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Biribi

Biribi

Author: : Georges Darien
Genre: Literature
Biribi by Georges Darien

Chapter 1 No.1

-Alea jacta est!... Je viens de passer le Rubicon...

Le Rubicon, c'est le ruisseau de la rue Saint-Dominique, en face du bureau de recrutement. Je rejoins mon père qui m'attend sur le trottoir.

-Eh bien! ?a y est?

-Oui, p'pa.

Je dis: Oui, p'pa, d'un ton mal assuré, un peu honteux, presque pleurnichard, comme si j'avais encore huit ans, comme si mon père me demandait si j'ai terminé un pensum que je n'ai pas commencé, si j'ai ressenti les effets d'une purge que je n'ai pas voulu prendre.

Pourtant, je n'ai plus huit ans: j'en ai presque dix-neuf; je ne suis plus un enfant, je suis un homme-et un homme bien conformé. C'est la loi qui l'assure, qui vient de me l'affirmer par l'organe d'un médecin militaire dont les lunettes bleues ont le privilège d'inspecter tous les jours deux ou trois cents corps d'hommes tout nus.

-Marche bien, c't homme-là!... Bon pour le service!...

Je répète cette phrase à mon père, qui m'écoute en écarquillant les yeux, la bouche entr'ouverte, l'air stupéfait. Toutes les deux minutes il m'interrompt pour me demander:

-Tu as signé? Alors ?a y est?... Ils t'ont donné ta feuille de route? Alors, ?a y est?...

Et, toutes les deux minutes un quart, je réponds:

-Oui, p'pa.

Je ne me borne pas, d'ailleurs, à cette affirmation-flanquée d'une constatation de paternité en raccourci. Je parle, je parle, comme si je tenais à bien faire voir que le médecin aux lunettes bleues ne m'a pas arraché la langue, comme si le coup de toise que j'ai re?u tout à l'heure sur la tête avait fait jaillir de ma cervelle des mondes d'idées. Tristes idées cependant que celles que j'exprime en gesticulant, au risque de faire envoler des arbres de l'Esplanade des Invalides que nous traversons tous les pierrots gouailleurs qui font la nique aux passants. Considérations banales sur l'état militaire, espoirs bêtes d'avancement rapide, lieux communs héro?quement stupides, expression surchauffée d'un patriotisme sentimental de café-concert; tout cela compliqué du rabachage obligé d'anecdotes d'une trivialité écoeurante. Mon père para?t s'intéresser prodigieusement à ce que je lui raconte; il incline la tête en signe d'approbation; il murmure:

-Certainement... évidemment... rien de plus vrai...

Et, tout d'un coup, me regardant bien en face:

-Alors, décidément ?a y est?... c'est fini?

Il a l'air de sortir d'un rêve, de revenir de très loin. Il n'a pas entendu un mot de tout ce que j'ai dit, c'est clair. Mon flux de paroles a seulement bercé ses pensées tristes que je devinais et que je voulais chasser, comme elles ont laissé froid mon cerveau que j'essayais de griser.

Je me tais subitement, secoué d'un grand frisson, envahi soudain par une colère noire, un dégo?t énorme, qui me porteraient à me donner des coups de pied à moi-même ou à me tirer les oreilles, si je n'avais peur de passer pour un aliéné.

La chose que je viens de faire, je le sais, était une chose forcée; mais je sens que c'est aussi une chose bête, triste, et, qui plus est, irréparable. Et nous marchons c?te à c?te, sans plus rien dire, traversant sur le pont désert des Invalides la Seine jaunatre ridée par un vent froid, moi, le fils qui ai voulu mettre un terme à une situation douloureuse, et lui, le père désolé d'avoir été obligé de me laisser faire. Nous semblons deux étrangers. Et je me tais, aussi, parce que je sens que, si je recommen?ais à parler, je n'aurais plus dans la bouche les paroles bêtes et endormantes de tout à l'heure et que je ne pourrais plus trouver que des phrases amères et des mots méchants.

Je m'étais pourtant bien promis de rester calme, depuis le moment où j'avais résolu de m'engager; j'étais pourtant bien décidé encore, il y a cinq minutes à peine, à refouler les colères sourdes que je sentais gronder en moi. J'avais fait de grands gestes pour ne pas mettre la main dans ma poche où je sentais ma feuille de route, j'avais crié pour ne pas grincer des dents, j'avais ri parce que les contorsions douloureuses de mon visage et mon rictus de rageur disparaissaient sous la grimace du rire; j'avais imité ces conscrits imbéciles qui chantent pour s'étourdir et qui épinglent à leur chapeau, chez le mastroquet, en hurlant des chansons patriotiques, le numéro qu'ils viennent de tirer en tremblant, la larme à l'oeil, d'une urne placée entre deux gendarmes. Et, brusquement, j'ai senti que j'étais à bout d'efforts, moi qui n'ai pas bu d'alcool, et que je ne pouvais plus continuer cette comédie qui m'écoeure et qu'on n'a pas prise au sérieux.

Car mon père n'a pas été ma dupe. Il ne me le dit pas mais je le sens bien. Je le vois, marchant à six pas de moi, sur la contre-allée du Cours-la-Reine que nous descendons, la tête baissée, morne, affaissée. Il ouvre son parapluie et s'approche de moi.

-Mets-toi à l'abri; il pleut.

En effet, quelques gouttes d'eau piquent de points bruns la poussière grise.

-Oh! bah! ce n'est rien.

-Mais tu n'as pas de parapluie. Ton chapeau va s'ab?mer...

-Qu'est-ce que ?a fait? Je ne le porterai plus demain.

Mon père a tourné la tête à gauche, comme pour regarder quelque chose du c?té des Champs-Elysées, mais pas assez vite pour que je n'aie eu le temps de voir une larme trembler au bord de ses cils.

Cette larme-là me remue.

Ah ?a! est-ce que je vais continuer à garder cet air d'enterrement, cette mine de pleureur aux pompes funèbres? A quoi ?a me sert-il, au bout du compte, de froncer les sourcils et de me payer une tête de bourreau de mélodrame? Ce qui est fait est fait, n'en parlons plus. L'heure des récriminations est passée. Et, bravement, je demande à mon père ce qu'il regarde par là, à gauche.

-Moi? Rien, rien...

-Ah! à propos, figure-toi qu'au bureau de recrutement...

