Quatre des onze comédies qui nous restent touchent aux questions politiques; quatre aux questions sociales; trois aux questions littéraires. C'est dans cet ordre que nous allons les parcourir.
Les quatre comédies politiques sont: Les Acharnéens, représentés 426 ans avant notre ère, la sixième année de la guerre du Péloponnèse.
Les Chevaliers, 425 avant notre ère, septième année de la guerre.
La Paix, 421.
Lysistrata, 412.
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Aristophane est l'historien de la guerre du Péloponnèse aussi bien que Thucydide, quoique différemment. Pour mieux dire, il en est le pamphlétaire. Il est, pour cette période de l'histoire grecque, ce que Rabelais, par exemple, est pour le règne de Fran?ois Ier et pour la crise de la Réforme, ce que la Satire Ménippée est pour la Ligue, ce que sont les Tragiques de d'Aubigné pour la cour d'Henri III, et son Baron de F?neste pour celles d'Henri IV et de Louis XIII, les Mazarinades pour l'époque de la Fronde, les Provinciales pour les assemblées violentes de la Sorbonne en 1656; ce qu'est Saint-Simon, après coup, pour le règne de Louis XIV; ce que sont Voltaire et Beaumarchais pour le dix-huitième siècle; Camille Desmoulins, ou Rivarol, pour les luttes de la Révolution fran?aise; les Chansons de Béranger et les pamphlets de Paul-Louis Courier pour la Restauration. Toute crise politique ou sociale a ses pamphlets, pour ou contre. Or la crise fut l'état ordinaire des petites républiques de la Grèce tant qu'elles vécurent réellement, et jamais elles ne vécurent d'une vie plus active, plus intense, que dans cette guerre où éclata l'antagonisme originel des deux principales races dont la nation grecque se composait, la race ionienne et la race dorienne. Mais Aristophane comprit que, dans cette crise fiévreuse, Athènes, même victorieuse, usait ses forces et sa vie. Il fut donc l'adversaire déclaré de cette guerre funeste, et ne cessa de la blamer, de l'attaquer.
Voyons comment il s'y prenait.
LES ACHARNéENS.
Acharnes était un bourg, assez riche, voisin d'Athènes. Depuis six ans, la guerre désolait le Péloponnèse et l'Attique. Périclès, qui avait engagé la lutte pour le compte d'Athènes, était mort, il y avait trois ans, victime de la peste (en 429), et le pouvoir flottait en des mains inhabiles: la guerre redoublait de fureur. Chassés par les invasions des Lacédémoniens, les paysans s'étaient réfugiés dans les murs d'Athènes.
L'un d'eux, Dicéopolis (dont le nom signifie à peu près Bonne-Politique), désespéré de voir que ses compatriotes s'obstinent à rejeter la trêve que les Lacédémoniens leur proposent, s'avise de négocier lui-même une petite trêve pour son usage particulier.
On lui présente des échantillons de différentes trêves, en forme de petits flacons de vin, tels qu'on les employait à la libation dans les traités de paix: Trêve de cinq ans?-Mais elle sent le goudron et les navires! (c'est-à-dire, encore la guerre).-Trêve de dix ans?-Cela vaut mieux.-Trêve de trente ans sur terre et sur mer?-Vive Dionysos! celle-ci a un go?t d'ambroisie et de nectar! Elle ne dit pas: ?Pars, prends des vivres pour trois jours.? Elle dit dans la bouche: ?Va où tu voudras!? Tope! je la re?ois et la bois! Serviteur aux Acharnéens! Délivré de la guerre et de ses maux, je m'en vais aux champs célébrer la fête de Dionysos!
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Les Acharnéens, vieux soldats de Marathon, irrités contre Dicéopolis qui a conclu la paix pour lui et sa famille sans leur participation, veulent lui faire un mauvais parti: ils parlent de le lapider. Il les menace de poignarder... leurs paniers à charbon!-Les Acharnéens (presque tous charbonniers) sont intimidés; capitulent.
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Dicéopolis, alors, leur fait un discours sur les maux de la guerre et les avantages de la paix. Il a eu soin, pour mieux toucher ses auditeurs, d'aller emprunter à Euripide la défroque et les accessoires d'un de ses héros: des haillons, un baton de mendiant, une vieille lanterne et une écuelle ébréchée.-?Malheureux! s'écrie Euripide, tu m'enlèves ma tragédie!?
Dicéopolis, ainsi équipé, prouve que tous les torts ne sont pas du c?té des Lacédémoniens; qu'on ferait bien de suivre son exemple, de conclure la paix, et de couper court à cette horrible guerre qui, depuis six années déjà, entrave le commerce, tient toutes les affaires en souffrance et porte partout la désolation.-Sous l'accoutrement comique du bonhomme, c'est Aristophane qui parle raison, et sa parole simple et familière s'élève souvent jusqu'à l'éloquence, sans disparate et sans effort.
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Les Acharnéens se laissent convaincre et, à leur tour, font entendre au public, une harangue hardie, d'un style varié, où se mêlent la plaisanterie et la poésie. (Nous reviendrons plus tard sur ce morceau, lorsque nous parlerons des Parabases; celle-ci est une des plus belles.) Ici encore c'est Aristophane lui-même qui s'adresse aux Athéniens par la voix du coryphée.
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Mais raisonner longtemps ne vaudrait rien, au milieu des fêtes de Bacchus. Pour faire éclater l'idée du po?te à l'esprit et aux yeux de tous, il faut présenter à ce peuple un tableau qui l'amuse et le séduise: il importe moins de le convaincre que de le gagner.
La maison de Dicéopolis, depuis qu'il a fait la paix pour son compte, devient un pays de Cocagne; tout y afflue, tout y abonde; c'est le seul marché de l'Attique. Pendant que la guerre affame et désole le reste du pays, lui seul peut acheter tout ce que le commerce fournit aux besoins de la vie et aux plaisirs. Il fait bombance et chère-lie.
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Un Mégarien, réduit par la famine à vendre ses deux filles qu'il ne peut plus nourrir, les déguise en petites truies avec des groins, et les apporte, dans un sac, sur le marché de Dicéopolis. De là une foule de bouffonneries licencieuses, le mot truie ayant aussi en grec un autre sens. Les deux petites truies grognent du mieux qu'elles peuvent: Co?, co?! co?, co?!-?La chair de ces animaux-là, dit le Mégarien, est délicieuse quand on la met à la broche!? Vous entendez d'ici les rires! il y a là un feu roulant d'équivoques, qui ne dure pas moins d'une quarantaine de vers, pour la plus grande gloire de Bacchus et des phallophories[10].
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Ensuite survient un Béotien, qui apporte à Dicéopolis tous les produits de son pays. Dicéopolis lui livre en échange une des denrées qu'Athènes produit en abondance, un sycophante[11] empaqueté. Il faut lire ce dialogue:
DICéOPOLIS.
Veux-tu que je te paye en espèces sonnantes, ou en marchandises de ce pays-ci?
LE BéOTIEN.
Je veux bien de ce qu'on trouve à Athènes et qu'on ne trouve pas en
Béotie.
DICéOPOLIS.
Des anchois de Phalère? de la poterie?
LE BéOTIEN.
Oh! des anchois, de la poterie, nous en avons! je veux un produit qui manque chez nous et soit ici en abondance.
DICéOPOLIS.
J'ai ton affaire: prends-moi un sycophante, bien emballé, comme de la poterie!
LE BéOTIEN.
Par Castor et Pollux! je gagnerais gros à en emporter un! je le montrerais comme un singe plein de malice!
DICéOPOLIS.
Tiens! voici justement Nicarque, qui moucharde!
LE BéOTIEN.
Qu'il est petit!
DICéOPOLIS.
Mais il est tout venin!
On empoigne le sycophante, on le roule, on le ficelle comme un ballot, et le Béotien l'emporte.
Imaginez tout cela en action: quelle fantaisie divertissante! quel mouvement! quel entrain! quelle verve!
Croyez-vous qu'une scène semblable n'aurait pas, encore aujourd'hui, quelque succès autre part qu'à Athènes?
Je ne veux pas dire pour cela qu'il faille imiter cette scène. Il faut étudier, et non imiter; et, après qu'on a étudié les livres, il faut étudier les hommes et les femmes et les enfants. Les imitations et les pastiches sont choses mortes et inanimées; aussi bien les pastiches de comédies que les pastiches de tragédies; aussi bien les pastiches de temples grecs que les pastiches de cathédrales gothiques; mais, aujourd'hui que l'invention manque, parce qu'on ne croit plus chaudement à rien, on ne fait plus guère, en toutes choses, que des pastiches.
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Ensuite, le po?te, dans une série de scènes à tiroir courtes et vives, achève ce qu'on appelle en rhétorique la démonstration par les contraires.
UN LABOUREUR.
Oh là, là! Pauvre que je suis!
DICéOPOLIS.
Par Hercule! qui es-tu?
LE LABOUREUR.
Un homme bien malheureux!
DICéOPOLIS.
Tourne-moi les talons!
LE LABOUREUR.
Ah! mon ami, puisque seul tu jouis de la paix, cède-m'en un peu, ne f?t-ce que cinq ans!
DICéOPOLIS.
Qu'est-ce qu'on t'a fait?
LE LABOUREUR.
Je suis ruiné! j'ai perdu ma paire de b?ufs!
DICéOPOLIS.
Et comment?
LE LABOUREUR.
Les Béotiens me l'ont enlevée à Phylé!
DICéOPOLIS.
Pas de chance!...
LE LABOUREUR.
Hélas! le fumier de mes b?ufs faisait ma richesse!
DICéOPOLIS.
Qu'est-ce que j'y peux?
LE LABOUREUR.
Je perds la vue à pleurer mes b?ufs! Ah! si tu t'intéresses à
Dercétès de Phylé, frotte-moi vite les yeux avec ton baume de paix!
DICéOPOLIS.
Mais ce n'est pas un baume de paix pour tout le monde!
LE LABOUREUR.
Je t'en supplie! Peut-être retrouverais-je mes b?ufs.
DICéOPOLIS.
Non, rien! Va-t'en pleurer plus loin!
LE LABOUREUR.
Rien qu'une seule goutte de paix! verse-la-moi, là, dans, ce chalumeau!
DICéOPOLIS.
Non pas une goutte! va-t'en geindre ailleurs!
LE LABOUREUR, s'en allant.
Ah! ah! malheureux que je suis!... Mes deux pauvres b?ufs de labour!
Le po?te comique, qui est vrai avant tout, et qui, tout en suivant son idée politique, ne perd pas de vue la nature humaine, représente avec na?veté dans cette scène l'endurcissement des parvenus. Dicéopolis, malheureux la veille comme ce pauvre laboureur, et qui alors e?t compati sans doute aux infortunes qu'il partageait, devient impitoyable, tout naturellement, sit?t qu'il se voit riche. Il ne conna?t plus ces misères; il y est insensible désormais, si ce n'est peut-être pour en jouir, par la comparaison de son bonheur, selon la profonde et triste pensée de Lucrèce, le po?te philosophe:
Non quia vexari quemquam est jucunda voluptas, Sed, quitus ipse malis careas, quia cernere suave est.
?Non pas qu'on prenne plaisir à l'infortune d'autrui, mais parce que la vue des maux dont on est exempt a sa douceur.?
à peu près de même l'auteur de Gil Blas nous montre son héros se dépouillant de toute sensibilité humaine dès qu'il a fait fortune et qu'il est à la cour. ?Avant que je fusse à la cour, dit Gil Blas dans sa na?ve confession, j'étais compatissant et charitable de mon naturel; mais on n'a plus, là, de faiblesse humaine, et je devins plus dur qu'un caillou. Je me guéris aussi, par conséquent, de ma sensibilité pour mes amis; je me dépouillai de toute affection pour eux...?
Ainsi fait Dicéopolis. Il ne songe qu'à se réjouir, et ne veut pas donner un brin de son bonheur.
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Un gar?on de noces vient aussi, de la part d'un nouveau marié, lui demander une goutte de ce baume admirable, élixir de félicité! Le nouvel époux voudrait bien, au lieu de partir pour la guerre, passer chez lui sa nuit de noces!-?Non! répond Dicéopolis, je ne donnerais pas une goutte de paix, f?t-ce pour mille drachmes!?
Une matrone vient faire la même prière, de la part de la mariée. Elle br?le, cette pauvre petite mariée, de garder pour elle, au logis, tout ou partie de son époux!-Que veux-tu dire? réplique Dicéopolis.-Alors la matrone lui parle à l'oreille. Et le peuple de rire! Et Dicéopolis de même. Il a ri, il est désarmé. ?Allons! dit-il, je vais lui en donner une goutte! pour elle seule! parce qu'elle est femme et ne doit pas souffrir des maux de la guerre!?
Et il donne avec le flacon la manière de s'en servir, qui est encore une polissonnerie.
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Un déno?ment en antithèse, on ne peut plus bouffon, achève de rendre sensible à tous l'idée du po?te, les maux de la guerre et les avantages de la paix:
Le général Lamachos est obligé d'aller se mettre à la tête de l'armée, pendant que Dicéopolis va se mettre à table. L'un demande son casque, l'autre crie qu'on apporte le civet. Il y a là un cliquetis de répliques, vers par vers.
LAMACHOS.
Esclave décroche ma lance, et apporte-la-moi!
DICéOPOLIS.
Esclave! esclave! retire le boudin du feu, et apporte-le-moi!
LAMACHOS.
Allons! que j'?te ma lance du fourreau! Tiens, tiens bien, esclave!
DICéOPOLIS.
Tiens, tiens bien, esclave! que je retire la broche!...
Cette antithèse et ce contraste se développent pendant une cinquantaine de vers avec une verve étourdissante. Puis, l'un s'en va combattre, et l'autre banqueter. Et le ch?ur, qui reste toujours en scène, achève d'indiquer à l'imagination des spectateurs ce que l'on ne peut mettre tout à fait sous leurs yeux; quoiqu'on ne se gêne pourtant pas beaucoup, comme vous allez le voir bient?t; mais le ch?ur dit en attendant:
?Bien du plaisir à tous les deux, dans vos expéditions qui ne se ressemblent guère! l'un va boire, couronné de fleurs, avec une belle fille à ses c?tés...; l'autre va geler et monter la garde pendant la nuit...?
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Après ce ch?ur, assez court,-mais dans le théatre grec, soit tragique, soit comique, le temps marche au gré du po?te et de l'imagination des spectateurs, et il n'y a rien de plus chimérique que les prétendues unités de temps et de lieu imputées aux Athéniens,-voilà que l'on rapporte Lamachos blessé, estropié;-Dicéopolis arrive de l'autre c?té, chantant à tue-tête, avec deux courtisanes, une sous chaque bras, et les caresse et se fait caresser par elles en plein théatre, tandis que le ch?ur lui décerne l'outre réservée au meilleur buveur dans les fêtes de Dionysos[12].
Par là le po?te semblait présager le succès qu'obtint en effet sa pièce:
Aristophane, par cette comédie des Acharnéens, remporta le prix sur
Eupolis et sur Cratinos.
Cet appareil si varié et si bizarre de guerre et de cuisine, de tribune et de marché, ces scènes courtes et vives, l'originalité de la mise en scène et des accessoires, les costumes et les évolutions du ch?ur, ses chants joyeux et gaillards ?au dieu Phalès compagnon de Dionysos, ami des festins, coureur nocturne, patron de l'adultère, séducteur des jeunes gar?ons?; à travers tout cela, un dialogue naturel, rapide, étincelant, une abondance intarissable de plaisanteries, les unes bonnes, les autres mauvaises, toutes concourant à l'effet voulu; le mouvement, l'entrain scénique de ce déno?ment en action et en antithèse; les gaietés énormes de la dernière scène, entre Dicéopolis et les deux filles, tout cela enchanta le peuple d'Athènes et les juges du concours, qui n'étaient pas prudes comme on se pique de l'être aujourd'hui.
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Il est vrai que l'on peut, sans être prude, trouver tout cela un peu bien vif; mais les m?urs des Grecs n'étaient pas les n?tres et leurs bienséances étaient moins étroites. Il faut songer que les r?les de femmes étaient joués par des hommes. Cela rendait la licence plus aisée, mais cela diminue l'obscénité réelle.
Le bonheur de la paix, tel que le po?te nous le représente, est un peu matérialiste si vous voulez; mais, au théatre et pour un grand public, il faut des choses qui frappent les sens. Le théatre a des procédés qui lui sont propres, autres que ceux de la tribune et non moins puissants. Souvent le sens commun parlant le langage de la bouffonnerie convaincra mieux le peuple que la plus grave éloquence:
L'auteur de l'Esprit des Lois, désignant la nation fran?aise: ?Laissez-lui traiter, dit-il, les choses frivoles sérieusement, et gaiement les choses sérieuses.? Et un peu plus loin: ?On n'aurait pas plus tiré parti d'un Athénien en l'ennuyant, que d'un Lacédémonien en le divertissant.? Le difficile est de rendre intelligible, d'animer et de personnifier les idées qu'on veut mettre aux prises devant le peuple, afin qu'il soit juge du combat et qu'il prononce lui-même par le rire en faveur de ses intérêts, contre ce qui peut les menacer. Aristophane excelle en ce point.
LES CHEVALIERS.
On sait comment il crayonna à l'usage du peuple souverain d'Athènes, qui était bon prince à ses heures, une jolie caricature de la démocratie. C'est dans la comédie des Chevaliers qu'il met en scène le bonhomme Peuple lui-même, sot, un peu sourd, irascible, radoteur et gourmand, et, à c?té de lui, Cléon, le principal meneur de l'Assemblée depuis la mort de Périclès. Il ne nomme pas Cléon, du moins dans cette pièce, mais il le désigne clairement; et dans une autre, il dit bien que c'est lui qu'il a attaqué dans les Chevaliers. Il l'avait maltraité déjà, incidemment, dans les Acharnéens, et précédemment encore dans les Babyloniens, pièce qui ne nous est point parvenue. Cléon, pour se venger, accusa le po?te devant le Sénat, premièrement d'avoir livré le peuple à la risée des étrangers, qui assistaient en grand nombre aux représentations, secondement de n'être pas citoyen d'Athènes et d'en usurper les droits. Nous avons dit qu'Aristophane avait des biens à égine, et il para?t que sa famille était originaire de Rhodes: de là ces accusations. Sur le second point il se justifia en po?te comique par le mot de Télémaque au premier chant de l'Odyssée: ?Nul ne sait jamais s?rement quel est son père.? Sur le premier il répondit par une audace plus grande encore que celle qui lui avait attiré ces accusations, il fit les Chevaliers. Il nous apprend lui-même dans sa pièce, revue apparemment et augmentée, qu'aucun ouvrier n'osa faire un masque représentant le visage de l'homme qu'il voulait ridiculiser, tant Cléon était redouté! Et le scoliaste raconte à ce propos, mais on ne sait s'il faut ajouter foi à cette anecdote, qu'aucun comédien n'ayant eu la hardiesse de se charger du r?le, Aristophane se barbouilla légèrement le visage avec de la lie et monta sur le théatre pour y représenter lui-même son ennemi.
Le fait est, que les Chevaliers sont le premier ouvrage qu'il donna sous son nom et sans prendre pour chaperon Philonidès ou Callistrate. Ainsi ce fut la première fois qu'il parut dans la lice personnellement, pour combattre à visage découvert, de quelque fa?on qu'on veuille l'entendre: il faut donc toujours louer son courage.
Cette comédie fut jouée aux fêtes dites Lénéennes, la septième année de la guerre du Péloponnèse, 425 ans avant notre ère.
Cléon perpétuait la guerre, afin, disait-on, de se rendre indispensable.
C'est donc toujours la guerre qu'Aristophane attaque, en attaquant
Cléon.
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Les Acharnéens sont tout à la jovialité, à l'ivresse dionysiaque; les Chevaliers respirent la haine politique: Cléon était à l'apogée de sa puissance, et la fortune, à ce moment, couronnait jusqu'à ses témérités; il avait pour lui la chance et la veine; la faveur populaire enflait ses voiles; tout lui riait, tout l'acclamait; Aristophane, personnellement irrité par les persécutions judiciaires que lui avaient values les Babyloniens, l'attaque cette fois plus violemment encore; il prend le taureau par les cornes, il le secoue, il l'exaspère, il lui plante au cou vingt banderillas, dont les feux d'artifice éclatent dans les plaies.
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L'exposition de la pièce est des plus vives. Deux esclaves du bonhomme Peuple (le po?te, dans ces deux personnages, désignait, sans les nommer, deux généraux athéniens, Démosthène et Nicias; ces noms, même, ont été introduits par les copistes dans la liste des personnages; mais ils ne se trouvent point dans les vers d'Aristophane, et ne pouvaient pas s'y trouver: ce ne sont pas là des noms d'esclaves); le premier esclave, donc, et le second esclave, car dans la pièce il n'y a pas autre chose, se plaignent d'avoir été supplantés dans l'esprit du vieillard par un nouveau venu, souple et hableur.
Ils poussent des gémissements fantastiques: Iattataiax, iattataye!... Mymy, mymy, mymy! Mymy, mymy, mymy!...
?Il faut que vous sachiez, dit l'un aux spectateurs, c'est-à-dire au peuple lui-même, que nous avons un ma?tre d'un naturel difficile et colérique, Peuple, le Pnycien, mangeur de fèves, vieillard morose et un peu sourd...?
La Pnyx était le nom du lieu des Assemblées, situé près de la citadelle: le po?te en fait la patrie du bonhomme Peuple. Et, s'il l'appelle mangeur de fèves, c'est que les Athéniens, étant tous juges ou jurés tour à tour, se servaient de fèves blanches et noires pour donner leurs suffrages: ils recevaient pour cette fonction, un salaire, d'abord d'une, puis de deux, puis de trois oboles. Notez ce point qui va revenir souvent.
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?Le mois dernier, continue l'esclave à qui on a donné le nom de Démosthène dans la liste des personnages, il achète un nouvel esclave, un corroyeur paphlagonien[13], intrigant et calomniateur. Ce corropaphlagon, ayant connu l'humeur du vieillard, se mit à faire le chien couchant auprès de lui, à le caresser de la queue, à le flatter, à le tromper, à l'enlacer dans ses réseaux de cuir, en lui disant: ?O Peuple, c'est assez d'avoir jugé une affaire, va-t'en au bain, prends un morceau, bois, mange, re?ois tes trois oboles. Veux-tu que je te serve à souper?? Puis il s'empare de ce que nous avons apprêté, et l'offre au ma?tre généreusement. L'autre jour encore, à Pylos, je prépare un gateau lacédémonien, ce voleur-là me l'escamote, et le présente de sa main, quand c'était moi qui l'avais pétri! Il nous écarte, il ne souffre pas qu'un autre que lui donne des soins au ma?tre. Débout, l'épouvantail en main[14], il éloigne de sa table les orateurs qui bourdonnent. Il lui débite des oracles, et le vieillard raffole de prophéties. Quand il le voit dans cet état d'imbécillité, il en profite pour accuser effrontément tous ceux de la maison, pour nous calomnier, et les coups de fouet pleuvent sur nous.?
Ce trait du gateau de Pylos devait faire rire les Athéniens, qui étaient au courant des faits. Ces faits nous sont rapportés par Thucydide, au quatrième livre de son Histoire de la guerre du Péloponnèse, dans un passage qui est lui-même une assez jolie scène de comédie et qui éclaire d'un nouveau jour cette curieuse figure de Cléon. Au reste, n'oublions pas que Thucydide, qui était, comme Aristophane, partisan de l'aristocratie, devait être, lui aussi, très-hostile à Cléon, homme nouveau, homme populaire. Il ne faut donc pas plus se fier aveuglément au témoignage de Thucydide sur Cléon que, par exemple à celui de Froissart, le chroniqueur de la noblesse et du clergé, sur Van Arteveld le tribun des Flandres. Ceci soit dit sans mettre Froissart, si léger, si enfant, si indifférent, sur la même ligne que Thucydide, si plein et si m?r.
L'historien raconte comment Cléon avait empêché la paix de se conclure, comment les Athéniens continuaient, à Pylos, de tenir les Lacédémoniens assiégés dans l'?le de Sphactérie, et souffraient une grande disette d'eau et de vivres.
Cléon, de peur qu'on ne s'en pr?t à lui de ces souffrances, assurait qu'on ne recevait que de fausses nouvelles. à quoi on répondit en le priant d'aller lui-même voir les choses par ses yeux, en compagnie de Théagène. Cléon sentit qu'en y allant il serait forcé de convenir que les nouvelles étaient vraies. Il conseilla, voyant qu'on n'était pas encore tout à fait dégo?té de la guerre, de ne point envoyer aux informations, ce qui ne servirait qu'à perdre du temps; ajoutant que, si l'on regardait les nouvelles comme vraies, il fallait s'embarquer et porter aux assiégeants du renfort. Puis, attaquant indirectement Nicias, fils de Nicératos, qui était alors général et qu'il n'aimait pas (ce Nicias, représenté par le second esclave), il dit qu'avec la flotte qui était appareillée il serait facile aux généraux, s'ils étaient des hommes, d'aller prendre les ennemis qui étaient dans l'?le; qu'il le ferait bien, lui, s'il avait le commandement! Le peuple fit entendre quelques murmures contre Cléon: ?Que ne partait-il à l'instant, puisque la chose lui paraissait si facile?? Nicias surtout, attaqué par lui, dit qu'il n'avait qu'à prendre ce qu'il voudrait de troupes et se charger de l'affaire. Cléon crut d'abord qu'on ne lui parlait pas sérieusement et répondit qu'il était prêt. Mais, quand il vit que Nicias voulait tout de bon lui céder le commandement, il commen?a à reculer et dit qu'après tout ce n'était pas lui, mais Nicias, qui était général. Il était un peu interdit; il ne croyait pas cependant que Nicias voul?t tout de bon lui remettre le généralat. Celui-ci le pressa de l'accepter, renon?a à conduire l'affaire de Pylos, et prit le peuple à témoin. Plus Cléon essayait d'éluder la proposition, plus la multitude (car tel est son caractère, dit Thucydide) pressait Nicias de lui remettre le commandement, et criait à Cléon de s'embarquer. Ne pouvant plus retirer ce qu'il avait dit, Cléon accepte enfin, et promet d'amener vifs, dans une vingtaine de jours, les Lacédémoniens qui étaient dans Sphactérie, ou de les laisser morts sur la place. On rit de la forfanterie, et les honnêtes gens se réjouissaient de voir que, de deux biens, il y en avait un immanquable: ou d'être délivrés de Cléon, et c'est sur quoi l'on comptait; ou, s'ils étaient trompés dans cette attente, d'en avoir fini avec les Lacédémoniens. Cléon partit, et, des généraux qui étaient à Pylos, ne voulut pour collègue que Démosthène (ce Démosthène représenté par l'autre esclave du bonhomme Peuple, dans l'exposition de la comédie). C'est qu'il avait ou? dire que ce général pensait à faire une descente dans l'?le pour mettre un terme à la déplorable situation des soldats qui ne demandaient pas mieux que de tenter, de leur c?té, une sortie, si dangereuse qu'elle f?t, pour en finir à tout prix, d'une ou d'autre fa?on. Un incendie survenu parmi les assiégés acheva de décider ce général: les Athéniens entrèrent dans l'?le de deux c?tés à la fois, d'une part avec Démosthène, de l'autre avec Cléon; les Lacédémoniens, pris entre deux, furent vaincus et faits prisonniers. Ainsi la promesse de Cléon eut son effet, quoiqu'elle f?t des plus téméraires, et, dans le terme de vingt jours, il amena les Lacédémoniens captifs, comme il s'y était engagé.
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Tel est, en abrégé, le piquant récit de Thucydide, que l'on est habitué à regarder comme un écrivain sévère et triste; et certainement en l'abrégeant, nous l'avons plut?t gaté qu'embelli.
Ne trouvez-vous pas que l'historien ajoute de nouveaux traits au po?te comique, et que le po?te comique, à son tour, complète l'historien?
Voilà comment Cléon servit au peuple cet excellent gateau que Démosthène avait pétri de ses mains et fait cuire dans l'incendie de Sphactérie.
Encore une fois, ne perdons pas de vue que Thucydide est hostile à Cléon, tout comme Aristophane. Et cependant l'historien et le po?te comique sont forcés d'avouer que Cléon vint à bout de ce qu'il avait promis. Tout en nous amusant de leurs malices, il faut donc nous garder de les prendre au mot, ni l'un ni l'autre, dans tous les détails: ce serait comme si l'on voulait juger un des hommes politiques du gouvernement de Juillet ou de la République de 1848 d'après le Charivari ou d'après quelques-unes des parades satiriques et calomnieuses qui parurent pendant cette dernière révolution.
Thucydide, moins apre qu'Aristophane et par conséquent moins suspect, représente partout Cléon comme un démagogue violent et éloquent, d'un naturel ardent et sombre. Mais il ne va point, comme Aristophane, jusqu'à attaquer sa moralité et son honneur. Cependant Thucydide lui-même appartient, aussi bien qu'Aristophane, au parti oligarchique, au parti de l'aristocratie, et du régime ancien.
Cléon, d'ailleurs, fut cause du bannissement de Thucydide comme général, et en conséquence Thucydide, s'étant mis à écrire l'histoire de son temps pour occuper son exil, traita Cléon plus durement qu'il n'aurait d? le faire en sa qualité d'historien.
Le savant et sage M. Grote, dans son Histoire de la Grèce, estime qu'en cette circonstance ?il n'y eut rien dans la conduite de Cléon qui méritat le blame ou la raillerie.? (Voir tome IX, page 63 à 79.) Il établit très-bien aussi que Nicias était un général un peu plus estimé que de raison, lent, indécis, honnête homme et dévot, mais assez incapable. Démosthène était un général plus habile[15].
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Revenons à l'exposition de la comédie des Chevaliers.-Le moyen dont s'avisent les deux esclaves pour combattre l'ascendant de leur rival, c'est de lui dérober, tandis qu'il dort gorgé de viande et de vin volés au ma?tre, un de ces oracles dont il se sert pour duper le vieillard.-On sait, encore par Thucydide (II, 54; VIII, 1), l'influence qu'exercèrent sur les dispositions du peuple, pendant toute la guerre du Péloponnèse, les oracles et les prédictions de prétendus prophètes antiques. Plus d'une fois pendant la guerre du Péloponnèse, les chefs de partis firent parler les dieux.
L'oracle dérobé prédit qu'un marchand de boudins héritera du pouvoir; qu'un charcutier évincera le corroyeur.
Un charcutier ambulant vient à passer: ils s'emparent de lui, et, dans une scène qui a pu servir de modèle à la farce du Médecin malgré lui (moins les coups de baton, toutefois), le saluent sauveur de la République. Le charcutier s'en défend d'abord, comme Sganarelle se défend d'être médecin.-On le débarrasse, bon gré mal gré, de son éventaire et de sa poêle à saucisses.
?Vois-tu ce peuple nombreux? (On lui montre les spectateurs). Tu en seras le ma?tre souverain, et aussi des marchés, des ports, de l'Assemblée; tu fouleras aux pieds le Sénat, tu casseras les généraux, tu les garrotteras, les emprisonneras; tu mèneras des filles dans le Prytanée.?
Le charcutier commence à se laisser faire plus volontiers. Alors s'engage un dialogue plein de verve et d'audace.
DéMOSTHèNE.
Tourne maintenant l'?il droit du c?té de la Carie, et l'autre vers
Chalcédoine, et, dis-moi, n'es-tu pas heureux?
LE CHARCUTIER.
Parce que tu me fais loucher?
DéMOSTHèNE.
Non; mais d'avoir tout cela à t'administrer: car cet oracle te fait souverain.
LE CHARCUTIER.
Souverain, moi? un charcutier!
DéMOSTHèNE.
Oui, souverain, pour cela même, parce que tu n'es rien, que vaurien, faubourien!
LE CHARCUTIER.
Je ne me crois pas digne d'un si haut rang.
DéMOSTHèNE.
Et pourquoi donc, pas digne? Aurais-tu des scrupules? serais-tu d'honnête famille!
LE CHARCUTIER.
Par tous les dieux! je suis de la canaille!
DéMOSTHèNE.
Heureux dr?le! tu es né pour gouverner!
LE CHARCUTIER.
Mais je n'ai pas d'éducation: à peine je sais lire, et mal.
DéMOSTHèNE.
Ceci pourrait te faire tort de savoir lire, si mal que ce soit. Le gouvernement populaire n'appartient pas aux hommes instruits ni aux honnêtes gens, mais aux ignorants et aux gredins.
Aristophane ici confond l'ochlocratie, ou gouvernement de la populace, avec la démocratie, ou gouvernement du peuple: c'est que les démagogues, dont il est l'adversaire, font de leur c?té la même confusion, pour des raisons différentes, et, par de perpétuelles agitations, ne veulent faire monter à la surface que la lie; il retourne donc contre eux-mêmes cette confusion sophistique.
LE CHARCUTIER.
Mais je ne puis comprendre comment je serai capable de gouverner le peuple.
DéMOSTHèNE.
Rien de plus simple; continue ton métier: brouille et pétris ensemble les affaires, comme quand tu fais tes andouilles; tire-les en longueur, comme les boudins; pour t'attacher le peuple, cuisine-lui toujours quelque petit rago?t qui lui plaise. Au surplus, que te manque-t-il pour faire un bon démagogue? Voix crapuleuse, nature de gueux, vrai voyou, tu as tout ce qu'il faut pour gouverner!
Voilà la grande audace du po?te dans cette pièce: ce n'est pas seulement d'avoir offert aux risées du peuple le peuple lui-même, tel que l'on vient de le décrire et tel que nous allons le voir para?tre; ce n'est pas seulement d'avoir désigné et dénigré Cléon, le puissant démagogue, et de l'avoir servi en pature à la haine de ses ennemis, à la jalousie de ses rivaux; c'est encore d'avoir attaqué parfois la démocratie elle-même, de l'avoir confondue avec l'ochlocratie; c'est d'avoir ouvert par-devant le bonhomme Peuple ce débat qui remplit presque toute la pièce, entre le corroyeur et le charcutier, celui-ci succédant à celui-là uniquement parce qu'il est encore plus voleur et plus impudent; c'est d'avoir osé dire à la multitude que bien souvent, si elle chasse un coquin, ce n'est que pour se livrer à un autre coquin plus détestable encore.
à la vérité, les faits étaient là pour prêter quelque vraisemblance aux attaques du po?te comique: en effet, à un marchand d'étoupes, nommé Eucrate, avait succédé un marchand de moutons appelé Lysiclès; à celui-ci, le corroyeur Cléon; à Cléon, le lampiste Hyperbolos. Y avait-il eu aussi un charcutier parmi ces démagogues? ou était-ce une invention par analogie? Peu importe.
Ce qu'il y a de vrai au fond de tout cela, c'est qu'à Athènes, où il n'existait guère de grands propriétaires fonciers, tout homme public, si public qu'il f?t, tenait à un commerce quelconque, à un négoce, à un métier. Et il n'y avait pas de sots métiers. Mais le po?te oligarchique tirait parti de ces métiers pour la dr?lerie et la mise en scène. Et le public, tout démocratique qu'il était, ne demandait pas mieux que de s'y prêter pour un moment[16].
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Que de verve cependant ne fallait-il pas pour faire pardonner, pour faire applaudir, pour faire couronner une témérité si grande, pour faire rire de bon c?ur la spirituelle Athènes en lui riant au nez! Rabelais se moque bien aussi du peuple de Paris, ?tant sot, tant badaud, et tant inepte de nature, qu'un bateleur, un porteur de rogatons, un mulet avec ses cymbales, un vielleux au milieu d'un carrefour, assemblera plus de gens que ne feroit un bon prescheur évangélique.? Il ne s'en moque pas sur le théatre, devant un public parisien.
Mais, outre que jamais souverain n'entendit mieux la plaisanterie que le peuple d'Athènes, surtout le jour où il fêtait Bacchus, peut-être aussi sentait-il tant de courage sous cette témérité du po?te, et tant de bon sens sous ces bouffonneries, qu'il se mettait volontiers, contre lui-même, du parti d'Aristophane, sauf à ne pas profiter de ses avis.
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Le Paphlagonien para?t; le charcutier va pour s'enfuir. Les deux esclaves le rappellent, lui promettant l'assistance des Chevaliers.
Les Chevaliers, ainsi nommés parce que chacun d'eux devait entretenir à ses frais un cheval de guerre, étaient la classe moyenne, les propriétaires aisés, la bourgeoisie de la République. En les choisissant pour former le ch?ur qui donne le titre à la pièce, le po?te les lie habilement à sa cause. Le langage qu'il leur prête est fait pour leur plaire: ils célèbrent la gloire ancienne des Athéniens, promettent de rendre toujours à l'état des services gratuits; enfin, comme il ne serait pas séant qu'ils chantassent leurs propres louanges, ils chantent celles de leurs coursiers; ou plut?t le brillant po?te, dans sa fantaisie intrépide, confond ensemble et amalgame les chevaux et les chevaliers. Ailleurs nous trouverons une personnification aussi brillante et aussi vive des guêpes attiques.
Par ce panégyrique des chevaliers, Aristophane indiquait clairement que le meilleur gouvernement, à son avis, était une aristocratie tempérée, juste-milieu entre un patriciat oppressif et une turbulente démagogie. L'aristocratie qui plaisait à Aristophane, comme à Thucydide, à Périclès et à Platon, ce n'était pas celle qui prétend être fondée sur la naissance ou la fortune, mais celle qui s'acquiert par le mérite et qui est, ainsi que son nom l'exprime, ?le gouvernement des meilleurs.? Or, précisément, la beauté de la véritable démocratie, c'est d'être la source féconde de la véritable aristocratie, jamais fermée, toujours ouverte à qui se rend digne d'y entrer. C'est ce qu'Aristophane, sans doute, comprenait bien en théorie, mais oubliait parfois dans la pratique, étant ennemi instinctif et des nouvelles choses et des nouvelles gens, et conservateur à l'excès.
Son esprit était, à vrai dire, plus vif qu'étendu. On peut avoir beaucoup d'esprit, et être rétrograde par les idées: nos temps en fourniraient plus d'un exemple. Eh bien! Aristophane était ainsi: lui aussi, de nos jours, il e?t parlé contre les chemins de fer à leur naissance. Lui aussi, en toute occasion, se défie du progrès, regrette le bon vieux temps, ce temps d'ignorance et de rudes m?urs; ?où un marin athénien ne savait que demander son gateau d'orge, et crier: Ho! ho! ryppapaye!? Il va même parfois jusqu'à présenter la corruption et la turpitude morale comme la conséquence naturelle du progrès intellectuel de l'époque agitée et critique dans laquelle il vit et que nous analyserons.
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Les Chevaliers viennent, comme on l'a promis, prêter main-forte au charcutier, qui peu à peu, se sentant soutenu, s'enhardit. Ils accablent le corroyeur des accusations les plus violentes:
?Infame! scélérat! braillard! ton audace envahit tout, le pays, l'assemblée, les bureaux de finances, le greffe, le tribunal. Tu ravages la ville, comme un torrent fangeux. Tu assourdis Athènes de tes clameurs. Perché sur une roche, tu guettes l'arrivée des tributs, comme un pêcheur les thons.?
Le corroyeur n'est pas en reste d'invectives. Il y a là un formidable assaut d'injures: cela dure pendant plus de deux cent cinquante vers. Il faut que vous imaginiez cette abondance d'énormités, qui sans doute plaisait au peuple en liesse, comme les ripostes flamboyantes du catéchisme poissard dans notre carnaval d'autrefois.
CLéON.
M'opposer un rival à moi! Bah! quand j'ai dévoré un thon bien chaud, et bu, par-dessus, un grand pot de vin pur, je me moque des généraux de Pylos!
LE CHARCUTIER.
Moi, quand j'ai avalé les tripes d'un b?uf avec le ventre d'une truie, et bu la sauce par-dessus, je suis capable, tout dégouttant de graisse, de hurler plus haut que les orateurs et de faire peur à Nicias!
LE CH?UR.
Ton langage me pla?t, la seule chose que je n'approuve pas, c'est que tu avales toute la sauce à toi tout seul...
CLéON, au charcutier.
Je ferai de ta peau un tabouret!
LE CHARCUTIER.
Et moi, de la tienne une poche de filou!
CLéON.
Je l'étendrai par terre avec des clous!
LE CHARCUTIER.
Je te hacherai menu comme chair à paté!
CLéON.
Je t'arracherai les paupières!
LE CHARCUTIER.
Je te crèverai le jabot!...
Nous ne citons que les répliques les plus douces. Beaucoup d'autres sont trop colorées pour qu'on en puisse donner même une faible idée. Cela étonnera peut-être quelques personnes qui ne s'imaginaient pas que l'atticisme adm?t de pareilles libertés. Ces mêmes personnes, sans doute, expurgeraient Molière, au nom de la morale, et même Mme de Sévigné, au nom du bon go?t. Les Athéniens étaient encore moins délicats que Mme de Sévigné et que Molière. Pourtant il est à croire que les Athéniens se connaissaient en atticisme. Mais les bienséances du Midi ne sont pas celles du Nord, et qui dit convenances dit conventions. La morale est une et identique dans ses principes; mais ses applications varient à l'infini, comme le thermomètre et le baromètre montent et descendent.
Les deux rivaux font gloire, à qui mieux mieux, de leur friponnerie et de leur impudence. Le charcutier, comme Scapin, se vante de son habileté qui fut précoce. Il n'était pas plus haut que cela, qu'il se signalait déjà par cent tours d'adresse jolis:
?Dès mon enfance, je savais plus d'un tour. Pour attraper les cuisiniers, je leur disais: O mes amis, regardez donc! une hirondelle! Voilà le printemps!... Eux de regarder; moi, pendant ce temps, je leur chipais de bons morceaux... Ordinairement, ils n'y voyaient que du feu. Mais, si l'un d'eux s'apercevait du tour, vite je cachais la viande entre mes fesses, et je niais par tous les dieux! Ce qui fit dire à un orateur: ?Voilà un enfant qui ira loin; il y a en lui l'étoffe d'un homme d'état!?
Le charcutier, par sa vive éloquence et ses chaudes répliques, prélude à sa victoire, et prouve déjà, dans cette première lutte, qu'il mérite mieux de gouverner.
Bient?t, en effet, il triomphe devant le Sénat, qu'il achète en lui promettant les sardines à bon marché, et en lui offrant un peu de coriandre et de ciboules pour les assaisonner. Le ch?ur, son fidèle allié, avait eu soin de le munir préalablement d'utiles conseils: ?Frotte-toi le cou avec ce saindoux, et tu glisseras entre les mains de la calomnie...?
* * * * *
Après une admirable parabase, dont nous reparlerons plus tard, le charcutier vient faire un récit animé de cette victoire devant le Sénat. C'est une vive parodie des man?uvres et des stratagèmes employés par les orateurs pour tromper l'auditoire, et une mordante raillerie de la crédulité et de la mobilité des assemblées.
Mais le corroyeur espère bien prendre sa revanche devant le Peuple. C'est ici une des scènes capitales de la pièce, une scène homérique et rabelaisienne, d'une philosophie profonde, d'une admirable bouffonnerie.
CLéON.
Je te tra?nerai devant le Peuple, pour avoir justice de toi!
LE CHARCUTIER.
Moi aussi, je t'y tra?nerai et je te dénoncerai encore bien plus!
CLéON.
Mais, misérable, le Peuple ne te croit pas; moi, je me moque de lui tant que je veux!
LE CHARCUTIER.
Comme il est s?r que le peuple est à lui!
CLéON.
Oui, car je sais les friandises qui lui plaisent.
LE CHARCUTIER.
Bon! Tu fais comme les nourrices: tu go?tes avant lui chaque chose et lui en mets dans la bouche une miette, puis tu en avales trois fois plus que lui.
CLéON.
Grace à mon habileté, je sais lui élargir ou lui resserrer le gosier...
* * * * *
Peuple para?t enfin. Le po?te a fait longtemps attendre son entrée pour la mieux préparer. Ainsi fera Molière pour Tartuffe. L'entrée du bonhomme Peuple est excellente.
PEUPLE.
Quel tapage! Allons, hors d'ici! décampez de devant ma porte!... Voyez un peu! ils en ont fait tomber le rameau d'olivier... Ah! c'est toi, Paphlagonien; qui est-ce qui te fait du mal?
CLéON.
C'est cet homme et ces gamins-là, qui me battent à cause de toi.
PEUPLE.
Comment cela?
CLéON.
Parce que je t'aime, ? peuple, et te chéris...
Alors chacun des deux adversaires, tour à tour, essaye de se faire valoir auprès du bonhomme.
CLéON.
Peuple, convoque vite l'assemblée, afin de conna?tre lequel de nous deux t'est le plus dévoué et mérite tes faveurs.
LE CHARCUTIER.
Oui, décide entre nous, pourvu que ce ne soit pas dans la Pnyx!
LE PEUPLE.
Je ne saurais siéger ailleurs: on se rendra à la Pnyx comme de coutume.
LE CHARCUTIER.
Ah! malheureux! je suis perdu! Chez lui, ce vieillard est le plus raisonnable des hommes; mais, sit?t qu'il siége sur ces bancs de pierre là-bas, aussit?t il baye aux corneilles.
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Ici probablement la scène changeait et représentait la Pnyx.
Le charcutier, pour gagner la victoire, promet à Peuple de le bien nourrir, de le dorloter comme il faut. Il commence par lui apporter un bon coussin, qu'il a cousu lui-même. ?Allons, soulève-toi, cher ma?tre, et repose plus mollement ce derrière qui s'est tant fatigué en ramant à Salamine!?
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Aux bouffonneries se mêlent des paroles sérieuses. ?On te conna?t, dit le charcutier à Cléon, tu veux que la guerre enveloppe comme d'un brouillard tes friponneries, que le peuple n'y voie goutte, et que la nécessité, le besoin, l'attente de son salaire, le réduisent à n'espérer qu'en toi. Mais, si jamais la paix lui est rendue, s'il retourne à ses champs se réconforter avec du pain frais et saluer ses chères olives, il saura de quels biens tu le sevrais, tout en lui payant un salaire, et il se lèvera, plein de haine et de rage, br?lant de voter contre toi. Tu le sais, et c'est pour cela que tu le berces de tes mensonges!?
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Le Paphlagonien, de son c?té, s'évertue et proteste, et fait assaut de zèle. Les deux rivaux luttent de platitude avec fierté...
Combien de fois avons-nous assisté, depuis quinze ans, à des luttes pareilles!
CLéON, au bonhomme Peuple.
Ah! tu ne trouveras jamais d'ami plus dévoué que moi! Seul j'ai su étouffer les conspirations! Il ne se trame pas un complot dans la ville, que je ne sonne aussit?t l'alarme!
LE CHARCUTIER.
Oui, tu fais comme les pêcheurs d'anguilles: si l'eau reste calme, ils ne prennent rien; mais, après qu'ils ont agité la vase, la pêche est bonne. Et toi aussi tu pêches en eau trouble, et pour cela tu imagines des complots...
Le charcutier donne encore au bonhomme un manteau à manches pour l'hiver et une paire de souliers; Peuple, tout doucement, se sent attendrir, et témoigne au charcutier sa royale satisfaction. ?à mon avis, dit-il, nul citoyen, de tous ceux que je connais, n'a si bien mérité du Peuple, ni ne s'est montré aussi dévoué à la ville et à mes orteils.?
LE CHARCUTIER, encouragé par son succès.
Tiens, voici une bo?te d'onguent pour les plaies de tes jambes.
CLéON.
Permets que j'?te tes cheveux blancs, pour te rajeunir.
LE CHARCUTIER.
Prends cette queue de lièvre, pour essuyer tes yeux.
CLéON.
Quand tu te moucheras, ? Peuple, essuie tes doigts à mes cheveux!
LE CHARCUTIER.
Aux miens!
CLéON.
Aux miens!
Qu'on se figure ces jeux de scène: quel mouvement!... Quelle br?lante verve!... Et quels immenses éclats de rire dans le public!...
Que dire de la joute d'oracles qui vient ensuite? Et de ces répliques entrechoquées, comme celles de Bartholo et de Figaro plaidant!...
Les orateurs aimaient beaucoup à s'appuyer sur des textes d'oracles. Aussi, lorsque le bonhomme Peuple ne veut plus de Cléon pour intendant et lui redemande l'anneau, signe de ses fonctions, Cléon s'écrie:
Ma?tre, je t'en conjure, ne décide rien avant d'avoir entendu mes oracles!
LE CHARCUTIER.
Et les miens!...
CLéON.
Mes oracles disent que tu dois, couronné de roses, régner sur la terre entière!
LE CHARCUTIER.
Les miens, que revêtu d'une robe de pourpre brodée à l'aiguille, et couronne en tête, tu parcourras la Thrace sur un char d'or!
PEUPLE.
Va me chercher tes oracles, afin qu'il les entende.
LE CHARCUTIER.
Volontiers.
PEUPLE.
Et toi, apporte aussi les tiens.
CLéON.
J'y cours.
LE CHARCUTIER.
J'y cours aussi: rien de mieux.
* * * * *
Au bout de quelques instants, ils reviennent, apportant chacun des monceaux d'oracles.
CLéON.
Tiens, regarde!... Et je ne les apporte pas tous!
LE CHARCUTIER.
Ouf! je crève sous le poids, et je n'apporte pas tout!
PEUPLE.
Qu'est ceci?
CLéON.
Des oracles.
PEUPLE.
Tout cela?
CLéON.
Tout cela. Tu en es étonné?... Mais j'en ai encore une caisse pleine.
LE CHARCUTIER.
Et moi, deux chambres et mon grenier.
PEUPLE.
Allons, lisez-les moi, et d'abord celui que j'aime tant, où il est dit que je serai ?l'aigle planant dans les nues!?
Après l'assaut d'oracles, il y en a un autre, d'offrandes culinaires, digne de Rabelais: cro?tes contre gateaux, sauces contre purées, andouilles contre poissons, le tout au profit du bonhomme Peuple et de son ventre souverain.
* * * * *
à ces caricatures d'une gaieté si franche le po?te mêle de graves le?ons, tempérées par de délicates flatteries:
LE CH?UR.
O Peuple, ta puissance est grande: tous les hommes te craignent comme un ma?tre absolu; mais tu es facile à séduire! tu te plais à être flatté, trompé; tu écoutes, bouche béante, chaque orateur, et ton esprit va et vient avec eux.
PEUPLE.
Ah! qu'il n'y en a guère, d'esprit, sous vos cheveux, si vous croyez que je ne sais pas ce que je fais. C'est à dessein que j'ai l'air imbécile. J'aime à boire tout le jour, et me plais à nourrir un ministre voleur; mais, quand il est plein, je le frappe, il tombe.
LE CH?UR.
Rien de mieux, si, comme tu le prétends, tu mets du calcul dans cette conduite, si tu les engraisses exprès dans la Pnyx comme des victimes publiques, et qu'ensuite, en guise de provisions, tu prennes le plus gras pour l'immoler et le manger.
PEUPLE.
Oui, voilà comme j'attrape ceux qui se croient bien fins et pensent me tromper! je les suis de l'?il, sans en avoir l'air, pendant qu'ils me volent; ensuite je leur fourre un jugement dans la gorge, et ils rendent tout ce qu'ils ont pris.
* * * * *
Enfin Cléon, vaincu encore une fois, devant le Peuple comme devant le
Sénat, est livré au charcutier son vainqueur.
Puis on voit repara?tre Peuple, régénéré et rajeuni par les soins du charcutier, qui l'a fait bouillir dans sa marmite, comme Médée le vieil éson. Il est paré élégamment, quoiqu'à la vieille mode. Il est brillant de paix, de bien-être et d'honneur. Il a recouvré la vigueur de son esprit comme de son corps, et rougit de son imbécillité passée,-qui était donc plus réelle qu'il ne l'avouait.-Agoracrite, de son c?té, n'est plus dès-lors, évidemment, le charcutier impudent et fripon, mais Aristophane lui-même. Aristophane se sert de sa fiction comme d'un masque qu'il ?te ou reprend à son gré (Rabelais fera de même). Selon le moment, dans la même pièce, Aristophane appelle la ville d'Athènes ?la République des Gobe-mouches,? τ?ν κεχηνα?ων π?λιν, ou bien c'est ensuite, ?l'antique Athènes, couronnée de violettes, la belle et brillante Ville, qui porte sur sa chevelure la cigale d'or!?
Il sait que ses concitoyens riront volontiers de ses railleries sur leur légèreté et leur mobilité, s'il caresse leur patriotisme.
Telle est cette comédie pleine de verve, si mal appréciée par La Harpe, et beaucoup mieux par M. Grote: ?C'est, dit-il, le chef-d'?uvre de la comédie, diffamatoire. L'effet produit sur l'auditoire athénien quand cette pièce fut jouée à la fête Lénéenne (janvier 424 av. J.-C., six mois environ après la prise de Sphactérie), en présence de Cléon lui-même et de la plupart des chevaliers réels, a d? être puissant au delà de ce que nous pouvons facilement nous imaginer aujourd'hui. Que Cléon ait pu se maintenir après cet humiliant éclat, ce n'est pas une faible preuve de sa vigueur et de sa capacité intellectuelles. Son influence ne semble pas en avoir été diminuée.-Non pas, du moins, d'une manière permanente. Car non-seulement nous le voyons le plus fort adversaire de la paix pendant les deux années suivantes, mais il y a lieu de croire que le po?te jugea à propos de baisser le ton à l'égard de ce puissant ennemi.-La plupart des écrivains sont tellement disposés à trouver Cléon coupable, qu'ils se contentent d'Aristophane comme témoin contre lui, bien que nul autre homme public, d'aucune époque ni d'aucune nation, n'ait jamais été condamné sur une telle preuve. Personne ne songe à juger sir Robert Walpole, ni M. Fox, ni Mirabeau, d'après les nombreux pamphlets mis en circulation contre eux. Personne ne prendra Punch comme mesure d'un homme d'état anglais, ni le Charivari, d'un homme d'état fran?ais. L'incomparable mérite comique des Chevaliers d'Aristophane n'est qu'une raison de plus de se défier de la ressemblance de son portrait avec le vrai Cléon[17].?
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En résumé, l'exposition vive et amusante faite par les deux esclaves qui entrent en poussant des mugissements fantastiques; le portrait si fin du bonhomme Peuple, qui rappelle les têtes de vieillards d'Holbein; les scènes si hardies où le po?te se sert des libertés de la démocratie pour en attaquer les excès; les luttes prolongées, et pourtant variées, du charcutier avec le corroyeur; leurs assauts d'impudence, d'effronterie, de coups de poings et de coups de tripes, leurs plaisanteries, grossières et jolies tour à tour, mais abondantes comme les eaux dans les montagnes; enfin la métamorphose joyeuse et touchante de Peuple, rajeuni et régénéré, entouré de trêves de trente ans, personnifiées en de belles jeunes femmes, et cette marche triomphale accompagnée de fanfares; tout cela valut au po?te une nouvelle victoire, dans un sujet si délicat, si hasardeux! Par sa gaieté et son adresse il fit applaudir son audace. Il obtint encore cette fois le premier prix, par-dessus Aristomène et Cratinos.
Aristophane aimait à rappeler cette victoire et n'en parlait qu'avec orgueil. Il se vante, en plusieurs endroits, du courage herculéen qu'il a déployé, au début de sa carrière, en attaquant un monstre affreux.
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En effet, ne l'oublions pas, la hardiesse du po?te comique, en cette circonstance, était moins de faire la caricature du peuple et de la démocratie elle-même que d'attaquer son meneur redouté. Car, selon la remarque de Macchiavel, ?du peuple on peut médire sans danger, même là où il règne; mais, des princes, c'est autre chose.? Or Cléon, à ce moment-là, ayant remplacé Périclès, était en quelque sorte le prince de cette mobile démocratie.
On voit par cet exemple comment la liberté de la comédie ancienne n'était limitée que par la faveur ou la défaveur du public. Cette sorte de journalisme oral pouvait aller aussi loin qu'il voulait, à la seule condition de se faire applaudir.
Imaginez-vous la représentation d'une pareille pièce. Quelle journée! et que d'émotions! N'est-ce pas bien là cette Athènes que Bossuet définit ainsi: ?Une ville où l'esprit, où la liberté et les passions donnaient tous les jours de nouveaux spectacles??
Shakespeare, dans ses drames de Coriolan, de Jules César et de Richard III, a fait aussi d'admirables peintures du peuple, de sa crédulité, de sa mobilité, qui sont les mêmes dans tous les temps; il n'a pas effacé Aristophane. L'un et l'autre sont également vrais, par des procédés différents: Shakespeare, Anglais et réaliste, nous fait mieux voir la bête à mille têtes; Aristophane, Grec et idéaliste, les réunit en une seule et fait du peuple une personne. L'un met en mouvement la foule, comme les flots de l'Océan; l'autre la résume en un type et anime une abstraction, qui semble une réalité. Shakespeare n'a aucun parti pris, que de peindre la nature humaine; Aristophane en a un autre, et très-arrêté: c'est de combattre la démagogie, et même quelquefois la démocratie.
Mais ce que l'on nommait alors démocratie, n'était pas encore, tant s'en faut, la démocratie véritable. ?Le vrai malheur d'Athènes, non plus que d'aucune cité antique, dit M. Havet, n'a pas été d'aller jusqu'à la démocratie, mais plut?t de n'y pas atteindre. On ne voit nulle part, dans le monde grec, un peuple qui ne dépende que de lui-même, mais des villes sujettes d'une autre ville, et, dans la ville ma?tresse, une population d'esclaves sous une plèbe privilégiée. Pour qui n'était pas citoyen, il n'y avait pas de droit proprement dit. Si c'était une grande nouveauté dans la physique que de briser la vo?te de cette sphère, d'un si court rayon, où on enfermait l'univers, comme l'osèrent Démocrite et épicure, ce ne fut pas une tentative moins hardie, dans la philosophie morale, que de franchir les bornes de la cité, comme le firent les sto?ciens. Les socratiques ne s'occupaient encore que de la cité, et là point d'inégalité, point de ma?tre; on buvait, comme dit Platon, le vin pur de la liberté, on s'en enivrait jusqu'au délire, et la raison des sages se heurtait avec colère aux folies démagogiques qui s'étalaient de toutes parts. Il nous est facile aujourd'hui de reconna?tre que le véritable principe de ces excès n'était pas l'égalité établie entre les citoyens, mais, au contraire, l'inégalité sur laquelle la cité était fondée. Et d'abord les délibérations de la multitude, amassée sur la place publique, seraient devenues chose impossible si dans le peuple eussent été compris les esclaves, et plus impossible encore si ces sujets d'Athènes, qu'on appelait ses alliés, eussent été tenus pour Athéniens, et n'avaient fait qu'un avec les habitants de l'Attique. Ainsi disparaissaient d'un seul coup l'extrême mobilité d'un gouvernement à vingt mille têtes, absolument incapable d'aucune suite; l'influence des démagogues tournant au vent de leur parole une foule assemblée deux ou trois fois par mois comme pour un spectacle; le scandale de la souveraineté exercée pour un salaire[18] par une population besogneuse, qui subsistait des oboles de l'agora ou des tribunaux; les fonctions publiques tirées au sort, non comme un service, mais comme un profit, tandis que les sages demandaient si ceux qui montent un navire ont coutume de tirer au sort celui qui gouvernera le vaisseau; une justice capricieuse comme une loterie, faite non pour les jugés, mais pour les juges, car il fallait leur fournir des procès pour les faire vivre, et ils recevaient, pour ainsi dire, des bons pour juger comme ils auraient re?u des bons de pain; enfin les malheureux alliés faisant principalement les frais de cette justice, comme l'atteste Xénophon, et forcés, pour l'alimenter, de s'en venir plaider dans Athènes. Toutes ces misères ne résultaient pas de ce que la république athénienne était une démocratie, mais bien de ce qu'elle était la démocratie de quelques-uns, et non pas de tous. Cette multitude exer?ait en réalité une tyrannie, et, comme les tyrans, elle usait de sa puissance pour satisfaire ses envies et pour se dispenser de ses devoirs. Elle voulait régner par la guerre et elle ne voulait pas faire la guerre: elle payait donc des mercenaires, et c'est la plainte perpétuelle des bons citoyens; mais avec quoi les payait-elle? Avec l'argent des sujets. Sans les sujets, il n'y aurait pas eu de mercenaires, car qui les aurait payés? Et, sans les esclaves, il n'y aurait pas eu non plus de mercenaires: car, si tous les habitants avaient été des citoyens, Athènes n'aurait pas eu besoin d'étrangers pour se défendre. La multitude voulait encore avoir des fêtes, des spectacles, des distributions; elle payait tout cela, avec quoi encore? Toujours avec l'argent des sujets. Et, comme ce n'étaient pas ses propres deniers qu'elle administrait, ni les fruits de son travail, mais ceux du travail d'autrui, elle les administrait mal, et perdait en dépenses folles les ressources des services publics. Enfin toutes les misères privées ou publiques, toutes les espèces d'infériorité que l'esclavage entra?ne avec soi, Athènes y était condamnée, ainsi que le monde ancien tout entier. Il ne s'agissait donc pas, pour la délivrer des maux qu'elle souffrait ou la mettre à couvert des périls dont elle était menacée, de restreindre chez elle la démocratie; tout au contraire il aurait fallu l'élargir, là comme dans toutes les cités du monde antique, l'étendre jusqu'où la démocratie moderne s'est étendue, et faire de l'empire d'Athènes, ou plut?t de la Grèce elle-même, ce que nous appelons une nation, dont tous les membres, égaux et libres, servent au même titre la patrie, et ne sont sujets que de la loi[19].?
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Ne laissons pas cependant d'admirer la noble race athénienne. Quelle autre a plus fait pour la gloire et pour les progrès de l'humanité? Dans son amour de l'idéal, elle aurait voulu devancer les siècles; mais à toute chose il faut le temps pour se développer et pour m?rir. C'est donc l'honneur d'Athènes, et non pas son erreur, quoi qu'en aient dit Aristophane, et avant lui les pythagoriciens, et après lui les socratiques, d'avoir con?u et essayé la démocratie avant le temps. ?Elle a aimé, du moins pour ses citoyens, l'égalité, le droit, la seule souveraineté de la loi et de l'opinion; elle a fait voir dans l'antiquité l'effort le plus indépendant et le plus hardi que la liberté humaine, e?t fait jusqu'alors vers l'idéal politique: la république de l'avenir a donné là ses prémices, bien imparfaites et cependant déjà grandes[20].?
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Le patriotisme d'Aristophane l'empêchait d'étendre ses regards vers l'avenir: il ne s'attachait qu'au présent, et même il e?t voulu ramener le passé.
Dès cette époque, cinq siècles avant notre ère, la religion et la philosophie, par suite, la littérature et l'art, commen?aient à être travaillés d'une crise de rénovation et de révolution qui ne devait aboutir que longtemps après, sous le nom de christianisme. Aristophane, dont l'imagination était si hardie, était d'une raison prudente à l'excès. Effrayé de l'ébranlement général des esprits, inquiet aussi et irrité des excès démocratiques, il se déclare à la fois l'adversaire de la démagogie, ennemie de l'ordre, de la sophistique, qui renverse les croyances, de la nouvelle tragédie, qui prêche une morale téméraire et qui abuse du pathétique en l'excitant par de mauvais moyens. Il personnifie la première dans Cléon, la seconde dans Socrate, la troisième dans Euripide. En toute chose, il déteste l'excès et craint la nouveauté; il prêche les anciennes m?urs, l'ancienne religion, l'ancienne politique, l'ancienne tragédie, les anciennes formes et les anciennes idées.
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Pour nous modernes, qui sommes instruits par la longue suite des événements historiques accumulés pendant vingt-deux siècles depuis lors, une vérité est évidente:
Il y a tel progrès qui ne peut s'accomplir pour l'humanité tout entière qu'en brisant le peuple qui l'accomplit. Telle nation enfante une grande révolution dont profiteront tous les autres peuples, et est destinée elle-même à périr dans l'enfantement. Aristophane avait-il le vague pressentiment de cette vérité, que les destins de la Grèce et de Rome devaient manifester plus tard? et était-il moins soucieux du progrès de l'humanité que du danger de sa patrie? On pourrait le lui pardonner.
LA PAIX.
Le plus immédiat de ces dangers était cette guerre du Péloponnèse que perpétuait l'égo?ste ambition des démagogues. Aussi Aristophane y revient-il sans cesse.
La comédie intitulée la Paix présente sous une nouvelle forme la même idée que la pièce des Acharnéens: il faut mettre fin à cette funeste guerre. Mais l'imagination du po?te sait créer des allégories variées, pour ne point lasser le public. Quoique le sujet soit le même au fond, vous allez voir que les deux pièces ne se ressemblent guère.
Une didascalie[21] nouvellement découverte établit d'une manière authentique que la Paix fut représentée aux grandes Dionysies de l'année 421; cette pièce fut donc montée peu de temps avant la conclusion de la paix appelée de Nicias, qui mit un terme à la première partie de la guerre du Péloponnèse et qui devait, de l'aveu de tout le monde, finir à jamais cette guerre désastreuse des états grecs.
Le sujet de la Paix est au fond le même que celui des Acharnéens; seulement la paix qui dans cette dernière pièce n'est que le v?u d'un individu, est ici l'objet des désirs de tout le monde: dans les Acharnéens, le ch?ur était contraire à la paix; dans la Paix, il se compose de paysans de l'Attique et de Grecs de toutes les contrées, regrettant tous vivement la paix[22]. Mais la comédie des Acharnéens est bien supérieure en intérêt dramatique à celle qui a pour titre: la Paix. Celle-ci manque d'unité et de vigueur.
Il y aurait à rapprocher de ces deux comédies d'Aristophane contre la guerre, tant de pages ironiques et éloquentes de Rabelais, de Montaigne, de Johnson, de La Bruyère, de Voltaire, d'Erckmann-Chatrian, pages que l'on pourrait appeler l'honneur de la raison et de l'humanité, mais qui n'ont fait jusqu'à présent triompher ni l'une ni l'autre.
