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C'Etait ainsi…

C'Etait ainsi...

Author: : Cyriel Buysse
Genre: Literature
C'Etait ainsi... by Cyriel Buysse

Chapter 1 No.1

L'huilerie et la minoterie de M. de Beule formaient un groupe de vieux batiments, ? c?té d'un beau grand jardin.

Un rentier du village y demeurait jadis. La maison d'habitation était en bordure de la rue; et les batisses, qui plus tard allaient devenir une fabrique, étaient alors une sorte d'asile abritant des vieillards et nécessiteux. Le grand jardin les séparait de la maison du rentier, et de la rue ils avaient leur chemin d'acc?s.

A la mort du rentier, M. de Beule avait acquis le tout. Il y installa sa fabrique, d'abord modestement, puis l'agrandit peu ? peu, jusqu'? ce qu'elle absorbat toutes les vieilles maisonnettes. Pleurs et lamentations des vieillards et des indigents, ainsi contraints, ? tour de r?le, de chercher un autre toit; mais, puisque c'était l'inévitable, ils finissaient par se résigner. Et m?me par en tirer profit. Car ceux qui avaient encore du monde jeune chez eux offraient leurs services ? M. de Beule, qui, de son c?té, les employait volontiers ? la fabrique, de préférence ? d'autres.

La fabrique de M. de Beule était la seule au village, o? elle devenait un peu synonyme de lumi?re et de progr?s. Les gens se sentaient plus de go?t ? travailler dans une usine mue par la vapeur, qu'? peiner dans l'un ou l'autre atelier o? la force motrice était fournie par un cheval ou un moulin ? vent. L'arrivée de cette machine ? vapeur,-achetée d'occasion,-fut un événement sensationnel pour les villageois. Jusque des environs les gens vinrent contempler la merveille. Les trois chaudi?res surtout, une tr?s grande et deux plus petites, firent une impression énorme. Il fallut trois gros chariots et douze chevaux pour amener le tout ? pied d'oeuvre. Le ma?tre d'école y était, avec tous ses él?ves, pour leur donner sur place une belle le?on de mécanique; M. le curé et son vicaire également, comme pour apporter leur bénédiction. En voyant décharger ces engins formidables, on avait l'impression d'assister ? un travail surhumain. Il était dirigé par des ouvriers de la ville, qui criaient leurs ordres dans un langage que les manoeuvres villageois ne comprenaient pas toujours. D'o? des méprises dangereuses, et qui provoquaient chez les citadins des jurons effroyables, ? la grande indignation de M. de Beule qui en frémissait, scandalisé ? cause de la présence des ecclésiastiques, et invitait les mécaniciens ? modérer leurs expressions. Avec ses coups de chance et ses contretemps, le travail d'installation prit un été; et au premier octobre enfin tout fut pr?t et la fabrique ?tourna?.

Il y avait six pilons, deux jeux de meules verticales ? broyer la graine et deux meules horizontales ? moudre le grain. Tout cela se trouvait dans une sorte de large hangar, bas et sombre, aux noires solives. A c?té, dans une salle plus claire et aménagée avec quelque coquetterie, comme pour un objet de luxe, était installée la machine ? vapeur, séparée de l'huilerie par un mur aux larges baies vitrées. Par ces baies et par les fen?tres au mur d'en face, du trou sombre qu'était l'huilerie on apercevait les pelouses lustrées et la majesté des hautes frondaisons, dans le beau jardin d'agrément de M. de Beule.

A six heures du matin commen?ait le travail. Le chauffeur ouvrait le robinet de vapeur; et lentement, avec un lourd soupir, la machine se mettait ? tourner. Les engrenages mordaient, sur les poulies luisantes les courroies glissaient en s'étirant comme de grands oiseaux du crépuscule volant en cage; et les boules de cuivre du régulateur dansaient une ronde folle, pendant que l'énorme volant tra?ait son cercle formidable et noir contre le mur pale, pareil ? une b?te monstrueuse et violente, faisant de vains efforts pour échapper ? sa captivité. Dans la ?fosse aux huiliers? les grandes meules aussit?t écrasaient la menue graine de lin ou de colza, les six fours la chauffaient, les hommes en emplissaient les sacs de laine, les aplatissaient de la main dans les étreindelles de cuir garnies de crin ? l'intérieur, les mettaient dans les presses. Bient?t les lourds pilons tapaient ? grands coups répétés sur les coins qui s'enfon?aient, et alors, sous la pression violente, l'huile chaude commen?ait ? couler dans les réservoirs. C'était, sous les solives basses, un vacarme effroyable; ? mesure qu'augmentait la pression, les pilons dansaient en rebondissant plus haut et plus fort sur le bois dur et coincé; on ne s'entendait plus; s'il avait un mot ? dire, l'homme devait le hurler ? l'oreille de l'autre. Jusqu'au moment enfin o? une sonnette, apr?s le soixanti?me coup, leur indiquait mécaniquement le temps de déclencher le chasse-coin: deux ? trois chocs sourds, et cela dégageait toute la presse, en un ébranlement de cataclysme. Alors ils extrayaient des étreindelles les tourteaux durs comme planches, y aplatissaient d'autres sacs remplis et les remettaient dans les presses; et la danse sauvage recommen?ait, faisant trembler les murs et craquer les mortaises.

Les hommes peinaient, manches retroussées, tout luisants de graisse et d'huile. Une odeur fade flottait en buée sous le plafond bas et sombre et le sol était gluant, comme s'il e?t été enduit de savon. Bient?t aussi le meunier était ? l'ouvrage; et au pesant vacarme des pilons, le moulin m?lait son tic-tac saccadé et rageur. Parfois les deux moulins ? blé marchaient en m?me temps; alors la charge devenait trop forte pour la machine, dont le régulateur ralenti laissait pendre ses lourdes boules de cuivre, comme des t?tes d'enfants fatigués. En vain le chauffeur bourrait-il de charbon son foyer; le moteur essoufflé n'en pouvait plus. Il fallait que le meunier fin?t par lui retirer une des meules; et aussit?t la machine reprenait haleine et faisait tournoyer ses boules de cuivre, comme en une ronde folle de joyeuse délivrance. Puis tout se régularisait et le travail continuait en une monotonie sans fin.

