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Cara

Cara

Author: : Hector Malot
Genre: Literature
HAUPOIS-DAGUILLON (Ch. P.), ** orfèvre fournisseur des cours d'Angleterre, d'Espagne, de Belgique, de Grèce, rue Royale, maisons à Londres Regent street, et à Madrid, calle de la Montera. - (0) 1802-6-19-23-27-31-44-40. - (P.M.) Londres, 1851. - (A) New-York, 1853. - Hors concours, Londres 1862 et Paris 1867.

Chapter 1 No.1

C'était un samedi, le Cirque des Champs-élysées donnait une représentation extraordinaire pour la rentrée du gymnaste Otto, éloigné de Paris depuis plusieurs années, et pour les débuts de son élève Zabette.

Depuis quinze jours les murs de Paris étaient couverts d'affiches représentant deux hommes lancés dans l'espace, l'un aux membres athlétiques, musclés comme ceux d'un personnage de Michel-Ange, l'autre mince, délié, gracieux comme un éphèbe athénien; aux quatre c?tés de cette affiche s'étalaient en gros caractères les noms d'Otto et de Zabette. Ce nom d'Otto était bien connu à Paris dans le monde des théatres et de la galanterie, car les succès de celui qui le portait avaient été aussi grands, aussi nombreux, aussi bruyants dans l'un que dans l'autre, et pendant plusieurs années il avait été de mode pour le gros public d'aller voir Otto qui, par la hardiesse de ses exercices, lorsqu'il voltigeait en maillot rose de trapèze en trapèze, arrachait des cris d'admiration à ses spectateurs; comme, dans un autre public plus spécial et plus restreint, il avait été de mode aussi de s'arracher Otto qui sans maillot était plus merveilleux encore.

Quant au nom de Zabette, il était nouveau à Paris; mais, grace aux journaux ?bien informés?, on avait bient?t su que Zabette était un jeune créole qu'Otto avait rencontré en Amérique, et dont il avait fait son élève pour l'associer à ses exercices. Puis d'autres journaux, ?mieux informés encore?, avaient raconté que ce jeune Zabette, bien que portant des vêtements d'homme, était en réalité une jeune fille qui adorait son ma?tre. Et pendant huit jours la question de savoir si ce Zabette était un gar?on ou si cette Zabette était une fille avait suffi pour occuper la badauderie parisienne, toujours prête à rester bouche ouverte, attentive et curieuse, devant ceux qui connaissent l'art, peu difficile d'ailleurs, de l'exploiter.

C'était assez, on le comprend, pour que cette rentrée d'Otto et ce début de Zabette fussent un événement. à deux heures toutes les premières étaient louées, et le soir les bureaux n'ouvraient que pour les places hautes, demandées par des gens qui ne voyaient dans Otto que le gymnaste et que leur honnêteté bourgeoise préservait de la curiosité de chercher à savoir si Zabette était un jeune gar?on on une jeune fille.

à huit heures et demie, devant une salle à moitié remplie pour les places louées et comble pour les autres, le spectacle commen?ait par les exercices ordinaires des cirques fran?ais, anglais, américains ou espagnols, des Champs-élysées ou d'ailleurs: Jupiter, cheval dressé et présenté en liberté; entrée comique; Jeanne d'Arc, scène à cheval.

Qu'il s'agisse d'une première représentation aux Fran?ais, à l'Opéra, aux Folies ou au Cirque, il y a une partie du public, toujours la même, qui du 1er janvier au 31 décembre se rencontre inévitablement dans ces soirées, et qui, bien entendu, se conna?t sans avoir eu souvent les plus petites relations personnelles: on est habitué à se voir et l'on se cherche des yeux.

Au milieu de la scène de Jeanne d'Arc, deux jeunes gens firent leur entrée au moment où Jeanne, à genoux sur sa selle, les yeux en extase, entendait ses voix, et leurs noms coururent aussit?t de bouche en bouche:

-Léon Haupois-Daguillon.

-Henri Clorgeau.

C'était en effet Léon qui, accompagné de son ami intime Henri Clorgeau, le fils de la très-riche maison de Commerce Clorgeau, Siccard et Dammartin, venait assister aux débuts de Zabette. Ils gagnèrent leurs places au quatrième rang, et, au lieu de donner leurs pardessus à l'ouvreuse qui les leur demandait, ils les déposèrent sur les deux places qui étaient devant eux et qu'ils avaient louées pour être à leur aise.

