Genre Ranking
Get the APP HOT
Home > Literature > Escal-Vigor
Escal-Vigor

Escal-Vigor

Author: : Georges Eekhoud
Genre: Literature
Veröffentlicht 1899, ist "Escal-Vigor" des belgischen Schriftstellers Georges Eekhoud eine sehr frühe und gewagte Darstellung von Homosexualität zur Zeit der Jahrhundertwende. Zeitlich vor dem Autor Gide, schreibt Eekhoud einen Roman, der völlig der Liebesgeschichte zwischen zwei Männern gewidmet ist. Interessant dabei ist, dass ihr tragisches Schicksal mit einer gewaltigen Begeisterung geschrieben ist. Homosexualität ist gekennzeichnet als eine "absolute Religion," und in seinem Roman will Eekhoud seine Leser eindeutig konvertieren und reformieren.

Chapter 1 No.1

Ce premier juin, Henry de Kehlmark, le jeune ?Dykgrave? ou comte de la Digue, chatelain de l'Escal-Vigor, traitait une nombreuse compagnie, en manière de Joyeuse Entrée, pour célébrer son retour au berceau de ses a?eux, à Smaragdis, l'?le la plus riche et la plus vaste d'une de ces hallucinantes et héro?ques mers du Nord, dont les golfes et les fiords fouillent et découpent capricieusement les rives en des archipels et des deltas multiformes.

Smaragdis ou l'?le smaragdine dépend du royaume mi-germain et mi- celtique de Kerlingalande. à l'origine du commerce occidental, une colonie de marchands hanséates s'y fixa. Les Kehlmark prétendaient descendre des rois de mer ou vikings danois. Banquiers un peu matinés de pirates, hommes d'action et de savoir, ils suivirent Frédéric Barberousse dans ses expéditions en Italie, et se distinguèrent par un attachement inébranlable, la fidélité du thane pour son roi, à la maison de Hohenstaufen.

Un Kehlmark avait même été le favori de Frédéric II, le sultan de Lucera, cet empereur voluptueux, le plus artiste de cette romanesque maison de Souabe, qui vécut les rêves profonds et virils du Nord dans la radieuse patrie du soleil. Ce Kehlmark périt à Bénévent avec Manfred, le fils de son ami.

Aujourd'hui encore, un grand panneau de la salle de billard d'Escal-Vigor représentait Conradin, le dernier des Hohenstaufen, embrassant Frédéric de Bade avant de monter avec lui sur l'échafaud.

Au XVe siècle, à Anvers, un Kehlmark florissait, créancier des

rois, comme les Fugger et les Salviati, et il figurait parmi ces

Hanséates fastueux qui se rendaient à la cathédrale ou à la

Bourse, précédés de joueurs de fifres et de violes.

Demeure historique et même légendaire, tenant d'un burg teuton et d'un palazzo italien, le chateau d'Escal-Vigor se dresse à l'extrémité occidentale de l'?le, à l'intersection de deux très hautes digues d'ou il domine tout le pays.

De temps immémorial, les Kehlmark, avaient été considérés comme les ma?tres et les protecteurs de Smaragdis. La garde et l'entretien des digues monumentales leur incombaient depuis des siècles. On attribuait même à un ancêtre d'Henry la construction de ces remparts énormes qui avaient à jamais préservé la contrée de ces inondations, voire de ces submersions totales dans lesquelles s'engloutirent plusieurs ?les soeurs.

Une seule fois, vers l'an 1400, en une nuit de cataclysme, la mer était parvenue à rompre une partie de cette cha?ne de collines artificielles et à rouler ses flots furieux jusqu'au coeur de l'?le même; et la tradition voulait que le burg d'Escal-Vigor e?t été assez vaste et assez approvisionné pour servir de refuge et d'entrep?t à toute la population.

Tant que les eaux couvrirent le pays, le Dykgrave hébergea son peuple, et lorsqu'elles se furent retirées, non seulement il répara la digue à ses frais, mais il rebatit les chaumières de ses vassaux. Avec le temps, ces digues, près de cinq fois séculaires, avaient revêtu l'aspect de collines naturelles. Elles étaient plantées, à leur crête, d'épais rideaux d'arbres un peu penchés par le vent d'ouest. Le point culminant était celui où les deux rangées de collines se rejoignaient pour former une sorte de plateau ou de promontoire, avan?ant comme un éperon ou une proue dans la mer. C'était précisément à l'extrémité de ce cap que se dressait le chateau. Face à l'Océan, la digue taillée à pic présentait un mur de granit rappelant ces rocs majestueux du Rhin dans lesquels semble avoir été découpé le manoir qui les couronne.

à marée haute, les vagues venaient se briser au pied de cette forteresse érigée contre leurs fureurs. Du c?té des terres, les deux digues dévalaient en pente douce, et, à mesure qu'elles s'écartaient, leurs branches formaient un vallon allant en s'élargissant et qui représentait un parc merveilleux avec des futaies, des étangs, des paturages. Les arbres, jamais émondés, ouvraient de larges éventails toujours frémissants d'arpèges éoliens. Les fuites de daims passaient comme un éclair fauve parmi les frondaisons compactes, où des vaches broutaient cette herbe humide et succulente d'un vert presque fluide qui avait valu à l'?le son nom de Smaragdis ou d'émeraude.

Malgré la popularité des Kehlmark dans le pays, ces derniers vingt ans le domaine était demeuré inhabité. Les parents du comte actuel, deux êtres jeunes et beaux, s'y étaient aimés au point de ne pouvoir survivre l'un à l'autre. Henry y était né quelques mois avant leur mort. Sa grand'mère paternelle le recueillit, mais ne voulut plus remettre le pied dans cette contrée, à l'atmosphère et au climat capiteux de laquelle elle attribuait la fin prématurée de ses enfants. Kehlmark fut élevé sur le continent, dans la capitale du royaume de Kerlingalande, puis, sur les conseils des médecins, on l'avait envoyé étudier dans un pensionnat international de la Suisse.