A huit heures, les ouvriers avaient trente minutes de répit pour déjeuner. Lorsque le temps était beau, ils mangeaient leurs tartines dans la cour de la fabrique, alignés contre le mur crépi ? la chaux blanche. Ranimés par l'air pur du matin, ils échangeaient des propos enjoués. A huit heures et demie, les pilons se remettaient ? bondir et cela durait alors jusqu'? midi, avec la seule distraction de la goutte de geni?vre que leur apportait vers dix heures Sefietje, la vieille servante de M. de Beule. C'était un moment exquis. On avalait l'alcool d'une lampée et sentait sa chaleur descendre jusqu'au fond du corps. Pour s?r, ?a vous descendait plus bas que l'estomac. Ils en étaient tout ragaillardis et la plupart, dans la trépidation des pilons, allumaient vivement une pipette ou se bourraient la bouche d'une chique de tabac. Parfois m?me, au milieu du vacarme, on entendait une chanson. Dommage qu'on ne vous donnait jamais qu'un seul petit verre. Comme un deuxi?me vous aurait fait du bien! A midi la machine s'arr?tait et ils allaient déjeuner. Certains d'entre eux demeuraient assez loin de la fabrique, et il leur fallait se dép?cher pour ?tre de retour ? une heure. Ceux qui restaient plus pr?s avaient parfois le temps de faire une petite sieste. A deux ou trois qui habitaient trop loin, leur femme ou leurs enfants apportaient le manger dans une gamelle qu'ils tenaient au chaud sur le foyer des presses.

Une heure, et les pilons de recommencer leur danse sauvage. A quatre heures, les hommes avalaient encore une tartine en buvant du café clair; puis les pilons reprenaient leur vacarme assourdissant et monotone jusqu'? huit heures, avec une nouvelle lueur de joie lorsque, sur le coup de six heures, Sefietje leur apportait la goutte du soir.

Ces fins de journée étaient souvent d'une accablante mélancolie. Le soir tombait; de grandes ombres fauves se glissaient sous les poutres massives du plafond bas; et par les larges baies de la salle des machines, les ouvriers voyaient le soleil couchant dorer les pelouses et les grands arbres du beau jardin de M. de Beule. Une sorte de tristesse nostalgique se lisait dans leurs yeux fatigués. Ils ne fredonnaient plus de chansons; ils ne parlaient plus. Ils se mouvaient plus lentement, comme des ombres, sous l'ouragan continu des coups. Bient?t une ouvri?re venait allumer les lampes, de simples lampes ? pétrole qui fumaient et dont la flamme vacillante dansait au choc des pilons. Alors tout semblait prendre un aspect étrange, s'impréciser comme si le travail s'achevait dans une atmosph?re irréelle de cauchemar. Les énormes meules verticales, toutes luisantes d'huile, se pourchassaient l'une l'autre en une ronde obstinée et sans fin; les pilons dansaient une sarabande de spectres; et les fournaises ouvertes montraient des gueules rouges, qui lentement se ternissaient de cendre, comme des feux de bivouac abandonnés.

Les ouvriers secouaient la poussi?re de leurs v?tements et rabattaient leurs manches de chemise sur les poignets. Ils donnaient un coup de balai aux dalles autour des presses; et enfin tintait dans la salle des machines la sonnette de délivrance, qui marquait le bout de l'interminable journée de labeur.

Progressivement, le moteur ralentissait sa marche. Les pilons immobilisés restaient suspendus ? des cables solides; le ronron des engrenages s'assourdissait; les courroies diligentes qui tout le jour avaient volé comme des oiseaux nocturnes sur les poulies luisantes, s'arr?taient avec un craquement collant, en une tension derni?re. Les boules du régulateur se repliaient sur leurs axes; le monstrueux volant se figeait contre le mur; le robinet de vapeur, dans un dernier soupir, rendait l'ame. En hate on éteignait les lampes; et, dans un flic-floc de sabots, leur gamelle et leur bissac ? la main, les ouvriers rentraient au logis.

Resté le dernier, le chauffeur, ? grandes pelletées de charbon mouillé et de cendre, couvrait le foyer des chaudi?res et s'en allait fermer les portes.

La journée de travail était finie.

Chapter 2 No.2

Réguli?rement, neuf hommes étaient occupés dans l'huilerie et la minoterie. Bruun, le chauffeur, se considérait un peu comme leur chef. C'était un homme entre deux ages, aux traits fins et ? la belle barbe noire. Assez bon mécanicien, il était intelligent et débrouillard, mais il avait un caract?re hargneux, difficile; cause de grabuge, parfois, parmi les autres ouvriers. Méfiant envers tout le monde, il avait la mauvaise habitude d'écouter aux portes et d'épier par le trou des serrures.

Avec cela fort envieux et d'un tempérament tr?s amoureux; quoique marié, la terreur des ouvri?res, principalement de Zulma, surnommée ?La Blanche?, qu'il excédait de ses assiduités.

Par ordre d'importance venait ensuite Berzeel, le plus agé des ?huiliers?. Au fond, toute l'importance de Berzeel, c'était d'avoir été le premier ouvrier embauché par M. de Beule. Un petit bougre d'une cinquantaine d'années, la mine insolente et infirme d'une jambe, qu'il levait haut ? chaque pas, comme s'il franchissait un obstacle. Cette patte folle, comme disaient les autres, était le résultat d'une rixe violente au couteau, o? Berzeel, jadis, avait mordu la poussi?re. Le soir d'un dimanche, on l'avait ramassé, ainsi arrangé, ? moitié mort, devant un cabaret. De mémoire d'homme Berzeel avait toujours été un farouche batailleur. Doux comme un agneau et diligent comme pas un, tant qu'il était ? jeun et n'avait pas un sou en poche, il travaillait toute la semaine sans presque lever les yeux ni prononcer un mot; mais ? peine avait-il touché sa paye du samedi et échangé ses frusques de mis?re contre le beau costume du dimanche, qu'il devenait soudain un autre homme, un diable incarné, en vérité. En semaine il logeait avec son fr?re chez un des petits locataires de M. de Beule; mais son domicile était ? un autre village, assez éloigné de la fabrique, et c'était l? qu'il se rendait chaque samedi, pour y finir la semaine.