Je lui raconte des histoires quelconques; je lui parle d'un individu qui ne voulait pas ?ter sa chemise pour passer la visite et d'un autre qui avait oublié de retirer ses bottes. Je trouve vraiment ces petits incidents très dr?les. J'en ris aux éclats, je m'en tiens les c?tes. Mon père se contente de sourire; un sourire jaune. Il faut pourtant être gai, que diable! Il faut arriver à lui faire croire que je ne suis pas trop mécontent de mon sort, que je pars de bon coeur, que la nouvelle vie que je vais mener ne m'inspire pas la moindre répulsion. Je me bats les flancs pour le dérider; je ridiculise les passants; je me moque d'un marchand de coco qui agite sa crécelle malgré la saison, et d'un monsieur qui, sur une impériale d'omnibus, bat la semelle avec rage.

Rien n'y fait. Mes éclats de rire et mes explosions de ga?té ratent comme des fusées mouillées dont la baguette retombe piteusement à terre; et, quand je quitte mon père, au bureau des tramways, il me serre les doigts un peu fort dans sa main moite et me dit: ?A demain? avec une voix mouillée. Je le regarde s'éloigner, vo?té, appuyé sur sa canne, triste et las...

-Courcelles! En voiture!

Je grimpe sur l'omnibus. Je vais au parc Monceau, A c?té du parc Monceau, tout au moins, où habite mon oncle, avec sa femme et sa fille.

Mon oncle, c'est une pompe à morale. Une pompe à morale vieux jeu, avec un cylindre apostolique, un piston prud'hommesque, une soupape système Guizot et une soupape système Berquin.

Ma tante, elle, ne moralise pas pour son compte. Mais, lorsque son mari dogmatise, elle approuve. Et ma cousine ratifie.

Que trouvez-vous à redire à ?a?-Absolument rien, n'est-ce pas?

Mais moi qui suis en proie à une irritation croissante, moi dont les nerfs agacés frémissent et se contractent, comme les muscles mis à nu d'un animal sous l'influence d'un courant électrique, à toutes les paroles de consolation et d'encouragement bêtes qu'on me prodigue depuis deux jours, moi qui sens bouillonner dans mon cerveau une colère dont je ne m'explique pas la cause mais dont je serais bien aise de me décharger sur quelqu'un, j'y trouve quelque chose à redire. Et je suis décidé, absolument décidé, à ne pas me laisser faire de morale et à jeter plut?t par-dessus bord, comme un chargement inutile, tous les sentiments affectueux-tous!-qui m'unissent à cette branche respectable de ma famille.

Je brusque les choses. J'entre chez mon oncle en criant:

-Je viens de m'engager!

J'épie en même temps sur sa physionomie les signes de la stupéfaction, les marques de l'étonnement; et, comme il va assurément tomber à la renverse, je me reproche de ne pas m'être assuré, avant de pousser mon exclamation, s'il avait un fauteuil derrière lui.

Mais il ne tombe pas. Il me répond très tranquillement:

-Ah! tu viens de t'engager.

Il répète ma phrase, tout simplement, en y ajoutant une interjection, une toute petite interjection.

Est-ce que ?a ne le surprendrait pas, par hasard?

Pas le moins du monde, car il ajoute:

-?a ne m'étonne pas de toi.

Il me fait signe de m'asseoir, s'assied lui-même, croise les jambes et continue en se frottant les mains:

-?a ne m'étonne pas de toi, car je t'ai toujours regardé comme relativement intelligent. Relativement, bien entendu, car, à notre époque, il y a tant d'hommes de talent! Tu as eu assez d'esprit pour comprendre que l'existence que tu mènes depuis ta sortie du collège ne pouvait pas toujours durer. Qu'avais-tu derrière toi depuis deux ans? Une vie de fainéant, honteuse et indigne. Qu'avais-tu devant toi? Mazas. Parfaitement, Mazas. Tu as beau hocher la tête, les enfants qui désobéissent à leurs parents, ne suivent pas les bons exemples et n'écoutent pas les bons conseils finissent toujours à Mazas. Si tu avais cinq ans de moins, je dirais la Roquette, mais tu as dix-neuf ans. Je ne veux pas récriminer, te faire des reproches que tu as pourtant bien mérités; je ne te parlerai pas de ton ingratitude envers nous que tu ne venais pas voir une fois tous les six mois, de ton indifférence à l'égard de ta tante à qui tu ne daignais même pas envoyer un bouquet pour sa fête. Nous qui avons toujours été si bons pour toi! qui t'avons toujours donné de si bons avis, absolument comme si tu avais été notre fils! nous qui te donnions tous les jours notre exemple! nous qui... Tiens, je vais profiter de ce que nous sommes seuls pour te le dire: la semaine dernière, ta cousine a fait dire une messe à ton intention... pour que vous tourniez bien, Monsieur...

Il se lève, se promène de long en large et s'écrie en roulant au plafond des yeux de poisson frit:

-Dieu, qui voit le fond des coeurs, l'a sans doute exaucée!

C'est bien possible, mais je ne serais pas faché de placer un mot.

-Mon oncle...

-Mais, malheureux! tu as donc oublié jusqu'aux lois fondamentales de la politesse? Tu ne sais donc plus qu'il est inconvenant de couper la parole aux personnes qui... qui... Tu verras, quand tu seras soldat, si tu interrompras impunément tes chefs! Ah! tu en as besoin, vois-tu, de manger de la vache enragée!

Ma tante, qui vient d'entrer avec ma cousine, a surpris ces dernières paroles. Elle s'approche de moi.

-Tu t'es engagé? Tu vas être soldat? Eh bien! entre nous, mon ami, ?a ne te fera pas de mal de manger de la vache enragée.

-?a lui fera même beaucoup de bien, appuie ma cousine, avec un petit air convaincu.

J'esquisse un geste de dénégation, mais mon oncle me jette un regard furieux. Cette fois, c'est bien entendu, j'ai besoin de manger de la vache enragée. Je n'ai plus qu'à me figurer que c'est un traitement à suivre, voilà tout. D'ailleurs, ?a doit me faire beaucoup de bien.

-Tu as toujours eu un caractère exécrable, continue mon oncle. Dès l'age le plus tendre, tu faisais tourner le lait de ta nourrice...

-C'est une horreur, dit ma tante.

-Une abomination! dit ma cousine.

Mais sa mère lui lance un coup d'oeil de travers. Une jeune fille ne doit pas faire semblant de savoir que les nourrices ont du lait. C'est très inconvenant.

Mon oncle veut clore l'incident.

-Tes instincts pervers, s'écrie-t-il, se sont développés avec l'age!...