Là-bas, à Bodemberg Schloss[1] où s'était écoulée son adolescence, Henry représenta longtemps un blondin gracile, légèrement menacé d'anémie et de consomption, la physionomie réfléchie et concentrée, au large front bombé, aux joues d'un rose mourant, un feu précoce ardant dans ses grands yeux d'un bleu sombre tirant sur le violet de l'améthyste et la pourpre des nuées et des vagues au couchant; la tête trop forte écrasant sous son faix les épaules tombantes; les membres chétifs, la poitrine sans consistance. La constitution débile du petit Dykgrave le désignait même aux brimades de ses condisciples, mais il y avait échappé par le prestige de son intelligence, prestige qui s'imposait jusqu'aux professeurs. Tous respectaient son besoin de solitude, de rêverie, sa propension à fuir les communs délassements, à se promener seul dans les profondeurs du parc, n'ayant pour compagnon qu'un auteur favori ou même, le plus souvent, se contentant de sa seule pensée. Son état maladif augmentait encore sa susceptibilité. Souvent des migraines, des fièvres intermittentes le clouaient au lit et l'isolaient durant plusieurs jours. Une fois, comme il venait d'atteindre sa quinzième année, il pensa se noyer pendant une promenade sur l'eau, un de ses camarades ayant fait chavirer la barque. Il fut plusieurs semaines entre la vie et la mort, puis, par un étrange caprice de l'organisme humain, il se trouva que l'accident qui avait failli l'enlever détermina la crise salutaire, la réaction si longtemps souhaitée par son a?eule dont il était tout l'amour et le dernier espoir. Avec les tuteurs du jeune comte, elle avait même fait choix de ce pensionnat si éloigné, parce que celui-ci représentait, en même temps qu'un collège modèle, un véritable Kurhaus situé dans la partie la plus salubre de la Suisse. Avant d'être converti en un gymnase cosmopolite destiné aux jeunes patriciens des deux mondes, le Bodemberg Schloss avait été un établissement de bains, rendez-vous des malades élégants de la Suisse et de l'Allemagne du Sud. L'a?eule d'Henry avait donc compté sur le climat salubre de la vallée de l'Aar et l'hygiène de cette maison d'éducation, pour rattacher à la vie, pour régénérer l'unique descendant d'une race illustre. Ce petit-fils idolatré, n'était-il pas le seul enfant de ses enfants morts de trop d'amour?

Kehlmark recouvra non seulement la santé, mais il se trouva gratifié d'une constitution nouvelle; non seulement une rapide convalescence lui rendit ses forces anciennes, mais il se surprit à grandir, à se carrer, à gagner des muscles, des pectoraux, de la chair et du sang. Avec ce regain d'adolescence, il était venu à Kehlmark une candeur, une ingénuité dont son ame, trop studieuse et trop réfléchie jusque-là, ignorait la tiédeur et le baume.

Autrefois contempteur des travaux athlétiques, à présent il se mit à s'y entra?ner et finit par y exceller. Loin de bouder comme naguère aux péripéties des gageures violentes, il se distinguait par son intrépidité, son acharnement; et lui qui, pour s'épargner la fatigue d'une ascension dans le Jura, se cachait souvent dans les souterrains, au fond des anciennes étuves de la maison de bains, brillait maintenant parmi les plus infatigables escaladeurs de montagnes.

Il demeura, en même temps que liseur et homme d'étude, grand amateur de prouesses physiques et de jeux décoratifs; rappelant sous ce rapport les hommes accomplis, les harmonieux vivants de la Renaissance.

à la mort de la douairière qu'il adorait, il était venu s'établir dans le pays dont, depuis ses années de collège, il entretenait un souvenir filial et dont les habitants impulsifs et primesautiers devaient plaire à son ame friande d'exubérance et de franchise.

Les aborigènes de Smaragdis appartenaient à cette race celtique qui a fait les Bretons et les Irlandais. Au XVIe siècle, des croisements avec les Espagnols y perpétuèrent, y invétérèrent encore la prédominance du sang brun sur la lymphe blonde. Kehlmark savait ces insulaires, tranchant par leur complexion nerveuse et foncée sur les populations blanches et rosatres qui les entouraient - faire exception aussi, dans le reste du royaume, par une sourde résistance à la morale chrétienne et surtout protestante. Lors de la conversion de ces contrées, les barbares de Smaragdis n'acceptèrent le baptême qu'à la suite d'une guerre d'extermination que leur firent les chrétiens pour venger l'ap?tre saint Olfgar, martyrisé avec toutes sortes d'inventions cannibalesques, représentées d'ailleurs méticuleusement et presque professionnellement en des fresques décorant l'église paroissiale de Zoutbertinge, par un élève de Thierry Bouts, le peintre des écorchés vifs. La légende voulait que les femmes de Smaragdis se fussent particulièrement distinguées dans cette tuerie, au point même d'ajouter le stupre à la férocité et d'en agir avec Olfgar comme les bacchantes avec Orphée.

Plusieurs fois, dans le cours des siècles, de sensuelles et subversives hérésies avaient levé dans ce pays à bouillant tempérament et d'une autonomie irréductible. Au royaume, devenu très protestant, de Kerlingalande, où le luthérianisme sévissait comme religion d'état, l'impiété latente et parfois explosive de la population de Smaragdis représentait un des soucis du consistoire.

Aussi l'évêque du diocèse dont l'?le dépendait venait-il d'y envoyer un dominé[2] militant, plein d'astuce, sectaire malingre et bilieux, nommé Balthus Bomberg, qui br?lait de se distinguer et qui s'était un peu rendu à Smaragdis comme à une croisade contre de nouveaux Albigeois.

Sans doute en serait-il pour ses frais de catéchisation. En dépit de la pression orthodoxe, l'?le préservait son fonds originel de licence et de paganisme. Les hérésies des anversois Tanchelin et Pierre l'Ardoisier qui, à cinq siècles d'intervalle, avaient agité les pays voisins de Flandre et de Brabant, avaient poussé de fortes racines à Smaragdis et consolidé le caractère primordial.

Toutes sortes de traditions et coutumes, en abomination aux autres provinces, s'y perpétuaient, malgré les anathèmes et les monitoires. La Kermesse s'y décha?nait en tourmentes charnelles plus sauvages et plus débridées qu'en Frise et qu'en Zélande, célèbres cependant par la frénésie de leurs fêtes votives, et il semblait que les femmes fussent possédées tous les ans, à cette époque, de cette hystérie sanguinaire qui effréna autrefois les bourrèles de l'évêque Olfgar.

