Thérèse comprit fort bien, à première vue, le dépit et la jalousie qui avaient dicté cette lettre.
-Et pourtant, se dit-elle, il n'est pas amoureux de moi. Oh! non, certes, il ne sera jamais amoureux de personne, et de moi moins que de toute autre.
Et, tout en relisant et rêvant, Thérèse craignit de se mentir à elle-même en cherchant à se persuader que Laurent ne courait aucun danger auprès d'elle.
-Mais quoi? quel danger? se disait-elle encore: souffrir d'un caprice non satisfait? souffre-t-on beaucoup pour un caprice? Je n'en sais rien, moi. Je n'en ai jamais eu!
Mais la pendule marquait cinq heures de l'après-midi. Et Thérèse, après avoir mis la lettre dans sa poche, demanda son chapeau, donna congé à son domestique pour vingt-quatre heures, fit à sa fidèle vieille Catherine diverses recommandations particulières et monta en fiacre. Deux heures après, elle rentrait avec une petite femme mince, un peu vo?tée et parfaitement voilée, dont le cocher même ne vit pas la figure. Elle s'enferma avec cette personne mystérieuse, et Catherine leur servit un petit d?ner tout à fait succulent. Thérèse soignait et servait sa compagne, qui la regardait avec tant d'extase et d'ivresse, qu'elle ne pouvait pas manger.
De son c?té, Laurent se disposait à la partie de plaisir annoncée; mais, quand le prince D... vint le prendre avec sa voiture, Laurent lui dit qu'une affaire imprévue le retenait encore deux heures à Paris, et qu'il le rejoindrait à sa maison de campagne dans la soirée.
Laurent n'avait pourtant aucune affaire. Il s'était habillé avec une hate fiévreuse. Il s'était fait coiffer avec un soin particulier. Et puis il avait jeté son habit sur un fauteuil, et il avait passé ses mains dans les boucles trop symétriques de ses cheveux, sans songer pourtant à l'air qu'il pouvait avoir. Il se promenait dans son atelier tant?t vite, tant?t lentement. Quand le prince D... fut parti en lui faisant dix fois promettre de se hater de partir lui-même, il courut sur l'escalier pour le prier de l'attendre et lui dire qu'il renon?ait à toute affaire pour le suivre; mais il ne le rappela point et passa dans sa chambre, où il se jeta sur son lit.
-Pourquoi me ferme-t-elle sa porte pour deux jours? Il y a quelque chose là-dessous! Et, quand elle me donne rendez-vous pour le troisième jour, c'est afin de me faire rencontrer chez elle un Anglais ou un Américain que je ne connais pas! Mais elle conna?t, certainement, elle, ce Palmer, qu'elle appelle par son petit nom! D'où vient alors qu'il m'a demandé son adresse? Est-ce une feinte? Pourquoi feindrait-elle avec moi? Je ne suis pas l'amant de Thérèse, je n'ai aucun droit sur elle! L'amant de Thérèse! je ne le serai certainement jamais. Dieu m'en préserve! une femme qui a cinq ans de plus que moi, peut-être davantage! Qui sait l'age d'une femme, et de celle-là précisément, dont personne ne sait rien? Un passé si mystérieux doit couvrir quelque énorme sottise, peut-être une honte bien conditionnée. Et avec cela, elle est prude, ou dévote, ou philosophe, qui peut savoir? Elle parle de tout avec une impartialité, ou une tolérance, ou un détachement... Sait-on ce qu'elle croit, ce qu'elle ne croit pas, ce qu'elle veut, ce qu'elle aime, et si seulement elle est capable d'aimer?
Mercourt, un jeune critique, ami de Laurent, entra chez lui.
-Je sais, lui dit-il, que vous partez pour Montmorency. Aussi je ne fais qu'entrer et sortir pour vous demander une adresse, celle de mademoiselle Jacques.
Laurent tressaillit.
-Et que diable voulez-vous à mademoiselle Jacques? répondit-il en faisant semblant de chercher du papier pour rouler une cigarette.
-Moi? Rien... c'est-à-dire si! Je voudrais bien la conna?tre; mais je ne la connais que de vue et de réputation. C'est pour une personne qui veut se faire peindre que je demande son adresse.
-Vous la connaissez de vue, mademoiselle Jacques?
-Parbleu! elle est tout à fait célèbre à présent, et qui ne l'a remarquée? Elle est faite pour cela!
-Vous trouvez?
-Eh bien, et vous?
-Moi? Je n'en sais rien. Je l'aime beaucoup, je ne suis pas compétent.
-Vous l'aimez beaucoup?
-Oui, vous voyez, je le dis; ce qui est la preuve que je lui ne fais pas la cour.
-Vous la voyez souvent?
-Quelquefois.
-Alors vous êtes son ami... sérieux?
-Eh bien, oui, un peu... Pourquoi riez-vous?
-Parce que je n'en crois rien; à vingt-quatre ans, on n'est pas l'ami sérieux d'une femme... jeune et belle!
-Bah! elle n'est ni si jeune ni si belle que vous dites. C'est un bon camarade, pas désagréable à voir, voilà tout. Pourtant elle appartient à un type que je n'aime pas, et je suis forcé de lui pardonner d'être blonde. Je n'aime les blondes qu'en peinture.
-Elle n'est pas déjà si blonde! elle a les yeux d'un noir doux, des cheveux qui ne sont ni bruns ni blonds, et qu'elle arrange singulièrement. Au reste, ?a lui va, elle a l'air d'un sphinx bon enfant.
-Le mot est joli; mais... vous aimez les grandes femmes, vous!
-Elle n'est pas très-grande, elle a des petits pieds et des petites mains. C'est une vraie femme. Je l'ai bien regardée, puisque j'en suis amoureux.
-Tiens, quelle idée vous avez là!
-Cela ne vous fait rien, puisqu'en tant que femme, elle ne vous pla?t pas?
-Mon cher, elle me plairait, que ce serait tout comme. Dans ce cas-là, je tacherais d'être mieux avec elle que je ne suis; mais je ne serais pas amoureux, c'est un état que je ne fais pas; par conséquent, je ne serais pas jaloux. Poussez donc votre pointe, si bon vous semble.
-Moi? Oui, si je trouve l'occasion; mais je n'ai pas le temps de la chercher, et, au fond, je suis comme vous, Laurent, parfaitement enclin à la patience, vu que je suis d'un age et d'un monde où le plaisir ne manque pas... Mais, puisque nous parlons de cette femme-là, et que vous la connaissez, dites-moi donc... c'est pure curiosité de ma part, je vous le déclare, si elle est veuve ou...
-Ou quoi?
-Je voulais dire si elle est veuve d'un amant ou d'un mari.
-Je n'en sais rien.
-Pas possible!
-Parole d'honneur, je ne lui ai jamais demandé. ?a m'est si égal!
-Savez-vous ce qu'on dit?
-Non, je ne m'en soucie pas. Qu'est-ce qu'on dit?
-Vous voyez bien que vous vous en souciez! On dit qu'elle a été mariée à un homme riche et titré.
-Mariée...
-On ne peut plus mariée, par-devant M. le maire et M. le curé.
-Quelle bêtise! elle porterait son nom et son titre.
-Ah! voilà! Il y a un mystère là-dessous. Quand j'aurai le temps, je chercherai ?a, et je vous en ferai part. On dit qu'elle n'a pas d'amant connu, bien qu'elle vive avec une grande liberté. D'ailleurs, vous devez savoir cela, vous?
-Je n'en sais pas le premier mot. Ah ?a! vous croyez donc que je passe ma vie à observer ou à interroger les femmes? Je ne suis pas un flaneur comme vous, moi! je trouve la vie très courte pour vivre et travailler.
-Vivre... je ne dis pas. Il para?t que vous vivez beaucoup. Quant à travailler... on dit que vous ne travaillez pas assez. Voyons, qu'est-ce que vous avez là? Laissez-moi voir!
-Non, ce n'est rien, je n'ai rien de commencé ici.
-Si fait: cette tête-là... c'est très-beau, diable! Laissez-moi donc voir, ou je vous malmène dans mon prochain salon.
-Vous en êtes bien capable!
-Oui, quand vous le mériterez; mais, pour cette tête-là, c'est superbe et s'admire tout bêtement. Qu'est-ce que ?a sera?
-Est-ce que je sais?
-Voulez-vous que je vous le dise?
-Vous me ferez plaisir.
-Faites-en une sibylle. On coiffe ?a comme on veut, ?a n'engage à rien.
-Tiens, c'est une idée.
-Et puis on ne compromet pas la personne à qui ?a ressemble.
-?a ressemble à quelqu'un?
-Parbleu! mauvais plaisant, vous croyez que je ne la reconnais pas? Allons, mon cher, vous avez voulu vous moquer de moi, puisque vous niez tout, même les choses les plus simples. Vous êtes l'amant de cette figure-là!
-La preuve, c'est que je m'en vais à Montmorency! dit froidement Laurent en prenant son chapeau.
-?a n'empêche pas! répondit Mercourt.
Laurent sortit, et Mercourt, qui était descendu avec lui, le vit monter dans une petite voiture de remise; mais Laurent se fit conduire au bois de Boulogne, où il d?na tout seul dans un petit café, et d'où il revint à la nuit tombée, à pied et perdu dans ses rêveries.
Le bois de Boulogne n'était pas à cette époque ce qu'il est aujourd'hui. C'était plus petit d'aspect, plus négligé, plus pauvre, plus mystérieux et plus champêtre: on y pouvait rêver.
Les Champs-Elysées, moins luxueux et moins habités qu'aujourd'hui, avaient de nouveaux quartiers où se louaient encore à bon marché de petites maisons avec de petits jardins d'un caractère très-intime. On y pouvait vivre et travailler.
C'était dans une de ces maisonnettes blanches et propres, au milieu des lilas en fleur, et derrière une grande haie d'aubépine fermée d'une barrière peinte en vert, que demeurait Thérèse. On était au mois de mai. Le temps était magnifique. Comment Laurent se trouva, à neuf heures, derrière cette haie, dans la rue déserte et inachevée où les réverbères n'avaient pas encore été installés, et sur les talus de laquelle poussaient encore les orties et les folles herbes, c'est ce que lui-même e?t été embarrassé d'expliquer.
La haie était fort épaisse, et Laurent tourna sans bruit tout à l'entour, sans apercevoir autre chose que des feuilles légèrement dorées par une lumière qu'il supposa placée dans le jardin, sur une petite table auprès de laquelle il avait l'habitude de fumer quand il passait la soirée chez Thérèse. On fumait donc dans le jardin? ou on y prenait le thé, comme cela arrivait quelquefois? Mais Thérèse avait annoncé à Laurent qu'elle attendait toute une famille de province, et il n'entendait que le chuchotement mystérieux de deux voix, dont l'une lui paraissait être celle de Thérèse. L'autre parlait tout à fait bas: était-ce celle d'un homme?
