre. Dans son orgueil le Bédouin se considère comme le type le plus parfait de la création, méprise les autres peuples parce qu'ils ne lui ressemblent pas, et se croit infiniment plus heureux que l'homme civilisé. Chaque condition a ses inconvénients et ses avantages; mais la fierté des Bédouins s'explique et se comprend sans peine. Guidés, non par des principes philosophiques, mais pour ainsi dire par l'instinct, ils ont réalisé de prime abord la noble devise de la révolution fran?aise: la liberté, l'égalité, la fraternité.
Le Bédouin est l'homme le plus libre de la terre. ?Je ne reconnais point d'autre ma?tre que celui de l'univers,? dit-il. La liberté dont il jouit est si grande, si illimitée, que, comparées avec elle, nos doctrines libérales les plus avancées semblent des préceptes de despotisme. Dans nos sociétés un gouvernement est un mal nécessaire, inévitable, un mal qui est la condition du bien: les Bédouins s'en passent. Chaque tribu, il est vrai, a son chef choisi par elle; mais ce chef ne possède qu'une certaine influence; on le respecte, on écoute ses conseils, surtout s'il a le don de la parole, mais il n'a nullement le droit de donner des ordres. Au lieu de toucher un traitement, il est tenu et forcé même, par l'opinion publique, de fournir à la subsistance des pauvres, de distribuer entre ses amis les présents qu'il re?oit, d'offrir aux étrangers une hospitalité plus somptueuse qu'un autre membre de la tribu ne pourrait le faire. Dans toute circonstance il est tenu de consulter le conseil de la tribu, qui se compose des chefs des différentes familles. Sans l'assentiment de cette assemblée, il ne peut ni déclarer la guerre, ni conclure la paix, ni même lever le camp[2]. Quand une tribu décerne le titre de chef à l'un de ses membres, ce n'est souvent qu'un hommage sans conséquence; elle lui donne par là un témoignage public de son estime; elle reconna?t solennellement en lui l'homme le plus capable, le plus brave, le plus généreux, le plus dévoué aux intérêts de la communauté. ?Nous n'accordons cette dignité à personne, disait un ancien Arabe, à moins qu'il nous ait donné tout ce qu'il possède; qu'il nous ait permis de fouler aux pieds tout ce qui lui est cher, tout ce qu'il aime à voir honoré, et qu'il nous ait rendu des services comme en rend un esclave[3].? Mais l'autorité de ce chef est souvent si minime que l'on s'en aper?oit à peine. Quelqu'un ayant demandé à Araba, contemporain de Mahomet, de quelle manière il était devenu le chef de sa tribu, Araba nia d'abord qu'il le f?t. L'autre ayant insisté, Araba répondit à la fin: ?Si des malheurs avaient frappé mes contribules, je leur donnais de l'argent; si quelqu'un d'entre eux avait fait une étourderie, je payais pour lui l'amende; et j'ai établi mon autorité en m'appuyant sur les hommes les plus doux de la tribu. Celui de mes compagnons qui ne peut en faire autant, est moins considéré que moi; celui qui le peut est mon égal, et celui qui me surpasse est plus estimé que moi[4].? En effet, dans ce temps-là comme aujourd'hui, on déposait le chef, s'il ne savait pas soutenir son rang et s'il y avait dans la tribu un homme plus généreux et plus brave que lui[5].
L'égalité, bien qu'elle ne soit pas complète dans le Désert, y est cependant plus grande qu'ailleurs. Les Bédouins n'admettent ni l'inégalité dans les relations sociales, car tous vivent de la même manière, portent les mêmes vêtements et prennent la même nourriture, ni l'aristocratie de fortune, car la richesse n'est pas à leurs yeux un titre à l'estime publique[6]. Mépriser l'argent et vivre au jour le jour de butin conquis par sa valeur, après avoir répandu son patrimoine en bienfaits, tel est l'idéal du chevalier arabe[7]. Ce dédain de la richesse est sans doute une preuve de grandeur d'ame et de véritable philosophie; cependant il ne faut pas perdre de vue que la richesse ne peut avoir pour les Bédouins la même valeur que pour les autres peuples, puisque chez eux elle est extrêmement précaire et se déplace avec une étonnante facilité. ?La richesse vient le matin et s'en va le soir,? a dit un poète arabe, et dans le Désert cela est strictement vrai. Etranger à l'agriculture et ne possédant pas un pouce de terrain, le Bédouin n'a d'autre richesse que ses chameaux et ses chevaux; mais c'est une possession sur laquelle il ne peut pas compter un seul instant. Quand une tribu ennemie attaque la sienne et lui enlève tout ce qu'il possède, comme cela arrive journellement, celui qui, hier encore, était riche, se trouve réduit tout à coup à la détresse[8]. Demain il prendra sa revanche et redeviendra riche.
Cependant l'égalité complète ne peut exister que dans l'état de nature, et l'état de nature n'est autre chose qu'une abstraction. Jusqu'à un certain point les Bédouins sont égaux entre eux; mais d'abord leurs principes égalitaires ne s'étendent nullement à tout le genre humain; ils s'estiment bien supérieurs, non-seulement à leurs esclaves et aux artisans qui gagnent leur pain en travaillant dans leurs camps, mais encore à tous les hommes d'une autre race; ils ont la prétention d'avoir été pétris d'un autre limon que toutes les autres créatures humaines. Puis les inégalités naturelles entra?nent des distinctions sociales, et si la richesse ne donne au Bédouin aucune considération, aucune importance, la générosité, l'hospitalité, la bravoure, le talent poétique et le don de la parole lui en donnent d'autant plus. ?Les hommes se partagent en deux classes, a dit Hatim; les ames basses se plaisent à amasser de l'argent; les ames élevées recherchent la gloire que procure la générosité[9].? Les nobles du désert, les rois des Arabes, comme disait le calife Omar[10], ce sont les orateurs et les poètes, ce sont tous ceux qui pratiquent les vertus bédouines; les roturiers, ce sont les hommes bornés ou méchants qui ne les pratiquent pas. Au reste, les Bédouins n'ont jamais connu ni priviléges ni titres, à moins que l'on ne considère comme tel le surnom de Parfait, que l'on donnait anciennement à celui qui joignait au talent de la poésie la bravoure, la libéralité, la connaissance de l'écriture, l'habileté à nager et à tirer de l'arc[11].
La noblesse d'origine, qui, bien comprise, impose de grands devoirs et rend les générations solidaires les unes des autres, existe aussi chez les Bédouins. La masse, pleine de vénération pour la mémoire des grands hommes, auxquels elle rend une sorte de culte, entoure leurs descendants de son estime et de son affection, pourvu que ceux-ci, s'ils n'ont pas re?u du ciel les mêmes dons que leurs a?eux, conservent au moins dans leur ame le respect et l'amour des hauts faits, des talents et de la vertu. Avant l'islamisme on considérait comme fort noble celui qui était lui-même le chef de sa tribu, et dont le père, l'a?eul et le bisa?eul avaient rempli successivement le même emploi[12]. Rien de plus naturel. Puisque l'on ne donnait le titre de chef qu'à l'homme le plus distingué, on était autorisé à croire que les vertus bédouines étaient héréditaires dans une famille qui, pendant quatre générations, avait été à la tête de la tribu.
Dans une tribu tous les Bédouins sont frères. C'est le nom qu'ils se donnent entre eux quand ils sont du même age. Si c'est un vieillard qui parle à un jeune homme, il l'appelle: fils de mon frère. Un de ses frères est-il réduit à la mendicité et vient-il implorer son secours, le Bédouin égorgera, s'il le faut, son dernier mouton pour le nourrir; son frère a-t-il essuyé un affront de la part d'un homme d'une autre tribu, il ressentira cet affront comme une injure personnelle, et n'aura point de repos qu'il n'en ait tiré vengeance. Rien ne saurait donner une idée assez nette, assez vive, de cette a?ab?a, comme il l'appelle, de cet attachement profond, illimité, inébranlable, que l'Arabe ressent pour ses contribules, de ce dévo?ment absolu aux intérêts, à la prospérité, à la gloire, à l'honneur de la communauté qui l'a vu na?tre et qui le verra mourir. Ce n'est point un sentiment comme notre patriotisme, sentiment qui para?trait au fougueux Bédouin d'une tiédeur extrême; c'est une passion violente et terrible; c'est en même temps le premier, le plus sacré des devoirs, c'est la véritable religion du Désert. Pour sa tribu l'Arabe est toujours prêt à tous les sacrifices; pour elle il risquera à chaque instant sa vie dans ces entreprises hasardeuses où la foi et l'enthousiasme peuvent seuls accomplir des miracles; pour elle il se battra jusqu'à ce que son corps broyé sous les pieds n'ait plus figure humaine.... ?Aimez votre tribu, a dit un poète, car vous êtes attaché à elle par des liens plus forts que ceux qui existent entre le mari et la femme[13]?....
Voilà de quelle manière le Bédouin comprend la liberté, l'égalité et la fraternité. Ces biens lui suffisent; il n'en désire, il n'en imagine pas d'autres; il est content de son sort[14]. L'Europe n'est plus jamais contente du sien, ou ne l'est que pour un jour. Notre activité fiévreuse, notre soif d'améliorations politiques et sociales, nos efforts incessants pour arriver à un état meilleur, ne sont-ce pas, au fond, les sympt?mes et l'aveu implicite de l'ennui et du malaise qui, chez nous, rongent et dévorent la société? L'idée du progrès, préconisée jusqu'à satiété dans les chaires et à la tribune, c'est l'idée fondamentale des sociétés modernes; mais est-ce que l'on parle sans cesse de changements et d'améliorations, quand on se trouve dans une situation normale, quand on se sent heureux? Cherchant toujours le bonheur sans le trouver, détruisant aujourd'hui ce que nous avons bati hier, marchant d'illusion en illusion et de mécompte en mécompte, nous finissons par désespérer de la terre; nous nous écrions dans nos moments d'abattement et de faiblesse que l'homme a une autre destinée que les Etats, et nous aspirons à des biens inconnus dans un monde invisible.... Parfaitement calme et fort, le Bédouin ne conna?t pas ces vagues et maladives aspirations vers un avenir meilleur; son esprit gai, expansif, insouciant, serein comme son ciel, ne comprendrait rien à nos soucis, à nos douleurs, à nos confuses espérances. De notre c?té, avec notre ambition illimitée dans la pensée, dans les désirs, dans le mouvement de l'imagination, cette vie calme du Désert nous semblerait insupportable par sa monotonie et son uniformité, et nous préférerions bient?t notre surexcitation habituelle, nos misères, nos souffrances, nos sociétés troublées et notre civilisation en travail à tous les avantages que possèdent les Bédouins dans leur immuable sérénité.