Par cette loi bizarre des contrastes en vertu de laquelle les extrêmes se touchent, ces insulaires, aujourd'hui sans religion définie, demeuraient superstitieux et fanatiques, comme la plupart des indigènes des autres pays de brumes fant?males et de météores hallucinants. Leur merveillosité se ressentait des théogonies reculées, des cultes sombres et fatalistes de Thor et d'Odin; mais d'apres appétits se mêlaient à leurs imaginations fantasques, et celles-ci exaspéraient leurs tendresses aussi bien que leurs aversions.

Chapter 2 No.2

Henry, nature passionnée et de philosophie audacieuse, s'était dit, non sans raison, que par ses affinités, il se sentirait chez lui dans ce milieu bellement barbare et instinctif.

Il inaugurait même son avènement de ?Dykgrave? par une innovation contre laquelle le dominé Balthus Bomberg devait infailliblement fulminer, du haut de son pupitre pastoral. En effet, pour flatter le sentiment autochtone, Henry avait invité à sa table non seulement quelques hobereaux et gros terriens, deux ou trois artistes de ses amis de la ville, mais il avait convié en masse de simples fermiers, de petits armateurs, d'infimes patrons de chalands et de voiliers, le garde-phare, l'éclusier, les chefs d'équipe de diguiers et jusqu'à de simples laboureurs. Avec ces indigènes, il avait prié à cette crémaillère leurs femmes et leurs filles.

Sur sa recommandation expresse, tous et toutes avaient revêtu le costume national ou d'uniforme. Les hommes se modelaient en des vestes d'un velours mordoré ou d'un roux aveuglant, ouvrant sur des tricots brodés des attributs de leur profession: ancres, instruments aratoires, têtes de taureaux, outils de terrassiers, tournesols, mouettes, dont le bariolage presque oriental se détachait savoureusement sur le fond bleu marin, comme des armoiries sur un écusson. à de larges ceintures rouges brillaient des boucles en vieil argent d'un travail à la fois sauvage et touchant; d'autres exhibaient le manche en chêne sculpté de leurs larges couteaux; les gens de mer paradaient en grandes bottes goudronnées, des anneaux de métal fin adornaient le lobe de leurs oreilles aussi rouges que des coquillages; les travailleurs de la glèbe avaient le rable et les cuisses bridés dans des pantalons de même velours que celui de leur veste, et ces pantalons, collant du haut, s'élargissaient depuis les mollets jusqu'au coup de pied. Leur petit feutre rappelait celui des basochiens au temps de Louis XI. Les femmes arboraient des coiffes à dentelles sous des chapeaux coniques à larges brides, des corsages plus historiés, aux arabesques encore plus fantastiques que les gilets des hommes, des jupes bouffantes du même velours et du même ton mordoré que les vestes et les culottes; des jaserans ceignant trois fois leur gorge, des pendants d'oreille d'un dessin antique quasi byzantin et des bagues au chaton aussi gros que celui d'un anneau pastoral.

C'étaient pour la plupart de robustes spécimens du type brun, de cette ardente et pourtant copieuse race de Celtes noirs et nerveux, aux cheveux crépus et en révolte. Paysans et marins halés, un peu embarrassés au début du repas, avaient vite recouvré leur assurance. Avec des gestes lourds mais non empruntés, et même de ligne souvent trouvée, ils se servaient du couteau et de la fourchette. à mesure que le repas avan?ait, les langues se déliaient, des rires, parfois un juron, scandaient leur idiome guttural, haut en couleur avec, pourtant, des caresses et des veloutés inattendus.

Logique dans sa dérogation à l'étiquette, violant toute préséance, l'amphitryon avait eu le bon esprit d'asseoir chaque fois à c?té d'un de ses pairs de l'oligarchie une fermière, une patronne de chaloupe ou une poissonnière, et, réciproquement, à c?té d'une voisine de chateau, se calait un jeune nourrisseur de crane encolure ou un chaloupier aux biceps noueux.

Les amis de Kehlmark constatèrent que presque tous les convives étaient dans la fleur ou dans la chaude maturité de l'age. On aurait dit une sélection de femmes avenantes et de gars plastiques et galbeux.

Parmi les invités se trouvait un des principaux cultivateurs du pays, Michel Govaertz de la ferme des Pèlerins, veuf, père de deux enfants, Guidon et Claudie.

Après le seigneur de l'Escal-Vigor, le fermier des Pèlerins était l'homme le plus important de Zoudbertinge, le village sur le territoire duquel était situé le chateau des Kehlmark.

Durant la minorité et l'absence du jeune comte, Govaertz l'avait même remplacé à la tête de la wateringue ou conseil d'entretien et de préservation des terres d'alluvion, dites polders, conseil dont le Dykgrave était le chef. Et ce n'était pas sans une certaine mortification d'amour-propre que, par le retour de Kehlmark, le fermier des Pèlerins s'était vu relégué au rang d'un simple membre des comices en question. Mais l'affabilité du jeune comte avait bient?t fait oublier à Govaertz cette petite diminution d'autorité. Puis, auparavant, il ne siégeait dans la wateringue que comme représentant du Dykgrave, tandis que comme juré il avait droit d'initiative et voix délibérative dans le chapitre. De plus, n'avait-il point été récemment élu bourgmestre de la paroisse? Gros paysan, quadragénaire de belle prestance, pas méchant, mais vaniteux, de caractère nul, il avait été extrêmement flatté d'être invité au chateau et d'occuper, avec sa fille, la tête de la table. Soutenu par ses compères, surtout stylé et instigué par sa fille, la non moins ambitieuse mais plus intelligente Claudie, il incarnait les prérogatives et les immunités civiles et tenait frondeusement tête au pasteur Bomberg. Un instant, il craignit que le comte de Kehlmarck ne profitat de son influence pour se faire nommer magistrat du village. Mais Henry abhorrait la politique, les compétitions qu'elle engendre, les bassesses, les intrigues, les compromissions qu'elle impose aux hommes publics. De ce c?té, Govaertz n'avait donc rien à craindre. Aussi résolut-il de se faire un ami et un allié du grand seigneur, pour réduire le dominé à l'impuissance. Cette attitude lui avait été recommandée par Claudie dès qu'on apprit l'arrivée du chatelain d'Escal-Vigor.

Pour honorer le bourgmestre, le comte avait assis Claudie Govaertz à sa droite.