Laurent écouta à en avoir des tintements dans les oreilles, jusqu'à ce qu'enfin il entend?t ou cr?t entendre ces mots dits par Thérèse:
-Que m'importe tout cela? Je n'ai plus qu'un amour sur la terre, et c'est vous!
-A présent, se dit Laurent en quittant précipitamment la petite rue déserte et en revenant sur la chaussée bruyante des Champs-Elysées, me voilà bien tranquille. Elle a un amant! Au fait, elle n'était pas obligée de me confier cela!... Seulement, elle n'était pas obligée de parler en toute occasion de manière à me faire croire qu'elle n'était et ne voulait être à personne. C'est une femme comme les autres: le besoin de mentir avant tout. Qu'est-ce que ?a me fait? Je ne l'aurais pourtant pas cru! Et même il faut bien que j'aie eu la tête un peu montée pour elle sans me l'avouer, puisque j'étais là aux écoutes, faisant le plus lache des métiers, quand ce n'est pas un métier de jaloux! Je ne peux pas m'en repentir beaucoup: cela me sauve d'une grande misère et d'une grande duperie: celle de désirer une femme qui n'a rien de plus désirable que toute autre, pas même la sincérité.
Laurent arrêta une voiture qui passait vide et alla à Montmorency. Il se promettait d'y passer huit jours et de ne pas remettre les pieds chez Thérèse avant quinze. Cependant, il ne resta que quarante-huit heures à la campagne et se trouva le troisième soir à la porte de Thérèse, juste en même temps que M. Richard Palmer.
-Oh! dit l'Américain en lui tendant la main, je suis content de voir vous!
Laurent ne put se dispenser de tendre aussi la main; mais il ne put s'empêcher de demander à M. Palmer pourquoi il était si content de le voir.
L'étranger ne fit aucune attention au ton passablement impertinent de l'artiste.
-Je suis content parce que j'aime vous, reprit-il avec une cordialité irrésistible, et j'aime vous, parce que j'admire vous beaucoup!
-Comment! vous voilà? dit Thérèse étonnée à Laurent. Je ne comptais plus sur vous ce soir.
Et il sembla au jeune homme qu'il y avait un accent de froideur inusité dans ces simples paroles.
-Ah! lui répondit-il tout bas, vous en eussiez pris facilement votre parti, et je crois que je viens troubler un délicieux tête-à-tête.
-C'est d'autant plus cruel à vous, reprit-elle sur le même ton enjoué, que vous sembliez vouloir me le ménager.
-Vous y comptiez, puisque vous ne l'aviez pas décommandé! Dois-je m'en aller?
-Non, restez. Je me résigne à vous supporter.
L'Américain, après avoir salué Thérèse, avait ouvert son portefeuille et cherché une lettre qu'il était chargé de lui remettre. Thérèse parcourut cette lettre d'un air impassible, sans faire la moindre réflexion.
-Si voulez répondre, dit Palmer, j'ai une occasion pour La Havane.
-Merci, répondit Thérèse en ouvrant le tiroir d'un petit meuble qui était sous sa main, je ne répondrai pas.
Laurent, qui suivait tous ses mouvements, la vit mettre cette lettre avec plusieurs autres, dont l'une, par la forme et la suscription, lui sauta pour ainsi dire aux yeux. C'était celle qu'il avait écrite à Thérèse l'avant-veille. Je ne sais pourquoi il fut choqué intérieurement de voir cette lettre en compagnie de celle que venait de remettre M. Palmer.
-Elle me laisse là, dit-il, pêle-mêle avec ses amants évincés. Je n'ai pourtant pas droit à cet honneur. Je ne lui ai jamais parlé d'amour.
Thérèse se mit à parler du portrait de M. Palmer. Laurent se fit prier, épiant les moindres regards et les moindres inflexions de voix de ses interlocuteurs, et s'imaginant à chaque instant découvrir en eux une crainte secrète de le voir céder; mais leur insistance était de si bonne foi, qu'il s'apaisa et se reprocha ses soup?ons. Si Thérèse avait des relations avec cet étranger, libre et seule comme elle vivait, ne paraissant devoir rien à personne, et ne s'occupant jamais de ce que l'on pouvait dire d'elle, avait-elle besoin du prétexte d'un portrait pour recevoir souvent et longtemps l'objet de son amour ou de sa fantaisie?
Dès qu'il se sentit calmé, Laurent ne se sentit plus retenu par la honte de manifester sa curiosité.
-Vous êtes donc Américaine? dit-il à Thérèse, qui de temps en temps traduisait à M. Palmer, en anglais, les répliques qu'il n'entendait pas bien.
-Moi? répondit Thérèse; ne vous ai-je pas dit que j'avais l'honneur d'être votre compatriote?
-C'est que vous parlez si bien l'anglais!
-Vous ne savez pas si je le parle bien, puisque vous ne l'entendez pas. Mais je vois ce que c'est, car je vous sais curieux. Vous demandez si c'est d'hier ou d'il y a longtemps que je connais Dick Palmer. Eh bien, demandez-le à lui-même.
Palmer n'attendit pas une question que Laurent ne se fut pas volontiers décidé à lui faire. Il répondit que ce n'était pas la première fois qu'il venait en France et qu'il avait connu Thérèse toute jeune, chez ses parents. Il ne fut pas dit quels parents. Thérèse avait coutume de dire qu'elle n'avait jamais connu ni son père ni sa mère.
Le passé de mademoiselle Jacques était un mystère impénétrable pour les gens du monde qui allaient se faire peindre par elle et pour le petit nombre d'artistes qu'elle recevait en particulier. Elle était venue à Paris on ne sait d'où, on ne savait quand, on ne savait avec qui. Elle était connue depuis deux ou trois ans seulement, un portrait qu'elle avait fait ayant été remarqué chez des gens de go?t et signalé tout à coup comme une oeuvre de ma?tre. C'est ainsi que, d'une clientèle et d'une existence pauvres et obscures, elle avait passé brusquement à une réputation de premier ordre et une existence aisée; mais elle n'avait rien changé à ses go?ts tranquilles, à son amour de l'indépendance et à l'austérité enjouée de ses manières. Elle ne posait en rien et ne parlait jamais d'elle-même que pour dire ses opinions et ses sentiments avec beaucoup de franchise et de courage. Quant aux faits de sa vie, elle avait une manière d'éluder les questions et de passer à c?té qui la dispensait de répondre. Si on trouvait moyen d'insister, elle avait coutume de dire après quelques mots vagues:
-Il ne s'agit pas de moi. Je n'ai rien d'intéressant à raconter, et, si j'ai eu des chagrins, je ne m'en souviens plus, n'ayant plus le temps d'y penser. Je suis très-heureuse à présent, puisque j'ai du travail et que j'aime le travail par-dessus tout.
C'est par hasard, et à la suite de relations d'artiste à artiste dans la même partie, que Laurent avait fait connaissance avec mademoiselle Jacques. Lancé comme gentilhomme et comme artiste éminent dans un double monde, M. Fauvel avait, à vingt-quatre ans, l'expérience des faits que l'on n'a pas toujours à quarante. Il s'en piquait et s'en affligeait tour à tour; mais il n'avait nullement l'expérience du coeur, qui ne s'acquiert pas dans le désordre. Grace au scepticisme qu'il affichait, il avait donc commencé par décréter en lui-même que Thérèse devait avoir pour amants tous ceux qu'elle traitait d'amis, et il lui avait fallu les entendre peu à peu affirmer et prouver la pureté de leurs relations avec elle pour arriver à la considérer comme une personne qui pouvait avoir eu des passions, mais non des commerces de galanterie.
Des lors il s'était senti ardemment curieux de savoir la cause de cette anomalie: une femme jeune, belle, intelligente, absolument libre et volontairement isolée. Il l'avait vue plus souvent, et peu à peu presque tous les jours, d'abord sous toute sorte de prétextes, ensuite en se donnant pour un ami sans conséquence, trop viveur pour avoir souci d'en conter à une femme sérieuse, mais trop idéaliste, en dépit de tout, pour n'avoir pas besoin d'affection et pour ne pas sentir le prix d'une amitié désintéressée.
Au fond, c'était là la vérité dans le principe; mais l'amour s'était glissé dans le coeur du jeune homme, et on a vu que Laurent se débattait contre l'invasion d'un sentiment qu'il voulait encore déguiser à Thérèse et à lui-même, d'autant plus qu'il l'éprouvait pour la première fois de sa vie.
-Mais enfin, dit-il, quand il eut promis à M. Palmer d'essayer son portrait, pourquoi diable tenez-vous tant à une chose qui ne sera peut-être pas bonne, quand vous connaissez mademoiselle Jacques, qui ne vous refuse certainement pas d'en faire une à coup s?r excellente?
-Elle me refuse, répondit Palmer avec beaucoup de candeur, et je ne sais pas pourquoi. J'ai promis à ma mère, qui a la faiblesse de me croire très-beau, un portrait de ma?tre, et elle ne le trouvera jamais ressemblant, s'il est trop réel. Voilà pourquoi je m'étais adressé à vous comme à un ma?tre idéaliste. Si vous me refusez, j'aurai le chagrin de ne pas faire plaisir à ma mère, ou l'ennui de chercher encore.
-Ce ne sera pas long: il y a tant de gens plus capables que moi!...
-Je ne trouve pas; mais, à supposer que cela soit, il n'est pas dit qu'il aient le temps tout de suite, et je suis pressé d'envoyer le portrait. C'est pour l'anniversaire de ma naissance, dans quatre mois, et le transport durera environ deux mois.
-C'est-à-dire, Laurent, ajouta Thérèse, qu'il vous faut faire ce portrait en six semaines tout au plus, et, comme je sais le temps qu'il vous faut, vous auriez à commencer demain. Allons, c'est entendu, c'est promis, n'est-ce pas?
M. Palmer tendit la main à Laurent en disant:
-Voilà le contrat passé. Je ne parle pas d'argent; c'est mademoiselle Jacques qui fait les conditions, je ne m'en mêle pas. Quelle est votre heure demain?
L'heure convenue. Palmer prit son chapeau, et Laurent se cr?t forcé d'en faire autant par respect pour Thérèse; mais Palmer n'y fit aucune attention, et sortit après avoir serré sans la baiser la main de mademoiselle Jacques.
-Dois-je le suivre? dit Laurent.
-Ce n'est pas nécessaire, répondit-elle; toutes les personnes que je re?ois le soir me connaissent bien. Seulement, vous vous en irez à dix heures aujourd'hui; car dans ces derniers temps, je me suis oubliée à bavarder avec vous jusqu'à près de minuit, et, comme je ne peux pas dormir passé cinq heures du matin, je me suis sentie très-fatiguée.
-Et vous ne me mettiez pas à la porte?
-Non, je n'y pensais pas.
-Si j'étais fat, j'en serais bien fier!
