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Charlie

Charlie

Author: : Fernand Vandérem
Genre: Literature
Charlie by Fernand Vandérem

Chapter 1 No.1

Au sortir de chez la fleuriste où elle avait prétexté d'aller faire une commande, Mme Lahonce se courba vers son fils, un petit gar?on d'une dizaine d'années, dr?lement vêtu d'un authentique costume de marin, à pantalon tromblon, à grand col de toile bleu ciel, et, la voix caline, elle murmura:

-Veux-tu que nous marchions un peu avant de rentrer, mon chéri? Dis, Charlie, veux-tu?

L'enfant, qui s'absorbait à mordiller le bout de ses gants blancs, répondit d'un ton machinal:

-Oui, maman!

Alors Mme Lahonce le saisit par la main, et tournant, à droite, l'angle de l'avenue d'Antin, elle s'achemina, d'un pas pressé, le long de l'avenue des Champs-Elysées, presque déserte, par ce dimanche grisatre et pluvieux d'octobre, à cette heure tardive de midi proche.

Elle marchait vite, vite, la tête baissée, afin d'éviter, sans doute, les rudesses de la bourrasque qui lui écrasait contre le front ses légers frisons blond pale, lui collait au corps sa jupe de drap bleu sombre; et Charlie, pour la suivre, était obligé de trotter, de s'appuyer à sa main qui le faisait sauter, rebondir comme une balle, comme enlevé puis laché par un souple élastique.

Il s'amusait même beaucoup, s'excitait à ce jeu, souriant à Mme Lahonce, souriant aux passants, pour les prendre ingénument à témoin de son agilité, de sa grace aisée; si bien que tous, au passage, fixaient la jeune femme et l'enfant, se retournaient pour les contempler encore.

Seulement ce regard variait selon les personnes. Chez les bourgeois, chez les braves gens dénués de malice, c'était une admiration instinctive, attendrie, pour le joli groupe que formaient Mme Lahonce et son fils, avec leurs visages fins à cheveux blond pale, leurs discrets et pareils costumes sombres que rehaussait le clair des gants blancs.

Et chez les autres au contraire, chez les mondaines informées ou les experts clubmen qui descendaient l'avenue, le parapluie sous le bras, la figure importante et soigneusement rasée, l'expression était toute différente. Il y avait dans leurs yeux méchants un reflet immédiat d'évaluation, un air d'impertinence connaisseuse, un air gouailleur de n'être pas dupe, de bien savoir, à peu près, ce qu'elle valait, ce qu'elle représentait de vertu, où elle courait peut-être si prestement, cette touchante jeune mère parfumée et son gentil matelot de sauvegarde.

Mais de toutes ces sympathies, de toutes ces curiosités envieuses, Mme Lahonce ne semblait rien voir. Elle continuait hativement son chemin, le front toujours baissé, toujours tendu, comme un front de bête, vers un but invisible et charmeur.

Les femmes, elle ne les examinait ni de près ni de loin. Les hommes, à distance, elle les inspectait d'un coup d'?il froid et net. Puis, assurée qu'ils n'étaient pas celui qu'elle guettait, celui qui devait venir de là-haut, de l'extrémité embrumée de la large avenue, elle rebaissait le regard, laissait dédaigneusement ces messieurs passer à c?té d'elle, comme des ombres indistinctes et médiocres, sans sexe, sans visage, sans intérêt. Et pour s'étourdir, se distraire de l'étouffante angoisse d'attente qui lui gonflait le c?ur, elle comptait ses pas, additionnait les numéros des maisons, posait à Charlie cent questions désordonnées sur ses camarades du lycée, sur son travail du lendemain, quand, tout à coup, ses traits se détendirent en un rayonnement de satisfaction et elle s'écria:

-Regarde, Charlie!... Regarde donc qui arrive là!

Elle désignait de la tête un jeune homme à moustache brun roux, à tournure élégante de clubman ou d'officier, qui s'avan?ait, tout souriant à leur rencontre.

-Favierres! s'exclama Charlie.

-Oui, ton ami Fav! Je te permets d'aller au-devant de lui... Va, mon chéri!...

Charlie s'élan?a en courant et stoppa droit devant le jeune homme, le béret à la main, les joues offertes pour un baiser, dans une posture correcte de petit gar?on bien élevé. Favierres l'embrassait, lui tapotait affectueusement la nuque:

-Comment ?a va, mon vieux Charlie?... Comment ?a va?

Il se redressa pour saluer Mme Lahonce, et retenant longuement la main qu'elle lui tendait:

-Bonjour, Madame!... Dehors si tard? Vous rentrez chez vous, je suppose?

Mme Lahonce retira sa main et d'une voix un peu altérée d'émotion:

-Mais oui, nous rentrons... Nous rentrons par le plus long... Et Mme Favierres se porte bien?

Favierres riposta:

-Très bien... Très bien, je vous remercie...

Ils restaient, face à face, les yeux dans les yeux, tout heureux de se retrouver, tout au soulagement d'être s?rs enfin qu'ils se verraient ce matin-là.

Puis Favierres reprit d'un ton de prière et de commandement aussi:

-Vous rentrez par l'avenue Hoche, n'est-ce pas, Madame?... Voulez-vous me permettre de vous accompagner?

-Mais bien volontiers!

Et ces préliminaires accomplis, selon le cérémonial usité par eux au dehors, dans leurs rencontres matinales, ils se remirent lentement en route, marchant c?te à c?te, la tête de profil, souriante, avec cet air joyeux, ces regards avides l'un de l'autre qui distinguent des époux repus les couples d'amoureux furtifs.

Charlie pourtant, par sa présence, pouvait donner le change, ajouter comme un aspect conjugal à cette promenade clandestine. Il s'accrochait à Mme Lahonce, ne la lachait pas, la devan?ant même, se jetant contre elle, par instants, comme un gros chien turbulent, pour happer la conversation, entendre ce que racontait son grand ami Vincent Favierres.

Mais ils parlaient à mi-voix de choses mystérieuses, inintelligibles, d'un certain ?on?, entre autres, dont les paroles, les volontés, les actions semblaient celles d'une personnalité toute-puissante, que Charlie, lui, ne connaissait nullement. Ils se disaient avec volubilité, et dans ce langage symbolique et obscur que se créent, à la longue, les amants, tout ce qui s'était passé chez eux ou ailleurs durant ce siècle de vingt heures écoulé depuis leur rendez-vous de la veille, les petites remarques amusantes ou bizarres qu'ils avaient chacun faites, tout ce qui leur avait paru, dans l'intervalle, propre à gêner ou à servir leurs amours difficiles.

Alors Charlie, ne réussissant pas à comprendre, prit le parti d'aller seul, de gambader, de courir en éclaireur, à quelques pas devant sa mère et son grand ami Fav dont, à la fin, l'indifférence le lassait.

-C'est étonnant comme cet enfant vous aime! disait rêveusement Mme Lahonce en le voyant s'éloigner. Tout le temps il est à me demander si vous viendrez, quand vous viendrez, tout le temps à me parler de vous... C'est extraordinaire! Véritablement, il y a des moments où je songe que si vous étiez son père il ne vous aimerait pas davantage!

-Oh! pour ?a, répondit Favierres avec un mélancolique sourire, pour ?a, il peut être tranquille, le pauvre petit... C'est un Lahonce, un vrai... Il est paraphé, signé...

Et il se glissait un doigt sur les lèvres, y dessinait les fines sinuosités de la bouche de Charlie, la mince bouche des Lahonce, rendue si célèbre, si populaire jadis, par le grand-oncle de l'enfant, Germain Lahonce, l'ancien ministre et conseiller de l'Empereur.

Mme Lahonce continua:

-Et puis, lorsqu'il me parle de vous, il faut voir avec quelles précautions, quelles minuties de discrétion!... Toujours à l'oreille, toujours en me chuchotant, comme par peur que quelqu'un ne soit là à l'écouter... Et si votre nom vient à être prononcé, si on cause de votre musique, de votre talent, il ne bronche pas cet amour, il a seulement vers moi un petit regard du coin de l'?il, un regard timide et tellement risible pour me rassurer, pour me faire signe qu'il sait qu'il ne doit rien dire... Tenez! quelquefois il me semble que j'ai en lui une sorte de petit complice qui ne nous trahira jamais, qui veut notre bonheur sans le vouloir... Vous ne trouvez pas ?a curieux?

Favierres hésitait:

-Evidemment c'est curieux!... Mais cela s'explique au fond... Cet enfant m'aime parce que vous m'aimez... Il m'aime parce qu'il n'est pas encore tout à fait détaché de vous, qu'il tient encore presque à votre chair... qu'il est encore une partie de vous-même... Plus tard il changera peut-être, malheureusement... oh! oui, plus tard, plus tard...

Ils arrivaient près de la grille du parc Monceau. Et, sans achever sa pensée, Favierres revint brusquement à des considérations plus prochaines, plus pratiques.

-Voyons, ma chérie, demain, à quelle heure vous verrai-je?...

-Deux heures et demie? proposa Mme Lahonce.

-Bien, deux heures et demie... Ce soir je d?ne tout à c?té de vous chez les Jehandy, vous savez pour les ch?urs... Que diriez-vous si, vers dix heures, je venais prendre le thé?... Cela vous ferait-il plaisir? Est-ce bien prudent, hé?

-Mon Dieu oui! Pourquoi pas? répliqua Mme Lahonce. Nous restons à la maison, car mes parents viennent... Je n'aurai qu'à annoncer votre visite, et on sera très content de vous avoir pour finir la soirée... C'est entendu?

Favierres s'était arrêté et, de nouveau, la pénétrait de son regard tenace et tendre, comme au premier instant de la rencontre, là-bas, tout à l'heure, dans les Champs-Elysées.

-Entendu! Cela me diminuera la longueur de la journée, l'idée de vous voir ce soir... Est-ce triste tout de même que nous soyons contraints de nous quitter ainsi, de retourner, vous à votre mari, moi à ma femme!... Est-ce décourageant, est-ce révoltant, ma chérie!

Mme Lahonce poussa un soupir, le visage soudain assombri, tout sévère de douleur:

-Oh! je vous en prie, mon ami, ne me dites pas cela!... Que voulez-vous?... Vous savez bien à quel point cela me torture... Vous savez bien que je ne puis être à vous plus que je ne suis...

Et comme Charlie se rapprochait en sautillant, elle se domina, se raidit à faire monter à ses lèvres un sourire enjoué et mondain:

-Au revoir monsieur... A ce soir, n'est-ce pas?...

-A ce soir, Madame! Certainement!...