* * * * *
Voici la comédie d'Aristophane:
Un personnage nommé Trygée (comme qui dirait Vigneron, ou plut?t Vendangeur) ouvre la scène en se disposant à monter au ciel sur un certain escarbot d'une nature si disgracieuse que l'esclave chargé de le nourrir demande aux spectateurs s'ils pourraient lui vendre un nez bouché. Trygée a pris une résolution: c'est d'aller apprendre de Jupiter lui-même pourquoi depuis tant d'années, et toujours, et sans fin, il laisse les Athéniens en proie aux calamités de la guerre. Les filles du bonhomme essayent en vain de le retenir. Il excite son Pégase, comme il l'appelle, se recommande au machiniste, craignant de se casser le cou, et commence son ascension grotesque.
Cet escarbot était, en même temps qu'un souvenir ésopique, une parodie du coursier ailé sur lequel le Bellérophon d'Euripide s'enlevait dans les airs, et une critique des machines qui embarrassaient le début de cette tragédie.
* * * * *
La scène change presque aussit?t, et représente le ciel. Lorsque Trygée sur sa monture, approche de la demeure des dieux, Mercure, qui joue là à peu près le r?le de saint Pierre dans nos fabliaux, Mercure sentant une odeur de mortel, comme Don Juan odor di femina, re?oit d'abord notre voyageur en portier bourru. Mais Trygée graisse le marteau, un bon plat de viande adoucit Mercure. C'est bien là le Mercure de la légende et des po?mes homériques: venu au monde le matin, à midi il joue de la cithare, le soir il vole les b?ufs d'Apollon, les tue, les fait cuire, et en mange une partie; premier type de Gargantua, qui soubdain qu'il fut nay, à haulte voix s'escrioyt: à boire, à boire, à boire! Mercure était, après Hercule, le plus goinfre de cet Olympe grand mangeur!
Amadoué par ce plat de viande, le portier du ciel consent à répondre aux questions de Trygée. Il lui apprend que les dieux, irrités de la folie des Grecs, ont déménagé depuis la veille, et se sont retirés bien loin, bien loin, tout au fond de la calotte du ciel. Ils l'ont laissé, lui, pour garder la vaisselle, les petits pots, les petites marmites, les petites tables, les petites amphores. Ils ont installé la Guerre dans la demeure qu'ils occupaient eux-mêmes et lui ont donné tout pouvoir de faire des Grecs ce que bon lui semblerait. Puis ils sont allés aussi haut que possible pour ne plus voir vos combats et ne plus entendre vos prières.
TRYGéE.
Et pourquoi en usent-ils de la sorte à notre égard?
MERCURE.
Parce qu'ils vous ont plus d'une fois ménagé l'occasion de faire la paix, et que, les uns comme les autres, vous avez préféré la guerre. Les Lacédémoniens remportaient-ils le plus mince avantage? ?Par Castor et Pollux, s'écriaient-ils, il en cuira aux Athéniens!? Ceux-ci triomphaient-ils au contraire, et les Laconiens venaient-ils faire des ouvertures de paix? ?Par Cérès, disiez-vous, ce n'est pas nous qu'on attrapera! Non, par Jupiter, nous ne les écouterons point! Ils reviendront toujours, tant que nous aurons Pylos!?
TRYGéE.
Oui, c'est bien là le style de nos gens.
La Guerre donc a pris la place de Jupiter et règne à présent sur les hommes. Elle a commencé par enfermer la Paix dans une caverne profonde, qu'elle a obstruée d'un monceau de pierres.
C'est là encore une parodie des tragédies, où l'on voyait plusieurs cavernes de cette sorte: Antigone, par exemple, est enfermée ainsi.
à présent la Guerre s'apprête à broyer dans un grand mortier les villes grecques. Elles sont désignées par leurs productions: les poireaux, l'ail, le miel attique, avec force jeu de mots et calembours.
* * * * *
La Guerre para?t alors, à peu près comme la Mort dans la tragédie d'Alceste: elle est accompagnée de son serviteur Vacarme, à qui elle ordonne de lui apporter un pilon.
?Nous n'en avons point, dit Vacarme, nous ne sommes emménagés que d'hier.
-Va m'en chercher un à Athènes, et lestement...?
Vacarme revient presque aussit?t:
?Hélas! les Athéniens ont perdu leur pilon, ce corroyeur qui broyait l'Hellade.?
En effet, Cléon avait été tué, en 422, un an avant la représentation de cette comédie, dans un combat devant Amphipolis, le même jour que le général des Lacédémoniens, Brasidas; et c'était cette double mort qui avait donné lieu à la paix, ou plut?t à la trêve trop courte, occasion de cette pièce.
On s'étonne que le po?te continue d'attaquer un homme mort; on ne s'étonne pas moins que les Athéniens le permettent. On est tenté de dire à Aristophane, ce que lui-même fait dire par Trygée à Mercure un peu plus loin: ?Assez, assez, puissant Hermès; cesse de prononcer ce nom, laisse cet homme aux enfers, où il est maintenant; il n'est plus à nous, mais à toi.? Cependant, même après cette parole très-juste, le po?te y revient, et à plusieurs reprises, et plus violemment que jamais.-Nous le verrons s'acharner de même sur Euripide jusque dans les enfers. Ses convictions sont si profondes et si ardentes, qu'il suit ses haines au-delà du tombeau.
Avant que la Guerre et Vacarme aient trouvé un nouveau pilon, Trygée se hate de convoquer les laboureurs, les ouvriers et les marchands,-les habitants, les étrangers, domiciliés ou non,-les insulaires, les Grecs de tout pays, pour délivrer la Paix. Tous accourent avec des leviers, des pioches, des cordes, afin de débarrasser l'accès de la caverne, et font une entrée de ballet d'un entrain bacchique, qui donne une idée de l'ivresse joyeuse des Dionysies.
LE CH?UR.
Allons, que faut-il faire? ordonne, dirige; je jure de travailler aujourd'hui sans relache, jusqu'à ce qu'avec nos leviers et nos engins nous ayons ramené à la lumière la plus grande de toutes les déesses, celle à qui la vigne est le plus chère.
TRYGéE.
Silence! si la Guerre entendait vos cris de joie, elle bondirait furieuse hors de sa retraite.
LE CH?UR.
C'est qu'une telle entreprise nous remplit d'allégresse. Ah! qu'elle diffère de ce décret qui nous commandait de venir avec des vivres pour trois jours[23]!
TRYGéE.
Prenons garde que, du fond des enfers, ce Cerbère maudit[24], par ses hurlements furieux, ne nous empêche encore, comme quand il était sur la terre, de délivrer la déesse.
LE CH?UR.
Quand une fois nous la tiendrons, rien au monde ne pourra nous la ravir. Iou! iou!
TRYGéE.
Mes amis, vous me faites mourir avec vos cris! Si le monstre accourt[25], il foulera tout sous ses pieds.
LE CH?UR.
Qu'il foule, qu'il écrase, qu'il bouleverse tout! Nous ne saurions modérer notre joie!
TRYGéE.
Qu'est-ce donc, citoyens? qu'avez-vous? Au nom des dieux, quelle mouche vous pique? ne gatez pas par vos gambades la plus belle des entreprises!
LE CH?UR.
Ce n'est pas moi, ce sont mes jambes qui sautent de joie.
TRYGéE.
Assez! Allons, cessez, cessez de gambader.
LE CH?UR.
Tiens, j'ai fini.
TRYGéE.
Vous le dites, mais vous ne finissez pas.
LE CH?UR.
Une fois encore, et je finis.
TRYGéE.
Une seule donc, et rien de plus.
LE CH?UR.
Nous cessons de danser, pour te servir.
TRYGéE.
Mais, voyez, vous ne cessez pas du tout!
LE CH?UR.
Encore cette échappée de la jambe droite, et, par Jupiter, c'est fini.
TRYGéE.
Allons, je vous l'accorde; mais cessez de m'inquiéter.
LE CH?UR.
La gauche réclame aussi ses droits. Quelle joie! je ne me sens pas d'aise! je pète, je ris! Déposer le bouclier, c'est plus, pour moi, que dépouiller la vieillesse[26].
TRYGéE.
Ne vous réjouissez pas encore, vous n'êtes pas assurés du succès. Mais, quand vous tiendrez la déesse, alors chantez, riez, criez: car vous pourrez alors, à votre bon plaisir, naviguer ou rester chez vous, faire l'amour ou dormir, assister aux fêtes et aux processions, jouer au cottabe[27], vivre en Sybarite, et crier: Iou, iou!
Quelle vivacité! et quelle fantaisie! Cela rappelle cet avocat bizarre consulté par M. de Pourceaugnac, et qui ne lui répond qu'en sautant et qu'en rebondissant comme une balle élastique: on voudrait en vain l'arrêter.
Mais ici ce n'est pas un homme, c'est le ch?ur tout entier qui gambade en criant, et que Trygée veut en vain retenir. Figurez-vous cette sorte de ballet orgiaque, ces bonds et ces cris fantastiques.
Enfin, tous se mettent à l'ouvrage, mais avec plus ou moins de zèle, plus ou moins d'amour pour la Paix: les Béotiens mollement; c'était leur caractère, en toute chose, d'être mous et lourds; les Argiens plus mollement encore, parce que la guerre leur profitait et qu'ils recevaient tour à tour des subsides des deux partis; il y a dans tout ce passage une multitude d'allusions qui étaient transparentes pour les contemporains; les uns tirent les cordes dans un sens, les autres tirent en sens contraire. Les Lacédémoniens y vont de tout c?ur: c'étaient eux qui récemment, après la mort de leur général Brasidas, s'étaient décidés à faire des propositions de paix. Les Mégariens n'avancent guère: la faim a épuisé leurs forces (rappelez-vous la scène du Mégarien, avec ses deux filles, dans la comédie des Acharnéens). Les laboureurs Athéniens sont ceux qui, avec les Laconiens, font le plus avancer l'ouvrage. Mercure et Trygée les excitent et prêchent d'exemple.
L'entrée de la caverne est, à la fin, déblayée, et l'on en voit sortir la Paix, suivie de l'Automne chargée de fruits, et de la belle Théoria, patronne des processions et des fêtes. Ces déesses répandent sur leur passage mille parfums délicieux, et ramènent avec elles tous les biens de la vie: vendanges, banquets, dionysies, fl?tes harmonieuses, joies de la comédie, chants de Sophocle, grives, petits vers d'Euripide!...
Aristophane semble ne laisser échapper ce demi-éloge d'Euripide que pour donner lieu tout de suite à une réplique désobligeante de Trygée. Un peu plus loin, il reparle de Sophocle, pour l'accuser d'avarice. Cratinos est traité d'ivrogne. Ainsi le po?te comique ne respecte rien: ceux-là même qu'il honore en certains moments, dans d'autres il les ridiculise. Les spectateurs, ici encore, payent leur tribut, comme les hommes illustres, à la toute-puissante comédie, au bon plaisir de la malice et de la joie: Trygée, les parcourant des yeux, montre du doigt à Mercure le fabricant d'aigrettes qui s'arrache les cheveux, le faiseur de hoyaux qui se moque du fourbisseur de sabres, le marchand de faulx qui se réjouit et qui fait la nique au marchand de lances: les lances désormais serviront d'échalas pour soutenir les vignes... Le public, du reste, est toujours content quand on le met de la partie, quand l'auteur comique le mêle à la pièce, parce que le spectateur alors, devenant acteur en même temps, s'intéresse par l'amour-propre à la comédie. Bien que la fiction dramatique en soit quelque peu altérée ou suspendue, le succès de l'auteur n'en est que plus certain.
* * * * *
Aux plaisanteries vient se mêler la poésie, avec des accents bucoliques, qui sont comme un lointain prélude de Tityre et de Mélibée,
Post aliquot mea regna videns mirabor aristas!
et aussi avec des éclats de joie et des triomphes de sensualité dignes de Rubens dans sa Kermesse ou de Teniers dans ses intérieurs flamands. Il faut lire dans le texte même ces vers charmants, mêlés de tons si divers, dont notre prose ne peut donner qu'un pale reflet:
LE CH?UR, à la déesse de la Paix.
O toi que désiraient les gens de bien et qui es si douce aux cultivateurs, à présent que je t'ai contemplée avec bonheur, permets que j'aille saluer mes vignes, et embrasser, après une si longue absence, les figuiers que j'ai plantés dans ma jeunesse!...
TRYGéE.
La belle chose qu'une houe bien emmanchée! Comme ces hoyaux à trois dents reluisent au soleil! Qu'ils vont tracer des plants bien alignés! je br?le d'aller dans mon champ et de remuer cette terre si longtemps délaissée! O mes amis, rappelez-vous les plaisirs dont la Paix nous comblait autrefois: beaux paniers de figues fra?ches ou confites, myrtes, vin doux, prés émaillés de violettes sur le bord des ruisseaux, olives tant regrettées! Pour tous ces biens qu'elle nous rend, ? mes amis, adorons la déesse!
LE CH?UR.
Salut, salut, divinité chérie! ton retour nous comble de joie! comme nous soupirions après toi, consumés du désir de revoir nos campagnes! O Paix si regrettée, mère de tous les biens! Seule tu soutiens ceux qui, comme nous, usent leur vie à travailler la terre. Nous go?tions sous ton règne mille douceurs charmantes qui ne nous co?taient rien. Tu étais le gateau de froment des laboureurs, tu étais leur salut! Aussi nos vignes, et nos jeunes figuiers, et tous les arbres de nos vergers souriront avec joie à ton retour! Mais où donc était-elle pendant un si long temps? Dis-le-nous, ? le plus bienveillant des dieux!
MERCURE.
Sages laboureurs, écoutez mes paroles, si vous voulez savoir comment elle fut perdue pour vous. Le principe de nos infortunes, ce fut l'exil de Phidias[28]: Périclès craignit de partager sa mauvaise fortune, et, redoutant votre naturel irritable, pour en prévenir les effets, mit lui-même l'état en feu: avec cette petite étincelle du décret de Mégare[29], faisant souffler un vent de guerre, il alluma l'incendie, dont la fumée a fait pleurer ici et là-bas les yeux de tous les Grecs. Dès que le feu eut fait craquer nos vignes, les tonneaux irrités heurtèrent les tonneaux[30]; dès lors, il ne fut plus au pouvoir de personne d'arrêter le mal, et la Paix disparut.
TRYGéE.
Voilà, par Apollon, ce que personne ne m'avait appris; je ne me doutais pas quel lien pouvait exister entre Phidias et la Paix.
LE CH?UR.
Ni moi, et je viens de l'apprendre. Je ne m'étonne plus qu'elle soit belle, s'il y a entre elle et Phidias quelque parenté! Que de choses nous ignorons!...
O joie! ? joie! de laisser là le casque! et le fromage, et les oignons! Foin de la guerre et des combats! Ce que j'aime, c'est de boire avec de bons amis, devant le feu, où pétille un bois sec, coupé pendant l'été; de faire griller des amandes sur les braises, ou des fênes de hêtre sous la cendre; ou de caresser la jeune servante[31], pendant que ma femme est au bain!
Non, rien n'est plus charmant, quand les semailles sont faites et quand Jupiter les arrose d'une pluie bienfaisante, que de recevoir un voisin qui vient vous dire: Eh bien, cher Comarchide, que faisons-nous? Pour moi, je boirais volontiers, pendant que le ciel féconde nos terres.-Allons, femme, fais-nous cuire trois mesures de haricots, où tu mêleras un peu de froment, et donne-nous des figues. Que Syra rappelle Manès des champs: il n'y a pas moyen d'ébourgeonner la vigne aujourd'hui, ni de briser les glèbes: la terre est trop humide.-Qu'on apporte de chez moi la grive et les deux pinsons. Il doit y avoir encore du lait caillé, et quatre morceaux de lièvre, à moins que le chat n'en ait volé hier au soir: car j'ai entendu, au logis, je ne sais quel tapage. Gar?on, apportes-en trois pour nous; laisse le quatrième pour mon père.-Demande aussi à Eschinade des branches de myrte avec leurs fruits. Et puis,-c'est le même chemin,-qu'on appelle Charinade, afin qu'il vienne boire avec nous, pendant que le Dieu bienfaisant fait prospérer nos travaux.
Mais, quand revient le temps où la cigale chante sa gentille chanson, j'aime à aller voir si les vignes de Lemnos commencent à m?rir, car celles-là sont les plus précoces; ou si les figues se gonflent et rougissent. Qu'il est doux, quand elles sont à point, de les cueillir, de les go?ter, en s'écriant: O saison douce!
Quelle variété dans ces esquisses, si finement touchées et enlevées! Quelle fra?cheur! Quelle senteur de la campagne! Un intérieur rustique pendant l'hiver, des promenades pendant l'été, tout cela se succède en quelques vers. Quelle poésie, et quelle réalité tout à la fois! Quelle saveur et quelle simplicité exquise!
Déjà le ch?ur des Acharnéens avait dit, aux vers 989 et suivants: ?O Paix, compagne de la belle Aphrodite et des Graces souriantes, que tes traits sont charmants! et je l'ignorais! Puisse l'Amour m'unir à toi, l'Amour que l'on peint couronné de roses!?
Il semble que, dans ces vers de la première comédie, se trouvat le germe de l'autre.
Dans une ode de Bacchylide se rencontraient déjà ces riantes images de la paix: ?La Paix, la grande Paix produit pour les mortels la richesse et la fleur des douces chansons. Sur les splendides autels des Dieux, elle br?le à la flamme blonde les cuisses des b?ufs et des brebis à la riche toison: les jeunes gens ne songent plus qu'aux jeux du gymnase, aux fl?tes et aux fêtes. La noire araignée file sa toile sur les agrafes de fer des boucliers; la rouille ronge le fer des lances et des épées. On n'entend plus retentir les clairons, et le doux sommeil n'est plus écarté des paupières au moment où il apaise le c?ur. Dans les rues se dressent les tables de festin, et partout éclatent les hymnes joyeux.?
Ce petit tableau, sans doute, est charmant; mais combien ceux d'Aristophane sont plus riches, plus vifs et plus variés.
* * * * *
Trygée, à qui Mercure donne pour compagnes l'Automne et Théoria, redescend du ciel sur la terre. Chemin faisant, il rencontre deux ou trois ames de po?tes dithyrambiques.
Que faisaient-elles là? dit l'esclave à qui il raconte les épisodes de son voyage aérien.
TRYGéE.
Elles tachaient d'attraper au vol quelques débuts lyriques dans le vague des airs.
L'ESCLAVE.
Est-il vrai, comme on le dit, que les hommes, après leur mort, soient changés en étoiles?
TRYGéE.
Très-vrai.
L'ESCLAVE.
Quel est donc cet astre que je vois là-bas?
TRYGéE.
C'est Ion de Chios, l'auteur de cette ode qui commen?ait par: ?L'Orient...? Dès qu'il parut dans le ciel, on l'appela l'astre d'Orient.
L'ESCLAVE.
Et qu'est-ce que ces étoiles qui traversent le ciel et br?lent en courant[32]?
TRYGéE.
Ce sont des étoiles riches qui reviennent de d?ner en ville, elles portent des lanternes, et dans ces lanternes du feu.-Mais, dépêchons, conduis cette femme chez moi, nettoie la baignoire, et fais chauffer l'eau; puis prépare, pour elle et pour moi, le lit nuptial. Quand tout sera prêt, reviens ici. Pendant ce temps, je vais la présenter au Sénat.
L'ESCLAVE.
Où donc as-tu pris ce joli bagage?
TRYGéE.
Où? Dans le ciel.
L'ESCLAVE.
Oh bien! je ne donne pas trois oboles des dieux, s'ils font commerce de femmes, comme nous autres mortels.
TRYGéE.
Ils ne le font pas tous; mais, là-haut comme ici, quelques-uns vivent de ce métier.
L'ESCLAVE, à la femme.
Eh bien, entrons. (à Trygée:) Dis-moi, lui donnerai-je à manger?
TRYGéE.
Non. Elle ne voudrait ni pain ni gateau, habituée qu'elle est là-haut, chez les dieux, à lécher l'ambroisie.
L'ESCLAVE.
Mais on peut aussi lui servir ici quelque chose à lécher...
Enfin Trygée, à peu près comme Dicéopolis dans les Acharnéens, et comme Peuple dans les Chevaliers, ne songe plus qu'à vivre en joie et en liesse, avec sa déesse. Ici encore, éclatent, jaillissent à foison mille bouffonneries licencieuses, qui sont le couronnement de la comédie et en quelque sorte le dessert du c?mos. Il y a, du vers 868 au vers 904, une longue description digne de l'Arétin, quand l'esclave vient dire que l'épousée est prête et que tout est bien en état. Et, du vers 1226 au vers 1239, on rencontre une scène qui pourrait figurer dans le chapitre XIII du livre Ier de Gargantua.
Le mariage n'est pas encore à cette époque le déno?ment obligé de la comédie; mais on en voit déjà poindre l'usage: ce n'est alors qu'un instinct de la chair, ce sera plus tard une habitude et un procédé.
* * * * *
Quoiqu'on retrouve dans cette pièce l'imagination et la poésie de détails qui brillent dans les précédentes, l'ensemble en est moins remarquable, la trame en est plus faible. La seconde partie, dépouillée pour nous de tout l'appareil du spectacle, semble un peu tra?nante. Pour les Athéniens, elle était relevée par la mise en scène, par les costumes, et par toute la pompe poétique et musicale de l'épithalame qui la terminait:
LE CH?UR.
Faites silence, voici que la fiancée va para?tre: prenez des torches! Que tout le peuple se réjouisse avec nous et se mêle à nos danses! Quand nous aurons bien dansé et bien bu, et chassé Hyperbolos[33], nous déménagerons pour retourner aux champs, et nous prierons les dieux de donner la richesse aux Grecs, d'accorder à tous d'abondantes récoltes, en orge, en vin, en figues, de rendre les femmes fécondes, de nous faire recouvrer enfin tous les biens que nous avions perdus, et d'abolir l'usage du fer meurtrier.
TRYGéE.
Chère épouse, partons pour les champs, et viens, belle, coucher bellement avec moi.
LE CH?UR.
? hymen, ? hyménée! ? trois fois heureux! et bien digne de ton bonheur!
TRYGéE.
? hymen, ? hyménée!
PREMIER DEMI-CH?UR, montrant la femme.
Que lui ferons-nous?
DEUXIèME DEMI-CH?UR.
Que lui ferons-nous?
PREMIER DEMI-CH?UR.
Nous cueillerons ses baisers.
DEUXIèME DEMI-CH?UR.
Nous cueillerons ses baisers[34].
PREMIER DEMI-CH?UR.
Allons, camarades, nous qui sommes au premier rang, enlevons et portons le fiancé. O hymen, ? hyménée!
TRYGéE.
? hymen, ? hyménée!
DEUXIèME DEMI-CH?UR.
Vous aurez une jolie maison, pas de soucis, et de bonnes figues. ? hymen, ? hyménée!
TRYGéE.
? hymen, ? hyménée!
PREMIER DEMI-CH?UR.
Celui-ci en a de grosses, celle-là en a de douces.
TRYGéE.
Mangez et buvez à c?ur-joie, et ensuite répétez encore: ? hymen, ? hyménée!
DEUXIèME DEMI-CH?UR.
? hymen, ? hyménée!
TRYGéE.
Joie et liesse, mes amis! Ceux qui me suivront auront des gateaux.
Il faut vous figurer cette fin animée. Vous la devinez, quoiqu'il y ait plusieurs lacunes dans le texte de cette dernière scène.
On croit que cette pièce fut presque improvisée et cela expliquerait la faiblesse de la composition et de la contexture; mais combien de détails charmants!
Au reste, la contexture des comédies d'Aristophane en général est des plus simples. C'est à peu près la même que nos auteurs emploient, sans se mettre la tête à la torture, dans nos revues de fin d'année: le procédé épisodique est celui de tout le théatre grec, aussi bien des tragédies que des comédies. C'est également celui de Shakespeare. Il n'y en a point de plus aisé ni de plus naturel. Le procédé de notre théatre classique est plus concentré, plus artificieux, et peut-être aussi plus artificiel, lorsque le génie ne l'anime point.
Les Grecs n'ont guère connu l'unité régulière: ils n'ont connu que l'unité de verve, si l'on peut s'exprimer ainsi. Peuple inspiré, qui créait en se jouant, et pour un jour.
Aristophane déploie plus de variété dans ses personnages que dans ses plans. Ses déno?ments ont presque tous entre eux un air de ressemblance. On pourrait en dire autant de ceux de Molière. Quand ces grands po?tes comiques ont bien fait rire et bien frappé leur auditoire, ils savent qu'ils n'ont plus besoin de se mettre en frais d'imagination pour terminer la comédie: le premier moyen venu suffit; on écoute à peine la fin de la pièce, loin de songer à l'éplucher. Les éclats de rire qui se continuent enveloppent et enlèvent le déno?ment.
Les contrastes, les antithèses en action, sont un des procédés d'Aristophane. Ainsi, au déno?ment des Acharnéens, il nous a montré, d'un c?té, Dicéopolis, partisan de la paix, jouissant de tous les biens qu'elle procure; de l'autre, Lamachos, partisan de la guerre, que l'on ramène estropié, percé de coups. Dans la comédie de la Paix, nous venons de voir, d'une part, le fabricant d'aigrette qui, de désespoir, s'arrache les cheveux; de l'autre, le fabricant de faulx et le marchand de tonneaux qui se réjouissent; les piques changées en échalas, les casques en marmites, les trompettes guerrières en pieds de balances pacifiques[35].
Il a ses procédés pour les expositions, comme pour les déno?ments. Ainsi les Acharnéens, Lysistrata que nous allons analyser, les Femmes à l'Assemblée qui viendront plus tard, commencent de même, par une convocation, à laquelle on ne se rend qu'avec lenteur: le principal personnage, attendant les autres et se plaignant de leur retard, fait l'exposition, à peu près de la même manière dans chacune de ces trois comédies. Les Athéniens étaient flaneurs, comme sont les Parisiens; l'Assemblée se trouvait rarement en nombre à l'heure dite: le po?te comique ne devait donc pas craindre de renouveler la peinture de cette flanerie, qui elle-même se renouvelait tous les jours.
LYSISTRATA.
Cette comédie de Lysistrata est une des meilleures, mais une des plus effrontées. Elle montre jusqu'où pouvait aller la licence de la comédie ancienne, née de l'ivresse bacchique et des phallophories. Mieux que tout autre, elle ferait voir combien on doit se méfier de cette maxime, qu'une ?uvre d'art, si elle est parfaite, est morale par cela seul. Lysistrata est une merveille d'art et de verve, mais un prodige d'obscénité. Il y a, dans le Musée secret de Naples, des priapées dont on ne peut contester la beauté plastique; dira-t-on qu'elles sont morales? évidemment l'impression plus ou moins morale qui peut résulter de la beauté de la forme et de la perfection du style dans ces priapées, est peu de chose en comparaison de l'impression licencieuse qui résulte du sujet même. Il est donc périlleux de prétendre qu'il y ait assez de moralité dans la forme seule de l'art et dans la perfection du style. Mais, d'autre part, il n'y a pas d'idée plus erronée que de confondre l'art avec la morale, et que de vouloir ramener toujours l'idée du beau à l'idée de l'utile. L'art est une chose, et la morale en est une autre.
* * * * *
Au fond, cette comédie, comme les trois précédentes, est encore un plaidoyer pour la paix. Ainsi les quatre comédies politiques du po?te ont toutes le même dessein, le même but.
Le moment, cette fois, semblait mieux choisi que jamais pour faire accueillir enfin des conseils pacifiques. Nicias venait d'être battu en Sicile; toute l'armée athénienne, massacrée; Alcibiade, poursuivi par une haine impolitique peut-être, quoique méritée à certains égards, s'était réfugié à Sparte, et se vengeait de sa patrie en conseillant à ses nouveaux alliés de fortifier Décélie en Attique; d'un autre c?té Sparte, victorieuse mais épuisée, ne semblait pas éloignée de souscrire à des conditions équitables, et de laisser à Athènes l'hégémonie de la Grèce centrale et des ?les, pourvu qu'elle conservat elle-même sa suprématie dans le Péloponnèse. C'est à cette époque, l'an 412 avant notre ère, que fut représentée Lysistrata[36].
* * * * *
Lysistrata, femme d'un des principaux citoyens d'Athènes, persuade à toutes les autres femmes de sa ville et des autres villes grecques de prendre une résolution désespérée pour forcer leurs maris à conclure la paix: c'est de leur retirer leurs droits conjugaux, de les sevrer de toute caresse. Depuis assez longtemps elles patissent de la guerre, ils patiront à leur tour! Résolution énergique! Elle a bien quelque peine à les y décider: c'est jouer quitte ou double, et sur un terrible enjeu! La délibération donne lieu déjà à une scène très-joliment développée, mais d'une liberté qu'on ne peut se figurer. Cependant la courageuse et éloquente Lysistrata finit par emporter ce vote redoutable. Quelques femmes, par exemple la jeune Calonice et la jeune Myrrhine, refusent d'abord, et ensuite ne prononcent que d'une voix mal assurée le terrible serment; mais enfin, voilà qui est fait!
Cette situation est à peu près celle qui se retrouve, mais présentée avec plus de modestie, quoique avec assez de vivacité encore, dans une jolie comédie de notre temps, intitulée: Une femme qui se jette par la fenêtre, ?uvre de Scribe et de M. Gustave Lemoine. Ici Myrrhine s'appelle Gabrielle. Sa mère lui conseille, comme Lysistrata, de tenir rigueur à son mari, tant qu'il n'aura pas demandé la paix. La guerre dont il s'agit dans la pièce moderne, n'est, à la vérité, qu'une simple querelle de ménage. Et les r?les sont renversés, en ce sens que c'est la jeune femme qui finit par céder à son mari, ne pouvant supporter d'être privée de lui.
Lysistrata, elle, ne cédera pas, et ne permettra ni à Calonice, ni à Myrrhine, ni à aucune autre, de faiblir. Lysistrata porte un nom significatif: cela veut dire, celle qui dissout l'armée! Voyons-la à l'?uvre, elle et ses compagnes.
* * * * *
Pour commencer, les vieilles femmes, sous couleur d'un sacrifice, s'emparent de la citadelle et du trésor qu'elle renferme: ainsi les hommes ne pourront plus subvenir aux frais de la guerre.
Un bataillon de vieux bonshommes survient: ils veulent mettre le feu à l'acropole et enfumer les femmes comme les abeilles d'une ruche. Les jeunes femmes portent secours aux vieilles et engagent la bataille avec les vieux. Figurez-vous cette comique mêlée, les torches et les cruches, le feu et l'eau, les deux sexes et les deux éléments en guerre, et, au milieu de tout cela, plus jaillissant que l'eau, plus br?lant que le feu, un dialogue où étincellent et abondent les plaisanteries de toute sorte, jets et fusées, qui semblent compléter la mêlée et l'incendie et le déluge: tout est inondé, et tout est en feu.
* * * * *
Un officier de police se présente avec son escorte, et se dispose à faire sauter la porte de l'acropole à coups de leviers.
LYSISTRATA, paraissant sur le seuil.
Inutile de faire sauter la porte. Me voici de plein gré. Ce ne sont pas des leviers qu'il vous faut, mais du bon sens[37].
L'OFFICIER DE POLICE.
Ah! c'est toi, coquine! Archer, qu'on me l'arrête, et qu'on lui lie les mains derrière le dos!
LYSISTRATA.
Par Diane! s'il me touche seulement du bout du doigt, tout archer qu'il est, il pleurera.
L'OFFICIER DE POLICE.
Eh bien, archer, as-tu donc peur?... Prends-la à bras-le-corps...
Allons! un autre archer! Et à vous deux, garrottez-la.
PREMIèRE FEMME.
Par Pandrose[38]! si tu portes la main sur elle, tu crèveras sous mes pieds!
L'OFFICIER DE POLICE.
Crever? voyez-vous ?a!... Allons, encore un autre archer! qu'on garrotte d'abord celle-là, pour lui apprendre à piailler!
DEUXIèME FEMME.
Par la déesse au disque lumineux, si tu touches seulement cette femme, tu auras besoin de compresses!
L'OFFICIER DE POLICE.
Eh bien! qu'est-ceci? Où est donc l'archer? Arrêtez-la! Je vous empêcherai bien, moi, de lacher pied!
TROISIèME FEMME.
Si tu approches d'elle, par la déesse de Tauride, je t'arrache des crins et des cris!
L'OFFICIER DE POLICE.
Malheureux que je suis! mes archers m'abandonnent!... Mais, c'est une honte de céder à des femmes! Scythes, en avant, serrons les rangs[39]!
LYSISTRATA.
Par les déesses! Nous vous ferons voir que nous avons ici quatre vaillants bataillons de femmes bien armées!
L'OFFICIER DE POLICE.
Scythes, garrottez-les!
LYSISTRATA.
En avant, mes braves compagnes! Fruitières, grainetières, cabaretières, boulangères, marchandes d'?ufs et d'ail! Frappez, tirez et déchirez, criez et engueulez! Assez! bon! arrêtez! ne les dépouillez pas!
L'OFFICIER DE POLICE.
Hélas! mes archers en déroute!
LYSISTRATA.
Ah! ah! tu croyais donc n'avoir affaire qu'à des servantes? Ou bien tu pensais que les femmes libres n'avaient pas de sang dans les veines?
Bref, la police est vaincue et battue.
Ainsi, dès ce temps-là, dans la comédie grecque ancienne, comme aujourd'hui encore au théatre de Guignol et de Polichinelle, il est nécessaire à la joie du peuple, soit athénien, soit parisien, que les commissaires de police et les gendarmes aient toujours le dessous. Le succès de l'Auberge des Adrets et de Robert-Macaire, il y a quelque trente ans, vint en grande partie de ce que, d'un bout à l'autre de ces deux pièces, les gendarmes étaient bernés: on finissait même par en lancer un à travers les airs, aux grands éclats de rire du public, ennemi de l'autorité et ami des révolutions.
* * * * *
L'officier de police, abandonné par ses hommes, essaye de parlementer avec Lysistrata, qui n'a pas, comme on dit, sa langue dans sa poche. (Amis du style noble, voilez-vous la face, ce mot m'est échappé!)
L'OFFICIER DE POLICE, à Lysistrata.
Que prétends-tu faire?
LYSISTRATA.
Tu me le demandes? Nous voulons administrer le trésor.
L'OFFICIER DE POLICE.
Administrer le trésor?
LYSISTRATA.
Oui. Qu'y a-t-il là d'étonnant? N'est-ce pas nous qui administrons la dépense de nos ménages?
L'OFFICIER DE POLICE.
Mais ce n'est pas la même chose.
LYSISTRATA.
Pourquoi, pas la même chose?
L'OFFICIER DE POLICE.
Cet argent est pour faire la guerre.
LYSISTRATA.
Mais d'abord il n'y a pas besoin de faire la guerre.
L'OFFICIER DE POLICE.
Et le salut de la cité?
LYSISTRATA.
Nous nous en chargeons.
L'OFFICIER DE POLICE.
Vous?
LYSISTRATA.
Nous-mêmes!
L'OFFICIER DE POLICE.
Cela fait pitié!
LYSISTRATA.
Nous te sauverons, de gré ou de force!
L'OFFICIER DE POLICE.
Ah! c'est un peu fort!
LYSISTRATA.
Tu te faches? il te faudra bien pourtant en passer par là.
L'OFFICIER DE POLICE.
Par Cérès! voilà qui est violent!
LYSISTRATA.
On te sauvera, mon ami.
L'OFFICIER DE POLICE.
Et, si je ne veux pas?
LYSISTRATA.
Raison de plus!...
Quelle franchise de dialogue! et quelle vérité! quelle force comique! Et cela continue ainsi pendant plus de cent vers encore. Et les traits tombent dru comme grêle.-Nous avons connu, nous aussi, de ces sauveurs bon gré mal gré. Mais nous sommes de l'avis d'Horace:
Invitum qui servat, idem facit occidenti.
LYSISTRATA.
Durant la dernière guerre nous avons supporté en silence tout ce qu'il vous plaisait de faire: vous ne nous permettiez pas de souffler mot. Nous n'étions guère contentes, car nous savions bien ce qu'il en était; souvent, dans nos maisons, nous vous entendions discuter à tort et à travers sur quelque affaire importante. Alors, le c?ur bien triste, mais le sourire aux lèvres, nous vous demandions: ?Eh bien! dans l'assemblée d'aujourd'hui, a-t-on voté la paix?-Occupe-toi de tes affaires, disait le mari, tais-toi.?-Et je me taisais.
UNE FEMME.
Ce n'est pas moi qui me serais tue!
L'OFFICIER DE POLICE.
Il t'en aurait cuit, de ne pas te taire!
LYSISTRATA.
Moi, je me taisais. Mais bient?t, apprenant que vous aviez pris quelque autre résolution déplorable: ?Ah! mon ami, disais-je, comment pouvez-vous agir si follement?? Il me regardait de travers: ?Tisse ta toile, répondait-il, sinon gare à tes joues! La guerre est l'affaire des hommes[40]!?
L'OFFICIER DE POLICE.
Bien dit, par Jupiter!
LYSISTRATA.
Comment, bien dit, imbécile! Ainsi, quand vous ne faites que des bêtises, il ne nous sera pas permis de vous les remontrer?-Lorsqu'enfin nous vous avons entendu dire à haute voix dans les rues: ?N'y a-t-il plus un homme dans le pays?-Non, en vérité, il n'y a plus d'hommes!?-alors les femmes ont résolu de se réunir pour travailler toutes au salut de la Grèce. Car pourquoi aurions-nous attendu plus longtemps? Prêtez donc l'oreille à nos sages conseils, gardez le silence à votre tour, et nous pourrons rétablir vos affaires.
L'OFFICIER DE POLICE.
Vous, nos affaires? Une telle folie se peut-elle supporter?
LYSISTRATA.
Silence!
L'OFFICIER DE POLICE.
Comment, silence! je me tairais au commandement d'une carogne qui porte un voile sur la tête!
LYSISTRATA
Si ce n'est que mon voile qui t'offusque, tiens, le voici, mets-le sur ta tête, et tais-toi! Prends aussi ce panier, ceins-toi comme une femme, carde ta laine, et mange tes fèves. La guerre sera l'affaire des femmes!
Comme cela se retourne joliment! Et comme ce commissaire de police travesti en femme tout-à-coup par Lysistrata devait faire rire!
Cependant l'officier public essaye de tenir tête à cette luronne. L'homme se croit plus fort que la femme, surtout en fait de raisonnement. Notre commissaire fait donc à celle-ci des objections, des interrogations; Lysistrata se moque de lui, ou donne à des idées sensées une forme plaisante qu'il ne comprend pas.
L'OFFICIER DE POLICE.
Comment pourrez-vous ramener l'ordre et la paix dans toutes les contrées de la Grèce?
LYSISTRATA.
Le plus facilement du monde.
L'OFFICIER DE POLICE.
Mais comment? Je suis curieux de l'apprendre.
LYSISTRATA.
Comme, quand notre fil est embrouillé, nous faisons passer la bobine à travers l'écheveau et de ci et de là; de même, pour la guerre, nous ferons passer de ci et de là des ambassades qui débrouilleront les affaires.
L'OFFICIER DE POLICE.
Qu'est-ce qu'elle dit? Mettre fin à la guerre avec du fil et des bobines! Pauvre folle!
LYSISTRATA.
Si vous n'étiez pas fous vous-mêmes, vous sauriez faire en politique ce que nous faisons pour nos laines.
L'OFFICIER DE POLICE.
Comment cela? Voyons!
LYSISTRATA.
Nous commen?ons par laver la laine pour en séparer le suint; vous devriez faire de même; ensuite nous la battons à coups de baguettes; vous devriez aussi, à coups de baguettes, vous débarrasser des gredins et des scélérats. Ceux qui, noués en boules, s'accrochent aux honneurs, il faut les carder brin à brin et leur crêper la boule; et puis, les jeter tous également au panier. étrangers domiciliés, ou du dehors, pourvu qu'ils soient amis et rapportent au trésor public, je les carderais tous indistinctement. Quant à nos colonies, par Jupiter! qui sont jusqu'à présent des pelotons séparés, je voudrais tirer jusqu'ici le fil de chacune d'elles, et n'en faire qu'un seul, en former une grosse pelote, et en tisser pour le peuple un manteau[41]!
L'OFFICIER DE POLICE.
N'est-il pas étrange qu'elles prétendent battre et pelotonner tout cela, elles qui ne prennent point part à la guerre?
LYSISTRATA.
Eh! misérable, elle pèse sur nous d'un double poids: d'abord nous enfantons des fils qui vont faire la guerre loin du pays...
L'OFFICIER DE POLICE.
Tais-toi, ne rappelle pas nos malheurs[42]!
LYSISTRATA.
Ensuite, au lieu de nous amuser et de jouir de notre jeunesse, nous couchons seules: nos maris sont au camp!... Passons sur ce qui nous regarde; mais les filles qui vieillissent dans leur lit solitaire, je pleure quand j'y pense!
L'OFFICIER DE POLICE.
Et les hommes, ne vieillissent-ils pas?
LYSISTRATA.
Quelle différence! l'homme, à son retour, e?t-il des cheveux gris, trouve aisément une jeune femme. Mais la saison d'une femme est courte, et, si elle la laisse passer, elle ne trouve plus de mari, et reste assise, à consulter le sort...
La vérité de ce dialogue et de ces peintures n'est-elle pas admirable?
Battue par le raisonnement comme par les armes, la police se voit forcée de céder. Les femmes chantent victoire. Ensuite, par la bouche de leur coryphée, elles donnent à la ville d'utiles conseils. Et pourquoi pas? ?Que je sois née femme, qu'importe? si je sais remédier à vos malheurs! je paye ma part de l'imp?t en donnant des hommes à l'état!?
C'est là un argument très-sérieux, quoique jeté dans une comédie. Michelet ne dira pas mieux: ?Qui est, plus que les mères, intéressé dans la société, où elles mettent un tel enjeu, l'enfant? Qui, plus qu'elles, est frappé par le désordre ou par la guerre[43]??
Il a été souvent question en Angleterre et en France de conférer aux femmes le droit électoral. C'est une opinion qui a pour elle de graves partisans.-Le gouvernement de Moravie a décidé récemment que les veuves payant des imp?ts auraient à l'avenir le droit de voter dans les élections municipales[44].
Mais poursuivons notre analyse.
* * * * *
Vainement les femmes ont vaincu les hommes, elles ne peuvent se vaincre elles-mêmes. La plupart d'entre elles, lorsqu'elles ont prêté le cruel serment exigé par Lysistrata, ne l'ont fait qu'à contre-c?ur. L'occasion ne s'est pas encore présentée de le tenir, ce serment redoutable, et déjà elles ont des démangeaisons de se parjurer. Péripétie piquante et naturelle, tirée des caractères et des tempéraments.
Quelques-unes désertent: celle-ci sous prétexte d'aller visiter sa laine, qui se mange aux vers; celle-là, son lin à teiller; une troisième fait semblant d'être sur le point d'accoucher.-?Mais tu n'étais pas enceinte hier!-Je le suis aujourd'hui...?-Leur continence est sur les dents, hors de combat, avant la lutte. Lysistrata, l'intrépide générale, tient bon et ranime les moins défaillantes. ?Vous regrettez vos maris! croyez-vous qu'ils ne vous regrettent pas? Je le sais, moi, ils passent des nuits cruelles[45]. Courage, mes braves amies, patientez encore un peu...?
En effet, bient?t, selon les prévisions de Lysistrata, les hommes arrivent, dans un état... que vous dirai-je? pitoyable, ou monstrueux? Comment vous indiquer la chose?... Il y a un ancien ballet, de Noverre, intitulé: l'Enlèvement des Sabines, dont le libretto contient l'indication suivante: ?Ici les Romains témoignent par leurs gestes qu'ils manquent de femmes.? Eh bien! dans cette scène d'Aristophane, les hommes témoignent la même chose, mais de la fa?on la moins ambigu?.
En un mot, cette scène, d'un bout à l'autre, est une véritable phallophorie,-moins le sérieux qui pouvait, sous couleur de religion, faire passer les phallophories proprement dites.-Comme les matassins avec leurs seringues poursuivent M. de Pourceaugnac, les hommes ici, et les vieux tout d'abord, se mettent à poursuivre les femmes; et tous les jeux de scène sont indiqués, et l'on ne sait, des actions ou des paroles, lesquelles sont les plus cyniques.
* * * * *
L'un d'eux se détache du groupe: c'est le pauvre Cinésias, mari de la gentille Myrrhine,-je dis gentille, quoiqu'elle aime le vin;-mais beaucoup de jeunes Anglaises l'aiment aussi, et n'en sont pas moins belles: seulement, au bout de quelques années, leur teint éblouissant se couperose, leur joli nez bourgeonne comme un printemps: le madère, le sherry et le porto s'y épanouissent en boutons; c'est le printemps de la laideur, après celui de la beauté.
Pour le moment, Myrrhine est à croquer.-Son mari est un homme entre deux ages, maigre comme le po?te Philétas de Cos, qui, dit-on, s'attachait des boules de plomb aux jambes, de peur d'être enlevé par le vent.
Ici commence entre le pauvre homme et son espiègle femme, stylée par Lysistrata, une scène très-comique, mais très-indécente. Elle est développée avec beaucoup d'art; mais, que cette scène et la précédente aient jamais été représentées sur un théatre public, c'est ce qui peut à peine se comprendre, même lorsqu'on se rappelle la sicinnis et le cordax, origines de la comédie, et qu'on se figure ce que pouvaient être les ch?urs de Chèvres et de boucs ou les Androgynes de Cratinos.
Voici quelques passages de cette scène capitale, qu'il est aussi difficile de citer que d'omettre, quand on est résolu à ne pas éluder l'étude sincère du grand po?te comique athénien.
CINéSIAS.
Ah! grands dieux! quel supplice!... je suis sur la roue!...
LYSISTRATA.
Qui vive?
CINéSIAS.
C'est moi!
LYSISTRATA.
Un homme?
CINéSIAS.
Eh! oui, un homme!...
Qu'y a-t-il de plus comique et de plus bouffon que ce mot, dans cette situation et dans cette posture?
On veut le chasser, il supplie; et, prenant sa voix la plus douce, il implore sa chère Myrrhine, sa belle petite Myrrhinette! il la fait appeler par son petit gar?on. Un enfant, au milieu de cette phallophorie!... Il est vrai qu'on l'emmènera tout à l'heure.
CINéSIAS.
Petit, appelle ta maman.
L'ENFANT.
Maman, maman, maman!
CINéSIAS.
Eh bien! n'entends-tu pas, et n'as-tu pas pitié de cet enfant?
Voilà six jours qu'il n'est ni lavé ni nourri[46].
MYRRHINE.
Pauvre petit! son père n'en a guère soin!
CINéSIAS.
Descends, chérie, descends, c'est pour l'enfant!
MYRRHINE.
Ce que c'est que d'être mère! il faut descendre. Comment s'y refuser?...
Cinésias trouve sa femme plus jeune, plus jolie que jamais. Elle embrasse l'enfant avec coquetterie: ?Tu es aussi gentil que ton père est méchant! Que je t'embrasse, ? cher trésor de ta maman!?
Le mari entre en pourparlers; mais, comme à l'éloquence des paroles il veut joindre celle des gestes, Myrrhine lui dit: ?à bas les mains!? Et elle dicte ses conditions: à moins qu'un bon traité ne termine la guerre, elle n'accordera rien, mais rien!
Il promet de faire conclure la paix; il jurera tout ce qu'elle voudra.
Mais il demande, en guise d'arrhes, quelques caresses.
MYRRHINE.
Non pas!... Et cependant... je ne saurais nier que je t'aime.
CINéSIAS.
Tu m'aimes! Alors pourquoi me refuser, ma Myrrhinette?
MYRRHINE.
Y penses-tu? devant cet enfant!
CINéSIAS.
Manès, emporte l'enfant à la maison... Là; ton fils ne nous gêne plus. Eh bien! ne veux-tu pas à présent?...
MYRRHINE.
Mais où?...
Cinésias propose la grotte de Pan, située dans le voisinage. Myrrhine fait quelque objection; le mari y répond. Vite elle en fait une autre. C'est une escrime très-bien conduite.
MYRRHINE.
Et mon serment, malheureux! veux-tu donc que je me parjure!
CINéSIAS.
Je prends la faute sur moi, ne t'inquiète pas!
On se rappelle ici l'objection d'Elmire et la réponse de Tartuffe, dans une situation analogue:
ELMIRE.
Mais comment consentir à ce que vous voulez,
Sans offenser le ciel, dont toujours vous parlez?
TARTUFFE.
Si ce n'est que le ciel qu'à mes v?ux on oppose,
Lever un tel obstacle est pour moi peu de chose...
.....
Oui, madame, on s'en charge...
Toutefois il n'y a là qu'une ressemblance de situation, et non une ressemblance de caractère: Cinésias n'est pas un Tartuffe; c'est simplement un homme emporté par la passion sensuelle, mais sans complication d'hypocrisie. Et c'est à sa propre femme qu'il s'adresse, non à la femme d'un ami.
à part ce point, qui a son importance, la situation est pareille,-et des plus hardies chez Aristophane, comme chez Molière. Lorsqu'Elmire feint de consentir à ce que veut Tartuffe et qu'elle le prie de regarder auparavant si son mari n'est pas dans la galerie voisine, lorsque Tartuffe revient, ferme la porte, se débarrasse de son manteau, et s'avance délibérément vers Elmire pour l'embrasser, la scène est aussi osée que possible dans le théatre moderne; le spectateur, à la vérité, est rassuré par l'honnêteté de la femme, et par la présence du mari caché; toujours est-il que Tartuffe, quand il rentre, se dispose à satisfaire tout de suite sa brutalité, et qu'entre l'intention et l'exécution il ne se passerait pas trois minutes, si tout à coup Orgon et la morale ne le saisissaient au collet.
De même, chez le po?te grec, Cinésias, dont le nom, comme l'action, ne sont que trop significatifs, pousse les choses aussi loin que possible; mais c'est à sa femme qu'il s'adresse, et, d'après la donnée de la pièce, sa femme doit lui résister. Il est vrai que le spectateur n'est pas très-s?r de la résistance obstinée de Myrrhine, qui pourrait bien finir par se prendre elle-même au piége des coquetteries dont elle agace son mari. Elle feint, comme Elmire, de consentir à tout.
MYRRHINE.
Allons! je vais chercher un petit lit.
CINéSIAS.
Eh non! par terre nous serons bien!
C'est répliquer comme Jupiter à Junon, au XIVe chant de l'Iliade, lorsque la rencontrant dans les bois de l'Ida, ornée de la ceinture de Vénus, irrésistible talisman, il ne prend pas le temps de regagner l'Olympe.
Mais Cinésias n'est pas Jupiter, et n'en vient pas à ses fins comme lui. Chaque fois qu'il croit toucher au but de ses désirs, c'est une chose, c'est une autre, que Myrrhine a oubliée et qu'elle va chercher: après le petit lit, un matelas, et puis un oreiller.
CINéSIAS.
Mais à quoi bon un matelas? Pour moi, je n'en ai pas besoin!
MYRRHINE.
Par Diane! sur les sangles, ce serait honteux!
CINéSIAS.
Eh bien! donne-moi d'abord un baiser.
MYRRHINE.
Voilà!
CINéSIAS.
Hon! que c'est bon! à présent, reviens au plus vite!
MYRRHINE, revenant.
Voici le matelas. Couche-toi, je me déshabille... Mais il n'y a pas d'oreiller.
CINéSIAS.
Eh! je n'en ai pas besoin!
MYRRHINE.
Mais j'en ai besoin, moi!
Le pauvre bonhomme est haletant: soif de Tantale!... Elle revient avec l'oreiller, elle raccommode. Puis elle se déshabille lentement.
CINéSIAS.
Enfin, il ne manque plus rien!
MYRRHINE.
Plus rien? Crois-tu?
CINéSIAS.
Allons, viens, mon bijou!
MYRRHINE.
J'?te mon corset[47]. Mais n'oublie pas ce que tu m'as promis au sujet de la paix. Tu tiendras ta promesse?
CINéSIAS.
Oui, que je meure!...
MYRRHINE.
Mais tu n'as pas de couverture!
CINéSIAS.
Des couvertures! Eh! c'est toi que je veux!...
MYRRHINE.
Patience! je suis à toi dans un instant.
CINéSIAS.
Cette femme-là[48] me fera mourir avec ses couvertures!
Myrrhine revient avec une couverture... Ah! enfin!...-Mais elle s'aper?oit, fort à propos, qu'elle a oublié... quoi encore? de l'huile, pour parfumer ce cher mari!
MYRRHINE.
Ne veux-tu pas que je te parfume?
CINéSIAS.
Non, par Apollon! non, de grace!
MYRRHINE.
Si! par Vénus! que tu le veuilles ou non!
CINéSIAS.
Tout-puissant Jupiter, fais que nous en finissions avec ces parfums!
MYRRHINE.
Tends la main, que je t'en verse, et frotte-toi.
CINéSIAS.
Par Apollon! ce parfum-là n'est guère agréable, à moins qu'il ne le devienne en frottant; il ne sent pas la couche nuptiale.
MYRRHINE.
Ah! sotte que je suis! j'ai apporté du parfum de Rhodes.
CINéSIAS.
C'est bon, laisse, ma chérie!
MYRRHINE.
Es-tu fou?
CINéSIAS.
Maudit soit le premier qui a distillé des parfums!
Myrrhine sort encore une fois, et revient avec une autre fiole...
?Allons, méchante, couche-toi, et ne va plus chercher rien!
-Me voilà, par Diane! Je me déchausse. Mais, mon chéri, tu voteras la paix?
-Sois tranquille.?
Et l'espiègle femme, étant déshabillée, s'en va, ne revient plus.-?Je suis mort, elle me tue!? s'écrie le malheureux Cinésias. ?Dans quel état elle me laisse!... Hélas! qui me soulagera?...?
Le ch?ur, afin que personne n'en ignore, ajoute ses commentaires et ses descriptions aux exclamations et à la mimique priapesque de Cinésias.
Sur ces entrefaites, arrive de Sparte un héraut qui demande la paix. ?à
Sparte aussi, tout est en l'air,? et le héraut comme les autres.
Un magistrat survient et le gourmande: ?Dr?le! dans quel état!...? Le héraut lui explique le complot formé par les femmes, non-seulement d'Athènes, mais de toute la Grèce, pour contraindre les hommes à faire la paix et à abolir la guerre. C'est une conspiration générale, qui embrasse toutes les villes: les hommes, dans tous les pays, sont excédés de cette situation, n'en peuvent plus, demandent grace, implorent la paix à tout prix: la paix avec les femmes, la paix entre les peuples; la paix au dedans, la paix au dehors; la paix partout et toujours!... Le plan de la courageuse Lysistrata a réussi: elle a fait honneur à son nom, elle a dissous toutes les armées, plus habile à elle seule qu'un Congrès de la Paix.
Les ambassadeurs lacédémoniens arrivent ensuite, dans le même état que le héraut. ?La situation, disent-ils, est de plus en plus tendue...?
* * * * *
On appelle Lysistrata. Elle conclut la réconciliation universelle. ?Laconiens, approchez-vous; et vous, Athéniens, de ce c?té. écoutez-moi: Je ne suis qu'une femme, mais j'ai quelque bon sens; la nature m'a donné un jugement droit, que j'ai développé encore, en écoutant les sages le?ons et de mon père et des vieillards. Permettez que je vous adresse, à tous également, un reproche, hélas! trop fondé! Vous qui, à Olympie, aux Thermopyles, à Delphes (combien d'autres lieux je pourrais nommer, si je ne craignais de m'étendre!) arrosez les autels de la même eau lustrale et ne formez qu'une seule famille, ? Hellènes, vous vous détruisez, les armes à la main, vous et vos villes, quand les Barbares sont là qui vous menacent!...?
Démosthène ne dira pas mieux que cette brave Lysistrata, et ne trouvera pas dans son c?ur une plus noble et plus grande éloquence. Cavour ne parlera pas autrement pour réunir les membres dispersés de la patrie italienne, que Garibaldi ressuscitera.
Bref, Péloponnésiennes, Athéniennes, Corinthiennes, Béotiennes, se remettent avec leurs maris. Seuls les vieillards grognent un peu, tout en étant contents au fond; mais ils sont humiliés de se soumettre: ?Maudites femmes! sont-elles assez rusées! Ah! qu'on a eu raison de dire: Pas moyen de vivre avec ces coquines, ni sans ces coquines!?
La comédie est couronnée par un festin et par des danses animées, sous l'invocation des dieux, avec un double chant des Athéniens et des Laconiens réconciliés. ?Chantons Sparte, disent les Laconiens en terminant, Sparte qui se pla?t aux divins ch?urs et aux danses retentissantes, quand les jeunes filles, au bord de l'Eurotas, bondissent pareilles à des cavales, et frappent la terre de leurs pieds rapides, secouant leur chevelure, comme les bacchantes qui agitent leurs thyrses en se jouant! la belle et chaste fille de Latone les précède et conduit le ch?ur.-Allons! noue tes cheveux flottants, joue des mains et des pieds, bondis comme une biche! Que le bruit anime la danse! Et célébrons ensemble la puissante déesse au temple recouvert d'airain[49].?
Pendant ce ch?ur, chaque mari, Athénien ou Lacédémonien, prend le bras de sa femme, et s'apprête à partir, pour réparer le temps perdu. Cela finit comme la fable des Deux Pigeons; mais il y a ici bien plus de deux pigeons; c'est l'Hellade tout entière qui est le colombier.
Voilà nos gens rejoints, et je laisse à penser
De combien de plaisirs ils payèrent leurs peines!
* * * * *
Telle est cette liberté gaillarde dont parle quelque part Fontenelle. Gaillarde est bien modeste. Lysistrata, nous l'avons dit, est tout bonnement une phallophorie, moins la gravité religieuse. Et encore avons-nous omis les énormités de paroles qui accompagnent et qui commentent les énormités d'action.
Cela prouve que, si la morale dans ses principes ne varie pas, la pudeur et les bienséances varient selon les lieux, selon les temps. Quand on lit Rabelais, on est bien étonné; mais les obscénités de Rabelais restent enfermées dans un livre; celles d'Aristophane s'étalaient en paroles et en actions, sur le théatre, à la face du soleil, devant trente mille spectateurs!
Croirait-on, après cela, qu'Aristophane se vante en maint endroit d'être plus réservé que les autres po?tes comiques de son temps? Vive Bacchus! Quelle réserve!... Le monde moderne ne présente rien d'aussi fort. Lorsque Charles VI fit son entrée dans Paris, des filles nues, placées aux fontaines publiques, représentaient des sirènes; dans le Jugement de Paris, joué vers le même temps, les trois déesses, dont le berger devait comparer la beauté, paraissaient nues sur le théatre; ordinairement, le 1er mai, mois de l'amour, des femmes se montraient nues sur la scène, et parcouraient ensuite les rues, en portant des flambeaux; mais la scène de Myrrhine et de Cinésias, sans compter les autres où les hommes figurent dans de si étranges attitudes, c'est bien autre chose vraiment que la nudité pure et simple. Le nu, en lui-même, n'est pas indécent, excepté pour des esprits faux et pour des natures déjà perverties par les sottes idées d'une morale inepte. Ah! si Myrrhine, pour ne parler que d'elle, était simplement nue!... Mais elle se déshabille! Rappelez-vous le tableau de Vanloo, cette grande femme nue, qui va se mettre au lit: elle serait décente, quoique nue, si elle n'avait pas un bonnet de nuit et si elle ne tournait pas la tête pour vous regarder dans ce moment-là. Ce bonnet ?te la pureté du nu, et ce regard tourné vers vous est provoquant. En vain répondrait-on qu'elle est seule dans sa chambre: pour qui donc se retourne-t-elle ainsi? Il faut que ce soit, tout au moins, pour son miroir: la chose est grave. Cette femme n'est donc pas décente, quelque belle qu'elle soit. De même, la rusée Myrrhine, quittant pièce à pièce tout son vêtement, ?les spectateurs, comme le remarque Alfred de Musset, devaient partager le tourment de Cinésias.?
Toutefois il importe de remarquer que cette scène et cette comédie tout entière sont plut?t indécentes qu'immorales, ou du moins ne sont immorales que par l'indécence: Le but général de la pièce est honnête, ne l'oublions pas; l'idée fondamentale en est morale et vraie: n'était-ce pas un regret légitime que celui des douceurs du foyer domestique et des joies intimes de la vie de famille, sans cesse troublées et interrompues par cette guerre qui désolait toute l'Hellade? ?Plus d'amour, partant plus de joie!? Cette comédie est donc, à proprement parler, la réclamation de la famille contre la guerre. Quoi de plus juste, de plus sensé, de plus moral, au fond?
Mais, dans la forme, quelle licence! quelle effronterie! quelle obscénité! La joyeuse ivresse des fêtes de Bacchus, l'habitude des phallophories, le culte de Priape, les r?les de femmes joués par des hommes; tout cela ensemble peut à peine en rendre raison.
Toujours est-il qu'on ne saurait trop admirer, dans cette pièce comme dans les trois précédentes, l'art de présenter les idées sérieuses sous une forme claire, frappante et populaire. Quelle verve et quel naturel! quelles gradations comiques! quel dialogue abondant et vrai! quel atticisme mêlé à tout ce cynisme! Ah! je comprends que saint Chrysostome voul?t toujours avoir sous son chevet les comédies d'Aristophane!
Lorsque notre bon ma?tre, M. Viguier, si artiste et si fin, si érudit et si original, nous faisait lire et nous commentait, à l'école normale, une de ces prodigieuses comédies, quelquefois son admiration allait jusqu'à l'attendrissement; riant et presque pleurant tout ensemble, ou rougissant de quelque énormité qui succédait à des détails exquis, il s'écriait, avec une douceur charmante: ?Ah! messieurs, quelles canailles que ces Grecs! mais qu'ils avaient d'esprit!?
Toutefois M. Michelet, dans la Bible de l'humanité, pense qu'ils étaient plus purs en actions qu'en paroles. Soit, mais cela laisse encore une assez grande latitude. C'étaient, avant tout, des artistes. N'oublions pas, cependant, leur grandeur, leur aptitude universelle. ?L'Athénien maniait également bien l'épée, la rame et la parole. Il est la guêpe ou l'abeille; il a les ailes et l'aiguillon; non pas seulement l'aiguillon qui perce les Barbares, mais celui qui pénètre les esprits. Sa ville est la citadelle et le marché de la Grèce; elle en est aussi l'école; elle a mis parmi les dieux la Persuasion, et lui fait des sacrifices. Les Athéniens sont les propagateurs ardents et les ap?tres de la pensée...[50]?
Moralement, les Athéniens étaient peut-être inférieurs, à nous modernes, mais certes bien supérieurs à tous les autres hommes qui vivaient il y a vingt-deux siècles.
* * * * *
Pour résumer en quelques mots cette première partie de notre étude, Aristophane, dans les pièces où il touche les questions politiques, se montre partout et toujours ennemi de la guerre et ami de la paix. Voilà son dessein immuable. Mais cette idée, toujours la même, vient d'être présentée déjà sous quatre formes différentes, sans compter toutes les pièces perdues pour nous. Ainsi donc, la guerre, qui est toujours si fatale à la démocratie, et vers laquelle, pourtant la démocratie se précipite toujours, voilà le monstre auquel Aristophane, sans être démocrate bien fervent, s'attaque sans cesse, avec toutes les ressources de son courage et de son esprit.
De ce c?té-là nous n'avons que des éloges à lui donner. Nous sommes de l'avis d'Aristophane, d'Horace, de Rabelais, de Montaigne, de Johnson, de La Bruyère, de Voltaire, d'Erckmann-Chatrian, et nous considérons la guerre, excepté la guerre défensive et patriotique, comme une barbarie hideuse et une effroyable ineptie, dernier reste de la sauvagerie antique.
* * * * *
à présent que nous avons étudié le po?te grec comme critique politique, nous l'étudierons en second lieu comme critique social, et en troisième lieu comme critique littéraire.
* * * * *
Chacune des pièces d'Aristophane, avons-nous dit, est une action, un combat, mais une action, un combat plus ou moins directs. Tant?t il critique les hommes, et tant?t les institutions.
Lorsque la politique allait trop vite pour que le po?te p?t la suivre, où peut-être lorsque la question était trop br?lante pour qu'il osat y toucher, il donnait quelque pièce de critique sociale ou de critique littéraire, qui, étant d'une application moins immédiate ou moins périlleuse, risquat moins de compromettre les affaires ou lui-même.
Comme critique politique, nous l'avons vu confondre parfois la démocratie avec l'ochlocratie, la souveraineté du peuple avec la tyrannie de la populace, envelopper dans les mêmes satires l'abus et l'usage, l'excès et le droit, et se montrer déjà conservateur à l'excès. Comme critique social, il faut nous attendre à le retrouver partisan des idées anciennes, ennemi des idées nouvelles, non-seulement de celles qui étaient chimériques, mais de celles même auxquelles était réservé le gouvernement de l'avenir.
Le bon sens de Molière voit droit et loin par-delà l'horizon du dix-septième siècle; celui d'Aristophane, a, relativement la vue courte. L'un, guidé par l'instinct de son génie, marche toujours dans le sens de la révolution future et y travaille pour sa part, continuant Rabelais et préparant Voltaire; l'autre, méconna?t et bafoue celle qui, de son temps, commen?ait à germer et qui devait donner, plusieurs siècles après, ses fleurs, ses fruits et ses moissons, sous le nom de christianisme. Il ne la pressentit que pour s'en effrayer, pour la combattre de toutes ses forces, et cela quelquefois par les moyens les plus blamables, les plus coupables. Nous allons en avoir tout de suite un exemple.