Claudie, la forte tête de la maison, était une grande et plantureuse fille, au tempérament d'amazone, aux seins volumineux, aux bras musclés, à la taille robuste et flexible, aux hanches de taure, à la voix impérative, type de virago et de walkyrie. Un opulent chignon de cheveux d'or brun casquait sa tête volontaire et répandait ses mèches sur un front court, presque jusqu'à ses yeux hardis et effrontés, bruns et fluides comme une coulée de bronze, dont un nez droit et évasé, une bouche gourmande, des dents de chatte, soulignaient la provocation et la rudesse. Toute en chair et en instincts, un besoin de tyrannie, une ambition féroce parvenait seule à réfréner ses appétits et à la conserver chaste et inviolée jusqu'à présent, malgré les ardeurs de sa nature. Pas l'ombre de sensibilité ou de délicatesse. Une volonté de fer et aucun scrupule pour arriver à ses fins. Depuis la mort de sa mère, c'est-à-dire depuis ses dix-sept ans - aujourd'hui elle en comptait vingt-deux - elle gouvernait la ferme, le ménage et, jusqu'à un certain point, la paroisse. C'est avec elle que devrait compter le pasteur. Son frère Guidon, un adolescent de dix-huit ans, et même son père le bourgmestre, tremblaient lorsqu'elle élevait la voix. Un des plus beaux partis de l'?le, elle avait été très recherchée, mais elle avait éconduit les prétendants les plus argenteux, car elle rêvait un mariage qui l'élèverait encore au-dessus des autres femmes du pays. Telle était même la raison de sa vertu. Magnifique et vibrant morceau de chair, aussi affriolée qu'affriolante, elle décourageait les poursuites des males sérieusement intentionnés, quoiqu'elle e?t voulu s'abandonner, se pamer dans leurs bras et leur rendre étreinte pour étreinte, qui sait, peut-être même les provoquer et, au besoin, les prendre de force.

Afin de mater et d'étourdir ses postulations, Claudie se dépensait, la semaine, en corvées, en besognes éreintantes, et, aux kermesses, elle se livrait à des danses furieuses, provoquait des algarades, fomentait des hourvaris et des rixes entre ses galants, mais leurrant le vainqueur, le ma?trisant au besoin, affectant encore plus de brutalité que lui, allant jusqu'à le battre et le traiter comme il avait servi ses rivaux, puis s'esquivant, intacte. Ou s'il lui arriva de rendre furtivement une caresse, de tolérer quelque privauté anodine, elle se reprenait au moment critique, rappelée à la sagesse par son rêve d'un glorieux établissement.

Aussit?t qu'elle eut vu Henry de Kehlmark, elle se jura de devenir chatelaine de l'Escal-Vigor.

Henry était beau cavalier, célibataire, fabuleusement riche à ce qu'on prétendait, et aussi noble que le Roi. Co?te que co?te il épouserait cette altière femelle. Rien de plus facile que de se faire aimer de lui. N'avait-elle pas fait tourner la tête à tous les jeunes villageois? à quelles extrémités les plus huppés ne se seraient-ils pas résolus pour la conquérir? Il ferait beau voir qu'un homme la refusat si elle consentait à se livrer à lui.

Claudie savait déjà, pour l'avoir entrevue dans le parc ou sur la plage, que le comte était accompagné d'une jeune femme, sa gouvernante ou plut?t sa ma?tresse. Ce concubinage avait même mis le comble à la sainte indignation du dominé Bomberg! Mais Claudie ne s'inquiétait pas outre mesure de la présence de cette personne. Kehlmark ne devait pas en faire grand cas. à preuve que la demoiselle ne s'était pas même montrée à table. Claudie se flattait bien de la faire renvoyer et, s'il le fallait, de la remplacer en attendant le mariage; assez s?re d'elle-même pour se donner à Kehlmark et le forcer ensuite à l'épouser. Puis, la jordaenesque femelle jugeait assez insignifiante cette petite personne pale et mièvre, vaguement anémique, maigrichonne, privée de ces robustes appas si prisés des rustres.

Non, le comte de la Digue n'hésiterait pas longtemps entre cette mijaurée et la superbe Claudie, la plus éblouissante femelle de Smaragdis et même de Kerlingalande.

Durant le d?ner, elle jaugea l'homme avec des regards et un flair lascifs de bacchante, en même temps qu'elle estimait le mobilier, le couvert et la vaisselle avec des yeux de tabellion ou de commissaire-priseur. Quant à la valeur du domaine, elle lui était connue depuis longtemps, d'ailleurs comme à tous ceux du village. Ce vaste vallon triangulaire, limité de deux c?tés par les digues, et du troisième par une grille et de larges fossés, représentait, avec les cultures et les bois dépendants, près du dixième de l'?le entière. Et la rumeur publique attribuait en outre à Kehlmark des possessions en Allemagne, aux Pays-Bas et en Italie.

On se racontait aussi que son a?eule, la douairière, lui avait laissé près de trois millions de florins en titres de rente. Il n'en fallait pas davantage pour que la positive Claudie jugeat Kehlmark un épouseur, un male très sortable. Peut-être, s'il n'avait pas été riche et titré, l'e?t-elle préféré un peu plus membru et sanguin. Mais elle ne se lassait pas d'admirer son élégance, ses traits aristocratiques, ses mains de demoiselle, ses beaux yeux outre-mer, sa fine moustache, et sa barbiche soigneusement taillée. Ce que le Dykgrave présentait d'un peu réservé ou d'un peu timide, de presque langoureux et mélancolique par moments, n'était pas fait pour déplaire à la pataude. Non point qu'elle donnat dans le sentimentalisme: rien, au contraire, n'était plus loin de son caractère extrêmement matériel; mais parce que ces moments de rêverie chez Kehlmark lui paraissaient révéler une nature faible, un caractère passif. Elle n'en régnerait que plus facilement sur sa personne et sur sa fortune. Oui, ce noble personnage devait être on ne peut plus malléable et ductile. Comment aurait-il subi, sinon, si longtemps le joug de cette ?espèce?, de cette demoiselle, que l'expéditive Claudie n'était pas loin de considérer comme une intruse? Le raisonnement auquel se livrait la gaillarde ne manquait pas de logique: ?S'il s'est laissé engluer et dominer par cette pimbêche, combien il serait plus vite subjugué par une vraie femme!?