C'est qu'il existe entre eux et nous une différence énorme. Nous sommes trop riches d'imagination pour go?ter le repos de l'esprit; mais c'est aussi à l'imagination que nous devons notre progrès, c'est elle qui nous a donné notre supériorité relative. Là où elle manque, le progrès est impossible: quand on veut perfectionner la vie civile et développer les relations des hommes entre eux, il faut avoir présente à l'esprit l'image d'une société plus parfaite que celle qui existe. Or les Arabes, en dépit d'un préjugé accrédité, n'ont que fort peu d'imagination. Ils ont le sang plus impétueux, plus bouillant que nous, ils ont des passions plus fougueuses, mais c'est en même temps le peuple le moins inventif du monde. Pour s'en convaincre on n'a qu'à examiner leur religion et leur littérature. Avant qu'ils fussent devenus musulmans, ils avaient leurs dieux, représentants des corps célestes; mais jamais ils n'ont eu de mythologie, comme les Indiens, les Grecs, les Scandinaves. Leurs dieux n'avaient point de passé, point d'histoire, et personne n'a songé à leur en composer une. Quant à la religion prêchée par Mahomet, simple monothéisme auquel sont venues se joindre quelques institutions, quelques cérémonies empruntées au juda?sme et à l'ancien culte pa?en, c'est sans contredit de toutes les religions positives la plus simple et la plus dénuée de mystères; la plus raisonnable et la plus épurée, diraient ceux qui excluent le surnaturel autant que possible, et qui bannissent du culte les démonstrations extérieures et les arts plastiques. Dans la littérature, même absence d'invention, même prédilection pour le réel et le positif. Les autres peuples ont produit des épopées où le surnaturel joue un grand r?le. La littérature arabe n'a point d'épopée; elle n'a même pas de poésie narrative; exclusivement lyrique et descriptive, cette poésie n'a jamais exprimé autre chose que le c?té poétique de la réalité. Les poètes arabes décrivent ce qu'ils voyent et ce qu'ils éprouvent; mais ils n'inventent rien, et si parfois ils se permettent de le faire, leurs compatriotes, au lieu de leur en savoir gré, les traitent tout cr?ment de menteurs. L'aspiration vers l'infini, vers l'idéal, leur est inconnue, et ce qui, déjà dans les temps les plus reculés, importe le plus à leurs yeux, c'est la justesse et l'élégance de l'expression, c'est le c?té technique de la poésie[15]. L'invention est si rare dans leur littérature, que, lorsqu'un y rencontre un poème ou un conte fantastique, on peut presque toujours affirmer d'avance, sans craindre de se tromper, qu'une telle production n'est pas d'origine arabe, que c'est une traduction. Ainsi, dans les Mille et une nuits, tous les contes de fées, ces gracieuses productions d'une imagination fra?che et riante qui ont charmé notre adolescence, sont d'origine persane ou indienne; dans cet immense recueil les seuls récits vraiment arabes, ce sont les tableaux de m?urs, les anecdotes empruntées à la vie réelle. Enfin, lorsque les Arabes, établis dans d'immenses provinces conquises à la pointe du sabre, se sont occupés de matières scientifiques, ils ont montré la même absence de puissance créatrice. Ils ont traduit et commenté les ouvrages des anciens; ils ont enrichi certaines spécialités par des observations patientes, exactes, minutieuses; mais ils n'ont rien inventé, on ne leur doit aucune idée grande et féconde.
Il existe ainsi entre les Arabes et nous des différences fondamentales. Peut-être ont-ils plus d'élévation dans le caractère, plus de véritable grandeur d'ame, et un sentiment plus vif de la dignité humaine; mais ils ne portent pas en eux le germe du développement et du progrès, et, avec leur besoin passionné d'indépendance personnelle, avec leur manque absolu d'esprit politique, ils semblent incapables de se plier aux lois de la société. Ils l'ont essayé, toutefois: arrachés par un prophète à leurs déserts et lancés par lui à la conquête du monde, ils l'ont rempli du bruit de leurs exploits; enrichis par les dépouilles de vingt provinces, ils ont appris à conna?tre les jouissances du luxe; par suite du contact avec les peuples qu'ils avaient vaincus, ils ont cultivé les sciences, et ils se sont civilisés autant que cela leur était possible. Cependant, même après Mahomet, une période assez longue s'est écoulée avant qu'ils perdissent leur caractère national. Quand ils arrivèrent en Espagne, ils étaient encore les vrais fils du Désert, et il était dans la nature des choses que, sur les bords du Tage ou du Guadalquivir, ils ne songeassent d'abord qu'à poursuivre les luttes de tribu à tribu, de peuplade à peuplade, commencées en Arabie, en Syrie, en Afrique. Ce sont ces guerres qui doivent nous occuper d'abord, et pour les bien comprendre il nous faut remonter jusqu'à Mahomet.
Une infinité de tribus, les unes sédentaires, le plus grand nombre constamment nomades, sans communauté d'intérêts, sans centre commun, ordinairement en guerre les unes avec les autres, voilà l'Arabie au temps de Mahomet.
Si la bravoure suffisait pour rendre un peuple invincible, les Arabes l'auraient été. Nulle part l'esprit guerrier n'était plus général. Sans la guerre point de butin, et c'est le butin surtout qui fait vivre les Bédouins[16]. Et puis c'était pour eux un bonheur enivrant que de manier la lance brune et flexible, ou la lame étincelante; de fendre les cranes ou de trancher les cols à leurs adversaires; d'écraser la tribu ennemie, comme la pierre écrase le blé; d'immoler des victimes, non de celles dont l'offrande pla?t au ciel[17]. La bravoure dans les combats, c'était le meilleur titre aux éloges des poètes et à l'amour des femmes. Celles-ci avaient pris quelque chose de l'esprit martial de leurs frères et de leurs époux. Marchant à l'arrière-garde, elles soignaient les blessés, et encourageaient les guerriers en récitant des vers empreints d'une sauvage énergie. ?Courage, disaient-elles alors, courage, défenseurs des femmes! Frappez du tranchant de vos glaives!... Nous sommes les filles de l'étoile du matin; nos pieds foulent des coussins moelleux; nos cols sont ornés de perles, nos cheveux parfumés de musc. Les braves qui font face à l'ennemi, nous les pressons dans nos bras; les laches qui fuient, nous les délaissons, et nous leur refusons notre amour[18].?
Cependant un observateur attentif aurait pu s'apercevoir aisément de l'extrême faiblesse de cette contrée; faiblesse qui provenait du manque absolu d'unité et de la rivalité permanente des diverses tribus. L'Arabie aurait été infailliblement subjuguée par un conquérant étranger, si elle n'e?t été trop pauvre pour mériter la peine d'être conquise. ?Que trouve-t-on chez vous? disait le roi de Perse à un prince arabe qui lui demandait des soldats et lui offrait la possession d'une grande province. Que trouve-t-on chez vous? Des brebis, des chameaux. Je ne veux pas, pour si peu de chose, aventurer dans vos déserts une armée persane.?
A la fin, cependant, l'Arabie fut conquise; mais elle le fut par un Arabe, par un homme extraordinaire, par Mahomet.
Peut-être l'Envoyé de Dieu, comme il s'appelait, n'était-il pas supérieur à ses contemporains; mais ce qui est certain, c'est qu'il ne leur ressemblait pas. D'une constitution délicate, impressionnable et extrêmement nerveuse, constitution qu'il avait héritée de sa mère; doué d'une sensibilité exagérée et maladive; mélancolique, silencieux, aimant les promenades sans fin et les longues rêveries du soir dans les vallées les plus solitaires, toujours tourmenté par une inquiétude vague, pleurant et sanglotant comme une femme quand il était indisposé, sujet à des attaques d'épilepsie, manquant de courage sur le champ de bataille, son caractère formait un bizarre contraste avec celui des Arabes, ces hommes robustes, énergiques et belliqueux, qui ne comprenaient rien à la rêverie et regardaient comme une faiblesse honteuse qu'un homme pleurat, f?t-ce même sur la perte des objets de sa plus tendre affection. En outre, Mahomet avait plus d'imagination que ses compatriotes, et il avait l'ame profondément pieuse. Avant que des rêves d'ambition mondaine vinssent altérer la pureté primitive de son c?ur, la religion était tout pour lui; elle absorbait toutes ses pensées, toutes les facultés de son esprit. C'était par là surtout qu'il se distinguait de la masse.
Il en est des peuples comme des individus: les uns sont essentiellement religieux, les autres ne le sont pas. Chez certaines personnes la religion est le fond de leur être, si bien que, lorsque leur raison se révolte contre les croyances dans lesquelles elles sont nées, elles se créent un système philosophique bien plus incompréhensible, bien plus mystérieux, que ces croyances mêmes. Des peuples entiers vivent ainsi pour la religion et par elle; elle est leur unique consolation et leur unique espoir. L'Arabe, au contraire, n'est pas religieux de sa nature, et, sous ce rapport, il y a entre lui et les autres peuples qui ont adopté l'islamisme, une énorme différence. Il ne faut pas s'en étonner. Considérée dans sa source, la religion a plus de prise sur l'imagination que sur l'esprit, et chez l'Arabe, comme nous l'avons remarqué, ce n'est pas l'imagination qui prédomine. Voyez les Bédouins d'aujourd'hui! Quoique musulmans de nom, ils se soucient médiocrement des préceptes de l'islamisme; au lieu de prier cinq fois par jour, comme la religion le leur ordonne, ils ne prient jamais[19]. Le voyageur européen qui les a connus le mieux, atteste que c'est le peuple le plus tolérant de l'Asie[20]. Leur tolérance date de loin, car un peuple aussi jaloux de sa liberté admet difficilement la tyrannie en matière de foi. Au IVe siècle, Marthad, roi du Yémen, avait coutume de dire: ?Je règne sur les corps, et non sur les opinions. J'exige de mes sujets qu'ils obéissent à mon gouvernement; quant à leurs doctrines, c'est au Dieu créateur à les juger[21].? L'empereur Frédéric II n'e?t pas dit mieux. Cette tolérance, du reste, tenait de près à l'indifférence, au scepticisme. Le fils et successeur de Marthad avait professé d'abord le juda?sme, puis le christianisme, et finit par flotter incertain entre ces deux religions[22].
Au temps de Mahomet, trois religions se partageaient l'Arabie: celle de Mo?se, celle du Christ, et le polythéisme. Les tribus juives étaient les seules peut-être qui fussent sincèrement attachées à leur culte, les seules aussi qui fussent intolérantes. Les persécutions sont rares dans l'ancienne histoire de l'Arabie, mais ce sont ordinairement des juifs qui s'en sont rendus coupables. Le christianisme ne comptait pas beaucoup d'adeptes, et ceux qui le professaient n'en avaient qu'une connaissance très-superficielle. Le calife Al? n'exagérait pas trop quand il disait en parlant d'une tribu parmi laquelle cette religion avait cependant jeté le plus de racines: ?Les Taghlib ne sont pas chrétiens; ils n'ont emprunté au christianisme que la coutume de boire du vin[23].? Le fait est que cette religion renfermait trop de mystères et de miracles pour plaire à ce peuple positif et railleur. Les évêques qui, vers l'an 513, voulurent convertir Mondhir III, roi de H?ra, en firent l'épreuve. Quand le roi les eut écoutés attentivement, un de ses officiers vint lui dire un mot à l'oreille. Tout à coup Mondhir tombe dans une profonde tristesse, et comme les prélats lui en demandent respectueusement la cause: ?Hélas! leur dit-il; quelle nouvelle funeste!... J'apprends que l'archange Michel vient de mourir!-Mais non, prince, on vous trompe; un ange est immortel.-Eh quoi! vous voulez bien me persuader que Dieu même a subi la mort[24].?