Et il énumère les queues de lapins que j'ai tirées, les hannetons que j'ai fait r?tir, les mouches que j'ai écartelées. Ah! ?a ne l'étonne pas, que je me sois, plus tard, si mal conduit à l'égard de mes parents! Quand on prend, si jeune, l'habitude de faire du mal aux bêtes....

Ma tante intervient:

-Mon ami, mon ami!...

-C'est vrai, fait mon oncle qui s'aper?oit que la passion l'égare. C'est vrai! Ce petit malheureux allait me faire dire des choses!... Je suis réellement bouleversé... Une conduite aussi déplorable!...

-Ce n'est pas tout à fait sa faute, mon ami; tu sais bien que sa religion...

-En effet, ajoute ma cousine, tu sais bien, papa, que les protestants...

Je m'y attendais. C'est l'excuse hypocrite dont ils affectent de couvrir ce qu'ils appellent mes fautes, excuse qui n'est en réalité, pour eux, qu'un outrage avec lequel ils me soufflètent. Sa religion! Protestant! Me les ont-ils assez jetés au nez, ces deux mots, tout en les susurrant d'une voix doucereuse et beno?te de cagot mielleux qui ne demande qu'à disculper et qui fait la part des choses! Ont-ils jamais manqué une occasion de me les coller sur le visage, ainsi qu'un stigmate, dévotement, onctueusement, comme ils se collent à eux-mêmes de la cendre sur le front, le lendemain du mardi gras? Et j'étais assez bête pour en rougir, assez mou pour avoir honte, assez lache pour ne pas la défendre, cette religion dont les dogmes pourtant me font rire et dont je ferais bon marché si je ne sentais pas, derrière son rituel vieilli et ses doctrines surannées, deux grandes choses pour le triomphe desquelles elle a su trouver des confesseurs qui ont été des précurseurs et des martyrs qui ont été des héros: la vérité et la liberté.

Est-ce que cette fois encore?... Hélas! oui, cette fois encore, je me contente de baisser la tête.

Et la morale montait toujours!... Mon oncle a glissé légèrement sur mon enfance: il s'est appesanti sur mon adolescence et m'a reproché de n'avoir jamais eu de prix de thème grec. Il en est maintenant à ma jeunesse. Il ne comprend décidément pas que je n'aie pu arriver à m'entendre avec mes parents et que j'aie déserté le toit paternel. Il veut bien avouer que je n'ai peut-être pas eu tous les torts, au début...

-Mais enfin, que les parents fassent ceci ou cela, les enfants n'ont pas à s'en plaindre...

Pourquoi pas?

-Les enfants ne doivent jamais s'occuper des affaires des parents...

Même quand elles les regardent directement?

-Tu devais tout supporter en silence. Les enfants sont faits pour ?a. D'ailleurs, lorsqu'il se passait chez toi des choses qui ne te plaisaient point, il y avait un moyen bien simple de ne pas s'en apercevoir. C'était de faire l'aveugle.

L'aveugle?... Je ne sais pas jouer de la clarinette.

J'ai laissé échapper ?a-tout haut.-Mon oncle se lève, furieux.

-Comment, malheureux! tu plaisantes! tu oses plaisanter avec les choses sérieuses! Mais tu n'as donc de respect pour rien? Tu te moques donc de tout? Tu n'as donc plus ni ame, ni coeur, ni conscience, ni... rien?... Ah! cette manie de dénigrement! Le mal du siècle! Cette manie de raisonner envers et contre tout!... Ah! elle te co?tera cher, cette manie-là!... Quand tu seras soldat, je te conseille, mon ami, de continuer à discuter avec ton insolence habituelle. Sais-tu ce qu'on te fera, si tu raisonnes, si tu es insolent? hein? le sais-tu?

-Non, mon oncle.

-On te passera par les armes.

-On t'exécutera, dit ma tante.

-On te fusillera, dit ma cousine.

J'en ai la chair de poule; et mon oncle, qui a produit son effet, continue son réquisitoire.

-Depuis, qu'as-tu fait? Tu as passé, je crois, deux mois dans un bureau. Au bout de ces deux mois, tu as jugé à propos de gifler un sous-chef et l'on t'a flanqué dehors. Continue à appliquer ce petit système-là dans l'armée, et ce ne sera pas dehors qu'on te mettra, ce sera dedans.

Ma tante et ma cousine éclatent de rire. Je ris aussi, en me for?ant un peu-je me chatouille la paume de la main avec le petit doigt. Que voulez-vous? Mon oncle a soixante ans; son répertoire de jeux de mots est bien vieux, c'est vrai; mais on ne peut vraiment pas lui demander d'apprendre par coeur, à son age, le nouveau recueil des coq-à-l'ane et des calembours, augmenté d'une préface en vers. Je me mets à sa place, je sais très bien que, lorsque j'aurai soixante ans et que je dirai, par exemple: ?Ce qui est plus fort qu'un Turc, c'est deux Turcs,? j'éprouverai un grand plaisir à voir s'esclaffer mes auditeurs.

Mon rire a déridé mon oncle. Il fait un geste vague de commisération indulgente.

-Depuis ce temps, comment as-tu vécu? Je l'ignore et ne veux pas le savoir. A quoi t'es-tu occupé? A écrire. Des bêtises. Tu as fait des vers-on me les a montrés. Des vers abominables, dans lesquels tu appelles m?ssieur Thiers ?Géronte assassin? et Gambetta ?Cromwell de carton? et ?diminutif de Mirabeau.? Sais-tu pourquoi, seulement?

Je fais signe que non. Je ne sais pas pourquoi.

Mon oncle hausse les épaules.

-Je m'en doutais!

-J'en étais s?re, fait ma tante.

-Convaincue! appuie ma cousine.

-Tu es parti de chez ton père. Tu as d? mener une vie misérable, manger dans d'ignobles gargotes, coucher dans des repaires infames...

Ma cousine se bouche les yeux.

-D'ailleurs, tes vêtements en disent long...

-A propos, fait ma tante, nous te retiendrions bien à d?ner, mais, tu sais, c'est aujourd'hui vendredi; nous faisons maigre et, comme tu es protestant...

Je suis protestant, en effet, mais je crois que, pour le moment, ce sont mes habits qui protestent.

-En effet, dit mon oncle, il faut respecter toutes les convictions. ?'a toujours été mon avis. Eh bien! mon ami, puisque tu vas entrer dans une nouvelle carrière, prends la ferme résolution de t'y bien conduire; sois respectueux et obéissant à l'égard de tes chefs; le régiment est une grande famille dont le père est le colonel et dont la mère est la France. Quels que soient les ordres qu'on te donne, ne les examine pas, ne les critique jamais; exécute-les les yeux fermés...

