uand le curé eut donné l'absoute et quand les amis et connaissances du défunt, sortis les premiers de l'église après avoir jeté l'eau bénite, se furent formés en petits groupes sur la place Saint-Thomas d'Aquin, des conversations s'engagèrent entre ces hommes du monde, heureux de respirer l'air vif, au clair soleil de mars, après l'ennui d'une messe interminable, dans l'atmosphère suffocante de l'encens et du calorifère.
-Ce pauvre Bernard... C'est dur, tout de même... Boucler sa malle à quarante-deux ans!
-Sans doute. Mais il ne s'est pas assez ménagé, convenez-en. En voilà un qui aura fait la fête, hein!...
-Et dit souvent: ?J'en donne?, à l'écarté.
-Et usé le tapis de l'escalier de Bignon.
-Il y a eu de l'albuminerie dans son affaire, n'est-ce pas?
-Une vie br?lée, quoi!... Le jeu, les femmes, la bonne chère... L'équipage du diable... Est-ce qu'il n'était pas un peu ruiné?
-Pas du tout. Il venait encore de réaliser une vieille tante de cinq à six cent mille francs. Il doit, au contraire, laisser à sa veuve et à son fils une très jolie fortune.
-Alors, la belle madame Bernard se remariera.
-Qui sait? Peut-être pas, à cause du petit. Il para?t qu'elle adore son fils.
En somme, on regrettait peu ce mort de première classe, porté en terre avec tout le luxe dont sont capables les Pompes funèbres: messe chantée, fleurs de Nice, torchères à flamme verte autour du catafalque. Et le plus beau ma?tre des cérémonies! Oh! un gaillard superbe, avec l'air de morgue et les favoris blancs d'un vieux pair d'Angleterre, un homme précieux que l'administration ne sortait que dans les grands jours et qui avait joué autrefois les pères-nobles en province, s'il vous pla?t! Mais, malgré tout cet apparat, le défunt, M. Bernard des Vignes, député et membre du conseil général de la Mayenne, ancien officier de cavalerie, chevalier de la Légion d'honneur, etc., était traité selon ses mérites dans les entretiens échangés à voix basse, derrière les mains gantées de noir.
Et, de fait, il n'avait été qu'un viveur vulgaire, sans grace, sans élégance, resté provincial malgré ses quinze ans de Paris. Rien de plus banal que son histoire. Riche, il épousait à vingt-huit ans la fille d'un sénateur corse, ami personnel de Napoléon III, l'admirable Mlle Antonini, dont la beauté de transtévérine faisait alors sensation aux Tuileries et à Compiègne. Pendant quelque temps, il l'aimait, à sa manière. Puis, tout à coup, sottement et injustement jaloux de sa femme, il démissionnait de son grade de lieutenant aux dragons de l'Impératrice, s'enfouissait dans ses terres, y prenait de lourdes habitudes, ne quittait plus ses bottes de chasse et fumait sa pipe à table, après le café, en sirotant des petits verres. Un fils lui naissait, seule consolation de Mme Bernard, bient?t négligée par l'ancien libertin de garnison, qui, après deux ans de ménage, allait souvent à Paris tirer une bordée de matelot, et qui, dans ses sorties de chasse, tout en déjeunant d'une rustique omelette sur un coin de table, prenait la taille des filles de ferme.
Le premier coup de canon de la guerre de 1870 éveilla pourtant un écho dans l'ame de ce grossier jouisseur et lui rappela qu'il avait été soldat. Commandant de mobiles, il se battit avec cranerie, attrapa une blessure et la croix, et, aux élections, fut envoyé à la Chambre par son département. En grosse bête qu'il était, il suivit les majorités. De réactionnaire, il devint tour à tour centre droit, centre gauche, opportuniste, n'ouvrit jamais la bouche que pour demander la cl?ture, fut toujours réélu. Mais, contraint par ses fonctions d'habiter Paris, il lacha les rênes à son tempérament et se rua dans le plaisir.