Puis, ayant tiré leurs lorgnettes, ils se mirent à passer l'inspection de la salle, sans s'inquiéter de Jeanne d'Arc qui, debout, dans une attitude inspirée, pressait religieusement son épée sur son coeur en criant: ?Hop! hop!? Le cheval allongeait son galop, et, prenant son épée à deux mains, Jeanne faisait le moulinet contre une troupe d'Anglais invisibles: la musique jouait un air guerrier.

Léon posa sa lorgnette devant lui, et se penchant à l'oreille de son ami:

-Croirais-tu, lui dit-il, que je ne puis examiner ainsi une salle pleine sans m'imaginer que je vais peut-être apercevoir ma cousine Madeleine. C'est stupide, car il est bien certain que la pauvre petite, si elle vit du travail de ses mains, comme cela est probable, a autre chose à faire qu'à passer ses soirées dans les théatres. Mais c'est égal, si stupide que cela soit, je regarde toujours; c'est comme dans les rues ou dans les promenades, où je dois avoir l'air d'un chien qui quête.

-Elle te tient bien au coeur.

-Plus que tu ne saurais le croire; mais elle m'y tient d'une fa?on toute particulière, avec quelque chose de vague et je dirais même de poétique, si le mot pouvait être appliqué à notre existence si banale; c'est un souvenir de jeunesse dont le parfum m'est d'autant plus doux à respirer que les sentiments qui l'ont formé sont plus purs; je penserai toujours à elle, et ce ne sera jamais sans une tendresse émue.

-La police n'a pu rien découvrir?

-Rien. Elle m'a seulement donné une terrible émotion pendant que tu étais à Londres. Un matin on est venu me dire qu'on avait trouvé dans la Seine le corps d'une jeune fille dont le signalement se rapprochait par certains points de celui de Madeleine. J'ai couru à la Morgue, dans quel état d'angoisse, tu peux te l'imaginer. On m'a mis en présence du cadavre; c'était celui d'une belle jeune fille. Dans mon trouble, j'ai cru tout d'abord que c'était elle; mais je m'étais trompé. Jamais je n'ai éprouvé plus cruelle émotion; je vois encore, je verrai toujours ce cadavre et, chose horrible, j'y associerai la pensée de Madeleine tant qu'elle n'aura pas été retrouvée.

Jeanne d'Arc venait de mourir br?lée sur son b?cher, et quelques personnes de composition facile applaudissaient sa sortie.

Il se fit un moment de silence, et comme personne n'entourait encore Henri Clorgeau et Léon, celui-ci, qui n'était nullement à ce qui se passait dans la salle ni à la salle elle-même, continua à parler à l'oreille de son ami.

-Comme je me disposais à sortir de la Morgue, la porte que j'allais ouvrir s'ouvrit devant mon père. Lui aussi avait été prévenu et il était accouru presque aussi vite que moi. Par là, je vis qu'il faisait faire des recherches de son c?té. Lorsqu'il entra, il était aussi pale que le cadavre que je venais de regarder. J'allai vivement à lui en criant: ?Ce n'est pas elle!? ?Dieu soit loué!? murmura-t-il, et il me tendit la main. Ce témoignage de tendresse me toucha, et il en résulta que mes rapports avec mon père et ma mère furent moins tendus; mais je crains bien qu'ils ne redeviennent jamais ce qu'ils ont été. Ils ont cru être très-habiles en for?ant Madeleine à quitter leur maison; ils se sont trompés dans leur calcul.

-Tu ne l'aurais pas épousée malgré eux.

-Ils ont eu peur que je les amène à accepter Madeleine, et pour ne pas s'exposer à cela, ils ont si bien fait que cette pauvre enfant s'est sauvée épouvantée. Qui sait ce qui s'est passé? La lettre que Madeleine m'a écrite est pleine de réticences, et je n'ai jamais pu avoir d'explications ni avec mon père ni avec ma mère.

L'exercice qui suivait la scène de Jeanne d'Arc était un quadrille à cheval; l'orchestre se mit à faire un tel tapage, que toute conversation intime devint impossible.