Ce jour-l? il avait la permission de quitter la fabrique quelques heures avant les autres ouvriers. Il partait ? pied, pipe au bec, baton ? la main, casquette sur l'oreille, par les belles campagnes amples et luxuriantes. Il avait le sourire, ses yeux brillaient, il lan?ait un jet de salive ? droite, ? gauche, comme s'il y e?t eu en lui surabondance de s?ve. C'était délicieux d'aise, de liberté, de lég?reté apr?s cette longue semaine de sombre emprisonnement dans la ?fosse?; mais la route était longue et la patte folle vite lasse; aussi, pour ne pas aller trop loin d'une seule traite, s'arr?tait-il bient?t devant un petit cabaret, o? il entrait prendre une goutte et quelques minutes de repos. Il avait son argent en poche; il le sentait dans son gousset comme une présence chaude et vivante. Pour qui donc aurait-il en besoin de se g?ner? il sirotait sa goutte; et, comme c'était bien bon, il en prenait encore une; et parfois une troisi?me, jusqu'? ce qu'il f?t compl?tement retapé. Alors il partait, avec la ferme intention de ne plus s'arr?ter avant son cher village. Mais, en route, la patte folle se fatiguait de nouveau; et puis, il y avait l?, le long du chemin, d'autres petits caboulots dont il connaissait trop bien les gens, qui le prendraient en mauvaise part, s'il passait sans entrer: bref, d'un cabaret dans l'autre, il se saoulait abominablement, au point de s'effondrer devant une porte ou sous une table. D?s lors, il n'était plus question de marcher. On le ramassait; on attendait le passage d'un camion ou d'une carriole; on le hissait dans le véhicule; et c'était ainsi qu'il arrivait chez lui, inerte, tel un colis qui, apr?s des péripéties variées, parvient finalement ? destination.

M?me s'il pouvait dormir, le sommeil, non plus que le repos dominical, ne parvenaient ? le desso?ler. Au contraire. L'énorme quantité d'alcool qu'il avait absorbée continuait de bouillonner et fermenter en lui; malgré les supplications de sa soeur, avec laquelle il demeurait, de grand matin il repartait, soi-disant pour aller ? la messe, mais en réalité pour recommencer ? boire dans les caboulots des abords de l'église. Comme il avait l'alcool mauvais, il cherchait noise, se battait, ne rentrait ni pour le repas de midi, ni pour celui du soir; et généralement il fallait que sa soeur allat le chercher de nuit dans les assommoirs et s'estimat heureuse lorsqu'elle parvenait, avec des peines inou?es, ? le ramener enfin sous leur toit. Il y cuvait sa saoulerie dans un sommeil de brute pendant dix ? douze heures, si bien qu'il n'était pas ? son ouvrage ? la fabrique le lundi matin; le plus souvent il n'y revenait qu'au cours de l'apr?s-midi, et parfois m?me le mardi matin, la face tuméfiée, les yeux lui sortant de la t?te, puant le geni?vre ? dix m?tres, méconnaissable, au point qu'on e?t dit un autre homme. M. de Beule et son fils roulaient alors des yeux terribles, mais sans trop oser lui en dire; Berzeel, de son c?té, l'oreille basse, la mine honteuse, cherchait une vague excuse, promettait de ne plus recommencer. Il se mettait ? l'ouvrage et toute la semaine travaillait en b?te de somme; et, le samedi suivant, on voyait d'avance s'allumer dans ses yeux la lueur folle de nouvelles orgies.

Aux presses, ? c?té de Berzeel, se trouvait Pierken, son fr?re. Pierken ne ressemblait en rien ? Berzeel; jamais on ne se serait douté qu'ils étaient fr?res. Pierken était petit, rond et gras, avec des joues poupines et roses, luisantes comme des pommes m?res. Il ne buvait jamais d'alcool, sauf la traditionnelle goutte du matin et celle du soir apportées par la vieille Sefietje. Il faisait des économies. Le dimanche, au lieu d'aller au cabaret comme Berzeel, il restait bien tranquillement chez lui, ? lire son petit journal d'un sou. Il y puisait une forte dose de connaissances et de sagesse; peu ? peu, sans qu'il s'en rend?t bien compte, se développait en lui une intelligence rudimentaire des grandes questions sociales touchant les rapports entre le Capital et le Travail. Cela le troublait profondément, le rendait parfois inquiet et mécontent. Il apportait la petite feuille ? la fabrique; pendant le repos du matin et de l'apr?s-midi, il en lisait ? haute voix des passages aux autres ouvriers et leur demandait ce qu'ils en pensaient. En lui vivait une conscience obscure d'injustice subie, de duperie; le sentiment aigu que lui, et aussi les autres, ne recevaient pas l'équivalent de ce qu'ils produisaient par leur travail. Pourquoi était-ce ainsi? Et pourquoi devrait-il en ?tre ainsi, toujours? Pourquoi M. de Beule et son fils, qui travaillaient seulement lorsqu'il leur plaisait de travailler, pouvaient-ils vivre dans le luxe et l'abondance, alors qu'eux, les pauvres bougres, devaient trimer chaque jour, du matin au soir, toute leur vie, sans aucun espoir de gagner jamais autre chose que leur misérable pain quotidien? Ce probl?me accablant, que Pierken ruminait constamment, le rendait bien souvent morose et triste. Cela ne se traduisait pas en mauvais vouloir ni esprit de révolte; mais Pierken était mécontent, toujours et en toute chose mécontent de son sort; et il s'acquittait de son travail uniquement par contrainte, sans la moindre satisfaction ni joie. Pour rien au monde il ne serait resté ? son établi une minute de plus qu'il n'était strictement nécessaire. Le samedi, lorsqu'il recevait sa paye, ? peine grommelait-il un sourd merci, estimant que c'étaient plut?t les ma?tres qui avaient ? le remercier, en raison de la valeur considérable qu'il leur avait fournie en travail, pour la mis?re qu'ils lui donnaient en retour. M. de Beule et M. Triphon, son fils, n'aimaient pas du tout Pierken et plus d'une fois il avait été question de le renvoyer. Ils hésitaient encore par égard pour Berzeel, qui était un excellent ouvrier quand il n'avait pas bu; mais M. de Beule lui avait défendu sur un ton péremptoire d'apporter ? la fabrique ce sale petit canard et d'en lire des passages ? haute voix pendant les repos du matin et de l'apr?s-midi.