Les idolatres, enfin, qui formaient la majeure partie de la nation, qui avaient des divinités particulières à chaque tribu et presque à chaque famille, et qui admettaient un Dieu suprême, Allah, auprès duquel les autres divinités étaient des intercesseurs,-les idolatres avaient un certain respect pour leurs devins et pour leurs idoles; cependant ils massacraient les devins si leurs prédictions ne s'accomplissaient pas ou s'ils s'avisaient de les dénoncer, trompaient les idoles en leur sacrifiant une gazelle quand ils leur avaient promis une brebis, et les injuriaient s'ils ne répondaient pas à leurs désirs, à leurs espérances. Quand Amrolcais se mit en marche pour aller venger la mort de son père sur les Beni-Asad, il s'arrêta dans le temple de l'idole Dhou-'l-Kholosa pour consulter le sort au moyen de trois flèches, appelées l'ordre, la défense, l'attente. Ayant tiré la défense, il recommen?a. La défense sortit trois fois de suite. Alors, brisant les flèches et jetant les morceaux à la tête de l'idole: ?Misérable! s'écria-t-il; si c'était ton père qui e?t été tué, tu ne défendrais pas d'aller le venger!?
En général la religion, quelle qu'elle f?t, tenait peu de place dans la vie de l'Arabe, absorbé par les intérêts de cette terre, par les combats, le vin, le jeu et l'amour. ?Jouissons du présent, disaient les poètes, car bient?t la mort nous atteindra[25],? et telle était en réalité la devise des Bédouins. Ces mêmes hommes qui s'enthousiasmaient si facilement pour une noble action ou un beau poème, restaient d'ordinaire indifférents et froids quand on leur parlait religion. Aussi leurs poètes, fidèles interprètes des sentiments de la nation, n'en parlent-ils presque jamais. Ecoutons Tarafa! ?Dès le matin, quand tu te présenteras, dit-il, je t'offrirai une coupe pleine de vin; et, aurais-tu déjà savouré cette liqueur à longs traits, n'importe, tu recommenceras avec moi. Les compagnons de mes plaisirs sont de nobles jeunes gens, dont les visages brillent comme des étoiles. Chaque soir, une chanteuse, parée d'une robe rayée et d'une tunique couleur de safran, vient embellir notre société. Son vêtement est ouvert sur sa gorge. Elle laisse les mains amoureuses se promener librement sur ses appas.... Je me suis livré au vin et aux plaisirs; j'ai vendu ce que je possédais; j'ai dissipé les biens que j'avais acquis moi-même et ceux dont j'avais hérité. Censeur qui blames ma passion pour les plaisirs et les combats, as-tu le moyen de me rendre immortel? Si ta sagesse ne peut éloigner de moi l'instant fatal, laisse-moi donc prodiguer tout pour jouir, avant que le trépas m'atteigne. L'homme qui a des inclinations généreuses s'abreuve à longs traits pendant sa vie. Demain, censeur rigide, quand nous mourrons l'un et autre, nous verrons qui de nous deux sera consumé d'une soif ardente.?
Un petit nombre de faits avait prouvé, cependant, que les Arabes, et surtout les Arabes sédentaires, n'étaient pas inaccessibles à l'enthousiasme religieux. C'est ainsi que les vingt mille chrétiens de la ville de Nedjran, ayant à choisir entre le b?cher et le juda?sme, avaient mieux aimé périr dans les flammes que d'abjurer leur foi. Mais le zèle était l'exception; l'indifférence, ou du moins la tiédeur, était la règle.
La tache que Mahomet s'était imposée en se déclarant prophète, serait donc doublement difficile. Il ne pouvait pas se borner à démontrer la vérité des doctrines qu'il prêchait. Il devait avant tout triompher de l'indolence de ses compatriotes; il lui fallait éveiller chez eux le sentiment religieux, leur persuader que la religion n'est pas une chose indifférente, une chose dont on pourrait se passer à la rigueur. Il lui fallait, en un mot, transformer, métamorphoser, une nation sensuelle, sceptique et railleuse. Une entreprise aussi difficile aurait rebuté tout autre moins convaincu de la vérité de sa mission. Mahomet ne recueillit partout que plaisanteries et injures. Les Mecquois, ses concitoyens, le plaignaient ou le raillaient; on le considérait tant?t comme un poète inspiré par un démon, tant?t comme un devin, un magicien, un fou. ?Voici le fils d'Abdallah qui vient nous apporter des nouvelles du ciel,? se disait-on quand on le voyait venir. Quelques-uns lui proposaient, avec une bonhomie apparente, de faire venir à leurs frais des médecins qui tacheraient de le guérir. On jetait sur lui des ordures. Quand il sortait de chez lui, il trouvait son chemin couvert de branches d'épines. On lui prodiguait les épithètes de fourbe et d'imposteur. Ailleurs il n'avait pas été plus heureux. A Ta?f il avait exposé sa doctrine devant les chefs assemblés. Là aussi on s'était moqué de lui. ?Dieu ne pouvait-il donc trouver un ap?tre meilleur que toi?? lui dit l'un. ?Je ne veux pas discourir avec toi, ajouta un autre. Si tu es un prophète, tu es un trop grand personnage pour que j'ose te répondre; si tu es un imposteur, tu ne mérites pas que je te parle.? Le désespoir dans l'ame, Mahomet avait quitté l'assemblée, poursuivi par les cris et les injures de la populace qui lui lan?ait des pierres.
Plus de dix ans se passèrent ainsi. La secte était encore peu nombreuse et tout semblait indiquer que la nouvelle religion finirait par dispara?tre sans laisser de traces, lorsque Mahomet trouva un appui inespéré parmi les Aus et les Khazradj, deux tribus qui, vers la fin du Ve siècle, avaient enlevé la possession de Médine à des tribus juives.
Les Mecquois et les Médinois se ha?ssaient parce qu'ils appartenaient à des races ennemies. Il y en avait deux en Arabie: celle des Yéménites et celle des Ma?ddites. Les Médinois appartenaient à la première. A la haine les Mecquois joignaient le mépris. Aux yeux des Arabes qui jugeaient la vie pastorale et le commerce les seules occupations dignes d'un homme libre, cultiver la terre était une profession avilissante. Or, les Médinois étaient agriculteurs, et les Mecquois, marchands. Et puis il y avait quantité de juifs à Médine; plusieurs familles des Aus et des Khazradj avaient adopté cette religion, que les anciens ma?tres de la ville, maintenant réduits à la condition de clients, avaient conservée. Aussi, quoique la majeure partie des deux tribus dominantes semble avoir été idolatre comme les Mecquois, ceux-ci regardaient toute la population comme juive, et la méprisaient par conséquent.
Quant à Mahomet, il partageait les préventions de ses concitoyens contre les Yéménites et les agriculteurs. On raconte qu'en entendant quelqu'un réciter ce vers: ?Je suis Himyarite; mes ancêtres n'étaient ni de Rab?a ni de Modhar,? Mahomet lui dit: ?Tant pis pour toi! Cette origine t'éloigne de Dieu et de son Prophète[26]!? On dit aussi qu'en voyant le soc d'une charrue dans la demeure d'un Médinois, il dit à ce dernier: ?Jamais un tel objet n'entre dans une maison sans que la honte y entre en même temps[27].? Mais désespérant de convertir à sa doctrine les marchands et les nomades de sa propre race, et croyant sa vie menacée depuis que son oncle et son protecteur, Abou-Talib, était mort, force lui fut d'oublier ses préjugés et d'accepter tout appui, de quelque c?té qu'il lui v?nt. Il re?ut donc avec joie les ouvertures des Arabes de Médine, pour lesquels les tracasseries et les persécutions qu'il avait éprouvées de la part des Mecquois, étaient sa meilleure recommandation et son plus beau titre.
Le grand serment d'Acaba unit pour toujours la fortune des Médinois à celle de Mahomet. Brisant un lien que les Arabes respectent plus qu'aucun autre, le Prophète se sépara de sa tribu, vint s'établir à Médine avec ses sectateurs de la Mecque qui prirent dès lors le nom de Réfugiés, décha?na contre ses contribules la verve mordante des poètes médinois, et proclama la guerre sainte. Animés par un zèle enthousiaste et méprisant la mort parce qu'ils étaient s?rs d'aller en paradis s'ils étaient tués par les idolatres, les Aus et les Khazradj, désormais confondus sous le nom de Défenseurs, firent des prodiges de vaillance. La lutte entre eux et les pa?ens de la Mecque se prolongea pendant huit ans. Dans cet intervalle, la terreur que les armes musulmanes répandaient partout, décida plusieurs tribus à adopter les nouvelles croyances; mais les conversions spontanées, sincères et durables furent peu nombreuses. Enfin la conquête de la Mecque vint mettre le sceau à la puissance de Mahomet. Ce jour-là les Médinois s'étaient promis de faire payer cher à ces orgueilleux marchands leur insupportable mépris. ?C'est aujourd'hui le jour du carnage, le jour où rien ne sera respecté!? avait dit le chef des Khazradj. L'espoir des Médinois fut dé?u: Mahomet ?ta à ce chef son commandement et prescrivit à ses généraux d'user de la plus grande modération. Les Mecquois assistèrent en silence à la destruction des idoles de leur temple, véritable panthéon de l'Arabie qui renfermait trois cent soixante divinités qu'adoraient autant de tribus, et, la rage dans le c?ur, ils reconnurent dans Mahomet l'Envoyé de Dieu, en se promettant intérieurement de se venger un jour de ces rustres, de ces juifs de Médine, qui avaient eu l'insolence de les vaincre.
Après la prise de la Mecque, les tribus encore idolatres éprouvèrent bient?t que la résistance était désormais inutile, et la menace d'une guerre d'extermination leur fit adopter l'islamisme, que les généraux de Mahomet leur prêchaient le Coran dans une main et le sabre dans l'autre. Une conversion assez remarquable fut celle des Thak?f, tribu qui habitait Ta?f et qui auparavant avait chassé le Prophète à coups de pierres. Par la bouche de leurs députés ils lui annoncèrent qu'ils étaient prêts à se faire musulmans, mais à condition qu'ils garderaient pendant trois ans encore leur idole Lat et qu'ils ne prieraient pas. ?Trois ans d'idolatrie, c'est trop long; et qu'est-ce qu'une religion sans prières?? leur dit Mahomet. Alors les députés réduisirent leurs demandes; on marchanda longtemps; enfin les deux parties contractantes s'arrêtèrent à des conditions telles que celles-ci: les Thak?f ne payeraient point de d?me, ne prendraient point de part à la guerre sainte, ne se prosterneraient point pendant la prière, conserveraient Lat une année encore, et, ce terme passé, ils ne seraient pas obligés de briser cette idole de leurs propres mains. Cependant Mahomet conservait quelques scrupules; il craignait le ?qu'en dira-t-on?? ?Qu'une telle considération ne vous arrête pas, lui dirent alors les députés. Si les Arabes vous demandent pourquoi vous avez conclu un tel traité, vous n'avez qu'à leur dire: Dieu me l'a ordonné.? Cet argument ayant paru péremptoire au Prophète, il se mit aussit?t à dicter un acte qui commen?ait ainsi: ?Au nom de Dieu clément et miséricordieux! Par cet acte il a été convenu entre Mahomet, l'Envoyé de Dieu, et les Thak?f, que ceux-ci ne seront obligés ni à payer la d?me,-ni à prendre part à la guerre sainte?....