Mme Bernard fut alors tout à fait abandonnée et ne vit plus que rarement et à peine, aux heures des repas, ce mari qu'elle n'avait jamais aimé et qu'à présent elle méprisait. Trop honnête pour se venger, trop fière pour se plaindre, elle fuyait le monde, et, presque toujours seule dans son vaste appartement du quai Malaquais, elle se consacrait tout entière à son fils, qui suivait, comme externe, les cours du lycée Louis-le-Grand et donnait déjà les signes d'une intelligence singulièrement précoce. Elle était de ces mères qui apprennent le grec et le latin pour corriger les devoirs de leur enfant et lui faire réciter ses le?ons. On parlait d'elle avec admiration; car les quelques femmes admises dans son intimité, n'avaient aucun sujet de jalousie contre cette beauté qui se cachait, beauté demeurée intacte cependant, sur laquelle la trentaine avait mis la chaude paleur d'un beau marbre et que le temps ni le chagrin n'avaient marquée d'un seul coup d'ongle. Ce malheur, subi avec tant de courage et de dignité, était cité partout comme un exemple, et la médisance parisienne ne soulignait même pas d'un sourire le nom du colonel de Voris, un camarade de promotion du mari, dont le sentiment respectueux pour Mme Bernard des Vignes osait à peine se manifester par de timides visites.
Enfin, il était fini, le long supplice de cette pauvre femme. Bernard, le gros Bernard, comme l'appelaient ses amis du club, n'avait pu résister à sa dernière indigestion de truffes; et, sur le seuil de l'église, autour du volumineux cercueil qu'attendait le fourgon des Pompes funèbres, on formait le cercle, pour écouter les discours.
Mais, tandis que défilaient les mensonges oratoires, ?bon Fran?ais, intrépide soldat, patriote éclairé?, tous ces mondains, importunés par ce mort dont il était trop longtemps question, pensaient tout au plus-s'ils pensaient à quelque chose-à la belle et riche veuve, enfin libre; et, lorsque la cérémonie fut terminée et que l'assistance se dispersa, cette phrase fut maintes fois prononcée dans les dialogues d'adieux:
-La belle madame Bernard se remariera avant un an d'ici... Voulez-vous le parier?
uelques semaines après l'enterrement, Mme Bernard des Vignes, en deuil, était assise devant son métier à tapisserie, près de la fenêtre de son boudoir. Ses yeux absorbés, sans regard, erraient sur le paysage du quai, si charmant par un beau jour. Mais elle ne voyait ni le ciel de l'avant-printemps, d'un bleu si tendre, ni le fleuve en marche sillonné par les joyeux bateaux et miroitant au soleil, ni la noble fa?ade du Louvre, ni le svelte bouquet d'arbres, au coin du Pont-Royal, où déjà courait, dans les branches noires, comme une fumée de verdure.
S'abandonnant dans son fauteuil, accoudée, deux doigts sur la tempe, la belle veuve, son buste de déesse étreint par la robe noire bien ajustée, évoquait en une longue rêverie toute sa vie passée.
Elle se revoyait aux Tuileries, traversant pour la première fois, au bras de son père, les salons magnifiques. Elle entendait derrière elle, dans le sillage de sa robe de bal, un murmure d'admiration. Elle voyait sur le visage de tous ceux qui la regardaient passer un demi-sourire, une expression subitement heureuse, qui la remerciaient d'être si belle. Elle le retrouvait, cet éclair des regards charmés, dans les yeux mêmes de l'Empereur et de l'Impératrice, au moment de la présentation; et comme, tout à coup, l'orchestre attaquait le brillant prélude d'une valse, il lui semblait que cet air triomphal éclatait en son honneur.
Puis c'étaient plusieurs mois de fête, d'éblouissement. Elle s'épanouissait, rose victorieuse, dans le groupe des jeunes filles de la cour. Reine des amazones, à travers les taillis d'or et de flamme de la forêt automnale, elle suivait au galop les chasses de Compiègne. Elle était la célèbre Mlle Bianca Antonini, et la souveraine, conquise par cet effluve de sympathie, qui émane des êtres parfaitement beaux, ne passait jamais devant elle sans lui adresser quelques paroles douces et flatteuses, qu'elle écoutait les yeux baissés, avec une révérence confuse.
Mais voilà! pas de fortune. Point de dot, ou à peu près. Sans doute, l'Empereur avait récompensé par un siège au Sénat les services du vieil Antonini,-une de ces fidélités où se combinent l'instinct du caniche et le fanatisme du mameluck, un de ces dévouements toujours prêts à se jeter entre la poitrine du ma?tre et le poignard des assassins. Mais, excepté son traitement de sénateur, le vieux Corse ne possédait rien qu'une maison en ruines et quelques hectares de maquis dans le sauvage pays de Sartène.