Il serrait ardemment la main de Mme Lahonce, ne pouvait se résoudre à l'abandonner. Alors la jeune femme, aussi faible que lui, n'ayant pas le courage de s'arracher d'elle-même à cette étreinte, murmura doucement:

-Charlie, dis au revoir à ton ami!...

Favierres avait deviné la supplication que cachait cet ordre courtois.

Il laissa aller la main de Mme Lahonce, embrassa Charlie qui, derechef, le béret retiré, lui tendait ses joues à baiser. Puis, après un dernier salut cordial, il tourna à gauche, dans la rue de Courcelles, pendant que Mme Lahonce tournait à droite.

Elle précipitait l'allure maintenant, un peu inquiète de s'être attardée, d'avoir des explications à fournir.

Mais, tout en se hatant, elle rassemblait ses arguments, organisait un plan de récit embrouillé, pour le cas peu probable où son mari lui demanderait des détails sur cette promenade prolongée; et quand elle parvint près de chez elle, rue de Lisbonne, elle était armée, prête à la défense, munie de tous les mensonges nécessaires.

Dans l'escalier seulement, elle avertit Charlie qu'elle ne dirait pas à M. Lahonce que Favierres l'avait accompagnée si loin, si longtemps:

-Cela pourrait contrarier ton père, chéri... C'est inutile... Je lui dirai simplement que nous avons rencontré Fav. Tu m'entends, mon chéri?

Charlie répondit à voix basse, d'un air grave, d'un air comiquement soucieux:

-Bien, maman!

Chapter 2 No.2

Dans la salle à manger, un peu sombre et parfumée d'un parfum d'encens, Pierre Lahonce avait commencé à déjeuner seul.

Corpulent déjà pour ses trente-cinq ans, massif et sanguin, les cheveux séparés sur le c?té à l'anglaise, les machoires fortes, la bouche sinueuse, toute mince, en coup de rasoir, la moustache roussatre et courte, s'arrêtant net au coin des lèvres, laissant à découvert les joues gonflées, étalées, vernissées de rouge aux pommettes, il avait, avec sa figure de bouledogue de bonne maison, cette élégance sans grace, mais non sans charme, des jeunes gens riches, adonnés au sport, aux soins du corps et des vêtements, une élégance toute contemporaine faite de propreté, de santé et d'heureux choix chez les fournisseurs en vogue.

Il mangeait à bouchées rapides, l'air rageur; mécontent, s'arrêtant par moments pour consulter sa montre ou pour étudier un journal de sport, dressé en face de lui, contre une carafe; et dès qu'il vit entrer Mme Lahonce et son fils, il s'excusa sans relever la tête, il s'excusa précipitamment, d'un ton de courtoisie simulée.

-Tu me pardonnes, Hélène?... J'ai d? me mettre à table... Je regrette beaucoup... Il faut que je sois à une heure et demie à Longchamps pour surveiller la jument... Tu me pardonnes, n'est-ce pas? Impossible de t'attendre... Je n'avais que le temps!...

Mme Lahonce répliqua:

-Tu as eu parfaitement raison!... Nous étions dans notre tort... Nous nous sommes attardés par mégarde... Il faisait si bon à marcher ce matin!...

-Je comprends!... Je comprends!...

Lahonce, la mine bougonne, les lèvres presque disparues en un pincement de colère, s'était remis à lire, comparant les poids, supputant les chances de son quart de Prisca, de la jument dont avec Veyragues, le titulaire de l'écurie, Jehandy et Montclar, les deux autres associés, il était l'anonyme propriétaire.

Mais il lisait mal, sans suite, tout agacé encore du retard d'Hélène et surtout de l'incorrection qu'elle l'avait forcé de commettre.

Car la correction, le respect des convenances, la ponctualité dans les rapports, c'étaient à ses yeux de réelles vertus de famille, depuis l'exactitude proverbiale de Germain Lahonce, le ministre défunt. C'était comme le patrimoine moral, la marque aristocratique de tous les Lahonce; et Pierre n'admettait pas qu'on y faill?t ou qu'on l'y f?t manquer.

Il accueillit donc froidement, en homme mal disposé, la nouvelle de la visite de Favierres.

-Oui, je l'ai rencontré tout à l'heure, racontait Hélène d'une voix qui se dépêchait, bousculait ces phrases dangereuses, tranchantes pour elle, comme des coutelas... Il m'a dit qu'il d?nait chez les Jehandy, à cause de ces ch?urs que Mme de Jehandy veut faire chanter chez elle. Alors, je lui ai demandé s'il voulait, en sortant, venir prendre une tasse de thé à la maison... Et il a accepté...

Charlie eut un semblant de toux involontaire, Pierre demeurait sans répondre; puis, tournant sa cuillère dans son café, le regard baissé, il riposta ironiquement:

-Et sa femme?... Est-ce qu'elle viendra aussi sa femme?... En voilà une qui en a une touche! Je l'ai aper?ue hier devant le Printemps... Ah! on n'a pas idée de se fagoter comme cela!...

Mme Lahonce répliqua avec calme:

-Non, il d?ne seul... Sa femme ne viendra pas...

-Bien, bien, fit Lahonce négligemment.

Et il se mit à boire son café br?lant, par petites gorgées.

Il n'était pas, au fond, hostile à Favierres. Quoique d'un caractère emporté, orgueilleux, il n'avait pour le musicien qu'un peu de dédain,-ce dédain spontané que ressentent les gens du monde pour ceux qui n'en sont pas,-ce dédain mêlé de prudence que leur inspirent les artistes, c'est-à-dire des individus dont l'origine est fumeuse, incertaine, et de la part desquels une faute d'éducation, une tentative d'emprunt, une indélicatesse quelconque n'étonnerait pas outre mesure.

Lahonce, d'ailleurs, était plut?t flatté de la préférence que témoignait pour sa maison ce Favierres recherché, invité, demandé dans tant d'autres salons.

Et quant à s'alarmer de l'intimité presque amicale qui s'était établie entre sa femme et le jeune compositeur, quant à prendre ombrage des fréquentes visites de Favierres, de son assiduité à venir déjeuner, d?ner, chaque semaine, quant à se montrer jaloux, Lahonce n'avait jamais été troublé de la plus fugitive velléité de ce genre.

L'idée même qu'Hélène p?t être, p?t devenir la cocotte, comme il disait grossièrement, la ma?tresse de ce qui que ce f?t, ne l'avait pas une fois inquiété depuis le jour où il l'avait demandée en mariage, jugée digne de porter le nom illustre de Lahonce.

Pourtant cette confiance qu'il lui accordait n'était pas, en somme, la puissante sécurité lentement acquise dans l'accumulation des preuves de tendresse, dans l'irréprochable continuité de l'affection prodiguée. Il ne la devait ni au temps ni à Mme Lahonce. Il l'avait de tempérament, de nature, comme on na?t avec de la beauté, de la vigueur, de l'imagination. C'était bien moins de la confiance qu'une absence totale de méfiance, une native incapacité de soup?onner, d'aimer avec violence et anxiété. Sur sa femme, il ne pensait rien de précis, sinon qu'elle lui faisait honneur par sa beauté et qu'il disposait d'elle en libre et complet usage. Dans la vie comme dans la littérature, parmi ses relations comme dans les romans ou au théatre, la passion l'avait toujours ennuyé. Il n'attribuait aux liaisons mondaines d'autre cause que le désir réciproque de libertinage, d'autre but que de contenter ce désir. Toutes les affaires de ce sentiment l'aga?aient, l'humiliaient par ce qu'elles représentaient pour lui d'étrange, d'inconnu, d'inhumain; et il se refusait sommairement à croire ce qu'il n'avait jamais éprouvé.

* * *

-Dis donc! s'écria tout à coup Mme Lahonce qui devinait la mauvaise humeur de son mari et voulait le radoucir par des mots de sympathie... Dis donc, Pierre... As-tu eu ce matin les nouvelles que tu attendais de la jument?... Whatson est-il venu?...

Lahonce répondit en se levant:

-Oui, il a fini par venir à onze heures et demie. Mais il ne m'a rien dit d'intéressant, l'animal!... Avec un bonhomme comme celui-là, pas moyen d'être fixé... C'est fermé, boutonné comme une tunique!

Il avait tiré sa montre:

-Bigre!... Une heure un quart... Je vais être en retard... Je suis stupide... Au revoir... Au revoir... Je file!...

Il embrassa vivement Charlie, effleura d'un baiser les frisons blond pale d'Hélène, et sur le seuil de la porte:

-Et toi, à propos, Hélène, qu'est-ce que tu fais aujourd'hui? demanda-t-il en se retournant.

Mme Lahonce répliqua:

-Je ne sais pas... Je suppose que j'irai voir père avec Charlie... et puis faire quelques visites peut-être... En tout cas, je serai rentrée à la nuit.

-Bon! bon!... A ce soir alors!...

Au bout d'un instant, on entendit sous la vo?te de la porte cochère, un grondement de roues, un piaffement de chevaux. C'était le phaéton de Lahonce qui s'avan?ait, sortait de la maison dans un vacarme de tonnerre.

* * *

Comme elle l'avait annoncé, Hélène rentra de bonne heure; puis, sit?t son chapeau, son manteau déposés, elle alla s'enfermer dans son cabinet de toilette, une vaste pièce tendue de cretonne claire, égayée encore par les glaces, les cristaux à bouchons d'argent, les meubles en laqué blanc qui se renvoyaient les uns aux autres l'éclat jaune des bougies et des lampes dorées.