Ayant dicté ces paroles, la honte et le remords empêchèrent Mahomet de poursuivre. ?Ni à se prosterner pendant la prière,? dit alors l'un des députés. Et comme Mahomet persistait à garder le silence: ?Ecris cela, c'est convenu,? reprit le Thak?fite en s'adressant à l'écrivain. Celui-ci regarda le Prophète, de qui il attendait un ordre. En ce moment le fougueux Omar, jusque-là témoin muet de cette scène si blessante pour l'honneur du Prophète, se leva, et tirant son épée:
-Vous avez souillé le c?ur du Prophète, s'écria-t-il; que Dieu remplisse les v?tres de feu!
-Ce n'est pas à vous que nous parlons, reprit le député thak?fite sans s'émouvoir; nous parlons à Mahomet.
-Eh bien! dit alors le Prophète, je ne veux pas d'un tel traité. Vous avez à embrasser l'islamisme purement et simplement, et à en observer tous les préceptes sans exception; sinon, préparez-vous à la guerre.
-Au moins permettez-nous de garder Lat pendant six mois encore, dirent les Thak?fites désappointés.
-Non.
-Pendant un mois donc.
-Pas même pendant une heure.
Et les députés retournèrent vers leur tribu, accompagnés de soldats musulmans qui détruisirent Lat au milieu des lamentations et des cris de désespoir des femmes[28].
Pourtant cette conversion étrange fut la plus durable de toutes. Lorsque plus tard l'Arabie entière abjura l'islamisme, les Thak?fites y restèrent fidèles. Que faut-il donc penser des autres conversions?
Pour apostasier on n'attendait que la mort de Mahomet. Plusieurs provinces ne purent même patienter jusque-là; la nouvelle du déclin de la santé de Mahomet suffit pour faire éclater la révolte dans le Nadjd, dans le Yémama, dans le Yémen. Chacune de ces trois provinces eut son soi-disant prophète, émule et rival de Mahomet, et sur son lit de mort ce dernier apprit que, dans le Yémen, le chef de l'insurrection, Aihala-le-Noir, seigneur qui joignait à d'immenses richesses une éloquence entra?nante, avait chassé les officiers musulmans, et pris Nadjran, Sana, tout le Yémen enfin.
Ainsi l'immense édifice chancelait déjà lorsque Mahomet rendit le dernier soupir (632). Sa mort fut le signal d'une insurrection formidable et presque universelle. Partout les insurgés eurent le dessus; chaque jour on vit arriver à Médine des officiers musulmans, des Réfugiés et des Défenseurs, que les rebelles avaient chassés de leurs districts, et les tribus les plus rapprochées s'apprêtaient à venir mettre le siège devant Médine.
Digne successeur de Mahomet et plein de confiance dans les destinées de l'islamisme, le calife Abou-Becr ne faiblit pas un seul instant au milieu de la gravité du péril. Il n'avait point d'armée. Fidèle à la volonté de Mahomet, il l'avait envoyée en Syrie, malgré les représentations des musulmans qui, prévoyant les dangers qui les mena?aient, l'avaient supplié d'ajourner cette expédition. ?Je ne révoquerai point un ordre qu'a donné le Prophète, avait-il dit. Quand Médine devrait rester exposée à l'invasion des bêtes féroces, il faut que ces troupes exécutent la volonté de Mahomet.? S'il e?t consenti à transiger, il aurait pu acheter par quelques concessions la neutralité ou l'alliance de plusieurs tribus du Nadjd, dont les députés vinrent lui dire que, s'il voulait les exempter de l'imp?t, elles continueraient de faire les prières musulmanes. Les principaux musulmans étaient d'avis de ne point rebuter ces députés. Seul Abou-Becr répudia toute idée de transaction, comme indigne de la sainte cause qu'ils avaient à défendre. ?La loi de l'islamisme, dit-il, est une et indivisible, et n'admet pas de distinction entre les préceptes.?-?Il a plus de foi à lui seul que nous tous ensemble,? dit alors Omar. Il disait vrai; le secret de la force et de la grandeur du premier calife était là. D'après le témoignage de Mahomet lui-même, tous ses disciples avaient hésité un instant avant de reconna?tre sa mission, à l'exception d'Abou-Becr. Sans posséder une originalité bien marquée, sans être un grand homme, il était l'homme de la situation; il possédait ce qui avait donné autrefois la victoire à Mahomet et ce qui manquait à ses ennemis: une conviction inébranlable.
Il y eut peu d'ensemble dans l'attaque des insurgés, déjà divisés entre eux et s'égorgeant les uns les autres. Abou-Becr, qui avait fait armer tous les hommes en état de combattre, eut le temps d'accabler les tribus les plus voisines. Puis, quand les tribus fidèles du Hidjaz eurent fourni leurs contingents en hommes et en chevaux, et que l'armée principale fut revenue du nord, rapportant de son expédition un butin considérable, il prit hardiment l'offensive, et partagea son armée en plusieurs divisions, qui, peu nombreuses au moment du départ, se grossirent en route par l'adjonction d'une foule d'Arabes que la peur ou l'espoir du pillage ramena sous les bannières musulmanes. Dans le Nadjd, Khalid, aussi sanguinaire qu'intrépide, attaqua les hordes de Tolaiha, qui auparavant comptait pour mille hommes dans une armée, mais qui, cette fois, oubliant son devoir de guerrier et ne se souvenant que de son r?le de prophète, attendait, loin du champ de bataille et enveloppé dans son manteau, des inspirations du ciel. Longtemps il attendit en vain; mais quand ses troupes commencèrent à lacher pied, il re?ut l'inspiration. ?Faites comme moi, si vous pouvez,? cria-t-il à ses compagnons, et, sautant sur son cheval, il s'enfuit à toute bride. Ce jour-là les vainqueurs ne firent point de prisonnier. ?Détruisez les apostats sans pitié, par le fer, par le feu, par tous les genres de supplices!? voilà les instructions qu'Abou-Becr avait données à Khalid.
Précédé par le bruit de ses victoires et de ses cruautés, Khalid marcha contre Mosailima, le prophète du Yémama, qui venait de battre deux armées musulmanes l'une après l'autre. La mêlée fut terrible. D'abord les insurgés eurent l'avantage; ils pénétrèrent même jusque dans la tente de Khalid. Cependant ce général réussit à les rejeter dans la plaine qui séparait les deux camps. Après plusieurs heures d'une résistance opiniatre, les insurgés sont enfoncés de toutes parts. ?Au clos, au clos!? crient-ils, et ils se retirent vers un vaste terrain ceint d'un mur épais et muni d'une porte solide. Les musulmans les suivent, altérés de sang. Avec une audace inou?e, deux d'entre eux enjambent la muraille et se laissent tomber dans l'intérieur du clos pour en ouvrir la porte. L'un, criblé de blessures, succombe à l'instant; l'autre, plus heureux, arrache la clef et la jette par-dessus le mur à ses compagnons. La porte s'ouvre, les musulmans entrent comme un torrent. Alors une horrible boucherie commence dans cette arène où la fuite n'était pas possible. Dans ce Clos de la mort, les insurgés, au nombre de dix mille, sont massacrés jusqu'au dernier.
Tandis que le farouche Khalid noyait ainsi l'insurrection de l'Arabie centrale dans des torrents de sang, d'autres généraux en faisaient autant dans les provinces du midi. Dans le Bahrain le camp des Bacrites fut surpris pendant une orgie: ils furent passés au fil de l'épée. Quelques-uns, cependant, qui avaient eu le temps de fuir, atteignirent le rivage de la mer et se réfugièrent dans l'?le de Darain. Bient?t les musulmans vinrent les y traquer, et les égorgèrent tous. Même carnage dans l'Oman et dans le Mahra, dans le Yémen et dans le Hadhramaut. Ici les débris des bandes d'Aihala-le-Noir, après avoir en vain demandé quartier au général musulman, furent exterminés; là le commandant d'une forteresse ne put obtenir, en se rendant, rien autre chose qu'une promesse d'amnistie pour dix personnes; tout le reste de la garnison eut la tête tranchée; ailleurs une route entière fut longtemps empestée par les émanations putrides qui s'exhalaient des innombrables cadavres des insurgés.
Si ces mares de sang ne convainquirent pas les Arabes de la vérité de la religion prêchée par Mahomet, ils reconnurent du moins dans l'islamisme une puissance irrésistible et en quelque sorte surnaturelle. Décimés par le glaive, frappés d'épouvante et de stupeur, ils se résignèrent à être musulmans, ou du moins à le para?tre; et le calife, pour ne pas leur laisser le temps de revenir de leur effroi, les lan?a aussit?t sur l'empire romain et la Perse, c'est-à-dire sur deux Etats faciles à conquérir parce qu'ils étaient déchirés depuis longtemps par la discorde, énervés par la servitude, ou gangrenés par tous les raffinements de la corruption. D'immenses richesses et de vastes domaines dédommagèrent les Arabes de leur soumission à la loi du Prophète de la Mecque.
Il ne fut plus question d'apostasie;-l'apostasie, c'était la mort; sur ce point-là la loi de Mahomet est inexorable;-mais aussi il fut rarement question de piété sincère, de zèle pour la foi. Par les moyens les plus horribles et les plus atroces, on avait obtenu des Bédouins leur conversion apparente; c'était beaucoup, c'était tout ce qu'on avait le droit d'attendre de la part de ces infortunés qui avaient vu périr leurs pères, leurs frères et leurs enfants sous le glaive de Khalid ou d'autres pieux bourreaux, ses émules. Pendant longtemps les masses, neutralisant par leur résistance passive les mesures que prenaient les musulmans fervents pour les instruire, ne connurent pas les préceptes de la religion et ne se soucièrent nullement de les conna?tre. Sous le califat d'Omar Ier, un vieil Arabe était convenu avec un jeune homme qu'il lui céderait sa femme de deux nuits l'une, et qu'en retour le jeune homme garderait son troupeau. Ce pacte singulier étant venu aux oreilles du calife, il fit compara?tre ces deux hommes et leur demanda s'ils ne savaient pas que l'islamisme défendait de partager sa femme avec un autre. Ils jurèrent qu'ils n'en savaient rien[29]. Un autre avait épousé deux s?urs. ?Ne savais-tu pas, lui demanda le calife, que la religion ne permet pas de faire ce que tu as fait?-Non, lui répondit l'autre, je l'ignorais complétement, et j'avoue que je ne vois rien de répréhensible dans l'acte que vous blamez.-Le texte de la loi est formel, cependant. Répudie sur-le-champ l'une des deux s?urs, ou je te coupe la tête.-Parlez-vous sérieusement?-Très-sérieusement.-Eh bien, c'est alors une détestable religion que celle qui défend de telles choses, et jamais je n'en ai retiré aucun avantage!? Le malheureux ne se doutait pas, tant son ignorance était grande, qu'en parlant de la sorte il s'exposait à être décapité comme blasphémateur ou comme apostat[30]. Un siècle plus tard, aucune des tribus arabes établies en Egypte ne savait encore ce que le Prophète avait permis ou défendu; on s'entretenait avec enthousiasme du bon vieux temps, des guerres et des héros du paganisme, mais quant à la religion, nul ne s'avisait d'en parler[31]. Vers la même époque, les Arabes cantonnés dans le nord de l'Afrique étaient à peu près dans le même cas. Ces bonnes gens buvaient du vin, sans se douter le moins du monde que Mahomet e?t interdit cette liqueur. Ils furent bien étonnés quand des missionnaires envoyés par le calife Omar II vinrent le leur apprendre[32]. Il y avait même des musulmans qui ne connaissaient du Coran que les paroles: ?Au nom de Dieu clément et miséricordieux[33].?