Alors Léon et son ami s'amusèrent au spectacle de la salle, qui assez rapidement se remplissait, car l'heure arrivait où Otto et Zabette allaient s'élancer sur leurs trapèzes; de tous c?tés apparaissaient des figures de connaissance, des habitués des clubs et des courses; ?à et là quelques femmes honnêtes accompagnées d'amis intimes, et partout les autres, bruyantes, tapageuses, se montrant, s'étalant et provoquant les lorgnettes. à l'une des entrées, juste en face d'eux, de l'autre c?té de l'arène, surgit une femme de trente ans environ, vêtue de blanc avec une simplicité et un go?t qui auraient s?rement affirmé à ceux qui ne la connaissaient pas que c'était une honnête femme.

-Tiens, Cara; dit Henri Clorgeau, là-bas, en face de nous, en blanc comme une vierge; elle adresse des discours à l'ouvreuse, ce qui indique qu'elle n'a pas de place numérotée.

Prenant sa lorgnette, Léon se mit à la regarder.

-Il y avait longtemps que je ne l'avais vue; elle ne vieillit pas.

Et elle ne vieillira jamais; te rappelles-tu qu'il y a dix ans, quand nous la regardions, de tes fenêtres, passer dans sa voiture, elle était exactement ce qu'elle est aujourd'hui.

-Moins bien.

-Elle avait quelque chose de vulgaire qu'elle a perdu au contact de ceux qui l'ont formée.

-Il est vrai qu'on la prendrait pour une femme du monde.

-Et du meilleur.

-Je n'ai jamais vu une cocotte s'habiller avec sa distinction.

-Et ce qu'il y a de curieux, c'est qu'elle est la fille d'une paysanne de la vallée de Montmorency; jusqu'à dix ans elle a travaillé à la terre.

-On ne le croirait jamais à la finesse de ses mains.

-Est-ce que ces cheveux noirs, soyeux, est-ce que ces yeux langoureux, est-ce que ces traits fins, est-ce que ce teint blanc, est-ce que ce nez mince et aquilin, est-ce que ce cou onduleux, est-ce que cette taille longue et flexible ne sont pas d'une fille de race?

-Avec qui est-elle présentement?

-Personne: après avoir ruiné Jacques Grandchamp si complétement qu'il me disait dernièrement que, s'il ne l'avait pas quittée, elle lui aurait tout dévoré: chateaux, terres, valeurs; jusqu'aux comptoirs de la maison paternelle; elle s'est fait ruiner à son tour par une sorte de ruffian de la grande bohème, moitié homme politique, moitié financier, Ackar, de qui elle s'était bêtement toquée.

Pendant qu'ils parlaient ainsi d'elle Cara avait disparu; quelques instants après, elle se montrait à l'entrée qui desservait leurs places et elle s'entretenait vivement avec l'ouvreuse en désignant de la main leurs pardessus.

-Je crois qu'elle voudrait bien une de nos places, dit Léon.

-Si je lui faisais signe de venir; elle nous amuserait.

Et, sans attendre une réponse, il se leva:

-Venez donc, dit-il, nous avons une place pour vous.

* * *

Chapter 2 No.2

à cette invitation, Cara répondit par un signe de main accompagné d'un sourire, et en quelques secondes elle se faufila, glissant comme une couleuvre, jusqu'à la place que Henri Clergeau lui indiquait; cela fut fait si adroitement, si prestement que personne ne fut dérangé.

-C'est une femme à passer par le trou d'une aiguille, dit Léon tout bas en se penchant vers son ami pendant qu'elle s'avan?ait.

-Oui, mais avec grace.

Et de fait il était impossible de mettre plus de grace dans la souplesse: ce n'étaient pas seulement ses lèvres qui souriaient en passant devant les gens qu'elle fr?lait avec une molle caresse, c'étaient ses bras, c'était sa taille flexible, c'était toute sa personne.

En arrivant à sa place elle tendit la main à Henri Clergeau et adressa à Léon une gracieuse inclination de tête.

-Est-ce qu'il n'y a pas indiscrétion de ma part à accepter votre place? dit-elle.

-Pas du tout; ces deux places étaient louées pour nos paletots et surtout pour ne pas avoir devant nous des gens gênants; vous voyez que vous pouvez accepter sans scrupule.