* * * * *
Les quatre comédies de critique sociale sont:
Les Nuées, l'an 424 avant notre ère.
Les Guêpes, l'an 423.
Les Femmes à l'Assemblée, l'an 393.
Plutus, représenté deux fois, en 409 et 388.
LES NUéES.
Voici une des ?uvres les plus fantastiques dans la forme, mais les plus sérieuses au fond, et aussi, disons-le tout d'abord, la plus injuste et la plus odieuse parmi toutes celles d'Aristophane.
Ce sont, comme le titre l'indique, des Nuées, personnages parlants et chantants, qui forment le ch?ur de la pièce. En réalité, il s'agit de l'éducation publique, c'est la querelle du passé et de l'avenir, des idées anciennes et des idées nouvelles, de la religion et de la philosophie. ?Ici s'agitent, dit le ch?ur des Nuées, ici s'agitent les destinées de la philosophie[51].?
Cette comédie est donc en effet la plus grave de toutes les discussions sociales; mais, au premier coup d'?il, c'est une bouffonnerie encore plus fantastique, s'il est possible, que celle qu'on vient de parcourir.
Dans cette pièce, Aristophane, emporté par la peur des nouvelles idées, calomnie leur représentant le plus illustre et le plus pur, l'un des hommes les plus divins qui aient jamais existé sur la terre. On voit là un esprit affolé par la crainte, comme certaines gens qu'épouvante aujourd'hui le nom seul de socialisme, et qui, le plus naturellement du monde, calomnient et frappent leurs adversaires sans les comprendre, sans leur permettre même de définir ce nom.
Singulier moment dans l'histoire d'une civilisation que celui où le régime ancien ayant fait son temps, le régime futur se cherche encore; où traditions, m?urs, religion, tout s'écroule; où la société se décompose et semble ne contenir que des forces désorganisées; où l'esprit nouveau, esprit destructeur, curieux, téméraire, envahit tout; où l'on se sent glisser sur une pente sans savoir où l'on va; où le flot des idées révolutionnaires grossit, se précipite, entra?ne tout. Alors, comme les caractères des hommes sont différents, et que, dans toutes les sociétés humaines, sous les formes quelconques de gouvernement, l'éternel problème à résoudre est celui de la conciliation de l'ordre et de la liberté, mais que, s'il faut faire pencher la balance dans un sens ou dans un autre, les uns préfèrent l'excès de l'ordre, les autres celui de la liberté, il se forme deux grands partis: d'un c?té, ceux qui pensent que la sagesse ordonne de creuser un lit au torrent, afin d'en gouverner le cours; que les idées dites révolutionnaires seront simplement évolutionnaires si l'on ne gêne pas cette évolution; de l'autre, ceux qui sont d'avis de barrer le courant et de le contenir. Ceux-ci se croient les plus prudents et en réalité sont les plus téméraires. Ils se donnent le titre de conservateurs, et perdraient tout, si leur dessein réussissait. Ils se roidissent et se fachent contre le mouvement irrésistible; ils protestent au nom du passé, et jettent à ce monde qui gravite vers de nouvelles destinées d'inutiles admonestations. Tel fut le r?le d'Aristophane. Il mit, certes, dans cette entreprise cent fois plus d'esprit et d'ardeur qu'il n'en aurait fallu pour réussir, s'il était donné à un homme d'arrêter le cours de l'humanité et les progrès de la raison. Il devait échouer, il échoua.
Essayons toutefois de pénétrer dans les idées de ce po?te, de les comprendre et de les expliquer, sans les justifier.
La crise qui travaillait le siècle d'Aristophane était, à la vérité, le commencement d'une ère nouvelle pour l'esprit humain, mais aussi faisait redouter, par ses profonds ébranlements, une décadence plus ou moins rapide pour la nation grecque, et d'abord pour la puissance d'Athènes. Le po?te Athénien fut plus frappé des dangers probables de sa patrie que des progrès possibles de l'humanité.
Socrate avait des sentiments plus étendus. Comme on lui demandait quelle était sa patrie,-?Toute la Terre,? répondit-il, donnant à entendre qu'il se considérait comme citoyen de tous les lieux où il y a des hommes[52], des êtres pensants. ?Avant lui déjà, l'esprit philosophique avait franchi les bornes de la cité. Anaxagore fut citoyen de la Terre plut?t que de Clazomène; Pythagore, dit-on, ne fit aucune différence entre les Grecs et les barbares dans l'organisation de la société; il embrassait la nature entière dans son amour. Démocrite s'était proclamé citoyen du monde. Toutefois cette profession de sentiments cosmopolites avait été moins une doctrine que l'indifférence d'un sage pour les intérêts journaliers de la politique. La pensée de Pythagore, plus haute et plus pure, inspira peut-être Socrate, qui le premier sut concilier rationnellement les devoirs du citoyen avec ceux de l'homme[53]. Le grand Athénien, en s'élevant au-dessus du patriotisme jaloux qui régnait chez les Grecs, ne se séparait pas de la cité où le hasard l'avait fait na?tre; il l'aimait avec tendresse, et, tout en estimant les institutions de Lycurgue supérieures à celles de Solon[54], il manifesta toujours une prédilection particulière pour sa patrie. S'il ne montait pas à la tribune pour entretenir le peuple des intérêts du jour, s'il n'était pas, à proprement parler, un homme politique, sa vocation n'avait pas de moindres avantages pour l'état. ?Il s'occupait de persuader à tous, jeunes et vieux, que les soins du corps et l'acquisition des richesses ne devaient point passer avant le perfectionnement moral, que la vertu ne vient pas des richesses, mais que tous les vrais biens viennent aux hommes de la vertu[55].?
* * * * *
Socialement Aristophane était l'adversaire de Socrate, quoiqu'ils appartinssent à peu près au même parti politique. ?La politique des Socratiques à Athènes, dit M. Havet, comme en France la philosophie du dix-huitième siècle, était en opposition avec l'ordre établi; mais il y avait cette différence considérable, que la philosophie fran?aise s'appuyait sur l'esprit de la démocratie, tandis que la philosophie athénienne était anti-démocratique, comme para?t déjà l'avoir été la philosophie pythagoricienne, dont elle recueillait les traditions. C'est que les philosophes, impatients du mal et ne pouvant manquer de l'apercevoir autour d'eux, ne sachant où trouver le mieux qu'ils con?oivent, et poussés pourtant, par un instinct naturel, à le placer quelque part, l'attachent volontiers à ce qui se présente comme le contraire de ce qu'ils connaissent. Les Pythagoriciens voyaient la multitude régner, par ses chefs populaires ou tyrans, dans les cités d'Italie; les Socratiques la voyaient régner par elle-même dans Athènes. Les uns et les autres désavouèrent également la démocratie, ou du moins ce qu'on appelait de ce nom, car, on le sait, il n'y avait là qu'une apparence[56]...? Toutefois, comme le remarque encore M. Havet, ?on pourrait dire qu'en vain leurs systèmes étaient aristocratiques, leur instinct ne l'était pas. Ils ne s'y sont pas trompés, ceux qui ont condamné Socrate. Leur indépendance à l'égard des traditions religieuses suffit pour montrer qu'ils ne sont pas véritablement du c?té du passé, même lorsqu'il le semble, même lorsqu'ils le croient. Et, à ce seul signe, l'esprit moderne reconna?t en eux des frères. Par là leur philosophie est encore aujourd'hui toute vivante, leur action se perpétue; elle ne sera à son terme que le jour où le fant?me des superstitions, dissipé enfin à la lumière qu'ils ont les premiers allumée, aura cessé de peser sur l'humanité, réveillée pour jamais d'un lourd sommeil. Je ne doute pas, quant à moi, que l'impatience que leur causait l'obstination aveugle des croyances populaires n'ait été pour beaucoup dans la défiance que la multitude leur inspirait. Un sentiment pareil arrachait à Voltaire des cris de colère contre la foule, qu'il croyait vouée à l'erreur et au fanatisme pour toujours. Rien n'indispose autant à l'égard du grand nombre les esprits distingués et les c?urs ardents que de le voir se trahir lui-même et prêter sa force à ce qui l'accable[57].?
Mais, si Socrate, du c?té politique, se rapprochait d'Aristophane, il le dépassait de bien loin par les vues sociales, par l'esprit philosophique. Nous avons remarqué qu'Aristophane, dans son extrême amour de l'ordre, confond avec les démagogues la démocratie elle-même; ainsi, dans sa haine des nouveautés (pour parler comme Bossuet, esprit analogue sous ce rapport), il confond la philosophie avec les sophistes. Attaché aux institutions anciennes, qui avaient encore pour elles la consécration de l'expérience et qui avaient eu longtemps celle de la gloire, il emploie à défendre l'héritage du passé, en un mot à conserver, toute la verve et la malice que Voltaire et Beaumarchais emploieront à démolir. Il ne fait point, il ne veut point faire de distinction entre la libre pensée et l'athéisme, ni même entre les génies courageux qui élaborent les problèmes sociaux, les doctrines de l'avenir, et les charlatans, rhéteurs et sophistes, qui, discutant toutes les théories avec une égale éloquence et une égale incrédulité, les brisent les unes contre les autres, renversant tout et n'édifiant rien. Peu s'en faut que, par réaction, il n'invente déjà ce paradoxe où Jean-Jacques Rousseau encore inconnu cherchera le bruit et la gloire et faussera son génie dès le début, à savoir que les sciences, les lettres, les arts et la philosophie, servent plut?t à corrompre les hommes qu'à les rendre meilleurs. Bref, Aristophane est conservateur et fébrile réactionnaire enragé. L'analyse de cette comédie montrera que le mot n'est pas très-fort.
* * * * *
Quoi qu'en dise le proverbe arabe: ?La parole est d'argent, et le silence est d'or,? il peut être vrai dans la vie privée, il est faux dans la vie publique. La parole, même avec ses abus et ses excès, vaut mieux que le silence. La parole, c'est la liberté, la vie; le silence, c'est la compression, la mort; c'est tout au moins, la léthargie. En voulez-vous une preuve entre mille? ?Une des premières mesures de l'oligarchie des Trente fut de défendre, par une loi expresse, tout enseignement de l'art de parler. Aristophane raille les Athéniens pour leur amour de la parole et de la controverse, comme si cette passion avait affaibli leur énergie militaire; mais, à ce moment, sans aucun doute, ce reproche n'était pas vrai, et il ne devint vrai, même en partie, qu'après les malheurs écrasants qui marquèrent la fin de la guerre du Péloponnèse. Pendant le cours de cette guerre, une action insouciante et énergique fut le trait caractéristique d'Athènes, même à un plus haut degré que l'éloquence ou la discussion politique,-bien qu'avant le temps de Démosthène il se f?t opéré un changement considérable[58].?
Dans la vie des Athéniens telle qu'elle était constituée, ?l'habileté de la parole était nécessaire non-seulement à ceux qui avaient dessein de prendre une part marquante dans la politique, mais encore aux simples citoyens pour défendre leurs droits et repousser des accusations dans une cour de justice. C'était un talent de la plus grande utilité pratique, même indépendamment de tout dessein ambitieux, à peine inférieur à l'usage des armes ou à l'habitude du gymnase. En conséquence les ma?tres de grammaire et de rhétorique, et les compositeurs de discours écrits que d'autres devaient prononcer, commencèrent à se multiplier et à acquérir une importance sans exemple[59].? C'est dans ce moment-là qu'Aristophane composa la comédie des Nuées. En voici l'analyse.
* * * * *
Strepsiade, homme simple et peu éclairé a fait la sottise, que feront après lui beaucoup d'autres et Georges Dandin, de prendre pour femme, lui paysan, une personne de qualité, dépensière, frivole et ardente au plaisir. Il en a eu un fils. Quand ce fils vint au monde, la noble épouse et le pauvre mari se querellèrent au sujet du nom qu'il convenait de lui donner. Elle y voulait de la chevalerie: c'était Xant_ippe_, Char_ippe_, Call_ippide_[60]. Lui, voulait qu'on l'appelat tout bonnement comme son grand-père, _Phid_onide, nom fleurant l'économie. Enfin, après une longue dispute, on prit un moyen terme et on appela l'enfant Phidippide[61].
Or Phidippide, devenu grand, tient plus de sa mère que de son père, et justifie moins la première moitié de son nom que la seconde: il aime les chevaux, les chiens, le jeu, les paris, les combats de coqs. Son malheureux père en est désolé, et ruiné.
C'est dans son lit, en se lamentant et en se défendant contre les puces, que Strepsiade nous apprend sa déplorable histoire, tandis que son coquin de fils rêve, à c?té de lui, de courses et de chars. Cela fait encore une exposition jolie, et une mise en scène curieuse: le théatre, par un décor combiné, moins simple que les procédés ordinaires décrits par Schlegel, devait représenter d'un c?té l'intérieur de la maison de Strepsiade, de l'autre l'intérieur de l'école de Socrate; au milieu, une place ou une rue.
Strepsiade, donc, est couché dans un lit, son fils dans un autre. Autour d'eux, des esclaves dorment par terre. Il fait nuit.
STREPSIADE, couché, et gémissant.
Oh! io, io io?e! grands dieux! que les nuits sont longues! Le jour ne viendra donc jamais? Depuis longtemps j'ai entendu le chant du coq, et mes esclaves ronflent encore! Ah! jadis ce n'e?t pas été ainsi! Maudite guerre! m'as tu fait assez de mal! je ne puis même plus chatier mes esclaves!-Et cet honnête fils que j'ai là ne s'éveille pas davantage: il pète, enveloppé dans ses cinq couvertures!-Allons! essayons encore de dormir et renfon?ons-nous dans le lit.-Dormir? Eh! comment, malheureux? dévoré par la dépense, l'écurie et les dettes, à cause de ce beau fils! Lui, avec ses cheveux flottants, il monte à cheval ou en char, et ne rêve que chevaux; et moi je meurs lorsque la lune ramène le jour des échéances!-Hé! esclave! allume la lampe, et apporte-moi mon registre: que je récapitule à qui je dois, et que je calcule les intérêts.-Voyons: douze mines à Pasias? Ah! c'était pour payer ce cheval pur-sang! Hélas! pl?t au ciel qu'un bon coup de pierre, auparavant, e?t fait couler ce sang!
PHIDIPPIDE, rêvant.
Philon, tu triches! tu dois aller droit devant toi!
STREPSIADE.
Voilà cette folie qui me ruine! Même en dormant, il ne rêve que courses!
PHIDIPPIDE, rêvant.
Combien de tours pour le char de guerre?
STREPSIADE.
Quand finiras-tu de m'en faire, des tours?-Voyons, après Passias, quelle autre dette? Trois mines à Amynias pour un char et ses roues.
PHIDIPPIDE, rêvant.
Roule bien le cheval et remmène-le chez nous.
STREPSIADE.
Roule, roule! Gredin! Mes écus aussi, tu les fais rouler! Quelques créanciers ont déjà obtenu sentence contre moi, d'autres réclament des hypothèques.
PHIDIPPIDE, s'éveillant.
En vérité, mon père, qu'as-tu donc à gémir et à te retourner toute la nuit?
La première parole que prononce le jeune homme met bien en relief le comique de la situation: ce sont les désordres du fils qui privent le père de sommeil, et peu s'en faut que le fils ne se plaigne impertinemment d'être troublé dans son repos par les agitations dont lui seul est la cause. ?En vérité, mon père!...? Ce mot indique un mouvement d'impatience. Et puis, Phidippide se retourne et se rendort du sommeil du juste, après avoir dit ce seul mot.
Le père continue à se tourmenter; il n'en a que trop de raisons! Il déplore son sot mariage, source de tous ses autres malheurs.
?Ah! maudite soit l'entremetteuse qui m'a fait épouser ta mère! je vivais si heureux à la campagne, sans souci, mal peigné et content, riche en abeilles, en brebis, en olives!?
Quel joli croquis, en deux ou trois traits!
?Alors j'épousai la nièce de Mégaclès fils de Mégaclès. J'étais des champs; elle, de la ville. C'était une femme hautaine, dépensière, folle de toilette. Le jour des noces, quand je me couchai près d'elle, je sentais à plaisir la lie de vin, le fromage, le suint; elle, sentait les essences, le safran, les baisers, les profusions, les festins, les plaisirs lascifs...?
Strepsiade, en causant ainsi tout seul, se lève tout-à-coup: il croit avoir trouvé une voie de salut merveilleuse et divine. D'abord, il réveille son enfant gaté, en prenant sa voix la plus douce:
Phidippide, mon petit Phidippide!
PHIDIPPIDE.
Quoi, mon père?
STREPSIADE.
Embrasse-moi, et donne-moi ta main.
PHIDIPPIDE.
La voilà. Qu'y a-t-il?
STREPSIADE.
Dis-moi: m'aimes-tu?
PHIDIPPIDE.
J'en jure par Neptune équestre!
STREPSIADE.
Ah! n'invoque pas, je t'en prie, ce dieu des chevaux; c'est lui qui est cause de mes malheurs! Mais, si tu m'aimes vraiment et de tout c?ur, mon enfant, écoute-moi bien.
PHIDIPPIDE.
Parle.
STREPSIADE.
Change de vie au plus vite, et cours apprendre ce que je vais te dire.
PHIDIPPIDE.
Dis. De quoi s'agit-il?
STREPSIADE.
M'obéiras-tu un peu?
PHIDIPPIDE.
Je t'obéirai, par Bacchus!
STREPSIADE.
Eh bien! regarde de ce c?té. Vois-tu cette petite porte et cette petite maison?
PHIDIPPIDE.
Oui, mon père. Qu'est-ce que cela?
STREPSIADE.
Un pensoir de doctes esprits. Les gens qui demeurent là-dedans démontrent que nous sommes des charbons enfermés sous un vaste étouffoir, qui est le ciel. Ils enseignent aussi, pour de l'argent, à gagner toutes les causes, bonnes ou mauvaises.
PHIDIPPIDE.
Qui sont-ils?
STREPSIADE.
Je ne sais pas bien leur nom. Ces honnêtes gens s'appellent des penseurs.
PHIDIPPIDE.
Ah! les malheureux! Je sais qui tu veux dire: tu parles de ces charlatans, de ces figures blêmes, de ces va-nu-pieds, comme ce misérable Socrate et Chéréphon...
Bref, Strepsiade, cherchant les moyens de ne pas payer les dettes qui l'accablent, n'a imaginé rien de mieux que d'envoyer son fils à l'école des sophistes, pour y apprendre l'art de frustrer ses créanciers.
* * * * *
Mais, supposé que les sophistes fissent profession d'enseigner cet art, c'est une odieuse calomnie de présenter Socrate comme un de leurs pareils et un de leurs complices, Socrate qui fut leur constant adversaire, qui passa toute sa vie à les combattre, à les réfuter et à les railler.
Quelques-uns de ces sophistes étaient en effet des charlatans qui faisaient trafic de leur rhétorique et de leurs procédés oratoires. ?On appelait sophistes, dit Cicéron, ceux qui faisaient de philosophie parade et marchandise:? Sophist? appellabantur ii qui ostentationis aut qu?stus gratia philosophabantur.
?Au sein d'une république où l'éloquence était le grand ressort du gouvernement, quiconque voulait acquérir de l'influence et jouer un r?le dans les affaires devait être orateur. Cette importance du talent de la parole en fit bient?t un art compliqué, pour lequel il fallut un apprentissage, et qui eut ses règles, ses écoles, ses ma?tres. C'est ainsi que la rhétorique devint partie essentielle de l'éducation, et en fut le complément nécessaire. On sait quelle fortune firent les rhéteurs et quelle considération les entoura d'abord: il suffit de citer Isocrate. Un art cultivé avec tant de passion dut bient?t se raffiner, se subtiliser: les abus ne tardèrent pas à para?tre; les le?ons des rhéteurs dégénérèrent en charlatanisme lucratif, et en art de soutenir le pour et le contre; ils enseignaient, pour de l'argent, à gagner les mauvaises causes: ces lieux communs qu'ils débitaient sur le juste et l'injuste, sur le vice et la vertu, ébranlaient toutes croyances morales et conduisaient au scepticisme. Tel fut l'ouvrage des sophistes. à leurs préceptes se mêlaient fréquemment l'exposition des opinions philosophiques et des systèmes en vogue sur la formation du monde. Or, les cosmogonies touchant de très-près à la mythologie, la religion de l'état se trouvait engagée dans leurs discussions; de là l'imputation d'introduire des dieux étrangers et de mépriser les dieux de la patrie; de là les accusations d'impiété et d'athéisme[62].?
Protagoras fut le premier sophiste qui tira de ses auditeurs un salaire, et cela ne fit qu'ajouter à sa renommée. Il se vantait d'enseigner les moyens de rendre bonne une mauvaise cause. Sur un sujet quelconque, il se faisait fort de prouver les deux opinions contraires. Prodicos pronon?ait des harangues de différents prix, et, à ce que rapporte Aristote, quand ce sophiste voyait la galerie un peu fatiguée des discussions philologiques auxquelles il se plaisait: ?Allons, s'écriait-il, réveillez-vous! Je vais vous réciter la harangue de cinquante drachmes!? Gorgias, le plus célèbre de tous, avait sans doute donné l'exemple de ces brillantes jongleries, dans ces jours, appelés fêtes, où il faisait entendre ses discours que l'on nommait des flambeaux, alors que, du haut du théatre, il défiait ses auditeurs en leur criant: Proposez! Ce célèbre sophiste avait, dès sa jeunesse, écrit un livre du Non-être, dans lequel il prétendait établir les trois points suivants: 1° Il n'existe rien; 2° S'il existait quelque chose, on ne pourrait le conna?tre; 3° Si l'on pouvait conna?tre quelque chose, on ne pourrait le communiquer aux autres hommes.? Il n'y avait donc en tout, selon lui, qu'apparence et illusion.
Hippias d'Elis, Thrasymaque de Chalcédoine, Evénos de Paros, Critias, P?los d'Agrigente, Calliclès, le panégyriste de la force et des passions sans frein, faisaient assaut de paradoxes et de sophismes. Deux frères, natifs de Chio, Euthydème et Dionysodore, enseignaient que ?nulle affirmation ne peut être un mensonge.? La grande recette de leur art, comme ma?tres d'éloquence, était l'emploi de l'équivoque et des déductions trompeuses.
La plupart des rhéteurs-sophistes prétendaient porter avec eux la science universelle. Prêts à tous les sujets, ils parlaient pour ou contre, aussi longtemps que l'on voulait, éblouissant la multitude de leurs éclatantes métaphores, appelant le flatteur un mendiant artiste, les vautours, des tombeaux vivants[63]; ou bien s'évertuant parfois, pour faire montre de leur esprit, à traiter des sujets bizarres, à faire l'éloge de la Marmite, ou du Sel, ou de la Mouche, ou de la Punaise, ou de l'Escarbot, ou de la Surdité, ou du Vomissement; remontant de ces puérilités aux théories les plus téméraires et aux systèmes les plus dénaturés; enseignant, en somme, à discuter tout, sans croire à rien; et, pour la plus grande gloire de l'éloquence, compromettant la morale et la religion par leurs paradoxes et leurs arguties.
STREPSIADE, à son fils.
Ils enseignent, dit-on, deux raisonnements, le juste et l'injuste. Par le moyen du second, on peut gagner les plus mauvaises causes. Si donc tu apprends ce raisonnement injuste, je ne payerai pas une obole de toutes les dettes que j'ai contractées pour toi.
Il est vrai que Socrate avait imaginé la distinction de deux sortes de raisonnements, distinction reproduite par Aristote. Le discours, selon ces deux grands esprits, avait pour objet, ou d'exprimer les vérités absolues, ou de persuader par des raisonnements simplement vraisemblables. Dans ce second cas, le discours peut devenir captieux et faire accepter aux ignorants le juste ou l'injuste. ?Mais, en distinguant ainsi, Socrate avait-il tort[64]? et cette distinction même ne lui servait-elle pas à montrer combien il faut se défier des sophistes et des rhéteurs, qui sont au fond indifférents à la réalité des choses, étrangers à l'étude des principes supérieurs??
* * * * *
Phidippide, moins par honneur que par amour-propre et par crainte du ridicule, refuse la proposition de son père:
?N'espère pas que j'y consente! Pour devenir pale et maigre! et ne plus oser regarder en face mes amis les cavaliers!?
Comme on dirait aujourd'hui: Mes amis du Jockey-club.
STREPSIADE.
Eh bien donc, par Cérès! je ne te nourrirai plus, ni toi, ni ton attelage, ni ton cheval pur-sang! Va te faire pendre, je te chasse!
PHIDIPPIDE.
Bah! mon oncle Mégaclès ne me laissera pas sans chevaux! Je m'en vais chez lui, et je me passerai bien de toi!
C'est bien la réponse d'un fils mal élevé, et le père est puni par où il a péché, comme l'Avare de Molière, qui donne à son fils sa malédiction et à qui celui-ci répond: ?Je n'ai que faire de vos dons!? J.-J. Rousseau, là-dessus, se fourvoie, accusant Molière d'être immoral lorsqu'il fait parler ainsi un fils à son père. Molière, au contraire, est moral ici par la peinture de l'immoralité et en faisant punir les vices du père par les défauts du fils. Aristophane, de même, dans cet endroit, ne mérite que des louanges.
Il en mérite également lorsqu'il attaque les excès de certains sophistes. Mais il est digne du blame le plus sévère, lorsqu'il présente Socrate comme leur chef, lui leur éternel adversaire.
* * * * *
Strepsiade, voyant son fils lui échapper, se décide à aller demander pour lui-même des le?ons aux sophistes. Il frappe à la porte de Socrate, comme Dicéopolis, dans les Acharnéens, à celle d'Euripide. Comme lui, il est re?u d'abord par un disciple. Aristophane a toujours soin (Molière possédera aussi cet art) de ménager, de préparer l'entrée de son personnage principal.
La scène se passe d'abord dans l'antichambre, en quelque sorte, du pensoir. Le disciple raconte à Strepsiade les merveilles de l'enseignement des sophistes: comme quoi Socrate vient d'apprendre à Chéréphon à mesurer le saut d'une puce qui du sourcil de celui-ci avait sauté sur la tête de celui-là, et à trouver le rapport exact qui est entre le saut et la longueur des pattes[65]; comme quoi il lui a démontré que le bourdonnement des cousins ne vient pas de leur trompe, mais de leur derrière; et aussi comme quoi, la veille au soir, il a très-subtilement volé un manteau dans la palestre, en faisant une démonstration.
* * * * *
Ainsi Aristophane accuse Socrate, non-seulement de minutie et de charlatanisme, mais de vol. Au surplus, c'est ce qu'avaient fait déjà Eupolis et Amipsias, tant la licence comique était extrême!
Or, quoique le vol ne f?t pas pour les Grecs une chose grave, et quoiqu'ils le considérassent surtout du c?té de l'adresse (à Lacédémone, par exemple, le vol et la maraude ne faisaient-ils pas partie de l'éducation des jeunes gens?), il faut avouer cependant qu'une telle accusation, lancée contre un tel homme, est étrange et scandaleuse.
Mais n'avons-nous pas eu quelque chose d'analogue en 1848, dans de mauvaises rapsodies jouées à Paris, au théatre du Vaudeville, et intitulées la Foire aux idées? Celles d'un publiciste éminent y étaient sottement travesties et indignement calomniées par des gens qui ne l'avaient pas lu ou qui ne l'avaient pas compris. On s'était emparé d'un titre: La Propriété, c'est le vol, sans s'occuper de ce qui l'expliquait et l'excusait;-par exemple, de la proposition suivante, corollaire indispensable de la première: Il n'y a qu'un moyen de légitimer ce vol, c'est de l'universaliser.-La personne même de l'écrivain, et son visage, très-reconnaissable avec ses lunettes, étaient mis sur le théatre et livrés à la risée publique. Si donc des excès aussi regrettables se sont produits en France, en plein dix-neuvième siècle, on peut comprendre, tout en le déplorant également, comment chez les Grecs, peuple assez peu scrupuleux, la comédie ancienne, dans la licence des fêtes de Bacchus, avait pu, à plus forte raison, s'y laisser entra?ner.
* * * * *
Strepsiade, ébloui par les réclames du disciple, br?le d'être admis à cette école où l'on apprend de si belles choses! Le disciple lui permet alors de pénétrer dans l'intérieur du pensoir. On tirait sans doute un rideau, qui le laissait voir au public. Strepsiade et les spectateurs y apercevaient des figures omineuses, dans des postures ridicules: c'étaient les autres disciples.
* * * * *
Molière apparemment, comme Racine, avait étudié Aristophane, et s'en est parfois souvenu, ou bien s'est rencontré avec lui par hasard, parce que tous les deux observaient et représentaient la nature humaine. Strepsiade tout à l'heure récapitulait ses dettes sur son registre, comme le Malade imaginaire compte le mémoire de son apothicaire. George Dandin, comme Strepsiade, se plaint d'avoir épousé ?une demoiselle?. Sganarelle, du Mariage forcé, prête une oreille na?ve aux sottises de Pancrace et de Marphurius, comme Strepsiade à celles du disciple et ensuite à celles du ma?tre. Strepsiade fait à ceux-ci, sur les diverses sciences, des questions qui rappellent tout-à-fait celles du Bourgeois gentilhomme au Ma?tre de Philosophie si fort sur l'alphabet. Il s'embrouille en répétant leurs réponses, comme le Sganarelle de Don Juan en voulant répéter la tirade qu'il vient d'entendre débiter à son ma?tre. Il fait, sur la grammaire, des réflexions semblables à celles de Martine, la pauvre cuisinière des Femmes savantes. Il est crédule et emporté comme Orgon, et, comme lui, il maudit son fils, qui rit de sa malédiction, comme le fils d'Harpagon rit de celle de son père.-C'est que Strepsiade, comme la plupart des personnages que nous venons de rappeler, représente la nature humaine médiocre, moyenne, abandonnée à ses instincts; ni bonne ni mauvaise, mais facile au mal par intérêt ou par nécessité. C'est un paysan lourdaud et madré, qui, semblable à M. Jourdain, considère d'abord toute chose du c?té de son utilité personnelle.
STREPSIADE, au disciple, en lui montrant une sphère.
Qu'est-ce-ci, dis-moi?
LE DISCIPLE.
C'est l'astronomie.
STREPSIADE.
Et cela?
LE DISCIPLE.
La géométrie.
STREPSIADE.
à quoi sert-elle, cette géométrie?
LE DISCIPLE.
à mesurer la terre.
STREPSIADE.
La terre qu'on distribue au peuple?
LE DISCIPLE.
Toute la terre.
STREPSIADE.
Bon cela! Voilà une invention excellente, et populaire!
LE DISCIPLE.
Tiens, maintenant, une carte du monde! Regarde, voici Athènes.
STREPSIADE.
Comment! Athènes? Je n'y vois pas de juges en séance!...[66] Et
Lacédémone, où est-elle?
LE DISCIPLE.
Lacédémone? La voici.
STREPSIADE.
Comme elle est près de nous! éloignez-la donc le plus possible.
LE DISCIPLE.
Il n'y a pas moyen.
STREPSIADE.
Tant pis!... Et quel est cet homme suspendu dans un panier?
LE DISCIPLE.
C'est lui?
STREPSIADE.
Qui, lui?
LE DISCIPLE.
Socrate.
STREPSIADE.
Socrate? Ah! je t'en prie, appelle-le-moi bien haut.
LE DISCIPLE.
Appelle-le toi-même: je n'ai pas le temps.
Voilà donc quelle est l'entrée de Socrate: il appara?t juché en l'air dans un panier à viande, sorte de garde-manger, selon le Scholiaste. Euripide, dans les Acharnéens, a fait une entrée semblable. Euripide et Socrate, aux yeux d'Aristophane, sont les représentants d'une même cause: la sophistique ou la philosophie, qui, suivant lui, la seconde comme la première, corrompent également les m?urs anciennes et altèrent la religion des a?eux. Socrate était très-assidu aux représentations des pièces d'Euripide, son ami. Sa présence était une approbation, une complicité. Il aimait, d'ailleurs, le théatre, comme peinture de la vie humaine: il assista même, dit-on, à la représentation de cette comédie des Nuées, et resta debout jusqu'à la fin, immobile et impassible, plein d'une sérénité constante et douce; de sorte que tout le monde put comparer l'original et la copie, et voir quelle distance les séparait. Il ne protesta pas autrement.
Aristophane poursuit en ces deux hommes les ma?tres, à ce qu'il prétend, d'une génération abatardie, qui fuit les gymnases et les exercices militaires, pour aller chercher dans les écoles ou au théatre des le?ons de scepticisme et d'incrédulité; mais plut?t, à vrai dire, il persécute en eux les disciples d'Anaxagore, irréligieux comme lui, c'est-à-dire croyant à un Dieu unique, et ne laissant pas échapper une seule occasion de semer dans les esprits tous les germes de la vérité future, toutes les témérités du spiritualisme naissant. Il les hait, comme les esprits timides de notre temps ha?ssent les socialistes; parce qu'il voit qu'ils ébranlent tout, et que, f?t-il moins frappé des dangers présents que des résultats futurs, il ne veut pas de ces résultats. Il aime ce qui est, il aimait mieux ce qui était, il bafoue ce qui veut être. C'est le type des esprits soi-disant positifs, c'est-à-dire négatifs en toute chose, fertiles uniquement en objections, qui trouvent que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, mais qui, pour peu qu'on les e?t consultés sur la création et le plan de ce meilleur des mondes ainsi réglé, n'eussent pas manqué d'y faire aussit?t cent mille objections et cent mille critiques,-peut-être d'ailleurs très-fondées: car il y a des inconvénients à tout;-mais ces gens-là n'aper?oivent jamais que les inconvénients.
L'éclosion et le développement de l'esprit scientifique faisaient ombrage à l'esprit théologique et aux croyances populaires. L'intrusion de la science troublait la foi religieuse ancienne.
Comme les philosophes entrevoyaient un Dieu véritable planant au-dessus des fant?mes de dieux, on les accusait d'athéisme. D'après le précepte de Zaleucos, ?tous les citoyens devaient être persuadés de l'existence des dieux.? Cet axiome se trouvait explicitement ou implicitement contenu dans les diverses constitutions. Aussi la gent dévote et bien pensante s'indignait-elle de la sacrilège liberté des po?tes novateurs, des philosophes et des savants. Or, quand l'esprit de dévotion prévaut, en tout temps il est implacable[67]. Une foule d'hommes distingués furent exilés ou mis à mort sous prétexte d'impiété. Périclès eut besoin de tout son crédit pour sauver de la peine capitale Anaxagore, son ma?tre; Prodicos se vit condamner par les Athéniens, et, suivant l'usage, eut à choisir lui-même son genre de mort: il but la cigu?. Socrate était réservé à la même destinée. L'histoire de Diagoras de Mélos ne se termine pas moins tragiquement. Il avait été sollicité par les Mantinéens de leur donner des lois, et ces lois se trouvèrent excellentes. C'était un homme d'une imagination exaltée; il avait composé des dithyrambes où l'ardeur de la poésie se mêlait à celle d'une piété fougueuse[68]. On l'avait vu se livrer aux pratiques les plus ferventes de la religion, parcourir la Grèce pour se faire initier aux Mystères, témoigner enfin par toute sa conduite de son amour pour les dieux. Mais, à la suite d'une injustice dont il fut victime, il se métamorphosa complètement. ?Un de ses amis refusa de lui rendre un dép?t, et appuya son refus d'un serment prononcé à la face des autels. Le silence des dieux sur un tel parjure, ainsi que sur les cruautés exercées par les Athéniens dans l'?le de Mélos, étonna Diagoras et le précipita du fanatisme de la superstition dans celui de l'athéisme. Il souleva les prêtres, en divulguant dans ses discours et dans ses écrits les secrets des Mystères; le peuple, en brisant les effigies des dieux; la Grèce entière, en niant ouvertement leur existence. Un cri général s'éleva contre lui: son nom devint une injure. Les magistrats d'Athènes le citèrent à leur tribunal et le poursuivirent de ville en ville: on promit un talent[69] à ceux qui apporteraient sa tête, deux talents à ceux qui le livreraient en vie; et, pour perpétuer le souvenir de ce décret, on le grava sur une colonne de bronze. Diagoras, ne trouvant plus d'asile en Grèce, s'embarqua et périt dans un naufrage[70].?
Le retentissement d'aventures aussi éclatantes prédisposait la foule aveugle à détester ou à laisser vilipender quiconque faisait profession de philosophie, c'est-à-dire de libre pensée. La haine, qui avait ainsi commencé à s'attacher au nom de ?chercheur de sagesse,? devait atteindre et tuer le plus irréprochable des Grecs, le bon et ingénieux Socrate.
Aristophane, sans le vouloir, préluda par le ridicule et la calomnie au supplice de ce juste.
* * * * *
Il nous le montre donc juché dans un panier à viande,-sorte de parodie de la machine dans laquelle les dieux descendaient du ciel pour dénouer les tragédies, notamment celles d'Euripide-dix-neuf sur vingt se terminent ainsi.-Strepsiade, d'en bas, lui adresse la parole.
STREPSIADE.
Socrate! Mon petit Socrate!
SOCRATE.
Que me veux-tu, homme éphémère?
STREPSIADE.
Avant tout, dis-moi, je t'en conjure, ce que tu fais là.
SOCRATE.
Je marche dans les airs, et ma pensée tourne avec le soleil.
STREPSIADE.
C'est donc du haut de ton panier, et non pas de dessus la terre, que tu laisses planer tes regards sur les dieux, si toutefois?...[71]
SOCRATE.
Pour bien-pénétrer les choses du ciel, il me fallait suspendre ma pensée, et confondre la subtile essence de mon esprit avec cet air qui est de même nature. Si, restant sur la terre, j'avais considéré d'en bas ce qui est en haut, je n'aurais rien découvert: car la terre, par sa force, attire à elle la sève de l'esprit; comme il arrive pour le cresson.
STREPSIADE.
Comment! l'esprit attire la séve dans le cresson? Ah! descends près de moi, mon cher petit Socrate, pour m'instruire des choses sur lesquelles je viens te demander des le?ons.
SOCRATE, descendant de son panier.
Qu'est-ce qui t'amène?
STREPSIADE.
Je veux apprendre à parler. J'ai emprunté, et mes créanciers, usuriers intraitables, me persécutent, me ruinent, et saisissent tout ce que je possède.
SOCRATE.
Et comment ne t'es-tu pas aper?u que tu t'endettais ainsi?
STREPSIADE.
Ce qui m'a ruiné, c'est la maladie des chevaux, mal des plus dévorants. Mais enseigne-moi l'une de tes deux manières de raisonner, celle qui sert à ne rien rendre. Quelque prix que tu me demandes, je vais jurer par les dieux de te le payer.
SOCRATE.
Par quels dieux jureras-tu? Car il faut que tu saches d'abord que les dieux n'ont pas cours chez nous.
STREPSIADE.
Par quoi jurez-vous donc?...
Socrate lui apprend comme quoi les seules divinités qu'il adore sont les Nuées. Il faut les invoquer, c'est le moyen de devenir ?un roué d'éloquence, un vrai claquet, la fine fleur!?.
Et le personnage, en parlant ainsi, se met à singer les Mystères, saupoudrant Strepsiade de farine; et autres cérémonies, qui donnent lieu à toutes sortes de parodies plaisantes.
* * * * *
L'invocation aux Nuées et le ch?ur des Nuées elles-mêmes sont des morceaux d'une fantaisie gracieuse et d'une poésie exquise.
SOCRATE.
Silence, vieillard! Prête l'oreille aux prières!-? Ma?tre suprême, Air sans bornes, qui tiens la Terre suspendue, brillant éther, et vous, vénérables Déesses, Nuées, qui portez dans vos flancs les éclairs et la foudre, élevez-vous et apparaissez au penseur dans les régions célestes!
STREPSIADE.
Pas encore, pas encore! Attends que je plie mon manteau en double pour ne pas être mouillé! Et dire que je n'ai pas pris mon bonnet! quel malheur!
SOCRATE.
Venez, Nuées que j'adore, venez vous montrer à cet homme! soit que vous reposiez sur les sommets sacrés de l'Olympe[72] couronné de frimas, ou que vous formiez des ch?urs sacrés avec les Nymphes, dans les jardins de l'Océan, votre père; soit que vous puisiez les ondes du Nil dans des urnes d'or, ou que vous habitiez les marais Méotides ou les rochers neigeux du Mimas, écoutez ma prière, acceptez mon offrande. Puissent ces sacrifices vous être agréables!
L'approche des Nuées est annoncée par un grondement de tonnerre. Puis, avant de les voir, on les entend chanter.
LE CH?UR.
Nuées éternelles, élevons-nous du sein de notre père, l'Océan à la voix profonde, et montons en vapeurs légères aux sommets boisés des montagnes; d'où nous contemplons les hauts promontoires, la terre sacrée, mère des moissons, et les fleuves au divin murmure, et la mer retentissante aux profondes plaintes, que l'?il infatigable de l'éther illumine de ses rayons étincelants! Mais dissipons ces brouillards pluvieux qui cachent notre immortelle beauté, et promenons au loin nos regards sur le monde.
SOCRATE.
? déesses vénérées, vous répondez à mon appel! (à Strepsiade): As-tu entendu leur voix qui se mêlait au terrible grondement du tonnerre?
STREPSIADE.
? Nuées adorables, je vous révère, et je fais aussi gronder mon tonnerre, tant le v?tre m'a fait peur! Permis ou non, ma foi! je me soulagerai[73].
Voilà les contrastes d'Aristophane! voilà les ordures qui se mêlent à cette fra?che poésie! Les supprimer ou les voiler toujours par une délicatesse mal entendue, ce serait altérer la physionomie de l'auteur que nous voulons étudier en toute franchise. Il faut donc, du moins, les laisser entrevoir quelquefois.
?Point de bouffonnerie! dit Socrate; ne fais pas comme ces grossiers po?tes comiques barbouillés de lie.?
Toujours est-il qu'Aristophane fait comme les autres, en paraissant les critiquer.
SOCRATE.
Mais silence! un nombreux essaim de déesses s'avance en chantant.
LE CH?UR.
Vierges humides de rosée, allons visiter la riche contrée de Pallas, la terre des héros, le bien-aimé pays de Cécrops, où se célèbrent les secrets sacrifices, où le mystérieux sanctuaire se découvre aux initiés, avec les offrandes pour les dieux célestes, les temples au fa?te élevé, les statues, les saintes processions des bienheureux, les victimes couronnées et les festins sacrés en toutes saisons; et, au retour du printemps, les joyeuses fêtes de Dionysos, les luttes harmonieuses des ch?urs et la muse retentissante des fl?tes.
STREPSIADE.
Par Jupiter! je t'en prie, dis-moi, Socrate, quelles sont ces voix de femmes qui font entendre des paroles si pleines de majesté? seraient-ce des demi-déesses?
SOCRATE.
Ce sont les célestes Nuées, les grandes déesses des paresseux! c'est à elles que nous devons tout, pensées, esprit, dialectique, phrases, prestiges, tours et subtilités.
STREPSIADE.
C'est donc cela qu'en les écoutant mon esprit déjà prend son vol, et br?le de subtiliser, de pérorer sur les brouillards, de discuter, de contredire et de rompre argument contre argument. Mais ne vont-elles pas se montrer? je voudrais bien les voir, si c'est possible.
SOCRATE.
Eh bien! regarde par ici, du c?té du Parnès[74]; les voilà qui descendent lentement.
STREPSIADE.
Mais où donc? Fais-les-moi voir!
SOCRATE.
Elles s'avancent en foule, suivant une route oblique à travers les vallons et les bois.
STREPSIADE.
C'est singulier! je ne vois rien.
SOCRATE.
Tiens, les voici qui arrivent.
STREPSIADE.
Ah! enfin je les vois.
Les Nuées paraissent en foule, et remplissent toute la scène. Avec quel art et quelles gradations le po?te a su préparer et faire valoir leur entrée, aussi bien que celle de Socrate!
SOCRATE.
Tu ne savais donc pas que les Nuées étaient des divinités?
STREPSIADE.
Non vraiment: je croyais qu'elles n'étaient que brouillard, rosée, vapeur.
SOCRATE.
Alors tu l'ignores aussi sans doute, ce sont-elles qui nourrissent la foule des sophistes, des empiriques, des devins, des fainéants aux longs cheveux et aux doigts chargés de bagues[75], des po?tes lyriques, des métaphysiciens, tas de flaneurs et de hableurs, qu'elles font vivre parce qu'elles les chantent!
Socrate enseigne à Strepsiade que les Nuées sont les seules vraies divinités; que tous les autres dieux ne sont que fables.
?Mais Jupiter?
-Il n'y a point de Jupiter!
-Et le Tonnerre?
-Ce sont les Nuées qui se heurtent.
-Le moyen de croire cela?
-Tu vas le comprendre par ton propre exemple: lorsqu'aux Panathénées tu t'es gorgé de viande, n'entends-tu pas ton ventre se troubler et retentir de grondements sourds?
-Oui, par Apollon! je souffre, j'ai la colique; puis la ratatouille gronde comme le tonnerre, et enfin éclate avec un terrible fracas. C'est peu de chose d'abord, pappax, pappax! Puis, ?a augmente, papappapax! Et, quand je me soulage, c'est vraiment le tonnerre, papapappapax! absolument comme les Nuées!?
Le philosophe fait jurer au néophyte de ne reconna?tre dorénavant d'autres divinités que le Chaos, les Nuées et la Blague.-?Quand je rencontrerais les autres dieux nez à nez, répond le docile disciple, je ne les saluerais pas.?
En récompense, les Nuées sont prêtes à lui accorder tout ce qu'il désire. ?Dis hardiment ce que tu veux de nous. Tu ne peux manquer, si tu nous rends hommage, de devenir un habile homme.?
STREPSIADE.
? déesses souveraines, je ne vous demande qu'une toute petite grace: faites que je dépasse de cent stades tous les Hellènes dans l'art de la parole!
LE CH?UR.
Nous te l'accordons: désormais nulle éloquence ne triomphera plus souvent que la tienne devant le peuple.
STREPSIADE.
Peuh! la grande éloquence n'est pas ce que je veux; mais savoir chicaner à mon profit, pour échapper à mes créanciers.
LE CH?UR.
Tu auras ce que tu désires: ton ambition est modeste. Livre-toi bravement à nos ministres[76].
STREPSIADE.
Bien volontiers! Je crois en vous! D'ailleurs il n'y a pas à reculer, avec ces chevaux pur-sang et ce sot mariage qui m'ont ruiné! Que vos ministres fassent de moi ce qu'ils voudront; je me livre à eux, corps et ame: les coups, la faim, la soif, le chaud, le froid, je supporterai tout! Qu'on fasse une outre de ma peau, pourvu que je ne paye pas mes dettes; pourvu que j'aie la réputation d'être un hardi coquin, beau parleur, impudent, effronté, gredin, colleur de mensonges, finassier, chicanier, plein de rubriques, vrai moulin à paroles, renard, vilebrequin, souple comme une courroie, glissant comme une anguille, trompeur, blagueur, insolent, scélérat, sans foi ni loi! oui, voilà tous les titres dont j'ambitionne qu'on me salue! à cette condition, qu'ils me traitent à leur guise; et, s'ils le veulent, par Cérès! qu'ils fassent de moi du boudin et me servent aux libres penseurs!
Comment ne pas recevoir aussit?t un néophyte si fervent? Socrate lui fait passer, seulement pour la forme, un petit examen d'admissibilité.
SOCRATE.
Voyons. As-tu de la mémoire?
STREPSIADE.
Cela dépend: si l'on me doit, j'en ai beaucoup, mais si je dois, hélas! je n'en ai pas du tout[77].
SOCRATE.
As-tu de la facilité naturelle à parler?
STREPSIADE.
à parler, non; à filouter, oui.
Chaque réplique amène ainsi un trait, ou un quolibet, ou un coq-à-l'ane; car le récipiendaire n'est pas très-fort, quoique plein de bonne volonté: il oublie les tours les plus simples, sit?t qu'on les lui a appris; il ne veut savoir qu'une seule chose, et tout de suite: l'art de ne pas payer ses dettes, au moyen du raisonnement biscornu. En vain, Socrate, comme le Ma?tre de philosophie de M. Jourdain, veut commencer par le commencement: point d'affaire! C'est le raisonnement sophistique que Strepsiade veut savoir tout d'abord; rien de plus! Il n'a que cette pensée: ne pas payer ses dettes! il y revient sans cesse, sous toutes les formes.
STREPSIADE.
Une idée! dis-moi: si j'achetais une magicienne de Thessalie et que je fisse pendant la nuit descendre la lune, pour l'enfermer, comme un miroir, dans un étui rond, je la tiendrais sous clef, et alors...
SOCRATE.
Qu'y gagnerais-tu?
STREPSIADE.
Ce que j'y gagnerais? S'il n'y avait plus de nouvelle lune, je n'aurais plus à payer d'intérêts.
SOCRATE.
Pourquoi cela?
STREPSIADE.
Parce que les intérêts se payent chaque mois.
Socrate, satisfait de voir qu'enfin l'esprit du néophyte se débrouille, lui propose à son tour une subtilité; Strepsiade y réplique par une autre. C'est une série de problèmes absurdes et de démonstrations à l'avenant, qui rappellent la dialectique de ce prédicateur du seizième siècle prouvant que le monde ne saurait remplir le c?ur de l'homme, par la raison que le monde étant rond et le c?ur triangulaire, un rond inscrit dans un triangle ne le remplit pas.
Strepsiade toutefois, malgré ces lueurs d'intelligence, a l'esprit ordinairement si obscur et l'entendement si bouché, que les Nuées, désespérant d'en faire quelque chose, lui conseillent, s'il a un fils, de l'envoyer apprendre à sa place.
-?C'est ce que je voulais! mais il ne veut pas, lui!
-Et tu ne sais pas t'en faire obéir?
-Dame! c'est qu'il est grand et robuste! Cependant je vais courir après lui et l'amener ici, de gré ou de force!?
Le bonhomme en effet rattrape Phidippide. Celui-ci lui fait remarquer qu'il revient de chez Socrate sans manteau et sans souliers.
PHIDIPPIDE.
Et ton manteau, on te l'a donc volé?
STREPSIADE.
On ne me l'a pas volé, on me l'a philosophé.
PHIDIPPIDE.
Et tes souliers, qu'en as-tu fait?
STREPSIADE.
Je les ai perdus à ce qui était nécessaire, comme disait
Périclès.
C'était la réponse de Périclès quand on lui demandait compte de ses fonds secrets. Que de traits dans ce dialogue! Comme tout cela est joli et vivant! on est tenté de dire: moderne. Car cela semble écrit d'hier, quoiqu'ayant deux mille trois cents ans de date.
* * * * *
Phidippide aime toujours mieux être cavalier que philosophe; mais son père, à la fin, le prenant par la douceur: ?Allons, viens avec moi, obéis à ton père et ne t'inquiète pas du reste. Tu n'avais pas six ans, tu bégayais encore, je faisais tout ce que tu voulais; et la première obole que je touchai comme juge[78], je t'en achetai un petit chariot à la fête de Jupiter.?
Ce caractère de Strepsiade est bien dessiné: c'est un paysan un peu lourd, qui a des moments de finesse; il est ce qu'on appelle bonhomme, mot élastique, qui n'implique pas nécessairement une grande honnêteté; il est mené par sa femme (on l'a vu par l'exposition, au reste elle ne para?t pas dans la pièce); il est mené aussi par son fils; il voudrait bien ne pas payer les dettes que celui-ci lui a fait contracter; il tache d'être malhonnête, mais sans y réussir complètement; il n'a pas l'étoffe d'un coquin; il le sent instinctivement, et veut que son fils, moins simple que lui, le devienne pour deux, s'il est possible.
Chemin faisant, il veut faire parade à ses yeux de la science qu'il n'a pas acquise; il lui débite, comme le Bourgeois-gentilhomme à sa servante, quelques bribes des choses qu'on lui a apprises: ?Il n'y a point de Jupiter!... Ce qui règne, c'est le Tourbillon!...?
Phidippide suit son père chez les Sophistes; mais il dit à part: ?Tu te repentiras bient?t de ce que tu exiges!? Mot qui fait pressentir la péripétie et le déno?ment,-comme le mot de la femme de Sganarelle, dans l'exposition du Médecin malgré lui: ?Je te pardonne, mais tu me le paieras!? Toute la pièce sort de ce mot, qui à lui seul, d'ailleurs, est un chef-d'?uvre.
* * * * *
Ils entrent dans le pensoir. Socrate para?t de nouveau, toujours dans son panier à viande: c'est sa manière de se montrer aux étrangers pour la première fois, comme un dieu dans son nimbe et dans sa gloire. Strepsiade lui présente son fils:
?Il a de l'esprit naturel. Tout petit, il s'amusait déjà chez nous à fabriquer des maisons, à creuser des bateaux, à construire de petits chariots de cuir; et, avec des écorces de grenade, il faisait des grenouilles. Qu'est-ce que tu dis de cela? N'apprendra-t-il pas bien les deux raisonnements, le fort, et puis le faible, qui renverse le fort par un coup fourré. Ce sont surtout ces coups fourrés que je te prie de lui enseigner par tous les moyens.
SOCRATE.
Je chargerai l'un et l'autre raisonnement en personne de venir l'instruire.
STREPSIADE.
Je me retire. Ne perds pas de vue qu'il s'agit de le rendre capable de battre la vérité sur tous les points.
On apporte le Juste et l'Injuste (c'est-à-dire le raisonnement droit et le raisonnement sophistique) dans une cage, comme deux coqs de combat: ces combats étaient à la mode alors. Ainsi se mêlent toujours habilement la discussion morale et la fantaisie.
Ce spectacle bizarre, cette escrime curieuse où s'entrechoquaient des paradoxes spirituels et des pensées élevées, dans un dialogue plein de verve, devait charmer l'esprit des Athéniens. Un Athénien de Paris, Alfred de Musset, n'y prenait pas moins de plaisir. ?C'est, dit-il, la plus grave et la plus noble scène que jamais théatre ait entendue.?
Mettons encore au-dessus, toutefois, celle de la Pauvreté, dans Plutus, que nous analyserons plus loin.
Les deux coqs se provoquent et sortent de la cage; ils ergotent et se livrent un assaut.
LE JUSTE.
Tu es bien insolent!
L'INJUSTE.
Et toi bien ganache!...
Ils se disputent Phidippide. Le ch?ur s'interpose, selon sa coutume, et ramène la querelle à des procédés réguliers. Par sa voix, se révèle ici tout le dessein, toute la pensée d'Aristophane, soit dans cette pièce, soit dans les autres: le passé opposé à l'avenir.
Trêve de combats et d'injures! Mais exposez, toi, ce que tu enseignais aux hommes d'autrefois, et toi l'éducation nouvelle; afin qu'après vous avoir entendus contradictoirement, ce jeune homme choisisse.
LE JUSTE.
Je le veux bien.
L'INJUSTE.
Moi aussi.
LE CH?UR.
Voyons, qui parlera le premier?
L'INJUSTE.
Lui, j'y consens; et, d'après ce qu'il aura dit, je le transpercerai d'expressions nouvelles et de pensées subtiles. Enfin, s'il ose encore souffler, je le piquerai au visage et aux yeux avec des traits comme des dards de guêpe! il n'en relèvera pas!
Le Juste commence donc et rappelle éloquemment quelle était l'éducation des enfants d'Athènes qui devinrent les guerriers de Marathon. En ce temps où la modestie régnait dans les m?urs, un jeune homme était une statue de la Pudeur. Il se fortifiait dans les gymnases, au lieu de s'amollir et de se corrompre dans les bains publics. Si Phidippide veut suivre ces nobles exemples, il ira se promener à l'Académie, sous l'ombrage des oliviers sacrés, la tête ceinte de joncs en fleur, avec un sage ami de son age; au sein d'un heureux loisir il respirera le parfum des ifs et des pousses nouvelles du peuplier, go?tant les beaux jours du printemps, lorsque le platane et l'ormeau confondent leurs murmures. Il aura la poitrine robuste, le teint frais, les épaules larges, la langue courte, et le reste de même. Il ne contredira pas son père, il ne le traitera pas de radoteur, il ne reprochera pas son age au vieillard qui l'a nourri. Mais, s'il s'abandonne aux m?urs du jour, il aura bient?t le teint pale, les épaules étroites, la poitrine resserrée, la langue longue, et le reste de même. Il sera corrompu, subtil, bavard et chicanier. L'Injuste lui fera trouver honnête ce qui est honteux, honteux ce qui est honnête. Il se vautrera dans l'infamie.
LE CH?UR.
O toi qui habites les hauteurs sereines du temple de la Sagesse[79], quelle douce fleur de vertu s'exhale de tes discours! Oui, bienheureux ceux qui vivaient en ce temps-là! (à l'Injuste): Pour répondre à cela, toi qui possèdes la muse aux discours séduisants, tache de trouver des raisons bien neuves, car ton adversaire a fait une vive impression. Tu as besoin des ressources de ton esprit, si tu veux vaincre un tel antagoniste et ne pas faire rire à tes dépens.
L'INJUSTE.
Enfin!... J'étouffais d'impatience, tant je br?lais de le confondre par ma réplique!... Si dans l'école on m'appelle l'Injuste, c'est parce que j'ai, le premier de tous, inventé les moyens de contredire les lois et la justice; et n'est-ce pas un talent hors de prix que de prendre une mauvaise cause et de la faire triompher? écoutez et voyez comme je vais percer à jour cette éducation dont il est si fier!...
Et alors il répand à pleines mains les subtilités, les sophismes, les arguties, les exemples cocasses, les épigrammes, ou même les injures à l'adresse des spectateurs.
Ce dialogue était une parodie des thèses des sophistes, de leurs amplifications pour et contre; par exemple, du fameux morceau où Prodicos avait fait disserter la Vertu et la Volupté se disputant Hercule adolescent, comme ici le Juste et l'Injuste se disputent le jeune Phidippide.
Il n'est pas sans analogie avec les disputes scolastiques du moyen age entre les Vertus et les Vices; ni avec certaines Moralités du même temps; par exemple, celles qui mettaient aux prises les personnages nommés Mundus, Caro et Demonia, et d'autre part les Vertus et les Anges, Dieu le Père, Dieu le Fils et Dieu le Saint-Esprit.
* * * * *
Bref, l'Injuste triomphe, et le Juste est vaincu. C'est là peut-être le trait le plus poignant et l'ironie la plus amère: Aristophane, par ce trait, comme par la conception générale des Nuées, déesses des sophistes, peint son époque,-telle du moins qu'il la voit,-c'est-à-dire seulement par les mauvais c?tés.
Phidippide reste chez les sophistes, et profite des le?ons de Socrate un peu plus vite que Strepsiade; si bien même qu'au bout de quelques instants il sait se défaire des créanciers, puis lever la main sur son père lui-même, et lui prouver par les deux raisonnements, juste et injuste, qu'il fait bien de le battre, voire même contraindre le bonhomme à en demeurer d'accord avec lui.
N'est-ce pas là un déno?ment d'un excellent comique et d'une parfaite moralité? Et comprend-on qu'un célèbre critique allemand, Hermann, ne voye dans cette scène qu'un épisode étranger à l'action, un hors d'?uvre que le po?te e?t mieux fait, selon lui, de supprimer? Cet épisode est préparé par les vers 865, 1114, 1242 et 1307. Phidippide représente la jeunesse dorée de ce temps-là, composée de dissipateurs paresseux et corrompus, d'ergoteurs subtils sans conviction et sans c?ur.
Strepsiade, toujours extrême, comme Orgon, déteste maintenant Socrate et les sophistes, et court mettre le feu à leur maison. Qui pis est, la colère lui donne de l'esprit, et, en les br?lant, il se moque d'eux; il les parodie, comme Sganarelle parodie Marphurius tout en lui donnant des coups de baton[80].
Ce déno?ment si animé, dans lequel toutes les qualités du po?te comique éclatent à la fois, ce spectacle tragico-bouffon, cet holocauste du pensoir, fut ajouté, à ce que l'on croit, avec la grande scène des deux coqs, après la première représentation[81], qui n'avait eu que peu de succès.
Palissot a imité quelque chose de ce déno?ment dans sa comédie des Philosophes, qui, par le dessein, ressemble aux Nuées, puisque l'auteur y attaque Diderot, d'Alembert et Jean-Jacques Rousseau, comme l'auteur des Nuées attaque Socrate. Au demeurant, pièce venimeuse et rien de plus.
Celle d'Aristophane n'est pas non plus sans venin. C'était l'avis du père Brumoy; et, pour mieux le prouver, le bon jésuite la comparait aux Provinciales.
Je crois les Provinciales exemptes de venin, mais pas toujours de jésuitisme, tout en ab?mant les Jésuites.
La péripétie de l'histoire de Phidippide et de Strepsiade rappelle l'anecdote que raconte Pascal, justement dans ces terribles Petites Lettres, celle du domestique des Jésuites, Jean d'Alba, qui avait volé les plats d'étain de ses ma?tres, et qui, ayant étudié dans leurs livres les cas de conscience et les restrictions mentales, leur démontrait par leurs procédés mêmes qu'en les volant il ne les volait point.
* * * * *
Il s'agit de conclure sur cette comédie, si brillante, mais si étrange.
Certes, Aristophane a raison d'attaquer les mauvais sophistes, de poursuivre de ses sarcasmes ces docteurs sans conscience et sans foi qui déconcertent la raison par le raisonnement; mais il attaque en même temps la dialectique véritable, la métaphysique, et la physique elle-même, qui venait de na?tre et qui déjà remuait les esprits; il symbolise dans les Nuées la manière vaporeuse vide et creuse de la nouvelle philosophie de la nature; il attaque aussi la tragédie philosophique, qui propageait les nouvelles idées; c'est tout cela que les Nuées personnifient, aussi bien que la fausse éloquence et la sophistique: cette confusion est des plus injustes.
Et quel est le ministre, le prêtre, de ces fantastiques divinités? C'est Socrate! c'est lui que le po?te appelle le pontife des niaiseries subtiles!
Quoi! Socrate, ce grand esprit et ce grand c?ur? Socrate, le ma?tre du divin Platon! Socrate, qui n'est pas seulement un théoricien, faisant de la philosophie comme d'autres font de l'art pour l'art, sans aucun but d'utilité pratique, mais qui reste philosophe en actes comme en paroles! Socrate qui, au siége de Potidée, supporte la faim et la soif, marchant pieds nus sur la glace mieux que les soldats chaussés! Socrate, qui a toute la fermeté du sto?cien sans en avoir la morgue! Socrate qui, à Délion, couvre la retraite de l'armée athénienne, sauve la vie à ses disciples Xénophon et Alcibiade, et fait adjuger à celui-ci le prix du combat, qu'il e?t pu revendiquer pour lui-même! Socrate, héro?que comme sans y songer! Socrate, qui seul eut le courage de se lever contre la sentence capitale frappant les neuf généraux athéniens qui n'avaient pas enseveli leurs morts après la victoire des Arginuses! Socrate, que la Pythie avait proclamé le plus sage des hommes, et dont Platon disait avec vénération et avec amour: ?On ne trouverait personne, soit chez les anciens, soit chez les modernes, qui approchat en rien de cet homme, de ses discours, de son originalité!? Socrate, qui passa toute sa vie à combattre, à confondre les sophistes; Socrate, qui mourut leur victime, pour les avoir convaincus d'ignorance et de mauvaise foi, comme le Christ mourut victime des Scribes, pour les avoir traités d'hypocrite! Socrate, dont la mort divine a mérité d'être appelée l'apothéose de la philosophie! Socrate, que saint Augustin et Voltaire, d'accord cette fois, ont proclamé martyr de l'unité de Dieu! est-ce bien l'homme qu'on traduisit sur le théatre, et qu'on livra à la risée et à la haine de ses concitoyens, en le présentant comme le type et comme le chef de ces charlatans éhontés qu'il ne cessa de réfuter et par sa vie et par sa mort? Est-ce bien lui qu'on ose accuser, non-seulement de niaiserie, mais encore de fourberie, de vénalité et de vol?
Voilà ce qui étonne, ce qui confond!
Comment justifier le po?te et les spectateurs? Pour ceux-ci, il est à propos peut-être de rappeler ce que nous venons de dire, à savoir que la comédie des Nuées, lors de la première représentation, n'eut pas de succès. Probablement une partie du public, et la plus éclairée sans doute, se montra au moins réservée, en présence des calomnies auxquelles le po?te s'était laissé entra?ner contre le philosophe populaire, et cette froideur pourrait passer pour une sorte de protestation tacite. C'est Aristophane lui-même qui, dans la parabase ajoutée après coup avec plusieurs autres parties, constate l'insuccès de la première représentation. Mais il est possible aussi que cet insuccès s'explique par la faiblesse de la pièce telle qu'elle était d'abord.
Et, en tout cas, nous nous retrouverions toujours en face de cette question: Comment Aristophane, aussi bien qu'Eupolis et Amipsias, osèrent-ils, devant le public contemporain, calomnier ainsi Socrate? Comment les amis et disciples du philosophe odieusement travesti ne firent-ils pas entendre contre de tels excès des protestations énergiques et efficaces?
C'est sans doute que les majorités sottes étouffent aisément la voix des minorités intelligentes. Nous avons rappelé comment, en 1848, le public de Paris, pendant plusieurs semaines, laissa jouer la Foire aux idées, où l'on voyait,-outre le travestissement odieux de Proudhon, l'éminent publiciste,-une autre turpitude digne de la première: un représentant des colonies ridiculisé parce qu'il était nègre!