-Mais vous n'êtes pas fat, Dieu merci; vous laissez cela à ceux qui sont bêtes. Voyons, malgré le compliment, ma?tre Laurent, j'ai à vous gronder. On dit que vous ne travaillez pas.
-Et c'est pour me forcer à travailler que vous m'avez mis la tête de
Palmer comme un pistolet sur la gorge.
-Eh bien, pourquoi pas?
-Vous êtes bonne, Thérèse, je le sais; vous voulez me faire gagner ma vie malgré moi.
-Je ne me mêle pas de vos moyens d'existence, je n'ai pas ce droit-là. Je n'ai pas le bonheur... ou le malheur d'être votre mère; mais je suis votre soeur... en Apollon, comme dit notre classique Bernard, et il m'est impossible de ne pas m'affliger de vos accès de paresse.
-Mais qu'est-ce que cela peut vous faire? s'écria Laurent avec un mélange de plaisir et de dépit que Thérèse sentit, et qui l'engagea à répondre avec franchise.
-écoutez, mon cher Laurent, lui dit-elle, il faut que nous nous expliquions. J'ai beaucoup d'amitié pour vous.
-J'en suis très-fier, mais je ne sais pourquoi!... Je ne suis même pas bon à faire un ami, Thérèse! Je ne crois pas plus à l'amitié qu'à l'amour entre une femme et un homme.
-Vous me l'avez déjà dit, et cela m'est fort égal, ce que vous ne croyez pas. Moi, je crois à ce que je sens, et je sens pour vous de l'intérêt et de l'affection. Je suis comme cela: je ne puis supporter auprès de moi un être quelconque sans m'attacher à lui et sans désirer qu'il soit heureux. J'ai l'habitude d'y faire mon possible sans me soucier qu'il m'en sache gré. Or, vous n'êtes pas un être quelconque, vous êtes un homme de génie, et, qui plus est, j'espère, un homme de coeur.
-Un homme de coeur, moi? Oui, si vous l'entendez comme l'entend le monde. Je sais me battre en duel, payer mes dettes et défendre la femme à qui je donne le bras, quelle qu'elle soit. Mais, si vous me croyez le coeur tendre, aimant, na?f...
-Je sais que vous avez la prétention d'être vieux, usé et corrompu. Cela ne me fait rien du tout, vos prétentions. C'est une mode bien portée à l'heure qu'il est. Chez vous, c'est une maladie réelle ou douloureuse, mais qui passera quand vous voudrez. Vous êtes un homme de coeur, précisément parce que vous souffrez du vide de votre coeur, une femme viendra qui le remplira, si elle s'y entend, et si vous la laissez faire. Mais ceci est en dehors de mon sujet; c'est à l'artiste que je parle: l'homme n'est malheureux en vous que parce que l'artiste n'est pas content de lui-même.
-Eh bien, vous vous trompez, Thérèse, répondit Laurent avec vivacité. C'est le contraire de ce que vous dites! c'est l'homme qui souffre dans l'artiste et qui l'étouffe. Je ne sais que faire de moi, voyez-vous. l'ennui me tue. L'ennui de quoi? allez-vous dire. L'ennui de tout! Je ne sais pas, comme vous, être attentif et calme pendant six heures de travail, faire un tour de jardin en jetant du pain aux moineaux, recommencer à travailler pendant quatre heures, et ensuite sourire le soir à deux ou trois importuns tels que moi, par exemple, en attendant l'heure du sommeil. Mon sommeil à moi est mauvais, mes promenades sont agitées, mon travail est fiévreux. L'invention me trouble et me fait trembler: l'exécution, toujours trop lente à mon gré, me donne d'effroyables battements de coeur, et c'est en pleurant et en me retenant de crier que j'accouche d'une idée qui m'enivre, mais dont je suis mortellement honteux et dégo?té le lendemain matin. Si je la transforme, c'est pire, elle me quitte: mieux vaut l'oublier et en attendre une autre: mais cette autre m'arrive si confuse et si énorme, que mon pauvre être ne peut pas la contenir. Elle m'oppresse et me torture jusqu'à ce qu'elle ait pris des proportions réalisables, et que revienne l'autre souffrance, celle de l'enfantement, une vraie souffrance physique que je ne peux pas définir. Et voilà comment ma vie se passe quand je me laisse dominer par ce géant d'artiste qui est en moi, et dont le pauvre homme qui vous parle arrache une à une, par le forceps de sa volonté, de maigres souris à demi mortes! Donc, Thérèse, il vaut bien mieux que je vive comme j'ai imaginé de vivre, que je fasse des excès de toute sorte, et que je tue ce ver rongeur que mes pareils appellent modestement leur inspiration, et que j'appelle tout bonnement mon infirmité.
-Alors, c'est décidé, c'est arrêté, dit Thérèse en souriant, vous travaillez au suicide de votre intelligence? Eh bien, je n'en crois pas un mot. Si on vous proposait d'être demain le prince D... ou le comte de S..., avec les millions de l'un et les beaux chevaux de l'autre, vous diriez, en parlant de votre pauvre palette si méprisée: Rendez-moi ma mie!
-Ma palette méprisée? Vous ne me comprenez pas, Thérèse! C'est un instrument de gloire; je le sais bien, et ce que l'on appelle la gloire, c'est une estime accordée au talent, plus pure et plus exquise que celle que l'on accorde au titre et à la fortune. Donc, c'est un très-grand avantage et un très-grand plaisir pour moi de me dire: ?Je ne suis qu'un petit gentilhomme sans avoir, et mes pareils qui ne veulent pas déroger mènent une vie de garde forestier, et ont pour bonnes fortunes des ramasseuses de bois mort qu'ils payent en fagots. Moi, j'ai dérogé, j'ai pris un état, et il se trouve qu'à vingt-quatre ans quand je passe sur un petit cheval de manége au milieu des premiers riches et des premiers beaux de Paris, montés sur des chevaux de dix mille francs, s'il y a, parmi les badauds assis aux Champs-élysées, un homme de go?t ou une femme d'esprit, c'est moi qui suis regardé et nommé, et non pas les autres.? Vous riez! vous trouvez que je suis très-vain?
-Non, mais très-enfant, Dieu merci! Vous ne vous tuerez pas.
-Mais je ne veux pas du tout me tuer, moi! Je m'aime autant qu'un autre, je m'aime de tout mon coeur, je vous jure! Mais je dis que ma palette, instrument de ma gloire, est l'instrument de mon supplice, puisque je ne sais pas travailler sans souffrir. Alors je cherche dans le désordre, non pas la mort de mon corps ou de mon esprit, mais l'usure et l'apaisement de mes nerfs. Voilà tout, Thérèse. Qu'y a-t-il donc là qui ne soit raisonnable? Je ne travaille un peu proprement que quand je tombe de fatigue.
-C'est vrai, dit Thérèse, je l'ai remarqué, et je m'en étonne comme d'une anomalie; mais je crains bien que cette manière de produire ne vous tue, et je ne peux pas me figurer qu'il en puisse arriver autrement. Attendez, répondez à une question: Avez-vous commencé la vie par le travail et l'abstinence, et avez-vous senti alors la nécessité de vous étourdir pour vous reposer?
-Non, c'est le contraire. Je suis sorti du collège, aimant la peinture, mais ne croyant pas être jamais forcé de peindre. Je me croyais riche. Mon père est mort ne laissant rien qu'une trentaine de mille francs, que je me suis dépêché de dévorer, afin d'avoir au moins dans ma vie une année de bien-être. Quand je me suis vu à sec, j'ai pris le pinceau; j'ai été éreinté et porté aux nues, ce qui de nos jours, constitue le plus grand succès possible, et, à présent, je me donne, pendant quelques mois ou quelques semaines, du luxe et du plaisir tant que l'argent dure. Quand il n'y a plus rien, c'est pour le mieux, puisque je suis également au bout de mes forces et de mes désirs. Alors je reprends le travail avec rage, douleur et transport, et, le travail accompli, le loisir et la prodigalité recommencent.
-Il y a longtemps que vous menez cette vie-là?
-Il ne peut pas y avoir longtemps à mon age! Il y a trois ans.
-Eh! c'est beaucoup pour votre age, justement! Et puis vous avez mal commencé: vous avez mis le feu à vos esprits vitaux avant qu'ils eussent pris leur essor; vous avez bu du vinaigre pour vous empêcher de grandir. Votre tête a grossi quand même, et le génie s'y est développé malgré tout; mais peut-être bien votre coeur s'est-il atrophié, peut-être ne serez-vous jamais ni un homme ni un artiste complet.
Ces paroles de Thérèse, dites avec une tristesse tranquille, irritèrent
Laurent.
-Ainsi, reprit-il en se relevant, vous me méprisez?
-Non, répondit-elle en lui tendant la main, je vous plains!
Et Laurent vit deux grosses larmes couler lentement sur les joues de
Thérèse.
Ces larmes amenèrent en lui une réaction violente: un déluge de pleurs inonda son visage, et, se jetant aux genoux de Thérèse, non pas comme un amant qui se déclare, mais comme un enfant qui se confesse:
-Ah! ma pauvre chère amie! s'écria-t-il en lui prenant les mains, vous avez raison de me plaindre, car j'en ai besoin! Je suis malheureux, voyez-vous, si malheureux, que j'ai honte de le dire! Ce je ne sais quoi que j'ai dans la poitrine à la place du coeur crie sans cesse après je ne sais quoi, et, moi, je ne sais que lui donner pour l'apaiser. J'aime Dieu, et je ne crois pas en lui. J'aime toutes les femmes, et je les méprise toutes! Je peux vous dire cela, à vous qui êtes mon camarade et mon ami! Je me surprends parfois prêt à idolatrer une courtisane, tandis qu'auprès d'un ange je serais peut-être plus froid qu'un marbre. Tout est dérangé dans mes notions, tout est peut-être dévié dans mes instincts. Si je vous disais que je ne trouve déjà plus d'idées riantes dans le vin! 0ui, j'ai l'ivresse triste, à ce qu'il para?t; et on m'a dit qu'avant-hier, dans cette débauche à Montmorency, j'avais déclamé des choses tragiques avec une emphase aussi effrayante que ridicule. Que voulez-vous donc que je devienne, Thérèse, si vous n'avez pas pitié de moi?
-Certes, j'ai pitié, mon pauvre enfant, dit Thérèse en lui essuyant les yeux avec son mouchoir; mais à quoi cela peut-il servir?
-Si vous m'aimiez, Thérèse! Ne me retirez pas vos mains! Est-ce que vous ne m'avez pas permis d'être pour vous une espèce d'ami?
-Je vous ai dit que je vous aimais: vous m'avez répondu que vous ne pouviez croire à l'amitié d'une femme.
-Je croirais peut-être à la v?tre; vous devez avoir le coeur d'un homme, puisque vous en avez la force et le talent. Rendez-la-moi.