Elle parlait doucement, posément, en s'adressant tout autant à Henri Clergeau qu'à Léon, et cependant c'était la première fois qu'elle se trouvait avec celui-ci; elle le connaissait de vue et de nom comme lui-même la connaissait, mais sans qu'une parole e?t jamais été échangée entre eux.

Léon remarqua que le timbre de sa voix était harmonieux et doux; il fut frappé aussi de la réserve de ses manières, de la correction de ses gestes, de la limpidité de son regard.

Pendant qu'il l'examinait, elle continuait à s'entretenir avec Henri Clergeau, et elle le faisait sans éclats de voix, sans rires forcés, convenablement, décemment, comme une femme du monde.

Cependant, la première partie du programme avait été remplie, et l'on s'occupait à dresser un immense filet au-dessus de l'arène et à le bien raidir de fa?on à atténuer le danger des chutes pour les gymnastes.

Cela avait amené tout naturellement la conversation sur Otto, et Léon remarqua que Cara montrait une complète indifférence sur la question de savoir si Zabette était ou n'était pas une femme, question qui à ce moment même passionnait tant de curiosités féminines et même masculines, et faisait à l'avance préparer tant de lorgnettes.

Cara parlait d'Otto avec un mépris qu'elle ne prenait pas la peine de dissimuler.

-Vous ne l'aimez pas, dit Léon.

-J'avoue que je le déteste; il a tué une de mes amies, cette pauvre Emma Lajolais, qu'il a ruinée et martyrisée[1]. Ah! c'est un grand malheur pour une femme de se laisser prendre par l'amour.

-Cette maxime n'est pas consolante, dit Henri Clergeau.

-J'entends un amour pour un homme qui n'est pas digne de l'inspirer, un être vil, bas et grossier comme Otto; mais si celui qui inspire cet amour est un coeur loyal et bon, un esprit distingué, un caractère honnête, quoi de meilleur au contraire que d'aimer et d'être aimée? Toute la vie ne tient-elle pas dans une heure d'amour?

-C'est bien court, une heure, dit Henri Clergeau en riant.

-Il y a tant de gens qui n'ont point eu cette heure, dit Léon.

-C'est à la femme qui aime de faire durer cette heure; est-ce qu'il ne vous est pas arrivé quelquefois de regarder votre pendule à un moment donné de la journée, puis après qu'un temps assez long s'est écoulé, de voir en la regardant de nouveau qu'elle marque quelques minutes seulement après l'heure que vous aviez notée; elle s'est arrêtée, voilà tout, et vous avez vécu sans avoir conscience du temps; eh bien, il me semble que, quand on aime, on peut ainsi suspendre le cours du temps; les jours, les mois, les années s'écoulent sans qu'on s'en aper?oive; quoi de plus délicieux qu'une existence qui est un rêve? Mais, voici Otto, Ah! comme il a vieilli.

-Et voici Zabette.

En voyant para?tre les deux gymnastes, un brouhaha s'était élevé dans la salle et toutes les lorgnettes s'étaient braquées sur eux.

Au-dessus du murmure confus des voix, on entendait des chuchotements qui ne variaient guère:

-C'est un homme.

-Mais non, c'est une femme.

Otto dans son maillot rose ne paraissait avoir d'autre souci que de faire des effets de muscles: il bombait sa poitrine en cambrant sa taille; il tenait ses bras à demi pliés pour faire saillir les biceps, et il tendait la jambe en promenant sur le public un regard glorieux qui disait clairement: ?Admirez-moi.? Quant à Zabette, revêtu d'un maillot gris brillant comme l'acier poli, il gardait une attitude plus simple, et ses grands yeux noirs, au lieu de se fixer sur le public, regardaient en dedans.

Deux cordes descendirent de la coupole dans l'arène, chacun d'eux se suspendit à celle qui lui était destinée, et, sans qu'ils fissent un mouvement, on les hissa jusqu'à leur trapèze.

Ils en saisirent les cordes et s'assirent sur leur baton, vis-à-vis l'un de l'autre; Zabette portant ses doigts à sa bouche, envoya un salut, un baiser à Otto.

Instantanément un silence absolu s'établit dans toute la salle; de l'arène au cintre les respirations s'arrêtèrent, bien des coeurs cessèrent de battre.