Le zèle pour la foi aurait-il été plus grand, si les moyens employés pour la conversion eussent été moins exécrables? Cela est possible, mais nullement certain. En tout temps il a été extrêmement difficile de vaincre chez les Bédouins leur tiédeur pour la religion. De nos jours les Wahabites, cette secte rigide et austère qui proscrit le luxe et les superstitions dont l'islamisme a été souillé par laps de temps; cette secte qui a pris pour devise: ?le Coran, et rien que le Coran,? de même que Luther avait pris pour la sienne: ?la Bible, et rien que la Bible;?-de nos jours les Wahabites ont aussi essayé, mais en vain, d'arracher les Bédouins à leur indifférence religieuse. Ils ont rarement usé de violence, et ils ont trouvé des partisans dévoués parmi les Arabes sédentaires, mais non pas parmi les Bédouins, qui ont conservé le caractère arabe dans sa pureté. Quoiqu'ils partageassent les vues politiques des novateurs, quoique les tribus placées plus immédiatement sous le contr?le des Wahabites fussent obligées d'observer avec plus de régularité les devoirs de la religion, et qu'il y e?t même des personnes qui, pour servir leurs intérêts, prenaient une apparence de zèle, voire de fanatisme,-les Bédouins ne devinrent pas plus religieux au fond; et aussit?t que la puissance des Wahabites a été anéantie par Mohammed-Al?, ils se sont hatés de mettre un terme à des cérémonies qui les ennuyaient mortellement[34]. ?Aujourd'hui, dit un voyageur moderne, il y a peu ou point de religion dans le Désert; personne ne s'y soucie des lois du Coran[35].?
Du reste, si les Arabes acceptaient la révolution comme un fait accompli sur lequel il était impossible de revenir, ils ne pardonnèrent pas à ceux qui l'avaient faite, et n'acceptèrent pas non plus la hiérarchie sociale qui en résultait. Leur opposition prit donc un autre caractère: d'une lutte de principes, elle devint une querelle de personnes.
Jusqu'à un certain point les familles nobles, c'est-à-dire celles qui, pendant plusieurs générations, avaient été à la tête de leurs tribus, ne perdirent pas par suite de la révolution. Il est vrai que l'opinion de Mahomet sur l'existence de la noblesse avait été chancelante. Tant?t il avait prêché l'égalité complète, tant?t il avait reconnu la noblesse. Il avait dit: ?Plus de fierté pa?enne; plus d'orgueil fondé sur les ancêtres! Tous les hommes sont enfants d'Adam, et Adam a été formé de poussière; le plus estimable aux yeux de Dieu est celui qui le craint davantage[36].? Il avait dit encore: ?Les hommes sont égaux comme les dents d'un peigne; la force de la constitution fait seule la supériorité des uns sur les autres[37].? Mais il avait dit aussi: ?Ceux qui étaient nobles sous le paganisme restent nobles sous l'islamisme, pourvu qu'ils rendent hommage à la véritable sagesse? (c'est-à-dire, pourvu qu'ils se fassent musulmans)[38]. Ainsi Mahomet eut parfois la velléité d'abolir la noblesse; mais il ne le put ou ne l'osa pas. La noblesse subsista donc, conserva ses prérogatives, et resta à la tête des tribus; car Mahomet, loin de songer à faire des Arabes une véritable nation-ce qui e?t été impossible-avait maintenu l'organisation en tribus; il l'avait présentée comme émanant de Dieu même[39], et chacune de ces petites sociétés ne vivait que pour soi, ne s'occupait que de soi, n'avait d'affaires que celles qui la touchaient. Dans la guerre elles formaient autant de corps séparés, dont chacun avait son drapeau, que portait le chef ou un guerrier désigné par lui[40]; dans les villes chaque tribu avait son propre quartier[41], son propre caravansérai[42], et même son propre cimetière[43].
A vrai dire le droit de nommer les chefs de tribu appartenait au calife; mais il faut distinguer ici entre le droit et le fait. D'abord le calife ne pouvait donner le commandement d'une tribu qu'à une personne qui en f?t partie; car les Arabes n'obéissaient qu'à contre-c?ur à un étranger, ou ne lui obéissaient pas du tout. Aussi Mahomet et Abou-Becr s'étaient-ils presque toujours conformés à cet usage[44]; ils investissaient de leur autorité les hommes dont l'influence personnelle était déjà reconnue, et sous Omar, on voit les Arabes exiger comme un droit de n'avoir pour chefs que des contribules[45]. Mais d'ordinaire les tribus élisaient elles-mêmes leurs chefs[46], et le calife se bornait à confirmer leur choix[47]; coutume qui, dans le siècle où nous sommes, a été observée aussi par le prince Wahabite[48].
L'ancienne noblesse avait donc conservé sa position; mais au-dessus d'elle s'en était élevée une autre. Mahomet et ses deux successeurs immédiats avaient confié les postes les plus importants, tels que le commandement des armées et le gouvernement des provinces, aux anciens musulmans, aux Emigrés et aux Défenseurs[49]. Il le fallait bien: c'étaient à peu près les seuls musulmans vraiment sincères, les seuls auxquels le gouvernement, à la fois temporel et spirituel, p?t se fier. Quelle confiance pouvait-il placer dans les chefs de tribu, toujours peu orthodoxes et parfois athées, comme cet Oyaina, le chef des Fazara, qui disait: ?Si Dieu existait, je jurerais par son nom que jamais je n'ai cru en lui[50]?? La préférence accordée aux Emigrés et aux Défenseurs était donc naturelle et légitime; mais elle n'en était pas moins blessante pour la fierté des chefs de tribu, qui se voyaient préférer des citadins, des agriculteurs, des hommes de rien. Leurs contribules, qui identifiaient toujours l'honneur de leurs chefs avec leur propre honneur, s'en indignaient également; ils attendaient avec impatience une occasion favorable pour appuyer, les armes à la main, les prétentions de leurs chefs, et pour en finir avec ces dévots qui avaient massacré leurs parents.
Les mêmes sentiments d'envie et de haine implacable animaient l'aristocratie mecquoise, dont les Omaiyades étaient les chefs. Fière et orgueilleuse, elle voyait avec un dépit mal dissimulé que les vieux musulmans formaient seuls le conseil du calife[51]. Abou-Becr, il est vrai, avait voulu lui faire prendre part aux délibérations; mais Omar s'était énergiquement opposé à ce dessein, et son avis avait prévalu[52]. Nous allons voir que cette aristocratie tacha d'abord de s'emparer de l'autorité sans recourir à la violence; mais on pouvait prédire que si elle échouait dans cette tentative, elle trouverait facilement des alliés contre les Emigrés et les Médinois dans les chefs des tribus bédouines.
Dans ses derniers moments, le calife Omar, frappé à mort par le poignard d'un artisan chrétien de Coufa, avait nommé candidats à l'empire les six compagnons les plus anciens de Mahomet, parmi lesquels on distinguait Al?, Othman, Zobair et Talha. Quand Omar eut rendu le dernier soupir, cette espèce de conclave se prolongea pendant deux jours sans produire aucun résultat, chacun de ses membres ne songeant qu'à faire valoir ses propres titres et à dénigrer ceux de ses concurrents. Le troisième jour on convint que l'un des électeurs, qui avait renoncé à ses prétentions, nommerait le calife.
Au grand désappointement d'Al?, de Zobair et de Talha, il nomma l'Omaiyade Othman (644).
La personnalité d'Othman ne justifiait pas ce choix. Il est vrai que, riche et généreux, il avait assisté Mahomet et sa secte par des sacrifices pécuniaires; mais si l'on ajoute à cela qu'il priait et je?nait souvent et qu'il était la bonhomie et la modestie mêmes, l'on a énuméré à peu près tous ses mérites. Son esprit, qui n'avait jamais été d'une bien grande portée, s'était encore affaibli par l'age-il comptait soixante-dix ans-, et sa timidité était telle que, lorsqu'il monta en chaire pour la première fois, le courage pour commencer son sermon lui manqua. ?Commencer, c'est bien difficile,? murmura-t-il en soupirant, et il descendit de chaire.
Malheureusement pour lui, ce vieillard débonnaire avait un grand faible pour sa famille; et sa famille, c'était l'aristocratie mecquoise qui, pendant vingt ans, avait insulté, persécuté et combattu Mahomet. Elle le domina bient?t complétement. Son oncle Hacam, et surtout Merwan, le fils de ce dernier, gouvernaient de fait, ne laissant à Othman que le titre de calife et la responsabilité de mesures compromettantes, qu'il ignorait la plupart du temps. L'orthodoxie de ces deux hommes, celle du père surtout, était fort suspecte. Hacam ne s'était converti que le jour où la Mecque fut prise; plus tard, ayant trahi des secrets que Mahomet lui avait confiés, celui-ci l'avait maudit et exilé. Abou-Becr et Omar avaient maintenu cet arrêt. Othman au contraire, après avoir rappelé le réprouvé de son exil, lui donna cent mille pièces d'argent et une terre qui n'était pas de son domaine, mais de celui de l'Etat; en outre, il nomma Merwan son secrétaire et son vizir, lui fit épouser une de ses filles, et l'enrichit au moyen du butin fait en Afrique. Ardents à profiter de l'occasion, d'autres Omaiyades, jeunes hommes aussi intelligents qu'ambitieux, mais fils des ennemis les plus acharnés de Mahomet, s'emparèrent des postes les plus lucratifs, à la grande satisfaction des masses, trop heureuses d'échanger de vieux dévots sévères, rigides, maussades et tristes, contre des gentilshommes gais et spirituels, mais au grand déplaisir des musulmans sincèrement attachés à la religion, qui éprouvaient pour les nouveaux gouverneurs des provinces une aversion invincible. Qui d'entre eux ne se rappelait pas avec horreur qu'Abou-Sofyan, le père de ce Moawia qu'Othman avait promu au gouvernement de toute la Syrie, avait commandé l'armée qui avait battu Mahomet à Ohod, et celle qui l'avait assiégé dans Médine? Chef principal des Mecquois, il ne s'était soumis qu'au moment où il voyait sa cause perdue, où dix mille musulmans allaient l'écraser, lui et les siens; et même alors il avait répondu à Mahomet, qui le sommait de le reconna?tre pour l'Envoyé de Dieu: ?Pardonne à ma sincérité; sur ce point je conserve encore quelque doute.-Rends témoignage au Prophète, ou ta tête va tomber,? lui dit-on alors, et ce ne fut que sur cette menace qu'Abou-Sofyan se fit musulman. Un instant après, tant il avait courte mémoire, il avait oublié qu'il l'était.... Et qui ne se souvenait pas de Hind, la mère de Moawia, cette femme atroce qui s'était fait, avec les oreilles et les nez des musulmans tués dans la bataille d'Ohod, un collier et des bracelets; qui avait ouvert le ventre de Hamza, l'oncle du Prophète, et en avait arraché le foie qu'elle avait déchiré avec ses dents? Le fils d'un tel père et d'une telle mère, le fils de la mangeuse de foie, comme on l'appelait, pouvait-il être un musulman sincère? Ses ennemis niaient hautement qu'il le f?t.