Elle avait hate d'être seule, d'être à sa table, devant son papier, de pouvoir informer enfin Favierres du changement d'heure inévitable qui s'imposait à eux pour le lendemain. Et d'une plume énervée, criante, qu'une fièvre de passion ou de crainte semblait activer, elle écrivit:

?Mon grand ami chéri,

?Vite, avant qu'on ne rentre, quelques mots pour te dire que demain ce ne sera pas deux heures et demie, mais trois heures. J'avais oublié que mon père déjeunait à la maison... Et tu sais s'il colle à table et s'il nous a sous l'?il. J'aurais peur de te faire attendre en gardant l'heure convenue, et j'ai peur aussi de ne pouvoir t'avertir, ce soir, du changement. Tout s'est bien passé, ce matin, à part qu'on était vexé, pour les convenances, de mon retard... Mais après, mon ami chéri, quelle journée! Visite chez mes parents, avec Charlie... Visites chez les Jehandy, chez les Monclar, chez Mme Marteigne, chez Mme Grimont! Visites de débarras pour que notre semaine soit plus à nous, moins encombrée d'heures prises, d'heures ennemies... Toutes ces braves dames, heureusement, étaient sorties, et je n'ai pas eu besoin de les subir, de leur parler, de me travailler à penser à autre chose qu'à toi, mon aimé... Ah! si tu m'avais vue en voiture, dans l'intervalle des visites, si tu avais vu mes regards qui ne voyaient rien, et où ils allaient, ces regards, comme ils te regardaient, essayaient de te retrouver par-dessus tous ces promeneurs, toutes ces maisons et toutes ces rues! Pardonne-moi mon erreur, n'est-ce pas?... Ce n'est pas de l'étourderie, c'est de l'étourdissement, cet étourdissement que j'ai toujours près de toi, quand tu es là à me dire, comme ce matin, ton admirable tendresse, cet anéantissement où je sens tes mots fondre et se répandre à travers moi comme un élixir br?lant plut?t que je ne les entends... Oui, dans ces instants-là, j'oublie tout, jusqu'à notre cher petit Charlie, jusqu'à nous-mêmes, jusqu'à nos intérêts de c?ur, jusqu'à l'heure bénie des rendez-vous... Alors, tu ne m'en veux plus, mon grand Fav?... Je t'aime éperdument... A demain trois heures, et pour un bon bout de temps, j'espère, car je ferai toutes mes courses le matin. Et à ce soir dix heures!

?Votre à vous seul,

?H.?

Elle avait sonné et elle enfermait la lettre dans une enveloppe à l'adresse de Favierres.

-Tenez, Juliette, dit-elle à la femme de chambre qui entrait... Vous irez jeter cela à la bo?te, tout à l'heure, pendant que nous d?nerons... Maintenant, vous allez m'aider à m'habiller!...

Juliette, une grande personne jaunatre et sèche, à l'?il noir, romanesque, prit la lettre en murmurant d'un ton cachotier:

-Bien, Madame!

Puis à haute voix, l'air délibéré, l'air d'avoir oublié déjà le secret de sa mission, elle demanda:

-Quelle robe Madame mettra-t-elle? Quel jupon?

Mme Lahonce donna ses indications, et tandis que Juliette était sortie pour chercher la toilette choisie, elle commen?a à dégrafer son corsage, sa jupe d'une main lasse, maladroite, que le regard occupé ailleurs, n'aidait pas.

On frappa à la porte. Juliette revenait, chargée de soieries pales et sombres. Elle rangea les délicats objets sur le divan qui étendait son large rectangle de cretonne au fond de la pièce, contre le mur; et s'agenouillant derrière sa ma?tresse, elle acheva de dénouer la robe, de la faire glisser le long des hanches jusqu'à terre, où elle s'écrasa à demi, en une flaque d'étoffe moelleuse et inégale.

Mais comme Mme Lahonce se dépêtrait de ces entraves de vêtements, soulevait ses pieds pour les dégager, soudain le parquet vibra d'un long tremblement, et au-dessous, il y eut de nouveau un grondement sourd de roues et de piaffements marteleurs.

-Voilà sans doute Monsieur qui rentre! observa Juliette toujours agenouillée.

Et en même temps, comme piquée d'une intolérable piq?re, elle se redressa, bondit debout en balbutiant, toute blanche malgré sa peau jaune, toute suffoquée:

-Ah! mon Dieu!

-Qu'est-ce qu'il y a? interrogea Mme Lahonce.

-Je crois que j'ai laissé la lettre de Madame sur la table de l'antichambre... Je voulais la reprendre ensuite...

Mme Lahonce, d'un automatique geste d'effroi, d'un geste des deux bras tendus, lui désigna la porte:

-Allez... courez vite... Mais dépêchez-vous donc!

Et elle resta le buste en arrêt, écoutant à travers la porte entre-baillée, la course folle, la course trop lente de Juliette le long de l'interminable couloir qui menait vers l'antichambre, vers le salut ou la catastrophe.

* * *

Lahonce, sur le point de quitter l'antichambre, s'était retourné au bruit de cette galopade frénétique, demeurait muet en embuscade, aux aguets de la personne qui se permettait, chez lui, un si indécent tapage; et lorsque de la portière du corridor, soulevée comme par une bourrasque, Juliette jaillit devant lui, il l'arrêta net d'une décharge de récriminations:

-Eh bien! quoi?... Vous êtes malade? s'écria-t-il... Qu'est-ce que cela veut dire, ces manières, ce charivari?... Où vous pensez-vous donc?... Où allez-vous?

Juliette, encore cambrée dans la posture de recul où l'avait figée la vue de Lahonce, bégaya d'un ton essoufflé:

-Oh! pardon, Monsieur... Je demande bien pardon à Monsieur!...

-Il ne s'agit pas de pardon Monsieur! poursuivit durement Lahonce. Je vous demande où vous alliez, pourquoi vous couriez comme au feu!

-J'allais Monsieur... j'allais...

Elle cherchait une réponse, et sous le regard courroucé de Lahonce, son regard oscillait, se détournant de la lettre mauve placée sur la table, y revenant furtivement, puis s'en détournant, puis y revenant, affectant enfin de se conduire comme un noble et loyal regard qui ne veut pas dénoncer, causer un malheur, un drame. Pierre insista:

-Allons, finirez-vous par me répondre?

Elle avait trouvé:

-Que Monsieur ne se fache pas... J'ai eu si peur lorsque j'ai aper?u là Monsieur!... J'allais à la cuisine porter un ordre de Madame.

-Et où est Madame?

-Dans son cabinet de toilette, Monsieur... Madame s'habille pour le d?ner.

Lahonce retirait son paletot, l'air apaisé maintenant:

-C'est bon!... Je ne vous retiens pas. Seulement, tachez que cela ne vous arrive plus, n'est-ce pas?... Eh bien, voyons, qu'est-ce que vous attendez?...

Elle répliqua d'une voix docile, théatrale, où per?ait une note de satisfaction:

-Rien, Monsieur... Rien... Je m'en vais!

Et elle sortit. Une porte au loin, la porte de la cuisine, retentissait en se fermant. Lahonce s'approcha de la table, puis, ayant déchiffré l'adresse de l'enveloppe, il esquissa un haussement d'épaules.

?Ah ?à! qu'est-ce qu'elle avait donc cette imbécile, à regarder cette lettre de c?té? On aurait dit vraiment que c'était une lettre dangereuse, compromettante, une lettre que je ne devais pas voir!... Et c'est tout bonnement une lettre pour Favierres!... Non, on n'est pas plus stupide!...?

Mais aussit?t une autre idée, une autre réflexion le traversa d'émoi.

Il se demandait pourquoi Hélène avait écrit à Favierres qu'elle allait voir le soir même, auquel elle parlerait certainement avant que la lettre ne parv?nt; et il éprouvait une étrange sensation de malaise, un malaise oppressant qu'il n'avait jamais, non, jamais ressenti.

Instinctivement il saisit l'enveloppe mauve. Il en inspectait les caractères fins et pointus, la palpait d'un serrement de doigts nerveux, comme pour en deviner, au toucher, le contenu, les phrases inutiles, une invitation sans doute, une demande de places pour un concert; oui, mais pourquoi cependant? Et il évoquait en lui toutes les pensées de sécurité, toutes les explications rassurantes, tous les axiomes de délicatesse, comme autant de serrures sacrées contre la tentation nouvelle, qui l'excitait, d'ouvrir cette lettre, de déchirer la frêle enveloppe, de savoir ce qu'avait pu redouter là-dessous le regard vacillant et mélodramatique de cette grande peste de Juliette. Oh! rien probablement, rien d'intéressant, rien qui val?t ces hésitations...

?Bah! Tant pis!?

Un sauvage accès de curiosité le décidait. D'un coup d'ongle, il arracha la patte, à peine séchée, de l'enveloppe; et les yeux, dès les premiers mots, éblouis de stupeur, il se mit à lire.

Lorsqu'il eut terminé, il recommen?a. Il ne comprenait pas tout à fait. Il était s?r, à son angoisse, que quelque chose d'inattendu et de meurtrier venait de le blesser terriblement, venait aussi d'éclater dans sa vie paisible, de bouleverser tout à l'entour. Mais les phrases de cette lettre, ce langage passionné, ce langage ridicule et incompréhensible, lui laissaient encore comme un doute d'espoir. Il avait l'impression incrédule d'être devenu un personnage de roman, un personnage de théatre marié à une femme qui écrivait comme un écrivain; et il lui fallut une seconde lecture, une lecture de mot à mot et attentive, pour effacer ce restant d'invraisemblance, pour se convaincre qu'il ne se heurtait pas là à un mirage, à une mauvaise farce, et que cette H, cette fervente H, à Favierres tout seul, était bien sa femme à lui, son Hélène Lahonce, si flegmatique, si froide, et qui s'exprimait d'habitude comme tout le monde.

Il se sentait pris à court de paroles, à court d'attitudes, dans une ignorance poignante de ce qu'un Lahonce se devait de faire en tel cas; et il se promenait d'un pas fébrile à travers l'antichambre, le chapeau rejeté en arrière, les joues violettes du sang qui y battait en flots pressés et rythmiques, tout soufflant de colère, se rendant compte progressivement de l'outrage que depuis des mois, des années, peut-être, on lui infligeait chaque jour, à deux, dans la volupté et le mystère.

Enfin un désir brutal le saisit de voir Hélène, de voir immédiatement cette extravagante créature, quitte à ne rien lui dire, à ne pas savoir quoi lui dire; et il se précipita vers le cabinet de toilette, le chapeau rebroussé, les yeux rougis et clignotants, une trépidation de faiblesse palpitant dans ses bras, dans ses jambes.

Devant la longue glace qui surmontait la toilette, Mme Lahonce debout, tournant le dos à la porte, se coiffait avec une lenteur tranquille.

Il jeta la lettre mauve sur le marbre de la toilette, et d'une voix de gorge, d'une voix presque calme, tant elle avait de difficulté à sortir, il pronon?a:

-Tiens... voilà ce que je viens de lire!... C'est de toi, n'est-ce pas? Bien!... Tu n'as rien à répondre?... Bien!... Bien! Nous verrons ce qui me reste à faire?... Nous verrons, nous verrons!

Après quoi, il reprit sa promenade silencieuse, la tête basse, les mains crispées, enfoncées, d'un trivial mouvement de rage, dans les poches de son pantalon.