Ils étaient dans l'espace et, comme des oiseaux, ils volaient de trapèze en trapèze: Otto remplissait le r?le de la force, Zabette celui de la légèreté.

Deux ou trois fois, pendant qu'ils passaient devant eux, Cara détourna la tête comme si elle était trop émue pour les suivre; elle était justement placée devant Léon, et en se détournant ainsi elle le fr?lait aux genoux avec ses épaules.

Les gymnastes avaient terminé la partie gracieuse de leurs exercices; mais, après les applaudissements donnés à l'adresse et à la souplesse, il fallait en arracher d'autres plus nerveux à l'émotion et à l'effroi: remontés sur leurs trapèzes, ils essuyaient l'un et l'autre leurs mains mouillées par la sueur.

Otto était assis sur un trapèze suspendu à la moitié de la hauteur du cirque à peu près, Zabette l'était sur un qui se trouvait presque dans les combles; il devait s'élancer de là, et, le saisissant par les deux mains, Otto devait, semblait-il, le prendre au passage et l'arrêter dans sa chute.

Otto s'était suspendu à son trapèze par les pieds; Zabette, après s'être balancé un moment lacha son trapèze, et on le vit, lancé dans l'espace comme un projectile, se rapprocher d'Otto; l'émotion avait suspendu le souffle des spectateurs.

Mais, au lieu de le saisir par les deux mains, Otto ne l'attrapa au vol que par une seule; l'impulsion qu'il re?ut n'étant plus également partagée lui fit glisser les pieds, ils se desserrèrent, et dans une sorte de tourbillon qu'on vit mal les deux gymnastes tombèrent sur le filet; soit que celui-ci e?t été trop fortement tendu, soit tout autre cause, il fit ressort et, renvoyant Zabette comme une balle, il le jeta dans l'arène.

Tous deux restèrent étendus, Otto sur le filet, Zabette dans le coin de l'arène.

Une clameur, un immense cri d'épouvante s'était échappé de toutes les poitrines, et beaucoup de spectateurs, ou plus justement de spectatrices s'étaient détournés pour ne pas voir cette chute ou s'étaient caché la tête entre leurs mains.

Se rejetant brusquement en arrière, Cara s'était renversée sur une des jambes de Léon, et elle restait là sans mouvement. Il se pencha vers elle, mais elle ne bougea pas.

Au milieu du désordre et de la confusion, personne ne pouvait faire attention à l'étrange situation de cette femme à demi évanouie; on allait, on venait, on criait. Otto s'était relevé et avait glissé à bas du filet, mais Zabette avait été emporté évanoui ou mort: on ne savait.

Cara se releva lentement, les yeux égarés, le visage pale, les lèvres tremblantes.

-Vous êtes souffrante? dit Léon.

-Oui, je ne me sens pas bien.

-Voulez-vous sortir? demanda Léon.

-Il faut prendre l'air, dit Henri Clergeau.

Léon descendit près d'elle et, la soutenant par le bras, ils se dirigèrent vers la sortie. Dans l'escalier, elle s'appuya sur lui, comme si de nouveau elle allait défaillir. Il la porta plut?t qu'il ne la conduisit dehors.

Ils la firent asseoir sur une chaise, à l'abri d'un massif d'arbustes; cependant l'air frais de la nuit ne la ranima pas.

La chute de ces malheureux m'a brisée, dit-elle d'une voix dolente, mais ce ne sera rien; je vous remercie de vos soins, je ne veux pas vous accaparer ainsi: je vous serais reconnaissante seulement d'appeler une voiture pour que je me fasse conduire chez moi.

Ce fut Henri Clergeau qui se mit à la recherche de cette voiture, et pendant ce temps Léon resta près de Cara: l'effort qu'elle avait fait en parlant paraissait l'avoir épuisée, elle se tenait à demi renversée dans sa chaise, respirant péniblement.

Enfin Henri Clergeau revint avec une voiture.

-Nous allons vous reconduire chez vous, dit Léon en lui donnant le bras.

-Ne prenez pas cette peine, je vous prie, je ne suis pas trop mal, maintenant.

Le ton de ces paroles leur donnait un démenti; elle paraissait fort mal à l'aise au contraire.

La voiture amenée par Henri Clergeau était une voiture à deux places; il fallait que l'un des deux amis abandonnat Cara.