Aupr?s de Pierken se trouvait Leo. Agé de quarante ans, Leo était trapu, rablé et fort comme un petit taureau. Parfois, durant des demi-journées, il se renfermait dans un mutisme concentré et morose, pour en sortir brusquement, en une explosion de cris, de rires, d'exclamations, dont toute la fabrique retentissait. Lorsqu'il était dans un de ces moments de capricieux silence, il valait mieux le laisser ? sa lubie, sinon on avait bien vite maille ? partir avec lui; et lorsqu'il était dans une de ses heures folles, il était préférable de s'écarter de son chemin, car il vous aurait renversé, rien que pour le plaisir de vous voir par terre et de danser la gigue autour de vous. En réalité, de tous les ouvriers de la fabrique, il était le plus fort, le meilleur, le plus agile et le plus endurant. Et, comme il le savait tr?s bien, il supportait assez mal que Pierken, par exemple, qu'il considérait comme un feignant, pr?t de ces airs de supériorité intellectuelle et se posat un peu en chef spirituel de l'équipe grace ? ces blagues qu'il cueillait dans son petit canard. Leo était l'homme dont on avait toujours besoin quand il s'agissait d'une besogne exigeant une grande célérité et une force physique peu ordinaire. Dans ces cas-l?, d'ordinaire, on lui demandait son aide comme une faveur, et rarement en vain, car il était fier de sa force et de son adresse. Si le hasard voulait qu'il f?t dans une de ses heures renfrognées, il acquies?ait d'un simple signe de t?te sans prononcer un mot; mais s'il était dans une de ses heures folles, il répondait par une sorte de cri effroyable, un ?oui? qui se décomposait en ?Oooo ... uuuuu ... iiiii ...?, un long rugissement rauque et tellement sonore qu'il dominait enti?rement le vacarme effréné des pilons et, ? travers le jardin, allait retentir jusque dans la maison: M. de Beule en sursautait ses registres et parfois accourait avec effarement demander ? la fabrique quel malheur était arrivé. Les hurlements sauvages et sans motif mettaient le patron hors de lui; mais au moment o? il arrivait en trombe, c'était généralement fini; et il devait se contenter de vagues menaces contre ceux qui se conduisaient comme des b?tes fauves et mériteraient d'?tre enfermés dans une cage, ou une maison d'aliénés. M. de Beule et son fils,-surtout son fils,-n'aimaient pas du tout Leo, qu'ils considéraient comme une brute dangereuse. Mais ils se seraient bien gardés de le renvoyer: il faisait l'ouvrage de deux!

Apr?s Leo, Poeteken. Il était bon que le délicat Poeteken e?t sa place ? c?té du vigoureux Leo, car l'aide du fort suppléait bien des fois ? l'insuffisance du faible.

Poeteken était tr?s petit, tr?s noir, tr?s maigre. On e?t dit un gnome, et chaque fois il lui fallait se dresser sur la pointe des pieds pour atteindre le cable de son pilon. Tout de m?me, il était plus résistant qu'on aurait pensé ? premi?re vue. Il était bien proportionné, sous un tout petit format, mais sans tares apparentes et il faisait son travail comme les autres. C'était un petit homme silencieux, tr?s renfermé, avec de grands yeux pensifs. La plupart du temps il ne disait rien, mais parfois il était bien obligé de sourire malgré lui aux farces de Leo et des copains; et alors son petit visage s'animait soudain d'une vie intense, et ses yeux brillaient d'une passion ardente. Cette passion était réellement en lui, profonde et cachée. Poeteken, le nabot, le gosse, le petit bout d'homme était sérieusement épris d'une des ouvri?res de la fabrique: Zulma, surnommée ?La Blanche?, la pauvre albinos, blanche de cheveux, blanche de sourcils, blanche de tout, celle que Bruun, le chauffeur, s'effor?ait de ?chauffer?. Les autres ouvriers s'égayaient follement de ces surprenantes amours. Ils ne rataient jamais une occasion de s'en amuser; les enfants, disaient-ils, s'il en naissait d'une telle union, seraient mouchetés, blanc et noir, comme des chiots. Poeteken souriait, laissait dire, ne répondait rien ? ces allusions d'ailleurs sans méchanceté. Seul, Bruun, mauvais, ne supportait pas les familiarités de Poeteken ? l'égard de ?La Blanche?. D'une jalousie féroce, il les épiait sans cesse: lorsqu'ils se trouvaient ? proximité l'un de l'autre, on le voyait guetter par des trous de serrure et des fentes de porte, en poussant de sourdes exclamations: ?Comment est-il possible, une si belle femme avec ce mal foutu!?

A c?té de Poeteken se trouvait Free, bon géant aux épaules carrées, ? la poitrine fortement bombée. Avec son apparence herculéenne, il était en réalité d'une santé plut?t chancelante, car il souffrait beaucoup de l'asthme. On le voyait parfois haleter ? son établi, comme un poisson hors de l'eau. Cela durait souvent des jours entiers, o? il faisait triste figure. Mais, la crise passée, il semblait rena?tre ? la vie; et alors il n'y avait pas d'homme plus amusant, plus spirituel dans toute l'équipe. Surtout avec les femmes il était dr?le. Non pas qu'il leur f?t la cour le moindrement; mais il savait dire, d'un air tranquille et souriant, des choses d'un cynisme effarant, qui empourpraient le visage des ouvri?res, pendant que les hommes se tordaient de rire. En général les femmes le ha?ssaient. Elles ne l'appelaient jamais autrement que ?le grand voyou? et ne se g?naient pas pour lui jeter ce nom ? la face. Alors Free souriait calmement dans sa barbe rugueuse et, d'un seul mot bien tapé, les faisait fuir comme si c'e?t été le diable. Et chaque fois que Sefietje apparaissait, matin et soir, avec la bouteille de geni?vre, c'était toute une sc?ne: Free, grand amateur d'alcool, ne pouvait néanmoins s'emp?cher de lutiner la vieille fille, qui, réguli?rement, essayait de se venger en ne remplissant pas son verre jusqu'au bord. Free faisait semblant de ne rien voir, mais ne touchait pas ? sa goutte.

-Allons, grand voyou, buvez, je n'ai pas de temps ? perdre, grommelait

Sefietje.

-Est-ce qu'il est déj? plein? s'écriait Free en faisant l'étonné.