Hélène se taisait. En un suprême effort de sang-froid, de mutisme, elle continuait à se coiffer, à plonger dans ses cheveux blonds un petit lissoir d'écaille, à faire bouffer, mousser l'écume de ses frisons presque argentés; et, sauf une terne paleur qui l'avait envahie à l'entrée de Lahonce, sauf un pli profond, une sorte de petite cicatrice qui lui fron?ait le front entre les sourcils, avec ses mates épaules nues, son corset de soie claire, son jupon de soie pareille, elle gardait cet air joyeux et galant de jouer une opérette qu'ont toujours les femmes élégantes dans le court-vêtu de leurs déshabillés intimes.

-Nous verrons! Nous verrons! grognait en marchant Lahonce, quoique pour l'instant il ne v?t rien, ne découvr?t rien au delà de cette heure rouge de dix heures où il serait à guetter l'arrivée de Favierres, dans la forteresse de son salon, de son foyer, à préparer pour lui les imprécations, les insultes et les coups, à attendre de pouvoir se soulager momentanément, avec sa bouche, ses poings, ses pieds, avec tous les moyens d'assommade les plus vils qui se présenteraient pour salir, froisser, ensanglanter la face souriante, puis ébahie du tra?tre visiteur.

Mais subitement, comme à la dérobée, il examinait sa femme, il se figura des scènes révoltantes, ignobles; il se dit que Favierres, plusieurs fois, l'avait contemplée ainsi, la chair nue, se rhabillant ou se déshabillant impudiquement devant lui. Il lui semblait percevoir le bruissement de ses baisers sur les bras ronds et durs d'Hélène. Il avait la vision d'étreintes abominables entre eux, la vision forcée de spectacles odieux que jamais il n'aurait cru pouvoir imaginer. Et il ne se contint plus, criant d'abord l'indignation que lui causait moins la chute que la déchéance de Mme Lahonce, la vulgarité de son choix.

-Et avec un musicien! s'exclamait-il d'une voix dégo?tée, comme si ce mot e?t résumé quelque colossale ignominie... Avec un musicien! Non, quand j'y pense!... Et quel musicien!... Un raté!... Un individu dont personne ne savait le nom lorsque je l'ai présenté au Cercle... Car c'est moi qui l'ai présenté... Il a fallu que ce f?t moi... Ah! elle est dr?le elle est dr?le!...

Il s'interrompit un moment, pour savourer l'amertume de ce souvenir cocasse, et poursuivit:

-Mais voilà ce que c'est... On accepte l'usage, on obéit à la mode... On introduit chez soi des musiciens, des littérateurs, des peintres, des tas de bohèmes... Et ces messieurs, naturellement, n'ont qu'une idée: c'est de nous souffler nos femmes avec leur musique, leurs bouquins, leurs ateliers... Ah! ils ont raison, ils aiment mieux nos femmes que les leurs!... Ils ont diablement raison!... C'est nous les serins, les imbéciles!...

Puis, se tournant vers Mme Lahonce qui gisait, muette, sur le divan, la tête renversée parmi les coussins, il ajouta:

-Seulement, nous ne le sommes pas tout le temps, les imbéciles... Nous ne le sommes pas toujours... Et je te garantis qu'il s'en apercevra ce soir, ton Favierres... Ah! il vient prendre le thé?... Eh bien! il verra le petit thé que je lui réserve. Et puis, s'il n'a pas assez d'une tasse, on lui en donnera une seconde... Et puis après...

Il s'était remis à marcher, accélérant l'allure, comme à la poursuite d'un adversaire qui fuyait, rompait devant lui:

-Et puis après, ce ne sera pas tout... On se retrouvera ailleurs... Car, tu sais, je suis décidé à lui faire très mal à ton grand ami, le plus de mal que je pourrai... Et il y a des chances que je réussisse, n'est-ce pas?... Voyons, parle donc!... A moins que ce ne soit la peur pour lui qui t'étouffe... Parle donc! Dis donc quelque chose, misérable, misérable menteuse!...

Mais Mme Lahonce persistait dans son mutisme, dans son inertie, et, lorsque au passage Pierre la regardait, il ne distinguait plus, à la place de ses traits, qu'une espèce de masque aveugle, de masque blafard serti de rose, le masque de ses longues mains blanches qu'en un élan d'inconsciente défense, elle tenait obstinément collées contre ses yeux clos, contre sa bouche frémissante, contre son visage haletant, farouche et insurgé.

Alors, ne sachant plus où exacerber encore son chagrin, sa rancune, Lahonce revint vers la toilette, ramassa la lettre mauve qui gisait dessus, dépliée, une feuille en l'air, et de nouveau, il se mit à la lire, sans passer un mot, jusqu'à la fin.

A mesure qu'il lisait, sa lèvre mince se plissait d'un rictus de dégo?t. Seulement, il ne se hasardait pas à des commentaires précis, à des railleries déclarées envers ces phrases trop fortes, ces phrases qui le dominaient, invinciblement, de leur toute-puissance de passion. Il se bornait à murmurer de temps à autre, d'un ton de pitié et de modeste dérision:

-Ah! là! là! là! là! là! là!... Ah! là! là!... Ah! là! là! là! là!

Mais quand il eut achevé pour la troisième fois cette déchirante lecture, il possédait presque l'intuition de la vérité,-l'intuition de tout ce qui le séparait, l'avait toujours séparé peut-être d'Hélène. Ses regards vagues paraissaient apercevoir enfin, dans un vertige, l'insondable ab?me de dissemblance aux bords duquel leurs vies avaient coulé distinctes, étrangères et sans fusion, malgré l'apparence.

Et brusquement, il eut une lucide sensation de défaite présente, d'irrémédiable impuissance désormais.

Toute son assurance cynique et autoritaire d'homme riche, d'homme de club et bien apparenté, l'abandonnait. Ou du moins, il présageait que d'être Pierre Lahonce, d'être ce qu'il était la veille, un moment avant, et ce qui, de tous c?tés, lui valait tant de saluts, de considération, de cordialités en respect, que tout cela, dans l'avenir, ne lui serait que d'une utilité mondaine, ne pourrait plus jamais le soutenir, le servir contre sa femme, contre la personne indevinable qui avait écrit ces phrases insensées.

Il se sentait devant elle tout timide, tout gauche, dépourvu d'audace, comme devant un ennemi déconcertant, un adversaire inférieur, mais dont les procédés de lutte vous dépassent.

Il lui semblait qu'il venait, à l'instant, de perdre Hélène, définitivement. Une émotion de douleur vraie amollit tout à coup sa rage. Il s'élan?a vers Mme Lahonce, voulut la voir, comme on veut voir une moribonde, un être défunt et chéri qu'on ne reverra plus. Il lui saisit le bras, lui tira la main violemment pour la démasquer; mais la main échappa, revint se plaquer au visage de la jeune femme, comme ramenée par un ressort vivace.

Cette résistance dérouta Lahonce. Il demeurait à considérer Hélène, hésitant, immobile, partagé entre l'envie de la battre, de lui meurtrir ses bras rebelles, et l'idée lache que toute brutalité serait sans effet contre cette ame aussi cachée que ce visage, contre cette ame étrange et fuyante qu'il ne connaissait plus; et finalement, à bout de patience, il s'éloignait, reculait lentement vers la porte. Un gémissement de Mme Lahonce l'arrêta. Il se rejeta sur elle et la secouant par les poignets, d'une voix sourde et vindicative, d'une voix qui se retenait de triompher, il siffla, en dernière menace, une promesse dernière de représailles nouvelles.

-Ah! tu pleures!... Eh bien! ce n'est que le commencement! Parce que, tu sais, après Favierres, ce sera ton fils... Oui, tu sais, ton petit Charlie, ton cher petit Charlie, que tu oublies si facilement, eh bien! c'est fini! Tu n'auras plus à te le rappeler... Je le garde... On me le donnera... Et toi, tu ne l'auras plus jamais, tu comprends, jamais!...

Puis il la lacha, la repoussa parmi les coussins, d'une poussée méprisante, et sur le seuil du cabinet il ajouta:

-Jamais plus... tu entends... Jamais! Ni l'un... ni l'autre!

* * *

Il d?na seul avec Charlie, car Mme Lahonce avait prétexté une migraine pour ne pas venir à table.

Aux demandes du ma?tre d'h?tel ou de l'enfant, il ripostait de ce ton de douceur spéciale qu'on affecte, après une grande colère, envers ceux qui ne l'ont pas motivée.

Il s'appliquait surtout à montrer de l'enjouement, de l'affabilité en répliquant à Charlie que de coutume, pourtant, il laissait souvent jaser pendant tout un repas, sans répondre autrement à ses remarques, à ses questions, que par ces onomatopées approbatives dont on croit généreusement satisfaire la curiosité des enfants.

Peu à peu il prenait au sérieux ses devoirs prochains, son r?le éventuel de mari abandonné, de père à demi veuf et voué aux sympathies. Il s'habituait à la pensée que ce romanesque malheur l'e?t frappé, lui, Pierre Lahonce, que cet invraisemblable drame de passion se f?t abattu chez lui, sur lui, dans sa famille; et il s'improvisait une figure toute neuve et changeante, une figure tant?t attristée de victime sans reproche, tant?t de justicier implacable à qui toutes les vengeances sont permises.

Mais, après d?ner, il songea que la présence de M. et Mme Brodin, ses beaux-parents, pourrait le gêner dans l'accomplissement de ses projets immédiats, dans cette scène d'expulsion où il se proposait de si bien exécuter Favierres.

Il alla donc dans sa chambre et écrivit en atténuant l'importance des faits:

?Mon cher père,

?Je vous prie de ne pas venir ce soir. Il se passe à la maison des choses très ennuyeuses que je viendrai vous raconter demain. Nous préférons ne pas recevoir aujourd'hui. Excusez-nous et croyez-moi

?Votre fils dévoué,

?Pierre.?

Ensuite il sonna, demanda Julien, le valet de pied.

Julien, un jeune joufflu, dérangé de son d?ner, arriva la bouche encore machonnante. Lahonce ordonna:

-Vous allez prendre un fiacre, tout de suite, et vous porterez cela rue de Bourgogne, chez M. Brodin. C'est pressé... Il n'y a pas de réponse!...

Puis il alluma un cigare et se mit à tourner autour de sa chambre, en essayant de méditer sur l'événement.

Chapter 3 No.3

En 1860, M. Auguste Brodin, agent de change près la Bourse de Paris, était tout dévoué à la cause de l'Empire.

Récemment décoré, admis aux grandes réceptions des Tuileries, il postulait pour être invité à celles de Compiègne, quand une lettre anonyme vint modifier, pour la vie, ses opinions politiques, ses conceptions morales, sa fa?on d'apprécier les hommes et les choses.