-Je ne vous l'ai pas ?tée, et je veux bien essayer d'être un homme pour vous, répondit-elle; mais je ne saurai pas trop m'y prendre. L'amitié d'un homme doit avoir plus de rudesse et d'autorité que je ne me crois capable d'en avoir. Malgré moi je vous plaindra plus que je vous gronderai, et vous voyez déjà! Je m'étais promis de vous humilier aujourd'hui, de vous mettre en colère contre moi et contre vous-même; au lieu de cela, me voilà pleurant avec vous, ce qui n'avance à rien.
-Si fait! si fait! s'écria Laurent. Ces larmes sont bonnes, elles ont arrosé la place desséchée; peut-être que mon coeur y repoussera! Ah! Thérèse, vous m'avez déjà dit une fois que je me vantais devant vous de ce dont je devrais rougir, que j'étais un mur de prison. Vous n'avez oublié qu'une chose: c'est qu'il y a derrière ce mur un prisonnier! Si je pouvais ouvrir la porte, vous le verriez bien; mais la porte est close, le mur est d'airain, et ma volonté, ma foi, mon expansion, ma parole même, ne peuvent le traverser. Faudra-t-il donc que je vive et meure ainsi? A quoi me servira, je vous le demande, d'avoir barbouillé de peintures fantasques les murs de mon cachot, si le mot aimer ne se trouve écrit nulle part?
-Si je vous comprends bien, dit Thérèse rêveuse, vous pensez que votre oeuvre a besoin d'être échauffée par le sentiment.
-Ne le pensez-vous pas aussi? N'est-ce pas là ce que me disent tous vos reproches?
-Pas précisément. Il n'y a que trop de feu dans votre exécution, la critique vous le reproche. Moi, j'ai toujours traité avec respect cette exubérance de jeunesse qui fait les grands artistes, et dont les beautés empêchent quiconque a de l'enthousiasme d'éplucher les défauts. Loin de trouver votre travail froid et emphatique, je le sens br?lant et passionné; mais je cherchais où était en vous le siége de cette passion: je le vois maintenant, il est dans le désir de l'ame. Oui, certainement, ajouta-t-elle toujours rêveuse, comme si elle cherchait à percer les voiles de sa propre pensée, le désir peut être une passion.
-Eh bien, à quoi songez-vous? dit Laurent en suivant son regard absorbé.
-Je me demande si je dois faire la guerre à cette puissance qui est en vous, et si, en vous persuadant d'être heureux et calme, on ne vous ?terait pas le feu sacré. Pourtant... je m'imagine que l'aspiration ne peut pas être pour l'esprit une situation durable et que, quand elle s'est vivement exprimée pendant sa période de fièvre, elle doit, ou tomber d'elle-même, ou nous briser. Qu'en dites-vous? Chaque age n'a-t-il pas sa force et sa manifestation particulières? Ce que l'on appelle les diverses manières des ma?tres, n'est-ce pas l'expression des successives transformations de leur être? A trente ans, vous sera-t-il possible d'avoir aspiré à tout sans rien étreindre? Ne vous sera-t-il pas imposé d'avoir une certitude sur un point quelconque? Vous êtes dans l'age de la fantaisie; mais bient?t viendra celui de la lumière. Ne voulez-vous pas faire de progrès?
-Dépend-il de moi d'en faire?
-Oui, si vous ne travaillez pas à déranger l'équilibre de vos facultés. Vous ne me persuaderez pas que l'épuisement soit le remède de la fièvre: il n'en est que le résultat fatal.
-Alors quel fébrifuge me proposez-vous?
-Je ne sais: le mariage, peut-être.
-Horreur! s'écria Laurent en éclatant de rire.
Et il ajouta, en riant toujours et sans trop savoir pourquoi lui venait ce correctif:
-A moins que ce ne soit avec vous, Thérèse. Eh! c'est une idée, cela!
-Charmante, répondit-elle, mais tout à fait impossible.
La réponse de Thérèse frappa Laurent par sa tranquillité sans appel, et ce qu'il venait de dire par manière de saillie lui parut tout à coup un rêve enterré, comme s'il e?t pris place dans son esprit. Ce puissant et malheureux esprit était ainsi fait que, pour désirer quelque chose, il lui suffisait du mot impossible, et c'est justement ce mot-là que Thérèse venait de dire.
Aussit?t ses velléités d'amour pour elle lui revinrent, et en même temps ses soup?ons, sa jalousie et sa colère. Jusque-là, ce charme d'amitié l'avait bercé et comme enivré; il devint tout à coup amer et glacé.
-Ah! oui, au fait, dit-il en prenant son chapeau pour s'en aller, voilà le mot de ma vie qui revient à propos de tout, au bout d'une plaisanterie comme au bout de toute chose sérieuse: impossible! Vous ne connaissez pas cet ennemi-là, Thérèse; vous aimez tout tranquillement. Vous avez un amant ou un ami qui n'est pas jaloux, parce qu'il vous conna?t froide ou raisonnable! ?a me fait penser que l'heure s'avance, et que vos trente-sept cousins sont peut-être là, dehors, qui attendent ma sortie.
-Qu'est-ce que vous dites donc? lui demanda Thérèse stupéfaite; quelles idées vous viennent? Avez-vous des accès de folie?
-Quelquefois, répondit-il en s'en allant. Il faut me les pardonner.
Le lendemain, Thérèse re?ut de Laurent la lettre suivante:
?Ma bonne et chère amie, comment vous ai-je quittée hier? Si je vous ai dit quelque énormité, oubliez-la, je n'en ai pas eu conscience. J'ai eu un éblouissement qui ne s'est pas dissipé dehors; car je me suis trouvé à ma porte, en voiture, sans pouvoir me rappeler comment j'y étais monté.
?Cela m'arrive bien souvent, mon amie, que ma bouche dise une parole quand mon cerveau en dit une autre. Plaignez-moi, et pardonnez-moi. Je suis malade, et vous aviez raison, la vie que je mène est détestable.
?De quel droit vous ferais-je des questions? Rendez-moi cette justice que, depuis trois mois que vous me recevez intimement, c'est la première que je vous adresse: Que m'importe que vous soyez fiancée, mariée ou veuve?... Vous voulez que personne ne le sache; ai-je cherché à le savoir? Vous ai-je demandé?... Ah! tenez, Thérèse, il y a encore ce matin du désordre dans ma tête, et pourtant je sens que je mens, et je ne veux pas mentir avec vous. J'ai eu vendredi soir mon premier accès de curiosité à votre égard, celui d'hier était déjà le second; mais ce sera le dernier, je vous jure, et, pour qu'il n'en soit plus jamais question, je veux me confesser de tout. J'ai donc été l'autre jour à votre porte, c'est-à-dire à la grille de votre jardin. J'ai regardé, je n'ai rien vu; j'ai écouté, j'ai entendu! Eh bien, que vous importe? je ne sais pas son nom, je n'ai pas vu sa figure; mais je sais que vous êtes ma soeur, ma confidente, ma consolation, mon soutien. Je sais qu'hier je pleurais à vos pieds, et que vous avez essuyé mes yeux avec votre mouchoir, en disant: ?Que faire, que faire, mon pauvre enfant?? Je sais que, sage, laborieuse, tranquille, respectée, puisque vous êtes libre, aimée, puisque vous êtes heureuse, vous trouvez le temps et la charité de me plaindre, de savoir que j'existe, et de vouloir me faire mieux exister. Bonne Thérèse, qui ne vous bénirait serait un ingrat, et, tout misérable que je suis, je ne connais pas l'ingratitude. Quand voulez-vous me recevoir, Thérèse? Il me semble que je vous ai offensée. Il ne me manquerait plus que cela? Irai-je ce soir chez vous? Si vous dites non, oh! ma foi, j'irai au diable!?.
Laurent re?ut, par le retour de son domestique, la réponse de Thérèse. Elle était courte: Venez ce soir. Laurent n'était ni roué ni fat, bien qu'il méditat ou f?t tenté souvent d'être l'un et l'autre. C'était, on l'a vu, un être plein de contrastes, et que nous décrivons sans l'expliquer, ce ne serait pas possible; certains caractères échappent à l'analyse logique.
La réponse de Thérèse le fit trembler comme un enfant. Jamais elle ne lui avait écrit sur ce ton. était-ce son congé motivé qu'elle lui ordonnait de venir chercher? était-ce à un rendez-vous d'amour qu'elle l'appelait? Ces trois mots secs ou br?lants avaient-ils été dictés par l'indignation ou par le délire?
M. Palmer arriva, et Laurent dut, tout agité et tout préoccupé, commencer son portrait. Il s'était promis de l'interroger avec une habileté consommée, et de lui arracher tous les secrets de Thérèse. Il ne trouva pas un mot pour entrer en matière, et, comme l'Américain posait en conscience, immobile et muet comme une statue, la séance se passa presque sans desserrer les lèvres de part ni d'autre.
Laurent put donc se calmer assez pour étudier la physionomie placide et pure de cet étranger. Il était d'une beauté accomplie; ce qui, au premier abord, lui donnait l'air inanimé propre aux figures régulières. En l'examinant mieux, on découvrait de la finesse dans son sourire et du feu dans son regard. En même temps que Laurent faisait ces observations, il étudiait l'age de son modèle.
-Je vous demande pardon, lui dit-il tout à coup, mais je voudrais et je dois savoir si vous êtes un jeune homme un peu fatigué ou un homme m?r extraordinairement conservé. J'ai beau vous regarder, je ne comprends pas bien ce que je vois.
-J'ai quarante ans, répondit simplement M. Palmer.
-Salut! reprit Laurent; vous avez donc une fière santé?
-Excellente! dit Palmer.
Et il reprit sa pose aisée et son tranquille sourire.
-C'est la figure d'un amant heureux, se disait l'artiste, ou celle d'un homme qui n'a jamais aimé que le roastbeef.
Il ne put résister au désir de lui dire encore:
-Alors vous avez connu mademoiselle Jacques toute jeune?
-Elle avait quinze ans quand je l'ai vue pour la première fois.
Laurent ne se sentit pas le courage de demander en quelle année. Il lui semblait qu'en parlant de Thérèse, le rouge lui montait au visage. Que lui importait au fond l'age de Thérèse? C'est son histoire qu'il aurait voulu apprendre. Thérèse ne paraissait pas avoir trente ans; Palmer pouvait n'avoir été pour elle autrefois qu'un ami. Et puis il avait la voix forte et la prononciation vibrante. Si c'e?t été à lui que Thérèse se f?t adressée en disant: Je n'aime plus que vous, il aurait fait une réponse quelconque que Laurent e?t entendue.
Enfin le soir arriva, et l'artiste, qui n'avait pas coutume d'être exact, arriva avant l'heure où Thérèse le recevait habituellement. Il la trouva dans son jardin, inoccupée contre sa coutume, et marchant avec agitation. Dès qu'elle le vit, elle alla à sa rencontre; et, lui prenant la main avec plus d'autorité que d'affection:
-Si vous êtes un homme d'honneur, lui dit-elle, vous allez me dire tout ce que vous avez entendu à travers ce buisson. Voyons, parlez; j'écoute.