Il se baissait, regardait le verre avec la plus grande attention; et alors c'était la plaisanterie habituelle:

-Sefietje, ma fille, faut pas te g?ner. ?a m'est égal qu'il n'y ait rien au fond du verre, mais soigne le dessus, hein ... Remplis-le bien en haut, ?a me suffit.

Les ouvriers se tordaient; et, malgré sa mauvaise volonté évidente,

Sefietje était bien forcée de remplir le verre jusqu'au bord avant que

Free consent?t ? y poser les l?vres.

-C'est bon, Free? ricanaient les hommes.

-Comme du sucre! répondait Free en rendant le verre vide ? la servante avec un claquement des l?vres.

Avec Free voisinait Fikandouss-Fikandouss. Quand et pourquoi on lui avait donné ce sobriquet, nul ne savait. De son vrai nom il s'appelait Feelken, mais tout le monde disait Fikandouss-Fikandouss; et lui-m?me aimait ? répéter le mot et ? l'appliquer, non seulement ? sa propre personne, mais ? un tas de choses qui n'avaient rien ? voir avec lui. Si, par exemple, il voyait Poeteken dans un coin en conversation avec ?La Blanche?, il criait ?Fikandouss-Fikandouss?. A l'entrée de Sefietje avec sa bouteille, matin et soir, c'était ?Fikandouss-Fikandouss?. Tout était ?Fikandouss?, et Fikandouss lui-m?me s'amusait énormément de ce mot qui ne voulait rien dire et qui disait tout, parce qu'il était applicable ? tout et ? chacun. En présence d'un étranger, qui par hasard lui en demandait le sens, sa joie était au comble; il était secoué d'une véritable crise de rire. Aux yeux des autres il passait pour lég?rement maboul. Il lui arrivait de chanter ? tue-t?te, pendant des heures, en plein vacarme des pilons. A d'autres moments, il se renfermait dans un mutisme maussade, un peu comme Leo. Il semblait alors porter le poids de graves soucis; et parfois il pleurait, sans qu'il f?t rien arrivé et sans que personne compr?t pourquoi. Si on lui en demandait la raison, si on insistait, il prétendait souffrir de violents maux de t?te. Certaines fois, comme Free, il avalait sa goutte avec délice en disant que ?a passait comme du sucre; d'autres jours il la refusait obstinément, et la passait ? Free, qui le bénissait pour ce bienfait et lui promettait des jouissances divines dans un monde meilleur. Personne ne comprenait tr?s bien le fond du caract?re de Fikandouss. Il était étrange et déconcertant. Par exemple, dans son attitude vis-?-vis des femmes, il vous déroutait absolument. Ou bien il ne les regardait m?me pas, ou il se précipitait sur elles, comme pour les violenter. C'était pure bouffonnerie, d'ailleurs. Il recevait une gifle et se sauvait, avec un rire, disant que c'était ?Fikandouss-Fikandouss?.

Et, enfin, dernier de la longue rangée, se tenait Ollewaert, le petit bossu. Court sur pattes, il portait toujours un pantalon trop long et trop large, qui lui retombait sur les pieds. Sa bosse s'avan?ait presque en pointe, et son visage présentait comme une autre bosse en réduction: l'énorme chique de tabac éternellement pressée contre l'une ou l'autre de ses joues. Les bossus sont méchants, dit-on couramment; mais il n'était pas méchant du tout; bien au contraire, la bonté m?me. Quoi qu'on lui f?t, il ne se fachait jamais. C'était une manie habituelle chez ses camarades, en passant de lui tapoter sa bosse; une autre taquinerie, de presser du doigt la joue ? la chique, pour que le jus de tabac lui coulat sur le menton. Il ne s'en fachait pas. Jamais il ne se fachait. Il vous regardait en souriant, comme pour dire: ?Allez-y, si ?a vous amuse; moi, ?a m'est égal.? Il n'avait qu'un vice: il buvait trop. ?Il se noierait dans le geni?vre; il est encore pis que Free!? disaient les autres. Et, en effet, Ollewaert était fou d'alcool et pr?t ? toutes les bassesses pour en avoir. Non seulement il troquait réguli?rement sa tartine de quatre heures contre la goutte de six heures d'un des autres ouvriers (il appelait ?a ?avaler une tartine de goutte?), mais il acceptait parfois des paris crapuleux pour gagner un petit verre de rabiot. Par exemple, M. Triphon avait un petit chien noir plein de puces, qui suivait son ma?tre ? la fabrique et s'attardait parfois dans la ?fosse aux huiliers?, o? il récoltait quelques bribes. Les ouvriers, en jouant avec le chien, lui grattaient le poil du devant et du dos. Ils attrapaient quelques puces et disaient ? Ollewaert:

-Ollewaert, je te donne ma goutte si je peux y mettre trois puces de

Kaboul.

-Donne! répondait Ollewaert sans hésiter.

Les trois animaux plongés dans le verre, Ollewaert le vidait d'un trait, sans sourciller. L'équipe partait d'un rire formidable en se tapant les cuisses.

Ces exc?s d'alcool lui étaient d'ailleurs fatals. Périodiquement, Ollewaert était pris de crises d'épilepsie. D'un coup brusque parfois, sans que rien trah?t l'approche de la crise, il s'effondrait ? son établi en des convulsions terribles. Ses yeux se révulsaient; ses machoires serrées pressaient le jus de chique qui lui coulait des l?vres en une mousse brunatre; ses poings tremblants se crispaient. On lui aspergeait le visage d'eau froide; on lui desserrait de force, souvent avec une lame de fer, les mains et les machoires; et, généralement, au bout de quelques minutes, il se relevait et reprenait son travail, un peu pale encore et frémissant, avec des yeux inquiets et fuyants. Bient?t il n'y paraissait plus; apr?s s'?tre secoué comme un chien qui sort de l'eau, il se calait la joue d'une nouvelle chique, puis s'absorbait dans son travail. Pendant le reste du jour, alors, il restait d'ordinaire un peu taciturne et comme maté.

