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Aux mines d'or du Klondike

Aux mines d'or du Klondike

Author: : Léon Boillot
Genre: Literature
Aux mines d'or du Klondike by Léon Boillot

Chapter 1 No.1

D'Europe à Seattle.-Départ pour Dawson.-En mer.-Nos compagnons de route.-La mine d'or de Treadwell.-Juneau et Skagway.

Le voyageur qui pour des motifs d'intérêt ou de plaisir a pris pour objectif la ville naissante de Dawson, dans le territoire du Nord-Ouest, province du Canada, pourra s'y rendre cette année-ci sans grande fatigue ni frais extraordinaires, dans un espace de temps relativement court, soit de trois semaines environ.

En effet, il faut huit jours de traversée de Paris à New-York, cinq en chemin de fer de New-York à Seattle ou Vancouver, quatre par bateau d'un de ces ports à Skagway, un par chemin de fer de Skagway à Bennett, et à peu près six par vapeur de Bennett à Dawson; le retour par la même route prend quelques jours de plus, à cause de la difficulté de remonter le Yukon. La distance est de 8 000 kilomètres au moins. Le voyageur ne sera plus obligé de se munir d'un approvisionnement complet, exigé sagement jusqu'ici par la police canadienne, afin de prévenir une famine possible et les crimes qu'elle engendrerait.

Il n'aura pas non plus, par conséquent, à être le factotum que nécessitaient les conditions antérieures et le voyage au Klondyke ne sera plus une véritable entreprise de pionniers. Plus de chevaux, de chiens ou de b?ufs à harnacher, à atteler, à guider, à accabler de coups ou de malédictions; adieu les tra?neaux, les véhicules de tout genre à charger, à décharger, à réparer avec quelques clous et un mètre ou deux de corde. Et la tente à dresser, et le bois à couper à même la forêt pour le service du poêle portatif, et la cuisson du pain pétri de ses propres mains, et le sciage des planches sur une plate-forme ad hoc, et la construction du bateau, de la barque ou du canot, avec son complément de rames, de mats, de cordages et de voiles, le tout improvisé, et perfectionné suivant le génie créateur de l'Argonaute moderne, tout cela sera devenu choses du passé pour ne plus se reproduire que dans quelques cas isolés. Le pittoresque du voyage y perdra, mais le confort y gagnera. On ne redoutera pas plus d'aller à Dawson qu'à Madagascar ou au Japon.

De la traversée de l'Atlantique et de la ville de New-York, nous n'avons rien à dire ici. En 26 heures un train express transporte le voyageur de New-York à Chicago, couvrant une distance de 1 500 kilomètres, soit une distance moyenne de 60 kilomètres à l'heure, et traversant une contrée riche et bien cultivée, parsemée de beaux villages et de cités industrielles. C'est peut-être la partie la plus riche des états-Unis, comme aussi la plus peuplée. Pays de rivières, de collines, de bois, de champs, de paturages, de fermes et d'usines. La nuit se passe dans un des confortables wagons-lits Pullman ou Wagner avec leurs portiers nègres.

Chicago, avec son million et demi d'habitants, se pose en rivale de New-York qui en a près de trois; sa situation à la porte des grands lacs et comme tête de ligne de tous les importants chemins de fer qui y convergent du Sud et de l'Ouest est unique; la ville elle-même est loin d'être aussi propre et aussi attrayante que New-York, mais la même activité y règne, et ce qu'il y a de plus rare à rencontrer, là ou ailleurs, c'est un Américain n'ayant pas l'air pressé.

VUE DE SEATTLE (éTATS-UNIS).-D'APRèS UNE PHOTOGRAPHIE.

Plus loin, les plaines n'ont rien de remarquable; elles sont assez bien cultivées et plantées de blé et de ma?s. La voie ferrée circule ensuite au milieu des mauvaises terres du Dakota, sans herbes ni arbustes, aux ocres de couleurs vives sculptées en buttes, en tours, en bastions par l'incessante érosion des eaux: là des viaducs du chemin de fer audacieusement jetés par-dessus des précipices béants et à peine supportés, semble-t-il, par une frêle construction en troncs d'arbres dressés verticalement, semblent des araignées montées sur des jambes grêles et trop longues. Puis on arrive aux montagnes Rocheuses, qui offrent une série de scènes intéressantes, et des campements d'Indiens Sioux égrenés le long du Yellowstone et du Missouri.