Elle s'assit sur un banc, et Laurent, irrité de cet accueil inusité, essaya de l'inquiéter en lui faisant des réponses évasives; mais elle le domina par une attitude de mécontentement et une expression de visage qu'il ne lui connaissait pas. La crainte de se brouiller avec elle sans retour lui fit dire tout simplement la vérité.
-Ainsi, reprit-elle, voilà tout ce que vous avez entendu? Je disais à une personne que vous n'avez pas même pu apercevoir: ?Vous êtes maintenant mon seul amour sur la terre??
-J'ai donc rêvé cela, Thérèse! Je suis prêt à le croire, si vous me l'ordonnez.
-Non, vous n'avez pas rêvé. J'ai pu, j'ai d? dire cela. Et que m'a-t-on répondu?
-Rien que j'aie entendu, dit Laurent, sur qui la réponse de Thérèse fit l'effet d'une douche froide, pas même le son de sa voix. êtes-vous rassurée?
-Non! je vous interroge encore. A qui supposez-vous que je parlais ainsi?
-Je ne suppose rien. Je ne sache que M. Palmer avec qui vos relations ne soient pas connues.
-Ah! s'écria Thérèse d'un air de satisfaction étrange, vous pensez que c'était M. Palmer?
-Pourquoi ne serait-ce pas lui? Est-ce une injure à vous faire que de supposer une ancienne liaison tout à coup renouée? Je sais que vos rapports avec tous ceux que je vois chez vous depuis trois mois sont aussi désintéressés de leur part, et aussi indifférents de la v?tre, que ceux que j'ai moi-même avec vous. M. Palmer est très-beau, et ses manières sont d'un galant homme. Il m'est très-sympathique. Je n'ai ni le droit ni la présomption de vous demander compte de vos sentiments particuliers. Seulement... vous allez dire que je vous ai espionnée...
-Oui, au fait, dit Thérèse, qui ne parut pas songer à nier la moindre chose, pourquoi m'espionniez-vous? Cela me para?t mal, bien que je n'y comprenne rien. Expliquez-moi cette fantaisie.
-Thérèse! répondit vivement le jeune homme, résolu à se débarrasser d'un reste de souffrance, dites-moi que vous avez un amant, et que cet amant est Palmer, et je vous aimerai véritablement, je vous parlerai avec une ingénuité complète. Je vous demanderai pardon d'un accès de folie, et vous n'aurez jamais un reproche à me faire. Voyons, voulez-vous que je sois votre ami? Malgré mes forfanteries, je sens que j'ai besoin de l'être et que j'en suis capable. Soyez franche avec moi, voilà tout ce que je vous demande!
-Mon cher enfant, répondit Thérèse, vous me parlez comme à une coquette qui essayerait de vous retenir près d'elle, et qui aurait une faute à confesser. Je ne peux pas accepter cette situation; elle ne me convient nullement. M. Palmer n'est et ne sera jamais pour moi qu'un ami fort estimable, avec qui je ne vais même pas jusqu'à l'intimité, et que j'avais depuis longtemps perdu de vue. Voilà ce que je dois vous dire, mais rien au delà. Mes secrets, si j'en ai, n'ont pas besoin d'épanchement, et je vous prie de ne pas vous y intéresser plus que je ne souhaite. Ce n'est donc pas à vous de m'interroger, c'est à vous de me répondre. Que faisiez-vous ici, il y a quatre jours? Pourquoi m'espionniez-vous? Quel est l'accès de folie que je dois savoir et juger?
-Le ton dont vous me parlez n'est pas encourageant. Pourquoi me confesserais-je, du moment que vous ne daignez pas me traiter en bon camarade et avoir confiance en moi?
-Ne vous confessez donc pas, reprit Thérèse en se levant. Cela me prouvera que vous ne méritiez pas l'estime que je vous ai témoignée, et qu'en cherchant à savoir mes secrets, vous ne me la rendiez pas du tout.
-Ainsi, reprit Laurent, vous me chassez, et c'est fini entre nous?
-C'est fini, et adieu, répondit Thérèse d'un ton sévère.
Laurent sortit, en proie à une colère qui ne lui permit pas de dire un mot; mais il n'eut pas fait trente pas dehors, qu'il revint, disant à Catherine qu'il avait oublié une commission dont on l'avait chargé pour sa ma?tresse. Il trouva Thérèse assise dans un petit salon: la porte sur le jardin était restée ouverte; il semblait que Thérèse, affligée et abattue, f?t demeurée plongée dans ses réflexions. Son accueil fut glacé.
-Vous voilà revenu? dit-elle: qu'est-ce que vous avez oublié?
-J'ai oublié de vous dire la vérité.
-Je ne veux plus l'entendre.
-Et pourtant vous me la demandiez!
-Je croyais que vous pourriez me la dire spontanément.
-Je le pouvais, je le devais; j'ai eu tort de ne pas le faire. Voyons, Thérèse, croyez-vous donc qu'il soit possible à un homme de mon age de vous voir sans être amoureux de vous?
-Amoureux? dit Thérèse en fron?ant le sourcil. En me disant que vous ne pouviez l'être d'aucune femme, vous vous êtes donc moqué de moi?
-Non, certes, j'ai dit ce que je pensais.
-Alors vous vous étiez trompé, et vous voilà amoureux, c'est bien s?r?
-Oh! ne vous fachez pas, mon Dieu! ce n'est pas si s?r que cela. Il m'a passé des idées d'amour par la tête, par les sens, si vous voulez. Avez-vous si peu d'expérience, que vous ayez jugé la chose impossible?
-J'ai l'age de l'expérience, répondit Thérèse; mais j'ai longtemps vécu seule. Je n'ai pas l'expérience de certaines situations. Cela vous étonne? C'est pourtant comme cela. J'ai beaucoup de simplicité, quoique j'aie été trompée... comme tout le monde! Vous m'avez dit cent fois que vous me respectiez trop pour voir en moi une femme, par la raison que vous n'aimiez les femmes qu'avec beaucoup de grossièreté. Je me suis donc crue à l'abri de l'outrage de vos désirs, et, de tout ce que j'estimais en vous, votre sincérité sur ce point est ce que j'estimai le plus. Je m'attachais à votre destinée avec d'autant plus d'abandon que nous nous étions dit en riant, souvenez-vous, mais sérieusement au fond: ?Entre deux êtres dont l'un est idéaliste, et l'autre matérialiste, il y a la mer Baltique.?
-Je l'ai dit de bonne foi, et je me suis mis avec confiance à marcher le long de mon rivage, sans avoir l'idée de traverser; mais il s'est trouvé que, de mon c?té, la glace ne portait pas. Est-ce ma faute si j'ai vingt-quatre ans et si vous êtes belle?
-Est-ce que je suis encore belle? J'espérais que non!
-Je n'en sais rien, je ne trouvais pas d'abord, et puis, un beau jour, vous m'êtes apparue comme cela. Quant à vous, c'est sans le vouloir, je le sais bien; mais c'est sans le vouloir aussi que j'ai ressenti cette séduction, tellement sans le vouloir, que je m'en suis défendu et distrait. J'ai rendu à Satan ce qui appartient à Satan, c'est-à-dire ma pauvre ame, et je n'ai apporté ici à César que ce qui revient à César, mon respect et mon silence. Voilà huit ou dix jours pourtant que cette mauvaise émotion me revient en rêve. Elle se dissipe dès que je suis auprès de vous. Ma parole d'honneur, Thérèse, quand je vous vois, quand vous me parlez, je suis calme. Je ne me souviens plus d'avoir crié après vous dans un moment de démence auquel je ne comprends rien moi-même. Quand je parle de vous, je dis que vous n'êtes pas jeune ou que je n'aime pas la couleur de vos cheveux. Je proclame que vous êtes ma grande camarade, c'est-à-dire mon frère, et je me sens loyal en le disant. Et puis il passe je ne sais quelles bouffées de printemps dans l'hiver de mon imbécile de coeur, et je me figure que c'est vous qui me les soufflez. C'est vous, en effet, Thérèse, avec votre culte pour ce que vous appelez le véritable amour! cela donne à penser, malgré qu'on en ait!
-Je crois que vous vous trompez, je ne parle jamais d'amour.
-Oui, je le sais. Vous avez à cet égard un parti pris. Vous avez lu quelque part que parler d'amour, c'était déjà en donner ou en prendre; mais votre silence a une grande éloquence, vos réticences donnent la fièvre et votre excessive prudence a un attrait diabolique!
-En ce cas, ne nous voyons plus, dit Thérèse.
-Pourquoi? qu'est-ce que cela vous fait, que j'aie eu quelques nuits sans sommeil, puisqu'il ne tient qu'à vous de me rendre aussi tranquille que je l'étais auparavant?
-Que faut-il faire pour cela?
-Ce que je vous demandais: me dire que vous êtes à quelqu'un. Je me le tiendrai pour dit, et, comme je suis très-fier, je serai guéri comme par la baguette d'une fée.
-Et si je vous dis que je ne suis à personne, parce que je ne veux plus aimer personne, cela ne suffira pas?
-Non, j'aurai la fatuité de croire que vous pouvez changer d'avis.
Thérèse ne put s'empêcher de rire de la bonne grace avec laquelle Laurent s'exécutait.
-Eh bien, lui dit-elle, soyez guéri, et rendez-moi une amitié dont j'étais fière, au lieu d'un amour dont j'aurais à rougir. J'aime quelqu'un.
-Ce n'est pas assez, Thérèse: il faut me dire que vous lui appartenez!
-Autrement, vous croirez que ce quelqu'un c'est vous, n'est-ce pas? Eh bien, soit, j'ai un amant. êtes-vous satisfait?
-Parfaitement. Et vous voyez, je vous baise la main pour vous remercier de votre franchise. Soyez tout à fait bonne, dites-moi que c'est Palmer!
-Cela m'est impossible, je mentirais.
-Alors... je m'y perds!
-Ce n'est personne que vous connaissez, c'est une personne absente...
-Qui vient cependant quelquefois?
-Apparemment, puisque vous avez surpris un épanchement...
-Merci, merci, Thérèse! Me voilà tout à fait sur mes pieds; je sais qui vous êtes et qui je suis, et, s'il faut tout dire, je crois que je vous aime mieux ainsi, vous êtes une femme et non plus un sphinx. Ah! que ne parliez-vous plus t?t!
-Cette passion vous a donc bien ravagé? dit Thérèse railleuse.
-Eh! mais, peut-être! Dans dix ans, je vous dirai cela, Thérèse, et nous en rirons ensemble.
-Voilà qui est convenu; bonsoir.