?a ne doit pas toujours être commode.

-Le plus bel avenir s'ouvre devant toi. Tu peux te faire en peu de temps une position magnifique... Tout soldat, a dit Napoléon, porte...

-Oui, la giberne... le baton de maréchal...

-C'est ?a! c'est ?a! Moque-toi un peu des paroles d'un grand homme!... D'ailleurs, mon ami, tout ce que je t'ai dit, c'est dans ton intérêt. Tourne bien, tourne mal, ?a ne peut rien nous faire, au fond. Nous déshonorer, ?a, tu ne le peux pas: nous ne portons pas le même nom que toi. La charité chrétienne nous ordonne de faire des voeux pour toi et de te donner de bons préceptes; quant au reste, ?a nous est égal...

C'est curieux, je m'en doutais presque.

-Tache de monter vite de grade en grade. C'est le meilleur moyen d'avoir un avancement rapide. Surtout, évite les mauvaises compagnies; il y a partout des gens avec lesquels il ne faut se lier à aucun prix. Si tu es disposé à te bien conduire, à faire la joie de ta famille et l'honneur de ton pays, tu ne les fréquenteras point, tu les laisseras de c?té. Du reste, vous ne pourriez pas vous accorder longtemps; le vice n'a jamais fait bon ménage avec la vertu.

?a doit être vrai, mais ?a ne me semble pas neuf. Je pense avoir lu autrefois, dans Lhomond, cet exemple étonnant: ?La vertu et le vice sont contraires,? virtus et vitium sunt contraria.

Tout le monde vient de se lever. Je crois la petite séance terminée et je me lève comme les autres. Ma tante me promet, en me quittant, de me faire cadeau de mon premier uniforme, quand je serai nommé officier. Ma cousine m'offrira un sabre,-un beau sabre.

Décidément, elles n'ont pas l'air de croire outre mesure à mon avenir.

Mon oncle ne me promet rien, mais, en me reconduisant jusqu'à la porte, il me donne quelque chose... Un conseil, un dernier conseil.

-Quand tu auras des galons, mon ami... Souviens-toi bien de ce que je vais te dire, grave-le dans ta mémoire.

-Oui, mon oncle.

-Quand tu auras des galons,-sois sévère, mais juste.

Il ferme la porte.

Je descends l'escalier furieux. Furieux surtout contre moi. Quoi! j'étais décidé, en entrant dans cette maison, à ne pas me laisser débiter trois mots de cette sempiternelle théorie de la vertu et des moeurs qui me dégo?te et m'assomme! J'étais résolu à interrompre brutalement la coulée de cette avalanche moralisatrice qui vous engloutit sous ses phrases glacées! J'étais déterminé à rompre avec éclat, avec insolence même-une insolence qui aurait été de la franchise-plut?t que de permettre à mon oncle de me tenir encore une fois ce langage qui n'est pas son langage à lui seul, mais qui est celui de tous les gens qui pensent comme lui, qui voient comme lui, qui pensent faux et qui voient faux-des gens que je méprise déjà et que, je le sens bien, je finirai par ha?r. Et je n'ai pas trouvé une phrase pour lui répondre, pas un mot pour l'arrêter! Est-ce que j'ai manqué de courage? Est-ce que, encore cette fois-ci, j'ai capitulé devant sa morale bête? Est-ce que je suis un imbécile? Non. La vérité, c'est que je ne savais quoi lui répondre. Je ne savais pas. Je ne suis pas un imbécile, je suis un ignorant. Je sentais qu'il y avait bien des répliques à lui faire cependant, bien des objections à lui opposer, mais je ne trouvais rien, rien.

Rien, à part peut-être des railleries sur la forme grotesque de leurs théories, sur la sottise dans laquelle ils délayent leurs pauvres vieilles idées, arlequins centenaires cuits toujours à la même sauce; rien à part des moqueries sur la figure extérieure, gothique et maniérée, de leurs préceptes faux qu'ils étalent dogmatiquement. Et, si j'avais ri de la couche de ridicule dont ils badigeonnent leur férocité égo?ste, si j'avais raillé la forme absurde qui s'enroule autour de leur vanité venimeuse comme les capsules molles et sans saveur autour de l'amertume des médicaments, ils m'auraient traité-pour de bon-de mauvais plaisant, de sans-coeur, de farceur qui ne respecte rien, qui n'a pas de considération pour les choses sérieuses.

Ils auraient eu raison. Ce qu'il faut, ce ne sont pas les coups d'épingle de la moquerie, les coups de canif de la blague, dans ce voile de bêtise qu'ils ont tendu-peut-être exprès-devant leur méchanceté doucereuse. C'est le coup de couteau brutal qui crèverait la cotte de mailles faite de tous les lieux communs et de toutes les banalités cousus pièce à pièce dont ils couvrent leur morale étroite et hypocrite, et qui la mettrait à nu.

Ce coup de couteau-là, je ne peux pas le donner-pas encore.

Quand je fais des réflexions, je mets les mains dans mes poches. C'est, chez moi, une habitude prise. Je ne peux pas réfléchir les mains ballantes; il n'y a pas à s'y tromper, quand j'ai les mains ballantes, je ne réfléchis pas. Je vis alors une vie sans pensée, la vie d'un être inconscient, la vie du fakir qui contemple son nombril, la vie du chien errant qui tr?le dans les rues en compissant les devantures.

Mais, pour le moment, comme je fais des réflexions graves, j'enfonce les mains très avant dans mes poches et, fort étonné, je sens rouler sous mes doigts des choses rondes. Ces choses rondes, ce sont des pièces de monnaie. Mon Dieu! oui. Avant mon départ, on a fait une petite quête. Tout le monde a apporté son obole, tout le monde, jusqu'à la femme de chambre de ma tante, une vieille fille ridée et jaunatre, au corsage plat, aux yeux glacés, et qui semble vouloir absolument mourir d'un pucelage rentré. Je compte les espèces. Je trouve dix-sept francs cinquante centimes. Maintenant, comme il faut être juste avec tout le monde, je dois avouer que ma poche est décousue et que j'ai entendu, tout à l'heure, quelque chose tomber à terre. C'était sans doute un sou. Il devait y avoir dix-sept francs cinquante-cinq. Pourtant, je n'en suis pas s?r. Je n'en mettrais pas ma main au feu.