Quant au gouverneur de l'Egypte[53], frère de lait d'Othman, c'était pis encore. Sa bravoure n'était guère contestable, puisqu'il battit le gouverneur grec de la Numidie et qu'il remporta une éclatante victoire sur la flotte grecque, fort supérieure en nombre à la sienne; mais il avait été secrétaire de Mahomet, et quand le Prophète lui dictait ses révélations, il en changeait les mots et en dénaturait le sens. Ce sacrilége ayant été découvert, il avait pris la fuite et était retourné à l'idolatrie. Le jour de la prise de la Mecque, Mahomet avait ordonné aux siens de le tuer, d?t-on le trouver abrité derrière les voiles qui couvraient le temple. L'apostat se mit sous la protection d'Othman, qui le conduisit au Prophète et sollicita son pardon. Mahomet garda un long silence.... ?Je lui pardonne,? dit-il enfin; mais quand Othman se fut retiré avec son protégé, Mahomet, lan?ant à son entourage un regard plein de colère: ?Pourquoi me comprendre si mal? dit-il; je gardais le silence pour que l'un de vous se levat et tuat cet homme!?.... Il était maintenant gouverneur d'une des plus belles provinces de l'empire.
Wal?d, frère utérin du vieux calife, était gouverneur de Coufa. Il dompta la révolte de l'Adzerbaidjan, quand cette province tacha de recouvrer son indépendance; ses troupes, réunies à celles de Moawia, prirent Chypre et plusieurs villes de l'Asie mineure; toute la province louait la sagesse de son gouvernement[54]; mais son père Ocba avait craché au visage [de] Mahomet; une autre fois il avait failli l'étrangler; ensuite, fait prisonnier par Mahomet et condamné par lui à la mort, il s'était écrié: ?Qui recueillera mes enfants après moi?? et le Prophète lui avait répondu: ?Le feu de l'enfer!? Et le fils, l'enfant de l'enfer comme on l'appelait, semblait avoir pris à tache de justifier cette prédiction. Une fois, après un souper qui, égayé par le vin et la présence de belles chanteuses, s'était prolongé jusqu'au lever de l'aube, il entendit le mu?zzin annoncer, du haut du minaret, l'heure de la prière du matin. Le cerveau encore troublé par les fumées du vin, et sans autre vêtement que sa tunique, il alla à la mosquée, et y récita, mieux que l'on n'avait le droit de s'y attendre, la prière d'usage qui, du reste, ne dure que trois ou quatre minutes; mais quand il l'eut terminée, il demanda à l'assemblée, probablement pour montrer qu'il n'avait pas bu trop: ?Est-ce que j'y en ajouterai une autre?-Par Dieu! s'écria alors un pieux musulman qui se tenait derrière lui sur la première ligne, je n'attendais rien d'autre d'un homme tel que toi; mais je n'avais pas pensé que l'on nous enverrait de Médine un tel gouverneur!? Et aussit?t il se mit à arracher le pavé de la mosquée. Son exemple fut suivi par ceux des assistants qui partageaient son zèle, et Wal?d, pour ne pas être lapidé, retourna précipitamment dans son palais. Il y entra d'un pas chancelant, récitant ce vers d'un poète pa?en: ?Vous pouvez être s?r de me trouver là où il y a du vin et des chanteuses. C'est que je ne suis pas un dur caillou, insensible aux bonnes choses.? Le grand poète Hotaia semble avoir trouvé l'aventure assez plaisante. ?Le jour du dernier jugement, dit-il dans ses vers, Hotaia pourra certifier que Wal?d ne mérite nullement le blame dont on l'accable. Qu'a-t-il fait, au bout du compte? La prière terminée, il s'est écrié: ?En voulez-vous davantage?? C'est qu'il était un peu gris et qu'il ne savait pas trop ce qu'il disait. Il est bien heureux que l'on t'ait arrêté, Wal?d! Sans cela tu aurais prié jusqu'à la fin du monde!? Il est vrai que Hotaia, tout poète du premier mérite qu'il était, n'était après tout qu'un impie qui embrassa et abjura tour à tour la foi mahométane[55]. Aussi y eut-il à Coufa un petit nombre de personnes qui, payées peut-être par les saints hommes de Médine, ne pensèrent pas comme lui. Deux d'entre elles se rendirent à la capitale pour y accuser Wal?d. Othman refusa d'abord de recevoir leur déposition; mais Al? intervint, et Wal?d fut destitué de son gouvernement, au grand regret des Arabes de Coufa[56].
Le choix des gouverneurs n'était pas le seul reproche que le parti pieux adressat au vieux calife. Il lui reprochait en outre d'avoir maltraité plusieurs compagnons du Prophète, d'avoir renouvelé un usage pa?en que Mahomet avait aboli, de songer à établir sa résidence à la Mecque, et ce qu'on lui pardonnait moins encore, c'était la nouvelle rédaction du Coran, faite sur son ordre, non par les hommes les plus instruits (même celui que Mahomet avait désigné comme étant le meilleur lecteur du Coran y resta étranger), mais par ceux qui lui étaient le plus dévoués; et pourtant cette rédaction prétendait être la seule bonne, le calife ayant ordonné de br?ler toutes les autres.
Bien résolus à ne pas tolérer plus longtemps un tel état de choses, les anciens compétiteurs d'Othman, Al?, Zobair et Talha, qui, grace à l'argent destiné aux pauvres et qu'ils s'étaient approprié, étaient si riches qu'ils ne comptaient que par millions[57], semaient l'or à pleines mains, afin d'exciter partout des révoltes. Pourtant ils n'y réussirent qu'à demi; ?à et là il y eut bien quelques soulèvements partiels, mais les masses restèrent fidèles au calife. Enfin, comptant sur les dispositions des Médinois, les conspirateurs firent venir dans la capitale quelques centaines de ces Bédouins à la stature colossale et au visage basané, qui, moyennant finances, étaient toujours prêts à assassiner qui que ce f?t[58]. Ces soi-disant vengeurs de la religion outragée, après avoir maltraité le calife dans le temple, vinrent l'assiéger dans son palais, lequel n'était défendu que par cinq cents hommes, la plupart esclaves, commandés par Merwan. On espérait qu'Othman renoncerait volontairement au tr?ne; cette attente fut trompée: croyant que l'on n'oserait pas attenter à sa vie, ou comptant sur le secours de Moawia, le calife montra une grande fermeté. Il fallut donc bien recourir aux moyens extrêmes. Après un siége de plusieurs semaines, les brigands pénétrèrent dans le palais par une maison contigu?, massacrèrent le vieillard octogénaire qui, à cette heure, lisait pieusement le Coran, et, pour couronnement de l'?uvre, ils se mirent à piller le trésor public. Merwan et les autres Omaiyades eurent le temps de s'enfuir (656).
Les Médinois, les Défenseurs (car ce titre passa des compagnons de Mahomet à leurs descendants), avaient laissé faire, et la maison par laquelle les meurtriers avaient pénétré dans le palais, appartenait aux Beni-Hazm, famille des Défenseurs qui, plus tard, se signala par sa haine contre les Omaiyades. Cette neutralité intempestive, qui ne ressemblait que trop à de la complicité, leur fut durement reprochée par leur poète Hassan ibn-Thabit, qui avait été partisan dévoué d'Othman et qui craignait avec raison que les Omaiyades ne vengeassent sur ses contribules le meurtre de leur parent. ?Quand le vénérable vieillard, dit-il, vit la mort se dresser devant lui, les Défenseurs n'ont rien fait pour le sauver! Hélas! bient?t le cri va retentir dans vos demeures: Dieu est grand! Vengeance, vengeance à Othman[59]!?
Al?, élevé au califat par les Défenseurs, destitua tous les gouverneurs d'Othman et les rempla?a par des musulmans de vieille roche, par des Défenseurs surtout. Les orthodoxes triomphaient; ils allaient ressaisir le pouvoir, écraser les nobles des tribus et les Omaiyades, ces convertis de la veille qui entendaient être les pontifes et les docteurs du lendemain.
Leur joie dura peu. La division éclata dans le cénacle même. En soudoyant les meurtriers d'Othman, chacun des triumvirs avait compté sur le califat. Frustrés dans leurs espérances, Talha et Zobair, après avoir été contraints, le sabre sur la gorge, à prêter serment à leur heureux compétiteur, quittèrent Médine pour joindre l'ambitieuse et perfide A?cha, la veuve du Prophète, qui auparavant avait conspiré contre Othman, mais qui excitait maintenant le peuple à le venger et à se révolter contre Al?, qu'elle ha?ssait de toute la force de l'orgueil blessé, parce qu'une fois, du vivant de son époux, il avait osé douter de sa vertu.
Quelle serait l'issue de la lutte qui allait s'engager? C'est ce qu'aucune prévoyance ne pouvait déterminer. Les confédérés n'avaient encore qu'un fort petit nombre de soldats; Al? ne comptait sous sa bannière que les meurtriers d'Othman et les Défenseurs. C'était à la nation de se prononcer pour l'un ou pour l'autre parti.
Elle resta neutre. A la nouvelle du meurtre du bon vieillard, un cri d'indignation avait retenti dans toutes les provinces du vaste empire; et si la complicité de Zobair et de Talha e?t été moins connue, ils auraient pu compter peut-être sur la sympathie des masses, maintenant qu'ils prétendaient punir Al?. Mais leur participation au crime qui avait été commis n'était un mystère pour personne. ?Faut-il donc, répondirent les Arabes à Talha dans la mosquée de Ba?ra, faut-il donc te montrer la lettre dans laquelle tu nous excitais à nous insurger contre Othman??-?Et toi, dit-on à Zobair, n'as-tu pas appelé les habitants de Coufa à la révolte?? Il n'y eut donc à peu près personne qui voul?t se battre pour l'un ou pour l'autre de ces hypocrites, que l'on confondait dans un commun mépris. En attendant, on cherchait à conserver, autant que possible, l'état de choses établi par Othman, et les gouverneurs nommés par lui. Quand l'officier auquel Al? avait donné le gouvernement de Coufa, voulut se rendre à son poste, les Arabes de cette ville vinrent à sa rencontre et lui déclarèrent nettement qu'ils exigeaient la punition des meurtriers d'Othman, qu'ils comptaient garder le gouverneur qu'ils avaient, et que, quant à lui, ils lui fendraient la tête s'il ne se retirait à l'instant même. Le Défenseur qui devait commander en Syrie fut arrêté par des cavaliers sur la frontière. ?Pourquoi viens-tu ici? lui demanda le commandant.-Pour être ton émir.-Si c'est un autre qu'Othman qui t'envoie, tu feras mieux de rebrousser chemin.-Mais on ignore donc ici ce qui s'est passé à Médine.-On le sait parfaitement, et c'est pour cela que l'on te conseille de retourner d'où tu es venu.? Le Défenseur fut assez prudent pour profiter de l'avis.