Laurent alla se coucher fort tranquille et tout à fait désabusé. Il avait réellement souffert pour Thérèse. Il l'avait désirée avec passion, sans oser le lui faire pressentir. Ce n'était certes pas une bonne passion que celle-là. Il s'y était mêlé autant de vanité que de curiosité. Cette femme dont tous ses amis disaient: ?Qui aime-t-elle? je voudrais bien que ce f?t moi, mais ce n'est personne,? lui était apparue comme un idéal à saisir. Son imagination s'était enflammée, son orgueil avait saigné de la crainte, de la presque certitude d'échouer.
Mais ce jeune homme n'était pas voué exclusivement à l'orgueil. Il avait la notion brillante et souveraine, par moments, du bien, du bon et du vrai.
C'était un ange, sinon déchu comme tant d'autres, du moins fourvoyé et malade. Le besoin d'aimer lui dévorait le coeur, et cent fois par jour il se demandait avec effroi s'il n'avait pas déjà trop abusé de la vie, et s'il lui restait la force d'être heureux.
Il s'éveilla calme et triste. Il regrettait déjà sa chimère, son beau sphinx, qui lisait en lui avec une attention complaisante, qui l'admirait, le grondait, l'encourageait et le plaignait tour à tour, sans jamais rien révéler de sa propre destinée, mais en laissant pressentir des trésors d'affection, de dévouement, peut-être de volupté! Du moins, c'est ainsi qu'il plaisait à Laurent d'interpréter le silence de Thérèse sur son propre compte, et un certain sourire, mystérieux comme celui de la Joconde, qu'elle avait sur les lèvres et au coin de l'oeil, lorsqu'il blasphémait devant elle. Dans ces moments-là, elle avait l'air de se dire: ?Je pourrais bien décrire le paradis en regard de ce mauvais enfer; mais ce pauvre fou ne me comprendrait pas.?
Une fois le mystère de son coeur dévoilé, Thérèse perdit d'abord tout son prestige aux yeux de Laurent. Ce n'était plus qu'une femme pareille aux autres. Il était même tenté de la rabaisser dans sa propre estime, et, bien qu'elle ne se f?t jamais laissé interroger, de l'accuser d'hypocrisie et de pruderie. Mais, du moment qu'elle était à quelqu'un, il ne regrettait plus de l'avoir respectée, et il ne désirait plus rien d'elle, pas même son amitié, qu'il n'était pas embarrassé, pensait-il, de trouver ailleurs.
Cette situation dura deux ou trois jours, pendant lesquels Laurent prépara plusieurs prétextes pour s'excuser, si par hasard Thérèse lui demandait compte de ce temps passé sans venir chez elle. Le quatrième jour, Laurent se sentit en proie à un spleen indicible. Les filles de joie et les femmes galantes lui donnaient des nausées; il ne retrouvait dans aucun de ses amis la bonté patiente et délicate de Thérèse pour remarquer son ennui, pour tacher de l'en distraire, pour en chercher avec lui la cause et le remède, en un mot pour s'occuper de lui. Elle seule savait ce qu'il fallait lui dire, et paraissait comprendre que la destinée d'un artiste tel que lui n'était pas un fait de peu d'importance, et sur lequel un esprit élevé e?t le droit de prononcer que, s'il était malheureux, c'était tant pis pour lui.
Il courut chez elle avec tant de hate, qu'il oublia ce qu'il voulait lui dire pour s'excuser; mais Thérèse ne montra ni mécontentement ni surprise de son oubli, et le dispensa de mentir en ne lui faisant aucune question. Il en fut piqué, et s'aper?ut qu'il était plus jaloux d'elle qu'auparavant.
-Elle aura vu son amant, pensa-t-il, elle m'aura oublié.
Cependant il ne fit rien para?tre de son dépit, et veilla désormais sur lui-même avec un si grand soin, que Thérèse y fut trompée.
Plusieurs semaines s'écoulèrent pour lui dans une alternative de rage, de froideur et de tendresse. Rien au monde ne lui était si nécessaire et si bienfaisant que l'amitié de cette femme, rien ne lui était si amer et si blessant que de ne pouvoir prétendre à son amour. L'aveu qu'il avait exigé, loin de le guérir comme il s'en était flatté, avait irrité sa souffrance. C'était de la jalousie qu'il ne pouvait plus se dissimuler, puisqu'elle avait une cause avouée et certaine. Comment avait-il donc pu s'imaginer qu'aussit?t cette cause connue, il dédaignerait de vouloir lutter pour la détruire?
Et cependant il ne faisait aucun effort pour supplanter l'invisible et heureux rival. Sa fierté, excessive auprès de Thérèse, ne le lui permettait pas. Seul, il le ha?ssait, il le dénigrait en lui-même, attribuant tous les ridicules à ce fant?me, l'insultant et le provoquant dix fois par jour.
Et puis il se dégo?tait de souffrir, retournait à la débauche, s'oubliait lui-même un instant et retombait aussit?t dans de profondes tristesses, allait passer deux heures chez Thérèse, heureux de la voir, de respirer l'air qu'elle respirait et de la contredire pour avoir le plaisir d'entendre sa voix grondeuse et caressante.
Enfin il la détestait pour ne pas deviner ses tourments; il la méprisait pour rester fidèle à cet amant qui ne pouvait être qu'un homme médiocre, puisqu'elle n'éprouvait pas le besoin d'en parler; il la quittait en se jurant de rester longtemps sans la voir, et il y f?t retourné une heure après s'il e?t espéré être re?u.
Thérèse, qui un instant s'était aper?ue de son amour, ne s'en doutait plus, tant il jouait bien son r?le. Elle aimait sincèrement ce malheureux enfant. Artiste enthousiaste sous son air calme et réfléchi: elle avait voué une sorte de culte, disait-elle, à ce qu'il e?t pu être, et il lui en restait une pitié pleine de gateries où se mêlait encore un vrai respect pour le génie souffrant et fourvoyé. Si elle e?t été bien certaine de ne pouvoir éveiller en lui aucun mauvais désir, elle l'e?t caressé comme un fils, et il y avait des moments où elle se reprenait parce qu'il lui venait sur les lèvres de le tutoyer.
Y avait-il de l'amour dans ce sentiment maternel? Il y en avait certainement, à l'insu de Thérèse; mais une femme vraiment chaste, et qui a vécu plus longtemps de travail que de passion, peut garder longtemps vis-à-vis d'elle-même le secret d'un amour dont elle a résolu de se défendre. Thérèse croyait être certaine de ne jamais songer à sa propre satisfaction dans cet attachement dont elle faisait tous les frais; du moment que Laurent trouvait du calme et du bien-être auprès d'elle, elle en trouvait elle-même à lui en donner. Elle savait bien qu'il était incapable d'aimer comme elle l'entendait; aussi avait-elle été blessée et effrayée du moment de fantaisie qu'il avait avoué. Cette crise passée, elle s'applaudissait d'avoir trouvé dans un mensonge innocent le moyen d'en prévenir le retour; et comme en toute occasion, dès qu'il se sentait ému, Laurent se hatait de proclamer l'infranchissable barrière de glace de la mer Baltique, elle n'avait plus peur et s'habituait à vivre sans br?lure au milieu du feu.
Toutes ces souffrances et tous ces dangers des deux amis étaient cachés et comme couvés sous une habitude de gaieté railleuse, qui est comme la manière d'être, comme le cachet indélébile des artistes fran?ais. C'est une seconde nature que les étrangers du Nord nous reprochent beaucoup, et pour laquelle les graves Anglais surtout nous dédaignent passablement. C'est elle pourtant qui fait le charme des liaisons délicates, et qui nous préserve souvent de beaucoup de folies ou de sottises. Chercher le c?té ridicule des choses, c'est en découvrir le c?té faible et illogique. Se moquer des périls où l'ame se trouve engagée, c'est s'exercer à les braver, comme nos soldats qui vont au feu en riant et en chantant. Persifler un ami, c'est souvent le sauver d'une mollesse de l'ame dans laquelle notre pitié l'e?t engagé à se complaire. Enfin, se persifler soi-même, c'est se préserver de la sotte ivresse de l'amour-propre exagéré. J'ai remarqué que les gens qui ne plaisantaient jamais étaient doués d'une vanité puérile et insupportable.
La gaieté de Laurent était éblouissante de couleur et d'esprit, comme son talent, et d'autant plus naturelle qu'elle était originale. Thérèse avait moins d'esprit que lui, en ce sens qu'elle était naturellement rêveuse et paresseuse à causer; mais elle avait précisément besoin de l'enjouement des autres: alors le sien se mettait peu à peu de la partie, et sa gaieté sans éclat n'était pas sans charme.
Il résultait donc de cette habitude de bonne humeur où l'on se maintenait, que l'amour, chapitre sur lequel Thérèse ne plaisantait jamais et n'aimait pas que l'on plaisantat devant elle, ne trouvait pas un mot à glisser, pas une note à faire entendre.
Un beau matin, le portrait de M. Palmer se trouva terminé, et Thérèse remit à Laurent, de la part de son ami, une jolie somme que le jeune homme lui promit de mettre en réserve pour le cas de maladie ou de dépense obligatoire imprévue.
Laurent s'était lié avec Palmer en faisant son portrait. Il l'avait trouvé ce qu'il était: droit, juste, généreux, intelligent et instruit. Palmer était un riche bourgeois dont la fortune patrimoniale provenait du commerce. Il avait fait le trafic lui-même et les voyages au long cours dans sa jeunesse. A trente ans, il avait eu le grand sens de se trouver assez riche et de vouloir vivre pour lui-même. Il ne voyageait donc plus que pour son plaisir, et, après avoir vu, disait-il, beaucoup de choses curieuses et de pays extraordinaires, il se plaisait à la vue des belles choses et à l'étude des pays véritablement intéressants par leur civilisation.
Sans être très-éclairé dans les arts, il y portait un sentiment assez s?r, et en toutes choses il avait des notions saines comme ses instincts. Son langage en fran?ais se ressentait de sa timidité, au point d'être presque inintelligible et risiblement incorrect au début d'un dialogue; mais, lorsqu'il se sentait à l'aise, on reconnaissait qu'il savait la langue, et qu'il ne lui manquait qu'une plus longue pratique ou plus de confiance pour la parler très-bien.
Laurent avait étudié cet homme avec beaucoup de trouble et de curiosité au commencement. Lorsqu'il lui fut démontré jusqu'à l'évidence qu'il n'était pas l'amant de mademoiselle Jacques, il l'apprécia et se prit pour lui d'une sorte d'amitié qui ressemblait de loin, il est vrai, à celle qu'il éprouvait pour Thérèse. Palmer était un philosophe tolérant, assez rigide pour lui-même et très-charitable pour les autres. Par les idées sinon par le caractère, il ressemblait à Thérèse, et se trouvait presque toujours d'accord avec elle sur tous les points. Par moments encore, Laurent se sentait jaloux de ce qu'il appelait musicalement leur imperturbable unisson, et, comme ce n'était plus qu'une jalousie intellectuelle, il n'osait s'en plaindre à Thérèse.