D'une probité robuste, ce conspirateur, dont les yeux de bon chien et le sourire attendri sous une rude et grise moustache de gendarme faisaient plaisir à Napoléon III en lui rappelant sa jeunesse et ses mauvais jours, cet ancien sous-officier, qui avait risqué, dans l'affaire de Strasbourg, le conseil de guerre et les balles du peloton d'exécution pouvait montrer, au milieu des tripotages de l'époque, des mains absolument pures. On savait que Mlle Antonini était pauvre. Aussi, lorsque Bernard des Vignes, le beau lieutenant de dragons, l'eut fait valser trois fois de suite au bal des Tuileries, tout le monde l'estima très heureuse de rencontrer un parti de cent mille francs de rente.
Elle se mariait, sans entra?nement, par raison, pour rassurer son père inquiet de l'avenir; et, brusquement, tout son bonheur disparaissait comme un décor qu'on enlève. C'était l'absurde jalousie de son mari, l'exil en province, l'amer dégo?t de découvrir dans l'homme à qui elle avait lié sa vie un grossier viveur, bassement libertin, presque ivrogne. Sans son nouveau-né, sans ce fils qu'elle avait elle-même allaité et dont la venue lui avait empli de maternité le coeur et les entrailles, cette Corse, qui était bien de son pays, fière, chaste, vindicative, e?t certainement quitté son indigne époux. Elle se résignait pourtant, à cause de l'enfant. Mais de nouveaux malheurs venaient alors la frapper. L'Empire s'écroulait, son père mourait, tué raide d'un coup d'apoplexie par la nouvelle de la capitulation de Sedan. Enfin, après la guerre, son mari, élu député, la remenait à Paris... Et elle se rappelait les longues années d'ennui, de solitude, passées dans ce même boudoir, près de cette même fenêtre, devant ce fleuve qui coulait toujours, si lent, si monotone, comme sa vie!
Sans doute, elle avait son fils, qu'elle aimait d'une tendresse passionnée et qui, à treize ans, était déjà un compagnon pour elle, un petit homme. N'avait-elle pas vécu jusqu'alors pour lui seul? Eh bien, elle continuerait, voilà tout! Elle vieillirait auprès de lui, le marierait, deviendrait grand'mère. Son cher petit Armand! Elle l'attendait. Il allait revenir du lycée. Et elle s'attendrissait à la pensée qu'il entrerait tout à l'heure dans cette chambre, frêle en habits de deuil, qu'il se jetterait à son cou, qu'elle le baiserait longuement, ardemment, sur son front pale d'écolier laborieux, et qu'elle le retiendrait ainsi dans ses bras, le regardant avec amour bien au fond de ses profonds yeux noirs qu'il tenait d'elle, de ses yeux si lumineux, si purs, où br?lait une flamme de pensée.
Cependant un autre souvenir vient de traverser la rêverie de Mme Bernard.
Elle songe maintenant au seul ami de son mari qui soit devenu le sien, au seul homme qui fasse s'émouvoir en elle une sympathie tendre.
Voilà plusieurs années que, tous les jeudis,-c'est son ?jour?,-vers les six heures, moment où elle n'est jamais seule, le colonel de Voris se présente chez elle, froid, correct, un peu raide même dans sa redingote militairement boutonnée, qu'il s'assied dans le cercle des dames, se mêle avec effort aux banalités de la conversation, refuse une tasse de thé et se retire, après une visite d'un quart d'heure. Il l'aime, elle en est certaine, et tant de respect, de timidité, la touche, surtout chez le héros de Saint-Privat, qui, ayant eu son cheval tué sous lui, avait ramassé un fusil de munition, comme Ney en Russie, et ramené au combat ses troupes débandées. Il l'aime! Au ?shake-hand? de l'adieu, elle a toujours senti trembler la main droite du colonel, cette main trouée d'un coup de lance allemande, que par pudeur de sa cicatrice il ne dégante presque jamais... Si elle voulait se remarier, pourtant? Cet homme d'honneur et de courage, ce paladin au coeur jeune et aux tempes grises, serait pour Armand un protecteur, un guide dans la vie, un nouveau et meilleur père.
Tandis que l'esprit de la veuve suit la pente de cet espoir, une douceur infinie se répand sur son beau visage. Qu'a-t-elle donc? Pourquoi son coeur bat-il plus fort et plus vite?
Tout à coup, un domestique annonce le colonel de Voris.
Assurément, il doit à Mme Bernard une visite de sympathie, et sa qualité d'ancien ami lui permet de se présenter à un jour, à une heure quelconques. Mais pourquoi précisément aujourd'hui, pourquoi à ce moment où elle est avec lui en pensée? Cette complicité du hasard, n'est-ce pas étrange?