Dix-sept francs cinquante, c'est mince! Il n'y a pas de quoi faire la noce, assurément. Mais la sagesse antique et moderne ne nous apprennent-elles pas à nous contenter de peu? D'ailleurs, ma cousine m'a promis d'appeler sur ma tête les bénédictions du ciel. En attendant, je pourrai toujours, ce soir, ajouter un petit extra à mon ordinaire assez maigre. Je mangerai un plat de plus, un dessert-pas des pruneaux, par exemple! Ah! non; après la morale avunculaire, ils feraient double emploi!... Non bis in idem!...

Le lendemain soir, mon père m'a conduit à la gare. Nous avons parlé-de choses quelconques-en nous promenant. Il a attendu le dernier appel des voyageurs pour me laisser partir, et alors, me jetant les bras autour du cou, il a laissé échapper deux grosses larmes et je l'ai entendu qui me disait tout bas: ?Tu sais, mon enfant, je t'ai toujours bien aimé!? ?a m'a ému. Je ne le cache pas, ?a m'a ému. Seulement, maintenant, je veux raisonner mes émotions, arriver à me les expliquer.

J'y ai réfléchi toute la nuit, en chemin de fer... Je ne crois pas que ?a suffise à un père, d'aimer ses enfants.

Pourquoi?-Je ne sais pas.

J'y réfléchirai encore. J'arriverai peut-être à le savoir.

Chapter 2 No.2

Voilà six mois que je suis à Nantes, canonnier de deuxième classe au 41e d'artillerie. Six mois ?tés de soixante, restent cinquante-quatre.

-?a commence à se tirer, dit mon camarade de lit, un Bordelais qui s'est engagé aussi, un cochon vendu comme moi.

-C'est égal, c'est encore rudement long.

-De quoi? de quoi? s'écrie un conducteur de la classe 76, un gros gar?on qui va être libéré du service dans quelques jours et qui hurle: La classe! toute la journée.-De quoi? On trouve le temps long? on s'embête? Est-ce qu'on a été te chercher, dis donc, pour t'amener au régiment? Est-ce que tu n'y es pas venu tout seul? Il faut avoir un sacré toupet pour se plaindre de ce qu'on a demandé! Pourquoi t'es-tu engagé, alors? Pourquoi n'es-tu pas resté chez toi?

Alors, dans la chambrée, des rires éclatent, des ricanements grincent.

-La planche à pain était tombée.

-Le four était démoli.

-Il avait mis sa soupière au Mont-de-Piété.

Ah! je les connais par coeur, ces vieilles railleries régimentaires, ces plaisanteries toujours les mêmes, qui me froissaient si fort, qui me faisaient si mal au coeur, les premiers jours. Maintenant encore, peut-être, elles me chatouillent désagréablement, mais elles ne me font plus monter le rouge au visage et ne me donnent plus l'envie de me jeter sur les blagueurs et de leur fermer la bouche à coups de poings, au risque de me rendre ridicule et d'ameuter contre moi la haine et le mépris. Je comprends qu'ils ont le droit de me regarder de haut, eux qui n'ont rejoint le régiment qu'au moment où les Pandores leur ont apporté leurs feuilles de route, eux qui sont arrivés au corps en rechignant, comme des chiens qu'on fouette, malgré les rubans de leurs chapeaux et leurs chansons mouillées d'eau-de-vie. Je ne leur en veux plus, quand ils me font sentir, même un peu lourdement, leur mépris de paysans ou d'ouvriers obligés de quitter la charrue ou le marteau pour empoigner un fusil, quand ils me jettent au nez leur commisération dédaigneuse-que je commence à trouver légitime-pour les propres-à-rien incapables de faire oeuvre de leurs dix doigts et réduits, aussit?t qu'ils s'aper?oivent que leurs pères ne sont pas nés avant eux, à piquer une tête dans l'armée.

Je ne leur en veux plus, mais je persiste à trouver le temps très long.

Comment les ai-je passés ces six mois qui forment la dixième partie du temps que je me suis engagé à consacrer, avec fidélité et honneur, au service de mon pays? Je serais bien embarrassé de le dire au juste. Je les ai passés, voilà tout.

J'ai appris à monter à cheval, à faire l'exercice du sabre, du revolver et du mousqueton. J'ai désappris la manière de marcher d'une fa?on convenable, porter les mains autrement que Dumanet et d'avoir l'air d'autre chose que d'un individu ficelé dans un uniforme terminé en bas par des bottes de porteur d'eau et en haut par un shako qui ressemble à un pot à cirage. Je sais réciter la théorie, mais je ne sais plus raisonner. J'ai appris à panser les chevaux, à les étriller et à leur laver la queue à grande eau. J'ai perdu l'habitude de me débarbouiller tous les jours et de me laver les pieds de temps en temps. Je ne porte plus de faux-cols, mais une belle cravate bleue dans laquelle il faut cracher très longtemps pour la contraindre à conserver les huit plis réglementaires. Je porte des bottes à éperons, mais je ne porte pas de chaussettes. Je sais que je dois le respect à mes supérieurs, mais je ne sais plus que je dois me respecter moi-même. Pour sortir en ville, je mets un dolman, et ?a me fait plaisir, parce qu'il descend un peu plus bas que ma veste et qu'on ne peut pas voir quand je me baisse ou quand je m'assieds, combien ma chemise est sale; je mets aussi des gants blancs et ?a m'ennuie, parce que je suis obligé de les retirer pour me moucher-avec le mouchoir du père Adam.

Je m'astique, régulièrement quatre heures par jour, les fesses sur une selle. Je manoeuvre d'une fa?on passable. Quand je suis de garde et de faction, j'ai l'air tout aussi bête qu'un factionnaire quelconque. Je tiens ma place assez convenablement aux revues, même aux revues à cheval. Ces jours-là, je l'avoue, je me pique d'honneur. Je ne voudrais pas ternir l'éclat de ces cérémonies guerrières dans lesquelles on voit défiler un matériel tout battant neuf, des chevaux aux crinières bien peignées et aux sabots noircis, portant des harnachements astiqués au sang de boeuf-du sang qu'on va chercher dans des seaux, à l'abattoir,-des hommes fourbis, dorés, brillants sur toutes les coutures et dont pas un, sur cent, n'a du linge propre.

Ce ne sont pas les travaux engageants, les occupations intéressantes, les spectacles attrayants qui manquent ici, au contraire. Eh bien! malgré tout, je m'ennuie.