-Votre définition ne vaut rien, disait-elle. Palmer est trop calme et trop parfait pour moi. J'ai un peu plus de feu, et je chante un peu plus haut que lui. Je suis, relativement à lui, la note élevée de la tierce majeure.
-Alors, moi, je ne suis qu'une fausse note, reprenait Laurent.
-Non, disait Thérèse, avec vous je me modifie et descends à former la tierce mineure.
-C'est qu'alors avec moi vous baissez d'un demi-ton?
-Et je me trouve d'un demi-intervalle plus rapprochée de vous que de
Palmer.
Un jour, à la demande de Palmer, Laurent se rendit à l'h?tel Meurice, où demeurait celui-ci, pour s'assurer que le portrait était convenablement encadré et emballé. On posa le couvercle devant eux, et Palmer y écrivit lui-même avec un pinceau le nom et l'adresse de sa mère; puis, au moment où les commissionnaires enlevaient la caisse pour la faire partir, Palmer serra la main de l'artiste en lui disant:
-Je vous dois un grand plaisir que va avoir ma bonne mère, et je vous remercie encore. A présent, voulez-vous me permettre de causer avec vous? J'ai quelque chose à vous dire.
Ils passèrent dans un salon où Laurent vit plusieurs malles.
-Je pars demain pour l'Italie, lui dit l'Américain en lui offrant d'excellents cigares et une bougie, bien qu'il ne fumat pas lui-même, et je ne veux pas vous quitter sans vous entretenir d'une chose délicate, tellement délicate, que, si vous m'interrompez, je ne saurai plus trouver les mots convenables pour la dire en fran?ais.
-Je vous jure d'être muet comme la tombe, dit en souriant Laurent, étonné et assez inquiet de ce préambule.
Palmer reprit:
-Vous aimez mademoiselle Jacques, et je crois qu'elle vous aime. Peut-être êtes-vous son amant; si vous ne l'êtes pas, il est certain pour moi que vous le deviendrez. Oh! vous m'avez promis de ne rien dire. Ne dites rien, je ne vous demande rien. Je vous crois digne de l'honneur que je vous attribue; mais je crains que vous ne connaissiez pas assez Thérèse, et que vous ne sachiez pas assez que, si votre amour est une gloire pour elle, le sien en est une égale pour vous. Je crains cela à cause des questions que vous m'avez faites sur elle, et de certains propos que l'on a tenus, devant nous deux, sur son compte, et dont je vous ai vu plus ému que moi. C'est la preuve que vous ne savez rien; moi qui sais tout, je veux tout vous dire, afin que votre attachement pour mademoiselle Jacques soit fondé sur l'estime et le respect qu'elle mérite.
-Attendez, Palmer! s'écria Laurent, qui grillait d'entendre, mais qui fut pris d'un généreux scrupule. Est-ce avec la permission ou par l'ordre de mademoiselle Jacques que vous allez me raconter sa vie?
-Ni l'un ni l'autre, répondit Palmer. Jamais Thérèse ne vous racontera sa vie.
-Alors taisez-vous! Je ne veux savoir que ce qu'elle voudra que je sache.
-Bien, très-bien! répondit Palmer en lui serrant la main; mais si ce que j'ai à vous dire la justifie de tout soup?on?...
-Pourquoi le cache-t-elle, alors?
-Par générosité pour les autres.
-Eh bien, parlez, dit Laurent, qui n'y pouvait plus tenir.
-Je ne nommerai personne, reprit Palmer. Je vous dirai seulement que, dans une grande ville de France, il y avait un riche banquier qui séduisit une charmante fille, institutrice de sa propre fille. Il en eut une batarde, qui naquit, il y vingt-huit ans, le jour de Saint-Jacques au calendrier, et qui, inscrite à la municipalité comme née de parents inconnus, re?ut pour tout nom de famille le nom de Jacques. Cette enfant, c'est Thérèse.
?L'institutrice fut dotée par le banquier et mariée cinq ans plus tard avec un de ses employés, honnête homme qui ne se doutait de rien, toute l'affaire ayant été tenue fort secrète. L'enfant était élevée à la campagne. Son père s'était chargé d'elle. Elle fut mise ensuite dans un couvent, où elle re?ut une très-belle éducation, et fut traitée avec beaucoup de soin et d'amour. Sa mère la voyait assid?ment dans les premières années; mais, quand elle fut mariée, le mari eut des soup?ons, et, donnant la démission de son emploi chez le banquier, il emmena sa femme en Belgique, où il se créa des occupations, et fit fortune. La pauvre mère dut étouffer ses larmes et obéir.
?Cette femme vit toujours très-loin de sa fille: elle a d'autres enfants, elle a eu une conduite irréprochable depuis son mariage; mais elle n'a jamais été heureuse. Son mari, qui l'aime, la tient en chartre privée; et n'a pas cessé d'en être jaloux; ce qui pour elle est un chatiment mérité de sa faute et de son mensonge.
?Il semblerait que l'age e?t d? amener la confession de l'une et le pardon de l'autre. Il en e?t été ainsi dans un roman; mais il n'y a rien de moins logique que la vie réelle, et ce ménage est troublé comme au premier jour, le mari amoureux, inquiet et rude, la femme repentante, mais muette et opprimée.
?Dans les circonstances difficiles où s'est trouvée Thérèse, elle n'a donc pu avoir ni l'appui, ni les conseils, ni les secours, ni les consolations de sa mère. Pourtant celle-ci l'aime d'autant plus qu'elle est forcée de la voir en secret, à la dérobée, quand elle réussit à venir passer seule un ou deux jours à Paris, comme cela lui est arrivé dernièrement. Encore n'est-ce que depuis quelques années qu'elle a pu inventer je ne sais quels prétextes et obtenir ces rares permissions. Thérèse adore sa mère, et n'avouera jamais rien qui puisse la compromettre. Voilà pourquoi vous ne lui entendez jamais souffrir un mot de blame sur la conduite des autres femmes. Vous avez pu croire qu'elle réclamait ainsi tacitement l'indulgence pour elle-même. Il n'en est rien. Thérèse n'a rien à se faire pardonner; mais elle pardonne tout à sa mère: ceci est l'histoire de leurs relations.
?A présent, j'ai à vous raconter celle de la comtesse de... trois étoiles. C'est ainsi, je crois, que vous dites en fran?ais quand vous ne voulez pas nommer les gens. Cette comtesse, qui ne porta ni son titre, ni le nom de son mari, c'est encore Thérèse.
-Elle est donc mariée? elle n'est pas veuve?
-Patience! elle est mariée, et elle ne l'est pas. Vous allez voir.
?Thérèse avait quinze ans quand son père le banquier se trouva veuf et libre; car ses enfants légitimes étaient tous établis. C'était un excellent homme, et, malgré la faute que je vous ai racontée et que je n'excuse pas, il était impossible de ne pas l'aimer, tant il avait d'esprit et de générosité. J'ai été très-lié avec lui. Il m'avait confié l'histoire de la naissance de Thérèse, et il me mena à divers intervalles, en visite avec lui, au couvent où il l'avait mise. Elle était belle, instruite, aimable, sensible. Il e?t souhaité, je crois, que je prisse la résolution de la lui demander en mariage; mais je n'avais pas le coeur libre à cette époque; autrement... Mais je ne pouvais y songer.
?Il me demanda alors des renseignements sur un jeune Portugais noble qui venait chez lui, qui avait de grandes propriétés à La Havane et qui était très-beau. J'avais rencontré ce Portugais à Paris, mais je ne le connaissais réellement pas, et je m'abstins de toute opinion sur son compte. Il était fort séduisant; mais, pour ma part, je ne me serais jamais fié à sa figure; c'était ce comte de *** avec qui Thérèse fut mariée un an plus tard.
?Je dus aller en Russie; quand je revins, le banquier était mort d'apoplexie foudroyante, et Thérèse était mariée, mariée avec cet inconnu, ce fou, je ne veux pas dire cet infame, puisqu'il a pu être aimé d'elle, même après la découverte qu'elle fit de son crime: cet homme était déjà marié aux colonies, lorsqu'il eut l'audace inou?e de demander et d'épouser Thérèse.
?Ne me demandez pas comment le père de Thérèse, homme d'esprit et d'expérience, avait pu se laisser duper ainsi. Je vous répéterais ce que ma propre expérience m'a trop appris, à savoir que, dans ce monde, tout ce qui arrive est la moitié du temps le contraire de ce qui semblait devoir arriver.
?Le banquier avait, dans les derniers temps de sa vie, fait encore d'autres étourderies qui donneraient à penser que sa lucidité était déjà compromise. Il avait fait un legs à Thérèse au lieu de lui donner une dot de la main à la main. Ce legs se trouva nul devant les héritiers légitimes, et Thérèse, qui adorait son père, n'e?t pas voulu plaider même avec des chances de succès. Elle se trouva donc ruinée précisément au moment où elle devenait mère, et, dans ce même temps, elle vit arriver chez elle une femme exaspérée qui réclamait ses droits et voulait faire un éclat; c'était la première, la seule légitime femme de son mari.
?Thérèse eut un courage peu ordinaire: elle calma cette malheureuse et obtint d'elle qu'elle ne ferait aucun procès; elle obtint du comte qu'il reprendrait sa femme et partirait avec elle pour La Havane. A cause de la naissance de Thérèse et du secret dont son père avait voulu environner les témoignages de sa tendresse, son mariage avait eu lieu à huis clos, à l'étranger, et c'est aussi à l'étranger que le jeune couple avait vécu depuis ce temps. Cette vie même avait été fort mystérieuse. Le comte, craignant à coup s?r d'être démasqué s'il reparaissait dans le monde, faisait croire à Thérèse qu'il avait la passion de la solitude avec elle, et la jeune femme confiante, éprise et romanesque, trouvait tout naturel que son mari voyageat avec elle sous un faux nom pour se dispenser de voir des indifférents.
?Lorsque Thérèse découvrit l'horreur de sa situation, il n'était donc pas impossible que tout f?t enseveli dans le silence. Elle consulta un légiste discret, et, ayant bien acquis la certitude que son mariage était nul, mais qu'il fallait pourtant un jugement pour le rompre, si elle voulait jamais user de sa liberté, elle prit à l'instant même un parti irrévocable, celui de n'être ni libre ni mariée, plut?t que de souiller le père de son enfant par un scandale et une condamnation infamante. L'enfant devenait de toute fa?on un batard; mais mieux valait qu'il n'e?t pas de nom et qu'il ignorat à jamais sa naissance que d'avoir à réclamer un nom taré en déshonorant son père.
?Thérèse aimait encore ce malheureux! elle me l'a avoué, et lui-même, il l'aimait d'une diabolique passion. Il y eut des luttes déchirantes, des scènes sans nom, où Thérèse se débattit avec une énergie au-dessus de son age, je ne veux pas dire de son sexe; une femme, quand elle est héro?que, ne l'est pas à demi.