Ainsi s'alignait, dans la pénombre et le vacarme, la lourde équipe des presses, avec les éléments divers qui la composaient. C'était un petit monde ? part dans la fabrique; une sorte de république avec ses lois et ses usages propres o?, malgré les sympathies et les antipathies personnelles, régnait un esprit de solidarité professionnelle qui pouvait prendre ? l'occasion un caract?re presque hostile ? l'égard des autres ouvriers. Par exemple, les ?huiliers? n'étaient pas toujours fort aimables envers Pee, le meunier, que l'on voyait occupé ? l'autre bout de l'atelier, aupr?s de ses meules grin?antes. Un peu jaloux de lui, ils ne supportaient pas tr?s bien cette esp?ce de pierrot sec, qui était tout blanc de farine, alors qu'eux luisaient de graisse et d'huile. Ressentiment analogue ? l'égard des deux charretiers, qui venaient l? déposer ou prendre leur chargement. Mais ils en voulaient surtout ? Bruun, le chauffeur, et ? Miel et Siesken, les deux aides aux meules verticales, qu'ils appelaient les ?cabris?. Pour eux, Bruun était tout simplement un flemmard. Ils avaient la conviction intime qu'il n'en fichait pas une secousse, parce que, au fond, il n'avait rien ? faire. Une machine ? vapeur, voyons, ?a travaillait tout seul: son unique besogne consistait ? ne pas laisser s'éteindre le foyer; et pour le reste il pouvait flaner, espionner, poursuivre ?La Blanche? de ses assiduités dégo?tantes. On ne se g?nait pas, ? l'occasion, pour lui clouer le bec en lui disant son fait, ce qui donnait alors lieu ? des sc?nes violentes. Bl?me de rage concentrée, Bruun se défendait, essayait de leur faire comprendre quel savoir, quelle responsabilité signifiait la conduite d'une machine ? vapeur. Mais ils lui riaient au nez; et ils le défiaient de prendre leur place ? l'une des presses et de fabriquer un tourteau de colza ou de lin présentable. Pee quittait ses moulins ? farine pour se m?ler ? la dispute; et, ? leur tour, arrivaient les ?cabris? demander en ricanant aux ?huiliers? s'ils seraient capables de les remplacer au gros travail des meules ? broyer. Siesken, l'a?né des deux ?cabris?, était le plus vindicatif, avec sa dr?le de face poupine ? barbe blonde et ses yeux tr?s bleus, qui luisaient d'un éclat froid de porcelaine. D'une rare insolence, la discussion avec lui dégénérait tr?s vite en rixe, ce qui tournait presque toujours au désavantage de Siesken, qui n'était gu?re de taille ? se mesurer avec des bougres comme Berzeel, Free ou Leo.

Avec Miel, le second ?cabri?, on s'y prenait d'une autre fa?on. Miel était le fils de Bruun et, par cela seul, déj? antipathique ? presque tout le monde; mais, en outre, il était b?gue et d'une stupidité telle qu'il était presque impossible de ne pas se payer sa t?te. Quelque chose d'énorme, d'incroyable, cette stupidité de Miel. Rien qu'? le regarder, on éclatait de rire. Il avait un doigt de front sous une calotte de cheveux drus, et deux petits yeux idiots, trop rapprochés du nez, ce qui donnait l'impression constante qu'il louchait. On pouvait lui faire avaler les bourdes les plus invraisemblables; mais lui-m?me parlait tr?s peu, probablement parce que la fonction cérébrale chez lui était réduite ? sa plus simple expression. Une des blagues courantes consistait ? lui parler du temps qu'il était au service militaire. Jamais il n'avait pu dire au juste ? quelle arme il appartenait, ni dans quelle ville il avait été en garnison. On lui faisait subir un petit interrogatoire:

-Dis donc, Miel, ? quel régiment étais-tu?

-Ah ... aah ... dans ... l'infanterie, sais-tu...., bégayait Miel, toujours candide et sans malice.

-Oui, mais ... dans quel pays, Miel?

-Ah ... aah ... ?a était loin d'ici, sais-tu....

-Et quelle langue est-ce qu'on parlait l?-bas, Miel?

-Ah ... aah ... ?a je ne comprenais pas, sais-tu....

Un silence. On lui jetait des coups d'oeil en ricanant. Alors, l'un ou l'autre, généralement Leo ou Free, s'approchait de lui, le regardait bien en face et brusquement lui lachait en plein visage: ?Esp?ce de veau!?

Interloqué, Miel se reculait; et, apr?s vingt répétitions de la m?me farce, ne comprenant pas encore qu'on se payait sa t?te, il répondait:

-Ah ... aah ... pourquoi me le demandez-vous donc?

Chapter 3 No.3

A l'autre bout de la fabrique, assez loin de la ?fosse aux hommes? et séparé par une cour intérieure, se trouvait, dans un batiment ? part, l'atelier des femmes. Elles étaient six et, du matin au soir, ne faisaient autre chose que coudre et réparer des sacs.

Natse était la plus agée. Elle devait ?tre tr?s tr?s vieille, mais nul ne connaissait exactement son age, qu'elle-m?me ignorait. On avait commis une erreur, ? l'état civil du village, ? ?l'époque fran?aise?. Elle avait eu une soeur, plus jeune ou plus agée qu'elle (Natse ne savait pas au juste), morte en bas-age, et qui portait le m?me prénom. D'o? confusion et erreur. Jamais on ne put savoir avec certitude si Natse était portée comme morte ou comme vivante sur les registres.

N'importe, la Natse vivante devait avoir été bien belle dans sa jeunesse. Aujourd'hui encore, malgré son grand age, elle avait conservé des traits d'une finesse et d'une pureté remarquables, ? peine ravagés par les profondes rides des années. Le nez avait gardé une ligne tout ? fait gracieuse, les sourcils s'arquaient sans défaillance, et les dents étaient restées absolument intactes. Natse répétait avec complaisance qu'elle n'avait jamais su ce qu'était le mal de dents. Mais le corps était tout ratatiné. L?, les années de dur travail avaient accompli leur oeuvre. Tant que Natse demeurait assise on ne s'en apercevait gu?re, mais d?s qu'elle se mettait debout et commen?ait ? marcher, on e?t dit d'un bateau qui penche et louvoie. Ses compagnes, les jeunes surtout, s'en moquaient parfois, ce dont Natse était tr?s vexée. ?Lorsque vous aurez mon age, vous aussi marcherez de travers?, bougonnait-elle. Mais aussit?t qu'elle entamait ce chapitre, les autres l'aga?aient de plus belle. L'incertitude de Natse touchant son age offrait mati?re aux plaisanteries, qui allaient leur train:

-Mais enfin, Natse, quel age as-tu au juste? demandaient-elles en ricanant.