Et, en voyant entrer le colonel,-l'air toujours jeune, la taille mince, la moustache semblant très noire par le contraste des cheveux gris,-Mme Bernard est toute troublée. Il s'approche, lui tend la main,-sa main mutilée sous le gant,-s'assied près d'elle; lui parle de son deuil.
-J'étais de coeur avec vous dans votre douleur, lui dit-il, vous n'en doutez pas.
Rien de plus sur ce pénible sujet. Il a la délicatesse de comprendre qu'elle serait choquée par des doléances hypocrites. Il s'informe alors d'Armand, et sa voix devient amicale quand il prononce le nom de l'enfant.
Mais comme l'entretien languit, coupé de silences:
-Je venais aussi, madame, dit le colonel avec un peu d'hésitation, vous demander un conseil.
-Un conseil? A moi?... Et lequel?
-Avant votre deuil, j'avais l'intention de retourner en Algérie. Je voulais m'éloigner, j'avais une peine intime... Or, à présent, le nouveau ministre de la guerre m'offre de faire partie de son état-major, de rester à Paris... Le chagrin qui me poussait à fuir n'existe plus, ou du moins il n'est plus sans espoir... J'hésite... Dois-je rester, ou partir? Je le demande simplement, franchement, à votre amitié.
Mme Bernard a compris. Sous cette forme à peine voilée, le colonel lui demande s'il peut attendre la récompense de sa silencieuse fidélité. Elle n'a qu'à dire un mot, ?restez?, et, dans un an, elle sera la femme d'un homme qu'elle estime, qui la consolera de toutes les misères du passé, qui sera paternel pour son cher Armand. Elle pourra conna?tre le bonheur, aimer, vivre!...
Mais la porte s'ouvre brusquement, une fra?che voix d'enfant crie: ?Bonjour, mère!? Mme Bernard tressaille. C'est son fils qui revient du collège, et qui, ayant jeté ses livres sur la table, lui saute joyeusement au cou.
-Bonjour, mon enfant, dit le colonel, voulez-vous me donner une poignée de main?
Armand conna?t à peine ce visiteur à l'air grave. Il est de nature un peu sauvage. Cependant, il touche la main qui lui est offerte, mais par obéissance polie, et dans ses grands yeux noirs passe un regard d'inquiétude, presque de soup?on. Mme Bernard a observé son fils. Elle voit combien cet homme et cet enfant sont étrangers l'un à l'autre, et, profondément remuée par l'admirable, par le tout puissant instinct maternel, elle rougit, elle sent à ses oreilles une chaleur de honte. A quoi pensait-elle donc tout à l'heure, grand Dieu?
Alors, se levant de son fauteuil, elle attire Armand tout près d'elle, pose avec un geste caressant, une de ses mains sur la tête de son fils, et, d'une voix calme, les yeux baissés, elle dit au colonel debout devant elle:
-Je vous dois une réponse, mon cher monsieur de Voris, et elle sera aussi loyale que votre demande. Je crois... oui, je crois que vous feriez mieux d'aller en Algérie.
Et ayant salué respectueusement, le colonel s'éloigne d'un pas ferme, comme un soldat à qui son chef a dit d'aller se faire tuer, et qui y va.
C'est décidé. La belle Mme Bernard des Vignes ne se remariera pas.
partir de cette heure décisive, l'amour de la veuve pour son fils s'accrut en raison du sacrifice qu'elle lui avait fait, et devint encore plus passionné, presque jaloux. Elle ne pouvait plus se passer de la présence d'Armand. Elle avait besoin sinon de le tenir sous ses yeux, du moins de le savoir à la maison, tout près d'elle.
Elle souffrait de ses absences, pourtant assez courtes, puisqu'il n'allait au lycée que pour en suivre les cours, et parfois, prise d'un impérieux désir de le revoir une demi-heure plus t?t, elle demandait sa voiture et se faisait conduire à la porte de Louis-le-Grand. Elle arrivait là bien en avance, s'impatientait, jetait sur la porte du lycée des regards d'amoureuse venue la première au rendez-vous. Enfin, elle entendait le roulement de tambour annon?ant la fin de la classe, et si l'enfant sortait un des derniers, elle en souffrait positivement, songeait presque à lui reprocher de ne pas avoir pressenti qu'elle était là. Vite, elle le faisait monter dans le coupé, l'étreignait pour le baiser au front, comme s'il f?t revenu d'un long voyage, et pendant tout le temps du retour le retenait ainsi contre elle, avec un geste d'avare.