Cette lettre, envoyée au milieu de janvier 1860, lui annon?ait que depuis deux mois sa femme, Mme Pauline Brodin, née de Tence, le trompait presque chaque après-midi, dans un h?tel meublé de la rue de Rivoli, avec le baron Carlier, chambellan de l'Empereur.

Après huit jours d'hésitation et deux heures de surveillance, M. Brodin put acquérir la preuve que la lettre ne mentait pas et fit constater par un commissaire de police le flagrant délit.

Au début sa colère était terrible, sa douleur excessive. Il prétendait tra?ner les coupables devant la justice, se venger d'eux par un procès scandaleux.

Mais des amis du chambellan intervinrent. La famille de Tence, de son c?té, se prodiguait en supplications, en conciliabules. On écrasa la fureur de M. Brodin sous des prières, des dissertations. On fit appel à ses sentiments de père, à ses sentiments de patriote. Et trop faible, dans son chagrin, contre tant de gens doués de la ferme vigueur de ceux qui sont sans souffrance, il céda, consentit à s'abstenir de représailles judiciaires, à garder Mme Brodin, à pardonner.

Il ne tint que la première partie de ses engagements. Il garda Mme Brodin, mais ne réussit point à lui pardonner.

Il avait eu jusque-là deux amours: sa femme, qu'après douze années de mariage il aimait encore d'une fougueuse tendresse, d'une ardeur de chair jamais assoupie,-et l'Empire, à qui il devait les dignités, la décoration, sans compter les espoirs pour l'avenir.

Il eut désormais deux haines, deux haines muettes, féroces, rapidement invétérées: Mme Brodin et l'Empire.

Par une candide association d'idées, il accolait, dans sa rancune, la femme qui l'avait surpris d'une si foudroyante douleur, et le régime dont un fonctionnaire avait jeté si bas Mme Brodin; et il commen?a à les ha?r du jour où il eut promis le pardon.

Comme c'était une nature un peu solennelle, il donna à sa haine une forme discrète, silencieuse, distinguée; il la dissimula sous l'attitude guindée d'un dédain aveugle et sourd.

Il ne voulut plus entendre parler des Tuileries, qu'il feignait de considérer comme un lieu de débauches indicibles; il ne voulut plus s'occuper des affaires de sa femme, qu'il se faisait honneur de regarder comme une créature perdue, sans pudeur et sans m?urs.

Il s'interdit de partager son lit, ne lui adressa plus la parole que devant des tiers, ou en tête à tête, pour les nécessités du service et des relations mondaines. Il affecta de se désintéresser complètement de l'emploi de ses journées, lui permit, dans les salons, la liberté d'allures ou de causerie la plus absolue. Et tandis que jusqu'en 1870 Mme Brodin s'imposait une conduite à peu près régulière, ne se laissait séduire qu'à deux brèves aventures d'un an chacune, et encore séparées par un intervalle de trois années totalement chastes, M. Brodin fut constamment convaincu qu'elle avait des amants par dizaines et se réjouissait à l'idée de ne pas même désirer les conna?tre.

Bient?t aussi, le mépris que lui inspirait Mme Brodin s'étendit aux autres femmes.

Par la force d'une méditation continuelle sur ce sujet unique de la trahison, il en vint à croire que toutes les femmes, même les plus pudiques d'extérieur, les plus réputées pour leur décence, que toutes trompaient ou tromperaient infailliblement leurs maris.

Dans les journaux, son obsession le poussait à découper les procès d'adultères. Dans le monde, il avait parfois des sourires satisfaits à l'image de tous les adultères qui germaient là ou fleurissaient parmi le satin et les lumières. Dans la rue, il était persuadé que toutes les promeneuses, toutes les dames en voiture ou à pied revenaient de perpétrer l'adultère ou s'empressaient à aller le commettre.

D'un tempérament sensuel, la séparation volontaire qu'il s'infligeait d'avec sa femme l'avait d'abord beaucoup privé.

Pour obvier à des tentations qui l'eussent droit mené à un raccommodement répugnant, il commen?a à fréquenter des cocottes, au hasard des promenades nocturnes, des rencontres au Bois, aux courses; et il eut le plaisir de s'apercevoir que de rares escapades contentaient assez des instincts que l'amour seul sans doute, auparavant, surexcitait.

Quant aux besoins de tendresse qu'il avait, il lui suffit de les reporter sur sa fille Hélène, une bambine de douze ans, déjà jolie de figure et gracieuse comme une femme.

Cette beauté précoce, trop t?t dessinée, était le seul souci que causat Hélène à M. Brodin.

Souvent des semaines, des mois entiers, il la choyait, se promenait avec elle, l'emmenait au théatre sans que rien gatat sa fierté d'être le père de cette petite que tout le monde admirait.

Mais d'autres jours, des jours de rêverie, de tristesse, il s'assombrissait en la contemplant; il prenait la tête blonde d'Hélène entre ses mains, il la fixait longuement, jusqu'au plus lointain fond de ses larges yeux marrons comme pour y déchiffrer sa destinée, et il murmurait: ?Pauvre petite!... Pauvre petite!...?-car il songeait à tous les amants que nécessairement elle aurait, à toutes les trahisons que fatalement la vie la contraindrait d'accomplir.

Ce fut parmi ces réflexions hautaines, parmi ces douloureuses distractions d'ironie que M. Brodin guetta patiemment la chute de l'Empire et la décrépitude de sa femme.

Elles se produisirent presque simultanément.

Au Quatre-Septembre, Mme Brodin était avec sa fille, en Anjou, chez une parente où M. Brodin lui avait commandé d'aller chercher l'hospitalité, dès le début de la guerre.

Le 7 septembre, elle re?ut une grande lettre de son mari.

Dans des phrases sournoisement joviales, M. Brodin lui annon?ait la déchéance de l'Empire; et tout le long de la lettre, tout au travers, c'était un défilé, un dédale complexe d'allusions sarcastiques à l'affaire de 1860, un mélange cauteleux d'aphorismes philosophiques et de cris de revanche déguisés.

Elle répondit en lui demandant de venir la rejoindre. M. Brodin repoussa cette demande.

La chute du régime maudit lui suggérait un regain d'ardeur patriotique. Il se refusa à sortir de Paris que mena?ait l'ennemi, s'engagea dans la garde nationale, et subit avec vaillance et bonne humeur toutes les dures misères du siège.

Mais lorsque au mois d'avril il retrouva à Versailles sa femme et son enfant, une autre joie, une récompense nouvelle lui étaient réservées.

Bien qu'atteignant à peine quarante-six ans, Mme Brodin, en quelques mois, avait perdu, dans une crise de diabète, tout ce qui lui restait, au départ, de fra?cheur juvénile et de netteté séductrice. Un de ces brusques effondrements, où parfois s'anéant?t sans transition la beauté dernière des femmes, l'avait soudain précipitée d'une maturité appétissante encore à l'informe mollesse croulante des personnes agées. Elle revenait la taille épaisse, carrée, la poitrine débordante, les joues gonflées d'une graisse hative où les traits disparus devaient s'être peu à peu comme ensevelis; et avec sa chevelure bouclée qu'elle persistait à teindre en rougeatre, avec la crémeuse couche de poudre de riz dont elle continuait à enduire son visage flasque, elle avait un air vaincu, gêné, frileux de grosse chatte rousse, de grosse chatte poussive et de coin du feu, qui donna sur-le-champ à M. Brodin un sentiment imprévu de délivrance. Pour la première fois depuis dix ans, il daigna l'embrasser. Il avait l'impression agréable que c'en était fini maintenant pour lui d'être ce que jadis cette grosse dame n'avait jamais cessé de le faire. Il lui pardonnait presque, la devinant hors de combat, paralysée par l'embonpoint et dorénavant incapable de nuire.

Des succès personnels, de plus, vinrent accentuer les dispositions indulgentes de M. Brodin, adoucir davantage son pessimisme. Ses amis, pour la plupart réfugiés à Versailles, lui assurèrent qu'il rajeunissait. Il avait, pendant le siège, laissé pousser sa barbe, une barbe en brosse, toute ronde, toute blanche; et on lui découvrait un certain aspect de jeune Victor Hugo, avec un je ne sais quoi pourtant de plus élégant.

Flatté par ces éloges, débarrassé du souci de ses ennemis intimes, il ne renon?a pas à ses doctrines, mais il s'appliqua moins aprement à en étayer par des exemples la cruelle vérité. Il apporta, dans les salons, une figure moins sombre, moins diaboliquement méprisante. Il y menait le plus souvent Hélène, sans Mme Brodin que le diabète retenait à la maison; et il avait pour préoccupation principale de marier la jeune fille, qui prenait de l'age, malgré sa claire beauté de blonde, allait sur ses vingt-deux ans déjà.

Un jour de la fin de mai, ils s'étaient rendus ensemble à l'entrée de la route de Paris, pour assister à l'arrivée des convois d'insurgés capturés par les troupes versaillaises.

La foule, postée des deux c?tés de l'immense avenue, attendait, dans une effervescence de ressentiment et d'émotion, dans un brouhaha bourdonnant des conversations proférées à mi-voix.

Quand les premiers prisonniers parurent tout blanchis de poussière, la tête ou le bras encerclés de linges sanguinolents, le regard direct et virant de rage, des insultes isolées partirent de la foule, comme des coups de feu hésitants, puis l'audace d'injurier envahit la multitude, gagna les rangs serrés des spectateurs.

Une poussée vers les insurgés s'opéra, que les gendarmes essayèrent en vain de retenir. Des clameurs retentissaient, des huées éclatèrent; c'était l'explosion de tout ce que peuvent hurler d'infame et de haineux une masse de braves gens en sécurité et qui se vengent.

Hélène, par peur ou par pitié, se sentait défaillir. M. Brodin, l'entra?na toute pale, l'assit sur un banc qui bordait, en arrière, le trottoir, auprès des grands arbres séculaires. Il s'inclinait vers elle, l'interrogeait, s'effor?ait à la rassurer, quand un homme, le chapeau à la main, s'approcha, proposa ses services.

-Tiens, Lahonce! s'écria M. Brodin d'un ton camarade.

Ils s'étaient connus pendant le siège à l'un des bastions de Montrouge; et au cours des factions en commun, des longues heures d'oisiveté sur les remparts, à la rumeur des canons tonnant au loin, ils avaient lié intimité, une intimité guère moins superficielle et éphémère, malgré la gravité du moment, que celles qu'on forme sur un bateau, en wagon, dans un de ces endroits où le hasard des circonstances vous tient, pour un temps, comme en une même ge?le enfermés.

M. Brodin remercia Pierre Lahonce de ses propositions cordiales, le présenta à Hélène et l'invita même à leur rendre visite.