-L'age que le bon Dieu m'a donné, répondait Natse d'un air pincé et péremptoire.

Certains jours, les autres s'en tenaient l?. Parfois, au contraire, elles s'amusaient ? la pousser:

-Oui ... l'age que le bon Dieu t'a donné...; tout ?a c'est bel et bien, Natse; mais n'est-ce pas ? ta soeur plut?t? En somme, tu ne sais pas au juste si tu es vivante ou morte!

-Vous ?tes des chipies! grondait Natse; outrée.

Et elle fondait en larmes. Elle pleurait beaucoup, pour la moindre chose et, souvent, sans raison aucune. Elle pleurait parce que la vie pour elle était si dure; elle pleurait parce qu'elle était si pauvre; elle pleurait parce qu'elle était si vieille, et aussi parce qu'elle ne savait pas au juste ? quel point elle était vieille. C'était stupide et odieux, de la part des autres, de prétendre qu'elle ne pouvait pas savoir si elle était vivante ou morte; elles ne le disaient que pour la tourmenter, elle le comprenait fort bien; et, pourtant, cette sotte idée la chagrinait, l'obsédait, la rendait parfois tr?s malheureuse. Elle habitait seule avec son vieux fr?re infirme dans une toute petite bicoque que lui louait M. de Beule; en dehors de son travail ? la fabrique, elle avait encore ? s'occuper de lui. C'était bien dur. C'était presque au-dessus de ses forces. Elle le faisait néanmoins, tant bien que mal, pour ne pas l'abandonner ? des étrangers, et surtout ne pas devoir l'envoyer ? l'hospice des vieillards, qui était l'épouvante de toute leur vie.

Apr?s Natse venait Mietje Compostello. Sa lointaine origine espagnole se trahissait dans toute son apparence. Elle avait la peau bistrée, les cheveux noirs, les sourcils épais et des yeux comme du velours. De tr?s vieilles personnes, qui avaient connu sa grand-m?re, affirmaient que celle-ci était noire comme une Mauresque. Mietje avait une voix sourde et caverneuse et parlait toujours tr?s lentement, comme si les mots ne s'échappaient qu'avec effort de ses l?vres bleuatres. Ce qu'elle disait d'ailleurs était rarement enjoué ou frivole. Mietje était une nature chagrine et pessimiste qui prédisait souvent des calamités pr?tes ? fondre sur ce monde perverti. Elle était tr?s dévote, d'une intolérance presque fanatique et parlait volontiers du Petit Homme de L?-Haut, qui ne manquerait pas de chatier les pécheurs et les pécheresses. Mietje e?t été bien surprise et indignée si quelqu'un lui avait dit qu'il était profane de parler aussi famili?rement du bon Dieu. Dans sa pensée, elle vulgarisait l'image du Seigneur, uniquement pour le rendre plus visible et, pour ainsi dire, palpable. Mietje était agée de soixante ans et n'avait jamais songé ? se marier. Et elle aussi, comme Natse, habitait avec son fr?re, qui était gar?on de ferme; et le m?me effroi de l'avenir, qui torturait Natse, les hantait: l'hospice des vieillards!

Il y avait ensuite Lotje, personne ronde comme un tonnelet et dodue comme une pelote. A la voir pour la premi?re fois on e?t certainement cru qu'elle devait trop bien manger et boire. Luxe interdit, hélas! ? Lotje, la pauvre! Son embonpoint était maladif. Tout, chez elle, tournait en graisse, une graisse adipeuse et malsaine.

Elle était agréable de visage, avec ses yeux expressifs et sa bouche souriante. Sourire auquel, par malheur, il manquait des dents: souvenir des coups qu'elle avait re?us de son p?re, lorsque, ? peine agée de dix-huit ans, elle s'était laissée séduire par un galant. Un enfant lui était né, et, depuis lors, Lotje avait vécu pour ainsi dire en marge de la vie normale. Elle n'avait cessé de sentir peser sur elle cette faute premi?re et unique, et il lui en resta ? jamais un obscur frémissement de honte; en toute chose elle devint humble et discr?te, se contentant d'un tout petit peu de joie et de bonheur, qu'elle ne parvenait pas toujours ? s'assurer. Elle vivait avec sa vieille m?re et sa fillette et ? elles trois, avaient bien de la peine ? joindre les deux bouts.

Apr?s Lotje, Zulma, ?La Blanche?. Elle avait une jolie taille, mais, pour le reste, offrait la laideur navrante d'une déshéritée: petits yeux chassieux et rougeatres, cheveux blancs, sourcils blancs, cils blancs, teint blanchatre sans couleur. D'un caract?re craintif et timide, il semblait y avoir dans son ?tre intime des ab?mes de mélancolie. Elle parlait peu et riait rarement, comme pour éloigner d'elle toute attention. Les hommes lui causaient une peur extr?me et tout le monde avait été ébahi le jour o? l'on avait appris ses relations avec Poeteken. Peut-?tre se croyait-elle plus en s?reté aupr?s du faible Poeteken. Un avorton comme lui serait moins moqueur que les grands et les forts. Peut-?tre aussi était-ce la force du contraste: l'attrait irrésistible de tout ce blanc pour tout ce noir. On en jasait dans la fabrique et elle en était toute bouleversée. Elle évitait autant que possible le contact des autres hommes; et pour Bruun, le chauffeur, qui la harcelait sans cesse de ses propositions ignobles, elle éprouvait une aversion et une terreur indicibles. En plus du ravaudage des sacs sa besogne consistait ? garnir et allumer les lampes ? pétrole et ? faire le lit au-dessus de l'écurie, o? couchait ? tour de r?le un des charretiers. Trente ans et orpheline. Elle habitait en pension chez des bigotes, deux petites vieilles qui tenaient une méchante boutique de mercerie et bonbons, dans une ruelle du village.

A c?té de ?La Blanche? était assise Sidonie. C'était la beauté de la fabrique. Elle avait vingt ans, des joues vermeilles, d'admirables cheveux chatains et des yeux ? la fois tr?s doux et pleins de vie. Cette beauté et cette fra?cheur étonnaient comme un miracle dans l'oppressante claustration de la fabrique. On e?t dit une belle fleur saine dans une sombre cave.