Je m'ennuie en me levant, à quatre heures du matin, pour la corvée d'écurie. Je m'ennuie au pansage, je m'ennuie à la manoeuvre. Je m'ennuie en montant la garde; je m'ennuie quand je sors en ville, la main gantée, tenant le sabre, à l'ordonnance, les yeux tournés à droite et à gauche pour chercher un supérieur à saluer. Je m'ennuie en pénétrant dans la cuisine, en me frottant aux cuisiniers raides de graisse, vêtus de pantalons immondes, de bourgerons infects. Je m'ennuie de ne jamais trouver dans ma gamelle que de la viande qui est de la carne, du bouillon, qui est de l'eau chaude, et des légumes qu'on a cueillis sur les tas d'ordures d'un marché au lieu de les récolter dans les champs. Je m'ennuie encore en la posant, cette gamelle, pour ne pas salir ma couverture, sur mon époussette, un magnifique carré de drap jaune-qui empeste la sueur de cheval.

Et je m'ennuie surtout le soir, lorsque, étendu dans mon lit où les puces et les punaises ne me laissent pas fermer l'oeil, je pense à la fatigante tristesse de la journée qui vient de finir.

Je m'embête furieusement, mais je fais les plus grands efforts pour ne pas le laisser voir. J'espère que ?a finira par se passer. Je prends mon courage à deux mains et tache de faire preuve de bonne volonté. J'y mets du mien, tant que je peux.

Je n'en mets pas assez, cependant. Il y a différentes choses... la théorie, notamment... Je la récite à peu près, pas trop mal-pas trop bien non plus-mais toujours d'un ton gnan-gnan, indifférent, sans conviction. ?a para?t me laisser froid, ne rien me dire. Je n'ai pas l'air de me figurer que l'avenir de la France est là-dedans.

-Aucune de ces phrases: ?Au commandement, Haut pistolet!-La baguette en avant-Les rênes passées sur l'encolure? ne font bondir votre coeur dans votre poitrine, m'a dit l'autre jour le capitaine-instructeur.

C'est juste; il est peu rebondissant, mon coeur. Si jamais on me dissèque, je crois que les carabins auront bien du mal à jouer à la raquette avec.

Il y a encore une autre chose qui achève de me mettre mal dans les papiers de mes chefs. J'astique d'une fa?on déplorable; et, malheureusement, on est assez porté, dans l'armée, à juger de l'intelligence d'un homme d'après le degré de luisant et de poli qu'il est capable de donner à un bout de fer ou à un morceau de cuir. ?Faites-vous astiquer!? me répète le capitaine, qui maintenant me fourre dedans, régulièrement, à chaque revue. Je n'ai pas le sou. Je ne peux pas me faire astiquer.

-Alors, vous n'arriverez à rien.

?a ne m'étonnerait pas.

-Vous devriez demander à vous faire rayer du peloton des élèves-brigadiers, me dit le mar'chef, un assez bon gar?on. Vous feriez votre service tranquillement et personne ne vous punirait. Réfléchissez à ?a. J'y réfléchirai. En attendant, je couche en permanence à la salle de police.

Un soir, on vient m'y chercher. Il para?t qu'il y a du nouveau. On mobilise une batterie pour l'envoyer en Tunisie. On a dressé une liste des hommes qui la composent et je suis inscrit un des premiers.

-Quand part-on?

-Dans deux jours. Vous emmenez vos chevaux-sans harnachement, sans rien-et vous allez vous faire armer à Vincennes.

A Vincennes? Pour aller en Tunisie? Pourquoi pas à Dunkerque?

Quelle dr?le d'idée! Enfin, tant mieux! Je reverrai peut-être Paris, en passant.

Chapter 3 No.3

J'ai revu Paris.

Beaucoup trop, malheureusement. Au moment où nous étions prêts à nous embarquer pour le pays des Kroumirs, un contre-ordre est arrivé. On nous a démobilisés et l'on nous a versés dans les différentes batteries d'un des régiments casernés dans la place. Je suis resté presque un an à Vincennes.

A Nantes, l'impression qu'avait produite sur moi le métier militaire était une impression d'ennui mal caractérisé, de fatigue physique et intellectuelle, de pesanteur cérébrale. J'avais d'abord été étonnamment secoué comme on l'est toujours quand on pénètre dans un milieu inconnu, et, étourdi, ébloui, je n'avais vu que la surface des choses, je n'avais pu juger que leur ombre. Puis, sous l'influence de l'atmosphère alourdissante dans laquelle je vivais, me livrais chaque jour au même trantran monotone, je m'étais laissé aller peu à peu à l'observation animale des règlements, à l'accoutumance irréfléchie des prescriptions, à l'acceptation d'une vie toute machinale de bête de somme qui prend tous les matins le même collier pour le même travail et dont l'existence misérable est réglée d'avance, jour par jour et heure par heure, par la méchanceté ou l'idiotie d'un ma?tre impitoyable. Un mois de plus, et ma personnalité sombrait dans le gouffre où s'en sont englouties tant d'autres. Je ne pensais plus. J'étais presque une chose. J'étais sur le point de faire un soldat.

Un soldat-un bon soldat peut-être-mais rien de plus. Je n'avais pas perdu assez t?t mon caractère particulier, ce qui fait que, dans la vie civile, on est soi et non un autre, pour espérer arriver jamais à monter en grade. Je n'avais pas assez vite pris ma part de ce caractère général qui assimile si bien un troupier à un autre troupier, et qui ne les différencie quelque peu que par le degré de respect que la discipline leur inspire et par la somme de terreur qu'elle fait peser sur eux.-On avait eu le temps de s'apercevoir que je n'avais pas la foi. Je ne pouvais plus guère me sauver, même par les oeuvres. Un ambitieux a tout à gagner, dans l'armée, à se laisser déprimer le cerveau, dès les premiers jours, par le coup de pouce des règlements. D'ailleurs, à moins de circonstances assez rares, d'événements qui rompent la monotonie d'une existence abêtissante, vous permettent de remettre la main sur votre personnalité, il faut toujours en venir là, t?t ou tard. Mais alors, on ne vous tient pas plus compte de votre soumission, de votre dressage-c'est le mot consacré-qu'on ne tient compte à un cheval vicieux de s'être laissé dompter par la fatigue.

Je ne l'avais pas adopté assez vite, cet état d'esprit que les adjudicataires d'habillements militaires fournissent à trois cent mille hommes, en même temps que leurs vêtements en mauvais drap et leurs chaussures en cuir factice. Mais il n'est jamais trop tard pour bien faire. Un mois de plus, je le répète, j'étais dressé, et je faisais un soldat.