Le jeune homme y vint le lendemain, fut convié à d?ner, fit une seconde visite, une troisième; et au bout de quinze jours, il demanda Hélène en mariage.

Orphelin, riche environ de trois millions, solide et gaillard, agé tout juste de vingt-quatre ans, neveu d'un homme d'état célèbre, Pierre Lahonce réunissait en lui ces avantages de rang, de personne et de fortune qui constituent ce qu'on appelle bourgeoisement un beau parti.

Cependant M. Brodin n'accorda pas tout de suite son consentement, pria qu'on l'autorisat à réfléchir.

En dépit de l'acceptation d'Hélène à laquelle Lahonce semblait agréer, une hostilité suprême et inavouée contre tout ce qui avait touché au monde impérial détournait M. Brodin d'acquiescer à cette union plut?t honorable.

Enfin il parvint à ma?triser son antipathie, et le mariage eut lieu à Paris, vers la fin du mois d'ao?t.

Durant toute la cérémonie, M. Brodin fit bonne contenance. Il sut même accueillir de sourires empressés les notabilités du parti déchu, accourues pour féliciter le jeune marié.

Mais le soir, lorsque, après le d?ner de famille qui s'était donné chez lui, Hélène vint lui faire ses adieux, il fondit en sanglots.

On crut qu'il pleurait, par le chagrin de la séparation, et tout le monde fut ému de cette bien naturelle souffrance d'un père délaissé.

La vérité était que son c?ur fléchissait sous les morsures de cette journée trop rude. Tous ces visages de courtisans, de fonctionnaires impériaux, toutes ces beautés d'anciennes dames de la cour et particulièrement la figure d'un proche cousin de Pierre qui ressemblait d'une fa?on frappante, avec sa moustache cirée et sa barbiche en forme de flamme, au funeste baron Carlier, toute cette cohue détestée l'avait ramené à l'époque de son malheur, replongé parmi les plus désolantes pensées, rejeté à une sorte de rechute.

En embrassant sa fille, il se rappelait, malgré lui, la honteuse scène de la rue de Rivoli, puis toutes les coquetteries ultérieures de Mme Brodin, puis toutes les affligeantes remarques accumulées sur la corruption des femmes, et ces amertumes de naguère se joignaient pour l'angoisser à des pressentiments indécis, des craintes confuses au sujet de l'avenir de sa fille, de l'épouse infidèle que serait logiquement Hélène, et des amants qu'elle ne pourrait manquer d'avoir, parmi les drames ou les scandales.

Ces appréhensions calmées, durant les débuts du mariage, par la bonne entente, les échanges de tendresse dont Lahonce et Hélène lui offraient le spectacle, se réveillèrent après la naissance de Charlie, quand la première fougue d'affection entre les jeunes gens se fut un peu refroidie.

Sa manie de douter le reprenait; et inconsciemment, comme acharné par une impérieuse habitude, il s'occupa à soup?onner sa fille, à l'épier en cachette, à la surveiller ainsi qu'une épouse suspecte.

Bien que Mme Lahonce ne prêtat par sa tenue à aucun blame, il notait anxieusement ses démarches, ses paroles, les hommes avec qui il l'avait vue causer dans le monde, les préférences qu'elle avouait envers tel ou tel; et là-dessus il dressait des hypothèses, édifiait des romans, inventait à Hélène des liaisons galantes dont il l'innocentait ensuite, faute de preuves, pour lui en attribuer d'autres qu'il jugeait plus croyables.

Jamais il ne confiait à Pierre ses observations, malgré l'envie qu'il avait de le mettre en garde.

Il se piquait d'abord loyalement de ne pas accuser sa fille sur des données aussi fragiles; et puis, tout en plaignant Lahonce de n'être pas plus avisé, plus clairvoyant, plus soucieux de sa défense, il e?t rougi de dénoncer Hélène à cette jalousie dormeuse, de prendre parti contre une femme, contre sa fille en faveur d'un étranger.

Pourtant, jusqu'en 1880, ses délicates recherches, son inquisition ouatée de mystère ne lui avaient procuré aucun indice probant, aucun témoignage positivement défavorable.

Il déplorait seulement le ton bref de révolte et d'agacement dont Hélène accueillait ses questions tortueuses; et il se demandait s'il fallait apercevoir, dans cette impatience à être interrogée, le signe d'un irrespect tout moderne ou la marque d'une culpabilité en émoi.

Mais il ne possédait sur le cas de Lahonce nulle certitude et il se fatiguait d'une pourchasse aussi difficile et infructueuse. Il fallut la survenue de Vincent Favierres, présenté par Mme de Jehandy, pour le ranimer au jeu.

Il redoubla d'attention alors, multiplia les ruses d'espionnage, les pièges de conversation; et dès 1880, quoique n'ayant rien découvert de décisif, il ne chercha plus, ferma l'enquête. S?r que Favierres était l'amant d'Hélène, l'inéluctable et premier amant qu'il redoutait tant pour sa fille, il s'installa, se terra dans cette conviction comme dans un inexpugnable refuge de pensée d'où il verrait l'aventure se dérouler selon l'ordre normal pour finir par le ridicule ou par le désastre; et depuis lors, il attendait, dans une mélancolie tranquille, la suite d'événements qu'en conscience il se louait d'avoir tout fait pour éviter.

* * *

M. et Mme Brodin étaient encore à table; achevaient de savourer leur dessert, quand on apporta la lettre de Lahonce.

-Qu'est-ce que c'est?... Qu'est-ce qu'il y a? questionna Mme Brodin de la voix somnolente qu'elle avait avant le somme où la jetait la digestion de chaque repas.

-Je ne sais pas! répliqua froidement M. Brodin... Pierre nous fait dire de ne pas venir... Tenez, voilà la lettre! Vous en saurez autant que moi!

Il s'était levé, et les pouces dans l'entournure du gilet, la tête alourdie d'une foison d'images tragiques ou dérisoires, il marchait autour de la table, s'effor?ant de déterminer jusqu'à quel point étaient ennuyeuses ces choses dont Lahonce s'autorisait pour le décommander, et si ces choses ne seraient pas par hasard celles que prévoyait de si loin sa perspicacité avertie.

-Oh! mon Dieu! mon Dieu! s'écria plaintivement Mme Brodin lorsqu'elle eut terminé... Qu'est-ce que cela peut bien être?... Cette pauvre enfant!... Cette pauvre enfant!

M. Brodin, durement, enraya les doléances de sa femme, avoua son opinion secrète:

-Cette pauvre enfant!... Qu'en savez-vous?... Qui vous dit que c'est une pauvre enfant? Qui vous dit qu'elle n'a pas failli à tous ses devoirs, à tous, vous saisissez!...

Et, dans l'intonation dont il pronon?ait ?à tous?, il y avait non seulement un rappel à jadis, mais, de plus comme une mainmise sur une hypothèse en voie de réalisation et qu'il n'entendait pas qu'on détournat, qu'on incommodat par des hypothèses contraires.

Mme Brodin ne répliqua point. Elle revoyait, en une vision étonnée, le baron Carlier et ses deux autres amants, effigies effacées, aux contours palis et troubles, qui se brouillèrent encore davantage, s'évanouirent entièrement dans la somnolence dont la grosse dame était envahie.

Elle sursauta cependant au craquement de la porte que M. Brodin ouvrait pour sortir:

-Où allez-vous donc? interrogea-t-elle en clignant ses paupières collées.

M. Brodin repartit d'un ton résolu:

-Je vais chez Pierre...

-Chez Pierre?... Mais puisqu'il vous a dit qu'il viendrait demain... Vous allez peut-être le vexer, mon ami!

M. Brodin haussa les épaules:

-Je crois, n'est-ce pas, que je sais ce que j'ai à faire?... Si je vais chez Lahonce, c'est que probablement je juge que c'est mon devoir de père, que c'est notre intérêt...

-Oh! mon Dieu! mon Dieu! susurra Mme Brodin, qui devinait enfin les soup?ons de son mari. Mais je suis s?re qu'il n'y a rien... Vous exagérez!... Vous vous montez la tête!...

M. Brodin, sans s'attarder à discuter, sortit en grommelant:

-Je sais ce que j'ai à faire!

* * *

Dehors, il appela un fiacre:

-108, rue de Lisbonne... Et bon train, n'est-ce pas?

Il avait son idée-une idée machinale et alléchée, une idée appatée par le parfum d'adultère possible, d'adultère avéré qu'exhalait pour ses narines exercées la lettre ambigu? de Lahonce.

Il voulait tout de suite voir, savoir, se mettre au courant,-se rassurer si ses craintes étaient mal fondées, s'ingérer si l'affaire était de nature à comporter ses soins.

Mais, lorsque le fiacre stoppa devant la maison des Lahonce, sa curiosité d'amateur fit place tout à fait à l'angoisse. Il gravit l'escalier lentement, haletant à chaque marche, tant l'émotion lui écrasait la poitrine. A l'approche du danger imminent, ses instincts de père, de bourgeois reprenaient le dessus sur sa vanité de maniaque prédiseur; et maintenant, il aurait donné volontiers une somme importante, accompli tous les sacrifices exigés pour que sa fille, son Hélène, son enfant f?t indemne et qu'il p?t l'embrasser comme chaque jour, comme une femme honnête et maltraitée à tort.

* * *

Mais au froncement du sourcil qu'eut Lahonce quand il pénétra dans le salon, à la mine sombre, au visage décoiffé, congestionné de son gendre, M. Brodin pressentit que tout espoir de conciliation était perdu, qu'il fallait se résigner, accepter qu'Hélène e?t confirmé ses fatidiques théories; et ce fut d'une main un peu tremblante qu'il prit la main que lui tendait Pierre.

-Comment! s'écriait le jeune homme, vous n'avez donc pas re?u ma lettre?...

-Si! si! fit M. Brodin en s'asseyant. Justement... Excusez-moi... Nous étions tellement inquiets... Je n'ai pas eu la patience d'attendre jusqu'à demain... Voyons, que se passe-t-il?...

Lahonce riposta d'un ton maussade:

-Je suis très contrarié que vous soyez venu, je ne vous le cache pas, très contrarié... Il se passe que j'ai surpris une lettre d'Hélène. Il se passe qu'Hélène a... qu'Hélène est la...

Il ne pouvait achever. Ces mots d'?amant?, de ?ma?tresse? l'étranglaient au passage, l'étouffaient de leur grosseur insolite. M. Brodin, complaisamment, vint à son secours, lui fournit les expressions, comme un docteur bonhomme à un malade trop timide.