M. de Beule avait longtemps hésité avant de l'accepter ? l'usine. ?C'est une petite demoiselle?, avait-il dit avec mauvaise humeur ? sa femme, lorsque la jeune fille était venue se présenter. Mais Sidonie possédait l'appui d'une amie de Mme de Beule et cette circonstance avait ? la fin, non sans peine, fait pencher la balance en sa faveur.

Sidonie, en effet, faisait l'impression d'une personne élégante au milieu de ces femmes flétries par le labeur. Elle y apparaissait comme un objet de luxe, une jolie chose dépaysée. Les autres la jalousaient un peu. Elles en voulaient ? sa jeunesse, ? sa fra?cheur, ? ce soup?on de coquetterie, dont elle aimait ? se parer.

Elle ne portait jamais l'accoutrement terreux et sale de toutes les autres; dans sa mise, il y avait toujours un rien qui la distinguait: un bout de ruban, un noeud, une couleur, qui mettait une note vivante, qui souriait. Cela offusquait les autres. Elles l'excluaient parfois de leurs confidences, avaient pour elle de vagues secrets, ? mots couverts parlaient d'histoires, sans qu'elle f?t au courant. Elles la traitaient ? part, sans hostilité formelle, mais aussi sans aménité; et les hommes, qui la détestaient franchement, sans doute parce qu'ils n'avaient aucun succ?s aupr?s d'elle, parfois l'appelaient ?madame?, en ricanant.

Madame...! Il y avait encore une autre raison ? ce titre qu'ils lui donnaient; et c'était surtout cette raison-l? qui excitait la col?re sourde, la jalousie et le mépris des autres femmes.

C'était ? cause de M. Triphon, le fils de M. de Beule ... Chaque jour, M. Triphon, ainsi que son p?re, faisait des rondes dans la fabrique, pour contr?ler l'ouvrage, et ne manquait jamais d'aller jusqu'? ?la fosse aux femmes?, comme les ouvriers désignaient la partie de l'usine o? elles travaillaient. Que M. Triphon y allat, c'était tout naturel et les ouvriers n'y trouvaient rien ? redire. Mais que diable avait-il ? rester si longtemps, chaque jour, dans la ?fosse aux femmes?? Pourquoi s'y attardait-il ainsi ? bavarder, fumer des pipes et faire exécuter des tours ? son petit chien? Jadis on l'y voyait ? peine et il y demeurait tout juste le temps de dire bonjour et de voir que tout le monde y était au travail. Depuis la venue de Sidonie, tout avait brusquement changé. Et les autres ouvri?res comprenaient fort bien qu'il s'y éternisait uniquement ? cause de Sidonie et elles en parlaient entre elles, avec de grands yeux curieux et allumés, d?s que Sidonie avait le dos tourné. Par les femmes, les hommes ? leur tour étaient mis au courant; et ainsi toute la fabrique en était pleine, comme d'un événement formidable, gros de conséquences passionnantes.

Sidonie ne disait rien, mais elle voyait et sentait bien ce qui se manigan?ait autour d'elle. Ses jolies l?vres rouges étaient closes sur son secret et parfois un sourire de félicité rayonnait dans ses yeux. Elle regardait ? peine M. Triphon pendant qu'il était l?; tr?s effacée, elle faisait semblant de ne pas comprendre que tout ce qu'il disait et inventait était uniquement pour elle. Seulement lorsqu'il partait elle levait un instant les yeux vers lui; et ce seul regard silencieux disait tout: tout ce qu'elle aurait voulu et n'osait dire. Elle habitait aupr?s de ses parents, avec son fr?re et deux jeunes soeurs, dans une jolie petite maison aux volets verts et au toit de chaume, sise un peu ? l'écart du village. Son p?re était jardinier de son état et il y avait toujours de belles fleurs le long du mur, sous les fen?tres ? petits carreaux vert bouteille, qui semblaient sourire.

Et, ? c?té de Sidonie, enfin, se trouvait la plus jeune de toute l'équipe: Victorine Ollewaert, la fille du petit bossu, de la ?fosse aux huiliers?. Dix-huit printemps, joues rouges et rebondies, qui faisaient penser ? une pomme bien m?re au mois de septembre. Ses yeux luisaient et, sans cesse, elle souriait de ses l?vres vermeilles et humides. On e?t dit que de continuelles bouffées de chaleur lui montaient ? la t?te et qu'elle assistait perpétuellement ? des spectacles g?nants. Au moindre prétexte, ses joues s'empourpraient jusqu'aux yeux. Il suffisait qu'un homme lui adressat la parole, ? propos de rien, pour qu'on lui v?t la face en feu. Et les ouvriers, prompts ? découvrir cette particularité, s'en amusaient follement:

-Ah! bonjour, Victorine! Beau temps, hein? disaient-ils en riant.

-Comme vous dites! répondait Victorine en se sauvant, le rouge au front.

Les hommes rigolaient, la rappelaient:

-Hé!... Victorine!

-Et bien, quoi? faisait-elle en se retournant avec une col?re feinte.

-Quelle heure peut-il ?tre, Victorine?

-Regardez au cadran de l'église, si vous voulez savoir l'heure! jetait

Victorine, cramoisie.

Les hommes se tordaient de rire. Mais, ce qu'il y avait de plus curieux, c'est qu'? se laisser dire quelque chose qui e?t été réellement de nature ? faire rougir une jeune fille, Victorine restait tr?s calme et ne rougissait pas du tout. ?Vraiment!... vraiment!...? disait-elle alors en faisant l'étonnée; et, s'ils insistaient un peu fort, elle leur servait une réponse, qui leur clouait proprement le bec. Seulement, lorsqu'on parlait devant elle de Pierken, ?l'huilier?, elle ne savait plus o? tourner la t?te. Dans la fabrique on la disait amoureuse de Pierken, qui acceptait cet hommage sans trop s'en émouvoir. On les voyait parfois ensemble, en conversation assez intime; mais Pierken avait toujours l'air si sérieux et préoccupé, que l'on se demandait quel attrait il pouvait bien trouver dans la frivole compagnie de cette petite sotte. Aussi l'attrait des contrastes, peut-?tre, comme chez Poeteken et ?La Blanche?. Victorine demeurait avec ses parents dans une des plus misérables masures d'une obscure et infecte ruelle; chaque matin elle venait ? la fabrique avec son p?re et s'en retournait le soir avec lui.

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