Mon séjour à Vincennes a tout changé.

Je ne suis pas un soldat.

-Vous n'êtes pas un soldat! Vous êtes un malheureux!

C'est le colonel, entouré de tous les officiers du régiment, qui vient de me dire ?a en passant une revue de chambres.

J'avais cru jusqu'ici que les deux termes: soldat et malheureux, étaient synonymes. Il para?t que non, car il a ajouté:

-Les soldats, on les honore. Les malheureux comme vous, on les fait passer par des chemins où il n'y a pas de pierres.

Là-dessus, tous les officiers m'ont fait de gros yeux terribles. Je m'y attendais: le colonel avait l'air furieux. S'il avait eu l'air gai, ces messieurs auraient fait leur bouche en cul de poule.

J'ai toujours désiré avoir un colonel qui e?t l'habitude de priser. Je suis convaincu que, chaque fois qu'il aurait sorti sa tabatière, les officiers auraient éternué.

En attendant, je dois passer incessamment par un chemin où il n'y a pas de pierres. Quel est ce chemin? Je l'ignore, mais je sais très bien qu'il ne me conduira pas à Rome, quoi qu'en dise le proverbe. Les différents chemins que je suis depuis onze mois me mènent toujours au même endroit: la prison.

Je n'en sors plus, de la prison; ou, quand j'en sors, c'est pour attraper bien vite une nouvelle punition qui m'y réintègre pour un laps de temps déterminé, par le bon plaisir de qui de droit. Mon domicile habituel se compose d'une salle oblongue, privée de jour et dont l'atmosphère est continuellement viciée par des émanations qui s'échappent d'une espèce d'armoire mal fermée. Cette armoire est l'antre de Jules. Jules, l'inséparable compagnon des prisonniers, l'urne lacrymatoire des affligés. On le blague bien, ce pauvre Jules, mais comme, au bout du compte, il est indispensable, on ne lui en veut pas de faire sentir trop autocratiquement sa présence; et c'est tout au plus si on lui tire un peu brutalement les oreilles, le matin, pour le punir d'avoir, pendant la nuit, abusé de la permission à lui accordée de repousser du goulot. Mon lit se compose de quelques planches inclinées et d'un couvre-pieds troué que le brigadier de garde me passe tous les soirs, couvre-pieds sur lequel les puces livrent aux punaises des batailles acharnées.

On me fait sortir plusieurs fois par jour, ainsi que mes camarades, pour nous permettre de nous livrer à des exercices variés et intelligents. Nous commen?ons par la corvée des latrines; après quoi nous nettoyons les abreuvoirs. Puis, nous passons au balayage. Le balayage est notre occupation dominante; nous balayons partout, nous n'oublions rien; nous nous montrons impitoyables; le moindre fétu de paille ne trouve pas grace devant nous; et si, par hasard, un crottin appara?t, nous nous précipitons dessus comme des dévots sur un morceau de la vraie croix. Aussi, il est certainement impossible de trouver une cour plus propre que la cour de notre quartier. Une seule chose m'étonne: c'est que nous ne l'ayons pas encore cirée.

Une existence pareille est bien indigne, bien vile, bien abrutissante, n'est-ce pas? Eh bien! je la préfère à la vie que mènent les bons soldats,-ceux qu'on honore,-à la vie qu'on mène dans ces trois grands corps de batiment à cinq étages, vie d'abrutissement malpropre, de misère monotone. Non, maintenant, je ne pourrai plus faire ?mes cinq ans? comme les autres, courbant la tête sous les règlements, respectant les consignes, m'habituant à l'épouvantable banalité des tableaux de service. Je ne pourrai plus exécuter, sans les examiner-les yeux fermés-les ordres absurdes de brigadiers ou de sous-officiers stupidifiés par le métier imbécile. Je ne pourrai plus supporter sans murmurer l'ironie lourde ou la grossièreté bête du langage des officiers, triste langage qu'ils se transmettent les uns aux autres, au mess ou au cercle, comme les cabotines de café-concert de bas étage se repassent, dans la coulisse, leurs gants fanés et leurs bijoux en strass.

La sensation que me fait éprouver l'état militaire n'est plus une sensation d'ennui, c'est une sensation de dégo?t. Dégo?t terrible, continuel, et d'autant plus invincible que je me suis efforcé de le vaincre.

Oui, j'ai essayé d'en avoir raison tout d'abord, en revenant d'une permission de quatre jours, que j'avais passée à Paris, peu de temps après mon arrivée à Vincennes. J'avais quitté, chez un camarade, mon pantalon basané et mon shako en cuir bouilli pour reprendre des vêtements de civil. Et, tout d'un coup, je m'étais senti plus léger, plus dispos, délivré d'une gêne énorme, les épaules dégagées du manteau de plomb des règlements,-libre.-Je m'étais trouvé tout étonné de pouvoir agir à ma guise, sans nulle contrainte, me demandant presque si c'était bien vrai, me secouant et regardant en dessous, comme le chien longtemps encha?né à qui l'on vient de retirer son collier. Chose étrange! en dépouillant mon uniforme, j'avais dépouillé les tristes idées que j'avais acquises depuis mon entrée au service et j'avais retrouvé la faculté de penser. Pour la première fois depuis plusieurs mois, pendant ces quatre jours, j'ai pensé, j'ai réfléchi, j'ai raisonné; je me suis aper?u que j'ai joué cinq ans de ma vie à pile ou face et que le profil qui reste à découvert me fait une vilaine grimace.

Ah! je l'avais bien prévu dès le premier jour, le jour où j'avais signé de si mauvais coeur ma feuille d'engagement, je l'avais bien prévu, que je ne ferais pas à l'armée, comme me le demandait mon oncle, l'honneur de mon pays et la gloire de ma famille. Mais, au moins, j'avais espéré que je pourrais y passer bêtement, mais tranquillement, les cinq années que je ne pouvais passer ailleurs. Et maintenant, j'en suis à me demander s'il n'aurait pas mieux valu faire le soldat imbécile, le numéro matricule que j'aurais fait si j'étais resté à Nantes, que de venir à Paris chercher l'aversion de ma profession, la haine de mon esclavage. Car, maintenant, c'est fait. Les résolutions de soumission et d'obéissance que j'ai abandonnées, je n'ai plus pu les reprendre. Je les ai laissées où elles étaient tombées, comme ces loques par trop sordides qu'un chiffonnier expulse avec dédain de son cachemire d'osier, qu'il remue quelque temps du bout du crochet et qu'il se décide à lacher.