-Voyons... Est-ce qu'Hélène aurait un amant?... Est-ce qu'elle serait la ma?tresse...

Lahonce s'exclama avec stupéfaction:

-Vous le savez!... Comment le savez-vous?... D'où le savez-vous?...

M. Brodin rompit prudemment de quelques mots:

-Je ne sais pas!... Non, je ne sais rien!... Mais je suppose!... Je fais erreur peut-être!... Je vous disais cela...

Lahonce déclara:

-Eh bien, non!... Vous ne faites pas erreur... Vous êtes, hélas! dans le vrai... Hélène a un amant... Et cet amant, c'est Favierres...

-Vous avez la lettre?

-Oui.

-Voulez-vous me la donner?

M. Brodin ajusta son binocle et commen?a à lire. Tandis qu'il avan?ait dans sa lecture, une révolte nouvelle s'opérait en lui. Il généralisait, il oubliait d'où provenaient ces lignes passionnées, qui les avait écrites et le nom du destinataire; il les lisait avec une colère grandissante et illusionnée, comme une lettre de Mme Brodin au baron Carlier, comme l'éternelle lettre de l'éternelle adultère à l'éternel amant; et avant même d'avoir terminé, il se sentait déjà gagné d'une ardeur combative, d'un besoin de prendre la direction de l'affaire, de mettre en ?uvre ses facultés de spécialiste jusque-là inemployées, de destituer Pierre de ses pouvoirs supérieurs, ainsi qu'on fait d'un capitaine ignare sur un navire en péril.

Il domina néanmoins, par convenance, cette excitante envie de commander, et repliant la lettre soigneusement, en lissant les plis d'un ongle grin?ant, il concéda:

-Evidemment... C'est facheux... C'est très facheux!... Je suis navré, mon cher ami... La conduite d'Hélène est inqualifiable... Mais dites-moi, je vous en prie, dites-moi... En quoi ma présence pouvait-elle vous déplaire?... Je trouve au contraire...

-En quoi?... En quoi? répétait Lahonce d'un ton de défi... Vous voulez savoir en quoi?... Eh bien, vous me gênez parce que le monsieur en question doit venir tout à l'heure... Oui, il doit venir prendre le thé... Le thé! Ha! Ha!... Et vous pensez bien que, pour la réception que je lui prépare, votre présence ne me sera pas précisément commode...

M. Brodin protesta hypocritement de sa discrétion:

-Mais, mon cher ami, je ne vous gênerai en rien. Vous êtes ma?tre chez vous. Dieu me garde de m'immiscer dans l'explication que vous aurez avec ce triste sire!...

Puis reprenant son ton engageant, son ton de bon docteur à qui l'on peut tout confier:

-Du reste, actuellement, il ne s'agit pas de cela entre nous... Il s'agit de l'avenir... Parlons franchement, mon cher enfant... Qu'est-ce que vous avez l'intention de faire?

Lahonce exposa en balbutiant de fureur toutes les intentions qu'il avait de tout faire: corriger Favierres en premier lieu,-après, la séparation, et après, le divorce, dans un an ou deux, quand les Chambres l'auraient voté.

M. Brodin se récria, chicanant d'abord sur les dates:

-Dans un an, dans deux ans!... Ah! bien oui!... J'ai mes renseignements, moi... C'est une question que je suis avec le plus vif intérêt... Dans deux ans?... Dites quatre ans, cinq ans... Peut-être jamais! Tenez, nous sommes en 82... Eh bien, je vous fais un gentil petit pari qu'en 86 la loi ne sera pas encore votée...

Et l'intention de divorce ainsi provisoirement écartée, rejetée à l'effrayant incertain des années et des années lointaines, il s'évertua à détruire, à ébrécher une à une les autres armes de pacotille que Lahonce avait choisies hativement dans l'arsenal public de la tradition.

Il parlait d'une voix saccadée, s'effondrant parfois au chuchotement, sous une pression de mélancolie trop lourde, car il se contraignait pour excuser cette femme coupable, sa fille,-cette adversaire satanique issue de son propre sang, et surtout il souffrait du son des phrases qu'il se trouvait obligé à dire.

C'étaient précisément les phrases qu'autrefois les Tence coalisés, les amis du baron suppliants avaient proférées pour vaincre son courroux; et de les écouter même prononcées par sa voix, cela lui faisait l'impression d'une de ces mélodies anciennes, entendues aux temps malheureux, et dont les notes plus tard répétées emplissent soudain notre ame d'une dense ombre de deuil, y soulèvent soudain en opaques tourbillons la noire poussière au repos des souvenirs mauvais.

Lorsqu'il parvint à l'argument de l'enfant, il pleurait presque d'avoir revécu si vite ces interminables atroces moments de jadis, et sa voix tremblait, charriait des larmes, en invoquant l'affection de Lahonce pour son fils, les devoirs dus au pur petit Charlie:

-Non, il ne faut pas, affirmait-il avec une sincérité dont Pierre se sentait tout ému, il ne faut pas que ce petit sache jamais ce que sa mère a été, ce que sa mère a fait, ce que sa mère a commis... Mais imaginez-vous qu'un jour il l'apprenne, qu'un jour quelqu'un vienne lui dire: ?Votre père a quitté votre mère parce qu'elle...?... Imaginez-vous cela, mon cher Pierre? Non, vous ne pouvez pas permettre que votre fils ait un jour une douleur, une honte pareille... Vous n'avez pas le droit de lui préparer un tel coup, à ce pauvre petit... Et, pour le lui éviter, vous n'avez qu'un moyen, vous le savez: oublier, anéantir tout cela sous le silence, pardonner!

Puis, après une pause, il ajouta d'un ton commémoratif, historique:

-Et, vous ne seriez pas le seul, je vous jure, vous ne seriez pas le premier!...

-Ainsi, interrogea Lahonce ébranlé, ainsi vous me conseillez de pardonner? Mais maintenant, comment repara?tre dans le monde, connaissant ce que je connais?... Comment séparer Hélène de ce monsieur?... Comment voulez-vous que j'arrange ma vie?... Cela me para?t impossible...

-Ne vous inquiétez pas, mon ami, fit avec autorité M. Brodin. On vous aidera... Vous partirez en voyage... Vous éloignerez Hélène pendant un certain laps... Affaire de quelques semaines, croyez-moi, de quelques heures de réflexion... J'ajouterai même que si vous vouliez suivre jusqu'au bout mes conseils, savez-vous ce que vous feriez?... Vous me laisseriez la charge de recevoir ce gredin, vous me laisseriez...

Lahonce, outré, se cabra:

-Ah! ?a, non, par exemple!... Non, non, jamais de la vie!... Je veux lui faire son affaire moi-même et je la lui ferai proprement, je vous en donne mon billet!...

-Mais, mon pauvre enfant, pleura M. Brodin, mais tout est à recommencer, alors!... C'est comme si nous n'avions rien dit... Vous voulez pardonner d'un c?té, et de l'autre vous voulez insulter cet individu, le gifler, vous battre avec lui, est-ce que je sais, moi?... Non, vous n'êtes pas conséquent... Mettons que nous n'avons rien dit... Allez, faites comme vous voudrez!... Déshonorez-nous... Brisez l'avenir de votre fils... C'est cela... Faites du mal, faites des malheurs irréparables, pour le plaisir de lancer un ou deux mots désagréables à un monsieur et de lui flanquer un coup d'épée après!... C'est cela! C'est cela!...

Lahonce abasourdi s'exclama:

-Mais pourtant, sapristi! il me semble que j'ai bien le droit de... il me semble que personne d'autre que moi...

M. Brodin lui saisit la main et ironiquement:

-Oui, oui, mon ami, accordé... Vous avez le droit... Bravo! Parfait!... Ah! vous allez faire de la jolie besogne, un joli scandale!... Je vous en félicite!... Charmant!... Charmant!...

Un coup de sonnette l'interrompit dans ses sarcasmes.

Il s'empara de l'autre main de Lahonce, et d'une voix chaude et basse, d'une voix implorante et à l'agonie, il murmura:

-Eh bien! non, il ne sera pas dit que je vous aurai laissé accomplir cette folie, ce crime... Pierre!... Pierre!... Mon enfant, mon cher enfant, je vous en supplie, au nom de votre nom, au nom de votre fils, je vous en conjure, allez-vous-en!...

Il le bousculait doucement, le refoulait peu à peu vers une des portes latérales du salon:

-Je vous en supplie, mon ami!... Je lui parlerai comme si c'était pour moi... Rentrez chez vous! Fiez-vous donc à moi!... Je lui ?terai pour longtemps le go?t de revenir... Allons, allons! Pierre, je vous en supplie!...

Lahonce faiblissait, étourdi, bégayant des refus incohérents:

-Mais non!... Je ne veux pas... Tout m'est égal! Je vous dis que je veux le voir, cette canaille!...

D'une suprême poussée impérative, M. Brodin le rejeta hors de la pièce, et il avait à peine refermé la porte que Favierres fit son entrée.

-Tiens, Monsieur Brodin! Tout seul! Ces dames sont au petit salon? fit le compositeur en s'approchant, la main tendue, sa figure avenante rehaussée même de ga?té par l'air de fête, d'élégance que lui donnaient son habit noir, son blanc plastron brillant, sa toilette de soirée.

M. Brodin, surpris par la prompte apparition de Favierres, avait juste eu le temps de s'adosser, debout, à la cheminée, dans une attitude de hargneuse défensive. Il répliqua, un peu décontenancé, sans serrer la main que lui offrait Favierres:

-Je l'ignore... Il se peut que ces dames soient au petit salon ou ailleurs... Je l'ignore, Monsieur... Mais j'ai à vous entretenir de choses autrement graves que de savoir où sont ces dames... Asseyez-vous, Monsieur, je vous prie.

Favierres s'assit, en une pose aisée, le chapeau appuyé sur le genou, et s'extirpant encore la ruse d'un dernier sourire, malgré son effroi, il demanda:

-Mme Lahonce est souffrante?... Qu'y a-t-il donc de si grave?... Vous m'effrayez!...

M. Brodin répliqua d'un ton plus assuré et plus rogue:

-Non, Monsieur, Mme Lahonce n'est pas souffrante... Ce qu'il y a de grave et ce qui peut en effet vous effrayer, c'est que mon gendre sait, c'est que nous savons, Monsieur, que vous êtes l'amant de ma fille...

Favierres tressaillit et se levant:

-Je vous jure...