Et les fa?ons d'Henry n'étaient point faites pour la décevoir. Il se montra tout le temps d'une ga?té fébrile, presque la ga?té d'un penseur trop absorbé qui cherche à s'étourdir; il lutinait et aga?ait sa voisine de table avec une telle persistance, que celle- ci se crut déjà arrivée à ses fins. Ce laisser-aller de Kehlmark acheva de scandaliser les quelques hobereaux invités à ces excentriques agapes, mais ils n'en firent rien para?tre, et, tout en se gaussant intérieurement de cette réunion saugrenue, à laquelle ils avaient consenti d'assister par égard pour le rang et la fortune du Dykgrave, en sa présence ils affectèrent de trouver l'idée de cette crémaillère souverainement esthétique, et se récrièrent d'admiration. Nous laissons à penser en quels termes ils racontèrent cette inconvenante mascarade au dominé et à sa femme, dont, avec deux ou trois bigotes, ces nobilions gourmés et collet monté formaient les seules ouailles. L'un après l'autre ils demandèrent leur voiture et se retirèrent furtivement avec leurs prudes épouses et héritières. On ne s'en amusa que mieux après leur départ.

Le comte, qui dessinait et peignait comme un artiste de profession, se plut, au café, à croquer un très pimpant médaillon de Claudie, qu'il lui offrit après qu'on l'eut fait circuler à la ronde, pour l'émerveillement des naturels de plus en plus ravis par la rondeur de leur jeune Dykgrave. Michel Govaertz, particulièrement, était aux anges, flatté des attentions du comte pour son enfant préférée. Tout le temps Henry avait trinqué avec elle, et il ne cessait de la complimenter sur son costume: ?Il vous sied à ravir, disait-il. Combien vous vous imposez plus naturellement sous ces atours que cette dame, là-bas, qui se fait habiller à Paris!? Et il lui désignait du regard une baronne très compassée et fagotée, assise à l'autre bout de la table, et qui, flanquée de deux désinvoltes loups de mer, ne s'était point départie, depuis le potage, d'une moue dégo?tée et d'un silence plein de morgue.

- Peuh! avait répondu Claudie, vous voulez rire, monsieur le comte. C'est bien que vous nous ayez prescrit le costume du pays, sinon je me serais aussi vêtue comme nos dames d'Upperzyde.

- Je vous en conjure, reprit le comte, gardez-vous de pareil affublement. Ce serait faire acte de trahison!

Et le voilà qui se lance dans un panégyrique du costume na?vement approprié aux particularités du terroir, aux différences de contrées et de races. ?Le costume, déclare-t-il, complète le type humain. Ayons nos vêtements personnels comme nous avons notre flore et notre faune spéciales!? Ses mots imagés semblent peindre et modeler de belles formes humaines harmonieusement drapées.

Au plus fort de sa conférence éthologique, il s'aper?oit que la jeune paysanne l'écoute sans rien comprendre à son enthousiasme.

Pour la distraire, il se mit en devoir de lui montrer les diverses pièces du chateau fra?chement restauré, bourré de souvenirs et de reliques. Claudie prit le bras du comte et, ouvrant la marche, il invita les autres villageois à les suivre d'enfilade en enfilade. Les yeux de Claudie, comme deux charbons ardents, dévoraient l'or des cadres, des lambris et des torchères, les tapisseries féodales, les panoplies d'armes rares, mais demeuraient insensibles à l'art, au go?t, à l'ordonnance de ces luxueux accessoires. De nobles nus, peints ou sculptés, entre autres les copies des jeunes hommes du Buonarotti encadrant les compositions du plafond de la Sixtine, ne la frappaient que par leur costume in naturalibus. Elle éclatait, en se renversant, d'un rire polisson, ou bien se couvrait le visage, jouant l'effarouchement, la gorge houleuse; et Kehlmark la sentait frémir et panteler contre sa hanche. Michel Govaertz marchait sur leurs pas avec la bande ahurie et égrillarde. Des loustics commentaient les toiles de ma?tres, s'affriolaient et, devant les nudités mythologiques, faisaient, de l'oeil et même du geste, leur choix.

à plusieurs reprises, le bourgmestre alla leur recommander plus de discrétion.

Comme il revenait de les rappeler vainement à la décence: ?Quelqu'un qui n'est pas content de vous voir parmi nous, monsieur le comte, dit-il, c'est notre dominé, Dom Balthus Bomberg.?

- Ah bah! fit le Dykgrave. En quoi lui porté-je ombrage? je ne pratique pas, j'en conviens, mais je crois en savoir aussi long que lui sur le chapitre des religions, et quant à la véritable, l'éternelle vertu je m'entendrai bien avec les braves gens de tous les cultes... Au fait, Dom Balthus a décliné mon invitation d'aujourd'hui, en donnant à entendre que pareilles promiscuités répugnent à son caractère... En voilà de l'évangélisme!... Il est gentil pour ses paroissiens...

- Savez-vous bien, qu'il a déjà prêché contre vous! dit Claudie.

- Vraiment? Il me fait beaucoup d'honneur.

- Il ne vous a pas attaqué directement et s'est bien gardé de vous nommer, reprit le bourgmestre, mais les assistants ont tout de même compris qu'il s'agissait de Votre Seigneurie, lorsqu'il dénon?ait tels beaux chatelains venus de la capitale, qui affichent des idées de mécréants et qui, manquant à tous leurs devoirs, donnent le mauvais exemple aux humbles paroissiens, en moquant, par leurs moeurs dissolues, le très saint sacrement du mariage! Et patati, et patata! Il para?t qu'il en a eu pour un bon quart d'heure, du moins à ce que nous ont raconté mes dévotes de soeurs, car ni moi, ni les miens nous ne mettons le pied dans son église!...

En entendant cette allusion à son faux ménage, le comte avait légèrement changé de couleur, et ses narines accusèrent même une nerveuse contraction de colère qui n'échappa point à Claudie.

- N'aurons-nous pas l'honneur de saluer madame... ou, comment dirai-je, mademoiselle...? demanda la paysanne en balbutiant avec affectation.

Une nouvelle expression de furtif mécontentement passa sur la physionomie de Kehlmark. Ce nuage n'échappa non plus à la futée villageoise. ?Tant mieux, songeait-elle, la mijaurée semble déjà l'avoir excédé!?