Par quelle inconséquence, un public fran?ais naturellement ennemi de la traite des noirs et de l'esclavage, souffrait-il qu'on blessat ainsi l'égalité, le bon sens, la justice?-Par la même inconséquence, apparemment, qui fait qu'aux états-Unis, où l'abolition de l'esclavage vient d'être soutenue et propagée au prix de si grands sacrifices, on ne permet pas à un homme de couleur de monter dans un omnibus. L'humanité n'est pas tout d'une pièce: elle est inconséquente à chaque instant. C'est à cette condition peut-être qu'elle continue d'exister: la logique pure la tuerait.
Nous aurons à faire valoir la même raison, à propos du travestissement des dieux eux-mêmes sur le théatre. Le peuple, qui faisait mourir Socrate sous prétexte d'irréligion, souffrait bien qu'un po?te comique m?t sur la scène la caricature de tel ou tel dieu qu'on adorait à d'autres heures.-Et il ne serait pas difficile de trouver dans le monde actuel, chez les peuples les plus civilisés des exemples d'inconséquence analogues.-?Patraque d'humanité!? disait le père de notre Balzac.
* * * * *
?Comme comédie, dit M. Grote, les Nuées ont le second rang seulement après les Chevaliers; comme portrait de Socrate, ce n'est guère qu'une pure imagination; ce n'est pas même une caricature, c'est un personnage totalement différent. Nous pouvons, à la vérité, apercevoir des traits isolés de ressemblance: les pieds nus et la subtilité d'argumentation appartiennent à tous deux; mais l'ensemble du portrait est tel que, s'il portait un nom différent, personne ne songerait à le comparer à Socrate, que nous connaissons bien d'après d'autres sources.?
* * * * *
Continuons à expliquer, mais non certes à justifier, des excès si surprenants et si déplorables. Voici ce qu'on peut dire encore:
Socrate, pour combattre les sophistes, employait quelquefois leurs armes; il leur empruntait leur langage, leur manière d'argumenter; il usait lui-même, parfois, de démonstrations sophistiques, pour venir à bout de ses adversaires et les réduire à l'absurde par tous les moyens. Il lui en co?ta cher d'avoir pris leurs allures: on le confondit avec eux, comme ce héros grec de l'Iliade que son ardeur emporte à travers la mêlée au milieu des rangs ennemis et que l'on prend pour un Troyen. Socrate disant et répétant partout: ?Je ne sais qu'une chose, c'est que je ne sais rien,? semblait afficher, lui aussi, le scepticisme de Gorgias. Il ne se méfiait pas assez des méprises auxquelles il pouvait donner lieu, ou des prétextes qu'il pouvait fournir contre lui. Ce procédé du doute méthodique, que Descartes devait employer pour son usage particulier, Socrate en usait partout en public. Comment savoir si ce n'était pas doute réel, indifférence et incrédulité? Son ironie réduisait en poussière toutes les solutions proposées, et ne les rempla?ait pas toujours. Cet homme d'une foi si profonde, d'un spiritualisme si vif et si fécond, avait l'air peut-être de ne croire à rien, du moins à aucune science ni à aucune religion positives; il paraissait n'avoir, en fin de compte, qu'un dogmatisme virtuel et un scepticisme effectif. Par là il pouvait être, aux yeux de quelques-uns, aussi dangereux, aussi pernicieux, que ceux-là même qu'il combattait; et, si la malveillance s'en mêlait, il pouvait être donné pour l'un d'entre eux.
Les esprits terre à terre et les faibles courages, qui ont besoin de s'attacher à des formules et à des dogmes consacrés, prennent aisément en suspicion et en aversion les esprits libres et les braves c?urs qui marchent sans ces béquilles, droit devant eux, confiants en la nature. Les gens qui ne peuvent se passer de telle ou telle croyance officielle n'admettent pas volontiers que les autres s'en passent. Intolérants par charité, cela s'est vu: hors de l'église, point de salut!...
Ceux qui se croyent les plus libéraux admettront tout au plus que vous soyez, sinon catholique, du moins protestant; à grand'peine toléreront-ils israélite; mais musulman, leur serait en horreur; quant à bouddhiste, ils ne comprendraient plus. Eh bien! si vous leur dites que vous n'êtes ni catholique, ni protestant, ni israélite, ni musulman, ni bouddhiste, ni d'aucune religion positive quelconque, et que vous êtes bien trop religieux pour cela, vous devenez pour eux un être immoral, sans foi ni loi, un être dangereux, funeste, qu'il faut mettre au ban de la société. En Angleterre, par exemple, pays si libéral en tout le reste, on exige que chacun professe une religion, appartienne à un culte reconnu; autrement, vous n'êtes pas admis à vivre, et vous êtes chassé du pays, ou considéré comme un paria, par ce peuple très-libéral.
Ils oublient cette belle pensée d'un de nos philosophes fran?ais du dix-huitième siècle: ?Toutes les religions positives sont des sectes de la religion naturelle.?
Or l'esprit sectaire est étroit, cruel. C'est lui qui, aujourd'hui encore, prêche l'évangile à coups de canon, sous prétexte de civiliser les peuples. On veut bien de la liberté des cultes pour soi, à la condition toutefois qu'il y ait un culte reconnu; mais on n'en veut pas pour les autres. On les massacre pour leur apprendre à vivre.
Si les mots dévot et bigot sont des expressions modernes, la chose est vieille presque autant que le monde. Socrate eut l'imprudence de donner prise à la race dévote et bigote d'Athènes, et ne chercha pas à se défendre: ce fut là ce qui le perdit.
* * * * *
D'ailleurs,-analysons encore un sujet si complexe et si subtil, essayons de rendre raison de cette confusion incroyable établie par les po?tes comiques à l'égard du grand philosophe, et acceptée jusqu'à un certain point par le public.
Certes, c'était à bon droit que la Pythie avait proclamé Socrate le plus sage des hommes. Mais ce mot même, sage, sophos, voulait dire tant de choses! Il était presque le même que sophiste; il signifiait sage, mais aussi il signifiait habile, adroit, rusé; il s'appliquait à un orateur, à un po?te, aux Muses; le Sphinx, aux énigmes embrouillées, qui fut le premier des sophistes, s'appelle, dans Sophocle, la vierge sage. Les deux choses et les deux mots, sophos et sophistes, se ressemblaient beaucoup, et souvent se confondaient. Aussi bien le nom de sophiste n'était pas d'abord chez les Athéniens une qualification injurieuse, non plus que le nom de précieuse chez les Fran?ais du dix-septième siècle, avant que les précieuses ridicules eussent imité, contrefait et compromis les précieuses véritables. Socrate était donc, dans la bonne acception du mot, un sophiste autant qu'un sage. Solon et Pythagore aussi sont tous deux appelés sophistes.
Si Aristophane choisissait Socrate pour représentant de la sophistique plut?t que Gorgias ou Protagoras, c'est peut-être qu'il aimait mieux prendre pour plastron de ses railleries un concitoyen athénien, que les confrères étrangers de celui-ci, qui étaient seulement de passage à Athènes.
Et puis les po?tes comiques, ces gamins de génie, toujours en quête de sujets curieux, considérèrent sans doute comme une bonne trouvaille la figure populaire de l'homme au nez camus, vulgarisateur des idées, de ce philosophe flaneur qu'on rencontrait causant et ergotant à tous les coins de rue, dans tous les carrefours, de cet accoucheur des esprits, de ce ?sage-homme[82],? fils de la sage-femme. Ce front chauve, ce nez épaté, donnaient un bon masque de comédie. Les allures singulières du bonhomme, son habitude de marcher nu-tête et nu-pieds, de s'arrêter dans les rues et sous les portiques, dans les boutiques des cordonniers et des barbiers ou des marchandes de légumes, partout où il trouvait l'occasion de dire quelque chose d'utile ou de subtil; ses manières de parler familières autant qu'ingénieuses, ses comparaisons prises dans la vie de chaque jour, ses paraboles quelquefois triviales, composaient déjà un type curieux, sans tout ce que la fantaisie et la licence des po?tes, Eupolis, Amipsias, Aristophane, se réservaient d'y ajouter, pour en faire, non le portrait d'un individu, mais la personnification arbitraire d'une classe entière.
Si Socrate est un idéal pour nous, nul n'est un idéal pour ses contemporains, comme nul n'est héros pour son valet de chambre. Saint-Simon raconte que je ne sais plus qui, le comte de Grammont peut-être, disait à propos de saint Vincent de Paul, qu'on venait de canoniser: ?Pour moi, j'aurai beaucoup de peine à m'habituer à voir un saint dans un homme que plus d'une fois j'ai vu tricher au piquet.?
Les po?tes comiques d'Athènes et les gens malveillants ou sans discernement étaient peut-être de l'avis que devait exprimer plus tard Caton l'Ancien qui, au rapport de Plutarque, traitait Socrate de bavard et de séditieux.
Ce qui était séduisant et tentant pour cette race railleuse, c'est que Socrate était connu d'avance de tous les spectateurs, des derniers comme des premiers: des femmes, qui savaient comment il était tourmenté dans son ménage; des enfants, qui avaient coutume de se le montrer dans les rues, parce qu'il lui était arrivé d'y jouer aux noix avec quelques-uns d'entre eux. Il avait justement la popularité qu'il faut pour être mis sur le théatre, et l'originalité moyennant laquelle on est aisément tourné en caricature. Un tel personnage était donc une bonne fortune pour la comédie.
Platon lui-même, dans un de ses dialogues, ne fait-il pas dire à un des interlocuteurs de ce ma?tre vénéré: ?Socrate ressemble tout-à-fait à ces Silènes qu'on voit exposés dans les ateliers des sculpteurs et que les artistes représentent avec une fl?te et des pipeaux à la main, mais dans l'intérieur desquels, quand on les ouvre en séparant les deux moitiés, on trouve des statues de divinités?? Eh bien! Aristophane ne vit ou ne voulut voir que le grotesque Silène, et se garda bien de l'ouvrir; ou, s'il l'ouvrit, ce fut pour mettre sous la laideur physique la laideur morale, à la place de la beauté. Par là il fit un Socrate de son invention; ce qui était peut-être nécessaire, à son point de vue, pour présenter sous une forme sensible et amusante un sujet si grave et si abstrait. Encore ne réussit-il point du premier coup dans son dessein. Et, lorsqu'il eut refait la pièce telle que nous la possédons aujourd'hui, il ne parvint pas à la faire jouer de nouveau.
De même que, sous le nom du Paphlagonien (Cléon) dans les Chevaliers, Aristophane a prétendu dénoncer les excès de la démagogie, ici, sous le nom de Socrate, il dénonce les dangers de la philosophie nouvelle.
Dès sa première pièce, intitulée: les Daitaliens, ou les Banqueteurs (comme nous dirions: les Viveurs), donnée sous le nom de Callistrate ou de Philonidès, il avait préludé à ce grave sujet. ?Les Banqueteurs, qui formaient le ch?ur de cette pièce, composaient une société de table qui venait de banqueter dans un sanctuaire d'Héraclès (Hercule), dont le culte était souvent célébré par des banquets. Ils assistaient maintenant en spectateurs à un combat que se livraient l'antique éducation, sobre et modeste, et la moderne, frivole et bavarde, dans la personne de deux jeunes gens, le vertueux σ?ψρων et le mauvais sujet καταπ?γων. Le mauvais sujet y était peint, dans une conversation avec son vieux père, comme dédaignant Homère et la poésie, fort au courant de tous les termes de la chicane,-évidemment afin de s'en servir pour des raffinements de retors;-partisan zélé enfin du sophiste Thrasymaque et d'Alcibiade, chef de la jeunesse dorée d'Athènes.-Ce qu'Aristophane avait tenté dans cet essai, il l'exécuta dans les Nuées, quand il fut arrivé à sa maturité[83].?
Il était revenu au même sujet dans une autre comédie, perdue aussi: les Tagénistes (ou Faiseurs de crêpes?), où il traduisit sur la scène le fameux sophiste Prodicos.
Un autre po?te comique, nommé Platon, qu'il ne faut pas confondre avec le philosophe, y mit d'un coup tous les sophistes.
Mais, supposé qu'il f?t permis de mettre sur le théatre les démagogues ou les sophistes, Cléon ou Prodicos, il n'était pas permis d'y mettre un philosophe, dont la vie admirable était un modèle de toutes les vertus.
Disons mieux, il n'était pas permis moralement, d'y mettre aucun individu quelconque. La comédie ancienne, à la vérité, s'arrogeait ce prétendu droit; mais ce droit-là, comme beaucoup d'autres, n'était, il faut le reconna?tre, qu'une injustice et une violence.
En principe, la comédie ad hominem est mauvaise, parce que, traduisant sur le théatre, non les vices ou les travers, ou les caractères généraux, mais les personnes elles-mêmes, elle est une atteinte à la liberté individuelle. Il est injuste que le premier venu ait prise sur la vie privée d'un citoyen, sans que celui-ci ait aucun recours contre lui. Car il serait absurde de dire: ?Je fais une comédie contre vous, faites-en une contre moi!? Ce serait l'histoire de l'homme qui, précipité des tours Notre-Dame, tua un passant en tombant sur lui: les juges offrirent à la partie civile de tacher de faire de même en se jetant aussi du haut des tours.-Ces violences alternées fussent-elles possibles, seraient un retour à la barbarie.
Oui, répondront peut-être les polémistes, la vie privée doit être murée, nous en convenons; mais la vie publique appartient à tous.-Eh bien, non! Même s'il s'agit uniquement de la vie publique, vous n'avez pas le droit cependant de mettre les personnes sur le théatre. Cela dépasse les limites de la discussion légitime; c'est un outrage, c'est une voie de fait; cela sort de la civilisation et rentre dans la violence sauvage.
Et voyez où cela mène! Socrate, après avoir été traduit sur le théatre, fut traduit à la fin devant les tribunaux, sous le coup des mêmes accusations, et condamné à boire la cigu?.
En vain pourrait-on dire et a-t-on dit: Aristophane n'avait aucun dessein de désigner Socrate à la vindicte publique; il ne demande pas qu'on le tra?ne devant les tribunaux, comme coupable d'avoir attenté à la religion de l'état; la comédie des Nuées n'avait pas le dessein d'?ter à Socrate l'honneur et la vie.
Soit; mais, sans le vouloir, elle y contribua. Le po?te, ici, a outre-passé les licences de la comédie ancienne elle-même. Exposer sur la scène un puissant démagogue, ou le peuple lui-même, passe encore! c'était une courageuse témérité. Mais porter la main sur un homme paisible et juste, pour en faire arbitrairement le représentant de certains charlatans effrontés, corrupteurs de la jeunesse, l'exposer à la risée et à la flétrissure, supposé même que la comédie ancienne en donnat la licence au po?te, l'honnêteté le lui défendait.
Peut-être ajoutera-t-on subtilement ceci: Mais puisque ce n'est pas lui-même?... puisque c'est un Socrate de fantaisie?...-Eh! quoi? n'est-il pas d'autant plus inique de donner le nom et le visage du véritable Socrate à ce personnage sacrifié? C'est un calcul malhonnête, odieux, et l'on ne voudrait pas d'un chef-d'?uvre à ce prix.
Ce qu'il y a de plus perfide et de plus tra?tre, c'est que, dans maint passage, Aristophane saisit par certains traits le vrai Socrate, et passe du vrai au faux par des nuances qui facilitent la confusion. Ainsi, quand Phidippide prétend prouver qu'il a eu raison de battre son père, le po?te mêle habilement aux sophismes de ce fils dénaturé un ou deux arguments socratiques: N'est-ce pas un droit commun que celui de corriger l'erreur? L'expiation n'est-elle pas un profit manifeste pour l'homme même qui est chatié et qui se trouve ainsi allégé de sa faute?-Socrate avait réellement con?u de cette manière la théorie des peines: il se les figurait comme devant être une purification du coupable[84]. Avec quelle perfidie le po?te abuse d'une thèse philosophique si morale et si judicieusement humaine!
Phidippide ne borne pas les effets de sa logique à la correction de son père. Il est prêt aussi à battre sa mère et à prouver qu'il doit la battre, comme Oreste, dans Euripide, démontre qu'il était obligé de tuer la sienne.
Là on peut voir comment la parodie se mêlait à tout, chez ce peuple très-littéraire, et faisait accepter, comme plaisanteries de pure forme, bien des choses qui, prises sérieusement, seraient odieuses. Et peut-être doit-on invoquer, d'une manière générale, cette circonstance atténuante dans le sujet qui nous occupe. La faute du po?te restera assez grave encore.
* * * * *
Sans imputer directement à Aristophane la mise en accusation de Socrate, comme le fait élien, puisqu'il y eut entre la représentation des Nuées et le jugement qui condamna le philosophe à boire la cigu? un intervalle de vingt-trois ans,-il faut constater, toutefois, que les chefs d'accusation sur lesquels s'appuie le jugement qui frappa ce juste, se trouvent déjà tous en germe dans les traits satiriques et calomnieux de cette comédie. Platon en a fait la remarque. Il est vrai que c'est dans l'intention d'affaiblir les accusations d'Anytos, ramassées, dit-il, dans une comédie. Toujours est-il qu'elles s'y trouvent, et que de là elles circulèrent et se grossirent dans la rumeur publique.
Je conviendrai que, s'il était constant qu'Aristophane e?t pu être considéré comme l'instigateur de la condamnation et de la mort de Socrate, Platon, sans doute, n'e?t pas parlé aussi favorablement qu'il l'a fait de l'homme qui e?t été, en quelque sorte, le meurtrier de son ma?tre chéri; il ne nous les e?t pas montrés tous deux buvant ensemble et conversant amicalement dans son Banquet, peu d'années après la représentation des Nuées; il y aurait eu là une inconvenance morale et une invraisemblance littéraire qui eussent choqué également son c?ur et son esprit élevés. Mais, de là à conclure que l'influence des Nuées sur le procès fait à Socrate, pour n'avoir pas été instantanée, fut nulle, il y a loin: nous croyons, au contraire, que cette comédie, sans que l'auteur e?t pu le prévoir, prépara les esprits à l'accusation de Socrate. Qu'est-ce, après tout, qu'un intervalle de vingt-trois ans? Pensons à la révolution de 1848, ou même à celle de 1830: est-ce que nous avons oublié ce qui fut fait et dit, soit dans l'une, soit dans l'autre? Il semble que c'était hier. Vingt-trois années paraissent longues, quand on les considère dans l'avenir; dans le passé, c'est un éclair. Nous sommes donc du sentiment, sinon d'élien, du moins de Lucien; et, en dépit de toutes les explications et de toutes les excuses que nous-même avons essayé d'alléguer dans notre impartialité, nous ne pardonnons pas à Aristophane d'avoir calomnié Socrate et préparé involontairement des arguments pour sa condamnation.
à la vérité, les accusations portées contre lui, et empruntées à la comédie des Nuées, ne furent que de vains prétextes, auxquels personne ne se méprit. Devant un tribunal composé par ses ennemis, le juste était condamné d'avance: pouvait-on lui pardonner l'indépendance de son langage et de sa pensée, dans un temps de servitude et d'oppression? Mélitos, Anytos et Lycon ne furent que les instruments d'un parti tout-puissant qui frappait l'incorruptible censeur de ses vices et de ses crimes[85].
En public, en particulier, à l'armée, à la ville, sa conduite avait toujours été celle d'un citoyen soumis aux lois, courageux et simple; parfois sublime sans y songer, sans sortir des habitudes de sa vie ordinaire. Un jour que le sort l'avait désigné pour présider l'assemblée du peuple, la foule voulait porter un décret injuste: il s'y opposa en s'appuyant sur la loi, et resta impassible devant les fureurs d'une multitude à qui nul autre n'aurait osé résister.
Quand sa patrie tomba sous la domination des Trente, si ces usurpateurs de l'autorité lui commandaient quelque chose d'injuste, il n'obéissait pas. Ainsi, sommé par eux de mettre fin à ses conversations avec la jeunesse, il ne tint compte de la défense. Un jour que les Trente lui prescrivaient d'aller, avec quelques autres citoyens, arrêter un homme qu'ils voulaient mettre à mort, le philosophe répondit que leur ordre, n'étant pas légal, ne pouvait l'obliger. Au-dessus de la loi écrite, il y a la loi non écrite.
Voyant qu'ils avaient fait mourir un grand nombre de citoyens distingués et qu'ils en for?aient d'autres à seconder leurs injustices, il avait osé dire publiquement: ?Je serais étonné que le gardien d'un troupeau, qui en ferait dispara?tre une partie et rendrait l'autre plus maigre, ne voul?t pas s'avouer mauvais pasteur; mais il est plus étrange encore qu'un homme, se trouvant à la tête de ses concitoyens, enlève les uns, corrompe les autres, et n'avoue pas, en rougissant de honte, qu'il est un mauvais chef d'état.?
Socrate était un de ces obstinés qui semblent un peu fous aux consciences moyennes, mais dont l'exemple maintient la justice sur la terre.
Un orage peu à peu se forma contre lui, et un jour vint où il eut à compter avec une foule d'ennemis. ?Le vieux parti aristocratique était mécontent de voir un homme de la foule acquérir autant d'influence; les démocrates étaient mal édifiés des tendances générales de sa politique, qui semblait vouloir l'établissement d'une oligarchie de sages; les partisans du culte de l'état lui reprochaient d'abandonner les autels de la patrie et d'introduire on ne savait quelle divinité nouvelle: il parlait fréquemment de son ?génie? ou ?démon,? comme d'un inspirateur secret et merveilleux qui lui tra?ait sa conduite et lui permettait de diriger celle des autres. Il n'en fallait pas tant pour perdre un citoyen sans fonctions publiques, sans autorité officielle... Ses ennemis se liguèrent, et, confondant dans une même accusation des griefs disparates, ils l'accusèrent publiquement. Un homme puissant, impétueux, qui se donnait pour ami du peuple, et dont le philosophe avait plus d'une fois percé à jour les intrigues d'ambition, Anytos, lui reprocha d'avoir compté parmi ses auditeurs le versatile et perfide Alcibiade, le sanguinaire Critias, un des Trente qui avaient été renversés à si bon droit. Socrate avait dit: ?Je ne suis pas seulement citoyen d'Athènes, mais citoyen du monde.? Cette parole ne devait-elle pas s'interpréter comme un dédain de la patrie? De telles imputations, et quelques autres, également relatives à la politique, ne purent cependant servir de base à un procès criminel: une amnistie récente les annulait. Il fut donc réglé qu'une autre des victimes ordinaires de ce railleur, Mélitos, mauvais po?te, le dénoncerait comme impie et novateur en fait de religion, comme corrupteur habituel de la jeunesse. Lycon, orateur virulent, promit de soutenir l'accusation. Socrate refusa l'assistance d'un autre orateur, l'habile Lysias, offrant d'écrire un plaidoyer que l'accusé aurait pu, d'après la coutume, lire à ses juges, et dont les mouvements eussent été calculés de manière à rendre un acquittement presque certain. Il comparut donc devant le tribunal des Héliastes, fut condamné à une amende, et, sur son refus de se reconna?tre coupable en promettant de la payer, on pronon?a contre lui la peine de mort. Les juges étaient ce jour-là au nombre de 556: quand ils eurent opiné, on trouva que 281 avaient prononcé contre l'accusé, 275 pour lui; la majorité était donc seulement de 6 voix. Socrate pouvait aux termes de la loi, se condamner lui-même à l'une de ces trois peines: la prison perpétuelle, l'exil ou l'amende. Mais il demanda, ironiquement, d'être nourri, aux frais de l'état dans le Prytanée, asile glorieux des citoyens qui avaient rendu de grands services au public. Les juges irrités délibérèrent alors de nouveau et le condamnèrent à mort[86].?
Hermogène, cité par Xénophon comme le témoin le plus exact et le plus précis, raconte que, dans une conversation, avant l'audience du tribunal des Héliastes, Socrate invité à défendre sa vie contre les accusateurs, s'y refusa par cette raison, ?qu'ayant toujours pratiqué la justice, il devait s'estimer heureux de mourir avant d'éprouver les maux d'une vieillesse caduque.? Devant ses juges, il rappela et réfuta les trois griefs invoqués contre lui: méconnaissance des dieux adorés dans l'état, introduction de divinités nouvelles, corruption de la jeunesse. Puis, se rendant le témoignage qu'il devait se féliciter de sa conduite antérieure, l'accusé ne voulut pas demander grace. Même après sa condamnation, Socrate persista dans son généreux orgueil et ne plia point. Voilà au rapport de Xénophon, ce qui était consigné, dans l'écrit d'Hermogène.
Xénophon ajoute qu'Hermogène, avant le jugement, voyant Socrate s'entretenir de toute chose plut?t que de son procès, lui dit: ?Socrate, ne devrais-tu pas songer à ta défense?-Quoi donc! tu ne vois pas que je m'en suis occupé toute ma vie?-Comment cela?-En ne commettant jamais d'injustice.?
Se voyant condamné, il dit: ?Je n'irai point, parce que je meurs injustement, abaisser mon courage. L'opprobre est à craindre, non pour moi, mais pour ceux qui me condamnent... Oui, j'en suis certain, et l'avenir et le passé témoigneront que je n'ai nui à personne, que je n'ai fait que du bien à ceux qui conversaient avec moi, en leur donnant gratuitement toutes les salutaires le?ons que je pouvais leur offrir.?
Un homme simple, mais qui l'affectionnait, Apollodore, lui disant qu'il était révolté de l'iniquité du jugement,-?Mon cher Apollodore, lui répondit Socrate avec un doux sourire et en lui passant amicalement la main sur la tête, aimerais-tu mieux me voir mourir coupable??
* * * * *
Après la mort de Socrate, une prompte réaction de l'opinion fit justice des méchants qui avaient égaré les Héliastes. On peut inférer d'un passage de Plutarque qu'Anytos, n'ayant pas la force de supporter la haine publique, se pendit de désespoir. Judas, selon la légende, fit de même.
Aristophane, lui aussi, dut bien sentir quelque remords. Les Nuées sont une bonne comédie, mais une mauvaise action. Socrate, menacé du supplice sous les Trente comme ami de la liberté, et proscrit après leur chute comme suspect à la démocratie dont il avait raillé les erreurs, fut un martyr; et le po?te calomniateur ne pouvait pas dire en bonne conscience: ?Je me lave les mains du sang de ce juste.?
* * * * *
Disons du reste qu'Aristophane était fort jeune lorsqu'il fit jouer cette comédie, et c'est peut-être, si l'on veut, une circonstance atténuante. Les Nuées, représentées en 424 avant notre ère, sont la seconde pièce qu'il ait donnée sous son nom.
Socrate aussi, par conséquent, était encore loin de cet age où ses vertus devaient lui gagner peu à peu la considération publique. Et ceci nous amène à une explication que donne M. Eugène Noel. Distinguant les deux phases de la vie de Voltaire, et nous exhortant à ne pas confondre la première avec la seconde, il ajoute: ?Sa grande action, comme celle de Socrate, eut ses temps de préparation. Le Socrate dont se moque Aristophane n'est point du tout le Socrate dont nous parleront plus tard Platon et Xénophon. Des rêveries métaphysiques, dont se moque avec tant de bon sens l'auteur des Nuées, Socrate en était venu enfin au bon sens, dans sa vieillesse.? Cette explication ne manque pas de vraisemblance, et doit être ajoutée aux autres.
Mais celle qui, sans contredit, domine tout le reste, est celle-ci, qu'il ne faut jamais perdre de vue:
Aristophane, l'homme du passé, attaqua dans Socrate l'homme de l'avenir, le promoteur des idées nouvelles qui allaient renverser peu à peu la vieille religion et tout l'ancien régime. Il injuria, vilipenda, calomnia en lui la révolution philosophique et sociale, qu'il redoutait, voyant qu'elle ébranlait tout l'ordre ancien, et n'entrevoyant pas l'ordre nouveau. En sacrifiant cet homme populaire, redouté des gouvernants, qui répandait partout les idées et improvisait une conférence en plein air au coin de chaque rue, il voulut, il crut faire acte de patriotisme; mais, au delà de sa petite patrie, il ne vit pas l'humanité.
Il est bien difficile que le génie comique, ne vivant que de raillerie et s'attaquant à toute innovation, ne soit pas souvent hostile au progrès, qui est toujours une innovation. Socrate devan?ait son époque; Aristophane la suivait. Socrate et Euripide faisaient alors une sorte de dix-huitième siècle, minant les dogmes du passé, semant les germes de l'avenir; discutant tout, remuant tout; pleins d'une foi ardente, sous un scepticisme apparent.
Aristophane, par sa vive imagination, et son style naturel et riche, plein de fra?cheur et de santé, est un des plus brillants représentants de l'esprit grec; mais il ne faut pas craindre d'avouer que, si l'esprit grec lui-même, en général, se meut avec une agilité merveilleuse, c'est dans un cercle assez étroit.
Toute révolution est une évolution, un épanouissement, un progrès, quand elle est une révolution véritable: celle qui commen?ait alors devait être la plus considérable de l'histoire entière de l'humanité, je ne dis pas avant le christianisme, puisque ce grand mouvement des esprits n'était dès lors, quatre cents ans avant le Christ, autre chose que le christianisme à son aurore; mais je dis avant la Réforme et la Révolution fran?aise. Cette première révolution qui s'accomplissait du temps de Socrate, et en grande partie grace à lui, fondait la science, en substituant aux hypothèses, filles de l'imagination, l'observation des phénomènes de la nature: Aristophane ne peut voir sans frémir la physique détr?ner les dieux; il veut croire, en dépit de tout, comme Boileau, ?que c'est Dieu qui tonne.? Cette révolution renouvelait la poésie tragique, en substituant à la peinture d'une fatalité extérieure pesant sur les hommes, sur les héros et sur les dieux eux-mêmes, la peinture de la liberté n'ayant plus à lutter que contre la fatalité intérieure des passions. Elle agrandissait la morale, en enseignant aux orgueilleux et dédaigneux autochtones que les barbares aussi étaient des hommes. Elle transformait insensiblement le patriotisme jaloux, qui n'est qu'une seconde forme de l'égo?sme, en un sentiment plus élevé, plus pur et plus vrai, le sentiment de la fraternité humaine, que devaient prêcher Cicéron et Sénèque, avant le Christ. En un mot, elle était le travail de la philosophie enfantant cette religion que le Christ devait baptiser et nommer. Elle ruinait les dieux, pour annoncer Dieu. Socrate déjà, on peut le dire, évangélisait. Enfant du peuple, comme Jésus; fils du sculpteur, comme Jésus du charpentier; au nom de l'Esprit qui lui parlait comme à Jésus, il enseignait la foule en paraboles comme Jésus, et prêchait les vérités mêmes que Jésus devait répéter; comme Jésus, il confondait les faux docteurs, et, pour répondre à leurs interrogations captieuses, il employait parfois des tours subtils; comme Jésus, il devait mourir leur victime, ou celle du pouvoir dont ils étaient les appuis; et mourir d'une mort aussi divine que Jésus, quoi que Rousseau ait voulu dire par sa distinction énigmatique; et, comme lui, pour le salut des hommes; c'est-à-dire pour les racheter de l'erreur, de l'hypocrisie, de la superstition et du fanatisme, qui sont le véritable enfer; pour les conquérir à la vérité, qui est la vraie vie éternelle.
Aristophane s'était constitué le défenseur de tout le régime ancien, par conséquent de l'ordre légal et de la religion officielle (du moins quand ce n'était pas lui qui l'attaquait dans ses parodies irrévérencieuses); ce fut donc sans doute par conviction et, à ce qu'il crut, par dévouement à son pays, mais ce fut aussi, il faut bien le dire, par étroitesse d'esprit et par peur, qu'il livra Socrate aux risées. Partant, ce fut par un coup de son art, mais par un coup odieux autant que terrible, qu'il le confondit avec les sophistes ses adversaires, afin de le tuer moralement par le ridicule et la calomnie. Il ne prévit pas, à la vérité, qu'il broyait la cigu? que d'autres verseraient; toujours est-il que, sans l'avoir prévu, il contribua, quoique longtemps d'avance, à la mort de Socrate.
Et, en tout cas, il a calomnié le juste.
* * * * *
C'est la destinée des grands c?urs, des ames élevées, des esprits étendus qui devancent leur siècle, des consciences pures, ennemies de la fange, d'être persécutés par le pouvoir du jour et par le troupeau des natures vulgaires, au nom des croyances re?ues et de la soi-disant légalité. Ceux qui portent en eux la loi de l'avenir sont mis à mort ou tourmentés au nom de la loi du passé. Les majorités, prises une à une, sont laches ou sottes presque toujours. Si la raison cependant, à la fin, triomphe, quoique bien lentement, c'est par l'action successive des individus courageux et des élites humaines qu'on nomme minorités: en vain on les proscrit, on les étouffe; on n'étouffe pas avec elles l'idée qui est leur ame et leur honneur; elle sort de leur tombe ou de leur b?cher, et conquiert le monde qui la repoussait. Et de la succession de ces minorités qui, au prix de leur repos et de leur vie, dégagent la vérité philosophique, scientifique et politique, se forme peu à peu, à travers les siècles, une majorité finale, qui seule donne raison au droit, à la science et à la liberté.
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Est-ce tout? Non. Nous avons passé très-vite sur les reproches adressés à la classe des rhéteurs-sophistes, pressés que nous étions d'en distinguer, d'en séparer Socrate dans les choses essentielles. Mais est-ce que les rhéteurs-sophistes eux-mêmes ne sont pas,-quelques-uns du moins,-calomniés dans la comédie des Nuées? Oui, certes! car ils n'étaient pas tous mauvais. ?Qu'il y e?t, dit M. Grote, des hommes sans principes et immoraux dans la classe des sophistes,-comme il y en a et comme il y en eut toujours parmi les ma?tres d'école, les professeurs, les gens de loi, etc., et dans tous les corps quelconques,-c'est ce dont je ne doute pas. En quelle proportion? c'est ce que nous ne pouvons déterminer. Mais on sentira l'extrême dureté qu'il y a à passer condamnation sans réserve sur le grand corps des ma?tres intellectuels d'Athènes, et à canoniser exclusivement Socrate et ses sectateurs, si l'on se rappelle que l'apologue bien connu appelé le Choix d'Hercule fut l'?uvre du sophiste Prodicos et son sujet favori de le?on.?
M. Fustel de Coulanges, dans sa belle étude sur la Cité antique, dit de son c?té, en parlant des sophistes: ?C'étaient des hommes ardents à combattre les vieilles erreurs. Dans la lutte qu'ils engagèrent contre tout ce qui tenait au passé, ils ne ménagèrent pas plus les institutions de la Cité que les préjugés de la religion. Ils examinèrent et discutèrent hardiment les lois qui régissaient encore l'état et la famille. Ils allaient de ville en ville, prêchant des principes nouveaux, enseignant non pas précisément l'indifférence au juste et à l'injuste, mais une nouvelle justice, moins étroite et moins exclusive que l'ancienne, plus humaine plus rationnelle, et dégagée des formules des ages antérieurs. Ce fut une entreprise hardie, qui souleva une tempête de haines et de rancunes. On les accusa de n'avoir ni religion, ni morale, ni patriotisme. La vérité est que sur toutes ces choses ils n'avaient pas une doctrine bien arrêtée, et qu'ils croyaient avoir assez fait quand ils avaient combattu des préjugés. Ils remuaient, comme dit Platon, ce qui jusqu'alors avait été immobile. Ils pla?aient la règle du sentiment religieux et celle de la politique dans la conscience humaine, et non pas dans les coutumes des ancêtres, dans l'immuable tradition. Ils enseignaient aux Grecs que, pour gouverner un état, il ne suffisait plus d'invoquer les vieux usages et les lois sacrées, mais qu'il fallait persuader les hommes et agir sur des volontés libres. à la connaissance des antiques coutumes ils substituaient l'art de raisonner et de parler, la dialectique et la rhétorique. Leurs adversaires avaient pour eux la tradition; eux, ils eurent l'éloquence et l'esprit.?
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Ce n'est pas qu'Aristophane, leur ardent antagoniste, manquat d'esprit ni d'éloquence. Mais son thème était fait, son parti était pris. Il fouille sans cesse dans l'arsenal des vieilles idées, rappelant à tout propos les noms de Marathon, de Salamine, pour griser les esprits par le patriotisme, le chauvinisme de ce temps-là. Au fond, ses arguments sont faibles, et même nuls; ils se réduisent à ceci: La perfection est dans le passé.
Pour ses adversaires, et pour nous, elle était, elle sera toujours dans l'avenir. Elle est l'idéal éternel, que l'on doit poursuivre toujours, sans espérance de l'atteindre jamais, et dont on se rapproche pourtant de plus en plus. C'est ce que Platon, dans son beau langage, appelait: ? δμο?οσι? τ? Θε?. Et c'est ce qu'en langage moderne, on nomme: Perfectibilité.
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Otfried Müller dit, un peu rudement, mais non sans justesse: ?Aristophane est un brave homme qui ne comprend rien à toutes les finesses des docteurs à la mode, c'est un conservateur borné,-cela n'empêche point d'avoir de l'esprit;-c'est un homme qui ne conna?t que le bon vieux temps, religieux par habitude et convention, qui jette Descartes et Condillac dans le même sac, comme d'affreux philosophes. Ce qu'il est là, il l'est partout: partisan de la paix quand même en politique, admirateur des classiques en littérature, homme de bonne compagnie qui s'encanaille à ses jours, mais qui garde ses préjugés de fils de famille; tout cela exclut-il donc l'esprit, le génie? tout cela ne permet-il pas même de rester dans le vrai,-à moins qu'on ne vienne contester la légitimité et la vérité du principe conservateur?-Il cherche à contribuer de toute manière au bien de sa patrie, tel qu'il l'entend[87].?
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Le po?te, par sa comédie des Nuées, se flattait d'avoir pris un vol nouveau et tout-à-fait original. Cependant le public et les juges du concours ne se montrèrent pas favorables à la pièce: ce ne fut pas Aristophane cette fois, ce fut le vieux Cratinos qui obtint le prix. Le jeune po?te en fit, dans la pièce suivante, de violents reproches au public. Toutefois, cet échec le détermina à refondre sa pièce, et c'est cette seconde édition, fort différente de la première, qui est venue jusqu'à nous[88].
LES GUêPES.
Dans les Guêpes, comme dans les Chevaliers, le po?te s'attaque au peuple. Les Guêpes, ce sont les Athéniens. Pour mieux dire, Aristophane critique dans cette pièce une des institutions mêmes d'Athènes.
Chez les Athéniens, la justice n'était pas rendue par un certain corps, ou par une certaine classe de citoyens; tous les Athéniens, agés de trente ans, pouvaient être juges ou jurés, par le renouvellement annuel. Sur vingt mille citoyens libres, il y en avait toujours six mille à la fois qui remplissaient les dix tribunaux d'Athènes.-à ces six mille jurés ou juges, joignez les avocats; puis, d'autre part, les orateurs politiques, les membres du Sénat et de l'Aréopage, vous comprendrez comment la nation presque tout entière était sans cesse occupée à plaider, à rendre des arrêts, ou à discuter. Les assemblées populaires, les élections politiques, les accusations et les jugements, deux mois entiers donnés aux fêtes religieuses, absorbaient la vie des Athéniens et les écartaient du travail et des exercices militaires. Cette habitude de juger, de prononcer ou d'écouter des plaidoiries, était devenue un besoin, une manie du peuple tout entier.-Déjà, dans les Chevaliers, le po?te nous a fait voir les Athéniens ?perchés tout le jour sur les procès, comme les cigales sur les buissons.? Dans les Nuées, le disciple de Socrate montrant Athènes à Strepsiade sur une carte de géographie: ?Comment, Athènes? dit celui-ci; je n'y vois pas de juges en séance!?
Cette manie athénienne, que rien ne corrige ni ne modère, Aristophane, dans les Guêpes, l'attaque de front.
Dans la forme primitive des lois de Solon, cette institution, par laquelle toute la nation prenait part aux fonctions de jurés ou de juges, était sans danger, parce que ces fonctions étaient alors une charge publique, un devoir en même temps qu'un droit: elles n'étaient point rétribuées. Alors les citoyens ne s'empressaient pas trop d'aller siéger au tribunal, parce que, pendant ce temps-là, leur travail était interrompu, leurs affaires ch?maient: pour servir l'état de cette sorte, il leur fallait négliger leurs propres intérêts; les besoins de la famille, des enfants, du ménage, les retenaient chez eux, ou les pressaient d'y rentrer, dès que leur présence dans l'Agora et dans la place Héliée n'était plus nécessaire.
Mais les institutions se modifièrent: on alloua aux jurés une indemnité, qui fut d'abord d'une obole, puis de deux, puis de trois. Par là, les démagogues délivrèrent les citoyens de cette nécessité du travail qui seule les avait un peu retenus loin de la place publique et des tribunaux. Les citoyens, grace au triobole, menèrent une vie presque oisive; ils passaient leurs journées hors de chez eux[89]. Ajoutez que l'esprit athénien n'était pas, par nature, ennemi, tant s'en faut, de la discussion ni de la chicane: vous concevez comment ce passe-temps devint une sorte de folie endémique, folie non pas individuelle, accidentelle et extraordinaire, comme celle de Perrin Dandin dans la comédie de Racine, mais générale, commune à tous les Athéniens, et, à la longue, préjudiciable à la république.
Les démagogues, nous l'avons vu dans l'exposition des Chevaliers, entretenaient cette folie, à laquelle ils trouvaient leur compte. Vous vous rappelez les cajoleries du Paphlagonien au bonhomme Dèmos: ?? peuple, mon cher petit peuple, c'est assez d'avoir jugé une affaire, va au bain, prends un morceau, bois, mange, touche le triobole.? Puis, aux Chevaliers, qu'il essaie de mettre dans ses intérêts: ?? vieillards Héliastes, de la confrérie du triobole, vous que je nourris par mes dénonciations insensées, venez à mon secours!?
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Quant à l'institution du triobole, l'opinion de l'impartial M. Grote diffère bien de celle d'Aristophane. ?L'établissement à Athènes de ces dikastèria payés, dit M. Grote, fut un des événements les plus importants et les plus féconds de toute l'histoire grecque. La paye aidait à fournir un moyen de vivre pour les vieux citoyens qui avaient passé l'age du service militaire. Les hommes d'un certain age étaient les personnes les plus propres à un tel service... Néanmoins, il n'est pas nécessaire de supposer que tous les dikastes (juges) fussent ou vieux, ou pauvres, bien qu'un nombre considérable d'entre eux le fussent, et bien qu'Aristophane choisisse ces qualités comme faisant partie des sujets les plus propres à être tournés par lui en ridicule. Périclès a souvent été critiqué pour cette institution, comme s'il e?t été le premier à assurer une paye aux dikastes qui auparavant servaient pour rien, et qu'il e?t ainsi introduit des citoyens pauvres dans des cours composées antérieurement de citoyens au-dessus de la pauvreté. Mais, en premier lieu, cette supposition n'est pas réellement exacte, en ce qu'il n'y avait pas de tels dikastèria constants fonctionnant antérieurement sans paye; ensuite, si elle e?t été vraie, l'exclusion habituelle des citoyens pauvres aurait annulé l'action populaire de ces corps, et les aurait empêchés de répondre désormais au sentiment régnant à Athènes. Et il ne pouvait sembler déraisonnable d'assigner une paye régulière à ceux qui rendaient ainsi un service régulier. Ce fut, en effet, une partie essentielle dans l'ensemble du plan et du projet, au point que la suppression de la paye semble seule avoir suspendu les dikastèria, pendant que l'oligarchie des Quatre-Cents fut établie,-et c'est seulement sous ce jour qu'on peut la discuter. En prenant le fait tel qu'il est, nous pouvons supposer que les six mille Héliastes qui remplissaient les dikastèria étaient composés de citoyens de moyenne fortune et de plus pauvres indistinctement, bien qu'il n'y e?t rien qui excl?t les plus riches s'ils voulaient servir[90].?
Selon Aristophane, au contraire, le triobole est la source des misères d'Athènes, une des causes de sa décadence. Mais c'est une question si br?lante, que les orateurs osent à peine y toucher. Et pourtant ce mal met obstacle à tous les grands projets, à toutes les réformes utiles. Par le triobole on mène le peuple; c'est le triobole qui est tout-puissant. ?? Dieux! s'écrie, dans la comédie des Grenouilles, Dionysos (Bacchus) voyageant aux enfers et payant à Caron son passage, quelle puissance a pourtant le triobole!?
Eh bien! c'est cette puissance redoutable que le courage d'Aristophane ose braver; c'est ce mal endémique qu'il veut guérir, c'est à cette grave réforme sociale qu'il veut, s'il est possible, amener les esprits.
?Papa, dit un des petits enfants qui figurent dans le ch?ur des Guêpes, si l'archonte supprimait le tribunal, comment d?nerions-nous??-à cette supposition, le ch?ur s'effraye: ?Par Jupiter! répond le père, je ne sais pas où nous trouverions à d?ner!?
En effet, le citoyen d'Athènes, n'ayant désormais ni une fortune, ni une industrie, ni un travail qui le fasse vivre, il ne lui reste, à lui flaneur, bavard, habitué à une vie douce et facile, il ne reste à sa femme qui l'attend près du foyer, à son fils qui demande de quoi manger et s'amuser, des fruits et des osselets, il ne leur reste à tous que le triobole, c'est-à-dire une parcelle de ce trésor public où les démagogues feignent de puiser libéralement pour faire largesse au peuple, et qu'ils épuisent à leur profit.
Le po?te entreprend de prouver aux Athéniens que, par cette institution si populaire du triobole, ils ne re?oivent pas même la dixième partie des revenus de l'état, et que ce sont les démagogues qui prennent le reste. En même temps que l'intérêt public est lésé par ces dilapidations, les intérêts privés ne périclitent pas moins, livrés qu'ils sont à la vénalité et à la sottise de ces juges de hasard.
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Ainsi, dans ses Guêpes au dard aigu, Aristophane représente non-seulement les juges armés du poin?on avec lequel ils inscrivaient leur verdict sur des tablettes enduites de cire, mais encore ce peuple tout entier d'ergoteurs, avocats ou juges, hérissés d'arguments et de sentences, cette multitude oisive et bourdonnante, avide de plaidoyers et de chicane, autant que de harangues politiques, de dialectique et de sophistique, cette foule pressée tous les jours autour de la corde qui marquait l'enceinte où les juges siégeaient dans la place Héliée.
Et toutefois, de peur d'irriter son public, il désigne aussi par ces terribles aiguillons, dans certain passage de la pièce, l'esprit belliqueux des Athéniens et leur indomptable patriotisme.
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C'est cette vigoureuse satire sociale que Racine, l'ami de Boileau, a réduite aux proportions d'une jolie satire littéraire dans sa comédie des Plaideurs, en substituant la manie d'un seul homme à la manie de tout un peuple, ou plut?t une caricature de fantaisie à la critique d'une institution publique. Philocléon est devenu Perrin Dandin; Bdélycléon est devenu Léandre. Dans un sujet et dans un cadre entièrement différents, le po?te moderne a pu introduire la figure nouvelle et originale de Chicaneau; idée heureuse, de mettre en face d'un vieux juge endiablé un plaideur endiablé aussi; et, à son tour, le personnage de Chicaneau a amené, comme pendant, celui de la comtesse de Pimbesche. Par là, le sujet se retourne: ce ne sont plus les juges, ce sont les plaideurs.
Au surplus, chez Aristophane, ce sont les plaideurs autant que les juges, Athènes tout entière n'étant en quelque sorte qu'un vaste tribunal, où tous les citoyens étaient l'un ou l'autre.
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Le principal personnage de la comédie des Guêpes est Philocléon, c'est-à-dire l'ami de Cléon, parce que Cléon avait porté à ce chiffre de trois oboles le salaire des juges, qui n'était que deux oboles sous Périclès.-Philocléon a pour adversaire son fils Bdélycléon (l'ennemi de Cléon): les sentiments de ce personnage sont ceux d'Aristophane lui-même.
à l'ouverture de la pièce, deux esclaves (comme dans les Chevaliers), ils s'appellent ici Sosie et Xanthias, font sentinelle devant la maison de Philocléon, leur ma?tre, et le gardent, par ordre de son fils, pour l'empêcher d'aller juger.-Racine a imité cette exposition, que tout le monde a dans la mémoire.--Voici quelques passages de celle d'Aristophane:
Juger, dit Sosie, c'est la passion du bonhomme; s'il n'occupe pas le premier banc au tribunal, il est désespéré[91]. La nuit, il en perd le sommeil, ou, s'il s'assoupit un instant, son esprit revole vers la clepsydre[92]. L'habitude qu'il a de tenir le caillou de suffrage fait qu'il se réveille les trois doigts serrés, comme celui qui jette une pincée d'encens sur l'autel à la nouvelle lune... Son coq l'ayant réveillé tard,-C'est, dit-il, que des accusés l'auront gagné à prix d'argent[93]!-à peine a-t-il soupé, qu'il demande à grands cris sa chaussure; il court au tribunal, avant le jour, et s'endort collé comme une hu?tre au pied de la colonne[94]. Juge impitoyable, il ne manque jamais de tracer sur ses tablettes la ligne de condamnation, et rentre les ongles pleins de cire, comme une abeille ou un bourdon. Dans la crainte de manquer de cailloux à suffrages, il entretient dans la cour de sa maison une grève, qu'il renouvelle sans cesse. Telle est sa manie; tout ce qu'on lui dit pour l'en guérir ne sert de rien et ne fait que l'exciter davantage. Aussi nous le gardons et nous l'avons mis sous les verrous pour l'empêcher de sortir. Car son fils est désolé de cette maladie. D'abord il le prit par la douceur; il voulut lui persuader de ne plus porter le manteau[95], et de ne plus sortir: notre homme n'en tint compte. Ensuite il lui fit prendre des bains et des purifications; ce fut en vain. On le soumit aux expiations sacrées des Corybantes; mais il se sauva avec le tambour et ne fit qu'un saut jusqu'au tribunal. Enfin, comme ces mystères ne réussissaient pas, on le mena à égine et on le fit coucher de force une nuit dans le temple d'Esculape[96]. Au point du jour, on le retrouva devant la grille du tribunal. Dès lors nous ne le laissames plus sortir. Mais il fuyait par les gouttières et les lucarnes. On se mit à boucher et à calfeutrer tout. Mais lui, il enfon?ait des batons dans le mur et sautait d'échelon en échelon, comme une pie. Enfin, nous avons tendu des filets au-dessus de toute la cour, et nous faisons bonne garde.
En effet, nos deux factionnaires, tout en causant entre eux, et aussi avec les spectateurs par un procédé d'exposition fort commode et assez na?f, font sentinelle, une broche à la main.
Bdélycléon para?t à la fenêtre et leur donne avis que son père est occupé en ce moment à grimper par la cheminée de l'étuve pour s'échapper encore une fois, et qu'il gratte, comme une souris.
On le guette, il passe la tête par le tuyau.
?Qui vive?
-C'est la fumée!? répond le bonhomme,-qui est fou, mais qui n'est pas bête.
On bouche le tuyau de la cheminée avec un couvercle et une traverse: la fumée est forcée de rebrousser chemin.
?Comment, coquins, vous m'empêchez d'aller juger! Dracontidès va être absous.?
Ne pouvant faire sauter la barre qui l'emprisonne, il menace de ronger le filet qui lui sert de cage. Puis, feignant de se radoucir, il cherche quelque prétexte de sortir: il veut aller vendre son ane; c'est la nouvelle lune, jour de marché. Bdélycléon offre à son père d'y aller à sa place, pour lui en épargner la peine: ce n'est pas là le compte du bonhomme!
BDéLYCLéON.
Ne pourrais-je pas aussi bien le vendre?
PHILOCLéON.
Pas comme moi!
BDéLYCLéON.
Non; mieux!
Il entre dans la maison, et en fait sortir l'ane. Mais il s'aper?oit que Philocléon, nouvel Ulysse, s'est suspendu au ventre de la bête, pour s'échapper de sa prison. C'est la scène de l'Odyssée dialoguée et parodiée: Ulysse s'échappant de chez le Cyclope.
BDéLYCLéON.
Pauvre baudet, tu pleures! Est-ce parce qu'on va te vendre? Avance un peu. Qu'as-tu à geindre? Est-ce que tu porterais un Ulysse?
XANTHIAS.
Mais oui, par Jupiter! il porte quelqu'un sous lui!
BDéLYCLéON.
Qui? voyons donc!...
XANTHIAS.
C'est lui!
BDéLYCLéON.
Qui va là? qui vive?
PHILOCLéON.
Personne.
BDéLYCLéON.
Personne? De quel pays?
PHILOCLéON.
D'Escampette, en Ithaque.
BDéLYCLéON.
Eh bien! Personne, tu n'auras pas à t'applaudir. Tirez-le de là au plus vite! Le malheureux! où s'était-il fourré? il a l'air d'un anon qui tette!
PHILOCLéON.
Si vous ne me laissez pas tranquille, nous plaiderons!
BDéLYCLéON.
Et quel sera le sujet du procès?
PHILOCLéON.
L'ombre de l'ane[97].
* * * * *
On fait rentrer le vieillard avec l'ane, et on barricade la porte en dehors. à peine est-il sous clef, autre aventure: il cherche à s'échapper par les gouttières.
SOSIE.
Hé là! qui donc a fait tomber sur moi du platre?
XANTHIAS.
Peut-être quelque rat, qui l'aura détaché.
SOSIE.
Un rat? Non, pas, vraiment! C'est ce juge de gouttière, qui s'est glissé sous les tuiles du toit[98]!
Ne trouvez-vous pas que cette série d'inventions légères et littéraires fait une exposition très-gaie? Quelle variété d'incidents et de détails! Quelle abondance de plaisanteries! Quelle originalité et quel mouvement! Que de métaphores et de parodies, jet étincelant et fin, que la traduction ne rend qu'à moitié. On comprend bien que tout cela e?t séduit Racine et Boileau, et qu'ils aient essayé d'en faire passer quelque chose sur la scène fran?aise.
* * * * *
Une invention encore plus originale et plus hardie, ce sont les Guêpes elles-mêmes, qui arrivent armées de leurs aiguillons, et portant des lanternes, car il ne fait pas jour encore. Les séances des tribunaux commen?aient au lever du soleil. Les Guêpes, c'est-à-dire les juges, s'y rendent en hate, ayant avec eux leurs enfants, dont quelques-uns les font endêver.
LE CH?UR.
Hatons-nous, camarades, avant que le jour ne paraisse! éclairons bien le chemin avec nos lanternes, de crainte d'être surpris par quelque casse-cou.
UN ENFANT.
Voilà de la boue! Papa, papa, prends garde!
LE CH?UR (c'est-à-dire, LE CORYPHéE).
Ramasse un bouchon de paille et mouche la lampe.
L'ENFANT.
Je la moucherai bien avec mes doigts!
LE CH?UR.
Pourquoi donc allonges-tu la mèche, petit sot? L'huile est rare! Ce n'est pas toi qui as le mal de payer! (Il lui donne un soufflet.)
L'ENFANT.
Oh bien! Si vous nous faites de la morale avec des giffles, nous soufflerons les lampes, nous nous sauverons chez nous, et vous resterez là sans lumière à patauger dans les bourbiers comme des canards!
LE CH?UR.
J'en sais chatier de plus grands que toi!... Bon! je crois que je marche dans un bourbier!... Je serai bien étonné si, d'ici à quatre jours, il ne tombe pas de l'eau à foison: voyez quels champignons à nos lampes! c'est toujours signe de grande pluie. Du reste, les biens de la terre, qui sont un peu en retard, demandent de l'eau et du vent.
* * * * *
Le bavardage de ces bonshommes est rendu avec beaucoup de vérité et de na?veté. Le service militaire appelant au dehors les jeunes gens, les tribunaux en temps de guerre étaient composés surtout de vieillards: circonstance favorable pour le po?te comique, qui s'amuse à faire la caricature de ces vieux Héliastes routiniers et rabacheurs. Ce ch?ur est un troupeau de Brid'oisons. Un ou deux parlent pour tous les autres selon l'usage; c'est ce qu'il ne faut pas oublier, pour comprendre le dialogue avec l'enfant.
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En passant devant la maison de Philocléon, ils le hèlent, s'étonnant de ne pas le voir para?tre, lui qui est toujours des premiers!
Ils insistent par un ch?ur spécial, qui arrive là comme le couplet dans nos comédies-vaudevilles d'autrefois, ou comme l'ariette dans nos opéras-comiques.
Ce qu'on appelle la parabase est plus étrange; nous y reviendrons plus tard. Dans celle de la comédie que nous étudions, le po?te explique aux spectateurs la fiction de sa pièce, ou plut?t le second aspect de sa fiction, celui par lequel il flatte leur patriotisme, pour leur faire entendre raillerie:
Cette race de vieillards, dit-il, ressemble aux guêpes, quand on les irrite. Ils ont aux flancs un aiguillon per?ant, dont ils vous piquent. Ils dansent en criant, et le dardent comme une étincelle... Si quelqu'un de vous, spectateurs, me regarde avec étonnement à cause de cette taille de guêpe, ou demande ce que signifie cet aiguillon, je lui expliquerai la chose et dissiperai son ignorance. Cette gent armée de l'aiguillon est la gent attique, seule noble et seule indigène, la plus vaillante de toutes les races! C'est elle qui combattit si bien pour cette ville, quand le Barbare vint couvrir ce pays de feu et de fumée, dans le dessein de détruire nos ruches... Ah! comme on leur donna la chasse, dardant nos aiguillons dans leurs braies flottantes, les harponnant comme des thons[99]; ils fuyaient, nous leurs piquions les joues et les sourcils! Aussi maintenant encore les Barbares disent-ils qu'il n'y a rien de plus redoutable que la guêpe attique... Regardez-nous bien: vous trouverez en nous une entière ressemblance avec les guêpes pour le caractère et les habitudes. D'abord il n'y a pas d'êtres plus irascibles ni plus terribles que nous quand on nous excite. Pour tout le reste aussi, nous faisons comme les guêpes: nous nous réunissons par essaims dans des espèces de guêpiers[100], les uns chez l'Archonte[101], d'autres avec les Onze[102], d'autres à l'Odéon[103]; quelques-uns serrés contre les murs, la tête baissée, bougeant à peine, comme les chrysalides dans leurs alvéoles[104]. Notre industrie fournit abondamment à tous les besoins de la vie: nous piquons tout le monde, et cela nous fait vivre. Nous avons aussi parmi nous des frelons paresseux, dépourvus de cette arme, et qui, sans partager nos labeurs, en dévorent les fruits. Certes, il est dur de voir piller notre richesse par ceux qui n'attrapent jamais d'ampoules à manier la lance ou la rame pour la défense du pays! Mon avis est qu'à l'avenir quiconque n'aura pas d'aiguillon ne touche point le triobole.?
J'ai voulu rapprocher de l'exposition de la pièce ce morceau qui se trouve vers le deuxième tiers, afin de mettre tout d'abord en lumière l'idée-mère de la comédie, les guêpes dans leur double aspect.
* * * * *
Philocléon, hélé par ses collègues, para?t à la fenêtre et leur apprend qu'il est retenu prisonnier. Dans son désespoir, il prie Jupiter de le changer ?en comptoir aux suffrages!?
LE CH?UR.
Mais qui te retient et t'enferme? Dis; tu parles à des amis.
PHILOCLéON.
C'est mon fils, pas de cris! Il est là-devant, qui dort: baissez la voix.
LE CH?UR.
Mon pauvre ami! Et quelles sont ses raisons? où veut-il en venir par cette conduite?
PHILOCLéON.
Il ne veut plus, citoyens, que je juge, ni que je condamne personne! Il prétend que je fasse bonne chère, et moi je ne veux point[105]!
* * * * *
Le ch?ur des Guêpes le console et l'encourage à s'évader. Philocléon se met à ronger le filet. Voilà qui est fait! Il ne s'agit plus que de descendre par une corde.-Mais, si ses gardiens allaient s'en apercevoir, retirer la corde et le repêcher!
-?Ne crains rien, nous nous pendrons tous après toi pour te retenir!-Je me fie à vous, je me hasarde; s'il m'arrive malheur, emportez mon corps, baignez-le de vos larmes, et enterrez-le sous le tribunal!?
* * * * *
Tout cela n'est-il pas joli, bien mené et bien soutenu? et d'une mise en scène très-amusante, et d'une verve intarissable?
Philocléon descend donc par la corde; mais, lorsqu'il est à mi-chemin, voilà que Bdélycléon se réveille et appelle les deux esclaves, qui, par les fenêtres du rez-de-chaussée, piquent avec leurs broches ce vieillard cerf-volant, pour le forcer de remonter.
Les Guêpes, selon leur promesse, s'élancent au secours de Philocléon: avec un bourdonnement terrible, elles dardent leurs aiguillons, fondent sur Bdélycléon et sur les deux esclaves, leur piquent le visage, les yeux, les doigts, le derrière, tout. Eux résistent, avec des batons d'abord, et puis avec des torches, pour enfumer les Guêpes.
LE CH?UR DES GUêPES.
Non, jamais nous ne céderons tant que nous aurons un souffle de vie! (à Bdélycléon:) Tu aspires à la tyrannie!
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C'était l'accusation ordinaire et banale, et comme un refrain monotone dans cette jalouse démocratie.
* * * * *
BDéLYCLéON.
Tout est pour vous tyrannie et complots, quelle que soit l'affaire en cause, petite ou grande. La tyrannie! Je n'en ai pas entendu parler une fois en cinquante ans, et elle est maintenant plus commune que le poisson salé; son nom a cours sur le marché. Achète-t-on des rougets et ne veut-on pas de sardines, le marchand de sardines, qui est à c?té, dit aussit?t: ?Voilà un homme dont la cuisine sent la tyrannie!? Qu'un autre demande par-dessus le marché un peu de ciboule pour assaisonner des anchois, la marchande de légumes le regardant de c?té lui dit: ?Hum! tu demandes de la ciboule! Est-ce que tu aspires à la tyrannie? Ou bien t'imagines-tu qu'Athènes te doive en tribut tes assaisonnements??
* * * * *
Bdélycléon déclare son dessein de faire à son père une vie très-douce, au lieu de ce rude et triste métier de juge.
PHILOCLéON.
Ah! La meilleure chère ne vaut pas pour moi le genre de vie dont tu me prives! Je ne me soucie de raie ni d'anguille! Un petit procès à l'étouffade est un mets qui me plairait mieux!
BDéLYCLéON.
C'est par habitude que tu aimes cela; mais, si tu consentais à m'écouter patiemment, je te ferais voir comme tu t'abuses.
PHILOCLéON.
Je m'abuse quand je rends la justice?
BDéLYCLéON.
Tu ne sens pas que tu es le jouet de ces hommes que tu adores! Tu es leur esclave, sans t'en douter.
PHILOCLéON.
Esclave? moi, qui commande à tous?
BDéLYCLéON.
Tu crois commander, mais tu obéis!...
Ainsi commence une discussion en forme, mêlée de sérieux et de comique, et dans laquelle le po?te déploie de nouveau sa vigueur et sa subtilité.
Chaque comédie d'Aristophane contient ainsi une scène capitale, largement développée, où la question, soit générale, soit particulière, qui fait le sujet de la pièce, est posée, débattue et résolue, tant?t directement et au nom du po?te, s'exprimant par la bouche du coryphée dans cette partie du ch?ur qu'on nomme la parabase, tant?t indirectement par le dialogue et la dispute des personnages. Telle est la querelle de Dicéopolis et des Acharnéens; celle de Cléon et des Chevaliers; celle de Chrémyle et de la Pauvreté, dans Plutus; celle du Juste et de l'Injuste dans les Nuées; celle d'Eschyle et d'Euripide dans les Grenouilles; telle est ici celle de Philocléon et de Bdélycléon. De sorte que ces plans, si libres et si flottants au premier coup d'?il, à cause du procédé épisodique qui y domine, sont réglés cependant avec une logique constante, et, malgré leur laisser-aller apparent et leur facilité qui semble excessive, peuvent se ramener presque tous à une même loi de composition. Or, l'unité dans la variété, n'est-ce pas là, précisément, une des conditions de l'art?
Dans la présente discussion, il s'agit de prouver aux Athéniens que l'institution par laquelle ils sont tous juges ou jurés tour à tour, moyennant salaire, est ridicule et funeste. ?Entreprise hardie et difficile, supérieure peut-être aux forces d'un po?te comique, comme il le remarque lui-même par la bouche de Bdélycléon, que de guérir une maladie invétérée dans un état.?
Philocléon prétend que le pouvoir du juge ne le cède à aucune royauté. Est-il un bonheur comparable au sien? Tout tremble devant lui, si vieux qu'il soit! ?Dès que je sors de mon lit, dit-il, les plus grands et les plus huppés[106] font sentinelle près de ma grille. Sit?t que je parais, on me caresse d'une main douce[107], qui a dérobé les deniers publics; avec force courbettes on me supplie d'une voix molle et pitoyable: ?? père, aie pitié de moi, je t'en prie, par les petits profits que tu as pu faire toi-même, dans l'exercice des charges publiques ou dans l'approvisionnement des troupes!? Eh bien! celui qui parle ainsi ne se douterait même pas que j'existe, si je ne l'avais acquitté une première fois.?
Le vieux juge continue à décrire avec complaisance tous les hommages et toutes les joies que lui procure son pouvoir irresponsable. Le po?te entremêle habilement à cette description la satire des m?urs contemporaines et esquisse plusieurs petits tableaux dont les spectateurs, encore mieux que nous, devaient go?ter la vérité malicieuse.
Et cette puissance absolue, déjà si heureuse par elle-même, elle a encore pour récompense le triobole! Quand il rapporte cet argent à la maison, cela lui vaut mille caresses et de sa femme et de sa fille ?qui l'appelle son cher papa, en le lui pêchant dans la bouche avec sa langue[108].? On le dorlote, on le gate, on l'empate, on le régale de toute manière, et il se régale lui-même, ayant toujours sa bouteille avec lui. Son bonheur est égal à sa puissance, et sa puissance égale à celle du roi des dieux: ?On parle du juge comme de Jupiter! notre assemblée est-elle tumultueuse, chacun dit en passant: Grands dieux! le tribunal fait gronder son tonnerre!...?