Il était plus logique que ce f?t Léon, qui la connaissait moins que Henri Clergeau; cependant ce fut lui qui monta en voiture.

Il est vrai que cela se fit sans qu'il en e?t trop conscience.

Il avait promis de l'accompagner, il tenait sa promesse, voilà tout.

Il est vrai aussi, que par une bizarre interversion des r?les qu'il ne remarqua pas, ce fut Cara qui, le tenant par la main, le fit asseoir près d'elle; et non pas lui qui la fit asseoir à ses c?tés, ainsi qu'il était naturel de la part d'un homme qui accompagne une femme souffrante.

Ce fut seulement quand ils furent tous deux installés que Léon remarqua qu'il n'y avait pas de place pour son ami: il voulut descendre, mais celui-ci ne lui en donna pas le temps.

-J'irai prendre demain de vos nouvelles, dit-il à Cara.

Puis, s'adressant au cocher:

-Boulevard Malesherbes, 17 bis.

* * *

Chapter 3 No.3

Le roulement de la voiture parut augmenter le malaise de Cara. Ce fut d'une voix faible et dolente, par mots entrecoupés, que pendant le trajet elle répondit aux questions que de temps en temps, avec sollicitude, Léon lui adressait:

-J'ai hate d'être arrivée.

-Voulez-vous que nous allions chez votre médecin, ou que je le prévienne de se rendre chez vous?

-Horton n'est pas chez lui le soir, et il ne se dérange jamais la nuit pour personne. D'ailleurs, c'est inutile, le calme et le repos suffiront.

Ils approchaient du boulevard Malesherbes.

-L'ennui, dit Cara, c'est que je suis seule chez moi; je suis installée à la campagne, à Saint-Germain, et mes domestiques sont à Saint-Germain.

-Je vais vous accompagner jusque chez vous.

-Oh! non, s'écria-t-elle, je ne pousserai jamais l'indiscrétion jusque-là; c'est déjà trop.

-Il n'y a pas d'indiscrétion; je vous assure que je soigne très-bien les malades, c'est ma vocation.

-Je n'en doute pas, car vous avez l'air bon et attentif comme une femme, mais c'est impossible.

-Si cela est impossible pour vous, je n'ai qu'à obéir.

-Pour moi! Mais ce n'est pas pour moi. Qu'allez-vous penser là? C'est pour vous. Que dirait votre amie si elle apprenait que vous avez été mon garde-malade?

-Je n'ai pas d'amie qui puisse s'inquiéter de cela.

-Ah! Et Berthe?

-Tout est rompu avec Berthe, il y a longtemps.

-Et Rapha?lle?

-Il y a longtemps aussi que tout est fini avec Rapha?lle, si l'on peut appeler fini ce qui a à peine commencé: vous êtes mal renseignée.

La voiture venait de s'arrêter devant le numéro 17 bis; Léon descendit le premier et tendit la main à Cara; elle s'appuya contre sa poitrine pour se laisser glisser à terre, lentement.

Pendant qu'il sonnait, elle insista encore pour qu'il ne l'accompagnat pas plus loin, mais si faiblement qu'il ne pouvait pas décemment l'abandonner, ainsi qu'il en avait eu l'idée d'abord.

-Eh bien, dit-elle, j'accepte votre bras pour monter l'escalier, mais vous n'entrerez pas, vous descendrez aussit?t.

Elle demeurait au second étage, et l'escalier, bien que doux, lui parut long à monter.

Elle voulut ouvrir sa porte elle-même, mais elle n'en put pas venir à bout; il fallut que Léon lui pr?t la clef des mains.

-Est-ce honteux, dit-elle, je n'y vois pas; que les femmes sont donc faibles!

Comme il n'y avait pas de lumière dans l'appartement, elle prit Léon par la main pour le guider.

-Allons lentement, dit-elle.

Et ils allèrent lentement, très-lentement, la main dans la main au milieu de l'obscurité.

-Faites attention, disait Cara, rapprochez-vous de moi, je vous prie.

Et de sa main nue, elle lui serrait la main pour lui faire éviter quelque meuble ou quelque porte sans doute qu'il ne voyait pas.

Ils traversèrent ainsi plusieurs pièces; puis, tout à coup, Cara s'arrêta et l'arrêta:

-Nous sommes dans ma chambre, dit-elle, voulez-vous rester là en attendant que j'aie allumé une bougie.