- Vous voulez parler de mademoiselle Blandine, mon économe, fit Kehlmark d'un air enjoué! Excusez-la. Elle est très occupée et, de plus, extrêmement timide... Son grand plaisir consiste à préparer et à diriger, dans la coulisse, mes petites réceptions... Elle est quelque chose comme mon ma?tre de cérémonies, le régisseur général de l'Escal-Vigor...

Il riait, mais Claudie trouva ce rire un peu pincé et étranglé. En revanche ce fut avec une intonation sincèrement attendrie qu'il ajouta: ?C'est presque une soeur... à deux nous avons fermé les yeux à mon a?eule!?

Après un silence: ?Et vous viendrez nous voir, aux Pèlerins, monsieur le comte?? demanda Claudie, un peu inquiétée, dans ses spéculations matrimoniales, par la flexion presque fervente des dernières paroles d'Henry.

- Oui, monsieur le comte, vous nous feriez grand honneur par cette visite, insista le bourgmestre. Sans nous vanter, ?les Pèlerins? n'ont point leur égal dans tout le royaume. Nous ne possédons que bêtes de choix, sujets primés, les vaches et les chevaux aussi bien que les porcs et les moutons...

- Comptez sur moi, fit le jeune homme.

- Sans doute, monsieur le comte conna?t-il tout le pays? demanda

Claudie.

- Ou à peu près. L'aspect en est assez varié. Upperzyde m'a laissé le souvenir d'une jolie villette avec des monuments et même un musée curieux... J'y découvris autrefois un savoureux Frans Hals... Ah, un joufflu petit joueur de chalumeau; la plus merveilleuse symphonie de chair, de vêture et d'atmosphère dont cet exubérant et viril artiste ait jamais enchanté la toile... Pour ce ravissant petit dr?le, je donnerais toutes les Vénus, même celles de Rubens... Il me faudra retourner à Upperzyde.

Il s'arrêta, songeant qu'il parlait latin à ces braves gens.

- On m'a entretenu aussi, reprit-il, des dunes et des bruyères de Klaarvatsch... Attendez donc. N'y a-t-il point par là des paroissiens bizarres?...

- Ah, les sauvages! fit le bourgmestre, avec protection et mépris. Une population de sacripants! Les seuls vagabonds et indigents du pays!... C'est notre Guidon, mon vaurien de fils, qui les a pratiqués! Chose triste à dire, il pourrait être des leurs!

- Je prierai votre gar?on de me conduire un jour par là, bourgmestre! dit Kehlmark en faisant passer ses h?tes dans une autre pièce. Ses yeux s'étaient allumés, au souvenir du petit joueur de chalumeau. à présent ils se voilaient et sa voix avait eu un tremblement, un accent d'une indicible mélancolie, suivi comme d'un sanglot déguisé en toux. Claudie continuait à regarder à droite et à gauche, supputant la valeur marchande des bibelots et des raretés.

Dans la salle de billard, où ils venaient d'entrer, toute une paroi était prise, comme on sait, par le _Conradin et Frédéric de Bade, _peinture de Kehlmark lui-même d'après une gravure très populaire en Allemagne. Le suprême baiser des deux jeunes princes, victimes de Charles d'Anjou, mettait sur leur visage une expression d'amour extrême, quasi sacramentel, intensément rendue par Henry.

- ?a?... Deux petits princes. Les ma?tres d'un de mes très arrière-a?eux... On va leur couper la tête! expliqua-t-il, singulièrement gouailleur, à Claudie qui béait devant cette peinture presque avec des yeux de badaude, habituée des exécutions capitales.

- Pauvres enfants! remarqua la grosse fille. Ils s'embrassent comme des amoureux...

- Ils s'aimaient bien! murmura Kehlmark comme s'il e?t dit amen. Et il entra?na plus loin sa compagne. Comme elle constatait na?vement la profusion de statues et d'académies d'hommes parmi les tableaux et les marbres: ?En effet, ce sont des machines comme il s'en trouve à Upperzyde et dans d'autres musées!... Cela meuble! Faute de modèles je travaille d'après cela!? répliqua Kehlmark, et cette fois d'un ton indifférent, contrefaisant, aurait-on dit, les intonations profanes de ceux qu'il pilotait.

Moquait-il ses invités ou se surveillait-il lui-même?

Selon la mode villageoise, on s'était mis à table à midi.

Il était neuf heures et le soir tombait.

Tout à coup on entendit sonner et ronfler des cuivres.

Des torches se rapprochèrent avec des rythmes de sérénades foraines et projetèrent, dans la pénombre des salons, un rougeoiement d'aurore boréale.

Chapter 3 No.3

- Qu'est cela? une trahison, un guet-apens! se récria Kehlmark en prenant un air intrigué.

- Nos jeunes gens de la Ghilde de Sainte-Cécile, notre ?harmonie?, qui viennent vous souhaiter la bienvenue, monsieur le comte! annon?a cérémonieusement le fermier des Pèlerins.

Les yeux de Kehlmark brillèrent d'un feu oblique: ?Une autre fois, je vous montrerai mon atelier... Allons les recevoir!? dit-il, en rebroussant chemin et en se hatant de descendre l'escalier d'honneur, heureux, semblait-il, de cette diversion contre laquelle pestait intérieurement la rusée Claudie.

Les Govaertz et les autres invités le suivirent en bas dans la vaste orangerie dont on avait ouvert sur l'ordre de la toujours invisible Blandine, les larges portes vitrées.

Les musiciens de la Ghilde se sont formés en demi-cercle au pied du perron.

Ils soufflent à pleins poumons dans les tubes à larges pavillons et martèlent en conscience la peau d'ane des caisses.

Tous portaient, à quelques variantes près, le costume pittoresque des gars du pays. Chez beaucoup, l'accoutrement, élimé et même rapiécé, contractait plus de patine et de rago?t que les nippes trop neuves des convives. Il y en avait de franchement débraillés, sans veste, en manches de chemise, la vareuse dégageant leur col robuste jusqu'à la naissance des pectoraux.

C'étaient presque tous de grands et fermes gar?ons, des bruns bien découplés, recrutés dans toutes les castes de l'?le, dans les fermes de Zoudbertinge aussi bien que dans les taudis de Klaarvatsch. La Ghilde, d'essence très démocratique, fondait les fils de notables avec la progéniture male des pillards d'épaves et des coureurs de grèves.