L'hyperbole de Philocléon allant ici jusqu'au lyrisme, le po?te, pour l'exprimer, laisse l'iambe et prend le vers lyrique.-Shakespeare, avec une liberté plus grande encore, emploie tour à tour dans la même pièce, selon le moment, la prose ou les vers.
Le ch?ur des guêpes bourdonne de joie; tous ces vieux héliastes se gonflent d'orgueil, aux paroles enthousiastes de leur collègue Philocléon.
Jamais, dit le coryphée, je n'ai entendu parler avec tant d'éloquence et de raison!... Il a tout dit; pas une omission! Aussi je grandissais à l'écouter; je croyais rendre la justice dans les ?les Fortunées[109], tant j'étais sous le charme de sa parole!
BDéLYCLéON.
Comme il se pame d'aise! comme il est hors de lui! Attends, va, je te ferai voir les étrivières!
Et, par cette transition, vient la contre-partie, où Aristophane réplique, sous le nom de Bdélycléon; c'est là le c?ur même de la pièce et de la discussion sociale qu'elle contient.
Il prouve que les juges, si satisfaits de leur royauté et de leur liste civile du triobole, ne re?oivent pas même le dixième des revenus publics, et que les démagogues, dévorant tout, ne leur laissent que les miettes.
En effet, chaque juge recevant 3 oboles par séance, 6000 juges, à 3 oboles par jour, font 540 000 oboles par mois;
La drachme étant de 6 oboles, cela fait par mois 90 000 drachmes;
La mine étant de 100 drachmes, cela fait 900 mines;
Le talent étant de 60 mines, cela fait 15 talents;
Et, pour une année de 10 mois[110], 150 talents.
La totalité des revenus étant de 200 000 talents, le dixième serait de 200: or, ils n'en re?oivent que 150. Donc ils ne re?oivent pas même le dixième.
Ainsi la comédie d'Aristophane admet la statistique et même l'arithmétique. L'esprit tire parti de tout et sait égayer même les chiffres; témoin ce chapitre où Edmond About[111] analyse la quote-part de chaque citoyen dans le budget, et montre ce qu'il paye pour chaque chose,-comme Aristophane montre ce qu'il re?oit.
S'il ne re?oit que bien moins du dixième, où donc va le reste? dit Bdélycléon. Il va dans les poches de ces gens qui crient: ?Jamais je ne trahirai les intérêts du peuple! Toujours je lutterai pour le peuple!? Et toi, mon père, trompé par ces déclamations, tu te laisses mener par ces gens-là. Et alors ce sont des cinquantaines de talents qu'ils extorquent aux villes alliées, par la menace et l'intimidation: ?Payez, ou je lance la foudre sur votre ville, et je l'écrase!? Toi, tu te contentes de ronger les restes de ta royauté... N'est-ce pas la pire des servitudes que de voir à la tête des affaires tous ces misérables, et leurs complaisants, qu'ils gorgent d'or? Pour toi, si l'on te donne les trois oboles, tu es content: voilà le prix de tant de fatigues et de dangers, sur mer, et en rase campagne, et au siége des villes!?
Philocléon, aussi na?f que le para?t d'abord le bonhomme Dèmos dans les Chevaliers,-puisque c'est le même personnage sous un autre nom,-exprime sa stupéfaction de se voir ainsi dupé: ?Est-ce ainsi qu'ils me traitent? Hélas! que me dis-tu? Je suis bouleversé! Voilà qui me donne bien à penser! Je ne sais plus où j'en suis!?
Alors le po?te, toujours sous le nom de Bdélycléon, redouble ses coups et achève de retourner l'esprit du vieillard. Ici encore, comme dans les Chevaliers et dans Plutus, sans quitter le ton familier, il s'élève jusqu'à l'éloquence. Dans ces passages, les grands vers anapestes contribuent par leur ampleur à la puissance de l'effet:
Tu règnes sur une foule de villes, depuis le Pont jusqu'à la Sardaigne. Qu'en retires-tu? Rien que ce misérable salaire! Encore te le dispensent-ils chichement, goutte à goutte: juste de quoi ne pas mourir! Car ils veulent que tu sois pauvre, et je t'en dirai la raison: c'est afin que tu sentes la main qui te nourrit, et qu'au moindre signe par lequel elle te désigne un ennemi à attaquer, tu t'élances sur lui en aboyant avec fureur. S'ils voulaient assurer le bien-être du peuple, rien ne leur serait plus facile: mille villes nous payent tribut; qu'ils ordonnent à chacune d'entretenir vingt hommes, nos vingt mille citoyens vivront dans les délices, mangeront du lièvre, boiront du lait pur, et, couronnés de fleurs, go?teront tous les biens que mérite une terre telle que la n?tre et le trophée de Marathon; tandis qu'aujourd'hui, semblables aux mercenaires qui font la cueillette des olives, vous suivez celui qui vous paye!
Philocléon, qui, en acceptant le défi de son fils, avait juré de se percer de son épée, s'il succombait dans le débat, s'écrie avec un accent tragique où l'on sent quelque parodie d'une ?uvre contemporaine, soit l'Ajax de Sophocle, soit l'Andromaque d'Euripide: ?Hélas! ma main s'engourdit; je ne puis plus tenir mon épée; qu'est devenue ma vigueur?? à peu près comme le vieux Don Diègue désarmé par le comte de Gormas:
? Dieu! ma force usée en ce besoin me laisse!
Bdélycléon ne se ralentit pas, il insiste; il veut entra?ner, outre Philocléon, le ch?ur tout entier de ces vieilles guêpes héliastes; il accumule les raisons, les exemples; c'est un fleuve d'éloquence pratique et familière,-comme M. Thiers dans ses bons jours, lorsqu'il décompose, lui aussi, les budgets.
Quand ils ont peur, ils vous promettent l'Eubée à partager, et, pour chacun de vous, cinquante boisseaux de blé; mais que vous donnent-ils? rien; si ce n'est, tout récemment, cinq boisseaux d'orge. Encore ne les avez-vous eus qu'à grand'peine, en prouvant que vous n'étiez pas étrangers; et seulement chénix par chénix[112]? Voilà pourquoi je te tenais toujours enfermé; je voulais que, nourri par moi, tu ne fusses plus à la merci de ces emphatiques bavards; et maintenant encore je suis prêt à t'accorder tout ce que tu voudras, excepté cette goutte de lait du triobole.
Le ch?ur des Guêpes est entra?né et passe du c?té de Bdélycléon pour achever de décider Philocléon.
Le ch?ur, considéré d'une manière générale, soit dans la comédie, soit dans la tragédie, représente les intelligences moyennes, le sens commun, exempt de parti pris; ce que Wilhelm Schlegel appelle ?le spectateur idéal,? c'est-à-dire, la représentation de l'opinion publique désintéressée et flottante.
Chez nous, ce r?le est tristement rempli par l'ignoble chose qu'on appelle la claque, et qui est chargée d'exprimer, mais plut?t au point de vue littéraire qu'au point de vue moral, les impressions des spectateurs. Elle applaudit pour le public. Aux passages réglés d'avance par l'auteur et le directeur, elle pousse de petits cris de joie ou d'attendrissement, elle fait entendre des éclats de rire, ou des bravos enthousiastes; lorsque le rideau tombe, après la première représentation, elle demande le nom de l'auteur (qu'elle conna?t fort bien), elle rappelle, à grands cris le principal acteur, la principale actrice, ou bien, selon la formule: Tous, tous, tous! La claque est l'accompagnement obligé de la représentation de la pièce, et en fait partie à certains égards. Elle représente l'opinion moyenne: elle la simule et la stimule. Voilà par où elle ressemble au ch?ur antique.
Mais, d'autre part, elle en diffère profondément. D'abord le ch?ur des tragédies était quelque chose de noble, d'élevé, de moral et de religieux, où se combinaient la philosophie, la poésie, la musique et la danse, pour donner à l'expression de la conscience publique toutes les formes les plus belles; bref, ce ?spectateur idéal? se produisait et se manifestait effectivement dans les conditions les plus parfaites de l'art et de l'idéalité.
Quant au ch?ur de la comédie, quelque bouffon qu'il f?t souvent par son costume et par ses danses, il retrouvait un certain idéal par la hardiesse de la fantaisie, poussée souvent jusqu'au lyrisme.
En tout cas, il avait toujours, à de certains moments, nous le voyons ici, le même r?le moral que le ch?ur tragique; celui d'assister aux débats avec impartialité, et de pencher alternativement du c?té de chaque adversaire, tant que la balance oscillait; puis, lorsqu'enfin l'un des plateaux descendait visiblement sous le poids des raisons meilleures, le ch?ur y ajoutait sa voix prépondérante et achevait d'emporter la balance de ce c?té-là.
Ce n'était pas toujours, entendons-nous bien, pour le parti le plus héro?que que le ch?ur, soit comique, soit tragique, se décidait. Aristote précise parfaitement ce point, lorsqu'il nous dit que, si dans la tragédie les personnages qui agissent sont, en général, des héros, le ch?ur ne se compose que d'hommes. D'hommes, c'est-à-dire d'hommes ordinaires, intelligences et consciences moyennes, dont se composent les majorités.
* * * * *
Ici donc notre ch?ur de Guêpes, passant du c?té de Bdélycléon, se met à dire:
?Combien est sage cette maxime, Avant d'avoir entendu les deux parties, ne jugez pas! Car c'est toi maintenant qui me parais de beaucoup l'emporter. Aussi ma colère s'apaise, et je vais déposer les armes. (à Philocléon:) Allons, compère, laisse-toi gagner à ses discours, fais comme nous, ne sois pas trop farouche, trop récalcitrant, et trop indomptable. Pl?t au ciel que j'eusse un parent ou un allié qui me f?t de pareilles propositions! C'est quelque dieu, évidemment, qui te protège en cette occasion et te comble de ses bienfaits: accepte-les sans hésiter.?
Mais le caractère forcené du vieux juge ne se dément point encore.-?Demande-moi tout, dit-il, hors une seule chose!-Laquelle?-Que je cesse de juger. Avant que j'y consente, j'aurai comparu devant Pluton!? Racine traduit, ou à peu près, la suite:
BDéLYCLéON-LéANDRE.
Si pour vous sans juger la vie est un supplice,
Si vous êtes pressé de rendre la justice,
Il ne faut point sortir pour cela de chez vous:
Exercez le talent et jugez parmi nous.
PHILOCLéON-PERRIN-DANDIN.
Ne raillons point ici de la magistrature:
Vois-tu? je ne veux point être juge en peinture.
BDéLYCLéON-LéANDRE.
Vous serez, au contraire, un juge sans appel,
Et juge du civil comme du criminel.
Vous pourrez tous les jours tenir deux audiences.
Tout vous sera, chez vous, matière de sentences:
Un valet manque-t-il de rendre un verre net?
Condamnez-le à l'amende, ou, s'il le casse, au fouet.
PHILOCLéON-PERRIN-DANDIN.
C'est quelque chose. Encor passe quand on raisonne.
Et mes vacations, qui les paira? Personne?
BDéLYCLéON-LéANDRE.
Leurs gages vous tiendront lieu de nantissement.
PHILOCLéON-PERRIN-DANDIN.
Il parle, ce me semble, assez pertinemment.
Aristophane, à la vérité, ajoute encore beaucoup d'autres traits, que Racine n'a pas voulu traduire. Nous devons du moins en indiquer quelques-uns, pour faire conna?tre le plus complètement possible, dans cette fidèle réduction, le po?te des fêtes de Bacchus.
BDéLYCLéON.
Voici un pot de chambre, si tu veux lacher de l'eau: on va l'accrocher près de toi à ce clou.
PHILOCLéON.
C'est une bonne idée cela, et fort utile à un vieillard pour prévenir les rétentions.
En effet, dans le courant de la scène, le bonhomme se sert plusieurs fois du vase.-Voilà ce que n'excluait pas l'atticisme en ses jours de joie.
BDéLYCLéON.
Je mets là aussi un réchaud, avec un poêlon de lentilles, si tu veux prendre quelque chose.
PHILOCLéON.
Fort bien encore! Et, dis-moi, quand même j'aurais la fièvre, je toucherais toujours mon salaire? Et ici je pourrai, sans quitter mon siége, manger mes lentilles. Mais à quoi bon ce coq, perché là près de moi?
BDéLYCLéON.
Si tu viens à dormir pendant les plaidoiries, il te réveillera en chantant de là-haut.
Ainsi tout est disposé pour le mieux.
Une cause se présente, à souhait. Le chien Labès vient de voler un fromage de Sicile. L'allusion était claire pour les contemporains: le général Lachès, commandant une flotte envoyée en Sicile, avait gardé pour lui une partie, soit du butin, soit de l'argent destiné à entretenir les troupes. La plaisanterie avait, comme on voit, plus de portée que celle du chien Citron et de son chapon, dans la comédie de Racine. La pièce des Plaideurs ne tourne en ridicule que les travers littéraires et extérieurs du barreau; la comédie d'Aristophane met en scène une affaire politique, à la suite d'une discussion sociale.
L'abbé Galiani, dans ses lettres, écrites de Naples à Mme d'épinay, parle de deux chiens condamnés à mort par autorité de justice, et exécutés par la main du bourreau, pour avoir mordu un enfant. Ainsi la fiction du po?te grec, quelque fantastique qu'elle puisse para?tre dans sa bouffonnerie, est égalée par la réalité.
* * * * *
C'est donc un personnage vivant, connu de tous, le général Lachès, que le po?te présente sous la figure d'un chien qui a dévoré à lui seul tout un fromage de Sicile. Le nom qu'il lui donne, Labès, est tiré du verbe grec qui signifie prendre, et ressemble d'ailleurs au vrai nom de Lachès, qui lui-même, en fran?ais, fournirait aisément à un auteur comique quelque jeu de mots analogue.
Remarquons en passant que ce fromage de Sicile est le pendant du gateau de Pylos dans la comédie des Chevaliers; mais le fromage tient plus de place que le gateau: ce procès forme tout un épisode, qui est le dernier de la pièce.
Racine, en rempla?ant le fromage par un chapon, a conservé le chien maraudeur, son arrestation, sa citation en justice, sa comparution, et son jugement dans les formes, avec les débats et les plaidoiries. Voici comment il s'en explique dans sa Préface:
?Quand je lus les Guêpes d'Aristophane, je ne songeais guère que j'en dusse faire les Plaideurs. J'avoue qu'elles me divertirent beaucoup, et j'y trouvai quantité de plaisanteries qui me tentèrent d'en faire part au public; mais c'était en les mettant dans la bouche des Italiens, à qui je les avais destinées, comme une chose qui leur appartenait de plein droit. Le juge qui saute par les fenêtres, le chien criminel et les larmes de sa famille, me semblaient autant d'incidents dignes de la gravité de Scaramouche. Le départ de cet acteur interrompit mon dessein, et fit na?tre l'envie à quelques-uns de mes amis de voir sur notre théatre un échantillon d'Aristophane... Si j'appréhende quelque chose, c'est que des personnes un peu sérieuses ne traitent de badineries le procès du chien et les extravagances du juge. Mais enfin je traduis Aristophane, et l'on doit se souvenir qu'il avait affaire à des spectateurs assez difficiles. Les Athéniens savaient apparemment ce que c'était que le sel attique; et ils étaient bien s?rs, quand ils avaient ri d'une chose, qu'ils n'avaient pas ri d'une sottise. Pour moi, je trouve qu'Aristophane a eu raison de pousser les choses au-delà du vraisemblable.?
* * * * *
Ce qui redouble la bouffonnerie, c'est que le chien Labès a pour accusateur un autre chien. Et tous les deux aboient à qui mieux mieux: Houah, houah!-Houah, houah!-Houah, houah!-Vous vous rappelez les petites truies, dans les Acharnéens: Co?, co?!-Co?, co?!-La tragédie elle-même, chez les Athéniens, se permettait quelquefois ces onomatopées bizarres: les Euménides d'Eschyle ronflent, et leurs ronflements sont écrits dans le texte, au milieu des vers les plus grandioses et de la poésie la plus sublime.
C'est que le théatre grec tout entier n'était pas moins romantique, moins plein de nouveauté et d'imprévu, moins abondant en hardiesses fantaisistes ou réalistes, lyriques ou familières, que le théatre de Shakespeare. Ceux qui se figurent le théatre grec d'après notre théatre fran?ais classique du dix-septième siècle, s'en forment une idée fort incomplète et fort inexacte. La liberté la plus grande régnait dans le théatre comme dans la vie même des Athéniens. Jamais, par exemple, ils ne s'astreignirent à ces prétendues règles des trois unités, attribuées à Aristote; ils ne les connaissaient même point. Jamais ils ne connurent, non plus, les mille timidités du go?t fran?ais, ennemi de l'invention hardie; ni les cent mille bégueuleries modernes, qui font la petite bouche à l'esprit gaulois, et qu'effaroucherait souvent Mme de Sévigné elle-même, une honnête femme écrivant à sa fille.
* * * * *
Philocléon, pour procéder au jugement, ne réclame plus qu'une seule chose: une barre! car, comment juger sans une barre? Il lui faut un barreau, vite un barreau!-?La fo-orme! la fo-orme!? comme dira Brid'oison.-On prend donc pour barreau, pour balustrade, la claie qui sert à parquer les cochons. Pour le coup, il ne manque plus rien; ainsi l'espère du moins l'impatient vieillard.
PHILOCLéON.
Allons! qu'on appelle la cause! Mon verdict est déjà prêt.
BDéLYCLéON.
Attends, que je t'apporte tablettes et poin?on.
PHILOCLéON.
Ah! tu me fais mourir d'impatience avec tes lenteurs! Je br?le de tracer ma raie!
BDéLYCLéON, lui donnant les tablettes et le poin?on.
Tiens.
PHILOCLéON.
Appelle la cause.
BDéLYCLéON.
J'y suis.
PHILOCLéON.
Qu'est-ce d'abord que celui-ci?
BDéLYCLéON.
Ah! que c'est ennuyeux! j'ai oublié les urnes!
PHILOCLéON.
Eh bien! où cours-tu donc?
BDéLYCLéON.
Chercher les urnes!
PHILOCLéON.
Point! je me servirai de ces vases-ci[113]!
BDéLYCLéON.
Très-bien! Alors nous avons tout ce qu'il nous faut;-pardon! excepté la clepsydre!
PHILOCLéON.
Et ce pot[114]? n'est-ce pas une clepsydre?
BDéLYCLéON.
On ne saurait mieux trouver: et ainsi toutes les formes sont observées. Allons! qu'on apporte au plus vite du feu, des branches de myrte et de l'encens, et, avant d'ouvrir la séance, invoquons les dieux.
LE CH?UR.
Et nous, en leur offrant des libations et des actions de graces, nous vous bénirons pour la noble réconciliation qui a mis fin à vos querelles.
BDéLYCLéON.
Oui, faites entendre des paroles favorables.
LE CH?UR.
? Ph?bos Apollon Pythien! Donne une issue heureuse pour nous tous à l'affaire que celui-ci prépare là devant sa porte, et délivre-nous de nos erreurs, ? Péan secourable!
BDéLYCLéON.
? puissant dieu qui veilles à ma porte devant mon vestibule, Apollon Agyiée[115], accepte ce sacrifice nouveau; je te l'offre pour que tu daignes adoucir l'excessive sévérité de mon père. Il est aussi dur que le fer; son c?ur est comme un vin aigri; verses-y un peu de miel. Qu'il devienne doux pour les autres hommes; qu'il s'intéresse plus aux accusés qu'aux accusateurs; qu'il se laisse attendrir aux prières! Calme son apre humeur; arrache les orties de son ame irritée!
LE CH?UR.
Nos chants et nos v?ux s'unissent aux tiens, dans ces nouvelles fonctions que tu exerces; ton langage a gagné nos c?urs, parce que nous sentons que tu aimes le peuple plus que pas un des jeunes gens d'aujourd'hui.
N'oublions pas qu'Aristophane, se confondant avec Bdélycléon, l'hommage que le ch?ur adresse à celui-ci est un témoignage que le po?te, fort de sa conviction sincère et de son patriotique dessein, se rend publiquement à lui-même.
* * * * *
Dans ce qui précède immédiatement, n'est-ce pas un mélange curieux, intéressant à observer, que celui de ces formes religieuses et lyriques, avec ces grosses bouffonneries? et que cette fra?che poésie, qui fleurit légère et charmante, parmi tant d'inventions burlesques?
* * * * *
Enfin, on introduit l'accusé. Il serre les dents pour n'être point trahi par son haleine empestée de fromage, qui cependant lui joue un mauvais tour.
On cite les témoins, qui sont: un plat, un pilon, un couteau à ratisser.
Bdélycléon se charge du r?le de l'avocat, et commence son plaidoyer:
Juges! C'est une tache difficile de prendre la défense d'un chien en butte aux imputations les plus odieuses; je l'essayerai cependant. C'est un bon chien, et il chasse les loups.
PHILOCLéON.
C'est un voleur et un conspirateur!
BDéLYCLéON.
C'est le meilleur de tous les chiens!...
Vous voyez d'ici le mouvement de la scène. Racine n'a eu qu'à se souvenir, en laissant de c?té ce qui, dans le po?te athénien, continue l'allusion politique; par exemple ceci:
BDéLYCLéON.
écoute, je te prie, mes témoins. Viens, couteau; parle haut et clair. Tu étais alors payeur, n'est-ce pas? As-tu partagé aux soldats ce qu'on t'avait remis pour eux?-Entends-tu? il dit qu'il l'a fait.
PHILOCLéON.
Il ment, par Jupiter! il ment!...
Le vieux juge consulte son coq, qui vote pour la condamnation. Le défenseur redouble d'éloquence et termine par la péroraison pathétique, que Racine a imitée:
BDéLYCLéON-LéANDRE.
Venez, famille désolée;
Venez, pauvres enfants qu'on veut rendre orphelins;
Venez faire parler vos esprits enfantins!
Oui, messieurs, vous voyez ici notre misère:
Nous sommes orphelins; rendez-nous notre père,
Notre père, par qui nous f?mes engendrés,
Notre père, qui nous...
PHILOCLéON-PERRIN-DANDIN.
Tirez, tirez, tirez!
BDéLYCLéON-LéANDRE.
Notre père, messieurs...
PHILOCLéON-PERRIN-DANDIN.
Tirez donc!... Quels vacarmes!...
Ils ont pissé partout!
BDéLYCLéON-LéANDRE.
Monsieur, voyez nos larmes!
PHILOCLéON-PERRIN-DANDIN.
Ouf! je me sens déjà pris de compassion!
Ce que c'est qu'à propos toucher la passion!
Ce qui contribue à faire pleurer le vieux juge, dans la pièce grecque, plus encore que le pathétique de la défense et que la perspective du sort infortuné de ces chiens orphelins réduits à l'h?pital, c'est qu'il s'est trop pressé d'avaler ses lentilles toutes bouillantes dans le poêlon.
Il ne laisse pas toutefois d'être ému. Il ne se reconna?t plus lui-même: ?Ah! ciel! suis-je malade? Je sens ma colère mollir! Malheur à moi! Je m'attendris!?
Toutefois, il résiste, et se dit comme Orgon:
Allons, ferme, mon c?ur; point de faiblesse humaine!
Il croit qu'il y va de sa gloire, de condamner toujours.
Mais, dans son trouble, il ne s'aper?oit pas du stratagème de Bdélycléon, qui lui présente une urne au lieu d'une autre: il acquitte l'accusé croyant le condamner.
Lorsqu'on proclame le résultat, de douleur il s'évanouit:
BDéLYCLéON.
Eh! qu'as-tu, mon père, qu'as-tu?
PHILOCLéON.
Ah! là là! De l'eau!
BDéLYCLéON.
Reprends tes sens.
PHILOCLéON.
Dis-moi? est-il absous vraiment?
BDéLYCLéON.
Oui, certes!
PHILOCLéON.
Ah! je suis mort!
BDéLYCLéON.
Ne t'afflige pas, mon bon père. Allons, du courage!
PHILOCLéON.
Ainsi, j'ai chargé ma conscience de l'acquittement d'un accusé! Que devenir! dieux révérés! pardonnez-moi: c'est bien malgré moi que je l'ai fait, et ce n'est pas mon habitude!
Bdélycléon, pour consoler son père, confirme les promesses qu'il lui a faites, d'une vie douce, large et heureuse.
Comme il faut que la comédie s'achève par toutes les folies ordinaires, qui sont une nécessité des Dyonisies, le vieillard, avec plus ou moins de vraisemblance, se laisse enfin persuader. On l'habille à la mode du jour, en beau jeune homme, en élégant Athénien; on lui montre les belles manières.-C'est quelque chose d'analogue, pour la fantaisie à c?ur-joie, aux scènes du Bourgeois Gentilhomme avec son tailleur, et aussi à celles du Malade imaginaire, lorsqu'il se laisse si facilement transformer en jeune bachelier, pour être re?u médecin.-Tous les détails de la vie élégante et du bel air, sont reproduits dans cette scène, qui devait être très-agréable pour les contemporains par ce qu'on appellerait aujourd'hui une mise en scène réaliste. Il y a là des traits charmants, qui semblent avoir servi de modèle à Théophraste pour son Vieillard écolier;-quelque chose comme notre Ci-devant jeune homme.
Philocléon, pour mettre aussit?t en pratique les le?ons de fashion qu'il vient de recevoir, tombe d'un excès dans un autre, et devient, comme on dirait aujourd'hui, un gandin parfait. Ce contraste avec le premier aspect du personnage devait divertir la foule et excuser l'invraisemblance aux yeux des spectateurs plus éclairés.
Il devient donc ?buveur très-illustre et débauché très-précieux.? Il a tout-à-coup ?le triple talent, de boire, de battre, et d'être un vert-galant.?
Xanthias, battu par lui, accourt, en poussant des gémissements: ?? tortues! que vous êtes heureuses, d'avoir une si dure cuirasse, pour protéger vos c?tes! Et que vous n'êtes pas bêtes, d'avoir un toit qui met votre dos à l'abri des coups! Moi, je meurs sous les coups de baton!?
LE CH?UR.
Qu'est-ce, mon enfant? Car, f?t-on agé, on est un enfant si on se laisse battre.
XANTHIAS.
Ne voilà-t-il pas que le bonhomme est devenu pire que la peste, et le plus ivrogne des convives? Et cependant il y avait là Hippyllos, Antiphon, Lycon, Lysistrate, Théophraste et Phrynichos; il est cent fois plus insolent qu'eux tous! Après s'être gorgé de bons morceaux, il s'est mis à danser, sauter, rire et péter comme un ane régalé d'orge, et à me battre de tout son c?ur, en s'écriant: ?Esclave! esclave!...? Il insultait chacun à tour de r?le, avec les plus grossières plaisanteries, il débitait cent propos saugrenus. Puis, quand il fut bien ivre, il s'achemina de ce c?té, en frappant tous ceux qu'il rencontrait. Et, tenez, le voici qui vient en chancelant. Moi, je me sauve, de peur d'être battu encore.
On voit para?tre alors Philocléon avec une courtisane, à peu près comme Dicéopolis à la fin de la comédie des Acharnéens. Il l'appelle son ?joli petit hanneton...?
En un mot, il faut que cette pièce, comme les autres, se termine par ces gaillardises et ces obscénités, qu'autorisait et que réclamait la gaieté populaire dans l'ivresse des fêtes de Dionysos. Ce n'est pas seulement une habitude, c'est le déno?ment obligé de la comédie ancienne, une nécessité de la mise en scène et un usage indispensable.
Le po?te, selon sa coutume, présente à ceux qui suivront ses conseils une perspective de bonheur et de plaisir: de bonheur un peu sensuel et de plaisir un peu matériel, il est vrai; mais c'est l'appat dont il se sert pour allécher la foule qu'il veut captiver et conduire.
Tout finit par des danses bizarres, à la mode de Thespis et de Phrynichos, et par un cordax des plus vifs. Ce ballet final, nécessaire, rattachait la comédie à tout le reste de la fête de Bacchus: il l'y retenait comme le cordon qui retient l'enfant à la mère.
Observons, avant de quitter cette comédie, que la discussion des Nuées et celle des Guêpes se font pendant l'une à l'autre, et que les deux pièces se dénouent à l'inverse l'une de l'autre: dans la première, c'est le fils qui s'instruit trop bien au gré du père; dans la seconde, c'est le père qui se métamorphose trop complètement au gré du fils.
Mais le déno?ment de celle-ci, le vieux juge devenu un beau du jour, ne peut s'expliquer que par cet usage que nous venons de rappeler.
LES FEMMES A L'ASSEMBLéE.
Le socialisme est un mot nouveau, mais qui désigne une chose très-ancienne. Ces questions, agitées de nos jours,-le mariage, la famille, l'éducation, le travail, la richesse, la propriété, l'égalité des droits de l'un et de l'autre sexe, l'émancipation des femmes,-s'agitaient déjà il y a plus de deux mille ans. Aristophane les traite à sa manière, selon le procédé comique, par le ridicule et la bouffonnerie.
Le communisme, qui est le faux socialisme, avait été, très-anciennement, rêvé par les uns, pratiqué par les autres:-pratiqué dans les républiques de Crète et de Sparte; rêvé par les métaphysiciens Phaléas et Platon, dans la République idéale dont chacun d'eux avait tracé le plan, peut-être avec quelque réminiscence ou quelque reflet des croyances orientales.
Le mythe indien montrait la société entière sortant de Brahma toute constituée:-de sa tête, les prêtres; de ses bras, les guerriers; de ses cuisses, les laboureurs; de ses pieds, les esclaves. La propriété, collective, indivisible, demeurait tout entière dans les mains des prêtres, fils premiers-nés du dieu; c'était un communisme partiel.
Le génie dorien, fidèle aux traditions re?ues des mystérieux Pélasges, renferma aussi la population de Sparte dans quatre cadres inflexibles, et, divisant la terre par portions égales entre tous les citoyens, les obligea pourtant d'en consommer les revenus en commun.
Or Phaléas et Platon prirent la Crète et Sparte dans le monde réel comme bases de leurs aristocratiques théories dans le monde idéal, Platon,-pour ne parler que de lui, puisque le livre de Phaléas ne nous est point parvenu,-divise, dans sa République, les citoyens en trois castes, semblables aux trois premières des Indiens: quant aux esclaves, qui formeraient la quatrième caste d'hommes, ceux-là ne comptent même pas; ils ne font point partie de l'espèce humaine, ils sont des choses. Les terres et les biens sont possédés en commun par les trois castes. Les femmes aussi sont en commun: elles appartiennent à tout le monde, et n'habitent en particulier avec personne; de sorte que les enfants ne connaissent pas leurs pères, ni les pères leurs enfants. Ainsi, plus de famille! aucun lien! La pudeur périt, comme la tendresse: sous prétexte que la femme est égale, à l'homme (égale, oui; mais non identique; et c'est ce que l'on perd de vue!), on traitera les femmes comme les hommes; elles apprendront à monter à cheval, à lancer le javelot ou le disque; elles s'exerceront dans les gymnases et dans les palestres, nues parmi les jeunes hommes nus.-Les enfants sont fils de l'état; ils sont tous confondus dès la naissance, et toute mère, sans pouvoir reconna?tre le sien, doit à tous sa mamelle devenue publique.
Tels étaient les égarements de cette politique de Platon, si aisée d'ailleurs à réfuter par la morale du même philosophe.
L'ironie d'Aristophane, et plus tard le bon sens d'Aristote, firent justice de ces chimères. Celui-ci, dans sa Politique, critique rudement l'auteur de la République, et le réfute avec un bon sens impitoyable. L'autre, dans ses comédies, sans nommer ni Phaléas ni Platon, présente de la manière la plus spirituelle et la plus bouffonne les objections qui s'élèvent contre ces systèmes de communauté absolue.-Au reste, Platon lui-même, dans ses Lois, qui ne sont pas une rétractation de la République, mais une sorte de transaction entre l'idéal et le possible, entre le rêve et la réalité, ne parle ni de la communauté des femmes ni de la communauté des biens.
Il faut voir en détail comment Aristophane traitait toutes ces théories.
* * * * *
Les Femmes à l'Assemblée ne sont pas sans analogie avec Lysistrata: il s'agit encore d'une conspiration féminine; mais, cette fois, ce n'est plus une révolte, c'est une révolution, et une révolution sociale.
Les Athéniennes, sous la conduite de Praxagora, femme avisée et entreprenante, comme son nom le fait entendre, ont formé le dessein de se déguiser en hommes, de s'introduire dans l'Assemblée, de s'assurer ainsi la pluralité des voix, et de faire voter une constitution nouvelle, fondée sur la communauté des biens, des femmes et des enfants,-et, de plus, assurant au sexe féminin la direction des affaires publiques. Par ce dernier point seulement la parodie d'Aristophane dépasse la République de Platon.-Voilà le sujet de cette comédie, amusante satire du communisme,-et nouveau travestissement de la démocratie, pouvant faire suite aux Chevaliers, aussi bien qu'à Lysistrata.
La pièce commence,-ainsi que la précédente, et comme un grand nombre d'autres pièces grecques, soit tragiques, soit comiques,-un peu avant le lever du jour.
Praxagora est seule, elle attend ses compagnes dans une rue proche de la Pnyx, où doit avoir lieu une réunion préparatoire. Parodiant les débuts de tragédie, elle adresse la parole en style pompeux à la lampe qu'elle tient à la main, à la ?complice de ses secrets plaisirs[116].?
Une femme arrive, puis une autre.-?Je t'ai bien entendue, dit celle-ci, gratter à ma porte, pendant que je me chaussais. Mon mari, ma chère,-c'est un marin de Salamine,-ne m'a pas laissée en repos une seule minute de toute la nuit! Enfin, je n'ai eu que ce moment-là pour m'évader en prenant ses habits.?
Toutes les femmes, et les plus distinguées de la ville, viennent se joindre aux trois premières. Elles ont eu soin de se procurer des barbes: chez les Athéniens, il n'y avait guère que les hommes débauchés qui n'en portassent point. Elles racontent qu'au lieu de continuer à s'épiler et à se flamber comme de coutume, elles se sont frottées d'huile par tout le corps et exposées au grand soleil.
Tout va bien: chaussures lacédémoniennes, batons, habits d'hommes, rien ne leur manque pour para?tre dans l'Assemblée.
Quelques-unes, voulant mener de front le ménage et la politique, ont apporté leur laine et leurs fuseaux pour travailler pendant les débats.
--?Pendant les débats, malheureuse?-Sans doute! Entendrai-je moins bien, si je travaille? Mes enfants vont tout nus!?
Ce sont les tricoteuses de ce temps-là.
On fait une sorte de répétition des r?les, afin de les mieux jouer. Les orateurs mettent leurs barbes et leurs couronnes. Praxagora prononce la formule: ?Qui veut parler?? prescrite par Solon, et que l'on n'omettait jamais, parce qu'elle conservait la liberté, en avertissant que tout citoyen avait le droit de prendre la parole.
Une Athénienne se lève et fait un exorde qu'emploiera plus tard Démosthène lui-même dans son Discours sur la Liberté des Rhodiens. Puis elle s'anime et, dans le feu de l'improvisation, elle s'oublie et jure par les deux déesses, manière de jurer propre aux femmes.
Praxagora à son tour prend la parole: Sauvons le vaisseau de l'état, qui ne marche pour le moment ni à la voile ni à la rame. C'est aux femmes qu'il faut remettre le gouvernail. N'est-ce pas à elles que l'on confie le soin de mener la barque de la famille? Ne sont-ce pas elles qui règlent la dépense? Elles s'entendront mieux que les hommes à administrer les finances publiques.-Déjà Lysistrata s'était servie de cet argument.-Praxagora en ajoute d'autres: Les femmes seules ont conservé les m?urs antiques. ?En effet, elles s'accroupissent pour mettre la viande sur le gril, comme autrefois; elles portent fardeaux sur la tête, comme autrefois; elles célèbrent les fêtes de Cérès et de Proserpine, comme autrefois[117]; elles font cuire les gateaux, comme autrefois; elles font enrager leurs maris, comme autrefois; elles re?oivent chez elles des amants, comme autrefois; elles achètent des gourmandises en cachette, comme autrefois; elles aiment le vin pur, comme autrefois; elles se plaisent aux ébats voluptueux, comme autrefois. Ainsi, Athéniens, en leur abandonnant l'administration, n'ayons aucun souci, ne nous enquérons point de ce qu'elles feront. Laissons-les gouverner en toute liberté. Considérons avant tout qu'elles sont mères, et qu'elles auront à c?ur d'épargner les soldats.?
Argument sérieux, qui surprend l'auditeur au bout d'une tirade bouffonne. Lysistrata l'a employé déjà, et après elle le ch?ur de la même comédie.-Il est très-grave, et nous ne voyons pas qu'on puisse y répliquer, si ce n'est pas de froides railleries.
Pourquoi donc un temps ne viendrait-il pas, où les femmes, mères de famille, auraient enfin voix au chapitre et seraient non pas éligibles, mais électeurs? Nous n'osons aller jusqu'à dire avec Condorcet et Olympe de Gouges: ?Les femmes ont bien le droit de monter à la tribune, puisqu'on ne leur conteste pas celui de monter à l'échafaud!? Non, le temps de l'échafaud est passé pour elles, comme pour tous; celui de la tribune, je crois, ne viendra jamais; je parle de la tribune politique. Mais nous ne voyons pas du tout en quoi la bienséance pourrait être offensée et contrarier la justice si un jour on reconnaissait aux mères de famille le droit d'aller déposer dans l'urne électorale un bulletin de vote silencieux. En dépit du préjugé et des moqueries, je ne puis me résoudre à croire que les femmes soient condamnées à rester mineures éternellement, et que toute une moitié du genre humain soit à jamais exclue d'un droit que nous nommons universel[118].
M. John Stuart Mill, après Condorcet, est d'avis de donner à la femme le droit de suffrage. On répond à cela que la femme électeur impliquerait la femme éligible. Cela n'est point une nécessité.-Il y aurait plus d'une objection à faire quant à ce second degré.-Pour le premier il n'y en a aucune.
* * * * *
Les Athéniennes, comme de raison, saluent de leurs applaudissements le discours de Praxagora.
Là répétition ayant réussi, elles se rendent à l'Assemblée. Ainsi se termine cette exposition pleine de mouvement et de verve, semée, dans le texte, de plaisanteries fort vives et d'équivoques licencieuses, auxquelles le sujet ne prêtait que trop.
* * * * *
Mais voici quelque chose de plus gros que la licence proprement dite, et je ne puis l'omettre entièrement, voulant donner une idée abrégée mais aussi exacte que possible du théatre d'Aristophane.
Le mari de Praxagora, Blépyros, s'est réveillé, et n'a plus trouvé ses habits, ni ses chaussures, ni sa femme. Il s'est vu obligé de prendre les mules et les habits de celle-ci; car un besoin pressant, dit-il, le for?ait de sortir avant le jour.
?Où trouverai-je un endroit favorable? Ma foi! la nuit, tous les endroits sont bons! Personne ne me verra faire.-Ah! malheureux, de m'être marié, à mon age! Que je mérite bien mille coups!...-Certes, ce n'est pas dans de bonnes intentions qu'elle s'est échappée du logis!-Enfin, faisons toujours notre affaire.?
Un autre homme survient et trouve Blépyros dans cette posture et avec cette toilette: robe jaune et chaussures persiques! La même aventure lui arrive, à lui aussi: en se réveillant, plus de femme, plus de souliers, plus de manteau! il a donc été obligé de s'affubler également des vêtements laissés par la fugitive.
Ces hommes affublés de robes de femmes sont la contre-partie comique des femmes travesties en hommes.
Blépyros ne se dérange pas pour causer avec un ami, et même il invoque la déesse des accouchements difficiles.
Un troisième citoyen arrive de la Pnyx, et raconte ce qui vient de s'y passer. Il y avait à l'Assemblée une foule telle qu'on n'en vit jamais, et, chose étrange! c'étaient tout des visages blancs! On a vu para?tre à la tribune, d'abord un chassieux, le fils de Néoclès; ensuite le subtil évéon, ?qui était nu, à ce que nous croyions tous, mais il disait qu'il avait un manteau[119]; puis, un beau jeune homme, au teint blanc, semblable à Nicias[120], et qui a proposé de remettre aux femmes le gouvernement de la république. ?C'est, a dit ce jeune orateur (vous reconnaissez Praxagora), la seule nouveauté dont nous ne nous soyons pas encore avisés à Athènes en fait de gouvernement.? Sa proposition a été appuyée par la foule des visages blancs, qui étaient en majorité, et la chose a été votée d'emblée.
BLéPYROS.
Votée?
CHRéMèS.
Oui.
BLéPYROS.
On les a chargées de tout ce qui regardait les hommes?
CHRéMèS.
Comme tu dis.
BLéPYROS.
Ainsi ce sera ma femme qui ira au tribunal à ma place?
CHRéMèS.
Et ce sera elle qui à ta place entretiendra vos enfants.
BLéPYROS.
Et je n'aurai plus à me fatiguer dès le matin?
CHRéMèS.
Non, ce sera l'affaire des femmes. Toi, au lieu de geindre, tu resteras au lit à péter à ton aise.
BLéPYROS.
Ce que je crains pour nous autres, c'est que, tenant en main les rênes du gouvernement, elles ne nous obligent,... de force,... à...
CHRéMèS.
à quoi?
BLéPYROS.
à les caresser.
CHRéMèS.
Et alors, si nous ne pouvons pas...
BLéPYROS.
J'ai peur qu'elles ne nous refusent à d?ner.
CHRéMèS.
Eh bien! tache de t'exécuter et de d?ner.
Les deux bonshommes s'en vont, chacun de son c?té.
Les femmes reviennent, triomphantes! Elles jettent leurs barbes et leurs déguisements masculins. Investies de l'autorité, aussit?t elles se mettent à l'?uvre. Praxagora expose son plan de communisme: communauté des biens, communauté des femmes, communauté des enfants. Tout cela présenté très-plaisamment par le po?te comique. Le phalanstère lui-même semble prévu:
PRAXAGORA.
Je veux faire de la ville une seule et même habitation, où tout se tiendra et ne fera qu'un, où l'on sera les uns avec les autres.
BLéPYROS.
Et les repas, où les donnera-t-on?
PRAXAGORA.
Les tribunaux et les portiques seront convertis en salles de banquet.
BLéPYROS.
Et la tribune, à quoi servira-t-elle?
PRAXAGORA.
à mettre les cratères et les aiguières. J'y placerai aussi des enfants pour chanter la gloire des braves et l'opprobre des laches qui, tout honteux, n'oseront pas assister au festin.
BLéPYROS.
Par Apollon! ce sera charmant...
PRAXAGORA.
Lorsque vous sortirez de table, les femmes courront au-devant de vous dans les carrefours, en vous disant: Par ici, viens chez nous, tu y trouveras une jolie fille.-Chez moi aussi, dira une autre du haut de sa fenêtre; elle est belle et éblouissante de blancheur; mais il faut d'abord coucher avec moi.-Et les hommes laids, surveillant de près les beaux jeunes gens, leur diront: ?Eh! l'ami, où cours-tu si vite? Entre chez elles, mais tu ne feras rien: c'est aux laids et aux camards que la loi accorde le droit d'être les premiers admis...? Eh bien! dis-moi, tout cela n'est-il pas bien arrangé?
BLéPYROS.
à merveille.
PRAXAGORA.
Il faut que j'aille sur la grand'place pour recevoir les biens qu'on va mettre en commun et que je choisisse une crieuse publique à la voix sonore. à moi tous ces soins, puisqu'on m'a départi le pouvoir! je dois faire dresser aussi les tables publiques, afin que dès aujourd'hui vous banquetiez tous en commun.
BLéPYROS.
Dès aujourd'hui, nous allons banqueter?
PRAXAGORA.
Sans doute. Et puis, je veux abolir les courtisanes, absolument.
BLéPYROS.
Pourquoi?
PRAXAGORA.
Eh! mais, afin que nous ayons, nous autres, les prémices des jeunes
gens...
Trait profond, sous forme plaisante. Il n'y aura plus de courtisanes, parce que toutes les femmes le seront.
Blépyros, bon type de mari, ne se sent pas de joie en écoutant pérorer sa femme. Sans songer du tout à lui disputer le pouvoir, il lui fait sur le nouvel état de choses des questions na?ves contenant, sous forme ingénue, des objections si solides qu'Aristote lui-même, au commencement du livre II de sa Politique, n'en trouvera pas de meilleures pour battre en brèche la cité idéale de Platon.
Praxagora répond à tout imperturbablement, Blépyros est ébloui.-Lorsqu'elle a fini son discours:-Allons, dit-il, que je marche tout près de toi, afin qu'on me regarde et qu'on dise: Voyez-vous? c'est le mari de notre générale!
C'est l'inverse de la chanson:
Ah! que je suis fière
D'être femme d'un militaire!
Ah! que je suis fière
Et comme, à son bras
Je sais faire mes embarras!
Le ch?ur, qui suivait ce dialogue dans la pièce grecque est malheureusement perdu: c'était sans doute le cri de triomphe des femmes devenues ma?tresses et souveraines de la République à la suite de leur coup d'état; il y avait là encore, probablement, bien des gaietés, bien des malices.-De notre temps on a composé plusieurs pièces sur ce sujet: le Royaume des Femmes, ou le Monde à l'envers;-la Reine Crinoline, etc.
* * * * *
Vient ensuite une scène excellente entre deux bourgeois, dont l'un, simple et de bonne foi, se dispose à donner ses biens à la République, pour obéir au décret et apporte tout son petit ménage; tandis que l'autre, prudent et peu docile, jure pour sa part de ne rien lacher qu'à la dernière extrémité. Ses paroles na?ves et chaleureuses respirent l'amour sacré de la propriété et l'enthousiasme de l'égo?sme... Le citoyen-modèle allègue la loi.-Bah! dit l'autre, la loi! on la vote, mais depuis quand est-ce qu'on l'exécute? Recevoir, bien; mais donner, non! ce n'est pas dans mes habitudes.
Une péripétie amusante, c'est que, le repas public étant servi, quand tout est prêt, lits et tapis, coupes, parfums et parfumeuses, lièvres à la broche, gateaux, fruits, couronnes,-celui des deux bourgeois qui n'a pas contribué veut se mettre à table avec tout le monde, puisqu'ainsi l'ordonne la loi!
LE PREMIER CITOYEN.
Et où vas-tu? puisque tu n'as pas contribué!
LE DEUXIèME CITOYEN.
Eh! je vais au banquet!
LE PREMIER CITOYEN.
Oh, oh! si les femmes ont du sens, tu ne d?neras pas sans avoir contribué!
LE DEUXIèME CITOYEN.
Mais je contribuerai!
LE PREMIER CITOYEN.
Quand cela?
LE DEUXIèME CITOYEN.
Oh! je ne serai pas le dernier!
LE PREMIER CITOYEN.
Comment?
LE DEUXIèME CITOYEN.
Il y en aura de moins pressés que moi!
LE PREMIER CITOYEN.
En attendant, tu vas d?ner.
LE DEUXIèME CITOYEN.
Que veux-tu? il faut que les hommes de sens prennent part comme ils
peuvent à la chose publique.
Et il va prendre part, en effet, et la plus grosse part possible.-Cette scène n'est-elle pas de tous les temps?
* * * * *
Nous venons de voir comiquement mettre en pratique la première partie de la Constitution nouvelle, celle qui regarde la communauté des biens; le po?te met ensuite en action celle qui concerne la communauté des femmes,-point déjà touché dans la scène entre Praxagora et son mari;-quant à la communauté des enfants, elle a été incidemment touchée aussi, et cela presque dans les mêmes termes que chez Platon.
Une série de scènes parfois licencieuses, souvent gracieuses et toujours comiques, nous montre trois vieilles femmes successivement disputant à une jeune fille la possession d'un beau jeune homme;-ce sont les vieillards de Suzanne retournés, ou la femme de Putiphar multipliée en trois personnes.-La première vieille s'écrie:
Qu'il vienne à mes c?tés, celui qui veut go?ter le bonheur! Ces jeunes filles n'y entendent rien: il n'y a que les femmes m?res pour conna?tre l'art de l'amour! Nulle ne chérirait comme moi l'amant qui me posséderait! Les jeunes filles sont des coquettes!
LA JEUNE FILLE.
Ne dis pas de mal des jeunes filles! c'est dans les lignes pures de leurs jambes fines et de leur jeune sein que fleurit la volupté; mais toi, vieille, tu es là étalée et embaumée comme pour tes funérailles, amante de la mort!
La vieille cependant tient bon, ayant la loi pour elle: ?Les femmes ont décidé que, si un jeune homme désire une jeune fille, il ne pourra la posséder qu'après avoir satisfait une vieille.? Dura lex, sed lex! La vieille, à cheval sur son droit, prétend user, et en long et en large, du bénéfice que la loi lui confère. Pas moyen de lui échapper! Cruelle vieille! il faut en passer par là! pauvre jeune homme!
En vain la belle fille vient en aide au gar?on, et continue d'apostropher la vieille qui se cramponne à lui: ?Allons donc, vieille! il est trop jeune pour toi; tu serais sa mère! songe à ?dipe[121]!?
En vain aussi le jeune homme déclare qu'il n'a pas besoin de vieux cuir.-S'échappant des mains de la première vieille, il tombe dans celles de la seconde, et de celle-ci dans la troisième: c'est pis que Charybde et Scylla, ici il y a trois monstres et trois gouffres!
LA DEUXIèME VIEILLE.
C'est moi qu'il doit suivre, d'après la loi!
LA TROISIèME VIEILLE.
Non pas, c'est moi: c'est la plus laide!
Et elle l'entra?ne. L'autre tire de son c?té. Le jeune homme, tiré à trois vieilles, est peu s'en faut, écartelé: premier supplice, qui n'est que le prélude de l'autre. La troisième vieille, et la plus effroyable, l'emporte enfin, sur les deux premières, conformément à la loi.
* * * * *
La pièce se termine, comme d'ordinaire, par une bombance générale, à laquelle on invite plaisamment les spectateurs: ?Vieillards, jeunes gens et enfants, le d?ner est prêt pour tout le monde sans exception,... si l'on s'en va chez soi.?
* * * * *
Le poète, paraissant demander grace pour son excessive liberté-d'imagination, de paroles et d'actions,-ajoute, par la voix du coryphée, une adroite requête au public et aux juges du concours dramatique: ?Que les sages me jugent sur ce que j'ai dit de sage, les fous sur ce que j'ai dit de fou; je me soumets ainsi au jugement de tous.?
Puis le ch?ur de femmes se sépare en deux demi-ch?urs, qui bondissent, poussant des cris de joie et de triomphe: ?Courons nous mettre à table! les autres mangent déjà! Sautons en l'air, ohé! évohé! allons manger! Evohé, ohé! célébrons la victoire! ohé, ohé, ohé, ohé!?
C'est par ces cris, et par une sorte de ballet, comme toujours, que se terminait la comédie.
* * * * *
En résumé,-passons sur la licence, inséparable des fêtes du dieu du vin,-est-il possible de mettre plus d'entrain et de gaieté dans la critique d'une utopie socialiste?
Encore avons-nous d? omettre toutes sortes de joyeusetés où éclate impétueusement la fantaisie d'Aristophane, qui n'a d'égale que celle de Rabelais ou celle de Shakespeare. Pour ne citer qu'un seul détail, le menu du repas public est donné en six vers qui ne font qu'un seul mot; mais ce seul mot énumère tous les mets, et ces noms de mets sont soudés ensemble et forment soixante-dix-sept syllabes! Je le transcris, pour en donner l'idée:
Lepadotemachoselachogaleo-
Cranioleipsanodrimypotrimmato-
Silphioprasomelitocatakechymeno-
Kichlepicossyphophattoperistera-
Lectryonoptenkephalokinclope-
Leiolag?osiraiobaphétraganopteryg?n.
Ouf!... Un tel mot vaut un discours; c'est une carte de restaurateur; cela signifie à peu près:
?Hu?tres, salaisons, turbots, têtes de squales, silphium à la sauce piquante, assaisonné de miel, grives, merles, tourterelles, crêtes de coq grillées, poules d'eau, pigeons, lièvres cuits au vin, tendons de veau, ailes de volaille.?
Pour dire un pareil mot tout d'une haleine, il faudrait être Grandgousier, Gargamelle ou Gargantua. Il me rappelle les chefs-d'?uvre de la gastronomie allemande et particulièrement les principes de la composition du Saucissenkartoffelbreisauerkrautkrantzwurst. Formidable couronnement de l'édifice culinaire allemand, ce mets est surmonté d'une guirlande de boudins et d'andouilles; une corniche de choucroute, entrelacée de betteraves confites au sel, forme un anneau qui repose sur une coquille de saucisses et de saucissons fumés et r?tis sur le gril. Des ornements, imitant lourdement le travail des orfèvres, contournent la coquille et sont composés de sept espèces de boudins, pour les noms desquels nous renvoyons le lecteur au fameux Kochbuch, composé par un professeur de chimie de Heidelberg. Une purée de pois, flanquée de boules de pommes de terre, s'agite à la base du mets, qui s'élève magistralement assis sur une vaste cro?te de paté. Il est arrosé de haut en bas avec de l'eau-de-vie de pommes de terre, et enduit d'une couche épaisse de sirop de groseilles. Puis, on l'allume et on le place flambant sur la table.
Il y a aussi un No?l populaire de la Bresse qui pourrait être cité ici
(Voir les Chansons populaires des provinces de France, notices par
Champfleury, p. 41 et 42).
* * * * *
En somme, la comédie des Femmes à l'Assemblée nous fait voir une fois de plus qu'il n'y a point d'idée si sérieuse que la comédie ne puisse atteindre, pour la faire tomber sous le ridicule, ou la contr?ler par la raillerie, ou la faire triompher par le bon sens.
PLUTUS.
Plutus, en grec Ploutos, c'est à dire Richesse, mais Richesse au masculin, le bonhomme Richesse; c'est quelque chose comme le seigneur Capital, qu'on a, de notre temps, mis sur la scène; ou le dieu Trésor chez les Latins.
Plutus, dieu des richesses, était au nombre des dieux infernaux, parce que les richesses se tirent du sein de la terre[122]. Selon Hésiode, il était fils de Cérès: l'agriculture est, en effet, la première source des richesses. On le représentait ordinairement sous la forme d'un vieillard aveugle, boiteux et ailé, venant à pas lents, mais s'en retournant d'un vol rapide, et tenant une bourse à la main. à Athènes, la statue de la Paix tenait sur son sein Plutus enfant, symbole des richesses dont la Paix est la mère.
La pièce de Plutus est une satire économique et une allégorie morale. Le po?te, ayant critiqué dans la pièce précédente le système de la communauté des biens, aborde dans celle-ci une autre question qui touche de près à la première ou qui est une autre face du même problème, celle de la répartition des richesses. ?Ne semble-t-il pas,-dit Chrémyle, qui est, après Plutus, le premier personnage de la pièce,-ne semble-t-il pas que tout soit extravagance ou plut?t démence dans le monde, à voir le train dont il va? Une foule de méchants jouissent des biens qu'ils ont acquis par l'injustice, tandis que les plus honnêtes gens sont misérables et meurent de faim.?
Cette pièce est, parmi celles qui nous restent d'Aristophane, la seule appartenant à la comédie moyenne, période de transition entre l'ancienne et la nouvelle[123]. Nous n'en avons de lui aucune qui appartienne à la comédie nouvelle.
Après la victoire remportée par les Lacédémoniens sur les Athéniens au fleuve de la Chèvre (?gos Potamos), victoire qui mit fin à la guerre du Péloponnèse, Athènes ayant été prise par Lysandre en 404, le gouvernement des Trente, établi sur les ruines de la démocratie, défendit par un décret de mettre désormais sur la scène les événements contemporains, de désigner par son nom aucune personne vivante, et de faire usage de la parabase. Plutus avait été représenté pour la première fois en 408, quatre ans avant ce décret, et fut reprise vingt ans après la première représentation, avec les changements nécessaires[124]; la pièce, telle que nous l'avons aujourd'hui, est un composé de ces deux éditions[125].
Au reste, dès la défaite de Sicile, comme on manquait également d'argent pour subvenir aux représentations scéniques et de gaieté pour les animer, on avait déjà réduit le ch?ur. à plus forte raison, lorsque la constitution politique fut changée, la chorégie disparut avec la démocratie: c'est-à-dire que les citoyens riches, s'il en restait quelques-uns, n'étant plus intéressés à nourrir, faire instruire et habiller magnifiquement des choristes, comme sous le régime démocratique, pour gagner la faveur du peuple et ses voix dans les élections, il en résulta que le ch?ur, cessant d'être soutenu par les fortunes particulières, et ne l'étant point, ne l'ayant jamais été par le trésor public, devint de plus en plus pauvre et mince, et fut presque réduit à rien. Enfin, la parabase, qui en était la partie vitale, l'ame et l'aiguillon, en ayant été retranchée par ce décret, ce fut la mort du ch?ur: il disparut. Dans la pièce que nous venons d'analyser, les Femmes à l'Assemblée, il n'y a plus de parabase[126]; dans Plutus, repris en 388, il n'y a plus ni parabase ni ch?ur lyrique; il y a seulement quelques vers prononcés par le ch?ur, c'est-à-dire par le coryphée, dans le dialogue de la pièce. Dans plusieurs endroits est marquée la place où le ch?ur proprement dit, le ch?ur lyrique, chantait et dansait, selon la coutume, lors de la première représentation, en 408; mais la place est vide, le ch?ur n'y est plus.
Ainsi périt la comédie ancienne. Et, chose singulière! elle périt parce que les idées d'Aristophane avaient triomphé. En effet, qu'a-t-il soutenu toujours? l'aristocratie et la paix. Et qu'a-t-il combattu toujours? la démocratie et la guerre. Or, sa cause est victorieuse, les faits sont pour lui, la paix est conclue, l'aristocratie triomphe, la démocratie succombe, mais avec elle la liberté, et dès lors l'ancienne comédie. La démocratie revint plus tard avec Thrasybule, mais sans rétablir la liberté du théatre.
Le po?te comique, ne pouvant plus se prendre aux personnes ni aux choses du temps, est obligé de se borner à la critique philosophique et littéraire, ou à l'allégorie morale et à une sorte d'apologue en action; c'est ce qu'on appelle la comédie moyenne, acheminement à la nouvelle, qui entreprendra de peindre la vie privée, les m?urs domestiques et les caractères. Pour la comédie en général, ce sera un progrès; pour la comédie grecque, une décadence. En effet, elle cesse d'être un combat, une discussion partiale et br?lante, en même temps qu'un jet lyrique de l'ivresse dionysiaque; elle n'est plus qu'une ?uvre littéraire: or ce fut, chez les Grecs, un signe de décadence pour la littérature, quand elle cessa de faire partie de la vie politique et sociale, et qu'elle commen?a de se prendre elle-même pour fin et pour objet.
Le sort de la tragédie et celui de la comédie, comme le remarque Schlegel d'une manière aussi ingénieuse que juste, furent très-différents: l'une mourut de mort naturelle, et l'autre de mort violente; la tragédie expira, lorsque ses forces se furent peu à peu épuisées et qu'elle ne fut plus en état de se soutenir à son antique hauteur; la comédie fut privée, par un acte du pouvoir suprême, de la liberté illimitée, condition nécessaire de son existence.
Horace, dans l'ép?tre aux Pisons, que l'on nomme communément Art poétique, indique cette catastrophe en peu de mots: ?à ces po?tes (Thespis et Eschyle) succéda l'ancienne comédie, qui obtint de grands succès; mais la liberté y dégénéra en licence et mérita d'être réprimée par une loi. La loi fut portée, et le ch?ur se tut honteusement, quand il n'eut plus le pouvoir de nuire.?
Mais cette dernière raison n'est pas la principale. La principale est celle que nous venons de dire: à savoir que la ruine des grandes fortunes, d'une part, et de l'autre la difficulté de trouver des choréges, lorsque l'intérêt politique eut cessé de les exciter, firent d'abord réunir la chorégie comique et la chorégie tragique en une seule liturgie[127], qui elle-même bient?t parut trop lourde à ceux que ne stimulaient plus l'ambition et la soif de la popularité. C'est ce qui causa la décadence du théatre. Les corporations d'acteurs, en se substituant à l'état, soutinrent seules, pendant quelque temps encore, l'art dramatique, ou, pour mieux dire, en prolongèrent la décadence[128].
* * * * *
Ces réflexions étaient nécessaires avant l'analyse de Plutus. On ne peut se défendre, en lisant cette comédie, d'une sorte de tristesse: on sent qu'Athènes est humiliée, ruinée; plus de liberté, plus d'argent, plus de joie dans les fêtes de Bacchus! Le po?te comique s'évertue à mériter encore ce titre par des ?uvres d'un esprit fin et par des allégories délicates, mais où l'abstraction se fait un peu sentir.
Au reste, si la fantaisie est moins vive, moins impétueuse, moins lyrique dans Plutus que dans les autres comédies d'Aristophane, en revanche elle est plus morale, plus relevée et plus sévère. C'est ce que fera voir l'analyse de la pièce.
Le laboureur Chrémyle, homme de bien et pauvre, s'apercevant que la fortune n'a de faveurs que pour les scélérats et les parjures, les sycophantes, les orateurs vendus, va demander à l'oracle d'Apollon s'il a eu tort de rester honnête homme, et, puisque ?pour lui, le carquois de sa vie est épuisé,? s'il ne doit pas songer à faire de son fils un coquin[129], la voie de l'injustice et de l'iniquité paraissant être celle du bonheur.
N'admirez-vous pas comme, dès le début, la question se pose d'une manière à la fois piquante et grave? En même temps, ne croit-on pas déjà sentir un souffle de moralité ésopique ou socratique, je ne sais quel parfum noble et pur, comme une exhalaison prochaine des jardins d'Acadèmos.
Apollon ordonne à Chrémyle de suivre la première personne qu'il rencontrera au sortir du temple, de l'aborder et de l'emmener dans sa maison.
Cette première personne se trouve être Plutus. Il est aveugle. Chrémyle lui demande qui il est. Plutus refuse d'abord de répondre; enfin les menaces de Chrémyle et de son esclave Carion le contraignent à se faire conna?tre.
PLUTUS.
Je suis Plutus.
CARION.
Toi, Plutus? en cet état misérable!
PLUTUS.
Oui.
CHRéMYLE.
Quoi! lui-même?
PLUTUS.
Tout ce qu'il y a de plus lui-même!
CHRéMYLE.
D'où viens-tu donc, en si piteux équipage?
PLUTUS.
De chez Patrocle[130], qui ne s'est pas baigné depuis sa naissance.
CHRéMYLE.
Et qui est-ce qui t'a rendu aveugle, dis-moi?
PLUTUS.
C'est Jupiter, jaloux des hommes. Quand j'étais jeune, je le mena?ai de ne visiter que les gens honnêtes, justes et vertueux; alors il me rendit aveugle, pour m'empêcher de les reconna?tre, tant il est jaloux des gens de bien[131]!
CHRéMYLE.
Cependant les gens de bien et les justes sont les seuls qui l'honorent!
PLUTUS.
C'est vrai.
CHRéMYLE.
Eh bien donc, si tu recouvrais la vue, tu fuirais les méchants?
PLUTUS.
Sans doute.
CHRéMYLE.
Tu visiterais les bons?
PLUTUS.
Assurément. Il y a si longtemps que je n'en ai vu!
CHRéMYLE.
Ce n'est pas étonnant: moi qui vois clair, je n'en aper?ois pas non plus!
Et il regarde les spectateurs.
Chrémyle promet à Plutus de le guérir et de lui rendre la vue, s'il consent à demeurer chez lui. Plutus veut rester aveugle, il craint la colère de Jupiter.-?Mais, dit Chrémyle, que serait, au prix de ta puissance, celle de Jupiter et de ses tonnerres, si tu recouvrais la vue, f?t-ce peu d'instants?? Et il le lui prouve par une série de questions et de répliques subtiles, qu'on pourrait prendre, par moments, pour une page détachée des dialogues de Platon. Le ton comique se maintient par toutes sortes de plaisanteries et d'allusions aux choses et aux personnes du temps, que le po?te, habilement, entremêle aux subtilités philosophiques. Le dialogue se termine ainsi.
CHRéMYLE.
Enfin, Plutus, c'est par toi que tout se fait; tu es la seule et unique cause du bien comme du mal; n'en doute pas!
CARION.
à la guerre, la victoire est toujours du c?té où tu fais pencher la balance[132].
PLUTUS.
Quoi! à moi seul, je peux faire tant de choses?
CHRéMYLE.
Et bien d'autres encore! Aussi jamais personne ne se lasse de toi.
On se rassasie de tout le reste: d'amour,...
CARION.
De pain,
CHRéMYLE.
De musique,
CARION.
De friandises,
CHRéMYLE.
D'honneur,
CARION.
De gateaux,
CHRéMYLE.
De gloire,
CARION.
De figues,
CHRéMYLE.
D'ambition,
CARION.
De bouillie,
CHRéMYLE.
De pouvoir,
CARION.
De lentilles[133],
CHRéMYLE.
Mais de toi on ne se rassasie jamais! Qu'on ait treize talents, on désire d'autant plus en avoir seize. Si on atteint ce chiffre, on en veut quarante[134]; sans quoi on ne saurait vivre!
Plutus consent enfin à rester chez Chrémyle, qui, en brave homme et en bon c?ur (le caractère se suit bien) invite aussit?t les laboureurs ses voisins à venir partager sa joie. Ce sont eux qui forment le ch?ur de la pièce.