Se succèdent alors paysages alpins, torrents mugissants, tunnels et ponts, bref la mise en scène habituelle d'une ligne de montagnes; puis de nouveau la plaine, c'est la vallée de la Columbia; une autre cha?ne de montagnes appelées les Cascades; enfin, la c?te du Pacifique.

Seattle, petite ville de 50 000 ames, est un port américain commandant, en concurrence avec Victoria et Vancouver, ports canadiens, le commerce de l'Alaska, du Japon, de la Chine et des ?les du Pacifique.

Elle était, l'hiver dernier, le siège d'une activité extraordinaire; les nombreux chercheurs d'or américains qui se rendaient au Klondyke s'y étaient donné rendez-vous, et la plupart s'y pourvoyaient de tout ce qui était nécessaire alors pour tenter l'entreprise. à un moment donné les marchandises à transporter s'étaient accumulées d'une fa?on si excessive que les vapeurs firent défaut, et qu'il fallut réquisitionner des trois-mats, des barques et des goélettes, tra?nés par des remorqueurs. Pour les voyageurs ce fut bien pis; des spéculateurs sans scrupule frétèrent de vieux navires à vapeur, leur firent donner une couche de peinture et les mirent comme neufs à la disposition du public, moyennant des prix exagérés. Tel était alors l'engouement de la foule que tout semblait assez bon et que rien n'était trop cher, pourvu qu'on part?t et qu'on arrivat vite. Hélas! beaucoup partirent qui n'arrivèrent pas, et d'autres s'estimèrent heureux de partir et de revenir la vie sauve. En effet, par une fatale co?ncidence, une série de désastres marqua l'ouverture de la saison d'émigration dans les mois de janvier et février 1808. Ainsi le vapeur Clara Nevada se perdit corps et biens, en tout 65 personnes, à ce que l'on croit, car nul ne réchappa; il y eut une explosion à bord, puis le feu détruisit le navire en fort peu de temps, et tout ce qui en resta, ce furent quelques épaves jetées par les flots sur la plage.

Le vapeur Corona fit naufrage sur les c?tes d'une ?le déserte et fut entièrement démoli et brisé par la fureur des vagues; les passagers se sauvèrent, mais ayant d? attendre là plusieurs jours, par un froid intense, l'arrivée des secours, quelques-uns d'entre eux, à demi vêtus, contractèrent des maladies de poitrine dont ils moururent peu après; en outre, tous les approvisionnements furent perdus, et beaucoup de ces infortunés se trouvèrent dépouillés de tout ce qu'ils possédaient.

Nous sommes quatre qui partons pour le Klondyke: un Fran?ais, moi-même; un fermier de Californie et un mineur, tous deux Américains; un étudiant en médecine d'origine allemande. En chemin, notre caravane se grossira de deux nouveaux membres, un Anglais et un Irlandais.

Nous nous embarquons sur la Queen; c'est un des meilleurs vapeurs de la flotte, il peut porter environ 600 passagers; inutile de dire que ce nombre est plut?t dépassé. Le mélange est curieux; deux compagnies du 14e d'infanterie des états-Unis envoyées pour faire respecter l'ordre qu'on dit gravement troublé à Skagway et Dyea par le fameux joueur Soapy Smith et sa bande; des chercheurs d'or, mineurs et prospecteurs de tous les pays du monde. Voici les Australiens, de grands et solides gaillards, de six pieds de haut en moyenne, musculeux, aux épaules carrées, larges, aux hanches étroites, ne perdant pas une occasion de dire avec orgueil que c'est en Australie que l'on a trouvé les plus grandes pépites d'or; l'une pesait quelque chose comme 200 kilos et valait environ 400 000 francs. Car, à bord, l'on ne parle que pépites et poudre d'or: il est entendu que c'est l'unique sujet digne de la conversation du moment.

LE SALON DU VAPEUR ?QUEEN?.-D'APRèS UN CROQUIS DE L'AUTEUR.

Voici les Anglais et Canadiens, parmi lesquels les Canadiens Fran?ais surtout sont bien représentés; nous pouvons mentionner aussi quelques Africains blancs venant de la colonie du Cap et du Transvaal.