Les plus jeunes de ces petits-fils de naufrageurs, des gamins aux cheveux ébouriffés, aux yeux brillants mais farouches, à la figure brunie comme celle des anges du Guide, déjà membrus, le pantalon tenu par des cordes d'étoupe en guise de bretelles, et finissant aux genoux par des déchiquetures ornées d'épines et de feuilles mortes, remplissaient, moyennant quelques deniers de pourboire, l'office de porteurs de torches. Et sous prétexte de raviver l'éclat du luminaire, mais à la vérité pour s'amuser, à tout bout de champ ils retournaient leurs falots et aspergeaient le sol des langues enflammées de la résine qu'ils trépignaient ensuite pour les éteindre, sans crainte de br?ler leurs pieds nus dont la plante était devenue dure comme la corne.

En l'honneur du Dykgrave, la Ghilde Sainte-Cécile joua de très vieux airs du pays, qui contractaient une indicible patine harmonique dans la tiédeur parfumée de ce soir. Un, surtout, navra et surprit délicieusement Henry par sa mélodie plaintive comme le jusant, la rafale sur la bruyère et les ahanements onomatopiques des diguiers enfon?ant des pilotis. Ces manoeuvres, ou plut?t leurs chefs d'équipe, le chantent en effet pour donner du coeur à leurs hommes pendant le travail. Attelés chacun à une corde, simultanément ils guindent en l'air le lourd mouton et le laissent retomber. Les jambes se tendent, les torses se prosternent, et les croupes se redressent en cadence. On entend aussi cet air à bord des sloops de pêche. Des marins prennent leur instrument avec eux et, par leurs rhapsodies et leurs bucoliques, ils trompent les heures parfois mornes et les calmes plats du large, accordant leur plainte et leur langueur au rythme haletant des vagues.

Un des gars, élève de l'école de musique d'Upperzyde, avait transcrit ce chant pour fanfare. Le petit bugle stridait cette mélopée modulante et un peu rauque, sur un accompagnement de tubas et de trombones évoquant la basse profonde des flots.

Kehlmark considéra le joueur de bugle, un adolescent mieux découplé et plus élancé que les compagnons de son age, aux reins cambrés, au teint d'ambre, aux yeux de velours sous de longs cils noirs, à la bouche charnue et très rouge, aux narines dilatées par de mystérieuses sensualités olfactives, aux cheveux noirs plantés drus, avantageusement moulé dans son méchant costume qui adhérait à ses formes comme leur pelage aux membres élastiques des félins. Le corps doucement balancé et tortillé semblait suivre les ondulations de la musique et exécutait sur place une danse très lente, comparable au frémissement des trembles, par ces nuits d'été où la brise se réduit à la respiration des plantes. La sculpturale cambrure de ce jeune rustre qui joignait le relief musculaire de ses pareils à l'on ne sait quel souci de la ligne, rappelait précisément à Kehlmark le Joueur de chalumeau de Frans Hals. Cet éphèbe lui représentait un merveilleux tableau vivant d'après la toile du musée d'Upperzyde. Son coeur se serra, il retint sa respiration, en proie à une ferveur trop grande.

Michel Govaertz s'étant aper?u de l'attention accordée par le Dykgrave au jeune soliste, profita de la pause qui suivit pour aborder celui-ci et l'amener assez brutalement par l'oreille, au risque de la lui meurtrir, auprès de Kehlmark.

Rien ne rendrait l'expression à la fois piteuse, effarouchée et extatique du petit sonneur de bugle brusquement confronté avec le Dykgrave. Il semblait que dans ses yeux et sur sa bouche se concentrassent toute la sublime détresse d'un martyr.

- Monsieur le comte, voilà mon fils Guidon, le vaurien dont je vous parlais tout à l'heure, ricana le bourru en faisant pivoter le gamin sur lui-même; voilà le compagnon des sacripants de Klaarvatsch, un fieffé paresseux, une mauvaise tête qui réunit peut-être toutes les qualités de gosier des pinsons et des alouettes, mais qui ne possède aucun des mérites que j'espérais rencontrer chez un gar?on de mon sang. Ah! rêvasser, siffloter, roucouler dans le vide, béer aux mouettes, s'étendre sur le dos ou se vautrer au soleil, comme les phoques sur un banc de sable, voilà qui lui convient!... Figurez-vous que depuis sa naissance il ne nous a encore été d'aucune utilité. Comme il ne nous aidait en rien à la ferme, j'avais songé à en faire un matelot et je l'embauchai comme mousse sur une barque de pêche... Bernique! Après trois jours, un bateau qui rentrait au port nous l'a ramené... Au milieu de la manoeuvre, il s'arrêtait court pour regarder les nuages et les vagues... Sa négligence et son étourderie lui valurent plusieurs dures corrections, mais les coups n'avaient pas plus raison de ce méchant mousse, que les remontrances et les exhortations. De guerre lasse, il m'a bien fallu le reprendre et le mettre à une besogne d'endormi: il garde les vaches et les moutons dans les landes de Klaarvatsch, avec ces petits pouilleux qui portent ce soir les torches de la Ghilde... Bati comme vous le voyez, monsieur, n'est-ce pas une honte? Et pleurnichard! ?a se met à braire, ?a se trouve mal quand on tue un porc à la kermesse ou quand le boucher passe la craie rouge sur le dos des ouailles à convertir en gigots!... Guidon, c'est une fille manquée... Mon vrai gar?on, c'est notre Claudie... En voilà une qui abat de la besogne!...

- C'est dommage, il a pourtant l'air bien intelligent! remarqua le Dykgrave, avec autant d'indifférence que possible. Et c'est qu'il joue adorablement du bugle. Que n'en faites-vous un musicien pour de vrai!

- Ah ben ouiche! Vous vous moquez, monsieur le comte. Il est incapable de s'appliquer à quoi que ce soit de profitable. Ma parole, pour m'en débarrasser, j'ai déjà voulu le livrer à des saltimbanques. Peut-être e?t-il fait un bon pitre? En attendant, il ne me vaut que des dégats et des affronts. Ainsi ne s'est-il pas avisé de barbouiller de charbon les murs fra?chement blanchis de la ferme, sous prétexte de représenter nos bêtes!