Pour guérir Plutus de sa cécité, il veut le faire coucher une nuit dans le temple d'Esculape[135]. Comme il s'apprête à l'y conduire, une femme lui barre le chemin; c'est la Pauvreté,-qui ne souffrira pas qu'on essaye de la chasser de partout.-Ici vous sentez un peu l'abstraction. Pourtant l'allégorie est belle, et soutenue avec une éloquence qui fait songer encore à Prodicos, à Xénophon, à Platon et à Socrate.
La Pauvreté leur prouve que, loin d'être l'auteur de tous les maux comme on le croit vulgairement, elle est l'auteur de tous les biens; et que rendre la vue à Plutus, ce serait faire la plus grande des folies: supposé, en effet, que Plutus, la Richesse, se donne à tous également, personne ne voudra plus rien faire; c'est la ruine de l'industrie et du commerce; des sciences, des lettres et des arts. ?Qui se souciera de forger le fer? de construire des vaisseaux? de faire des habits? de fabriquer des roues? de tailler le cuir? de faire de la brique? de blanchir, de corroyer; de labourer la terre pour en tirer les dons de Cérès,-si l'on peut vivre sans travailler, dans une oisiveté parfaite??
Un phalanstérien aurait réponse prête: la théorie du travail attrayant;-réponse plus spécieuse que solide, et qui compte sans la papillonne du même système, autrement puissante que la cabaliste! Le travail attrayant est sujet au caprice, et le caprice ne permet pas d'accomplir des ?uvres ardues, surtout des travaux plats et monotones, comme ceux dont se compose la vie quotidienne de la plupart des hommes. L'héro?sme d'une minute est plus facile que le travail suivi, le dévouement quotidien, obscur.
Le bonhomme Chrémyle ne répond guère plus solidement.
CHRéMYLE.
Tu radotes! tous ces travaux, nos serviteurs nous les feront.
LA PAUVRETé.
Où donc trouveras-tu des serviteurs?
CHRéMYLE.
Nous en achèterons avec de l'argent.
LA PAUVRETé.
Et qui donc d'abord voudra vendre, si tout le monde a de l'argent?... Il te faudra donc labourer, bêcher, te livrer à toutes sortes de travaux: ta vie sera bien plus pénible qu'elle ne l'est aujourd'hui.
CHRéMYLE.
Que ce présage retombe sur ta tête!
LA PAUVRETé.
Tu n'auras plus, ni lit pour te coucher, où en trouveras-tu? ni tapis, qui voudra en faire, s'il a de l'or? ni parfums pour la toilette de ta jeune femme, ni étoffes brochées et teintes en pourpre pour sa parure. Et cependant à quoi sert d'être riche, si l'on est privé de toutes ces jouissances? Grace à moi, au contraire, vous avez aisément tout ce qu'il vous faut: comme une ma?tresse vigilante, je force l'ouvrier par le besoin à travailler pour gagner sa vie[136].
CHRéMYLE.
Quels autres biens peux-tu donner que des br?lures au feu de l'étuve publique[137], que les cris des enfants affamés et des vieilles femmes gémissantes; que les puces, les poux, les cousins, dont le bourdonnement nous réveille et nous dit: ?Lève-toi pour crever de faim!? Et quels autres habits que des haillons? quel lit, qu'une litière de joncs pleine de punaises qui nous empêchent de fermer l'?il? Pour couverture, une natte pourrie; pour oreiller, une grosse pierre sous la tête: en guise de pain, des racines de mauve; pour tout potage, des feuilles de rave sèches; pour siége, un vieux tesson de cruche; pour pétrin, une douve de tonneau fendue; voilà les biens dont tu nous combles!
LA PAUVRETé.
Cette vie-là n'est pas la mienne; c'est celle des mendiants que tu décris!
CHRéMYLE.
Mendicité n'est-elle pas s?ur de Pauvreté?
LA PAUVRETé
Comme Denys, pour vous, est frère de Thrasybule! Mais telle n'est point; telle ne sera jamais ma vie. La mendicité consiste à végéter sans posséder rien; la pauvreté, à vivre d'épargne et de travail: point de superflu, mais le nécessaire!
CHRéMYLE.
Vie heureuse, ma foi! d'épargner et de se donner de la peine, pour ne pas laisser de quoi se faire enterrer!
LA PAUVRETé.
Tu plaisantes et tu railles, au lieu de parler sérieusement, quand tu refuses de reconna?tre que je sais, bien mieux que Plutus, rendre les hommes forts et de corps et d'esprit. Avec lui, ils sont lourds, ventrus, goutteux, chargés d'un honteux embonpoint; avec moi, minces, à taille de guêpes, et redoutables à l'ennemi.
CHRéMYLE.
C'est en les affamant, sans doute, que tu leur donnes cette taille de guêpes?
LA PAUVRETé.
Quant au moral, je m'en vais te prouver que la modestie habite avec moi, et l'insolence avec Plutus.
CHRéMYLE.
Ah! la belle modestie, que de voler et de percer les murs!
BLEPSIDèME.
Eh bien! est-ce que le voleur n'est pas modeste, puisqu'il se cache?
LA PAUVRETé.
Vois les orateurs dans les républiques, tant qu'ils sont pauvres, ils plaident pour le bonheur du peuple et la gloire de la patrie; mais, une fois que le peuple les a enrichis, ils ne se soucient plus du droit, ils trahissent la nation, et dressent des emb?ches à la démocratie.
CHRéMYLE.
Tu dis vrai, quoique mauvaise langue; mais ne triomphe pas pour cela, car je ne t'en ferai pas moins repentir d'avoir prétendu me persuader que Pauvreté vaut mieux que Richesse.
LA PAUVRETé.
Tu ne peux cependant pas me réfuter; tu ne répliques que par des moqueries et des propos en l'air.
CHRéMYLE.
Eh bien! comment se fait-il donc que tous les hommes te fuient?
LA PAUVRETé.
C'est parce que je les rends meilleurs. Est-ce que les enfants ne fuient pas les salutaires avis de leurs parents? Tant il est difficile de discerner ce qui est bon!
Le débat continue ainsi, mêlé de sérieux et de plaisant. Et Chrémyle, bonhomme un peu entêté, s'écrie: ?Tu ne me persuaderas pas, quand même tu me persuaderais[138]!? Il finit par chasser la Pauvreté, qui lui dit en s'éloignant: ?Un jour tu me rappelleras.-Eh bien! tu reviendras alors, répond Chrémyle; mais, pour le moment, va te faire pendre! J'aime mieux être riche.?
Quelle admirable scène! Que de sens, d'esprit, d'éloquence! Horace a raison de le dire, la comédie peut hausser le ton quelquefois. Jamais elle ne le haussa davantage. Ni le père du Menteur arrachant à son indigne fils le titre de gentilhomme, ni le père de Don Juan reprochant à cet hypocrite scélérat de déshonorer sa noblesse, ni Cléante flétrissant la fausse dévotion et la tartuferie, ne font rien entendre de plus fort, de plus grand, de plus beau.
La conclusion de cette scène, c'est plus que le fecunda virorum Paupertas[139] du po?te; c'est, à savoir, que le travail est la condition de notre nature, la loi, non-seulement physique, mais morale, la dignité, la sauvegarde et la consolation de la vie humaine. Il nous sauve, en effet, soit des plaisirs qui nous dissipent et parfois nous corrompent, soit de la préoccupation constante du problème de notre destinée, et de cette pensée, unique de l'infini, qui mène à la folie ou à l'abétissement recommandé en propres termes par Pascal. Le travail nous courbe physiquement, mais nous tient debout moralement. Ceux qui n'aiment pas le travail finissent t?t ou tard par s'avilir. ? la fausse doctrine qui prétend que le travail est un chatiment!
Une telle scène est, à elle seule, un monument littéraire et moral.
* * * * *
Chrémyle conduit Plutus au temple d'Esculape. Plutus y recouvre la vue: fidèle à sa promesse, il ne favorisera que les gens de bien.
Le po?te fait raconter par l'esclave Carion à Myrrhine, femme de Chrémyle, comment Plutus a recouvré la vue, et saisit cette occasion de montrer au doigt les fraudes des prêtres avides, le charlatanisme des médecins. Myrrhine répond à ces révélations de Carion, en bonne dévote un peu scandalisée.
Plutus guéri revient avec Chrémyle, et l'enrichit de tous les biens. Chrémyle aussit?t se voit obsédé des innombrables courtisans de toute fortune nouvelle[140]. Il a peine à se dégager de cet encombrement d'amis. ?Allez vous faire pendre! Ah! que d'amis se montrent tout à coup, quand on est heureux! Ils me percent de leurs coudes, ils me meurtrissent les jambes, pour me témoigner leur tendresse!?.
* * * * *
La dernière partie de la pièce nous présente le contraste assez plaisant (c'est un des procédés d'Aristophane) de fripons subitement ruinés et d'honnêtes gens subitement enrichis par la guérison de Plutus: une révolution sociale sous forme comique.
UN SYCOPHANTE.
Ah! quel coup! je suis ruiné par ce misérable Plutus! Il faut le rendre aveugle de nouveau, s'il y a encore une justice!
UN HOMME JUSTE.
Je ne crois pas me tromper en disant que cet homme ruiné était un coquin.
CHRéMYLE.
Alors, par Jupiter! son malheur est justice!
LE SYCOPHANTE.
Où est, où est celui qui à lui seul avait promis de nous enrichir tous, s'il recouvrait la vue? Au contraire, il ruine les gens!
CHRéMYLE.
Qui donc ruine-t-il?
LE SYCOPHANTE.
Mais, moi d'abord!
CHRéMYLE.
Tu étais sans doute un coquin et un voleur?
LE SYCOPHANTE.
C'est vous plut?t qui êtes des misérables! je suis s?r que c'est vous qui avez mon argent!
Et ce sycophante essaye de prouver que Plutus a ruiné la république.
* * * * *
Ensuite une vieille femme vient se plaindre d'être abandonnée par un beau jeune homme à qui elle donnait de l'argent, et qui, devenu riche, se moque d'elle.
LA VIEILLE.
Il était si joli, si bien fait, si honnête! il se prêtait si bien à mes désirs, et s'en acquittait si parfaitement! De mon c?té, je ne lui refusais rien.
CHRéMYLE.
Et qu'est-ce qu'il te demandait d'ordinaire?
LA VIEILLE.
Peu de chose: il était avec moi d'un discrétion étonnante! Tant?t c'étaient vingt drachmes pour un manteau, ou huit pour des chaussures; ou bien il me priait d'acheter des tuniques pour ses s?urs, une petite robe pour sa mère; tant?t il avait besoin de quatre boisseaux de blé.
CHRéMYLE.
En effet, c'était peu de chose, et j'admire sa discrétion!
LA VIEILLE.
Et ce n'était pas, disait-il, l'intérêt qui le portait à me rien demander, mais la tendresse! c'était afin que ce manteau donné par moi lui rappelat sans cesse mon souvenir!
CHRéMYLE.
Tendresse étonnante, en effet!
LA VIEILLE.
Hélas! il n'en est plus ainsi; et le perfide est bien changé! Je lui avais envoyé ce gateau et les autres friandises que tu vois sur cette assiette, en lui annon?ant ma visite pour ce soir...
CHRéMYLE.
Eh bien! qu'a t-il fait?
LA VIEILLE.
Il m'a renvoyé mes cadeaux; en y ajoutant cette tarte, à condition que je ne viendrais plus jamais chez lui, et avec cela il m'a fait dire: ?Les Milésiens furent braves autrefois[141]!?
CHRéMYLE.
L'honnête gar?on! Que veux-tu? Pauvre, il dévorait n'importe quoi; riche, il n'aime plus les lentilles!
LA VIEILLE.
Autrefois il venait chaque jour à ma porte!
CHRéMYLE.
Pour voir si l'on t'enterrait?
LA VIEILLE.
Non, rien que pour entendre le son de ma voix.
CHRéMYLE.
Et emporter quelque cadeau.
LA VIEILLE.
S'il me sentait triste, il m'appelait tendrement sa petite colombe, son petit canard!
CHRéMYLE.
Et ensuite il demandait pour avoir des souliers?
LA VIEILLE.
Un jour que je me rendais en char aux grands mystères, quelqu'un me regarda; il en fut si jaloux, qu'il me battit toute la journée[142].
CHRéMYLE.
C'est sans doute qu'il aimait à manger seul.[143]
LA VIEILLE.
Il me disait que j'avais les mains très-belles.
CHRéMYLE.
Oui, quand elles lui tendaient vingt drachmes!
LA VIEILLE.
Que j'exhalais de ma personne un doux parfum.
CHRéMYLE.
Quand tu lui versais du Thasos!
Ensuite, viennent des répliques plus grosses, pour divertir la populace: il en fallait pour tous les go?ts. Un théatre, fait pour tout un peuple, ne peut pas être aussi chatié, aussi pur, qu'un théatre restreint, fait seulement pour les classes lettrées et polies. Cela explique bien des choses soit dans Aristophane, soit dans Shakespeare.
Bien plus! le jeune homme para?t à son tour, et, non content d'abandonner la vieille, l'insulte grossièrement et platement. C'est dans une telle scène qu'on peut mesurer toute la distance qui sépare la civilisation grecque de la n?tre. Certes, ce qu'on appelle chez nous la jeunesse dorée ne brille guère par la politesse envers les femmes; mais le plus malotru, le plus brutal de nos jeunes gens d'aujourd'hui ne dirait pas à la dernière des prostituées une seule des plaisanteries ignobles que dit ce jeune athénien à cette malheureuse.
Après un ch?ur que l'on n'a plus, les spectateurs voyaient entrer
Mercure.
Hermès, toujours affamé[144], déserte le parti des dieux, à qui les hommes n'offrent plus de sacrifices depuis que Plutus règne sur la terre. Il vient se mettre au service de Chrémyle, h?te de Plutus.
?Quoi! lui dit l'esclave Carion, tu quitterais les dieux pour rester ici?
-On est beaucoup mieux chez vous, dit Hermès.
-Mais déserter? crois-tu que ce soit honnête??
Hermès, déclamant un vers de tragédie:
La patrie est partout où l'on se trouve heureux!
Il ne faut pas perdre de vue qu'Hermès, quoiqu'il soit gourmand et voleur, est le dieu des arts et de l'éloquence: ce n'est pas sans intention que le po?te nous le fait voir, en ce temps de ploutocratie, désertant les hauteurs célestes pour venir, lui aussi, offrir et ses hommages et ses services à la divinité de l'or; allégorie qui parle d'elle-même, mais que de trop nombreux exemples pourraient au besoin commenter.
* * * * *
Un prêtre même de Jupiter abandonne les autels du ma?tre de l'Olympe, et se consacre au culte de Plutus, souverain des hommes et des dieux! En d'autres termes, la Religion, aussi bien que l'Art, s'agenouille devant la Richesse. Les exemples de cela ne manqueraient pas non plus.
De pareils traits, de pareilles scènes, est-ce là ce que Voltaire appelle ?des farces dignes de la foire Saint-Laurent?? car c'est ainsi qu'il qualifie les comédies d'Aristophane. La Harpe, disciple trop fidèle en ce point, se hate de jurer in verba magistri. Au reste, le grand Eschyle lui-même n'était-il pas à leurs yeux ?un barbare?? Et Fontenelle, moins poliment, ne disait-il pas en parlant de ce Shakespeare athénien: ?C'est une manière de fou??-Pourquoi Aristophane aurait-il trouvé grace devant ces Fran?ais entichés de leur pays et de leur temps?
* * * * *
Lucien, qui à certains égards a mérité d'être appelé le Voltaire grec, a mieux compris Aristophane, et s'en est souvent inspiré. Timon est un reflet de Plutus: l'un, comme l'autre, est une satire de l'injuste répartition des biens, et une peinture des péripéties qu'amènent la richesse et la pauvreté. Plusieurs personnages de ce dialogue, Richesse, Pauvreté, Hermès, sont les mêmes que ceux de la comédie.-Shakespeare, à son tour, a repris ce sujet, dans sa pièce intitulée: Timon d'Athènes.
* * * * *
Les Aristophanes de nos jours ont refait le Plutus de diverses manières et sous différents titres: Bulwer, l'Argent; Alexandre Dumas fils, la Question d'Argent; Balzac, Mercadet; etc.
George Sand, admirant Plutus comme il convient, en a fait une imitation[145]. Le tort de l'illustre écrivain est d'avoir mêlé à cette fable antique des sentiments modernes: par exemple, d'avoir donné à Chrémyle une fille qui aime un esclave nommé Bactis.
* * * * *
Si cette comédie de Plutus n'est pas une des plus vives entre celles qui nous sont parvenues comme spécimens du génie d'Aristophane, elle est une des plus hautes et des plus nobles, prise dans sa généralité, dans son esprit et dans sa conclusion: car enfin, c'est là la moralité, en même temps que le po?te stigmatise la cupidité, l'égo?sme et les autres vices des hommes, il fait voir, par l'exemple de Chrémyle, qu'on peut rester honnête tout en devenant riche; il montre aussi, chose consolante, que, si les gredins et les scélérats peuvent réussir pour un temps, leur règne n'est pas éternel: un tour de roue de la fortune les a portés en haut, un autre les renverse. Si leur triomphe para?t long, c'est eu égard à la brièveté de la vie des individus qui souffrent; mais il est court dans le développement général de l'humanité.
Cette comédie eut l'honneur assez rare d'être représentée deux fois: car ordinairement c'était pour une représentation unique que ces grands po?tes athéniens prenaient la peine de composer et d'écrire, de faire apprendre par c?ur et répéter aux acteurs et aux choristes une comédie, ou une tragédie, ou un drame de Satyres. Que de soins et de travaux pour une heure ou deux! Quelle princière munificence de l'esprit et du génie[146]!
Plutus eut donc cette gloire exceptionnelle d'être repris une seconde fois, après une vingtaine d'années.
* * * * *
La comédie moyenne ne fut pas toujours, tant s'en faut! d'un caractère si élevé, d'une intention si philosophique! Nous savons, d'autre part, que la gastronomie y jouait un r?le très-important; les curiosités littéraires aussi, les griphes par exemple.-Il faut donc nous féliciter de ce que l'unique échantillon de la comédie moyenne épargné par le temps soit justement un des plus nobles.
* * * * *
Revenons à la comédie ancienne, pour ne la plus quitter.
Après les quatre comédies politiques et les quatre comédies sociales, il nous reste à analyser les trois comédies littéraires. Ce sont:
Les Femmes aux fêtes de Cérès,
Les Grenouilles,
Les Oiseaux.
De même qu'il y a deux comédies politiques contre Cléon, les Acharnéens et les Chevaliers, il y a deux comédies littéraires contre Euripide, les Femmes aux fêtes de Cérès et les Grenouilles, outre une scène des Acharnéens, et un grand nombre de traits épars dans toutes les pièces; sans compter celles que nous avons perdues, Proagon Lemni?, etc.
* * * * *
On nous permettra de revenir en quelques mots sur la scène des Acharnéens, que nous avons mentionnée seulement.
On se rappelle que Dicéopolis, ayant dessein de prendre la parole devant le peuple pour le convertir à la politique de la paix, imagine d'aller emprunter à Euripide les haillons d'un de ses héros tragiques, afin de mieux émouvoir l'Assemblée.
Il frappe à la porte du po?te. C'est Céphisophon qui vient lui ouvrir. Céphisophon était le collaborateur et l'ami d'Euripide, et un peu celui de sa femme, dit-on.
Encore une chose que notre siècle n'a pas inventée: le collaborateur!
DICéOPOLIS.
Holà! quelqu'un!
CéPHISOPHON.
Qui est là?
DICéOPOLIS.
Euripide est-il à la maison?
CéPHISOPHON.
Il y est et il n'y est pas.
DICéOPOLIS.
Comment peut-il y être et n'y être pas?
CéPHISOPHON.
Sans doute, bonhomme: occupé à chercher des vers subtils, son esprit n'est pas au logis; mais son corps y est. Mon ma?tre, perché en l'air, compose une tragédie.
La réplique de Céphisophon à Dicéopolis: ?Il y est et il n'y est pas,? semble une parodie de celles qu'Euripide prête souvent à ses personnages; par exemple à Hippolyte: ?La langue a juré, mais non pas le c?ur!? Ou bien ?Phèdre, en n'étant pas sage (par son amour), a été sage (en m'accusant); et moi, qui ai été sage (par ma chasteté), je n'ai pas été sage (en me laissant accuser).-Corneille a des subtilités semblables; par exemple, lorsque Chimène, dans sa douleur, s'exprime ainsi:
La moitié de ma vie (mon amant) a mis l'autre au tombeau,
(mon père)
Et m'oblige à venger, après ce coup funeste,
Celle que je n'ai plus (mon père) sur celle qui me reste
(mon amant).
Le bon Dicéopolis est émerveillé de la réponse de Céphisophon, et s'écrie:
O trois fois heureux Euripide, d'avoir un serviteur qui réponde si
subtilement.-Appelle ton ma?tre!
CéPHISOPHON.
Impossible!
DICéOPOLIS.
Appelle toujours: car je ne m'en irai point d'ici, et je resterai à frapper.-Euripide, mon petit Euripide! si jamais tu as écouté personne, écoute-moi! C'est Dicéopolis de Chollide qui t'appelle, c'est moi!
EURIPIDE, derrière le théatre.
Je n'ai pas le temps.
DICéOPOLIS.
Fais-toi rouler ici[147].
EURIPIDE.
Impossible.
DICéOPOLIS.
Cependant...
EURIPIDE.
Eh bien! pour rouler, oui, mais pour descendre, non.
Alors on voit appara?tre Euripide dans un panier suspendu à une corde,, comme Socrate dans les Nuées.
DICéOPOLIS.
Euripide!
EURIPIDE, avec une emphase tragique.
Quel son a frappé mon oreille?
DICéOPOLIS.
Ainsi tu perches pour composer, au lieu d'écrire à terre? Je ne m'étonne plus que tu fasses des héros boiteux[148]. Oh! comme te voilà couvert de lambeaux tragiques et de haillons pitoyables. Je ne m'étonne plus, que tes héros soient des mendiants!... Eh bien! je t'en conjure à genoux, Euripide, donne-moi des haillons de quelque vieille pièce: car j'ai à débiter au ch?ur une longue tirade, et si je parle mal, je suis mort.
EURIPIDE.
Quelles guenilles veux-tu? Celles dont j'ai affublé le pauvre vieux
?née?
DICéOPOLIS.
Non: pas celles, d'?née! celles d'un plus malheureux encore!
EURIPIDE.
Veux-tu celles de Phénix, l'aveugle?
DICéOPOLIS.
Non, celles d'un autre encore plus infortuné!
EURIPIDE.
Mais quelles loques demande-t-il donc? Est-ce celles du pauvre
Philoctète que tu veux dire?
DICéOPOLIS.
Point; mais d'un bien plus pauvre encore!
EURIPIDE.
Seraient-ce les sales guenilles du boiteux Bellérophon?
DICéOPOLIS.
Non; pas Bellérophon! Celui que je veux dire était à la fois boiteux, mendiant, bavard et beau parleur.
EURIPIDE.
Ah! j'y suis! c'est Télèphe, le Mysien[149]!
DICéOPOLIS.
Oui, Télèphe! Télèphe! Donne-moi ses haillons, je t'en supplie!
EURIPIDE.
Gar?on, donne-lui les haillons de Télèphe, ils sont au-dessus de ceux de Thyeste, avec ceux d'Ino.
CéPHISOPHON, à Dicéopolis.
Tiens, les voici!...
DICéOPOLIS, étalant le manteau troué.
O Jupiter, dont l'?il perce tout, laisse-moi revêtir le costume de la misère! Euripide, achève ton bienfait en me donnant le petit bonnet mysien qui va si bien avec ces haillons. Il me faut aujourd'hui avoir l'air d'un mendiant, ?être ce que je suis, mais ne point le para?tre[150].? Les spectateurs sauront bien qui je suis, mais le ch?ur sera assez bête pour l'ignorer, je l'entortillerai de mes sentences.
EURIPIDE.
Je te donnerai le bonnet, en faveur du noble projet que médite ton habile esprit.
DICéOPOLIS.
?Que les dieux contentent tes désirs, et ceux que je forme pour Télèphe[151]!? Ah! je me sens déjà tout bourré de sentences! Mais il me faut aussi un baton de mendiant.
EURIPIDE.
Le voici. ?Et maintenant, éloigne-toi de ces portiques[152]!?
DICéOPOLIS.
?Ah! mon ame! tu vois comme on te chasse de cette maison[153],? quand il te faut encore tant de petits accessoires! Mais soyons pressant, opiniatre, importun. Euripide, donne-moi un petit panier, et dedans une lampe allumée.
EURIPIDE.
Et qu'as-tu à faire de ce panier-là?
DICéOPOLIS.
Rien; mais je veux l'avoir tout de même.
EURIPIDE.
Ah! que tu m'ennuies! sors de ma maison!
DICéOPOLIS.
Hélas!... Puissent les dieux t'accorder un aussi brillant destin qu'à ta mère[154]!
EURIPIDE.
Hors d'ici, je te prie!
DICéOPOLIS.
Oh! seulement une petite écuelle ébréchée!
EURIPIDE.
Allons, prends, et va te faire pendre. Tu es assommant, sais-tu?
DICéOPOLIS.
?Ah! tu ignores le mal que tu me fais!? Mon bon Euripide chéri, plus rien qu'une petite cruche bouchée avec une éponge.
EURIPIDE.
Malheureux! tu m'enlèves ma tragédie. Allons, tiens et va-t'en.
DICéOPOLIS.
Je m'en vais; mais, grands dieux! il me faut encore une chose: si je ne l'ai pas, je suis un homme mort. écoute-moi, mon petit Euripide, donne-moi encore cela, et je m'en vais, je ne reviens plus: quelques petites herbes dans mon panier[155]!
EURIPIDE.
Tu veux donc ma ruine! Tiens, mais c'en est fait de mes drames.
DICéOPOLIS.
Je ne demande plus rien, je m'en vais. ?Importun, je ne songe pas que j'excite la haine des rois!...? Ah! malheureux! je suis perdu! j'ai encore oublié une chose sans laquelle tout le reste n'est rien. Euripide, mon excellent, mon cher Euripide, que je meure misérablement, si je te demande encore une seule chose après celle-ci, la dernière de toutes, la vraie dernière: donne-moi de ce cerfeuil que ta mère t'a laissé en héritage.
EURIPIDE.
L'insolent! (à Céphisophon:) Gar?on, ferme la porte à clef.
Voilà cette scène curieuse, étrange. Retranchons-en par la pensée ce qui n'e?t pas d? s'y trouver: les allusions à la profession de la mère d'Euripide; il faut avouer qu'elles sont misérables: comme il arrive d'ordinaire, c'est une faute d'esprit en même temps que de c?ur. Qu'y a-t-il en effet de piquant à rappeler qu'Euripide est fils d'une verdurière? qu'est-ce que cela peut enlever au mérite du grand po?te? Cela ne pourrait qu'y ajouter: car, supposé que la première éducation e?t fait défaut à cet esprit, il aurait donc développé tout seul et par sa propre force ses germes naturels; il se serait donc fait lui-même: on ne voit pas en quoi sa gloire en serait amoindrie ou obscurcie. Entre deux hommes ou deux arbres dont les têtes sont au même niveau, est-ce que celui qui part de plus bas n'est pas réellement le plus grand des deux? Ainsi l'on doit reconna?tre qu'ici la pensée d'Aristophane ne vaut pas mieux que ses sentiments.
Mais, en laissant de c?té ces sottes allusions, les critiques littéraires du po?te comique ne manquent ni d'agrément ni de justesse. Les subtilités où se complaisait le génie déjà très moderne d'Euripide, et l'excès de son réalisme, comme l'on dirait aujourd'hui, prêtaient matière à raillerie, et l'esprit satirique d'Aristophane en a su tirer bon parti. Il y a là un grand nombre de plaisanteries de bon aloi, et un trait qui était devenu proverbe: ?Malheureux! tu m'enlèves ma tragédie!?
Pour qui étudie l'art de présenter la critique littéraire sous une forme vive et dramatique, cette scène des Acharnéens est un modèle.
* * * * *
Or elle est comme le prélude des Femmes aux fêtes de Cérès et des Grenouilles.
Notons d'autre part, qu'il y a trois comédies d'Aristophane où les femmes,-les femmes grecques,-figurent comme personnages principaux; ce sont:Lysistrata,-les Femmes à l'Assemblée,-et celle-ci: les Femmes aux fêtes de Cérès.
LES FEMMES AUX FêTES DE CéRèS.
On dit qu'il y eut deux pièces portant ce titre, qui est en grec: les Thesmophoriazuses. Ou bien ce serait la même pièce qui, ayant eu sous sa première forme, peu de succès (s'il en faut croire Artaud), aurait été refondue. Il ajoute cette remarque: ?Un passage cité par Aulu-Gelle (livre XV, ch. XX) et par Clément d'Alexandrie (Stromat., livre VI) comme de la première édition, se trouve dans la pièce telle que nous l'avons aujourd'hui; un autre que cite Athénée comme appartenant à la seconde, ne s'y trouve point: d'où il résulte que nous avons la première;? celle, par conséquent qui eut peu de succès.
Cependant, la pièce, telle que nous la possédons, n'est à mon avis, ni moins bien menée, ni moins gaie, ni moins gaillarde même, que Lysistrata. Peut-être un peu moins serrée seulement. Elle est remplie de parodies, et extrêmement littéraire, soit par le fond, soit par la forme.
Les Thesmophoriazuses, c'est à dire les Femmes célébrant les Fêtes de Cérès et de Proserpine. L'assemblée des Thesmophoriazuses se formait de la manière suivante: chaque tribu élisait deux femmes qui prenaient part à la fête; en montant à éleusis, elles portaient sur la tête les livres sacrés où étaient écrites les lois de Cérès, appelées Θεσμο?: de là le nom de Thesmophories: procession où l'on portait les Thesmoi. On ne sait pas avec certitude si, comme Théodoret l'assure, les femmes adoraient dans ces mystères le signe représentatif des parties qui distinguent leur sexe, ainsi que cela se pratiquait aux mystères d'éleusis; mais Apollodore dit formellement qu'elles se permettaient dans ces fêtes les propos les plus lascifs, en mémoire de ceux avec lesquels Iambè ou Baubo, selon les vers attribués à Orphée, avait fait rire Cérès malgré sa douleur, lorsqu'elle était venue chez Célée, en cherchant Proserpine.
Quoi qu'il en soit, l'entrée du temple où les femmes célébraient ces fêtes était interdite aux hommes.
* * * * *
Aristophane donc imagine qu'elles saisissent cette occasion pour délibérer à huis clos sur les moyens de se venger d'Euripide, qui ne cesse de les accabler d'injures dans ses tragédies: il ne présente sur le théatre que des Ménalippes et des Phèdres, jamais une Pénélope. (Elles oublient Polyxène, Iphigénie, électre, Alceste; la passion ne voit jamais qu'un c?té des choses.) Indignées, furieuses, elles ont résolu de faire à Euripide un mauvais parti,-comme à Orphée les femmes de Thrace,-comme celles de Meung à Jean Clopinel qui, dans la seconde partie du Roman de la Rose, les traite moins délicatement que Guillaume de Lorris dans la première.
Euripide, par hasard, apprend le complot formé contre lui. Il songe aussit?t combien il lui importerait d'avoir une avocate parmi ses ennemies. Mais comment trouver une seule femme qui veuille prendre sa défense?
Il propose à Agathon, son confrère en tragédie, de se déguiser en femme, il aura peu de chose à faire pour cela, et d'aller plaider adroitement sa cause dans le conciliabule féminin.
?Eh! que ne vas-tu toi-même te défendre? dit Agathon,-qui est arrivé suspendu en l'air, comme Euripide dans la scène des Acharnéens.
-Voici, répond Euripide: d'abord je suis connu; ensuite je suis chauve et j'ai de la barbe. Toi, ta figure est belle, blanche et sans poil; tu as une voix de femme, un air mignon.?
Agathon cependant refuse.-Mnésiloque, beau-père d'Euripide, s'offre pour jouer ce r?le périlleux. On commence à le raser, on l'écorche; il crie, et veut s'enfuir avec sa figure à demi-rasée; on le retient de force et on l'achève. Puis, on le flambe par le bas, selon l'usage des femmes grecques; et cela, s'il vous pla?t, en plein théatre.
?A?e, a?e! on me br?le! De l'eau, voisins, de l'eau, avant que la flamme...?
La suite de cette toilette est intraduisible.
* * * * *
Tant y a qu'enfin, Mnésiloque, homme entre deux ages, est métamorphosé en femme, encore plus que M. de Pourceaugnac ou Mascarille, ou Mme Gibou et Mme Pochet. Ce travestissement devait faire une parade très amusante pour le gros du public, surtout avec toutes les circonstances de fantaisie bouffonne et licencieuse que nous n'avons pu qu'indiquer.
C'étaient des hommes qui, dans les tragédies aussi bien que dans les comédies, jouaient les r?les de femme chez les Grecs, du moins, à l'époque de Périclès et jusqu'à celle d'Alexandre; de même chez les Latins, au commencement; de même chez les Anglais, jusque du vivant de Shakespeare; imaginez-vous Desdémona, ou Miranda, ou Ophélia, jouée par un homme!-Dans un des prologues de ce po?te, on prie les spectateurs de prendre patience parce que la reine n'est pas encore rasée. Dans nos Mystères du moyen age les r?les de femmes aussi bien que d'hommes furent joués d'abord par des prêtres et des clercs, et cela au sein même des églises, qui, en proscrivant le théatre antique, devinrent le berceau du théatre moderne.-Jusque chez Molière, quelques personnages, Mme Jourdain par exemple, et Philaminte, dit-on, ou plut?t Bélise à ce que je pense, étaient jouées par l'acteur Hubert, auquel succéda Beauval. Béjart le boiteux joua d'original le r?le de Mme Pernelle, et s'en acquitta des mieux, dit le bon Robinet. De notre temps, à Constantinople, on a représenté le Malade imaginaire traduit en turc, et tous les r?les étaient joués par de jeunes Turcs de la maison du sultan. Argant et Toinette, Turcs! M. Purgon et Angélique, Turcs! M. Fleurant, MM. Diafoirus et la petite Louison, Turcs!
Mais autant par le masque et par les draperies, par la démarche et par la diction, l'acteur grec s'il représentait électre ou Myrrhine, Déjanire ou Lysistrata, s'étudiait à produire l'illusion de la beauté ou de la grace féminines, autant, lorsqu'il représentait Mnésiloque travesti en femme, il avait soin de conserver la laideur qui est généralement l'apanage du sexe masculin dans l'age m?r.
Cet usage de faire jouer les r?les de femme par des hommes, explique la liberté excessive, la licence gaillarde de tant de passages, et en diminue relativement l'obscénité.
* * * * *
La scène, qui était d'abord devant les maisons d'Agathon et de Mnésiloque, est transportée ensuite au temple de Cérès, dont on voit à la fois l'intérieur et les abords avec une multitude de petites tentes; ce qui pouvait donner lieu à un décor piquant, supposé qu'on voul?t se mettre en frais.
Les femmes y tiennent séance, et y discutent, dans les formes d'une délibération politique, la perte de leur ennemi, ce fils de fruitière qui a l'audace de révéler au public leurs fraudes et leurs artifices, au risque de rendre les maris clairvoyants! Si les maris ouvrent les yeux, il n'y aura donc plus moyen ni de supposer des enfants, ni de s'évader pendant la nuit! Déjà voilà qu'on met des verrous à leurs portes, et même qu'on les scelle d'un cachet! Si encore elles pouvaient, ainsi recluses, se consoler par la gourmandise! Mais non, toutes les provisions, la farine, l'huile, le vin, sont aussi sous clef.
Ce qui est assez comique c'est qu'Aristophane, au moment où il semble critiquer indirectement les duretés d'Euripide envers les femmes, ne se montre pas moins cruel à leur égard.
Mnésiloque, d'un ton de fausset qu'il essaye de rendre argentin, prend la défense de l'accusé.-Et le po?te dans ce cadre, continue la satire des femmes, thème que reprendront plus tard Juvénal, Boileau et tant d'autres: car le mal qu'on a dit des femmes pourrait fournir bien des volumes[156].
MNéSILOQUE.
Je ne m'étonne point, ? femmes, que les médisances d'Euripide excitent contre lui votre colère et fassent bouillonner votre bile. Moi-même, j'en jure par mes enfants, je hais cet homme: ne pas le ha?r serait insensé! Cependant, réfléchissons un peu: nous sommes seules et n'avons pas à craindre que nos paroles soient divulguées. Pourquoi lui faire un crime capital d'avoir révélé deux ou trois de nos mauvais tours, quand nous les comptons par milliers? car moi, d'abord, sans parler d'aucune autre, j'ai sur la conscience pas mal de péchés; celui-ci, par exemple, qui n'est pas mince: J'étais mariée depuis trois jours; mon mari dormait près de moi; j'avais un ami qui avait pris mon pucelage lorsque j'avais sept ans; poussé par sa passion, il vint gratter à la porte; je l'entendis et quittai le lit doucement. Mais mon mari me dit: Où vas-tu?-Où? j'ai la colique, mon ami; je souffre horriblement; je vais au cabinet.-Va, dit-il. Et alors, il broie pour moi des graines de cèdre, de l'anis, de la sauge, pendant que moi, graissant les gonds, j'allai à mon amant; et là, près de la porte, courbant mon corps, et prenant pour appui l'autel et le laurier sacré,... je fus à lui.-Voyez, cependant, est-ce qu'Euripide a jamais parlé de cela? Et, quand nous accordons nos complaisances à des esclaves ou à des muletiers, à défaut d'autres, en parle-t-il? Et quand, après une nuit d'amour avec quelque galant, nous mangeons de l'ail dès le matin, pour rassurer par cette odeur le mari qui revient de monter la garde sur le rempart; Euripide, dites-moi, en a-t-il jamais soufflé mot? S'il maltraite Phèdre, que nous importe? Il n'a jamais parlé non plus de cette femme qui, en déployant un manteau devant son mari, sous prétexte de le lui faire admirer au grand jour, masque ainsi l'amant qui s'évade. J'en connais une autre qui pendant dix jours fit semblant d'être en mal d'enfant, jusqu'à ce qu'elle en e?t acheté un; le mari allait de tous c?tés chercher des drogues pour hater la délivrance; une vieille apporta l'enfant dans une marmite, et, pour l'empêcher de crier, elle lui avait mis du miel plein la bouche; elle fait signe à l'autre qui pousse des cris, et dit: Va-t'en, va-t'en, mon homme, car je sens que j'accouche!? C'est que le petit jouait des talons contre le ventre de la marmite[157]. Le mari s'en va tout joyeux; la vieille ?te le miel de la bouche de l'enfant; il se met à vagir; alors elle, la vieille sorcière, qui l'avait apporté, court après le mari et dit en souriant: ?C'est un lion, un lion, qui t'est né! ton portrait vivant, dans toutes ses parties, et même dans celle-ci, toute pareille à la tienne et torse comme une pomme de pin!? Ne sont-ce pas là de nos tours? Oui, par Diane! Eh bien alors, pourquoi nous facher tant contre Euripide, qui en dit bien moins que nous n'en faisons??
Ce plaidoyer trop favorable à Euripide inspire déjà à l'assemblée quelques soup?ons sur cette avocate inconnue; lorsque Clisthène, un mignon qui a ses entrées chez les femmes, même aux Thesmophories, satire sanglante pour dire que c'est un homme-femme, encore plus qu'Agathon, vient leur donner avis qu'un homme s'est glissé parmi elles sous un déguisement.
?C'est impossible! s'écrie étourdiment Mnésiloque, quel est l'homme assez fou pour se laisser épiler et flamber??-Exclamation aussi comique que celle de M. de Pourceaugnac, également déguisé en femme: ?Ce n'est pas moi!? crie-t-il aux archers qui le cherchent et qui, sans cette imprudente parole, passaient devant elle, sans le remarquer.
La péripétie est la même: ce mot na?f de Mnésiloque achève de donner l'éveil.-?Il faut, dit Clisthène, que toutes passent à l'examen.?-Mnésiloque est inquiet: ?Ah! grands dieux!? dit-il à part.-On l'entoure, on veut procéder à la vérification:-cela toujours en plein théatre!-Scène plus que bouffonne, qui rappelle fort un certain conte de La Fontaine, sur un sujet analogue:-un gaillard qui s'est déguisé en nonne pour s'introduire dans un couvent de femmes.
Mnésiloque voudrait bien s'en aller, ou se soustraire à l'examen qui le menace. Il simule un besoin pressant; on le suit dans son coin, on ne le quitte pas.
CLISTHèNE.
Tu restes bien longtemps à pisser...
MNéSILOQUE.
Hélas oui, j'ai une rétention d'urine: j'ai mangé hier du cresson.
CLISTHèNE.
Que nous contes-tu avec ton cresson? Allons, viens ici!
MNéSILOQUE.
A?e! ne tire donc pas ainsi une pauvre femme souffrante!
CLISTHèNE.
Dis-moi, qui est ton mari?
MNéSILOQUE.
Mon mari?... Connais-tu à Cothocide un certain individu?...
CLISTHèNE.
Qui? son nom?
MNéSILOQUE.
C'est un individu à qui... un jour, quelqu'un, le fils d'un certain individu...
CLISTHèNE.
Tu patauges!... Voyons, es-tu déjà venue ici?
MNéSILOQUE.
Mais sans doute, chaque année!
CLISTHèNE.
Quelle est ta camarade de tente[158]?
MNéSILOQUE.
C'est une certaine... (à part) Je suis pincé!
CLISTHèNE.
Tu ne réponds pas.
UNE FEMME.
Laisse: je vais la questionner comme il faut sur les cérémonies de l'année dernière. éloigne-toi: car tu es homme, tu ne dois rien entendre de cela.-Voyons; dis-moi; quelle fut la première cérémonie qui fut accomplie par nous? Réponds, quelle fut la première?
MNéSILOQUE.
La première, ce fut de boire.
LA FEMME.
Et après, quelle fut la seconde?
MNéSILOQUE.
Ce fut de boire à nos santés.
LA FEMME.
Tu auras su cela de quelqu'un. Et en troisième lieu?
MNéSILOQUE.
Xénylla demanda une coupe: car il n'y avait pas de pots de chambre...
LA FEMME.
Tu ne me dis rien qui vaille.-Viens, Clisthène, viens: c'est l'homme dont tu nous parles.
CLISTHèNE.
Eh bien! que faut-il faire?
LA FEMME.
Ote-lui ses vêtements. Il ne dit rien qui ait le sens commun.
MNéSILOQUE.
Quoi! vous mettrez toute nue une mère de neuf enfants?
CLISTHèNE.
Imprudent, ?te vite ce corset[159]!
LA FEMME.
Certes, voilà une solide gaillarde, mais elle n'a pas de tétons comme nous.
MNéSILOQUE.
C'est que je suis stérile, je n'ai jamais eu d'enfants.
LA FEMME.
Oui-dà? Tout à l'heure tu en avais neuf.
CLISTHèNE.
Tiens-toi droit! Pourquoi essayes-tu de dissimuler quelque chose[160]?...
LA FEMME.
Voyez: il n'y a pas à s'y tromper[161]!
CLISTHèNE.
Où est-ce passé maintenant?
LA FEMME.
En avant.
CLISTHèNE.
Mais non.
LA FEMME.
Ah! en arrière à présent!
CLISTHèNE.
Mais c'est un va-et-vient, l'ami, plus que sur l'isthme de
Corinthe[162]!
LA FEMME.
Ah! le misérable! Voilà pourquoi il nous insultait et défendait
Euripide.
MNéSILOQUE.
A?e! malheureux, où me suis-je fourré?...
N'est-ce pas, à peu de chose près, le conte de l'Abbesse et des
Lunettes? Seulement, auprès d'Aristophane, La Fontaine a l'air pudibond.
C'est qu'aussi les couvents cachaient ce que les phallophories
étalaient.
* * * * *
Le cas de l'infortuné Mnésiloque, malgré tous les efforts qu'il fait pour le cacher, est donc à la fin découvert. Les femmes vont faire subir au tra?tre un chatiment terrible,-comme les blanchisseuses du Gros-Caillou au perruquier libertin caché sous l'autel de la patrie, dans le Champ de Mars, en 91.
Mnésiloque s'empare d'un enfant qu'une femme portait dans ses bras, et jure de le mettre à mort si on ne le laisse pas en repos. Il se trouve que cet enfant est une outre de vin emmaillotée, que la femme baisait tendrement, tétant au lieu d'être tétée. Mnésiloque lève le poignard sur cette outre, comme Dicéopolis sur le panier à charbon des Acharnéens.-La femme demande un vase pour recueillir le sang de son enfant.
Ces parodies de scènes tragiques quelconques sont suivies d'autres plus directes de diverses pièces d'Euripide, Palamède, Andromède, Hélène. De telles allusions, en grande partie perdues pour nous à qui ces tragédies ne sont pas parvenues, avaient de l'intérêt pour les Athéniens qui souvent voyaient représenter à peu d'intervalle les ouvrages parodiés et les parodies, aimant à rire des choses même qui leur avaient tiré des larmes, et s'accommodant aisément de voir tourner en ridicule les ?uvres qu'ils admiraient le plus.
* * * * *
En vain Mnésiloque se défend; en vain il essaye aussi de s'enfuir: on le poursuit, et cela donnait lieu à une sorte d'entrée de ballet, comme on aurait dit chez nous au dix-septième siècle, ou à un intermède de danse, comme nous dirions aujourd'hui. Cette poursuite était réglée et rythmée: cela est indiqué par les changements de mètre, et par les paroles mêmes du ch?ur (vers 655 à 684). Il faut nous figurer tout cela, avec la jolie mise en scène de cette multitude de tentes, entre lesquelles Mnésiloque essayait de fuir.
* * * * *
Pendant ce temps, une autre partie du ch?ur faisait l'apologie des femmes et réfutait les médisances, les calomnies et les injures d'Euripide et de son téméraire défenseur (vers 785 à 845). C'est la parabase; nous y reviendrons.
* * * * *
Le pauvre Mnésiloque est enfin arrêté et garrotté par ordre d'un prytane; sorte de juge de paix ou de commissaire, que l'on est allé requérir.
Le ch?ur des femmes exprime, par un nouvel intermède de chant et de danse, la joie qu'elles ont de se venger, pendant qu'un archer scythe, qui baragouine, comme les Suisses dans les comédies de Molière, attache Mnésiloque à un poteau, et le serre cruellement, malgré ses cris de douleur et ses imprécations.
Mnésiloque, nouvelle Andromède captive, appelle quelque Persée à son secours.
Euripide para?t, vêtu en Persée, pour délivrer son Andromède.-Il venait de faire représenter une tragédie sur ce sujet. Toute cette scène en était la parodie.
* * * * *
Ensuite il fait le r?le de la reine écho, un autre de ses personnages, et répète seulement les derniers mots des répliques d'Andromède-Mnésiloque;-ce qui produisait un effet de scène, nouveau sans doute en ce temps-là:
MNéSILOQUE, en Andromède.
Triste mort!
EURIPIDE, en écho.
Triste mort!
MNéSILOQUE.
Tu m'assommes, vieille bavarde!
EURIPIDE.
Vieille bavarde!
MNéSILOQUE.
Ah! tu es par trop insupportable.
EURIPIDE.
Insupportable.
MNéSILOQUE.
Mon amie, laisse-moi parler seule; tu me feras plaisir. Allons, assez.
EURIPIDE.
Allons, assez.
MNéSILOQUE.
Va te pendre!
EURIPIDE.
Va te pendre!
MNéSILOQUE.
Quelle peste!
EURIPIDE.
Quelle peste!
MNéSILOQUE.
Quel radotage!
EURIPIDE.
Quel radotage!
MNéSILOQUE.
Maudit animal!
EURIPIDE.
Maudit animal!
MNéSILOQUE.
Gare aux coups!
EURIPIDE.
Coups!
L'archer ou gendarme, étonné de ce bavardage, en demande la cause, et la plaisanterie reprend avec lui.
L'ARCHER.
Qu'as-tu à jacasser?
EURIPIDE.
Qu'as-tu à jacasser?
L'ARCHER.
J'appellerai les prytanes!
EURIPIDE.
Anes!
L'ARCHER.
C'est bizarre!
EURIPIDE.
C'est bizarre!
L'ARCHER.
D'où vient cette voix?
EURIPIDE.
Vois!
L'ARCHER, à Mnésiloque.
Est-ce toi qui parles?
EURIPIDE.
Est-ce toi qui parles?
L'ARCHER.
Ah! gare à toi!
EURIPIDE.
Oie!
L'ARCHER.
Tu te moques de moi?
EURIPIDE.
Oie!
MNéSILOQUE.
Non; c'est cette femme qui est près de toi.
EURIPIDE.
Oie!
L'ARCHER.
Où est la coquine? Ah! elle se sauve! Où, où te sauves-tu?
EURIPIDE.
Où, où te sauves-tu?
L'ARCHER.
Tu ne m'échapperas pas.
EURIPIDE.
Tu ne m'échapperas pas.
L'ARCHER.
Tu jases encore?
EURIPIDE.
Encore!
L'ARCHER.
Arrêtez la coquine!
EURIPIDE.
La coquine!
L'ARCHER.
Peste soit de la vieille bavarde!
EURIPIDE.
Bavarde!
Euripide, qui vient de figurer déjà en Ménélas, en Persée, en écho, repara?t encore en Persée. Le ventru Mnésiloque a représenté tour à tour la belle Hélène et la jeune Andromède.
Persée-Euripide veut la délivrer. Là, Euripide devait para?tre dans les airs; il faut nous figurer toute cette mise en scène, les travestissements, les métamorphoses, les danses et les chants entremêlés à ces parodies, qui à elles seules auraient suffi à divertir l'esprit très-littéraire des Athéniens.
?Il semble, dit Schlegel, que l'esprit d'Aristophane redouble de causticité lorsqu'il s'attaque aux tragédies d'Euripide.?
Persée ne réussit à rien: le gendarme fait bonne garde. Euripide finit par faire aux femmes des propositions de paix, qui sont acceptées: il s'engage à ne plus dire de mal des femmes, à condition qu'elles rendront la liberté à son beau-père. Mais le gendarme ne veut pas lacher prise.
* * * * *
Euripide, alors, prend encore une nouvelle forme: il para?t sous la figure d'une vieille, et cette vieille amène une danseuse et une joueuse de fl?te qui, par leurs poses et leurs chansons lascives, émeuvent à compassion le c?ur du gendarme.
Ah! pour être gendarme, on n'en est pas moins homme!
?Qu'elle est légère!? s'écrie le Scythe en suivant d'un ?il émerillonné les passes provocantes de la danseuse, ?on dirait une puce sur une toison!?
Ce qui rappelle le mot de Sancho Pan?a admirant une belle femme: ?Ah! si toutes les puces de mon lit étaient faites comme cela!? Mot imité par Mérimée dans Colomba.
Euripide fait asseoir la danseuse presque nue sur les genoux du bon gendarme, qui est ravi: Oui, oui! dit-il, mets-toi, mets-toi; oui, oui, ma belle enfant! Oh! les jolis...? Ici, pour traduire, il faudrait citer le Cantique des Cantiques et ses grappes de raisin.
Il est pourtant nécessaire de dire, afin de laisser du moins entrevoir ce qu'était le théatre d'Aristophane, que le Scythe énumère et montre aux spectateurs toutes les perfections de la danseuse, et les siennes; et que le baton de la Brinvilliers, dans Mme de Sévigné, n'est rien au prix.
* * * * *
Pendant que le gendarme, qui ne se possède plus, se distrait avec cette belle, comme Cerbère avec la levrette du Federigo de Mérimée, Mnésiloque et Euripide saisissent le moment et prennent la fuite.
Le gendarme s'en aper?oit, mais un peu tard, et, le devoir reprenant le dessus, il s'élance après eux et court encore.
* * * * *
Cette pièce est bien la s?ur de Lysistrata. Il n'y a rien de plus indécent que ces deux comédies, mais il n'y a rien de plus bouffon. Ma?tre Fran?ois Rabelais seul aurait pu traduire mot à mot, en fran?ais du seizième siècle, Lysistrata et les Thesmophoriazuses; et encore peut-être aurait-il eu peine, tout joyeux curé de Meudon qu'il était, à se maintenir si longtemps à un tel degré d'ivresse orgiaque.
Il y a, pour nous, dans cette pièce, un peu trop de parodies de détail.
LES GRENOUILLES.
Voici une comédie charmante, dans laquelle on respire un air plus pur.
Les Grenouilles, continuent les Fêtes de Cérès; c'est un nouvel assaut livré à Euripide.
Il venait de mourir. Aristophane, néanmoins, le poursuit, comme il a poursuivi Cléon; jusqu'aux enfers.
Sit?t qu'Euripide y fut arrivé, dit-il, il donna un échantillon de son savoir-faire aux larrons, aux coupeurs de bourses, aux enfonceurs de portes, aux parricides, qui foisonnent en ces tristes lieux.
à l'instant, cette aimable multitude, admira sa subtilité et son adresse à la parole pour et contre (vous vous rappelez le Juste et l'Injuste, dans les Nuées, où Socrate, est représenté, lui aussi, comme un voleur). Charmés de la souplesse d'Euripide et de ses artifices, tous ces gens-là raffolèrent de lui: ils le jugèrent le plus habile, et détr?nèrent Eschyle pour le mettre à sa place.
* * * * *
Peut-être aura-t-on peine à comprendre aujourd'hui cette guerre d'injures et de calomnies en guise de critique littéraire; peut-être n'y verra-t-on qu'un acte de jalousie peu honorable pour l'auteur et peu intéressant pour le public. Mais reportez-vous à Athènes, au milieu de ce peuple artiste, passionné pour l'esprit, pour la dialectique, la poésie et l'éloquence, et vous comprendrez mieux l'emportement des écoles diverses et des divers partis. Ne perdez pas de vue que la littérature était étroitement unie à la morale, à la politique, à la religion; qu'elle était la dépositaire des traditions nationales. Ce n'était pas comme chez les modernes, une littérature de papier; c'était l'ame même de la nation qui palpitait dans cette poésie, presque toute de mémoire encore et à peine écrite. Chargée de transmettre aux générations nouvelles cet héritage sacré des traditions, si elle en perdait quelque chose, si elle permettait aux novateurs et aux sophistes de l'envahir et de le saccager, Aristophane ne pouvait-il pas croire, ou essayer de se persuader à lui-même, qu'il remplissait une mission patriotique en poussant le cri d'alarme contre cette dépositaire infidèle? De là sa haine pour Euripide, comme pour Socrate. Socrate, c'est, comme nous dirions aujourd'hui, la révolution dans l'éducation; Euripide, c'est la révolution au théatre. Donc Aristophane croit de son devoir de les attaquer partout et toujours, comme des impies et de mauvais citoyens, comme des hommes sans foi ni loi, tandis qu'il n'hésite point à se considérer lui-même en dépit de son obscénité et de son irrévérence envers certains dieux, comme un po?te très-religieux et très-moral.
La tragédie continuait l'éducation du peuple grec, que l'épopée avait commencée: la tragédie était une sorte d'initiation populaire à l'histoire nationale, à la morale et aux dogmes. La faire descendre de cette fonction sacrée, altérer les traditions mythologiques, transporter sur la scène l'art des sophistes et les habitudes des déclamateurs, y lancer des maximes périlleuses, y invoquer le dieu inconnu, n'était-ce pas ébranler les croyances publiques et miner la foi populaire?
Euripide faisait alors dans ses tragédies ce que, vingt-deux siècles plus tard, Voltaire devait renouveler dans les siennes: la guerre à tout le régime ancien.
Eh bien! alors, comprenez-vous l'indignation d'Aristophane, l'homme du passé, contre Euripide, l'homme de l'avenir?
Aussi, écoutez ce qu'il lui reproche: est-ce seulement le mauvais go?t de certaines innovations réalistes, l'abus des machines, des costumes, des moyens matériels et extérieurs? Non, ce qu'il lui reproche surtout c'est d'avoir faussé les esprits, corrompu les ames, altéré le caractère national, dégradé la race hellénique, cette race valeureuse qui défendit si bien les autels de ses dieux et les tombeaux de ses pères à Marathon.
Dans Aristophane, fanatique de l'ancien régime, il y a du Joseph de
Maistre.
Et pourquoi Aristophane s'adresse-t-il à Euripide plut?t qu'a tout autre po?te? C'est qu'Euripide est le représentant le plus brillant, et par conséquent, suivant lui, le plus dangereux, de cette jeune littérature née au milieu des déclamations de l'Agora et des subtilités de l'école sophistique; c'est qu'il personnifie en lui l'esprit nouveau, avec sa mobilité inquiète, sa curiosité, son audace, son irrévérence, sa fureur de tout discuter, de tout ébranler.
à la vérité, la tragédie d'Euripide avait aussi ses inspirations sublimes, lorsqu'elle se souvenait des le?ons d'Anaxagore et des entretiens de Socrate. Mais si, aux yeux de la philosophie moderne, et même des Pères de l'église, ces inspirations font la gloire d'Euripide, précisément aux yeux d'Aristophane, partisan des vieilles idées en toutes choses et des antiques divinités, ces spéculations téméraires étaient autant de niaiseries coupables, d'attaques à la morale publique, et de blasphèmes contre la religion.
Euripide fait du théatre une tribune, d'où il prêche les maximes nouvelles. Il bouleverse sans scrupule les vieilles légendes hiératiques, les traditions vénérées. Les personnages de la tragédie d'autrefois, ces demi-dieux, hauts de quatre coudées, il les force à descendre, il les abaisse au niveau de l'humanité. De l'idéal, la tragédie tombe au réel. Les dieux mêmes, ne sont plus pour lui que des machines à prologue ou à épilogue. Le langage suit cette décadence des personnages. Pour le rendre plus populaire et plus humain, le po?te dialecticien en altère la forme austère et sacrée; il le brise pour l'assouplir. Il ouvre la porte du théatre tragique à une foule de mots profanes, ?babillards et chétifs.? La tragédie se rapproche de la comédie. Elle fait allusion à l'événement du jour: elle parle guerre, s'il y a guerre; elle attaque un usage qui dépla?t à l'auteur. S?r de charmer les Athéniens, ou de piquer leur curiosité, Euripide dénature le spectacle tragique: au lieu d'une le?on élevée, d'un enseignement indirect mais général, s'adressant à tous les ages, il en fait une ?uvre de critique, de polémique ou de fantaisie, comme la comédie elle-même. Il mêle à son Andromaque une pointe de satire littéraire sur les collaborateurs, dont il savait par expérience les inconvénients de diverse sorte; à son électre et à ses Phéniciennes, la critique des ?uvres d'Eschyle sur le même sujet (les Choéphores, les Sept chefs). Dans la même Andromaque, il s'élève contre un décret qui, à ce que l'on croit, permettait, depuis les désastres de la guerre, le mariage avec deux femmes (ce qui expliquerait que Socrate, comme on l'a dit, en ait eu deux). Enfin, il transporte au théatre les discussions de l'Agora, et, amenant le peuple à se déjuger, lui fait parfois condamner sur la scène ce qu'il a approuvé ailleurs.
Par là encore la tragédie, telle que la faisait Euripide, empiétait sur la comédie. Il était naturel qu'Aristophane défend?t le domaine de celle-ci, ses priviléges et ses franchises.
Plus les Athéniens go?taient Euripide, plus Aristophane l'attaquait; mais plus aussi il devait déployer d'habileté, d'esprit, de verve dans ses attaques, pour les faire accepter et pardonner.
C'est l'admiration du public athénien pour Euripide qu'il a voulu parodier dans cet enthousiasme de tous les gueux des enfers en faveur du poète qui vient d'y arriver.-Le poète Philémon se serait pendu, disait-il, s'il e?t été certain de revoir Euripide aux enfers.
Remettons-nous bien en mémoire à quel moment paraissent les
Grenouilles.
Euripide mort, à la cour d'Archélaos, roi de Macédoine, les Athéniens envoient une ambassade à ce prince pour lui redemander le corps de leur poète; Archélaos revendique pour sa patrie l'honneur de le posséder: on se dispute Euripide après sa mort, comme on se l'était disputé pendant sa vie. Athènes entière, Sophocle en tête, qui allait mourir presque aussit?t après son illustre rival, prend le deuil autour du cénotaphe qu'on élève aux restes absents du poète adoré... Au milieu de ce concert de louanges et de regrets, une voix s'élève pour protester en ricanant, c'est la voix d'Aristophane.
Convenez que la situation est singulière, et que les attaques d'Aristophane contre Euripide dans un pareil moment dénotent une conviction ardente.-Que ce soit son excuse.
Mais quelle sera celle de ce peuple qui tour à tour et presque en même temps admire, adore, encense le grand poète tragique, le philosophe du théatre, rend à sa mémoire les honneurs suprêmes avec autant d'enthousiasme que de douleur, dispute ses restes à un roi;-et qui tout de suite, ? mobilité,-athénienne, populaire, humaine!-est prêt à rire, avec le poète insulteur, toutes les injures prodiguées à son dieu!
Telle est l'humanité dans tous les temps et dans tous les pays, à
Athènes, à Paris.
* * * * *
Le sujet de la comédie des Grenouilles est une querelle littéraire entre Eschyle et Euripide se disputant, dans les Enfers, le tr?ne tragique.-Mais cette scène, malgré la simplicité extrême de l'art grec, n'e?t pas suffi pour faire une comédie: aussi est-elle précédée d'une introduction très-divertissante qui forme à elle seule une longue odyssée de fantaisie: le Voyage de Bacchus aux Enfers. C'est la première moitié de la pièce.
La plupart des pièces d'Aristophane, les Acharnéens, Plutus, les
Guêpes, et à présent les Grenouilles, et tout à l'heure, les
Oiseaux, se présentent comme divisées en deux parties.
Le reste de la comédie des Grenouilles est, si l'on peut ainsi parler, un feuilleton de critique dialogué et mis en scène qui fait penser à la Critique de l'école des Femmes, mais avec la différence du temps, du genre et de tout le merveilleux bizarre que comportait l'ancienne comédie. D'ailleurs, outre que le débat, malgré sa vivacité, n'est pas aussi évidemment personnel de la part d'Aristophane contre Euripide, qu'il l'est de la part de Molière contre Boursault, la doctrine morale dans la pièce grecque l'emporte sur la critique littéraire; c'est le contraire dans la pièce fran?aise.
Eschyle mort, Euripide mort, Sophocle mort, Agathon retiré chez Archélaos (il semble que la cour d'Archélaos f?t pour les po?tes athéniens à peu près comme la cour du roi de Prusse pour les philosophes fran?ais du dix-huitième siècle, ou comme la Russie pour les comédiens et les artistes de notre temps), la poésie tragique semblait morte ou exilée avec eux. Aristophane suppose que Bacchus, dieu du théatre, ennuyé de ne plus voir que de mauvaises pièces à Athènes, prend le parti d'aller aux Enfers chercher quelque ancien po?te digne de célébrer ses Fêtes: il veut en ramener Euripide.
Voilà déjà une parodie de la tragédie de Sémélé, dans laquelle Bacchus descendait aux Enfers pour y chercher sa mère. à peu près de même dans les Démo? d'Eupolis, pièce dont le ch?ur était composé d'habitants des dèmes d'Athènes, Myronidès, général célèbre au temps de Périclès et qui lui survécut, allait aux Enfers rechercher un des anciens généraux d'Athènes dégénérée, il en ramenait Solon, Miltiade, Aristide et Périclès.
* * * * *
Pour ce périlleux voyage, Bacchus, Dionysos, le dieu vermeil, joufflu, ventru, fanfaron, gourmand, poltron, a pris l'attirail d'Hercule, la massue, la peau de lion.-Phérécrate avait fait aussi un Faux Hercule. Ménandre en donna un également.
Le voilà parti, ce Bacchus-Hercule, brave comme Sganarelle dans son armure, c'est-à-dire tremblant au moindre bruit, fort empêché et fort gêné dans son accoutrement de héros.
Son esclave Xanthias l'accompagne, monté sur un ane, comme le Silène de Plaute, ou comme Sancho Pan?a à la suite de Don Quixote. Il porte le bagage de son ma?tre.
Dionysos frappe à la porte d'Hercule, qui autrefois, par l'ordre de son frère Eurysthée, était descendu aux Enfers pour y aller chercher Cerbère[163]: il lui demande, à lui qui a fait ce voyage, des indications et des renseignements, les chemins, les stations, les h?telleries, les ports, les auberges sans punaises, les boulangeries, les cabarets, les maisons de plaisir, et enfin la route la plus courte pour aller aux Enfers, une route qui ne soit ni trop chaude ni trop froide.
HERCULE.
La plus courte? C'est celle de la corde et de l'escabeau. Va te pendre!
DIONYSOS.
Tais-toi: ta route me suffoque.
HERCULE.
Il y a aussi un sentier très-court et très-battu: celui qui passe par le mortier[164].
DIONYSOS.
C'est la cigu? que tu veux dire?
HERCULE.
Tout juste!
DIONYSOS.
Ce chemin-là est froid et glacial. On s'y gèle tout de suite les jambes[165].
HERCULE.
Veux-tu que je t'en dise un très-rapide et qu'on descend très-vite?
DIONYSOS.
Ah! de grand c?ur! je n'aime pas les longues marches.
HERCULE.
Va au Céramique.
DIONYSOS.
Et puis?
HERCULE.
Monte au haut de la tour.
DIONYSOS.
Pour quoi faire?
HERCULE.
Aie les yeux sur la torche au moment du signal[166]; et quand les spectateurs crieront de la lancer, alors lance-toi.
DIONYSOS.
Où?
HERCULE.
En bas.
DIONYSOS.
Mais je me briserai le crane. Merci de ta route. Je n'en veux pas.
HERCULE.
Mais laquelle donc?
DIONYSOS.
Celle que tu as suivie jadis.
HERCULE.
Ah! le trajet est long. D'abord tu arriveras sur le bord d'un vaste et profond marais.