Quelquefois Armand sortait du lycée, riant et causant avec un camarade, et Mme Bernard, soudain inquiétée, posait à son fils vingt questions pressantes: ?Comment s'appelle-t-il? Qui est-il? Que font ses parents? Veux-tu vraiment en faire ton ami??. Et si Armand, avec le facile enthousiasme de son age, parlait chaleureusement de son jeune condisciple, vantait son esprit ou sa bonté, Mme Bernard éprouvait une sensation pénible, se méfiait déjà de ce nouveau venu qui lui prenait un peu de son enfant. C'était injuste, elle le savait, elle s'en accusait. N'aurait-elle pas d? se réjouir, au contraire, qu'Armand f?t affectueux et cordial?
-Invite ce jeune homme à venir à la maison, disait-elle en faisant un effort. Je serai charmée de le recevoir.
Et, quand elle revoyait le camarade, elle tachait d'être très gracieuse, comme pour se punir de son mauvais sentiment. Mais elle y réussissait mal; c'était plus fort qu'elle; et elle ne retrouvait la possession d'elle-même que lorsque l'autre était parti et qu'elle avait de nouveau son fils tout entier, à elle toute seule.
Armand se rendait parfaitement compte de ce que la tendresse de sa mère avait d'exclusif et d'ombrageux. Car tout en lui, intelligence et sensibilité, s'était prématurément développé, et cela même à cause de l'éducation spéciale de son enfance, très solitaire, très caressée, dans la tiédeur des jupes maternelles. Il ne restait déjà plus, dans cette nature d'élite, aucun des instincts égo?stes, brutaux, ingrats, qui sont, hélas! naturels chez les très jeunes gens. Cet enfant extraordinaire, qui faisait des études excellentes et cueillait, en se jouant, tous les lauriers universitaires, comprit, excusa, admira le coeur maternel qui l'aimait d'un amour si aigu, jusqu'à la souffrance, et il n'y toucha que d'une main pieuse et légère, avec les délicatesses d'un homme fait.
Ce fut une immense joie pour Mme Bernard quand elle reconnut qu'elle était tant et si bien aimée. Alors elle se reprocha d'absorber son fils, de le trop garder près d'elle. Elle attira dans sa maison et re?ut avec bonté les camarades de son Armand, voulut lui donner plus de liberté. Mais loin d'en abuser, comme l'e?t fait tout autre adolescent, il redoublait d'assiduité, de touchantes attentions. Pendant plusieurs années, elle fut la plus heureuse des mères.
Un de ses très vifs plaisirs était de sortir à pied, dans Paris, au bras de son fils. Il finissait sa dernière année de collège, était devenu un svelte et charmant jeune homme, s'habillant bien, sans gaucherie. Quant à Mme Bernard, elle avait franchi victorieusement la trente-sixième année. Bien des têtes se retournaient sur leur passage; mais la belle veuve ne remarquait même pas que tous les hommes avaient encore pour elle un regard soudainement charmé, tout occupée qu'elle était de chercher, dans les yeux des femmes, un instant fixés sur son fils, ce sourire fugitif qui signifie clairement: ?Le joli gar?on!? Il ne paraissait pas y prendre garde, d'ailleurs, et c'était une douceur de plus pour cette mère, de se dire que son cher fils, si intelligent, si précoce, était en même temps si pur et ignorait à ce point sa beauté.
Elle y songeait bien quelquefois, à cette crise solennelle de la puberté, à cette redoutable métamorphose qui, de l'adolescent, fait un homme. Oui, un jour viendrait-jour maudit!-où son Armand aimerait une autre femme autrement et plus qu'elle. Cette pensée la faisait si douloureusement souffrir que, prise de lacheté, elle ne voulait pas s'y arrêter, la chassait de son esprit. A coup s?r,-mais plus tard, oh! bien plus tard,-quand Armand aurait fait son droit, entrepris une carrière, il se marierait. Cela, c'était tout naturel. Et alors elle serait raisonnable, l'aiderait à choisir une compagne qui p?t le rendre heureux. Mais la ma?tresse, la voleuse de jeunes coeurs, celle qui prend un fils à sa mère et le lui renvoie les sens troublés et les yeux meurtris, celle-là était, pour la Corse rancunière, pour la chaste veuve du débauché, pour la mère exigeante et jalousé, une ennemie d'avance exécrée, à laquelle elle ne pouvait penser sans serrer les dents et sans trembler de colère.