-Oh! épargnez-vous les faux serments, Monsieur! fit M. Brodin avec un arrêt de la main un peu scénique... Voici une lettre que mon gendre a interceptée et qui vous était destinée... Si vous me jurez, non votre parole d'amant, oh! non, cela ne serait pas assez! mais votre parole d'honnête homme, cette fois, que vous me rendrez cette lettre aussit?t après l'avoir lue, je consentirai peut-être à vous la confier pendant quelques moments... Vous verrez alors que toutes vos dénégations sont aussi superflues qu'elles sont honorables... Je vous attends, Monsieur!

Ils échangèrent la lettre, le serment réclamé, et tandis que Favierres parcourait le papier mauve, la paupière basse et négligente, le visage immobile, glacé d'une volontaire expression d'indifférence, M. Brodin l'examinait du coin de l'?il comme une sorte de monstre captif, comme l'incarnation repoussante du vice qui ment, qui vole et se dérobe. Oui, cet homme aux caressants yeux bleus, cet homme à la moustache brun roux et finement emmêlée, cet homme aux cheveux en brosse et tout gris vers les tempes, ce jeune homme à la beauté énergique et nerveuse, à la tête pleine de secrets et de mélodies, c'en était un, c'était un amant, un de ceux qui chassent la femme d'autrui, qui la poursuivent, la traquent et la prennent; oui, c'était l'un d'eux, un de ces insaisissables et félons ennemis que M. Brodin tenait là sous son regard, entre ses mains, à sa merci,-à la merci de tous ces droits sanguinaires de revanche et d'insulte que confèrent en certains cas, la société, la famille, l'age et les convenances! A cette pensée de sa supériorité, M. Brodin sentit son indignation s'accro?tre de courage, et il arracha plut?t qu'il ne re?ut la lettre que lui restituait Favierres d'un geste très poli.

-Eh bien! Monsieur? grommela-t-il dédaigneusement, en glissant le papier dans la poche intérieure de sa redingote... Eh bien! Monsieur? Vous avez lu?... Le contenu de cette lettre vous est malheureusement trop favorable pour que vous persistiez à nier, je présume?

Favierres, qui se mordait les lèvres d'impatience, éleva la main en signe d'aveu.

-Bon! Vous ne niez plus? reprit M. Brodin... Très bien! J'en suis fort aise! Je vous dirai même que le contraire ne m'e?t pas étonné outre mesure. Avec des gaillards comme vous...

Le compositeur eut un mouvement de buste en avant qui provoqua de la part de M. Brodin un petit recul de retraite vers l'appui de la cheminée.

-Du reste, continua-t-il, sans s'obstiner à énoncer son opinion complète sur les gaillards comme Favierres, du reste, du moment que vous ne niez plus, cela va beaucoup simplifier les choses... Je ne vous retiendrai pas longtemps à vous dire ce que je pense de votre conduite, Monsieur... Vous savez, j'imagine, mieux que moi, qu'elle n'a pas été celle d'un galant homme...

Favierres lui coupa la parole:

-Permettez, Monsieur!... Je ne puis tolérer que vous...

-Pla?t-il? interrogea d'un air goguenard M. Brodin.

Favierres reprit de même:

-Je vous dis, Monsieur, que je ne puis tolérer que vous me parliez sur ce ton... Je vous prie de garder pour vous vos appréciations sur une affaire qui ne saurait se régler qu'entre M. Lahonce et moi!

-Eh bien, c'est ce qui vous trompe, Monsieur! riposta victorieusement M. Brodin... Vous vous trompez du tout au tout!... J'ai obtenu de mon gendre qu'il ne par?t pas dans cette lamentable aventure... Et il n'y para?tra pas!... J'ai obtenu de lui à grand'peine qu'il me chargeat de ses intérêts... J'ai donc le droit strict d'apprécier votre conduite... Et j'en use... Je vous répète que votre conduite n'a pas été celle d'un galant homme!...

Il prit par prudence un temps pour le cas où Favierres n'e?t pas été de son avis, lui e?t contesté brutalement ce droit dont il usait. Mais le compositeur demeurait le regard fixe, la tête baissée, vers la rougeoyante palpitation du bois qui luisait, dans la cheminée, derrière les jambes écartées de M. Brodin. Il n'écoutait plus le vieillard, retenu par une idée folle, absorbé dans le désir absurde d'essayer de revoir Hélène, de ne pas partir sans l'avoir revue, sa malheureuse amie, qu'il devinait maintenant à gémir, à se désoler sous les outrages et les reproches, tout près, à c?té, dans quelque pièce voisine.

M. Brodin, qu'enhardissait ce silence, poursuivit, en piétinant à petits pas devant la cheminée:

-Ah! ah! pardieu, vous ne pensez pas comme moi!... Je vous connais, allez! Je connais cela! Vous trouviez tout naturel, n'est-ce pas? de vous introduire chez un homme, de lui capter son amitié, de vivre chez lui, de manger ses d?ners, et enfin de lui détourner sa femme... Oui, vous trouviez ?a propre, élégant, honnête! Ha! ha!... C'est ce que vous appelez, vous autres, de l'amour, de la passion... C'est ce qui est admis, hé? C'est ce qui se fait?... Eh bien! Monsieur, ces choses-là ont un autre nom, dans le langage des braves gens... Ces choses-là, voulez-vous que je vous dise comment cela s'appelle?

Il ne put réaliser sa proposition. Favierres l'avait saisi par le bras, l'arrêtant court dans son piétinement, et d'une voix exaspérée lui murmurait:

-Monsieur Brodin... taisez-vous... taisez-vous, je vous en prie!...

-Que je me taise? protesta mollement M. Brodin.

-Oui, taisez-vous!... Vous savez bien que si je n'aimais pas votre fille comme je l'aime, si je ne préférais tout à un scandale qui p?t lui nuire, vous savez bien que je n'aurais rien entendu de tout ce que vous m'avez dit, que j'aurais couru chercher votre gendre derrière ces portes, je ne sais pas où, là où il se cache, enfin, et qu'alors je me serais bien chargé qu'il ne puisse plus vous charger de ses intérêts... Vous comprenez?...

Il agitait, tenaillait d'une pression griffante le maigre bras de M. Brodin. Le vieillard se débattit en secousses apeurées et rageuses.

-Ah! laissez-moi, Monsieur!... Voulez-vous me laisser, nom d'un chien!

D'une secousse plus vive, il s'était dégagé. Il maugréa en se frictionnant son bras meurtri:

-C'est un peu fort!... C'est un peu fort!... Ah! vous pouvez vous vanter d'avoir du toupet, dans votre bande!... Non, c'est trop fort!... Et d'abord, apprenez que mon gendre ne se cache pas... Je vous ai déjà dit que c'était moi qui...

Puis il se tut brusquement, comme baillonné par une recrudescence de colère.

-D'ailleurs, au fait, je n'ai pas d'explication à vous donner... Je ne discute pas avec les butors... Vous êtes libre, Monsieur... J'ai bien l'honneur de vous saluer.

Favierres avait ramassé son chapeau et restait debout en face de M. Brodin, ne s'en allant pas, ne pouvant se décider à s'en aller, à quitter ce sol d'amour, à partir sur-le-champ en exil à jamais.

-Eh bien! Monsieur? interrogea avec hauteur M. Brodin... Je croyais pourtant m'être exprimé clairement, vous avoir fait comprendre que notre conversation était terminée...

Favierres balbutia:

-Je vous prie de m'excuser, Monsieur Brodin, d'excuser un moment de vivacité que je regrette beaucoup... Je suis très nerveux, très susceptible... Et ce que vous me disiez au sujet de Mme Lahonce, de nos sentiments, était si blessant, si cruel...

-Il suffit, Monsieur! interrompit M. Brodin qui, devant la confusion de Favierres, recouvrait graduellement son audace méprisante. Il suffit! Je vous tiens quitte de vos excuses... J'ai mon opinion sur votre compte... Cela suffit... Demeurons-en là, voulez-vous? et abrégeons... Bonsoir, Monsieur... Je vous salue...

Favierres céda:

-C'est bien, Monsieur, je me retire... Mais je vous prie-je vous prie de toutes mes forces-de bien dire à Mme Lahonce que je lui demande profondément pardon de tout ce qu'elle souffre à cause de moi et de tout ce qu'elle endurera peut-être par la suite... C'est là un petit service que vous ne me refuserez pas, j'espère, et dont je vous aurai une grande gratitude... Puis-je compter sur vous?

-Eh bien! soit, fit M. Brodin après avoir réfléchi un instant. Soit, je le lui dirai... Je n'y vois pas d'inconvénient... Non, vraiment, je n'en vois pas! Seulement, jurez-moi que si vous rencontrez mon gendre, vous ne ferez rien contre lui...

-Je vous en donne ma parole...

M. Brodin, alléché, poussa plus loin ses conditions:

-Et jurez-moi aussi que jamais, quoi qu'il arrive, vous ne tenterez rien pour revoir Mme Lahonce!...

Favierres ne répondait pas.

-Comment! s'exclama M. Brodin, vous oseriez vouloir la revoir?

Le musicien, sans répliquer, s'était incliné en un salut correct, marchait vers la porte de sortie.

M. Brodin le rattrapa.

-Mais c'est abominable! abominable! bégayait-il, tout affolé... C'est inconcevable. Vous songez à la revoir!... Mais vous voulez donc notre malheur, notre ruine à tous! Mais vous avez donc le diable au corps tous les deux!... Voyons, Monsieur Favierres, ce n'est pas pour moi, ce n'est même pas pour ma fille, c'est pour mon petit-fils que je vous le demande, pour ce petit Charlie que vous prétendiez tant aimer... Je vous en prie, promettez-moi que vous n'essayerez pas de revoir Hélène!

Favierres avait tourné le bouton de la porte:

-Monsieur Brodin, dit-il fermement, je vous promets d'éviter tout ce qui risquerait de faire du tort à Mme Lahonce ou à son fils. Cela doit vous rassurer, il me semble!...

Et, saluant encore, il sortit.

* * *

Au bruit de la porte de l'antichambre, Lahonce était accouru:

-Eh bien? questionna-t-il.

M. Brodin, qui se promenait à travers le salon, en frottant machinalement son bras endolori, rétorqua:

-Eh bien, ?a été dur! Ah! ?a n'a pas été tout seul!... Il manque prodigieusement d'éducation, ce gar?on! Mais tout est arrangé... J'ai dit son fait au misérable, et il ne r?dera plus par ici de sit?t, c'est moi qui vous le déclare!

Puis, pour se donner le loisir d'accommoder un récit acceptable, un récit à son honneur et à l'honneur aussi de Lahonce, il ajouta:

-Je vous raconterai cela plus tard... Maintenant, venez avec moi... Nous allons parler à Hélène!

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