Enfin Al? trouva des amis de rencontre et des serviteurs d'occasion dans les Arabes de Coufa, qu'il gagna, non sans peine, à sa cause, en leur promettant d'établir sa résidence dans leur ville et de l'élever ainsi au rang de capitale de l'empire. Avec leur secours il gagna la bataille du chameau qui le délivra de ses compétiteurs; Talha fut blessé à mort, Zobair périt assassiné pendant sa fuite, A?cha sollicita et obtint son pardon. C'est surtout aux Défenseurs, qui formaient la majeure partie de la cavalerie, que revient l'honneur de cette victoire[60].
Dès lors Al? était ma?tre de l'Arabie, de l'Irac et de l'Egypte, ce qui veut dire que son autorité n'était pas trop ouvertement contestée dans ces provinces; mais si on le servait, c'était avec une froideur extrême et une aversion évidente. Les Arabes de l'Irac, dont le concours lui importait le plus, savaient toujours trouver des prétextes pour ne pas marcher quand il leur en donnait l'ordre: l'hiver, il faisait trop froid, l'été, il faisait trop chaud[61].
La Syrie seule refusait toujours de le reconna?tre. Moawia, l'e?t-il voulu, n'aurait pas pu le faire sans flétrir son honneur. Même aujourd'hui le fellah égyptien, tout dégénéré et opprimé qu'il est, venge le meurtre de son parent, bien qu'il sache qu'il payera sa vengeance de sa tête[62]. Moawia pouvait-il donc laisser impuni l'assassinat de celui dont le grand-père avait été le frère du sien? Pouvait-il se soumettre à l'homme qui comptait les meurtriers parmi ses généraux? Et pourtant il n'était pas poussé par la voix du sang: il était poussé par une ardente ambition. S'il l'avait voulu, il aurait probablement pu sauver Othman en marchant avec une armée à son secours. Mais à quoi cela lui e?t-il servi? Othman sauvé, il restait ce qu'il était, gouverneur de la Syrie. Il l'a avoué lui-même: depuis que le Prophète lui avait dit: ?Si vous obtenez le gouvernement, conduisez-vous bien,? il n'avait eu d'autre but, d'autre souci, d'autre pensée, que d'obtenir le califat[63]. A présent les circonstances le favorisaient admirablement; après avoir tout espéré, il pouvait enfin tout oser. Son dessein allait s'accomplir! Plus de contrainte! plus de scrupule! Il avait une juste cause en main, et il pouvait compter sur ses Arabes de Syrie; ils étaient à lui corps et ame. Poli, aimable, généreux, connaissant le c?ur humain, doux ou sévère selon les circonstances, il avait su se concilier leur respect et leur amour par ses qualités personnelles. Il y avait d'ailleurs entre eux et lui communauté de vues, de sentiments et d'intérêts. Pour les Syriens l'islamisme était resté une lettre morte, une formule vague et confuse dont ils ne tachaient nullement d'approfondir le sens; ils répugnaient aux devoirs et aux rites qu'impose cette religion; ils avaient une haine invétérée contre les nouveaux nobles qui, pour les commander, n'avaient d'autre titre que d'avoir été les compagnons de Mahomet; ils regrettaient la prépondérance des chefs de tribu. Si on les e?t laissés faire, ils auraient marché droit sur les deux villes saintes pour les piller, les incendier, et y massacrer les habitants. Le fils d'Abou-Sofyan et de Hind partageait leurs v?ux, leurs appréhensions, leurs ressentiments, leurs espérances. Voilà la véritable cause de la sympathie qui régnait entre le prince et ses sujets, sympathie qui se montra d'une manière touchante alors que Moawia, après un règne long et glorieux, eut exhalé le dernier soupir et qu'il fallut lui rendre les derniers honneurs. L'émir à qui Moawia avait confié le gouvernement jusqu'à ce que Yéz?d, l'héritier du tr?ne, f?t arrivé à Damas, avait ordonné que le cercueil serait porté par les parents de l'illustre défunt; mais le jour des funérailles, quand le cortége commen?a à défiler, les Syriens dirent à l'émir: ?Tant que le calife vivait, nous avons pris part à toutes ses entreprises, et ses joies comme ses peines ont été les n?tres. Permettez donc que maintenant aussi nous réclamions notre part.? Et quand l'émir leur eut accordé leur demande, chacun voulut toucher, ne f?t-ce que du bout du doigt, le brancard sur lequel reposaient les dépouilles mortelles de son prince bien-aimé, si bien que le drap mortuaire se déchira dans la presse[64].
Dès le début, Al? avait pu se convaincre que les Syriens identifiaient la cause de Moawia avec leur propre cause. ?Chaque jour, lui disait-on, cent mille hommes viennent pleurer dans la mosquée sous la tunique ensanglantée d'Othman, et ils ont juré tous de le venger sur toi.? Six mois s'étaient écoulés depuis le meurtre, lorsque Al?, vainqueur dans la bataille du chameau, somma Moawia pour la dernière fois de se soumettre. Alors, montrant la tunique tachée de sang aux Arabes rassemblés dans la mosquée, Moawia leur demanda leur avis. Tant qu'il parla, on l'écouta dans un silence respectueux et solennel; puis, quand il eut fini, l'un des nobles, prenant la parole au nom de tous: ?Prince, dit-il avec cette déférence qui vient du c?ur, c'est à vous de conseiller et de commander, à nous, d'obéir et d'agir.? Et bient?t l'on proclama partout cette ordonnance: ?Que chaque individu en état de porter les armes aille se ranger sans délai sous les drapeaux; celui qui, dans trois jours, ne se trouvera pas à son poste, sera puni de mort.? Au jour fixé pas un ne manqua à l'appel. L'enthousiasme fut général, il fut sincère: on allait combattre pour une cause vraiment nationale. La Syrie seule fournit plus de soldats à Moawia que toutes les autres provinces ensemble n'en donnèrent à Al?. Celui-ci comparait avec douleur le zèle et le dévo?ment des Syriens à la tiède indifférence de ses Arabes de l'Irac. ?J'échangerais volontiers dix d'entre vous contre un des soldats de Moawia, leur dit-il[65]. Par Dieu! il l'emportera, le fils de la mangeuse de foie[66]!?
Le différend paraissait devoir se vider par l'épée dans les plaines de Ciff?n, sur la rive occidentale de l'Euphrate. Cependant, quand les deux armées ennemies se trouvèrent en présence, plusieurs semaines se passèrent encore en négociations qui n'aboutirent à rien, et en escarmouches qui, bien que sanglantes, ne produisirent non plus aucun résultat. Des deux c?tés l'on évitait encore une bataille générale et décisive. Enfin, quand chaque tentative d'accommodement eut échoué, la bataille eut lieu. Les vieux compagnons de Mahomet combattirent à cette occasion avec la même rage fanatique qu'au temps où ils for?aient les Bédouins à choisir entre la foi mahométane ou la mort. C'est qu'à leurs yeux les Arabes de Syrie étaient réellement des pa?ens. ?Je le jure! disait Ammar, vieillard nonagénaire alors; rien ne saurait être plus méritoire devant Dieu que de combattre ces impies. Si leurs lances me tuent, je meurs en martyr pour la vraie foi. Suivez-moi, compagnons du Prophète! Les portes du ciel s'ouvrent pour nous, les houris nous attendent[67]!? Et se jetant au plus fort de la mêlée, il combattit comme un lion jusqu'à ce qu'il expirat percé de coups. De leur c?té les Arabes de l'Irac, voyant qu'il y allait de leur honneur, combattirent mieux qu'on ne l'aurait cru, et la cavalerie d'Al? exécuta une charge si vigoureuse que les Syriens lachèrent pied. Croyant la bataille perdue, Moawia posait déjà le pied sur l'étrier pour prendre la fuite, quand Amr, fils d'Ac?, vint à lui.
-Eh bien! lui dit le prince, toi qui te vantes de savoir toujours te tirer d'un mauvais pas, as-tu trouvé quelque remède au malheur qui nous menace? Souviens-toi que je t'ai promis le gouvernement de l'Egypte pour le cas où je l'emporterais, et dis-moi ce qu'il faut faire[68].
-Il faut, lui répondit Amr qui entretenait des intelligences dans l'armée d'Al?, il faut ordonner aux soldats qui possèdent un exemplaire du Coran, de l'attacher au bout de leurs lances; vous annoncerez en même temps que vous en appelez à la décision de ce livre. Le conseil est bon, je puis vous en répondre.
Dans la supposition d'une défaite éventuelle, Amr avait concerté d'avance ce coup de théatre avec plusieurs chefs de l'armée ennemie[69], parmi lesquels Achath, l'homme le plus perfide de cette époque, était le principal. Il n'avait guère de raison pour être fort attaché à l'islamisme et à ses fondateurs, cet Achath, qui, alors qu'il était encore pa?en et chef de la tribu de Kinda, prenait fièrement le titre de roi: quand il avait abjuré l'islamisme sous Abou-Becr, il avait vu les musulmans trancher la tête à toute la garnison de sa forteresse de Nodjair.
Moawia suivit le conseil qu'Amr lui avait donné, et ordonna d'attacher les Corans aux lances. Le saint livre était rare dans cette armée forte de quatre-vingt mille hommes: on en trouva à peine cinq cents exemplaires[70]; mais c'en était assez aux yeux d'Achath et de ses amis, qui, se pressant autour du calife, s'écrièrent:
-Nous acceptons la décision du livre de Dieu; nous voulons une suspension d'armes!
-C'est une ruse, un piége infame, dit Al? en frémissant d'indignation; ils savent à peine ce que c'est que le Coran, ces Syriens, ils en violent sans cesse les commandements.
-Mais puisque nous combattons pour le livre de Dieu, force nous est de ne pas le récuser.
-Nous combattons pour contraindre ces hommes à se soumettre aux lois de Dieu; car ils se sont révoltés contre le Tout-Puissant, et ils ont rejeté bien loin son saint livre. Croyez-vous donc que ce Moawia, et cet Amr, et ce fils de l'enfer, et tous ces autres, croyez-vous qu'ils se soucient de la religion ou du Coran? Je les connais mieux que vous; je les ai connus dans leur enfance, je les ai connus quand ils furent devenus hommes, et hommes ou enfants, c'étaient toujours les mêmes scélérats[71].
-N'importe, ils en appellent au livre de Dieu, et vous en appelez au glaive.
-Hélas! je ne vois que trop bien que vous voulez m'abandonner. Allez donc, allez joindre les restes de la coalition formée autrefois pour combattre notre Prophète! Allez vous réunir à ces hommes qui disent: ?Dieu et son Prophète, imposture et mensonge que tout cela!?
-Envoyez immédiatement à Achtar-c'était le général de la cavalerie-l'ordre de battre en retraite; sinon, le sort d'Othman vous attend[72].
Sachant qu'ils ne reculeraient pas, au besoin, devant l'exécution de cette menace, Al? céda. Il expédia l'ordre de la retraite au général victorieux qui poursuivait l'ennemi l'épée dans les reins. Achtar refusa d'obéir. Alors il s'éleva un nouveau tumulte. Al? réitéra son ordre. ?Mais le calife ne sait-il donc pas, s'écria le brave Achtar, que la victoire est à nous? Me faut-il donc retourner en arrière au moment même où l'ennemi va éprouver une déroute complète??-?Et à quoi te servirait-elle, ta victoire, lui répondit un Arabe de l'Irac, l'un des messagers, si Al? était tué dans l'intervalle??