Elle lui lacha la main, et il resta immobile, n'osant pas remuer, car les volets et les rideaux clos ne laissaient pas pénétrer la plus légère lueur qui p?t le guider; cela avait quelque chose d'étrange et de mystérieux; il ne voyait rien, il n'entendait rien, mais il respirait une pénétrante odeur de violettes dont le parfum frais et doux ne pouvait provenir que de fleurs naturelles.

Le frottement d'une allumette se fit entendre, et presque instantanément une faible lumière lui montra qu'il était dans une vaste chambre dont les murs étaient tendus en vieilles tapisseries de Flandre; les meubles étaient recouverts de tapisseries du même genre, et sur le parquet était étalé un vieux tapis de Caboul; par la sévérité, le go?t et même le style cela ne ressemblait en rien aux chambres des cocottes à la mode où il était jusqu'à ce jour entré.

-Voulez-vous me permettre d'allumer une lampe à esprit de vin, dit-elle en se débarrassant de son chapeau. Je voudrais me faire une infusion de tilleul, car je me sens vraiment mal à l'aise.

-Mais pas du tout, répondit Léon, c'est moi qui vais vous faire cette infusion, puisque je suis votre garde-malade; pas de refus, je vous prie.

-Vous y mettez trop de bonne grace pour que j'ose vous résister; passons dans mon cabinet de toilette où nous trouverons ce qui nous sera nécessaire.

Ce cabinet de toilette était aussi grand que la chambre, mais meublé dans un tout autre style, plein d'élégance et de coquetterie; ce qui attira surtout l'attention de Léon, bien plus que le satin, les brocatelles et les dentelles, ce furent les ferrures, les serrures, les bordures des glaces, et tous les objets de toilette qui étaient en argent niellé;-il y avait là un luxe aussi remarquable par le dédain de la valeur de la matière première que par le go?t et l'art de l'ornementation; aussi, malgré le peu d'estime que Léon professait pour le métier auquel il devait sa fortune, fut-il gagné par un sentiment d'admiration; cela était vraiment charmant et original.

Pendant qu'il regardait autour de lui, Cara avait atteint une lampe, une bouilloire et un petit flacon sur le ventre duquel on lisait: ?tilleul?.

-Voici ce qu'il nous faut, dit-elle.

Aussit?t Léon emplit la bouilloire et alluma la lampe.

Quant à Cara, elle s'étendit sur un large canapé en satin gris et se cala la tête avec deux coussins: elle paraissait à bout de force, ses dents claquaient.

-Puisque vous voulez bien me soigner, dit-elle,-et j'avoue que j'ai grand besoin de soins,-soyez donc assez bon pour me donner un chale, je suis glacée; vous en trouverez un dans cette armoire.

Il prit ce chale dans l'armoire qu'elle lui désignait d'une main tremblante, et il l'enveloppa avec précaution en le lui passant sous les pieds.

-Comme vous êtes bon! dit-elle d'une voix émue.

L'eau ne tarda pas à bouillir; il prépara l'infusion de tilleul et la lui donna après l'avoir sucrée.

Cependant elle ne se réchauffa point, et elle continua de claquer des dents, avec des frissons par tout le corps.

-Laissez-moi donc vous aller chercher un médecin, dit-il.

-Non, répondit-elle, le sommeil va me calmer.

-Mais vous ne pouvez pas dormir sur ce canapé, vous ne vous réchaufferez pas.

-Vous croyez?

-Assurément.

-Si j'osais....

Et elle s'arrêta.

-Est-ce qu'on n'ose pas tout avec son médecin, dites donc ce que vous feriez.

-Eh bien! vous resteriez dans ce cabinet, je passerais dans ma chambre, je me coucherais et vous me donneriez une autre tasse d'infusion. Quand je serai dans mon lit, il est certain que je me réchaufferai tout de suite; d'ailleurs, quand j'éprouve des crises de ce genre, il n'y a que le lit qui me guérit.

-Et vous ne le disiez pas, couchez-vous donc bien vite.

Elle passa dans sa chambre tandis qu'il restait dans le cabinet de toilette, préparant une nouvelle tasse d'infusion.