?Enfin elle l'emporta; elle garda son enfant, chassa de ses bras le coupable et le vit partir avec sa rivale, qui, bien que dévorée de jalousie, fut vaincue par sa magnanimité jusqu'à lui baiser les pieds en la quittant.
?Thérèse changea de pays et de nom, se fit passer pour veuve, résolue à se faire oublier du peu de personnes qui l'avaient connue, et se mit à vivre pour son enfant avec un douloureux enthousiasme. Cet enfant lui était si cher, qu'elle pensait pouvoir se consoler de tout avec lui; mais ce dernier bonheur ne devait pas durer longtemps.
?Comme le comte avait de la fortune et qu'il n'avait pas d'enfant de sa première femme, Thérèse avait d? accepter, à la prière même de celle-ci, une pension raisonnable pour être en mesure d'élever convenablement son fils; mais à peine le comte eut-il reconduit sa femme à La Havane, qu'il l'abandonna de nouveau, s'échappa, revint en Europe et alla se jeter aux pieds de Thérèse, la suppliant de fuir avec lui et avec son enfant à l'autre extrémité du monde.
?Thérèse fut inexorable: elle avait réfléchi et prié. Son ame s'était affermie, elle n'aimait plus le comte. Précisément à cause de son fils, elle ne voulait pas qu'un tel homme dev?nt le ma?tre de sa vie. Elle avait perdu le droit d'être heureuse, mais non pas celui de se respecter elle-même: elle le repoussa sans reproches, mais sans faiblesse. Le comte la mena?a de la laisser sans ressources: elle répondit qu'elle n'avait pas peur de travailler pour vivre.
?Ce misérable fou s'avisa alors d'un moyen exécrable, soit pour mettre Thérèse à sa discrétion, soit pour se venger de sa résistance. Il enleva l'enfant et disparut. Thérèse courut après lui; mais il avait si bien pris ses mesures, qu'elle fit fausse route et ne le rejoignit pas. C'est alors que je la rencontrai en Angleterre; mourant de désespoir et de fatigue dans une auberge, presque folle, et si dévastée par le malheur, que j'hésitai à la reconna?tre.
?J'obtins d'elle qu'elle se reposerait et me laisserait agir. Mes recherches eurent un succès déplorable. Le comte était repassé en Amérique. L'enfant y était mort de fatigue en arrivant.
?Quand il me fallut porter à cette malheureuse l'épouvantable nouvelle, je fus épouvanté moi-même du calme qu'elle montra. On e?t dit pendant huit jours d'une morte qui marchait. Enfin elle pleura, et je vis qu'elle était sauvée. J'étais forcé de la quitter; elle me dit qu'elle voulait se fixer où elle était. J'étais inquiet de son dén?ment; elle me trompa en me disant que sa mère ne la laissait manquer de rien. J'ai su plus tard que sa pauvre mère en e?t été bien empêchée: elle ne disposait pas d'un centime dans son ménage sans en rendre compte. D'ailleurs, elle ignorait tous les malheurs de sa fille. Thérèse, qui lui écrivait en secret, les lui avait cachés pour ne pas la désespérer.
?Thérèse vécut en Angleterre en donnant des le?ons de fran?ais, de dessin et de musique; car elle avait des talents, qu'elle eut le courage d'exercer pour n'avoir à accepter la pitié de personne.
?Au bout d'un an, elle revint en France et se fixa à Paris, où elle n'était jamais venue, et où personne ne la connaissait. Elle n'avait alors que vingt ans, elle avait été mariée à seize. Elle n'était plus du tout jolie, et il a fallu huit années de repos et de résignation pour lui rendre sa santé et sa douce gaieté d'autrefois.
?Je ne l'ai revue pendant tout ce temps qu'à de rares intervalles, puisque je voyage toujours; mais je l'ai toujours retrouvée digne et fière, travaillant avec un courage invincible et cachant sa pauvreté sous un miracle d'ordre et de propreté, ne se plaignant jamais ni de Dieu ni de personne, ne voulant pas parler du passé, caressant quelquefois les enfants en secret et les quittant dès qu'on la regarde, dans la crainte sans doute qu'on ne la voie émue.
?Voilà trois ans que je ne l'avais vue, et, quand je suis venu vous demander de faire mon portrait, je cherchais précisément son adresse, que j'allais vous demander quand vous m'avez parlé d'elle. Arrivé la veille, je ne savais pas encore qu'elle e?t enfin du succès, de l'aisance et de la célébrité. C'est en la retrouvant ainsi que j'ai compris que cette ame si longtemps brisée pouvait encore vivre, aimer... souffrir ou être heureuse. Tachez qu'elle le soit, mon cher Laurent, elle l'a bien gagné! Et, si vous n'êtes point s?r de ne pas la faire souffrir, br?lez-vous la cervelle ce soir plut?t que de retourner chez elle. Voilà tout ce que j'avais à vous dire.
-Attendez, dit Laurent très-ému: ce comte de *** est-il toujours vivant?
-Malheureusement, oui. Ces hommes qui font le désespoir des autres se portent toujours bien et échappent à tous les dangers. Ils ne donnent même jamais leur démission; car celui-ci a eu dernièrement la présomption de m'envoyer pour Thérèse une lettre que je lui ai remise sous vos yeux, et dont elle fait le cas que cela mérite.
Laurent avait songé à épouser Thérèse en écoutant le récit de M. Palmer. Ce récit l'avait bouleversé. Les inflexions monotones, l'accent prononcé, et quelques bizarres inversions de Palmer que nous avons jugé inutile de reproduire, lui avaient donné, dans l'imagination vive de son auditeur, je ne sais quoi d'étrange et de terrible comme la destinée de Thérèse. Cette fille sans parents, cette mère sans enfant, cette femme sans mari, n'était-elle pas vouée à un malheur exceptionnel? Quelles tristes notions n'avait-elle pas d? garder de l'amour et de la vie! Le sphinx reparaissait devant les yeux éblouis de Laurent. Thérèse dévoilée lui paraissait plus mystérieuse que jamais: s'était-elle jamais consolée, ou pouvait-elle l'être un seul instant?
Il embrassa Palmer avec effusion, lui jura qu'il aimait Thérèse, et que, s'il parvenait jamais à être aimé d'elle, il se rappellerait à toutes les heures de sa vie l'heure qui venait de s'écouler et le récit qu'il venait d'entendre. Puis, lui ayant promis de ne pas faire semblant de savoir l'histoire de mademoiselle Jacques, il rentra chez lui et écrivit:
?Thérèse, ne croyez pas un mot de tout ce que je vous dis depuis deux mois. Ne croyez pas non plus ce que je vous ai dit, quand vous avez eu peur de me voir amoureux de vous. Je ne suis pas amoureux, ce n'est pas cela: je vous aime éperdument. C'est absurde, c'est insensé, c'est misérable; mais, moi qui croyais ne devoir et ne pouvoir jamais dire ou écrire à une femme ce mot-là: Je vous aime! je le trouve encore trop froid et trop retenu aujourd'hui de moi à vous. Je ne peux plus vivre avec ce secret qui m'étouffe, et que vous ne voulez pas deviner. J'ai voulu cent fois vous quitter, m'en aller au bout du monde, vous oublier. Au bout d'une heure, je suis à votre porte et bien souvent, la nuit, dévoré de jalousie, et presque furieux contre moi-même, je demande à Dieu de me délivrer de mon mal en faisant arriver cet amant inconnu auquel je ne crois pas, et que vous avez inventé pour me dégo?ter de songer à vous. Montrez-moi cet homme dans vos bras, ou aimez-moi, Thérèse! Faute de cette solution, je n'en vois qu'une troisième, c'est que je me tue pour en finir... C'est lache et stupide, cette menace banale et rebattue par tous les amants désespérés; mais est-ce ma faute s'il y a des désespoirs qui font jeter le même cri à tous ceux qui les subissent, et suis-je fou parce que j'arrive à être un homme comme les autres?
?De quoi m'a servi tout ce que j'ai inventé pour m'en défendre et pour rendre mon pauvre individu aussi inoffensif qu'il voulait être libre?
?Avez-vous quelque chose à me reprocher vis-à-vis de vous, Thérèse? Suis-je un fat, un roué, moi qui ne me piquais que de m'abrutir pour vous donner confiance dans mon amitié? Mais pourquoi voulez-vous que je meure sans avoir aimé, vous qui seule pouvez me faire conna?tre l'amour, et qui le savez bien? Vous avez dans l'ame un trésor, et vous souriez à c?té d'un malheureux qui meurt de faim et de soif. Vous lui jetez une petite pièce de monnaie de temps en temps; cela s'appelle pour vous l'amitié; ce n'est pas même de la pitié, car vous devez bien savoir que la goutte d'eau augmente la soif.
?Et pourquoi ne m'aimez-vous pas? Vous avez peut-être aimé déjà quelqu'un qui ne me valait pas. Je ne vaux pas grand'chose, c'est vrai, mais j'aime, et n'est-ce pas tout?
?Vous n'y croirez pas, vous direz encore que je me trompe, comme l'autre fois! Non, vous ne pourrez pas le dire, à moins de mentir à Dieu et à vous-même. Vous voyez bien que mon tourment me ma?trise, et que j'arrive à faire une déclaration ridicule, moi qui ne crains rien tant au monde que d'être raillé par vous!
?Thérèse, ne me croyez pas corrompu. Vous savez bien que le fond de mon ame n'a jamais été souillé, et que, de l'ab?me où je m'étais jeté, j'ai toujours, malgré moi, crié vers le ciel. Vous savez bien qu'auprès de vous je suis chaste comme un petit enfant, et vous n'avez pas craint quelquefois de prendre ma tête dans vos mains, comme si vous alliez m'embrasser au front. Et vous disiez: ?Mauvaise tête! tu mériterais d'être brisée.? Et pourtant, au lieu de l'écraser comme la tête d'un serpent, vous tachiez d'y faire entrer le souffle pur et br?lant de votre esprit. Eh bien, vous n'avez que trop réussi; et, à présent que vous avez allumé le feu sur l'autel, vous vous détournez et vous me dites: ?Confiez-en la garde à une autre! Mariez-vous, aimez une belle jeune fille bien douce et bien dévouée; ayez des enfants, de l'ambition pour eux, de l'ordre, du bonheur domestique, que sais-je? tout, excepté moi!?
?Et moi, Thérèse, c'est vous que j'aime avec passion, et non pas moi-même. Depuis que je vous connais, vous travaillez à me faire croire au bonheur et à m'en donner le go?t. Ce n'est pas votre faute si je ne suis pas devenu égo?ste, comme un enfant gaté. Eh bien, je vaux mieux que cela. Je ne demande pas si votre amour serait pour moi le bonheur. Je sais seulement qu'il serait la vie, et que, bonne ou mauvaise, c'est cette vie-là ou la mort qu'il me faut.?