DIONYSOS.
Et comment le franchir?
HERCULE.
Un vieux nocher te passera dans une toute petite barque, moyennant deux oboles.
DIONYSOS.
Quel pouvoir ont partout les deux oboles[167]!
Après cela, il apercevra une multitude de serpents et de monstres effroyables; puis, un bourbier épais, et un torrent fangeux,-de la même fange dont parle Dante en un certain endroit de son Enfer.-Plus loin, enfin, il entendra un doux concert de fl?tes, il verra luire une belle lumière, et, parmi des bosquets de myrte, il rencontrera des troupes bienheureuses d'hommes et de femmes.-Qui sont ces bienheureux?-Les initiés;-c'est-à-dire ceux et celles qui ont eu part aux mystères de Cérès à éleusis, et qui, selon la foi du temps, jouissaient après leur mort d'une sorte de béatitude.
Ceux-là lui donneront tous les autres renseignements nécessaires: car ils demeurent tout près de là; sur la route même qui conduit au palais de Pluton.
Dionysos en sait assez long pour la première moitié de son voyage: il repart avec Xanthias.
* * * * *
Ce voyage qui se fait sur la scène même est quelque chose d'assez fantastique. On peut croire que le décor se modifiait une ou deux fois sous les yeux des spectateurs, mais d'une manière fort simple et fort élémentaire probablement: on n'en était pas à simuler, comme dans nos féeries, la marche du personnage en faisant marcher en sens inverse le paysage représenté au fond de la scène. Au reste, ce genre d'illusion était peut-être celui dont les Grecs, et surtout les Athéniens, se souciaient le moins. L'imagination du spectateur suivait très-volontiers celle du poète, et, guidée par ses rares indications, faisait presque tous les frais du décor.-Il n'en sera guère encore autrement du temps de Shakespeare en Angleterre, et en France au dix-septième siècle.-Comme le remarque fort bien M. Vitet, dans ses études sur l'art et le théatre antiques, ?plus les peuples ont d'imagination et de fra?cheur d'esprit, moins ils demandent à leur théatre un système de décors rigoureusement imitatifs. Voyez les enfants! ils se figurent ce qu'ils veulent voir; ils transforment tout à plaisir: Un baton sur l'épaule, et les voilà soldats! Un baton qu'ils enfourchent, les voilà cavaliers! Ainsi des peuples jeunes. Ils ont les yeux dociles et complaisants. Pour se passer de nos décors modernes, il faut ou la jeunesse ou le raffinement de l'esprit. Dans nos salons, dans nos chateaux, on joue la comédie, on la joue sans coulisses et sans toile de fond: un simple paravent fait l'affaire. C'était un paravent de marbre que la décoration du proscenium antique.?
* * * * *
L'indolent Xanthias, qui porte au bout d'un baton le léger bagage de son ma?tre, se plaint du poids de son paquet. On ne sait trop pourquoi il le porte lui-même, puisqu'il peut le faire porter à son ane,-à moins que ce ne soit exprès pour donner lieu à un assaut de subtilités dans le go?t des tragiques et particulièrement d'Euripide:
DIONYSOS.
Quel excès d'insolence et de mollesse! Moi, Dionysos, fils de la Bouteille, je vais à pied et me fatigue, tandis que je donne à ce dr?le une monture, afin qu'il soit à l'aise et n'ait rien à porter...
XANTHIAS.
Est-ce que je ne porte rien?
DIONYSOS.
Comment porterais-tu puisque tu es porté?
XANTHIAS.
Oui, mais je porte ce paquet.
DIONYSOS.
Comment?
XANTHIAS.
Comment? Avec bien de la peine!
DIONYSOS.
N'est-ce pas l'ane qui porte le paquet que tu portes?
XANTHIAS.
Non, certes, ce n'est pas l'ane qui porte ce que je porte.
DIONYSOS.
Mais, comment est-ce toi qui portes, puisque c'est toi qui es porté?
XANTHIAS.
Je n'en sais rien; mais j'ai mal à l'épaule.
DIONYSOS.
Eh bien! puisque tu dis que l'ane ne te sert de rien, à ton tour, prends-le sur ton dos et porte-le, pour voir!...
Xanthias propose à son ma?tre de faire marché avec quelqu'un des morts qui s'en vont par là aux Enfers, pour lui donner son paquet à porter. Bacchus y consent.
DIONYSOS.
Eh! justement, en voilà un qu'on mène!... Holà, hé! l'homme! le mort! c'est à toi que je parle: dis donc, veux-tu porter notre bagage aux Enfers?
LE MORT.
Comment est-il gros?
DIONYSOS.
Le voici.
LE MORT.
Tu me payeras deux drachmes.
DIONYSOS.
Oh! c'est trop cher.
LE MORT.
Porteurs, continuez votre route.
DIONYSOS.
Un moment, l'ami: on peut s'arranger.
LE MORT.
à moins de deux drachmes, pas un mot.
DIONYSOS.
Allons, neuf oboles!
LE MORT.
J'aimerais mieux revivre!
Xanthias trouve ce mort impertinent et reprend son paquet.
* * * * *
Nos deux voyageurs arrivent au marais de l'Achéron. Charon est là avec sa barque. Mais il refuse de passer Xanthias, qui est esclave et ne s'est point racheté en combattant à la bataille des Arginuses[168]. Xanthias, est donc forcé de faire à pied le tour du marais: il quitte la scène.
Bacchus entre dans la barque. Les grenouilles du marais accompagnent sa traversée de leurs coassements. De là le titre de la pièce.-Deux po?tes, Magnès et Callias, l'un certainement avant Aristophane, l'autre soit avant, soit après, car Callias était précisément contemporain d'Aristophane, avaient aussi composé des comédies intitulées les Grenouilles.
On croit que le ch?ur des Grenouilles devait être caché sous le proscenium (comme qui dirait, chez nous, dans le trou du souffleur), tandis que Caron et Bacchus, assis dans la barque, ramaient dans l'orchestre.
Il faut entendre cette poésie pleine de bizarrerie et de grace, et y ajouter, en imagination, la musique qui l'accompagnait.
CHARON.
Rame avec moi. Tu vas entendre les chants les plus doux.
DIONYSOS.
Quels chants?
CHARON.
Des grenouilles à voix de cygnes: c'est admirable.
DIONYSOS.
Allons! commande la man?uvre!
CHARON.
Oop, op! Oop, op!
LES GRENOUILLES.
Brékékékex, coax, coax! Brékékékex, coax, coax! Filles des eaux marécageuses, unissons nos accents aux sons des fl?tes; chantons nos chants harmonieux, coax, coax, ces chants dont nous saluons le dieu de Nysa, Dionysos, fils de Jupiter, le jour de la fête des marmites, lorsque la foule, enivrée du c?mos, se presse vers notre temple du marais[169]. Brékékékex, coax, coax!
DIONYSOS.
Moi, je commence à avoir mal aux fesses, ? coax, coax! mais cela vous est bien égal!
LES GRENOUILLES.
Brékékékex, coax, coax!
DIONYSOS.
Crevez donc avec votre coax! Coax, coax, rien que coax!
LES GRENOUILLES.
Oui, vraiment, faiseur d'embarras! Nous sommes chéries des muses à la lyre mélodieuse, et de Pan aux pieds de corne, qui se joue à faire chanter les roseaux, les roseaux de nos marécages! C'est aussi avec nos roseaux qu'Apollon, dieu de la musique, fait le chevalet de sa lyre: aussi sommes-nous aimées de ce dieu! Brékékékex, coax, coax!
DIONYSOS.
Moi, j'ai des ampoules, et le derrière en sueur; et lui aussi bient?t, à force de trimer, dira...
LES GRENOUILLES.
Brékékékex, coax, coax!
DIONYSOS.
Race de braillardes, finirez-vous?
LES GRENOUILLES.
Au contraire, nous redoublerons nos chants; si jamais dans les jours pleins de soleil nous les avons fait retentir en sautant et nous élan?ant parmi le souchet et la pimprenelle, ou si, fuyant la pluie de Jupiter, nous avons, du fond de l'étang, mêlé nos voix au bruit des gouttes bouillonnantes. Brékékékex, coax, coax!
Dans ce passage l'imagination d'Aristophane se montre à la fois sous ses deux aspects. Quelle poésie neuve, charmante et fra?che! Et quelles ordures en même temps! Ce serait mal étudier Aristophane que de cacher tous ses vilains c?tés.
La pièce, cependant commen?ait par une sorte de protestation contre l'usage de ces bouffonneries grossières, et par une critique assez dédaigneuse des po?tes comiques, Phrynichos, Lysis, Amipsias, qui ne rougissaient pas d'y avoir recours: Aristophane a donc bien vite oublié sa belle morale.
Corneille et Molière, à leur tour, se vantent à peu près de même, d'avoir épuré le théatre, et ont pourtant des mots qui nous étonnent. Qu'est-ce que cela prouve? Que tout est relatif; et les bienséances plus que tout le reste. Tous les vingt-cinq ou trente ans environ, on met au rang-quart un certain nombre de mots devenus malséants: on les remplace par d'autres, moins colorés, que l'usage éclaire peu à peu; et, quand ils sont tout-à-fait éclaircis, on les rejette à leur tour. Sur certaines idées ou sur certains faits la bienséance met un voile, que le temps lève peu à peu et qu'on remplace par un autre. Et ainsi de suite indéfiniment. La grossièreté gratuite est de plus en plus refoulée. La pudeur va toujours montant,-et l'hypocrisie avec la pudeur...-Où est la limite de l'une et de l'autre?
* * * * *
Bacchus, ayant traversé le marais, retrouve Xanthias qui a fait le tour; ce qui peut-être dérange un peu la géographie traditionnelle des enfers. C'est pour cela sans doute qu'Aristophane a fait du fleuve Achéron un marais: afin qu'on puisse le tourner. L'Achéron ordinairement est présenté comme un fleuve.
Le ma?tre et l'esclave reprennent leur route. Xanthias est d'avis de presser le pas: car ce doit être ici la région des monstres effroyables annoncés par Hercule.
XANTHIAS.
Par Jupiter! j'entends du bruit!
DIONYSOS, tremblant.
Où, où?
XANTHIAS.
Par derrière.
DIONYSOS.
Va derrière!
XANTHIAS.
Non, c'est par devant.
DIONYSOS.
Passe devant!
L'esclave et le ma?tre tremblent à qui mieux mieux,-quoique Bacchus essaye de faire le brave, à cause de la peau de lion:-c'est proprement, en cet endroit, la comédie du faux Hercule.
Ils ne sont pas au bout de leurs transes. ?Voyager, disait le spirituel directeur de Port-Royal, M. de Sacy, c'est voir le diable habillé en toutes sortes de fa?ons.? C'est bien le cas plus que jamais, lorsque l'on voyage aux Enfers.
Ils voyent para?tre un monstre énorme, épouvantable, qui prend toutes sortes de formes: b?uf, mulet, femme, chien tour à tour. C'est Empuse, un des spectres que la redoutable Hécate envoyait aux hommes pour les effrayer. Ce monstre fantastique a le visage en feu, une jambe d'airain et une jambe d'ane.
Dionysos, dans sa frayeur, se recommande à son prêtre,-qui occupait une des places réservées, au premier rang des spectateurs.-Cette suspension de la fiction dramatique, ce mélange de la fable avec la réalité, fait rire pourvu qu'on n'en abuse pas.-?Prêtre! lui dit-il, sauve-moi, pour que je puisse boire avec toi!?
Xanthias, de son c?té, invoque son ma?tre sous le nom d'Hercule, dans l'espoir d'effrayer le monstre. Bacchus lui impose silence, et bravement se cache, jusqu'à ce que le fant?me ait disparu.
* * * * *
Alors ils entendent le son des fl?tes, et sentent l'odeur des torches mystiques, qui indiquent l'approche des initiés.
Ces initiés forment le ch?ur, le véritable ch?ur de la pièce: celui des grenouilles n'est qu'accessoire, quoiqu'il donne son nom à la comédie.
On croyait que les initiés, au sortir de la vie terrestre, jouissaient d'un sort plus heureux que le commun des mortels.
Sur les mystères eux-mêmes, si le secret des rites grecs a été gardé scrupuleusement, on peut,-comme le conjecture M. Morel[170],-juger de ce qu'ils devaient être par ceux qui se pratiquaient dans les temples d'Isis. ?Le culte de cette déesse fut de bonne heure transporté des rives du Nil sur les plages helléniques et imité en partie.? Probablement, dans les cérémonies d'éleusis comme dans celles de l'égypte, le myste traversait des épreuves multipliées: ?il fallait rester intrépidement dans les ténèbres, au milieu de bruits effroyables et inconnus, passer de l'obscurité à la lumière la plus éclatante, affronter l'eau, le feu, les poignards, les menaces de spectres sanglants. Puis, le front ceint du diadème, le corps enveloppé d'une robe semée d'étoiles d'or, l'hiérophante couronnait enfin la vertu de l'adepte, et le déclarait re?u au nombre des initiés parfaits, des époptes ou voyants, et, dans de symboliques représentations, toujours accompagnées de ch?urs et de danses, on lui expliquait les plus sublimes lois de la société et de la nature. Le dogme des récompenses et des peines dans une autre vie, l'immortalité de l'ame, ainsi que l'unité de Dieu, principal enseignement des Mystères éleusiniens, surtout des grands Mystères, était réservé peut-être à ceux qui étaient parvenus au dernier degré de l'initiation, aux époptes, et dramatisé avec tout l'appareil des joies de l'élysée et des chatiments du Tartare. Pour que ce spectacle ne f?t pas stérile, il fallait enseigner aussi l'efficacité de l'expiation: ?Par elle, dit Ovide dans son po?me des Fastes, tout crime, toute trace du mal sont effacés. Cette opinion vient de la Grèce, où le criminel, après les cérémonies lustrales, semble dépouiller son forfait.? Les rapports que les Mystères établissaient entre l'homme et Dieu étaient d'un ordre si élevé, d'un effet si consolant, que, suivant le commentateur ancien d'Aristophane, tout habitant d'Athènes aurait regardé comme un malheur de mourir sans s'être fait initier.
?Heureux, dit un fragment de Pindare, le mort qui descend sous la terre ainsi initié! car il conna?t le but de la vie, il conna?t le royaume donné par Jupiter.?-?Les initiations, dit Cicéron (Des Lois, II, 4), n'apprennent pas seulement à être heureux dans cette vie, mais encore à mourir avec une meilleure espérance.?-Dans l'Hymne à Cérès, qui se trouve parmi les po?mes dits homériques, nous lisons ce passage: ?La déesse... leur enseigne à tous les orgies (les divins Mystères), choses saintes qu'il n'est permis ni de transgresser, ni d'apprendre, ni de révéler indiscrètement: un pieux respect s'y oppose. Mais heureux sur la terre les hommes qui les ont vus! Celui qui n'y a point de part et qui n'est pas initié n'aura jamais un sort égal au leur quand il sera descendu dans l'humide séjour des ténèbres.?
Le ch?ur proprement dit de la comédie que nous étudions est donc un ch?ur de bienheureux initiés, dont les paroles et les chants semblent appartenir en effet à un monde autre que la terre, à une sorte de paradis hellénique:
Iacchos! toi qu'on adore en ce séjour! Iacchos, ? Iacchos! Viens parmi les ap?tres sacrés de tes mystères, mener leurs danses sur la prairie! Qu'autour de ta tête se balancent en épaisse couronne les rameaux de myrte chargés de fruits! Que ton pied hardi marque la mesure de cette danse libre et joyeuse, de cette danse pure et pleine de graces, chérie des saints initiés!
Et, comme il faut toujours que chez Aristophane le burlesque se mêle au gracieux, à cet endroit Xanthias s'écrie: ?O vénérable et très-honorée fille de Cérès, quel délicieux parfum de chair de porc!?-Sur quoi Bacchus l'apostrophe en ces termes: ?Ne peux-tu donc rester tranquille, une fois que tu sens quelque tripe??-Puis le ch?ur recommence, plus suave et plus frais encore:
Réveille l'éclat des torches ardentes, en les agitant dans tes mains, Iacchos, ? Iacchos, astre brillant des nocturnes mystères! La prairie étincelle de mille feux; le jarret des vieillards s'agite: ils secouent le poids des années et des soucis, pour prendre part à tes solennités; et la jeunesse amie des danses bondit, ? bienheureux, à la suite de ton flambeau, sur les prés où luisent les fleurs pleines de rosée.
Loin d'ici les ames impures, ignorantes de nos mystères, qui ne connaissent les fêtes ni les danses des Muses!... loin d'ici ceux qui applaudissent à des bouffonneries déplacées! J'ordonne à ceux-là encore une fois, et encore une fois je leur ordonne de céder la place à nos ch?urs et de se retirer en silence.
Vous, au contraire, éveillez de nouveau les chants et les hymnes
nocturnes qui conviennent à cette fête!
Dansons sans nous lasser dans nos vallons fleuris, frappons du pied
la terre! à nous la joie, le rire!...
Que nos hymnes maintenant s'adressent à Cérès, la reine des moissons; couronnons-la de nos chansons divines! O Cérès, qui présides aux purs mystères, sois-nous favorable, protège les ch?urs qui te sont consacrés! Fais que nous puissions en tout temps nous livrer aux jeux et aux danses, mêler le rire aux sérieux propos, et par un agréable badinage, digne de tes solennités, mériter la couronne du vainqueur!
Mais allons, que nos chants appellent de nouveau l'aimable dieu qui préside à nos danses: Iacchos très-honoré, qui as trouvé pour cette fête des chants si doux, viens avec nous jusque vers la déesse, montre que tu peux sans fatigue parcourir une longue route[171].
Iacchos, ami de la danse, guide nos pas!
C'est toi qui, pour exciter le rire et par économie[172], as déchiré nos brodequins et nos vêtements: sautons, dansons à notre aise, nous n'avons rien à gater!
Iacchos, ami de la danse, guide nos pas!
Tout à l'heure, du coin de l'?il, j'ai vu, par la tunique déchirée d'une belle jeune fille, compagne de nos jeux, sortir le bout de son sein.
Iacchos, ami de la danse, guide nos pas!
DIONYSOS.
Je les guiderai très-volontiers du c?té de cette jolie fille, pour danser et rire avec elle: on sait que je suis bon compagnon.
XANTHIAS.
Moi, j'irai bien aussi, par-dessus le marché.
Après diverses plaisanteries sur tel ou tel contemporain, ou sur les Athéniens en général,-que les initiés, heureux habitants de cet autre monde inférieur, appellent ?les morts d'en haut,? par une assez plaisante idée, semblable à celle d'Holbein dans la Danse macabre,-le ch?ur finit comme il a commencé, par des vers pleins de fra?cheur:
Allons dans les prés fleuris, parfumés de roses, former selon nos rites ces ch?urs joyeux, où président les Parques bienheureuses! C'est pour nous seuls que brille le soleil! sa lumière sourit aux initiés, qui ont toujours été justes et bons envers les étrangers et leurs concitoyens.
Quelle charmante poésie! c'est le Songe d'une nuit d'été dans un autre monde. Quel mélange singulier d'inspiration lyrique et de gaieté bouffonne! quelle fra?cheur de coloris! quelle harmonie!... Ajoutez-y la forme grecque, et la mesure, et la musique des vers, et l'accompagnement des fl?tes, et les flambeaux et les danses! Quel enchantement! Et comme tout cela est plus gai que le paradis du moyen age!
* * * * *
Les initiés indiquent à Bacchus le chemin du palais de Pluton.
Bacchus frappe à la porte d'éaque, concierge des Enfers, qui le prend pour Hercule en voyant la massue et la peau de lion. Or Hercule, lors de son voyage au sombre royaume, avait malmené Cerbère et failli l'étrangler. éaque jure qu'il va venger son chien:
Ah! scélérat! ah! gueux! je te rattrape donc! Le noir rocher du
Styx, l'écueil ensanglanté de l'Achéron, et les monstres errants du
Cocyte me répondent de toi: échidna aux cent têtes déchirera tes
flancs; la murène tartésienne[173] dévorera tes poumons; les
Gorgones tithrasiennes arracheront par lambeaux tes reins saignants
et tes entrailles[174]; je cours les appeler!
Bacchus ne peut contenir sa frayeur et souille la peau de lion: le c?ur, dit-il, lui est descendu dans le ventre; et ce c?ur est troublé.
Ici recommence une série de péripéties très-comiques. Dionysos repasse à Xanthias, qui n'y tient pas du tout, les attributs d'Hercule, pour donner le change au terrible éaque et à sa légion de monstres infernaux, qui ne peuvent tarder. Xanthias aimerait bien mieux rester valet et continuer à porter le bagage; mais il est forcé d'obéir.-Heureusement voici une consolation:
Proserpine, qui apparemment n'avait pas eu à se plaindre d'Hercule pendant la nuit qu'il passa aux Enfers, apprenant qu'il est de retour, envoie bien vite une servante au-devant de lui pour l'inviter à d?ner. La servante, voyant la massue et la peau de lion, s'adresse à Xanthias:
Ah! c'est donc toi, Hercule bien aimé! Viens! Dès que Proserpine a su ton arrivée, elle a pétri des pains, elle a fait cuire deux ou trois marmites de purée[175], elle a fait mettre un b?uf tout entier à la broche, préparé des galettes et des gateaux. Entre donc.
Xanthias-Hercule meurt d'envie d'accepter; mais il hésite, craignant de déplaire à son ma?tre: ?C'est bien de l'honneur je te remercie,? dit-il à la servante messagère.
LA SERVANTE.
Oh! par Apollon! je ne te laisserai pas aller! Elle a fait bouillir des volailles, rissolé des croquettes, tiré le vin le plus exquis. Allons, entre avec moi!
XANTHIAS-HERCULE.
Bien obligé.
LA SERVANTE.
Es-tu fou? Je ne te lache pas! Il y a aussi, à ton intention, une joueuse de fl?te des plus jolies, et deux ou trois danseuses.
XANTHIAS-HERCULE.
Que dis-tu? des danseuses!
LA SERVANTE.
Dans la fleur de la jeunesse, et frais épilées. Allons, entre, car le cuisinier allait retirer les poissons du feu, et l'on dressait la table.
XANTHIAS-HERCULE.
Eh bien! va vite dire aux danseuses que je viens. (S'adressant à
Dionysos) Esclave, suis-moi avec le bagage.
DIONYSOS.
Là, là, pas si vite! Ah ?à, je t'ai par plaisanterie déguisé en
Hercule, et tu prends ton r?le au sérieux[176]! Pas de niaiseries,
Xanthias, reprends le bagage.
XANTHIAS-HERCULE.
Comment! tu ne songes pas, sans doute, à m'?ter ce que tu m'as donné toi-même?
DIONYSOS.
Non, je n'y songe pas, je le fais. Ote la peau.
XANTHIAS-HERCULE.
Voyez comme on me traite, grands dieux, et soyez juges!
Le ch?ur, parodiant les maximes douteuses d'Euripide et ses moralités parfois ambigu?s, se range du c?té du plus fort, selon son habitude (le ch?ur représente les majorités), et donne son approbation à Bacchus:
C'est le fait d'un homme prudent et sensé, qui a beaucoup navigué, de se porter toujours du c?té du navire qui enfonce le moins, au lieu de rester comme une statue, toujours dans la même posture. Changer d'attitude selon l'intérêt de son bien-être, c'est agir en sage, en vrai Théramène[177].
Bacchus reprend donc, la peau de lion, mais se repent bient?t de sa déloyauté.
Si Hercule jadis satisfit Proserpine, il ne satisfit pas de même deux cabaretières des Enfers, chez lesquelles il avala un jour seize pains, vingt portions de viande bouillie, quantité de gousses d'ail, de salaisons, et un fromage tout frais, qu'il dévora avec le panier! Et puis, quand elles lui demandèrent de payer, il les regarda de travers en poussant un mugissement, et tira son épée comme un furieux. Elles, de frayeur, sautèrent dans la soupente; et lui, s'enfuit, en emportant les nattes.
Mais il ne s'échappera pas aujourd'hui! s'écrient les deux cabaretières en mena?ant l'homme à la peau de lion. Elles appellent à leur secours Cléon et Hyperbolos, les deux fameux démagogues devenus depuis peu habitants des Enfers.
Xanthias triomphe de cette péripétie, et dit en sourdine, entre les diverses apostrophes des cabaretières à Bacchus-Hercule: ?Cela va mal pour quelqu'un.?-?Quelqu'un sera houspillé.? Il excite même les cabaretières à la vengeance.
Elles n'ont pas besoin d'être excitées!
* * * * *
Bacchus voudrait bien ne pas avoir repris la peau de lion et la massue. D'un ton calin et avec de belles protestations d'amitié, il invite Xanthias à les reprendre. Xanthias n'entend pas de cette oreille-là.-C'est la scène de Scapin avec Léandre, quand celui-ci, après l'avoir battu, a de nouveau besoin de lui et essaye de le fléchir. La ressemblance de la situation est frappante: Xanthias d'abord refuse fièrement, comme Scapin, et reste sourd aux prières de son ma?tre; puis, comme Scapin aussi, il se laisse fléchir.
Il était temps! éaque, avec ses estafiers, arrive pour garrotter
Hercule. On se jette sur l'homme à la peau de lion.
Xanthias a beau prendre les dieux à témoins qu'il n'est jamais venu aux Enfers, et que par conséquent il n'y a jamais commis aucune des violences dont on l'accuse: on va lui faire un mauvais parti; Bacchus, qui se croit sauvé, triomphe, et dit à son tour: ?Cela va mal pour quelqu'un!? quand tout à coup Xanthias s'avise d'une idée qui produit une péripétie nouvelle,-une situation comique n'attend pas l'autre,-il s'écrie donc:
Je suis prêt à donner une preuve éclatante de mon innocence! Prenez cet esclave (montrant Bacchus), mettez-le à la question! et, si vous me convainquez d'être coupable, faites-moi périr!
éAQUE.
Quelle question lui ferai-je subir?
XANTHIAS.
Toutes les espèces de questions! Tu peux le lier sur le chevalet, le pendre par les pieds, lui donner les étrivières, l'écorcher, lui tordre les membres, lui verser du vinaigre dans le nez, le charger de briques, tout ce que tu voudras! excepté de le fouetter avec des poireaux ou de l'ail nouveau[178].
éAQUE.
Fort bien; mais, si j'estropie ton esclave, tu me réclameras des dommages-intérêts.
XANTHIAS.
Tu ne me devras rien. Ainsi emmène-le à la torture.
éAQUE.
Ce sera ici même, afin qu'il parle devant toi. (à Bacchus):
Allons, dépose vite ton attirail, et garde-toi de mentir.
DIONYSOS, se redressant.
Je défends qu'on me touche, je suis un immortel. Si tu l'oses, malheur à toi!
éAQUE, à Dionysos.
Que dis-tu?
DIONYSOS.
Je dis que je suis un immortel: Dionysos, fils de Jupiter! (Montrant Xanthias:) C'est lui qui est esclave.
éAQUE, à Xanthias.
Tu l'entends?
XANTHIAS.
Oui. Raison de plus pour le fouetter de verges: s'il est dieu, il ne sentira pas les coups.
DIONYSOS, à Xanthias.
Eh bien! alors, puisque tu es dieu comme moi, tu peux être comme moi fouetté impunément!
XANTHIAS.
C'est juste. (à éaque:) Celui de nous deux que tu verras pleurer le premier, ou se montrer sensible aux coups, tu peux conclure que celui-là n'est pas un dieu.
éAQUE.
Voilà parler! C'est la justice même. ?a, déshabillez-vous.
XANTHIAS.
Pour que la question soit équitable, comment t'y prendras-tu?
éAQUE.
C'est facile: je vous frapperai l'un après l'autre.
XANTHIAS.
Très-bien.
éAQUE, frappant Xanthias.
Tiens!
XANTHIAS, impassible.
Observe si tu me vois bouger.
éAQUE.
Je t'ai frappé déjà.
XANTHIAS, avec un sourire.
Moi? Point du tout!
éAQUE.
En effet, on ne le dirait pas. (Montrant Dionysos.) à celui-ci maintenant. Vlan! (Il le frappe.)
DIONYSOS, après une pause.
Quand sera-ce donc?
éAQUE.
Mais je t'ai frappé.
DIONYSOS.
Bah? M'as-tu entendu souffler?
éAQUE.
Je n'y comprends rien. Retournons à l'autre. (Il frappe de nouveau
Xanthias.)
XANTHIAS.
Est-ce pour aujourd'hui? (éaque redouble les coups, Xanthias ne peut plus se contenir, et crie): O?e! o?e! o?e!!!
éAQUE.
Que veut dire: O?e, o?e, o?e? Aurais-tu mal?
XANTHIAS, se grattant le front.
Moi? point du tout. C'est que j'essayais de me rappeler à quelle date tombe la fête d'Hercule à Diomée[179].
éAQUE.
Le saint homme!-Revenons à l'autre. (Il frappe de nouveau
Dionysos.)
DIONYSOS.
Ho! ho!
éAQUE.
Qu'y a-t-il?
DIONYSOS.
Rien. Je vois des cavaliers, et je disais: Hop, hop!
Tout cela n'est-il pas très-gai?
C'est à peu près la scène de Bilboquet avec Gringalet et Sosthène, dans la jolie bouffonnerie des Saltimbanques, lorsque ces deux derniers se disputent l'honneur d'être le paillasse de cet homme illustre. Bilboquet, avec l'impartialité d'éaque, distribue alternativement ses coups de pied aux deux candidats.
GRINGALET.
Mais qu'est-ce qu'il sait faire, pour que vous le préfériez?-Sait-il seulement recevoir un coup de pied?
SOSTHèNE.
J'en recevrais aussi bien qu'un autre, sans me flatter.
GRINGALET.
C'est ce qu'il faudrait voir.
BILBOQUET, gravement.
On peut essayer.
GRINGALET.
Je parie qu'il n'en a pas la moindre idée.
SOSTHèNE.
Bah! qui est-ce qui n'a pas idée d'un coup de pied?
BILBOQUET.
La théorie n'est rien sans l'application: je vais appliquer la théorie. à toi, Sosthène!
SOSTHèNE, recevant le coup de pied.
Ho!
GRINGALET, triomphant.
Il a dit: Ho!
BILBOQUET, constatant.
Il a dit: Ho!
SOSTHèNE.
J'ai dit: Ho! parce que vous me l'avez attrapé!
BILBOQUET.
Mais, imbécile, si tu dis tout ce que je t'attrape, tu révolteras la société!... (Concluant.) Messieurs, votre émulation me pla?t, mais elle me fatigue.
éaque, après avoir distribué un grand nombre de coups de pied à Bacchus et à Xanthias, conclut aussi en ces mots:
Par Cérès! je ne puis discerner lequel de vous deux est le dieu. Mais entrez seulement: mon ma?tre et Proserpine, qui sont dieux eux-mêmes, sauront en juger.
DIONYSOS.
C'est bien dit; mais tu aurais d? songer à cela, avant de nous battre!
Cette scène n'est-elle pas d'excellente comédie? Et y a-t-il rien de meilleur que cette série de cinq péripéties, la première quand Bacchus, craignant éaque, passe à Xanthias la peau de lion et la massue; la seconde quand il les lui reprend, pour l'amour des belles danseuses; la troisième quand l'arrivée des deux cabaretières furieuses lui fait regretter d'être redevenu Hercule; la quatrième quand il essaye par ses calineries de faire reprendre ce r?le au pauvre Xanthias; la cinquième lorsque celui-ci propose de mettre son esclave à la question pour savoir la vérité. Et enfin cet assaut de coups distribués à l'un et à l'autre, et chacun d'eux faisant tout son possible pour les recevoir sans sourciller et la bouche en c?ur! Tout cela est parfait.
* * * * *
Une belle parabase (nous parlerons des parabases dans un chapitre à part) sépare les deux moitiés de la pièce. Nous avons parcouru jusqu'ici la première; voici la seconde, qui, dans le dessein d'Aristophane, est la principale, la plus sérieuse.
L'arrivée de Bacchus a mis l'Enfer en émoi,-comme celle des Héros de Romans dans la fantaisie burlesque de Boileau qui porte ce titre. Vous vous rappelez cette description où le sévère Nicolas, après avoir tonné, dans son Art poétique, contre ?le burlesque effronté,? finit par céder au torrent et par y tremper un peu sa perruque:-?Prométhée a son vautour sur le poing, Tantale est ivre comme une soupe, Ixion a violé une furie, et Sisyphe est assis sur son rocher!?
De même, ici, l'Enfer est sens dessus dessous. Ce remue-ménage chez les morts est occasionné par un grand débat qui s'est élevé pour le sceptre de la tragédie. Tous les gueux des Enfers ayant détr?né Eschyle pour mettre Euripide à sa place, le peuple des morts demande à grands cris qu'un jugement dans les formes décide à qui des deux appartient le premier rang.
XANTHIAS.
Mais comment se fait-il que Sophocle n'ait pas aussi revendiqué le tr?ne?
éAQUE.
Lui, point du tout. En arrivant ici, il embrassa Eschyle et lui serra la main; Eschyle voulut lui céder son tr?ne. Pour le moment, Sophocle, simple juge du camp, comme dit Clidémides, veut rester à la seconde place, si Eschyle est vainqueur; mais, si c'est Euripide, il compte lui disputer la palme de son art.
Pluton, qui allait décider entre eux, cède la présidence à Bacchus, juge naturel en ces matières.
XANTHIAS.
Alors la lutte va commencer?
éAQUE.
Dans un instant. C'est ici même que s'engagera ce rude combat. La poésie sera pesée dans la balance.
XANTHIAS.
Quoi! on pèsera la tragédie comme la viande des victimes?
éAQUE.
Oui. On aura des règles, des toises, des coudées, des équerres et des diamètres, pour mesurer les vers. Euripide jure de faire passer à la pierre de touche, un par un, tous les vers de son rival.
XANTHIAS.
Voilà qui ne doit pas plaire à Eschyle!
éAQUE.
Non, certes! La tête baissée, il lance des regards de taureau...
LE CH?UR.
Ah! quels mugissements et quelle colère, lorsqu'il verra son rival babillard aiguiser ses dents aigu?s! Ah! c'est alors qu'il roulera des yeux pleins de fureur!
Quel choc de mots au casque empanaché, à l'ondoyante, aigrette[180], se heurtant contre de misérables hémistiches et des bribes de tragédie[181]! Et comme le rival subtil luttera contre le héros fièrement monté sur ses grands vers!
Hérissant sur son cou son épaisse crinière, le géant froncera ses terribles sourcils, et, arrachant des vers solidement batis comme la charpente d'un navire, les lancera en rugissant!
L'autre, beau diseur à la langue affilée et jalouse, se donnera carrière, ergotant sur les mots, hachant menu la poésie de son adversaire, et cherchant à réduire en poudre l'?uvre de ses puissants poumons.
Il est impossible, je crois, de répandre plus d'imagination sur des détails de critique littéraire, et de faire, sous forme lyrique, une peinture plus vive d'Eschyle et d'Euripide, l'un avec sa grande poésie pleine d'une héro?que emphase, l'autre avec sa manière familière, subtile, pathétique, mais parfois,-c'est du moins le sentiment d'Aristophane,-énervée et énervante.
?Cette lutte, dit Otfried Müller, est un curieux mélange de sérieux et de plaisanterie: elle s'étend à toutes les parties de l'art tragique, au choix des sujets et à l'effet moral, à l'exécution et au caractère du style, aux prologues, aux chants du ch?ur, aux monodies, et touche très-souvent, tout en restant comique, le point essentiel. Toutefois le po?te prend la liberté d'établir par des images hardies, plut?t que par des démonstrations, la manière de voir à laquelle il s'est arrêté[182].?
Il est facile de pressentir, par la seule annonce du combat, qu'Euripide aura le dessous. Et en effet il est fort maltraité dans la lutte. Eschyle cependant n'est pas absolument épargné; mais le dessein d'Aristophane est clair, c'est à Euripide qu'il en veut. Seulement, comme un panégyrique messiérait en face d'une satire, il mêle à son éloge d'Eschyle une légère teinte de parodie, pour mieux faire ressortir sa critique d'Euripide: l'un sert à l'autre de repoussoir, ou, si l'on aime mieux, de contre-poids. Cette balance est plus favorable à la comédie, l'antithèse est plus dramatique. C'est une des raisons par lesquelles il laisse Sophocle dans le demi-jour, en le voilant d'un éloge rapide, pour le dérober au débat. Ce n'est pas seulement qu'il l'admire au point de n'oser même l'effleurer: son admiration pour Eschyle, au fond, n'est pas moins vive, on le sent bien; et cependant il le parodie légèrement. Non: c'est que le parallèle et la discussion plaisante sont plus commodes entre les deux extrêmes. Peut-être aussi que la critique a moins de prise sur un poète tel que Sophocle, dont les qualités sont plus égales et mieux en équilibre. Mais il sait bien comment attaquer Euripide.
La tragédie d'Euripide, selon lui, est immorale quant au fond, et décousue quant à la forme.
Elle est immorale, parce qu'il n'est pas permis d'exciter la pitié par tous les moyens, ni de l'exciter sans mesure; d'étaler les misères du corps aussi souvent que les douleurs de l'ame; de chercher toujours, dans la peinture de la passion, l'expression familière et pénétrante, qui remue, qui trouble, qui séduit les ames sans les élever, qui au contraire les amollit et les énerve, et qui devient contagieuse à force de réalité; d'analyser curieusement des nouveautés basses ou périlleuses, et quelquefois des monstres, sans dédaigner même les procédés matériels, l'appareil des souffrances physiques et des lambeaux souillés, pour émouvoir à tout prix.
Elle est décousue, parce que po?te impétueux, grand improvisateur, bel esprit et sceptique, dialecticien et philosophe, chercheur, discuteur, osé, téméraire, le génie d'Euripide est plein de hasard et d'inégalité. Ses compositions, éblouissantes d'éclairs, sont abandonnées et flottantes; ses plans, plus négligés qu'il n'est permis même à un Grec: et, quand il a traité les scènes à effet, il laisse à son collaborateur le soin d'achever ce qui l'ennuie.
Subissant l'influence de la révolution intellectuelle, morale et sociale qui commen?ait alors, et lui-même à son tour y travaillant, la poussant, la soufflant partout, mêlant à ce pathétique trop vif et trop énervant des prédications hardies et toutes les saillies turbulentes de l'esprit nouveau, ses ?uvres manquent de calme et de sérénité: on y remarque déjà le trouble, l'agitation, le tapage des ?uvres modernes. L'ordre intime, qu'une conception lente et désintéressée peut seule produire, y fait défaut le plus souvent. Elles ont plus de variété que d'unité; plus d'intentions philosophiques que de conviction dramatique.
Aristophane n'a donc pas tort absolument, quoique son parti pris soit de mettre en lumière et même d'exagérer les défauts d'Euripide. Et, dès Euripide en effet, bien qu'il ait été surnommé le plus tragique des po?tes, la tragédie avait décliné.
Elle avait décliné comme tragédie, par cela même qu'elle avait grandi comme prédication; elle avait décliné en tant qu'?uvre religieuse, par cela même qu'elle avait grandi en tant qu'?uvre philosophique et, comme on dirait aujourd'hui, révolutionnaire.
Le po?te comique prend donc Eschyle et Euripide comme les deux types opposés.
Avec une foule de citations et de parodiés, dans un long débat qui occupe toute la seconde moitié de la pièce et qui dure près de sept cents vers (la pièce entière en a quinze cent trente-trois), il fait tour à tour un pastiche du style de l'un et de l'autre tragique.
C'est de cette manière indirecte qu'il critique aussi dans Eschyle quelques artifices de composition: par exemple, les personnages longtemps silencieux qu'il met dans ses tragédies, pour étonner le spectateur; ou quelques excès de style, tels que ses métaphores extraordinaires, chevauchant parfois les unes sur les autres. Mais, encore une fois, on sent, à travers ces critiques et ces moqueries légères, qu'il l'admire, qu'il l'estime, qu'il l'aime, pour son patriotisme, pour son souffle héro?que, pour son esprit profondément moral et religieux.
ESCHYLE.
Mon c?ur bouillonne d'indignation, d'avoir à disputer contre un tel adversaire! Mais je ne veux pas qu'il me croye désarmé. Réponds-moi donc, qu'admire-t-on dans un po?te?
EURIPIDE.
Les habiles conseils qui rendent les concitoyens meilleurs.
ESCHYLE.
Eh bien! si, au contraire, tu les as pervertis, et si de généreux, tu les as rendus laches, quel traitement crois-tu mériter?
DIONYSOS.
La mort; je réponds pour lui.
ESCHYLE.
Vois donc quels hommes grands et braves je lui avais laissés: ils ne fuyaient pas les charges publiques; ce n'étaient pas, comme aujourd'hui, des fainéants, des fourbes, des charlatans; ils ne respiraient que lances, javelots, casques empanachés, cuirasses, jambards! C'étaient des corps hauts de quatre coudées, des ames doublées de sept peaux de taureau!
EURIPIDE.
Gare à moi! il va m'écraser sous son avalanche d'armures.
DIONYSOS, à Eschyle.
Par quel moyen les avais-tu rendus si braves et si généreux?
Dis-le, Eschyle, mais contiens ta colère.
ESCHYLE.
C'est avec une tragédie toute pleine de l'esprit de Mars[183].
DIONYSOS.
Laquelle?
ESCHYLE.
Les sept Chefs devant Thèbes: tous les spectateurs en sortaient avec la fureur de la guerre... Je donnai ensuite les Perses, où j'inspirai à mes concitoyens l'envie de vaincre toujours leurs ennemis; c'était là encore une ?uvre excellente... Voilà les sujets que doivent traiter les po?tes. Vois, combien, dès le commencement, les po?tes aux nobles pensées ont été utiles: Orphée nous a enseigné les mystères et l'horreur du meurtre; Musée, la guérison des maladies et les oracles; Hésiode les travaux de la terre, les jours où l'on doit labourer et moissonner. Et le divin Homère! d'où lui vient tant d'honneur et tant de gloire? n'est-ce pas d'avoir peint la guerre, les combats, les vertus des héros?... Le po?te doit jeter un voile sur le vice, loin de le mettre en lumière sur la scène. Le ma?tre instruit l'enfance, et le po?te l'age m?r. Nous né devons rien dire que d'utile... J'avais tout élevé, tu as tout dégradé... C'est toi qui as répandu le go?t du bavardage et des arguties; c'est toi qui as fait déserter les palestres et corrompu les jeunes gens...
Tels sont, par la bouche d'Eschyle, les reproches sévères d'Aristophane à Euripide; telle est cette haute et noble doctrine: l'art doit être éducateur; il ne doit rien exprimer qui puisse altérer dans l'ame des hommes l'idée du beau et du bien; il doit, au contraire, nourrir et fortifier cette idée. Le po?te ne doit rien dire que d'utile: cela ne signifie pas qu'il doit disserter ou prêcher, mettre en dialogue dans ses pièces soit un journal des connaissances utiles, soit un catéchisme philosophique ou religieux; cela signifie qu'il doit toujours se proposer cet idéal: le bien par le beau.
Qu'on ne s'y trompe point: l'art utile? ce n'est pas l'art utilitaire. L'utilité et la moralité de l'art consistent à élever les ames par l'admiration du beau, à les désintéresser de la matière par le go?t des plaisirs de l'ame et des voluptés de l'esprit.
?Quand une lecture, dit La Bruyère, vous élève l'esprit, et qu'elle vous inspire des sentiments nobles et courageux, ne cherchez pas une autre règle pour juger de l'ouvrage: il est bon, et fait de main d'ouvrier.?
Le reste de la pièce est en citations alternées et en critiques de détail, quelquefois superficielles, dans l'intérêt de la comédie et du rire.
Pendant que les deux po?tes chantent et déclament tour à tour, Bacchus fait le r?le du gracioso, et commente ridiculement les répliques de l'un et de l'autre.
Par un refrain, a perdu sa fiole, qu'Eschyle ajoute à tous les vers récités par Euripide, il critique la versification lache et décousue de son adversaire, et son amour des détails réalistes. Euripide, de son c?té, par un autre refrain, qui est une onomatopée ronflante, sans aucune signification, phlattothratto, phlattothratto, tourne en ridicule le style pompeux d'Eschyle et le fracas de ses grands mots.
Ici comme dans les Fêtes de Cérès, les critiques de style sont parfois d'une finesse qui étonne, eu égard au public immense devant lequel le po?te les présentait: elles portent jusque sur les métaphores. Cela suppose que ce public, si nombreux qu'il f?t, était jugé capable, en général, d'apprécier ces délicatesses. Le po?te, au surplus, semble l'y préparer, dans les Grenouilles, par une précaution oratoire; le ch?ur dit aux deux concurrents: ?Tous les moyens que vous avez à faire valoir, vieux ou neufs, exposez-les, déployez-les hardiment; hasardez quelques arguments subtils et ingénieux. Si vous craignez que les spectateurs, par ignorance, n'entendent pas toutes vos finesses, rassurez-vous: il n'en est plus ainsi, ils ont tous fait la guerre[184]; chacun a son livre et se forme à la sagesse. Ils ont, d'ailleurs, de l'esprit naturel, et il est aujourd'hui plus aiguisé que jamais. Soyez donc sans crainte, déployez tout votre talent, vous êtes devant des spectateurs éclairés.?
Ainsi que l'avait dit éaque, on prend une balance pour peser, un à un, les vers des deux adversaires, et voici ce qui arrive: c'est toujours le vers d'Eschyle qui l'emporte; c'est toujours le plateau d'Euripide qui remonte.-à la fin, Eschyle s'écrie avec orgueil: ?Qu'il mette dans la balance, non plus un de ses vers, mais toutes ses pièces, et lui-même, et ses enfants, et sa femme, et Céphisophon! à tout cela j'opposerai deux de mes vers!?
Euripide est vaincu, quoique Bacchus hésite à se prononcer. Bacchus, c'est le public athénien, qui aime les deux po?tes pour des raisons diverses, qui va de l'un à l'autre, et qui, en fin de compte, les préfère tous les deux: ce qui est probablement, dans l'idée d'Aristophane, une critique de ce public.
Cependant Bacchus finit par choisir Eschyle, qui s'en retourne avec lui sur la terre, et laisse, pendant son absence, le sceptre tragique à Sophocle. Euripide est donc détr?né. Il reproche à Dionysos d'avoir trompé son espérance; Dionysos renvoie au po?te subtil une de ses propres maximes. ?La langue a juré, mais non pas l'ame!? avait dit Hippolyte. ?La langue a juré, mais... je choisis Eschyle!? répond Dionysos. Euripide est puni par où il a péché: par les maximes ambigu?s.
Eschyle part avec Bacchus. Pluton lui donne ses commissions, qui sont une série d'épigrammes à l'adresse des Athéniens.
* * * * *
En résumé, si sévère que soit le jugement d'Aristophane, voulez-vous le comprendre, sinon l'admettre? Comparez seulement l'électre d'Euripide aux Choéphores d'Eschyle et à l'électre de Sophocle; ou bien l'Oreste d'Euripide aux Euménides d'Eschyle; ou bien les Phéniciennes aux Sept Chefs devant Thèbes. Tout ce début et la sentence qui le termine s'éclaireront d'une vive lumière[185].
Mais il faut dire, d'autre part, qu'avant l'époque d'Euripide, le génie athénien, même dans Eschyle, était demeuré étroit et clo?tré: il avait en élévation ce qui lui manquait en étendue, comme les vieilles villes enserrées de remparts. à l'époque philosophique d'Euripide, le génie grec rompt ses barrières et s'éparpille dans un champ moral bien plus vaste; il s'élance dans toutes les directions avec une généreuse audace; il entreprend sur tous les points les défrichements et les conquêtes. Si Euripide est moins parfait comme po?te dramatique, c'est parce que, comme philosophe, son élan est illimité. Il a déjà l'esprit moderne.
C'est surtout dans ses r?les de femmes que cette vérité éclate. à ce peuple jusqu'alors brutal, tenant ses femmes sous clef avec les provisions, Euripide ose montrer des types nombreux et variés de ce que sera la femme un jour, libre du gynécée, l'égale de l'homme, ayant tout comme lui une ame et un esprit, une volonté passionnée et capable de dévouement. Quel scandale pour les vieux Chrysales athéniens! Mais, à nos yeux, quelle gloire pour Euripide! à peine Sophocle, dans Antigone, l'avait-il, sur ce point, devancé ou suivi. C'est là, certes, un des traits les plus frappants de la conversion du génie grec à cette époque, et Euripide para?t être un des précurseurs inspirés à qui l'humanité, antérieurement à tout christianisme, en est redevable.
Donc, quoi qu'en dise Aristophane, Euripide est grand, et très-grand; mais c'est par cette grandeur même qu'il brise le moule sacré de l'antique tragédie: Aristophane a raison de le trouver téméraire comme les théologiens d'Espagne avaient raison, à leur point de vue, de trouver Christophe Colomb hérétique et impie.
Il a tort, en tout cas, de faire à Euripide un reproche personnel d'une tendance générale qui s'était emparée irrésistiblement de l'esprit de toute cette époque.
En un mot, les Grenouilles sont une satire des innovations dramatiques d'Euripide, comme les Nuées sont une satire des innovations philosophiques de Socrate et des sophistes. Dans l'esprit d'Aristophane, Socrate et Euripide sont liés l'un à l'autre, comme également coupables envers les anciennes idées, l'ancienne éducation et l'ancienne religion.
Le po?te de l'ancien régime en toutes choses, n'a garde de terminer cette comédie des Grenouilles sans rappeler le héros des Nuées pour lui lancer un dernier trait:
?Que ce jugement vous apprenne à ne pas rester près de Socrate à discourir.?
Par là le dessein d'Aristophane est bien marqué.-On a vu qu'il ne manque pas de rappeler aussi Cléon. Cléon, Socrate et Euripide sont les trois haines d'Aristophane: il suit ses haines au-delà même de la mort.
Il n'y a donc rien de plus obstiné, de plus sérieux, ni de plus ardent, que les convictions de ce po?te comique sous son apparente folie.
* * * * *
Mais quoi? Aristophane, qui accuse Euripide d'impiété et d'irréligion, ne para?t-il donc pas lui-même quelque peu irréligieux et impie par la liberté irrévérencieuse avec laquelle, dans cette pièce par exemple, il représente certaines divinités? Ces croyances qu'ébranlaient Euripide et Socrate, n'y porte-t-il donc pas lui-même atteinte, lorsqu'il dit, par exemple, avec Plutus, dans la comédie de ce nom, que sans lui, Plutus, les dieux de l'Olympe perdraient leurs prêtres et leurs autels? Et, dans la pièce des Grenouilles, que nous venons d'étudier et dont la représentation avait lieu aux fêtes mêmes de Bacchus, sous quel aspect nous montre-t-il ce dieu? C'est grotesquement travesti, et faisant assaut de fanfaronnade, de poltronnerie et d'obscénité avec un esclave. Et, dans la dernière comédie qui nous reste à parcourir, n'allons-nous pas voir les Oiseaux disputant au ma?tre des dieux les offrandes et l'encens des hommes; et leur pouvoir, par conséquent, balan?ant celui de Jupiter même? N'y trouve-t-on pas un Mercure affamé, aussi sensuel que cet Hercule dont la galante Proserpine a conservé un si doux souvenir? Peut-on penser, après cela, qu'Aristophane soit le défenseur sérieux de l'Olympe et des fables mythologiques? Est-ce vraiment un Joseph de Maistre, ou n'est-ce qu'un Louis Veuillot? Ceci demande explication.
Premièrement, la liberté gaillarde de l'ancienne comédie admettait bien des choses. Cratinos, dans sa comédie d'Ulysse, n'avait-il pas osé parodier le sage et courageux héros de l'Odyssée, et par conséquent, du même coup, Homère, le po?te national, le dieu de la poésie hellénique? C'était pis que Boileau parodiant Corneille.
Mais Homère lui-même, devan?ant les licences de la comédie, n'avait-il pas montré, dans l'Iliade, un Vulcain boiteux, dont la marche gauche fait rire les autres dieux ?d'un rire inextinguible?, et, dans l'Odyssée, le même Vulcain leur donnant le spectacle drolatique de Mars et de Vénus pris au filet, comme des oiseaux, pendant leur galant rendez-vous?
C'est que, dans tous les siècles et sous tous les cultes, la liberté humaine, de temps à autre, reprend ses droits et se revanche du respect auquel, le reste du temps, elle se laisse assujettir.
Ces irrévérences intermittentes ne sont pas inconciliables avec la foi la plus sincère. Au moyen age, par exemple, ne voit-on pas, dans les églises mêmes, des fêtes d'une extrême licence, la Fête des Fous, la Fête de l'Ane, parodier les cérémonies du culte et les mystères? Et ce nom même de mystères, par suite des représentations demi-sérieuses, demi-grotesques qui les interprétaient à la foule ignorante, ne devint-il pas synonyme de ?comédies?? Bien des figures grotesques, bien des scènes grossières ou obscènes, se voient encore, sculptées en pierre, sur les vieilles cathédrales gothiques[186].
Ce qui était admis au moyen age dans l'art chrétien, l'avait été à plus forte raison dans la poésie hellénique, au milieu des Dionysies. Aristophane, sans doute, s'imaginait et le peuple croyait avec lui que les dieux entendaient raillerie pour le moins aussi bien que les hommes. Ils étaient de la fête. On représente quelquefois Jupiter riant des couplets qu'on fait contre lui[187]. Bacchus surtout ne devait-il pas se résigner à être barbouillé de lie par ceux qu'il avait enivrés? Les gausseurs les plus audacieux étaient ses plus fidèles adorateurs.
Mais manquer de respect aux dieux semblait un privilége des po?tes comiques, un privilége qu'Euripide, po?te tragique, ne devait pas usurper.-Et quant à Socrate, philosophe, le cas était plus grave encore: la dialectique, même quand elle se joue dans les détours des dialogues et des légendes, ne plaisante pas au fond; on le sentait: on jugeait sérieusement ses attaques sérieuses. Les po?tes ne concluaient pas, les philosophes concluaient plus ou moins: ce sont les conclusions qui donnent prise. Et, ?il ne faut pas l'oublier, Athènes avait bel et bien l'inquisition. L'inquisiteur, c'était l'archonte-roi; le saint-office, c'était le portique Royal, où ressortissaient les accusations d'impiété. Les accusations de cette sorte étaient fort nombreuses; c'est le genre de causes qu'on trouve le plus fréquemment dans les orateurs attiques. Non-seulement les délits philosophiques, tels que nier Dieu ou la Providence, mais les atteintes les plus légères aux cultes municipaux, la prédication de religions étrangères, les infractions les plus puériles à la scrupuleuse législation des mystères, étaient des crimes entra?nant la mort. Les dieux qu'Aristophane bafouait sur la scène tuaient quelquefois. Ils tuèrent Socrate; ils faillirent tuer Alcibiade. Anaxagore, Protagoras, Théodore l'Athée, Diagoras de Mélos, Prodicos de Céos, Stilpon, Aristote, Théophraste, Aspasie, Euripide, furent plus ou moins sérieusement inquiétés[188].?
Ce qui était interdit aux philosophes et aux po?tes tragiques, le po?te comique se le permettait, et l'inquisition le laissait faire, parce qu'il lui venait en aide d'autre part.
Et puis la religion antique, comme la religion moderne, avait des nuances très-diverses.
Rollin, quoique avec une préoccupation évidemment chrétienne, explique assez bien ce point: ?On ne sait, dit-il, pourquoi les Athéniens sont si impies au théatre et si religieux dans l'Aréopage, et pourquoi les mêmes spectateurs couronnent dans le po?te des bouffonneries si injurieuses aux dieux, pendant qu'ils punissent de mort le philosophe qui en avait parlé avec beaucoup plus de retenue. C'est qu'Aristophane, en représentant sur le théatre les dieux avec des caractères et des défauts qui excitaient la risée, ne faisait qu'en copier les traits d'après la théologie publique: il ne leur imputait rien de nouveau et de son invention, rien qui ne f?t conforme aux opinions populaires et communes; il en parlait comme tout le monde en pensait, et le spectateur le plus scrupuleux n'y apercevait rien d'irréligieux qui le scandalisat, et ne soup?onnait point le po?te du dessein sacrilége de vouloir jouer les dieux. Au contraire, Socrate, combattant sérieusement la religion même de l'état, paraissait un impie déclaré[189].?
Benjamin Constant, à son tour, dit avec justesse: ?La tragédie grecque avait pris son origine dans la partie sérieuse de la religion; la comédie dut sa naissance à la partie grotesque du culte... La gaieté, dans les religions sacerdotales, a souvent représenté le mauvais principe.?-C'est ainsi que le diable, au moyen age, fait tour à tour rire et trembler les populations na?ves, jusqu'à ce qu'il arrive enfin à n'être plus, comme aujourd'hui, qu'un personnage de théatre.
Il ne faut pas voir dans les plaisanteries d'Aristophane sur les dieux, plus de hardiesse et d'irrévérence qu'elles n'en contiennent réellement. D'ailleurs, à c?té de ces plaisanteries, il pla?ait l'éloge de leur justice, et leur rendait hommage en des vers admirables. (Voir le Plutus et les Nuées).
De plus, s'il met les dieux en scène, ce n'est pas au hasard et sans discernement: il respecte toujours Cérès et Minerve, les deux déesses protectrices d'Athènes; il respecte généralement Jupiter, Neptune et Pluton, qui tiennent le ciel, la mer et la terre. à qui réserve-t-il ses traits, d'ailleurs innocents et inoffensifs? C'est à Mercure Mange-tout-cru, dieu des marchands et des voleurs; c'est à Hercule, le dieu de la force brutale, qui par son appétit insatiable, affama le vaisseau des Argonautes; à Hercule, le Gargantua de Béotie, qu'un drame d'Euripide, le Sylée, représentait vendu comme esclave, et occupé, au lieu de fa?onner les vignes de son ma?tre, à les déraciner, et à en former un grand feu, sur lequel il faisait cuire d'énormes pains et un taureau tout entier; puis, à forcer le cellier, à défoncer les tonneaux, et à arracher les portes de la maison pour se faire une table proportionnée à ce festin; enfin, c'est à Bacchus, dieu de l'ivresse, qu'on se représentait entouré de Satyres et couvert d'une peau de bouc: s'il pla?t au po?te comique de mettre à la place une peau de lion, le dieu pourrait-il se facher?
Le peuple riait aussi de ces plaisanteries, et n'en croyait pas moins à ses divinités. Il laissait bafouer Mercure sur la scène; mais il ne souffrait pas qu'on mutilat les Hermès sur les places publiques. Il s'amusait de la parodie des sacrifices dans les comédies; mais il s'indignait si quelqu'un devant sa maison n'accomplissait pas avec assez de respect les cérémonies sacrées.
C'était surtout après quelque événement grave, tel que celui de la mutilation des Hermès, ou après quelque grand désastre, tel que celui de l'expédition de Sicile, qui fut la campagne de Russie d'Athènes, comme ?gos-Potamos en fut le Waterloo, que tout à coup le peuple Athénien se sentait pris en quelque sorte d'accès de religiosité extraordinaire; sa légèreté habituelle faisait place, pour un moment, à une sorte de dévotion analogue à celle des Anglais ou des Américains alors que le chef de l'état ordonne pour toute la nation un jour d'humiliation et de prière. Mais ces grandes crises de religiosité n'étaient guère dans le tempérament naturel d'Athènes.
Habituellement, on s'égayait sur le compte de certaines divinités, sans que cela tirat à conséquence. C'est à peu près ainsi qu'à Londres le prétendu grand juge baron Nicholson, un plaisant très-renommé, tient ses séances tous les soirs au cider cellar (cellier de cidre) et fait la charge des vrais juges, choisissant toujours des causes scandaleuses pour sujet de ses grotesques réquisitoires. Et dans quel pays le respect des lois est-il porté plus haut qu'en Angleterre? Le grand juge Nicholson, cependant, fait pouffer de rire toute la cité. Cette liberté britannique explique la liberté athénienne. Se moquer des choses respectées est un des attributs de la liberté.
Et puis encore, on semblait croire qu'il y avait des dieux qui avaient de l'esprit, et d'autres qui n'en avaient pas. Les dieux qui avaient de l'esprit, apparemment entendaient raillerie. Ceux qui n'en avaient pas, on pouvait donc en rire et s'amuser à leurs dépens. Voilà peut-être sur quel principe, tacitement admis entre le po?te et le peuple, certaines divinités faisaient souvent les frais de la gaieté publique.
Les Athéniens, hors du théatre, ne vénéraient pas moins ces divinités, mais en les considérant sous d'autres aspects. Littérairement même, selon les divers genres poétiques, il y avait divers points de vue sous lesquels on envisageait tel ou tel dieu. Pour le personnage d'Hercule, par exemple, la tragédie d'Euripide intitulée Alceste nous présente, pour ainsi dire, le confluent indécis où le grandiose se mêle avec le bouffon dans ce dieu tragi-comique: il y para?t d'abord un peu burlesque (Voltaire n'a voulu voir que cet aspect); mais ensuite il y repara?t sublime.
Le grossissement de toutes les proportions était la condition, même matérielle, du théatre grec: or le grossissement mène à deux choses: au grand, ou au grotesque. Voilà pourquoi certaines imaginations exceptionnelles, puissantes plut?t que fines, qui sont avant tout des verres grossissants, excellent et se plaisent presque indifféremment à l'un ou à l'autre, et ne voudraient pour rien au monde que l'un des deux f?t retranché de la littérature et de l'art.
Ajoutons que le rire et le burlesque sont, pour le commun de l'humanité, une réaction nécessaire contre le noble et le grandiose, une détente, un soulagement. Même pour la plupart des esprits, c'est une balance nécessaire: il faut le ridicule à c?té du sublime. Aussi le burlesque et le grotesque, quoique les noms en soient modernes, ont-ils existé de tout temps: Victor Hugo l'a démontré une fois pour toutes dans l'éloquente Préface de Cromwell.
Même avec les divinités sérieuses, les Athéniens en usaient quelquefois un peu familièrement, comme entre gens d'esprit s?rs de s'entendre. Après avoir bien ri à leurs dépens, ils ne hantaient pas moins les temples et ne respectaient pas moins les mystères.
Non-seulement les dieux étaient faits à l'image de l'homme, mais souvent à l'image de l'homme dégradé, dont on leur prêtait la laideur physique et morale. Au siècle brillant de Périclès, siècle de l'art et de la beauté, pendant que Phidias exposait aux yeux des peuples son Jupiter majestueux comme le Ζε?? homérique, quelques artistes représentaient ce même Jupiter et les autres dieux sous des traits comiques et bouffons. Parmi les restes de la statuaire antique qui sont parvenus jusqu'à nous, il y a un vase où l'on voit sculptés, sous la figure de masques grotesques, Jupiter et Mercure prêts à monter chez Alcmène par une échelle. Ctésiloque, élève d'Apelles, se rendit célèbre par une peinture burlesque qui représentait Jupiter accouchant de Bacchus, ayant une m?tre en tête et criant comme une femme, au milieu des déesses qui font l'office d'accoucheuses. Ainsi Jupiter même, à dater de ce temps, ne fut pas épargné.
La comédie dorienne de Mégare et de Sicile avait précédé dans ces voies la comédie athénienne. épicharme, de Cos, avant Aristophane, ne s'était pas fait faute de travestir les dieux. ?Jupiter, dans les Noces d'Hebé, devient un Gargantua gourmand, obèse, farceur; les Muses sont transformées en poissardes; Minerve en musicienne de carrefour, qui de sa fl?te fait danser à Castor et Pollux quelque pyrrhique obscène; Vulcain avec son bonnet pointu et son habit bigarré, est le bouffon, l'arlequin de la troupe; Hercule en est le Gilles, avec sa gloutonnerie bestiale. Tout Homère, tout Hésiode, avec leurs plus gracieuses ou leurs plus vénérées traditions, y passeront pareillement, défigurés en charges bouffonnes. La comédie moqueuse d'épicharme vient tomber au milieu de la mythologie en désarroi, comme le Don Quixotte de Cervantes à travers les romans de chevalerie[190].?
Rhinton, de Tarente, dans ses hilaro-tragédies, ne respecte pas mieux les dieux. Et Plaute, qui suivit les errements de ce po?te, fut accusé, à propos de l'Amphitryon, d'avoir compromis leur majesté par une action comique où se jouaient des scènes bouffonnes et triviales.
Mais, comme dit Arnobe, ?si Jupiter est en colère, pour le remettre en belle humeur, on n'a qu'à lui jouer l'Amphitryon de Plaute.? Ponit animos Jupiter, si AMPHITRYO fuerit actus pronuntiatusque Plautinus.
à Rome, sous l'empire, dans les mines de Lentulus et d'Hostilius, Diane était fouettée sur la scène; on lisait un testament burlesque de défunt Jupiter.
Boufflers écrit quelque part à sa mère: ?Annoncez au roi une de mes lettres, où je voudrais bien lui manquer de respect, afin de ne le pas ennuyer. Les princes ont plus besoin d'être divertis qu'adorés. Il n'y a que Dieu qui ait un assez grand fonds de gaieté pour ne pas s'ennuyer de tous les hommages qu'on lui rend.?-Eh bien! c'est ainsi qu'Eupolis, Cratinos et Aristophane, en rendant les leurs à Bacchus, trouvaient à propos, tout dieu qu'il était, d'y mêler quelques bonnes irrévérences, afin de le mieux divertir et de le mieux fêter. Le po?te comique, dans les dionysies, avait le droit de tout dire aux dieux et au peuple, comme dans les Saturnales romaines l'esclave avait la permission de railler son ma?tre et de s'amuser à ses dépens, ou comme l'Arétin était admis à correspondre avec le pape Paul III pour le réjouir, une fois le mois, de ses contes licencieux et de ses saillies priapesques.