- Aurait-il aussi des dispositions pour la peinture? proféra d'un air ennuyé Kehlmark, qui alla même jusqu'à prendre la contenance de quelqu'un qui réprime un baillement.

Les camarades de Guidon faisaient cercle autour des Govaertz et de Kehlmark, s'amusant de la confusion du petit patre mis ainsi sur la sellette par son propre père. Les drilles se trémoussaient, se donnaient l'un à l'autre du coude dans les reins, soulignant, par des rires et des murmures, les doléances que le bourgmestre faisait sur son fils.

Avec Guidon, Henry se sentait le point de mire de tous ces narquois. Claudie couvait son frère de regards durs et malveillants. Henry devina que le bourgmestre ravalait et décriait ainsi son gar?on pour flatter Claudie, sa préférée. Entre cette fille rude, presque hommasse, et ce petit paysan plut?t affiné, l'incompatibilité devait être crispante à l'extrême. Perspicace, Henry se suggéra de violentes querelles au foyer des Govaertz, et il en eut le coeur singulièrement étreint. Au surplus Claudie lui parut visiblement agacée de l'attention témoignée par le Dykgrave à cet enfant répudié, mis au ban, vivant presque en marge de la famille.

- écoutez, bourgmestre, nous en reparlerons! reprit Kehlmark. Peut-être y aura-t-il moyen de faire quelque chose de ce fantaisiste!

Paroles bien évasives et qui n'engageaient à rien, mais en les pronon?ant Henry ne put se défendre de tourner un instant les yeux vers le pastoureau, et dans ce regard celui-ci lut ou du moins crut lire un engagement bien plus sérieux que celui contenu dans les termes mêmes. Le pauvret en ressentit une joie pleine d'espérance et de balsamique augure. Jamais on ne l'avait regardé ainsi, ou plut?t jamais il n'avait lu tant de bonté dans une physionomie. Mais le jeune réfractaire se trompait sans doute! Le comte aurait été bien fou de s'intéresser à un paroissien si fallacieusement recommandé par le fermier des Pèlerins. Qui songeait encore à s'empêtrer de ce sauvageon, de cette mauvaise graine?

- Pourvu que Claudie ne lui dise point trop de mal de moi! songeait le petit berger, souffrant de voir le Dykgrave entra?né et pris à l'écart par la terrible soeur. Mais Kehlmark se retira pour donner des ordres à Blandine. On servit à boire aux musiciens. Lorsque le comte revint trinquer avec eux, comment se fit-il qu'il omit de choquer son verre contre celui que lui tendait - oh si dévotement! - le fils du bourgmestre Govaertz? Celui-ci en éprouva un moment de tristesse, mais se reprit aussit?t à commenter le regard caressant de tout à l'heure. Il s'écarta des buveurs pour errer dans les salons et admirer à son tour les tableaux. Occupé ostensiblement à courtiser la plantureuse Claudie, Henry observait souvent à la dérobée le jeune bugle de la Ghilde. Il surprit l'expression à la fois réfléchie et extatique du petit devant _Conradin et Frédéric, _auxquels la soeur n'avait accordé tout à l'heure qu'une attention de liseuse de causes et de supplices célèbres.

à pleins verres, le Dykgrave avait fait raison aux rudes donneurs de sérénades. Il leur sembla même un tantinet éméché, ce qui n'était point fait pour les choquer, eux les indigènes de Smaragdis, solides buveurs comme tous ceux du Nord.

La compagnie, en appétit d'exercice, se répandit dans les jardins et sur la plage qui retentirent de lourds ébats et de clameurs luronnes. Le hourvari effara même un couple de mouettes dans les arbres de la Digue, et Kehlmark, qui se promenait avec Claudie sur la terrasse du c?té de la mer, vit quelque temps les bestioles tournoyer avec des cris lamentables autour de la lanterne du phare et leur accorda un effluve de poétique commisération, dont sa compagne ne se douta pas un instant. Quelle corrélation s'imaginait-il exister entre leur sauvagerie et ses propres angoisses? Puis il se remit à débiter des propos badins à la fille du bourgmestre.

Cependant les confrères de la Ghilde réclamaient leur petit bugle, et comme il s'éternisait dans les appartements, devant les peintures, ils s'en furent le relancer et l'entra?nèrent, quoi qu'il en e?t, au fond du parc. Henry s'exagéra sans doute leurs dispositions taquines à l'égard du jeune Govaertz, car, avec Claudie, il se porta, étrangement sollicité, du c?té de leurs groupes turbulents. Son approche les intimida et coupa court aux brimades qu'ils allaient exercer sur leur souffre-douleur. Toutefois, une sorte de pudeur ou de respect humain empêchait Kehlmark d'intervenir directement en faveur de son protégé; il se détournait de lui et s'abstint même de lui adresser la parole; mais en batifolant avec Claudie, il élevait la voix et Guidon se figura très ingénument que le comte voulait être entendu de lui...

Enfin, la bande se décida à regagner le village. Le tambour battit le rappel. Après de derniers cumulets sur l'herbe, les petits va- nu-pieds de Klaarvatsch coururent rallumer leurs falots. La musique prit la tête du cortège. Le comte leur donna la conduite jusqu'à la grille d'honneur et les vit ensuite, aux sons scandés de leur marche favorite, s'évanouir dans la grande ormaie régnant entre le chateau et le village.

Claudie, sautillant au bras de son père, lui vantait le comte de la Digue ou plut?t sa fortune et son luxe, mais sans avouer encore au fermier le grand projet qu'elle avait con?u.

Le petit Guidon, tête droite, jouait sa partie avec une bravoure inusitée. Son bugle semblait provoquer les étoiles. Et, tout le temps, Guidon songeait au ma?tre de l'Escal-Vigor. Dans les échos de sa fanfare, il espérait retrouver les accents de la voix évangélique du Dykgrave, et c'était aussi un peu de son regard profond qu'il épiait dans les ténèbres veloutées. Bizarre contradiction: nonobstant cet enthousiasme, le pauvret se sentait le coeur gros, la gorge nouée, les yeux tout disposés aux larmes - - et c'étaient parfois des appels de détresse, des cris au secours, que son cuivre adressait au lointain protecteur qui les écoutait encore, non moins navré de sympathie, bien après qu'ils se fussent éteints sous les ormes particulièrement solennels.

Download Book

COPYRIGHT(©) 2022