Malgré qu'il en e?t, le général fit sonner la retraite.
Ce jour-là le ci-devant roi des Kinda put go?ter les douceurs de la vengeance: ce fut lui qui commen?a la ruine de ces pieux musulmans qui l'avaient dépouillé de sa royauté et avaient massacré ses contribules à Nodjair. Al? l'envoya à Moawia pour demander à celui-ci de quelle manière il entendait que le débat f?t décidé par le Coran. ?Al? et moi, répondit Moawia, nous nommerons chacun un arbitre. Ces deux arbitres décideront, d'après le Coran, lequel de nous deux a le plus de droits au califat. Quant à moi, je choisis Amr, fils d'Ac?.?
Quand Achath eut apporté cette réponse à Al?, ce dernier voulut nommer son cousin Abdallah, fils d'Abbas. On ne le lui permit pas: ce proche parent, disait-on, serait trop partial. Puis, quand Al? proposa son brave général Achtar: ?Qui donc a mis le monde en feu si ce n'est Achtar?? s'écria-t-on. ?Nous ne voulons, dit le perfide Achath, nous ne voulons d'autre arbitre qu'Abou-Mousa.-Mais cet homme me garde rancune parce que je lui ai ?té le gouvernement de Coufa, s'écria Al?; il m'a trahi, il a empêché les Arabes de l'Irac de me suivre à la guerre; comment donc pourrais-je lui confier mes intérêts?-Nous ne voulons que celui-là,? répondit-on, et les menaces les plus horribles recommencèrent. Enfin Al?, de guerre lasse, donna son assentiment.
Aussit?t douze mille de ses soldats abandonnèrent sa cause, après l'avoir sommé en vain de déclarer nul le traité qu'il venait de conclure, et qu'ils regardaient comme sacrilége puisque la décision du différend n'appartenait pas aux hommes, mais à Dieu seul. Il y avait des tra?tres parmi eux, s'il est vrai, comme on l'affirme, qu'Achath était de leur nombre; mais pour la plupart c'étaient de pieux lecteurs du Coran, des hommes de bonne foi, fort attachés à la religion, fort orthodoxes, mais comprenant l'orthodoxie d'une autre manière qu'Al? et la noblesse médinoise. Indignés depuis longtemps de la dépravation et de l'hypocrisie des compagnons de Mahomet, qui se servaient de la religion comme d'un moyen pour réaliser leurs projets d'ambition mondaine, ces non-conformistes[73] avaient résolu de se séparer de l'Eglise officielle à la première occasion. Républicains et démocrates, en religion comme en politique, et moralistes austères, puisqu'ils assimilaient un péché grave à l'incrédulité, ils présentent plusieurs points de rapprochement avec les Indépendants anglais du XVIIe siècle, le parti de Cromwell[74].
L'arbitre nommé par Al? fut trompé par son collègue, selon les uns, ou trompa son ma?tre, selon les autres. Quoi qu'il en soit, la guerre recommen?a. Al? éprouva disgrace sur disgrace et revers sur revers. Son heureux rival lui enleva d'abord l'Egypte, ensuite l'Arabie. Ma?tre de Médine, le général syrien dit du haut de la chaire: ?Ausites et Khazradjites! Où est-il maintenant, le vénérable vieillard qui autrefois occupait cette place?... Par Dieu! si je ne craignais la colère de Moawia, mon ma?tre, je n'épargnerais aucun de vous!... Prêtez serment à Moawia sans y mettre de la mauvaise volonté, et l'on vous fera grace.? La plupart des Défenseurs étaient alors dans l'armée d'Al?; les autres se laissèrent extorquer le serment[75].
Bient?t après, Al? périt victime de la vengeance d'une jeune fille non-conformiste, dont il avait fait décapiter le père et le frère, et qui, demandée en mariage par son cousin, avait exigé la tête du calife comme le prix de sa main (661).
Hasan, son fils, fut l'héritier de ses prétentions au califat. Il était peu fait pour être le chef d'un parti: indolent et sensuel, il préférait une vie douce, tranquille, opulente, à la gloire, à la puissance, aux soucis du tr?ne. Le véritable chef du parti était dorénavant le Défenseur Cais, fils de Sad, homme d'une stature colossale, de formes athlétiques, type magnifique de la force matérielle et qui s'était distingué dans vingt batailles par sa valeur brillante. Sa piété était exemplaire: dans l'occasion il remplissait ses devoirs religieux au péril de sa vie. Un jour qu'il s'était incliné en faisant sa prière, il aper?ut un grand serpent à l'endroit où il allait poser la tête. Trop scrupuleux pour interrompre sa prière, il la continua et posa tranquillement la tête à c?té du reptile. Le serpent se tortilla autour de son cou, mais sans lui faire du mal. Quand il eut fini de prier, il saisit le serpent et le lan?a loin de lui[76]. Ce dévot musulman ha?ssait Moawia, non-seulement parce qu'il le regardait comme l'ennemi de ses contribules en général et de sa famille en particulier, mais encore parce qu'il le tenait pour incrédule; jamais Cais n'a voulu admettre que Moawia f?t musulman. Ces deux hommes se détestaient si bien que, dans le temps où Cais était encore gouverneur de l'Egypte pour Al?, ils entrèrent en correspondance, uniquement pour se procurer le plaisir de se dire des injures. L'un mettait à la tête de sa lettre: ?Juif, fils d'un juif,? et l'autre lui répondait: ?Pa?en, fils d'un pa?en! Tu as adopté l'islamisme malgré toi, par contrainte, mais tu l'as rejeté de ton plein gré. Ta foi, si tu en as une, est de fra?che date, mais ton hypocrisie est vieille[77].?
Dès le début Hasan dissimula mal ses intentions pacifiques. ?Etendez la main, lui dit Cais; je vous prêterai serment quand vous aurez juré auparavant de vous conformer au livre de Dieu comme aux lois données par le Prophète, et de combattre nos ennemis.-Je jure, répondit Hasan, de me conformer à ce qui est éternel, au livre de Dieu et aux lois du Prophète; mais vous vous engagerez de votre part à m'obéir; vous combattrez ceux que je combattrai moi-même, et vous ferez la paix quand moi je la ferai.? On lui prêta serment, mais ses paroles avaient produit un fort mauvais effet. ?Ce n'est pas là l'homme qu'il nous faut, se disait-on; il ne veut pas la guerre.? Pour les Défenseurs tout était perdu si Moawia l'emportait. Leurs craintes ne tardèrent pas à se réaliser. Pendant plusieurs mois Hasan, quoiqu'il p?t disposer d'une armée assez considérable, resta inactif à Mada?n; probablement il traitait déjà avec Moawia. Enfin il envoya Cais vers les frontières de la Syrie, mais avec trop peu de troupes, de sorte que le brave Défenseur fut accablé par le nombre. Les fuyards, arrivant à Mada?n dans le plus grand désordre, maltraitèrent Hasan qui, s'il ne les avait pas livrés à l'ennemi, jouait tout au moins un r?le ambigu. Alors Hasan se hata de conclure la paix avec Moawia, en s'engageant à ne plus prétendre au califat. Moawia lui assura une pension magnifique et promit l'amnistie à ses partisans.
Cependant Cais avait encore sous ses ordres cinq mille hommes qui, après la mort d'Al?, s'étaient tous rasé la tête en signe de deuil. Avec cette petite armée il voulait continuer la guerre; mais ne sachant pas trop si ses soldats partageaient sa bouillante ardeur, il leur dit: ?Si vous le voulez, nous combattrons encore et nous nous ferons tuer jusqu'au dernier plut?t que de nous rendre; mais si vous aimez mieux demander l'aman, je vous le procurerai. Choisissez donc!? Les soldats préférèrent l'aman[78]. Cais, accompagné des principaux de ses contribules, se rendit donc auprès de Moawia, lui demanda grace pour lui et les siens, et lui rappela les paroles du Prophète qui, sur son lit de mort, avait recommandé les Défenseurs aux autres musulmans en disant: ?Honorez et respectez ces hommes qui ont donné asile au Prophète fugitif et fondé le succès de sa cause.? Concluant son discours, il donna à entendre que les Défenseurs s'estimeraient heureux s'il voulait accepter leurs services; car, malgré leur dévotion, malgré leur répugnance à servir un incrédule, ils ne pouvaient se faire à l'idée de perdre leurs postes élevés et lucratifs. Moawia répondit en ces termes: ?Je ne con?ois pas, Défenseurs, quels titres vous pourriez avoir à mes bonnes graces. Par Dieu! vous avez été mes ennemis les plus acharnés! C'est vous qui, dans la bataille de Ciff?n, avez failli causer ma perte, alors que vos lances étincelantes jetaient la mort dans les rangs de mes soldats. Les satires de vos poètes ont été pour moi autant de piq?res d'épingle. Et maintenant que Dieu a affermi ce que vous vouliez renverser, vous me dites: Respectez la recommandation du Prophète? Non, il y a incompatibilité entre nous.? Blessé dans sa fierté, Cais changea de ton. ?Notre titre à vos bontés, dit-il, c'est celui d'être bons musulmans, et aux yeux de Dieu cela suffit; il est vrai que ceux qui se sont coalisés pour combattre le Prophète ont d'autres titres à faire valoir auprès de vous: nous ne les leur envions pas. Nous avons été vos ennemis, il est vrai, mais si vous l'eussiez voulu, vous auriez pu prévenir la guerre. Nos poètes vous ont poursuivi de leurs satires: eh bien! ce qu'ils ont dit de faux sera oublié, et ce qu'ils ont dit de vrai restera. Votre pouvoir s'est affermi: nous le regrettons. Dans la bataille de Ciff?n, alors que nous avons failli causer votre perte, nous combattions sous les drapeaux d'un homme qui croyait bien faire en obéissant à Dieu. Quant à la recommandation du Prophète, celui qui croit en lui s'y conforme; mais puisque vous dites qu'il y a incompatibilité entre nous, Dieu seul pourra dorénavant vous empêcher de mal faire, Moawia!-Retirez-vous à l'instant même!? lui cria le calife, indigné de tant d'audace[79].
Les Défenseurs avaient succombé. Le pouvoir retournait naturellement aux chefs de tribu, à l'ancienne noblesse. Et pourtant les Syriens n'étaient pas satisfaits; ils avaient espéré go?ter le plaisir d'une vengeance pleine et entière. La modération de Moawia ne le leur permit point; mais un jour viendrait où il faudrait recommencer, ils le savaient bien, et, ce jour venu, ce serait un combat à mort. Quant aux Défenseurs, ils se rongeaient les entrailles de dépit, de colère et de rage. Tant que Moawia vivrait, le pouvoir des Omaiyades était établi trop solidement pour qu'ils pussent rien entreprendre; mais Moawia n'était pas immortel, et, loin de se livrer à l'abattement, les Médinois se préparaient à une nouvelle lutte.
Dans cet intervalle d'inaction forcée, la tache des guerriers était dévolue aux poètes; des deux c?tés la haine s'exhalait en sanglantes satires. Et puis on se taquinait sans relache; c'étaient des tracasseries journalières, des vexations incessantes; les Syriens et les princes de la maison d'Omaiya ne négligeaient aucune occasion pour faire sentir aux Défenseurs leur haine et leur mépris, et ceux-ci les payaient de la même monnaie[80].