Le sévère Boileau, dédaigneux du bouffon, ?et laissant la province admirer le Typhon,? y e?t-il aussi renvoyé les bouffonneries d'Aristophane? Je ne sais; mais les parodies du po?te attique sur les dieux et sur leur ménage, soit dans les Grenouilles, soit dans les Oiseaux, ne diffèrent pas toujours sensiblement, si ce n'est par le style, des inventions burlesques de Scarron, sur cette même mythologie.
M. Disra?li a rouvert cette veine. Ce membre du Parlement d'Angleterre a publié deux compositions de ce genre, qui ne laissent pas d'être amusantes, quoique les traits en soient quelquefois un peu gros. L'une a pour titre: Ixion aux Enfers; l'autre, le Mariage de Proserpine.
Chez nous, récemment, Orphée aux Enfers et la Belle Hélène, ces pochades burlesques, ont fait courir, chacun pendant près d'une année, Paris et les départements.
Le burlesque, qu'on le veuille ou non, aura toujours sa place et son emploi. On peut faire un meilleur usage de l'esprit; mais celui-là sera toujours très-populaire. Et il en a toujours été ainsi, dès l'antiquité même, qu'on se figure à tort si farouche et si renfrognée. Nous venons d'en citer d'assez nombreux exemples. On en trouverait d'autres encore dans l'Histoire de la caricature antique, de Champfleury, et dans l'Histoire des Marionnettes, de Charles Maguin, où Maccus, l'ancêtre de Pulcinelle, montre à quel point les peuples les plus épris du beau étaient amoureux aussi du grotesque. M. Feuillet de Conches, dans la Vie de Léopold Robert, fait mention des joutes qui se livrent encore aujourd'hui près du mausolée d'Auguste, entre des bossus et des veaux, comme si pour ces peuples artistes le bossu n'était point un homme; et il ajoute: ?Cette parodie des combats antiques et des héro?ques combats de taureaux où se plaisent les Espagnols, montre combien le populaire de Rome affectionne le grotesque, comme pour se délasser du beau dont il est entouré. Il faut être un bossu vérifié, pour être admis dans l'arène. Les veaux sont de pauvres bêtes efflanquées auxquels les cornes commencent à poindre. Excités par les bossus, par les cris des spectateurs, par des pointes acérées, ils entrent en fureur, et portent à la fin de vigoureux coups. J'ai vu un des malheureux bossus, qui en avait été blessé et mis hors de combat, essayer de sortir de l'arène. La populace l'empêcha de sortir, et criait au veau: Tue, tue! afin d'en avoir pour son argent.?
Bref, pour le public athénien, ces trois dieux au moins, Mercure, Hercule et Bacchus, malgré le culte religieux qu'on leur rendait, étaient devenus peu à peu, à certains égards, des personnages bouffons. C'était une inconséquence sans doute; mais l'humanité vit d'inconséquences, étant elle-même composée et entourée d'antinomies qui paraissent inconciliables et insolubles.
Et puis, le style recouvrant tout cela, y mettait une sorte de poésie et une manière d'innocence. Le burlesque tout seul, sans génie littéraire, sans art, est digne de mépris; mais le style fait tout passer.
Pour en finir avec cette comédie des Grenouilles, n'est-ce pas par une inconséquence semblable que les Athéniens laissèrent représenter, cette satire contre un po?te illustre qu'ils admiraient passionnément, et dont ils déploraient la mort récente? Ils ne se contentèrent point de la laisser représenter, ils l'applaudirent: les juges décernèrent à Aristophane le premier prix, et les Grenouilles eurent cet honneur d'être représentées une seconde fois aux autres fêtes de Bacchus.
Les observations que nous venons de faire s'appliquent également à la comédie qui a pour titre: les Oiseaux.
LES OISEAUX.
Voilà la pièce de fantaisie par excellence. Jamais l'imagination d'Aristophane ne fut plus charmante, plus légère que dans les Oiseaux. Et jamais Athènes aussi ne f?t plus brillante qu'à l'époque où il les donna.
?Cette époque, comme le remarque Otfried Müller, ne peut être comparée pour l'étendue, l'éclat de la puissance et de la souveraineté, qu'avec les temps de 456, avant la destruction de son armée en égypte. Athènes venait, par la paix très-favorable de Nicias, de fortifier sa domination sur la mer et les c?tes de l'Asie Mineure et de la Thrace, d'ébranler le Péloponnèse jusque dans son sein par une politique habile, de porter ses revenus au plus haut point qu'ils aient jamais atteint; enfin, à l'expédition de Sicile, entreprise sous des auspices si heureux, s'attachait l'espoir d'étendre encore l'empire maritime et colonial d'Athènes, sur les parties occidentales de la Méditerranée. Grace à Thucydide, nous connaissons la disposition des esprits à Athènes dans ce moment: le peuple se laissait éblouir par les brillants chateaux en Espagne de ses démagogues et devins; rien désormais ne semblait impossible à atteindre; tout le monde s'abandonnait à une véritable ivresse d'espérances exagérées. Alcibiade, avec sa légèreté, son outrecuidance, et cette union merveilleuse d'intelligence pénétrante et calculatrice et d'imagination hardie et illimitée, était le héros du temps. Même lorsque le malheureux procès des Hermocopides l'eut fait dispara?tre d'au milieu des Athéniens, l'esprit qu'il avait excité et entretenu vécut longtemps encore[191].?
Parcourons cette brillante comédie.
Deux citoyens, Peisthétairos et évelpide, Celui qui aime à en faire accroire aux amis et Celui qui espère toujours, excédés de la vie agitée et bruyante que l'on mène à Athènes,-ainsi qu'Umbritius de celle qu'on mène à Rome, et Damon de celle qu'on mène à Paris, dans les satires de Juvénal et de Boileau,-ont pris la résolution d'aller vivre parmi les oiseaux. Des ailes! des ailes! fuyons, fuyons cette ville tumultueuse et criarde!
L'un, avec un geai ou un choucas, l'autre avec une corneille pour guides ou peut-être pour montures, les voilà partis: c'est ainsi que s'ouvre la pièce.-Le théatre représente un paysage de rochers et de forêts.
?Les cigales ne chantent qu'un mois ou deux, perchées sur les buissons; mais les Athéniens crient toute l'année, perchés sur les procès!? C'est à n'y pas tenir!
Ils s'en vont donc bien loin de cette ville chicanière, toute de juges et de plaideurs, dont nous avons vu la satire développée dans les Guêpes.
Ayant ou? dire que la huppe, l'hirondelle, le rossignol, et beaucoup d'autres, ont jadis appartenu au genre humain, ils espèrent que le souvenir de leur ancienne condition les déterminera à accueillir favorablement des transfuges de la race humaine.
Ils cherchent d'abord la huppe.-La huppe dans l'imagination des Grecs, était un oiseau mystérieux,-de même que dans les poésies orientales, où elle voyage et converse avec Salomon, comme Solon avec Crésus.
Ils finissent, grace à leurs guides, par découvrir la demeure de la huppe, et ils frappent à la porte de son nid. Le roitelet, serviteur de la huppe, vient leur ouvrir, comme Céphisophon à Dicéopolis dans les Acharnéens, comme le disciple de Socrate à Strepsiade dans les Nuées:-Aristophane a ses procédés, auxquels ils reste fidèle, parce qu'ils sont bons, et parce qu'ils tiennent en partie à la construction même et aux conditions matérielles de la scène antique.
LE ROITELET.
Qui va là? Qui appelle mon ma?tre
éVELPIDE, effrayé.
Apollon sauveur! quelle largeur de bec!
LE ROITELET, effrayé aussi.
Malheur à nous! Deux oiseleurs!
éVELPIDE.
Mais nous ne sommes pas des hommes!
LE ROITELET.
Qu'êtes-vous donc?
éVELPIDE.
Moi, je suis le Peureux, oiseau d'Afrique.
LE ROITELET.
Allons donc!
éVELPIDE.
Regarde plut?t ce qui tombe derrière moi!
LE ROITELET.
Et cet autre? quel oiseau est-ce? (à Peisthétairos:) Parleras-tu?
PEISTHéTAIROS.
Moi, je suis l'Embrenné, du pays des Faisans...
C'est par ces grosses bouffonneries que le po?te s'empare tout d'abord de la partie la plus nombreuse et la moins délicate de son public.
En écartant les jambes dans leur frayeur à la vue de ce large bec d'un roitelet de fantaisie, Peisthétairos et évelpide laissent échapper, avec le reste, leurs montures, la corneille et le choucas, qui disparaissent, sans doute pour se disposer à figurer de nouveau dans d'autres r?les de la même pièce, en changeant quelques accessoires.
La huppe survient, avec un bec encore plus horrifique que celui de son serviteur,-la huppe qui fut jadis Térée, parent mythologique de la nation athénienne.-C'était peut-être une parodie de Sophocle, qui dans sa tragédie de Térée avait, dit-on, représenté la métamorphose de ce roi en oiseau.-La huppe n'a pas de plumes. Elles sont tombées, dit-elle, pendant la mue.
LA HUPPE.
Qui vous amène ici?
éVELPIDE.
Le désir de nous trouver avec toi.
LA HUPPE.
à propos de quoi?
éVELPIDE.
D'abord tu as été homme, comme nous; tu as eu des dettes, comme nous; comme nous, tu aimais à ne pas les payer; ensuite, changé en oiseau, tu as fait, en volant, le tour de la terre et des mers: tu as donc toute la science de l'homme et toute celle de l'oiseau[192]. Voilà ce qui nous amène vers toi, pour te prier de nous indiquer quelque ville paisible, où, comme dans une couverture m?lleuse, on puisse go?ter les douceurs du repos.
La huppe leur propose successivement plusieurs villes, dont les noms donnent lieu à des plaisanteries et à des calembours.
Aucune ne para?t convenir. Alors Peisthétairos s'avise d'une grande idée, et en fait part à la huppe: c'est de batir une ville dans les airs.-Au commencement des choses, l'empire du monde appartenait aux oiseaux; ils doivent le reconquérir!
Vous régnerez sur les hommes comme vous régnez sur les sauterelles.
Et, quant aux dieux, vous les ferez mourir de faim.
LA HUPPE.
Comment?
PEISTHéTAIROS.
Voici. L'air, n'est-ce pas? est entre le ciel et la terre: et de même que, pour aller à Delphes, nous demandons passage aux Béotiens, ainsi, quand les hommes sacrifieront aux dieux, vous pourrez, si les dieux ne vous payent pas tribut, empêcher la fumée des sacrifices de traverser votre ville et les plaines de l'air.
La huppe trouve le plan parfait. Mais il faut le soumettre au peuple des oiseaux, et, pour cela, les convoquer.
PEISTHéTAIROS.
Comment les convoqueras-tu?
LA HUPPE.
C'est facile. Je vais entrer dans le bocage, j'éveillerai Philomèle, ma compagne, et nous les appellerons de concert: dès qu'il entendront notre voix, ils accourront à tire-d'aile.
PEISTHéTAIROS.
O le plus chéri des oiseaux, ne tarde pas, je t'en supplie: entre dans le bocage et éveille Philomèle.
LA HUPPE, chantant.
O ma compagne, cesse de sommeiller! Que l'hymne sacré jaillisse de ton gosier divin en harmonieux soupirs! Roule en légères cadences tes fra?ches mélodies pour plaindre le sort d'Itys[193], cause pour nous de tant de larmes! Pure, ta voix s'élève du milieu des ifs au feuillage sombre jusqu'aux demeures de Jupiter, où Phébus à la chevelure d'or répond à tes chants plaintifs par les sons de sa lyre d'ivoire et préside aux ch?urs des dieux immortels. Et les accords de leurs voix bienheureuses forment un céleste concert.
Ici on entendait, derrière le théatre, les sons d'une fl?te imitant les chants du rossignol.
PEISTHéTAIROS.
O Jupiter souverain! ? chants délicieux d'un si petit oiseau! C'est du miel qui coule dans tout le bocage!
LA HUPPE, continuant à chanter.
épopopo, popopo, popopo, popi! Io, io! ici, ici, ici, ici! Vous tous qui portez comme moi des ailes! Vous qui butinez dans les guérets fertiles, innombrables tribus au vol rapide et au gosier mélodieux, mangeurs d'orge et pilleurs de grains; vous qui vous plaisez, au milieu des sillons, à gazouiller d'une voix grêle, tio tio tio tio, tio tio tio tio! Et vous qui, dans les jardins, habitez le feuillage du lierre, ou qui becquetez, sur les collines, le fruit de l'olivier sauvage ou de l'arbousier, accourez, volez à ma voix: trioto, trioto, totobrix! Vous aussi qui, dans les vallées marécageuses, happez les cousins à la trompe aigu?, et vous qui hantez l'aimable prairie de Marathon, humide de rosée; et vous, oiseaux à l'aile diaprée, francolin, francolin, et vous encore, tribus des alcyons, qui voguez sur les flots gonflés des mers; venez ici apprendre une grande nouvelle! Toute la race au col flexible est ici convoquée par moi! Sachez qu'il nous est arrivé un vieillard à l'esprit subtil, avec des idées neuves et de neuves entreprises. Venez, tous à cette conférence! ici, ici, ici, ici! toro, toro, toro, torotix! kikkabau, kikkabau! toro, toro, toro, torolililix!
Que l'on s'imagine tout cela chanté, en strophes élégantes et légères, dans ce langage aimé des dieux, envié par Racine et par André Chénier,
Dans ce langage grec aux douceurs souveraines,
Le plus beau qui soit né sur des lèvres humaines!
et que l'on dise si l'on veut: Quelle bizarrerie!-Mais aussi, quelle grace!
Il n'y a rien de plus suave, de plus brillant, ni de plus frais, chez le po?te oriental Azz-Eddin Elmocaddessi, alors qu'il fait chanter les oiseaux et les fleurs. Ces onomatopées étranges forment avec ce qui les suit et les précède un ensemble charmant, plein d'originalité.
Combien cette fantaisie ailée et gazouillante est au-dessus de la prétendue exactitude avec laquelle un Allemand, nommé Bechstein, a voulu noter d'après nature le chant, non pas de la huppe, mais du rossignol, qu'Aristophane n'a osé rappeler que par les sons d'une fl?te! Voici l'?uvre du bon Allemand, qui n'a pas senti que, si l'onomatopée, discrètement employée, produisait par une pointe de bizarrerie un assaisonnement piquant, l'onomatopée toute seule et trop prolougée était simplement cocasse:
Tiouou, tiouou, tiouou, tiouou, Shpe tiouto koua, Tio, tio, tio, tio, Kououtiou, kououtiou, kououtiou, kououtiou, Tskouo, tskouo, tskouo, tskouo, Tsii, tsii, tsii, tsii, tsii, tsii, tsii, tsii, tsii, tsii, Kouo?or tiou, tskoua pipits kouisi. Tso, tso, tso, tso, tso, tso, tso, tso, tso, tso, tsirrhading! Tsi si, tosi si si si si si si si, Tsorre, tsorre, tsorre, tsorrehi; Tsatn, tsatn, tsatn, tsatn, tsatn, tsatn, tsatn, tsi. Dlo, dlo, dlo, dlo, dlo, dlo, dlo, dlo, dlo, Kou?oo trrrrrrrizl! Lu lu lu, ly ly ly, li li li, Kou?oo didl li ioulyli, Ha guour guour, koui, kou?o! Kou?o, kououi, kououi, kououi, koui koui koui koui, Ghi, ghi, ghi! Gholl, gholl, gholl, gholl, ghia huhudo?, Koui koui, horr ha dia dia dillhi! Hets, hets, hets, hets, hets, hets, hets, hets, hets, hets, Hets, hets, hets, hets, hets, Touarrho hosteho?, Kou?a, kou?a, kou?a, kou?a, kou?a, kou?a, kou?a, kou?ati, Koui koui koui, io io io io io io io, koui, Lu ly li, lolo, didi io kou?a! Higua?, gua?, gua?, gua?, g?a?, gua?, gua?, gua?, Kou?or tsio, tsiopi!
Entre cette page et celle d'Aristophane il y a toute la différence de la lettre morte à l'esprit vivant, de l'imitation lourde à la création fantaisiste.
Vous rappelez-vous le fameux Boudoux, dont parle Alexandre Dumas dans ses Mémoires? ?Boudoux, dit-il, qui ne parlait aucune langue morte, et qui, parmi les langues vivantes, ne parlait que la sienne, et encore assez mal, Boudoux, était à l'endroit des oiseaux le premier philologue, je ne dirai pas de la forêt de Villers-Coterets, mais encore, j'ose l'assurer, de toutes les forêts du monde. Il n'y avait pas une langue, pas un jargon, pas un patois ornithologique qu'il ne parlat, depuis la langue du corbeau jusqu'à celle du roitelet.?-Eh bien! Boudoux peut-être e?t admiré Bechstein; il e?t admiré également Raspail, qui dans la Revue complémentaire du 1er janvier 1855 donne le chant du rossignol, paroles et musique. Pour nous, à Bechstein, à Boudoux, et à Raspail lui-même, nous préférons Aristophane, dans cette légère et bizarre, mais gracieuse fantaisie.
* * * * *
En entendant le double appel de la huppe et du rossignol, les oiseaux arrivent, de ?à, de là. L'entrée de chaque survenant donne lieu à des mots et à des plaisanteries de toutes sortes, allusions et calembours. Peu à peu les oiseaux se pressent: en voici une multitude et enfin comme une tempête, qui fond sur la scène avec de grands cris: Torotix, torotix!... épopo, popopo, popopopi!... Ti ti ti, ti ti, ti ti!...
PEISTHéTAIROS.
Par Neptune! Vois donc quels tourbillons d'oiseaux!
éVELPIDE.
Apollon-roi! quelle nuée! Oie, o?e! ils volent si serrés qu'ils remplissent tous les passages!... Comme ils piaillent, comme ils se précipitent! quels cris! quels becs!... On dirait qu'ils nous menacent! oh là là! c'est toi et moi qu'ils regardent en ouvrant le bec.
Les oiseaux, en effet, à la vue de ces étrangers, se croyent pris dans quelque piège. Effroi des deux parts.
La huppe, à travers ce tumulte, essaye de se faire entendre, annon?ant que ces deux étrangers viennent proposer une chose magnifique. On n'écoute rien d'abord, on se croit trahi, on s'apprête à venger sur ces deux intrus tous les crimes de l'espèce humaine, antique ennemie de la race ailée.
Io, io! sus! en avant! à mort, à mort! De nos ailes pressées cernons l'ennemi! il faut que ces deux hommes jettent des cris de douleur, et servent de pature à nos becs! Ni l'ombre des montagnes, ni les nuées du ciel, ni la mer blanchissante, ne les soustrairont à nos coups. En avant, bec et ongles! Que le chef de cohorte engage l'aile droite!
Vous avez encore dans la mémoire les scènes analogues des Acharnéens s'élan?ant contre Dicéopolis, des Chevaliers contre Cléon, des Guêpes contre Bdélycléon; mais ici la scène est plus fantastique: on dirait le combat des grues et des pygmées.
Dans les ?uvres de Cyrano de Bergerac, se trouve un morceau qui pourrait bien être une réminiscence de ce passage: c'est un réquisitoire des oiseaux contre deux hommes qui se sont glissés parmi eux[194].
* * * * *
Cependant on finit par s'entendre. Peisthétairos, soutenu par évelpide, comme Robert Macaire par Bertrand, expose son plan et ses idées. L'un et l'autre, par toutes sortes de rapprochements spirituels, et de légendes poétiques, prouvent à la race emplumée son antique supériorité et primauté sur toutes les autres.
Les oiseaux sont les premiers-nés, les premiers souverains de l'univers. D'où vient que les ouvriers en tout genre se mettent à la besogne au chant du coq? N'est-ce pas le souvenir d'une vieille habitude du temps où les oiseaux, ma?tres du monde, donnaient à leurs esclaves le signal des travaux?...
PEISTHéTAIROS.
Oui, autrefois, vous étiez rois!
LE CH?UR DES OISEAUX.
Nous, rois! Et de qui? Et de quoi?
PEISTHéTAIROS.
De tout! De moi d'abord, et de lui (Montrant évelpide.) Et de
Jupiter même! Votre race est plus ancienne que Saturne, que les
Titans et que la Terre.
LE CH?UR.
Que la Terre elle-même?
PEISTHéTAIROS.
Oui, par Apollon!
LE CH?UR.
Voilà, par Jupiter! ce que je ne savais pas.
PEISTHéTAIROS.
Parce que vous êtes des ignorants, des insouciants, et que vous n'avez jamais lu ésope. ésope dit que l'alouette naquit avant tous les autres êtres, avant la Terre même: son père mourut de maladie; comme la terre n'existait pas; il fut sans sépulture pendant cinq jours: enfin l'alouette dans l'embarras se décida, faute de mieux, à enterrer son père dans sa tête.
éVELPIDE.
Ce qui fait que le père de l'alouette est enterré à
Céphalée[195]...
PEISTHéTAIROS.
Mais la plus forte preuve, c'est que Jupiter, qui règne maintenant, est représenté, comment? debout avec un aigle sur la tête, c'est le symbole de sa royauté[196]; sa fille a la chouette; et Apollon, comme son ministre, l'épervier.
éVELPIDE.
Par Cérès! voilà qui est bien dit! Mais que font dans le ciel tous ces oiseaux?
PEISTHéTAIROS.
Quand on sacrifie et que, suivant le rite, on offre les entrailles aux dieux, ces oiseaux en prennent leur part avant Jupiter. Autrefois, les hommes ne juraient jamais par les dieux, mais toujours par les oiseaux: à présent encore, Lampon jure par l'oie, quand il veut mentir[197].-C'est ainsi que vous étiez grands et sacrés, en ce temps-là! Mais maintenant on vous regarde comme des esclaves, des niais, des ilotes; on vous jette des pierres comme à des fous furieux, même dans les lieux sacrés! Une foule d'oiseleurs vous tendent des lacets, des filets, des gluaux, des pièges de toute espèce; on vous prend, on vous vend en masse, et les acheteurs vous tatent pour s'assurer si vous êtes gras. Encore, si l'on vous servait simplement r?tis, sur la table! Mais on fait un mélange d'huile, de vinaigre et d'échalotes, avec du fromage rapé; de tout cela broyé ensemble, on fabrique une sauce douce et grasse, puis on la verse sur vous toute bouillante, comme si vous étiez des chairs infectes!
Un tel état de choses est intolérable! Il s'agit de reconquérir la sécurité, l'indépendance, et la souveraineté!-Oui, oui! répondent les oiseaux. Tu es notre sauveur! Mais que faut-il faire?-Il faut, répond Peisthétairos, qu'il n'y ait qu'une seule ville, un seul état pour toute la nation des oiseaux; qu'ils entourent l'air tout entier d'une grande muraille en briques; comme l'enceinte de Babylone; et, quand cette muraille sera élevée, ils enverront des ambassadeurs sommer Jupiter de leur restituer l'empire: s'il n'y consent pas, on lui déclarera la guerre sainte, et l'on fera défense aux dieux de traverser désormais ce pays pour descendre, comme autrefois, contenter leur envie chez les Alcmènes, les Alopées, les Sémélés. Les hérons feront sentinelle sur une patte: Halte-là! on ne passe pas.
En même temps on enverra une autre ambassade aux hommes pour leur dire que dorénavant ils ayent à sacrifier d'abord aux oiseaux, souverains du monde, et seulement ensuite aux autres dieux.
LA HUPPE.
Mais comment les hommes reconna?tront-ils en nous des dieux et non des geais? nous qui volons et qui avons des ailes?
PEISTHéTAIROS.
Tu es fou: est-ce que Mercure n'est pas dieu? Cependant il vole et il a des ailes! Et tant d'autres divinités! la Victoire vole avec des ailes d'or! Et l'Amour, n'a-t-il pas des ailes? Et Iris, la colombe aux ailes agitées, comme dit Homère!
LA HUPPE.
Mais si Jupiter se met à tonner et lance sur nous sa foudre, qui a aussi des ailes?...
PEISTHéTAIROS, sans l'écouter.
Si les hommes, aveugles à votre égard, méconnaissent votre puissance et ne veulent adorer que les dieux de l'Olympe, alors il faut qu'une nuée de passereaux gourmands de graines s'abatte sur leurs champs et y dévore tout; et puis nous verrons si Cérès vient au secours de leur famine par une distribution de blé!
éVELPIDE.
Elle s'en gardera bien, par Jupiter! vous la verrez donner cent mauvaises défaites[198].
PEISTHéTAIROS.
Les corbeaux aussi leur prouveront votre divinité, en crevant les yeux à leurs b?ufs de labour et à leurs troupeaux. Qu'Apollon ensuite les guérisse et gagne ses honoraires de médecin!
éVELPIDE.
Là, là! qu'ils attendent au moins que j'aie vendu mes deux bouvillons!
PEISTHéTAIROS.
Si, au contraire, ils reconnaissent que vous êtes la Divinité, la Vie, la Terre, Saturne, Neptune,-alors tous les biens leur seront donnés.
LA HUPPE.
Cite-moi donc un de ces biens.
PEISTHéTAIROS.
Premièrement, les sauterelles ne rongeront plus leurs vignes en fleur: un seul escadron de chouettes et de crécerelles les dévorera toutes. Ensuite, les cousins et les perce-oreilles ne mangeront plus leurs figues: une seule compagnie de grives les avalera tous jusqu'au dernier.
LA HUPPE.
Et la richesse, comment la leur donnerons-nous? C'est là leur grande passion!
PEISTHéTAIROS.
Quand ils consulteront les oiseaux, ceux-ci leur indiqueront les mines les plus riches, et les trésors enfouis depuis des siècles: car ils en connaissent la place; aussi dit-on toujours: Personne ne sait où est mon trésor, excepté peut-être un oiseau!
Ainsi, légendes mythologiques, croyances populaires, contes, proverbes, histoire naturelle, science des augures, fables d'ésope, d'Hésiode ou d'Homère, simples dictons même et images courantes, le po?te cueille tout cela en voltigeant, et y mêle ses propres richesses, la grace et la fleur de sa poésie, ou de ses charmantes maximes:-?Comment leur donner la santé?-S'ils sont heureux, n'ont-ils pas la santé? L'homme malheureux ne se porte jamais bien!?
* * * * *
Et il n'y aura pas besoin d'élever aux oiseaux des temples de pierre fermés avec des portes d'or. Ils habiteront dans les bois et sous le feuillage des chênes. Les plus vénérés auront l'olivier[199] pour temple. Les voyages de Delphes et d'Ammon seront inutiles pour les sacrifices: debout parmi les arbousiers et les oliviers sauvages, on leur offrira l'orge et le blé; on les priera, en étendant, les mains, de nous faire part de leurs bien faits, qu'ils accorderont aussit?t en échange de quelques grains.
Le projet des deux Athéniens est adopté avec enthousiasme. On leur donne le droit de cité, on les naturalise oiseaux. Une certaine racine qu'ils mangeront va leur taire pousser des ailes.
* * * * *
Pendant ce temps, Philomèle et Procné, du milieu des joncs fleuris, s'élèvent sous la forme de deux jolies filles avec des ailes et des têtes d'oiseaux; le ch?ur les salue de ses chants; puis continue ainsi, s'adressant au public, avec une poésie suave et exquise:
Pauvres humains dont l'existence obscure, frêle comme les feuilles des bois, rampe, sans ailes, sur la terre fangeuse, d'où vous sortez, où vous rentrez, race éphémère, infortunés mortels, ombres légères pareilles à des songes, écoutez les oiseaux, êtres immortels, aériens, exempts de vieillesse, qui méditent sur les choses incorruptibles: vous apprendrez de nous à conna?tre le ciel, la nature des êtres ailés, l'origine des dieux et des fleuves, de l'érèbe et du Chaos; grace à nous, Prodicos[200] enviera votre science.
Il n'y avait d'abord que le Chaos, la Nuit, le sombre érèbe et le profond Tartare: la Terre, l'Air, le Ciel n'existaient pas. Au sein des ab?mes infinis de l'érèbe, la Nuit aux ailes noires, féconde toute seule, pondit un ?uf, duquel, après un certain temps, naquit l'Amour, le gracieux éros, aux ailes d'or étincelantes, rapides comme les vents d'orage. Il s'unit, dans le profond Tartare, au sombre Chaos, ailé comme lui, et engendra la race des Oiseaux, qui vit le jour la première de toutes...
Selon la théogonie orphique, le premier des dieux fut Chronos, le Temps; après lui, vinrent l'éther et le Chaos, d'où Chronos tira l'?uf immense du monde. Il était naturel qu'Aristophane, dans la cosmogonie des oiseaux, n'oubliat pas cet ?uf. En le faisant pondre par la Nuit aux ailes noires, et en faisant éclore de cet ?uf l'Amour aux ailes d'or, en donnant des ailes au Chaos lui-même, il use du droit de poésie, il complète et développe les images qui conviennent à son sujet.
* * * * *
Ainsi,-continue le ch?ur des Oiseaux,-notre origine est bien plus antique que celle des habitants de l'Olympe. Nous sommes nés de l'Amour, mille preuves l'attestent. Nous avons des ailes, et nous en prêtons aux amants[201]...
Et quels services les oiseaux ne rendent-ils pas aux mortels! Nous leur indiquons les saisons, le printemps, l'hiver, l'automne. Si la grue en criant émigre vers la Libye, elle avertit le laboureur de semer; le nocher, de se reposer auprès de son gouvernail suspendu dans sa demeure[202]; et Oreste[203], de se tisser un manteau, afin que la rigueur du froid ne le pousse plus à dépouiller les autres. Dès que le milan repara?t, il vous annonce le retour du printemps et le moment de tondre les brebis. Lorsqu'ensuite l'hirondelle arrive, on se hate de vendre son manteau, pour acheter un vêtement léger. Nous vous tenons lieu d'Ammon, de Delphes, de Dodone et de Phébus Apollon. Avant de rien entreprendre, affaire commerciale, mariage, achat de vivres, vous consultez les oiseaux[204]...
Muse agreste, aux accents si variés, tio tio tio, tio tio tio, tiotix, je chante avec toi dans les vallons verts et sur les sommets des collines, tio tio, tio tiotix! Du haut d'un frêne à l'épais feuillage, tio tio, tio tiotix, je lance de mon gosier d'or des mélodies sacrées en l'honneur du dieu Pan; ma voix s'unit sur la montagne aux ch?urs augustes qui célèbrent la Mère des dieux, tototo, tototo, totototix! C'est là que Phrynichos, comme une abeille, vient butiner l'ambroisie de ses chants et la douce fleur de sa poésie, tio tio, tio tiotix!...
Tels les cygnes, tio tio tio, tio tio tio, tiotix, sur les rives de l'Hèbre, tio tio, tio tiotix, unissent leurs voix pour chanter Apollon en battant des ailes, tio tio, tio tiotix; leurs chants traversent les nuages des airs; les h?tes variés des forêts s'arrêtent étonnés; les vents se taisent, la sérénité assoupit les flots, tototo, tototo, totototix; l'Olympe en retentit au loin; les dieux écoutent, dans un saisissement de joie: et les Graces et les Muses, filles de l'Olympe, répètent leurs mélodies, tio tio, tio tiotix!
Comme toujours, chez Aristophane, cette charmante poésie s'entremêle de grossières bouffonneries et de gaietés fort lestes: c'est le caractère de l'écrivain et de l'esprit attique,-comme de l'esprit gaulois.-Cette variété semble indispensable surtout à Athènes, pour contenter tous les go?ts tour à tour, dans un public qui est le peuple tout entier. Là comme partout, Aristophane, ?ma?tre de tous les tons de la lyre?, se montre presque au même instant ?sublime et bouffon, grave et licencieux, mais toujours po?te, et s'égalant aux plus grands poètes, soit qu'il les raille, soit qu'il les imite[205].?
* * * * *
Peisthétairos et évelpide reviennent affublés en oiseaux grotesques, comme Quinola et Spadille en princes, dans la comédie d'Alfred de Musset.
IRUS.
Mettez ces deux habits;
Vous vous promènerez ensuite par la chambre,
Pour que je voye un peu l'effet que je ferai.
SPADILLE.
Moi, j'ai l'air d'un marquis.
QUINOLA.
Moi, j'ai l'air d'un ministre.
IRUS.
Spadille a l'air d'une oie, et Quinola, d'un cuistre.
Peisthétairos et son ami, non moins cocasses dans leur nouvel accoutrement, se font l'un à l'autre les mêmes compliments, ou à peu près, que fait Irus à Quinola et à Spadille. C'est Peisthétairos qui d'abord éclate de rire en regardant évelpide.
PEISTHéTAIROS.
Par Jupiter! je n'ai jamais rien vu de plus dr?le!
éVELPIDE.
Qu'est-ce qui te fait rire?
PEISTHéTAIROS.
Tes bouts d'ailes! qui te font ressembler, sais-tu à quoi? à une oie peinte sur une enseigne!
éVELPIDE.
Et toi, à un merle pelé et rapé!
Ils conseillent à la huppe de donner à la ville nouvelle un nom magnifique et pompeux: par exemple, Néphélococcygie, c'est-à-dire la Ville des Nuées et des Coucous,-quelque chose comme Coucouville-lés-Nuées.-?Ah! le grand et beau nom que tu as trouvé là! s'écrie la huppe émerveillée.-N'est-ce pas de ce c?té-là, dit évelpide, que s'étendent les immenses propriétés de Théagène et toutes celles d'Eschine??
C'étaient deux hableurs de ce temps, et peut-être quelque peu industriels, ayant découvert mainte mine, à exploiter avec les actionnaires.
On dépêche les deux ambassades, l'une en haut, vers les dieux, l'autre en bas, vers les hommes. Puis on se met à l'?uvre.
à peine a-t-on tracé l'enceinte, et procédé aux cérémonies qui accompagnaient la fondation d'une ville,-en invoquant les dieux-oiseaux, Apollon-Cygne, Latone-Caille, Diane-Chardonneret, Bacchus-Pinson, Cybèle-Autruche;-à peine le prêtre a-t-il entonné le chant sacré, en aspergeant d'eau lustrale la place des fondations futures, qu'une volée d'aventuriers s'abat déjà sur la ville projetée,-comme sur le nouveau Marseille ou le nouveau Paris,-pour y chercher fortune. Dévoré de l'amour du bien public, chacun veut en avoir la meilleure part.
échevins, Prév?t des marchands,
Tout fait sa main; le plus habile
Donne aux autres l'exemple, et c'est un passe temps
De leur voir nettoyer un monceau de pistoles.
C'est d'abord un po?te dithyrambique, au manteau troué, faiseur de cantates à l'usage de tous les nouveaux pouvoirs.
J'ai, dit-il, composé des vers en l'honneur de votre Néphélococcygie, une foule de beaux dithyrambes et de parthénies[206] dignes de Simonide.
PEISTHéTAIROS.
Et quand les as-tu composés? depuis combien de temps?
LE POETE.
Oh! il y a longtemps, longtemps déjà, que je chante cette cité!
PEISTHéTAIROS.
Mais on fait en ce moment même la cérémonie de sa naissance, et je
viens de nommer l'enfant, il y a une minute!
On se débarrasse de ce républicain de l'avant-veille, en lui faisant l'aum?ne d'un manteau.
* * * * *
Un devin lui succède. ?Il y a, dit-il, un oracle de Bacis qui concerne évidemment Néphélococcygie.-Eh! que n'en parlais-tu avant qu'elle existat?-Le ciel ne le permettait pas encore!-Voyons ton oracle...?
Le devin récite un grimoire quelconque, qui peut s'appliquer à tout ce qu'on veut, comme toutes les prophéties possibles. Peisthétairos le paye d'un autre oracle, con?u à peu près en ces mots:
Lorsque, le ventre à jeun, par de vains artifices
Quelque saltimbanque effronté
Viendra troubler vos sacrifices
Sans être par vous invité,
Prenez un bon paquet de gaules
Et cassez-le sur ses épaules[207].
Ainsi dit, ainsi fait: Hors d'ici, dr?le! Va-t'en débiter aux vieilles femmes tes oracles et tes prophéties!-Et on vous le chasse à coups de baton.
* * * * *
Le prêtre se dispose à continuer la cérémonie, déjà deux fois interrompue, lorsqu'un géomètre-arpenteur survient à son tour, avec règles, toises et niveaux, pour tirer les lignes des rues aériennes, faire de beaux boulevards dans les nues, toiser, arpenter, cadastrer Néphélococcygie et sa banlieue, partager l'air en lois... ?Qui es-tu donc? lui demande Peisthétairos.-Qui je suis? Méton! connu dans toute la Grèce et à Colone.?-Comme Fran?ois Villon, dans son épitaphe: ?Né de Paris, emprès Pontoise.?.
?Eh bien! Méton, reprend Peisthétairos, un conseil d'ami: décampe lestement!?
LE GéOMèTRE.
Seriez-vous par hasard en discorde?
PEISTHéTAIROS.
Au contraire!
LE GéOMèTRE.
Mais alors...
PEISTHéTAIROS.
D'un accord unanime et sincère Nous avons résolu d'expulser de chez
nous Fripons et charlatans, en les rouant de coups[208].
Méton ne se le fait pas dire deux fois, et arpente, sans règle ni toise:
Peisthétairos le chasse à coups de trique.
Ce Méton, malmené si lestement par Peisthétairos et par Aristophane, est-il le même que le célèbre astronome athénien qui forma, vers l'an 432 avant notre ère, un cycle de dix-neuf ans, dans le dessein de faire concorder l'année lunaire avec l'année solaire (ce qu'on nomme aujourd'hui le Nombre d'or)? Je ne sais; mais cela para?t probable, et il n'y aurait rien d'étonnant à voir un homme très-sérieux comme l'astronome Méton traité par Aristophane avec autant d'irrévérence que le grand Socrate.
* * * * *
Survient un inspecteur, avec des airs de roi, dans cette ville qui existe à peine. C'est une satire des petits fonctionnaires qui étaient chargés d'inspecter les cités tributaires, et qui faisaient du zèle aux dépens de ces villes, à moins qu'on ne leur graissat la patte.
PEISTHéTAIROS, à voix basse.
Veux-tu recevoir ton salaire, ne rien faire et t'en aller?
L'INSPECTEUR.
Ma foi! oui; j'aurais bien besoin d'être à Athènes pour assister à l'Assemblée: je suis chargé des intérêts de Pharnace[209].
PEISTHéTAIROS, le battant.
Tiens, voici ton salaire, va-t'en avec cela!
Il l'expédie comme les autres, malgré ses protestations indignées.
* * * * *
Enfin un marchand de décrets vient pour vendre des lois toutes neuves et qui n'ont pas encore servi. Peisthétairos s'en débarrasse de la même fa?on.
Tout ce mouvement animait la scène et égayait les spectateurs. Ce sont des épisodes, comme les Facheux de Molière, ou comme nos vaudevilles-revues. Le po?te y donne l'essor à sa verve et à sa malice. Au monde de la fantaisie il entremêle adroitement celui de la réalité. Ces critiques et caricatures de détail parodiaient la conduite des Athéniens dans les villes alliées et dans les colonies.
* * * * *
On achève le sacrifice d'inauguration. Les oiseaux, dans un nouveau ch?ur, chantent leur puissance, leur félicité:
C'est à nous désormais que tous les mortels adresseront leurs sacrifices et leurs prières! Rien n'échappe à notre vue, à notre puissance! Nos regards embrassent l'univers! Nous préservons le fruit dans la fleur, en détruisant ces mille espèces d'insectes voraces nés de la terre, qui s'attaquent aux arbres et se nourrissent du germe à peine formé dans le calice. Nous tuons aussi ceux qui ravagent, comme un fléau, les parterres embaumés. Tous ces êtres rampants et rongeurs périssent sous les coups de la race ailée[210]!...
Que le sort des oiseaux est doux! l'hiver, ils n'ont pas besoin de manteau; l'été, ils n'ont point à souffrir des ardeurs de la canicule; dans les vallons fleuris, au sein des feuilles fra?ches, ils reposent, tandis que la cigale, br?lée de rayons torrides à l'heure de midi, pousse des cris, de pythonisse! Nous hivernons au creux des antres, et folatrons avec les Nymphes des montagnes; et nous butinons au printemps les tendres baies du myrte aimé des vierges et les jardins des Graces tout blancs de fleurs!
Quelle délicieuse poésie! Victor Hugo n'a rien de plus charmant, ni dans la légende des oiseaux, épisode du Beau Pécopin, ni dans les Chansons des rues et des bois, ni dans les Contemplations, lorsqu'à son tour il peint le bonheur des oiseaux en traits si brillants et si vifs:
Ils vont, pillant la joie en l'univers immense!...
Et autour des tombes elles-mêmes ils rapportent quelque gaieté!
Michelet n'a rien de plus poétique, quand, pour chanter l'oiseau, lui-même se fait oiseau, quand il peint amoureusement et qu'il célèbre avec enthousiasme ces fils de l'air, de la lumière: ?Mélodieuses étincelles du feu d'en haut, où n'atteignez-vous pas?... Pour vous, ni hauteur, ni distance: le ciel, l'ab?me, c'est tout un! Quelle nuée et quelle eau profonde ne vous est accessible? La terre, dans sa vaste ceinture, tant qu'elle est grande, avec ses monts, ses mers et ses vallées, elle vous appartient. Je vous entends sous l'équateur, ardents comme les traits du soleil. Je vous entends au p?le, dans l'éternel silence, où la dernière mousse a fini: l'ours lui-même regarde de loin et s'éloigne en grondant; vous, vous restez encore; vous vivez, vous aimez, vous témoignez de Dieu, vous réchauffez la mort!?
* * * * *
Cependant la ville nouvelle s'élève de toutes parts. Les murailles ont cent stades de long, et sont si larges ?que Proxénide, le vantard, et Théagène pourraient s'y croiser sur leurs chars, fussent-ils attelés de chevaux aussi grands que le cheval de Troie[211].?
Nul autre que les oiseaux n'a mis la main, ni la patte, aux constructions: ni charpentiers, ni tailleurs de pierre, ni ma?ons, ni briquetiers d'Egypte, les oiseaux ont tout fait eux-mêmes. ?Trente mille grues, venues de la Libye, ont déposé les pierres qu'elles avaient avalées: pierres de fondement, qui ont été taillées ensuite par le bec des rales; dix mille cigognes fabriquaient les briques; les pluviers et autres oiseaux aquatiques pompaient, montaient l'eau dans les airs; les hérons servaient dans des auges le mortier qu'avaient préparé les oies avec leurs pattes en truelles; les pélicans ont pélicannelé le bois des portes avec leur bec; c'était un bruit comme dans un chantier naval. à présent toute l'enceinte est close et bien gardée.
* * * * *
Pline le naturaliste raconte que les grues, en guerre avec les pygmées, posaient, pendant la nuit, des sentinelles tenant un caillou dans la patte, afin que, si par hasard une de ces sentinelles venait à s'endormir, le caillou en tombant les réveillat toutes.-à Néphélococcygie, civilisation plus avancée, c'est avec des sonnettes que les gardes font la ronde, et l'on allume des feux sur toutes les tours.
* * * * *
On ne dit pas sur quoi posent les fondements de cette ville aérienne.-Est-ce, comme dans la Genèse indienne, sur un éléphant, dont les pieds reposent sur quatre tortues, et les tortues sur on ne sait pas quoi? Ou bien, comme dans la légende ésopique, est-ce dans de grands paniers portés par des aigles?
Quoiqu'il en soit, Néphélococcygie coupe le chemin de l'Olympe: les dieux sont bloqués. Les oiseaux les remplaceront: l'aigle détr?nera Jupiter de Corinthe; la chouette, Minerve d'Athènes, et ainsi des autres.
à des peuples-oiseaux il faut des dieux-oiseaux;-comme à des hommes, un dieu-homme; comme, aux triangles, s'ils en ont, un dieu-triangle, dit Montesquieu; tout cela, par la même raison que les nègres font le diable blanc.-Xénophane, de Colophon, disait que, si les b?ufs et les chevaux savaient peindre, ils feraient des dieux qui auraient figure de b?ufs ou de chevaux.-?Les lézards m'ont raconté, dit Henri Heine, ou un de ses personnages dans les Reisebilder, qu'il court parmi les pierres une tradition selon laquelle Dieu veut un jour se faire pierre pour les délivrer de leur endurcissement.? Mais un vieux lézard prétend que cette impétrification n'aurait lieu qu'après que Dieu se serait successivement incarné et invégétalisé dans les formes de tous les animaux et de toutes les plantes, et les aurait délivrés.?
* * * * *
Les douaniers de Néphélococcygie font bonne garde: toute la fumée des sacrifices que les hommes offrent aux anciens dieux est interceptée. Ne recevant plus l'odeur des victimes, ces pauvres Olympiens, réduits à un je?ne cruel, ne savent que devenir: les immortels meurent de faim. Iris, leur messagère, chargée d'aller sur terre savoir les raisons de cette famine, est arrêtée par les buses, gendarmes de Coucouville-lés-Nuées, qui lui demandent son passe-port: elle n'en a pas; il lui faut retourner d'où elle était venue, sans avoir accompli sa mission. Les immortels se serrent le ventre, et leurs dents augustes s'allongent démesurément. C'est Prométhée, fidèle à sa vieille amitié pour les races mortelles, qui vient en secret donner ces nouvelles aux habitants de Coucouville-lés-Nuées: il se couvre d'un parasol pour échapper aux yeux de Jupiter, son ennemi.
* * * * *
Les hommes, d'autre part, envoient à Peisthétairos, illustre fondateur de Coucouville-lés-Nuées, une couronne d'or. L'empire des oiseaux est fondé; l'empire en l'air est déclaré éternel, comme tous les empires. Tout le monde vient lui rendre hommage; tout le monde sollicite l'honneur d'être annexé, naturalisé oiseau le plus t?t possible.
Un jeune homme d'abord, de la jeunesse dorée, br?le du désir d'être oiseau, parce qu'il a entendu dire qu'il est permis chez les oiseaux de mordre et d'étrangler son père, et qu'il veut étrangler le sien tout de suite, pour en hériter. Peisthétairos le rappelle à la piété filiale par l'exemple des cigognes.
Un littérateur veut avoir des ailes pour aller chercher dans les nues des strophes tourbillonnantes.
Un sycophante en veut avoir aussi pour espionner plus activement de ville en ville et dénoncer devant les tribunaux athéniens les riches citoyens des ?les sujettes.
PEISTHéTAIROS.
Joli métier!
LE SYCOPHANTE.
Mais oui: dénicheur de procès! Et c'est pourquoi j'ai besoin d'ailes, pour voltiger autour des villes et puis les citer en justice.
PEISTHéTAIROS.
Citeras-tu mieux si tu as des ailes?
LE SYCOPHANTE.
Non, mais je ne craindrai plus les pirates: je reviendrai en l'air avec les grues, ayant avalé, en guise de lest, une provision de procès.
PEISTHéTAIROS.
Voilà donc ton métier! Quoi! un jeune homme! vivre de dénonciations!
LE SYCOPHANTE.
Que faire? Je ne sais pas labourer.
PEISTHéTAIROS.
Mais, par Jupiter! à ton age, on peut gagner sa vie plus honnêtement qu'à tramer des procès.
LE SYCOPHANTE.
L'ami, ce sont des ailes que je demande, et non des avis.
PEISTHéTAIROS.
Eh bien! Mes paroles te donnent des ailes.
LE SYCOPHANTE.
Comment des paroles donneraient-elles des ailes?
PEISTHéTAIROS.
Les paroles en donnent à tout le monde.
LE SYCOPHANTE.
à tout le monde?
PEISTHéTAIROS.
N'entends-tu pas à chaque instant chez les barbiers les pères dire aux jeunes gens: ?C'est étonnant comme les conversations de Diitrèphe ont donné des ailes à mon fils pour l'équitation!?-?Le mien, dit un autre, emporté par les ailes de l'imagination, a pris son vol vers la tragédie!?
LE SYCOPHANTE.
Ainsi les paroles donnent des ailes?
PEISTHéTAIROS.
Assurément. Elles élèvent l'esprit et lui donnent l'essor. J'espère donc que les miennes te donneront des ailes pour t'envoler vers un état plus honorable.
LE SYCOPHANTE.
Mais je ne veux pas, moi!
PEISTHéTAIROS.
Que comptes-tu donc faire?
LE SYCOPHANTE.
Ne pas déshonorer ma race: dans ma famille nous sommes mouchards de père en fils! Donne-moi donc vite les ailes rapides de l'épervier ou de la crécerelle; que je puisse citer les insulaires, soutenir ici l'accusation, puis retourner là-bas à tire d'ailes.
PEISTHéTAIROS.
Je comprends: ainsi l'étranger est condamné avant de compara?tre.
LE SYCOPHANTE.
C'est cela même.
PEISTHéTAIROS.
Et, tandis qu'il se rend ici par mer, tu revoles vers les ?les pour t'emparer de ses biens confisqués.
LE SYCOPHANTE.
Parfaitement! Il faut donc que je vole, comme un sabot, de ?à, de là.
PEISTHéTAIROS.
Un sabot? je comprends. Ma foi! j'ai là d'excellentes ailes de
Corcyre. (Il le bat. Les fouets venaient de ce pays-là.)
LE SYCOPHANTE.
Ho la la! ho la la! Mais c'est un fouet!
PEISTHéTAIROS.
Ce sont des ailes, pour te faire aller comme un sabot.
LE SYCOPHANTE.
Ho la la! ho la la!
PEISTHéTAIROS.
Prends ton vol! Hors d'ici, canaille! Tu sauras qu'il en cuit de moucharder les gens et de pervertir la justice[212]!
Interdum tamen et vocem com?dia tollit.
* * * * *
à cette série de scènes épisodiques, Aristophane, s'il e?t vécu de notre temps, aurait pu ajouter les pigeons de la Bourse, que Béranger a pris pour sujet de chanson, et bien d'autres oiseaux étranges,-sans compter ceux dont parle Rabelais.
* * * * *
Cependant les dieux, voyant que décidément on leur a coupé les vivres, sont réduits, comme les hommes, à capituler avec le nouvel empire et à reconna?tre son hégémonie. Jupiter, depuis qu'il en est à l'ambroisie pour tout potage, tombe d'inanition. Il prend donc le parti de députer à la Ville des Oiseaux trois ambassadeurs: Hercule, le plus affamé des Olympiens; Neptune, qui para?t être considéré comme le diplomate de la troupe, peut-être parce qu'il est ondoyant et fuyant comme l'élément sur lequel il règne; enfin un certain dieu Triballe, grotesque et idiot. Les Triballes étaient un peuple de Thrace que les Athéniens trouvaient fort grossier. Ce dieu Triballe, ne sachant pas le grec, ne prononce que des sons informes dans un triballique patois. Hercule, quoiqu'assez peu lettré lui-même, lui sert d'interprète; à peu près comme, dans le Bourgeois gentilhomme, Covielle traduit le turc du Mamamouchi.
D'abord le fils d'Alcmène, pour toute diplomatie, veut étrangler tous ceux de la ville nouvelle qui lui tomberont sous la main.-?Mais, mon bon, lui dit Neptune, nous sommes députés pour traiter de la paix.-Raison de plus pour étrangler!? répond le magnanime Hercule.
Heureusement pour la conclusion de la paix, Hercule est aussi gourmand qu'il est brave et fort. Un fumet de cuisine qui lui arrive adoucit son humeur. ?Quelles sont ces viandes?? dit-il en ouvrant les narines.-?Ce sont,-lui dit Peisthétairos, chef de la nouvelle république,-ce sont des oiseaux,-coupables de conspiration contre les libertés populaires,? et que l'on a mis à la broche.-Hercule ne peut plus en détourner ses sens.
On entre en pourparler. Les conditions de Peisthétairos sont dures: il veut, premièrement, que Jupiter lui cède le sceptre. Cet article une fois réglé, il fera servir à d?ner aux trois ambassadeurs.
HERCULE.
Ce mot me suffit. Je vote pour.
NEPTUNE.
Mais, malheureux! tu n'es qu'un idiot et un goinfre! Veux-tu donc détr?ner ton père? Eh! c'est te dépouiller toi-même! Car, si Jupiter meurt, n'es-tu pas son fils et son héritier?
PEISTHéTAIROS, tirant Hercule à part.
écoute ici que je te parle. Ton oncle t'entortille, mon pauvre ami: la loi ne t'accorde pas une obole des biens paternels, puisque tu es batard et non fils légitime... Ce Neptune, qui t'excite, serait le premier à revendiquer les biens de ton père, en sa qualité de frère pu?né.
Hercule, qui n'est pas fort d'esprit comme de corps, ne sait auquel entendre. On consulte le dieu Triballe.
PEISTHéTAIROS.
Et toi, que t'en semble?
LE TRIBALLE, baragouinant.
Naba?satreu.
NEPTUNE.
Que dis-tu, Triballe?
HERCULE.
Hé! Triballe, veux-tu des coups?
LE TRIBALLE.
Saunaca bactaricrousa.
HERCULE.
Il dit: ?Très-volontiers.?
NEPTUNE.
Si tel est votre avis à tous deux, j'y consens.
HERCULE.
Eh bien! nous accordons le sceptre.
PEISTHéTAIROS.
Ah! j'allais oublier le second article: je laisse Junon à Jupiter, mais je veux qu'on me donne en mariage la belle jeune Royauté.
Neptune trouve cette seconde clause inacceptable et veut se retirer avec ses deux collègues.-?Comme vous voudrez,? dit Peisthétairos d'un air détaché. Puis, se tournant vers la cuisine: ?Chef! soigne bien la sauce!? Ce mot retient Hercule, qui ramène Neptune et le dieu Triballe, et le force à signer le traité.
Quels dinés,
Quels dinés
Les ministres m'ont donnés!
C'est la conclusion de cette mission diplomatique[213].
* * * * *
Ce déno?ment n'est-il pas admirable? Peisthétairos l'ex-révolutionnaire, le chef élu par acclamation de toutes les tribus de la république des oiseaux, ne se contente pas d'embrocher et de manger ceux qui ne partagent pas ses opinions; il songe à fonder une dynastie; il épouse la Royauté! Et voilà, ? Athéniens, comment finissent les révolutions[214].
Les oiseaux poussent des cris de joie: ?Io P?an! ? Hymen, ? Hyménée!? pendant que Peisthétairos repara?t, costumé en Jupiter, avec la jeune Royauté, qui brandit la foudre de Zeus.
?Bien, très-bien, dit Peisthétairos, je suis charmé de vos épithalames, de vos acclamations et de vos chants. Mais cela ne suffit pas; il faut chanter aussi mes éclairs, mes foudres et mon tonnerre!?
Et nos oiseaux, serins, buses et butors, d'obéir avec joie et de crier à tue-tête:
Vive le roi, la reine, et vive le tonnerre!
Tout cela n'est-il pas très-joli, et très-vrai?-fort gai et fort triste à la fois, comme une peinture à jamais vivante de la bêtise humaine toujours la même!
* * * * *
Remarquons les deux caractères de Peisthétairos et d'évelpide: ?l'un est un rusé faiseur de projets, tête inquiète et inventive, qui sait faire accroire les choses les plus insensées; l'autre, un honnête sot, bien crédule, et qui, avec une gaieté na?ve, adopte toutes les folies du premier[215].? Mais, lorsqu'il arrive qu'une de ces folies a réussi contre toute espérance, le bon évelpide, qui avait servi à tirer les marrons du feu, est mis de c?té. Il ne reste sur la scène que jusqu'à ce qu'on ait fait le plan de Néphélococcygie; après cela, il dispara?t entièrement. Dans la première partie de la comédie, il semblait jouer le r?le principal, ou du moins il était sur la même ligne que Peisthétairos; dans la seconde partie, il est éclipsé, et Peisthétairos le remplace. Tant qu'on croyait qu'il y avait du danger dans ce voyage aux pays inconnus, Peisthétairos, le général de poche, se tenait prudemment à l'arrière-garde, et poussait en avant le bon évelpide. Mais, sit?t que l'affaire réussit, le socialiste-autocrate passe sur le premier plan; lui seul existe désormais: l'autre est enterré.
* * * * *
La pièce se termine par des chants et des danses, et par un brillant cortége de toutes les tribus des oiseaux, accompagnant jusqu'au palais et au lit nuptial le nouveau Jupiter-oiseau (jadis Peisthétairos, du bourg de Trie) et sa jeune femme, la Royauté.
* * * * *
Telle est cette féerie éblouissante, si variée, si pleine d'idées, où la plus charmante imagination touche légèrement à toutes choses, se jouant des hommes et des dieux, éclatant de rire au nez de Jupiter même, mais si franchement et si dr?lement que Jupiter n'a pas le courage de s'en facher.
* * * * *
Avant Aristophane, d'autres po?tes comiques avaient déjà donné des pièces ayant pour titre: les Oiseaux.
Dans ce cadre, déjà populaire, l'imagination de notre po?te trace des lignes capricieuses, des moralités générales, sans aucun but particulier.
Vainement a-t-on prétendu que cette comédie était spécialement politique: l'hypothèse ne repose que sur un seul détail, où l'on croit découvrir une allusion à Alcibiade se liguant avec les Lacédémoniens contre ses compatriotes et exhortant les ennemis de son pays à fortifier Décélie, ville de l'Attique. Ce serait, suivant d'autres, une satire religieuse, c'est-à-dire anti-religieuse; mais les dieux ne sont ridiculisés que dans une partie de la pièce, et par occasion, ce semble, plus que par dessein. Suivant d'autres, ce serait une satire sociale, comme les Femmes à l'Assemblée, une parodie des républiques idéales imaginées par les philosophes, une critique de Platon qui isole sa cité philosophique de tout le reste du genre humain, une utopie bouffonne à propos de ces utopies sérieuses. Ces diverses interprétations peuvent avoir plus ou moins d'apparence. Pour moi, j'incline à croire, avec Schlegel, qu'on ne doit assigner à cette comédie aucun but direct, et c'est peut-être pour cela qu'elle est une des plus amusantes, et à coup s?r la plus brillante de toutes. Autour de ce titre, les Oiseaux, l'esprit d'Aristophane s'égaye et prend des ailes.
Quoiqu'il veuille toujours, d'une manière générale, rester fidèle à sa maxime que le po?te doit être l'éducateur du peuple, il ne se propose point ici une moralité unique et précise. Il cueille au hasard, tio, tio, tio, dans les guérêts fertiles, trioto, trioto, dans les bois et sur les collines, trio totobrix, dans les jardins des Muses et dans l'agréable prairie de Marathon humide de rosée, tous les traits, toutes les malices, toutes les moralités, toutes les fleurs de bel esprit attique et de gaieté bouffonne, toutes les réminiscences poétiques et mystiques, toutes les jolies métaphores qu'il rencontre; il va voltigeant, becquetant, chantant, kikkabau, kikkabau, toro, toro, toro, torolilix!
C'est au sortir de cette comédie que l'on comprend et que l'on go?te le joli distique de Platon:
?Les Graces, voulant avoir un temple indestructible, choisirent l'esprit d'Aristophane.?
Et le mot de Schlegel: ?La comédie grecque ancienne dépasse les limites de la réalité pour entrer dans la sphère de l'imagination libre et créatrice.?
Et celui de Mme de Sta?l: ?Il n'y a point de route qui conduise à ce genre... Le don de plaisanter appartient beaucoup plus réellement à l'inspiration que l'enthousiasme le plus exalté.?
Cette pièce est vraiment unique en son genre. Shakespeare n'a rien de plus léger, de plus frais, ni de plus brillant, dans le Songe d'une nuit d'été, ni Calderon dans les Matinées d'avril et de mai, ni Calidasa dans Sacountala.
Rabelais s'est-il rappelé cette comédie d'Aristophane dans sa description de l'Isle sonnante (c'est-à-dire de l'église romaine avec ses cloches), ?le dont tous les habitants ?estoient devenus oiseaux, mais bien ressemblants aux hommes: clergaux, monagaux, prestregaux, abbégaux, évesgaux, cardingaux, et papegaut, qui est unique en son espèce,? comme le phénix;-?clergesses, monagesses, prestregesses, abbégesses, évesgesses, cardingesses, papegesses?? Oiseaux, certes, non moins originaux, mais moins gais que ceux de cette comédie.
Et Marnix de Sainte-Aldegonde, s'en était-il souvenu? Je ne sais[216].
Et Jean-Jacques Rousseau, quand, par une hypothèse un peu osée, il peuple le ciel catholique de pies et de sansonnets?
Dans un de nos vieux fabliaux, les oiseaux chantent la messe: c'est le rossignol qui officie; le perroquet, à l'offertoire, prononce un sermon sur l'amour, et donne ensuite l'absoute aux vrais amants.
Un conte de Voltaire, la Princesse de Babylone, met chez un peuple des bords du Gange des perroquets prédicateurs. ?Nous avons surtout, dit un oiseau qui se trouve être le phénix,-nous avons surtout des perroquets qui prêchent à merveille.?-Dans ce même conte, le phénix écrit à deux griffons de ses amis par la poste aux pigeons; les cancans d'un merle (quelque a?eul, sans doute, du Merle blanc d'Alfred de Musset) causent les malheurs de la princesse Formosante.
George Sand, dans le Diable aux champs, fait parler le moineau et la fauvette, une bande de grues, une poule, une couvée de petits canards, une chouette et son mari, deux rouges-gorges, et un ch?ur de coqs, tout cela alternant avec des hommes et des femmes. On voit figurer aussi dans cette fantaisie: des grenouilles, des lézards et des grillons des champs: d'autre part, un cricri de cheminée, deux scarabées et plusieurs araignées; une chienne nommée Léda, un chien de manchon, appelé Marquis, et Pyrame, chien de basse-cour.
On conna?t l'?uvre charmante de M. Toussenel, le Monde des oiseaux, l'Ornithologie passionnelle, où l'on démontre avec beaucoup d'esprit que le phalanstère fouriériste est établi et organisé depuis la création du monde dans la république des Oiseaux[217].
Les légendes du Nord ont leurs femmes-cygnes, et d'autre part leurs hommes-corbeaux, dont parle Henri Heine dans ses traditions populaires de l'Allemagne[218].
Dans la légende celtique de saint Brandan, sorte d'Odyssée monacale, le Saint rencontre, en un de ses voyages, le paradis des oiseaux, où la race ailée vit selon la règle des religieux, chantant matines et laudes aux heures canoniques; Brandan et ses compagnons y célèbrent la Paque avec les oiseaux, et y restent cinquante jours, nourris uniquement du chant de leurs h?tes.-C'est peut-être cette légende que l'imagination de Rabelais a parodiée.
Dans une autre légende bretonne, saint Keivin s'endormit un jour en priant, agenouillé devant sa fenêtre et les bras étendus: une hirondelle, apercevant la main ouverte du vieux moine, trouva la place bonne pour y faire son nid; le Saint, à son réveil, voyant cela et la mère qui couvait ses ?ufs (il para?t qu'il avait dormi longtemps), ne voulut pas la déranger et attendit pour se relever que les petits fussent éclos.
Les oiseaux jouent des r?les nombreux et variés dans les Chants populaires de la Grèce moderne[219]. C'est comme une lointaine réminiscence d'Aristophane et de Platon.
Platon, dans le Timée, esquissant quelques traits d'une métempsycose, suit les hommes dans les animaux, et dit: ?La famille des oiseaux, qui a des plumes au lieu de cheveux, est formée de ces hommes innocents mais légers, aux discours pompeux et frivoles, et qui, dans leur simplicité, s'imaginent que la vue est le meilleur juge de l'existence des choses.?
Selon le docteur Yvan, dans ses Voyages et Récits, les bons Indiens, pleins du sentiment de la fraternité universelle, ?veulent que les ames des enfants morts revêtent la brillante parure des oiseaux pour habiter encore parmi les vivants.? Il y a loin de cette croyance à celle des limbes, vestibule de l'enfer, où les enfants morts sans baptême sont privés à toute éternité de la vue de Dieu. Par quel crime les pauvres petits ont-ils pu mériter cette quasi-damnation?
Crimine quo parvi c?dem potuêre mereri?
Le catholicisme d'aujourd'hui n'étale plus cette croyance du moyen age, et la voile au contraire avec le plus grand soin, de peur de révolter le c?ur des mères. Au reste, qu'est devenu l'Enfer lui-même, depuis que la science ne lui laisse aucun lieu, ni la raison aucun refuge?
La Fontaine et Florian, Grandville et Kaulbach, fourniraient, aussi plus d'un trait à la comédie des Oiseaux; sans oublier vingt autres jolies légendes,-ni celle de Fran?ois d'Assise, ?à qui l'oiseau para?t, comme à Jésus, mener la vie parfaite: car l'oiseau n'a pas de grange; il chante sans cesse; il vit à toute heure du don de Dieu, et il ne manque de rien[220];?-ni la légende de la cigale qui chantait le Salve Regina sur le doigt de Fran?ois de Sales:-la cigale aussi a des ailes.
* * * * *
Mais, quelque charmant que soit tout cela, Aristophane est plus charmant encore. Dans sa comédie pleine de fra?cheur et de gaieté, on sent partout cette adoration dont toute l'antiquité était éprise pour la beauté de la nature, avec cet amour instinctif pour tous les êtres frères de l'homme. Tout ce qu'il y a de plus gracieux, les bois, les oiseaux et les fleurs, le po?te en a recueilli les chants, les couleurs, les parfums; à mêlé tout cela dans son esprit avec les idées les plus vives, les plus piquantes, parfois les plus profondes. Ainsi est née cette ?uvre exquise, légère, ailée, toute chantante, comme la Symphonie pastorale d'un Athénien du temps d'Alcibiade; ?uvre d'une originalité et d'une grace incomparables, d'une forme capricieuse et étincelante, improvisée et immortelle!
?Personne, dit Henri Heine en parlant de cette comédie, personne ne saurait traduire ces ch?urs aériens qui se perdent dans l'infini, cette poésie ailée, escaladant hardiment le ciel, ces chants de triomphe de la folie, enivrants comme des mélodies de rossignols en gaieté.?