Au bout de quelques instants elle l'appela; il entra et il la trouva dans le lit pelotonnée jusqu'au cou dans les draps; elle continuait à trembler; il lui présenta l'infusion; alors elle se souleva à demi pour boire; elle avait revêtu une chemise de nuit bordée de dentelles, et il était impossible d'avoir une attitude plus chaste et plus pudique que la sienne.

-Maintenant, dit-elle en lui tendant la tasse, il faut vous en aller; je ne veux pas que vous passiez la nuit ici; vous n'aurez qu'à tirer la porte, elle se fermera seule; merci, cher monsieur, je n'oublierai jamais vos bons soins et votre complaisance. Bonsoir et merci.

Pla?ant son bras sous sa tête, elle ferma les yeux pour dormir: sa pose était pleine de grace et d'abandon; le cou caché dans les dentelles, sa tête brune encadrée dans la blancheur de l'oreiller, la main pendante, elle était vraiment ravissante ainsi sous la faible lumière de la bougie.

Assis à une assez grande distance d'elle et accoudé sur une table, Léon se demandait si toutes les histoires qu'il avait entendu conter sur elle pouvaient être vraies: en tout cas, il était impossible d'être plus simple et meilleure fille ... et jolie avec cela, mieux que jolie, charmante.

Sans doute elle voulait dormir, mais cependant elle ne s'endormit point: à chaque instant elle se tournait, se retournait et changeait de position.

-Vous ne dormez pas, dit-il, en s'approchant du lit.

-Non, je ne peux pas, quand je ferme les yeux, je vois ces deux hommes tomber là devant moi.

-Voulez-vous une autre tasse de tilleul?

-Non, merci, j'ai trop chaud maintenant, la fièvre br?lante a remplacé la fièvre froide. Je crois que ce qui me serait le meilleur, ce serait de ne plus penser à ces malheureux. Voulez-vous que nous causions?

-Volontiers, si cela ne vous fatigue pas.

-Au contraire, cela occupera mon esprit et l'empêchera de s'égarer. Mais puisque vous voulez bien causer, vous déplairait-il de vous rapprocher, vous êtes à une telle distance que nous aurons peine à nous entendre.

Il se leva, et prenant la chaise sur laquelle il était assis il se rapprocha du lit.

-Asseyez-vous donc dans ce fauteuil, dit-elle, et laissez cette chaise.

Et de la main elle lui indiqua un fauteuil placé tout contre le lit et de telle sorte qu'une fois assis là ils se trouveraient en face l'un de l'autre.

-Et maintenant, dit-elle, lorsqu'il fut installé, une question, je vous prie. Comment vous nommez-vous?

-Mais....

-Oh! je ne vous demande pas votre grand nom, mais votre petit: au point où nous en sommes de notre connaissance, comment voulez-vous que je vous dise, monsieur Haupois-Daguillon?

-Léon.

-Et moi Hortense, car vous pensez bien que ce nom de Cara qu'on me donne dans le monde n'est pas le mien. Maintenant nous serons plus à notre aise. Voulez-vous être Léon pour moi et voulez-vous que je sois Hortense pour vous?

-Cela est convenu.

-Eh bien, mon cher Léon, j'ai une demande à vous adresser, c'est celle qui commence la plupart des contes des Mille et une Nuits: ?Vous contez si bien, contez-moi donc une histoire.?

-C'est que justement je ne sais pas du tout conter.

-Ah! quel malheur! en faisant un effort.

-Même en faisant de grands efforts; je ne sais pas d'histoires.

-Je vous assure pourtant que, puisque vous voulez bien me soigner, ce serait, j'en suis s?re, un merveilleux remède: je ne verrais plus ces malheureux. Mais enfin, si cela est impossible, je ne veux pas vous imposer une tache ennuyeuse pour vous; ce serait vous payer d'ingratitude. Seulement, comme je tiens à l'histoire, voulez-vous que je vous en conte une, moi.

-Vous allez vous fatiguer.

-Au contraire, je vais me guérir, mais il est bien entendu que si je vous endors vous m'arrêterez.

-C'est entendu.

-Mon récit aura pour titre, si vous le voulez bien: Histoire d'une pauvre fille de la vallée de Montmorency; c'est un conte vrai, très-vrai, trop vrai, car je n'ai pas d'imagination.

* * *

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