Depuis, je suis retourné bien des fois à Paris. Seulement, comme je n'avais pas complété ma masse, en débet, et que mon capitaine me refusait systématiquement toute espèce de permission, je m'abstenais de lui réclamer ses petits carrés de papier et je partais ?en bordée?. Je passais cinq ou six jours à Paris, seul ou presque seul, ne fréquentant que quelques camarades qui n'avaient pas toujours le temps de s'occuper de moi. Ma famille, je ne la voyais pas, naturellement. Quant au reste, je n'avais jamais connu que deux ou trois gamines, belles de la beauté du diable et bêtes comme des enseignes de modistes, qui s'étaient envolées je ne savais où. Pendant des journées, j'allais par les rues, flanant, me laissant guider par ma fantaisie, buvant avidement l'air libre. Là seulement je me sentais vivre, et bien des fois, en pensant aux années de servitude qui m'attendaient encore, l'envie m'est montée au coeur de terminer une de ces bordées par le suicide. Je revenais pourtant, ne voulant pas être puni comme déserteur, furieux contre moi au moment de rentrer au quartier. Je me reprochais le triste courage qui me portait à franchir la grille. J'aurais remercié avec effusion un passant qui, d'une poussée brutale, m'aurait jeté à l'intérieur.

Immédiatement, j'étais mis en prison; l'absence illégale, voilà le principal motif de mes punitions. J'en ai encore quelques-unes pour ivresse. Mon Dieu, oui! Je me suis piqué le nez quelquefois...

On me punit aussi assez souvent pour réponses inconvenantes. Je suis inconvenant, c'est vrai, mais ce n'est pas tout à fait de ma faute. C'est une mauvais habitude qui m'est venue tout d'un coup, à la suite d'avanies faites de ga?té de coeur, de vexations idiotes, d'affronts de toutes sortes que longtemps j'avais avalés sans rien dire. Un beau jour, j'ai découvert que ce parti pris d'injures m'avait gonflé le coeur, aigri le caractère, comme ces gouttes d'eau qui, tombant une à une, commencent par glisser sur la pierre et finissent par la creuser.

Mon horreur, ou plut?t mon dégo?t de l'état militaire est maintenant si grand que je m'estime fort heureux de ne plus partager l'existence de ces hommes, mes camarades, que je vois aller et venir par la chambre, depuis que le colonel est sorti, marchant sur la pointe du pied, parlant bas, n'osant pas se montrer aux fenêtres, le grand chef se promenant encore dans la cour du quartier.

Toute la semaine, ils ont vécu ainsi, courbaturés par la répétition inutile des mêmes manoeuvres et des mêmes exercices, terrorisés par les dogmes de la religion soldatesque, pliés en deux sous le respect et la peur que leur inspire la doctrine de l'obéissance passive. Véritables bêtes de somme pour la plupart, loupeurs pour le reste, mal nourris, mal logés, blanchis le long des murs, dépouillés de toute espèce d'idée, les mêmes expressions et les mêmes locutions revenant sans cesse dans leur langage imbécile, ils n'ont plus que deux préoccupations, ils n'éprouvent plus que deux besoins: manger et dormir. Et, aujourd'hui, dimanche, comme ils ont la permission de sortir, ils vont aller tra?ner leurs sabres dans les rues, bêtement, deux par deux ou trois par trois, s'entretenant encore-exclusivement-pendant ces quelques heures de pseudo-liberté, des détails du service, des commandements, des consignes-esclaves si bien faits à leur servitude qu'ils ne savent plus, au moment du repos, parler d'autre chose que des coups de fouet qu'ils ont re?us ou de la solidité de leur manille.-Puis, ils s'en iront dans les cabarets louches, dans les ruelles où l'on vend de l'eau-de-vie qui rape la gorge et du vin qui violace les comptoirs. Ils s'attableront là, cinq ou six devant un litre, chantant à tue-tête:

C'est à boire qu'il nous faut!...

en attendant que la nuit tombe et qu'ils puissent aller s'engouffrer, gueulant bien fort et se tenant par les bras, dans ces bouges où il faut faire la queue, quelquefois, comme au théatre, devant la porte des putains.

O bétail aveugle et sans pensée, chair à canon et viande à cravache, troupeau fidèle et hébété de cette église: la caserne et de sa chapelle: le lupanar! Ah, oui, je rejoindrai tout à l'heure, avec plaisir, la ?bo?te? dont je suis sorti hier et où je dois rentrer bient?t. Le rapport me portant ce matin huit jours de prison pour réponse insolente. Plut?t la prison que le spectacle de cet avachissement stupide, de l'écoeurante banalité de cette vie misérable! Plut?t la désertion-le seul vrai remède peut-être-plut?t tout que de jouer un r?le, puisque j'ai conscience de son indignité, dans cette comédie ignoble, dans cette parade où Mangin s'impose aux spectateurs et arrive, à force de donner des coups de pied dans le derrière de Vert-de-Gris à se faire prendre au sérieux-même par sa victime.

J'entends sonner onze heures. Onze heures! Et l'on n'est pas encore venu me chercher pour me conduire à la ?Malle!? Est-ce qu'ils ne penseraient plus à moi, par hasard? Je m'étends sur mon lit, mon lit que je ne fatigue pas beaucoup, d'ordinaire; ce qui d'ailleurs, n'empêche pas le fourrier de m'imputer trimestriellement toutes les dégradations possibles. J'essaye de piquer un roupillon. Je commence à m'endormir.

-Froissard, au bureau!

J'ouvre à demi l'oeil gauche. C'est le mar'chef qui m'appelle.

Qu'est-ce qu'il y a donc?

-Il y a qu'il faudrait d'abord vous lever quand on vous appelle et prendre la position militaire pour parler à vos supérieurs. Hum!... Réunissez tous vos effets et portez-les au magasin d'habillement. Vous êtes désigné pour faire partie d'un détachement de cinquante hommes qui va relever une partie de la 3e batterie bis, au Kef, en Tunisie. Vous partez demain.

Comment! on va en Afrique aussi simplement que cela, maintenant? Autrefois, c'était plus compliqué: il fallait faire cinq ou six fois le tour de la France pour se faire armer et équiper. Il est vrai que ?a n'en valait peut-être pas mieux pour ?a.

-Avez-vous fini vos réflexions? On vous dit que vous partez demain soir et que dans trois jours vous prenez le bateau.

Est-ce qu'il va sur l'eau, au moins, ce bateau-là?

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