Ces cheveux jaunes révèlent indubitablement le Suédois, ces yeux bruns et vifs l'Irlandais. L'Américain, aux gestes nerveux, toujours alerte et impatient, va, vient, bouscule, n'est jamais en repos, s'assied pour ne pas rester debout, se lève parce qu'il ne peut tenir en place, a l'air de faire quelque chose, ne fait rien, et se rassied la minute suivante pour repartir aussit?t; d'ailleurs courtois, patient, gentleman. Quelques Fran?ais et Italiens, causeurs, gouailleurs, polis, empressés, écorchant l'anglais et les premiers à rire de leur baragouin. ?a et là des nationaux de diverses contrées lointaines. D'où viennent-ils? On n'a jamais pu le savoir, un mutisme concentré étant leur principale caractéristique. Des accords plaqués sur le piano du salon accompagnent une voix qui a d? être belle jadis, et qui roucoule la romance des ?Deux petites filles en bleu?. Cela nous rappelle que l'élément féminin est présent et, bien qu'en minorité, omnipotent. Il y a là des femmes d'officiers ou de commer?ants d'Alaska, des aventurières, ex-prima donna cantatrices ou comédiennes, qui vont jouer le dernier acte de leur drame intime sous les cieux rigoureux de l'Arctique. Les artistes se succèdent au piano: voici un négociant russe habitant New-York qui s'en va avec sa famille à Dawson; il chante Faust, ses filles l'accompagnent; en confidence, il nous déclare qu'il a chanté l'opéra avec Mme X..., bien connue à Paris il y a nombre d'années; nous l'admettons. On trouve à bord une bibliothèque gratuite à l'usage des passagers, et, la navigation étant facile dans cette succession de baies et de canaux, le temps passe sans incident ni mal de mer.

Nous faisons escale à Victoria, capitale de la Colombie britannique, ville de 30 000 habitants située à l'extrémité sud de l'?le de Vancouver et commandant le détroit de Juan de Fuca. C'est une ville anglaise, calme et sérieuse, aux maisons à un, deux, ou au plus trois étages, dans une situation exceptionnelle, d'où la vue s'étend sur la baie avec, au delà, les sommets perpétuellement neigeux de la cha?ne Olympique. Un tramway électrique nous conduit à Esquimalt, port militaire, où stationnent à l'ordinaire quelques batiments de guerre anglais: on y trouve une cale sèche réputée la plus grande du monde.

C'est à Victoria qu'il faut se procurer des certificats de mineur. Force donc est de remplir les formalités administratives: au petit jour, la troupe des mineurs s'ébranle vers la ville et bient?t se forme en file indienne à la porte des bureaux. Il y a là près de 200 personnes battant la semelle sur le trottoir, pour se réchauffer. L'attente dure de 7 à 11 heures. C'est payer un peu cher le privilège de déposer 50 francs entre les mains d'un brave fonctionnaire, qui, en échange, il est vrai, vous remet une déclaration par laquelle le gouvernement canadien s'engage à ne pas mettre ses gardes champêtres à vos trousses lorsqu'il vous prendra fantaisie de couper du bois, de pêcher ou de chasser dans les déserts inexplorés du territoire du Nord-Ouest.

VICTORIA.-DESSIN DE BERTEAULT, D'APRèS UN CROQUIS DE L'AUTEUR.

La navigation intérieure de ces détroits et canaux de la c?te du Pacifique est assez délicate; on est presque toujours en vue de la c?te, si près même qu'en beaucoup d'endroits le chenal semble laisser à peine assez d'espace pour le passage du bateau. On traverse successivement les détroits de Georgie, de la Reine-Charlotte, de Clarence, de Stephens, et finalement le canal de Lynn, qui est à proprement parler une baie longue et étroite enfermée, de chaque c?té, par des montagnes; le paysage est tout à fait celui des fiords de la Norvège: des eaux bleues et généralement calmes, des colosses de granit s'élan?ant abruptement de la mer jusqu'aux nuages, portant sur leurs épaules massives et anguleuses des neiges et des glaciers, et les flancs couverts d'une végétation luxuriante et serrée, des ?les innombrables et boisées, hantées par l'ours et le daim, tandis que l'aigle à tête blanche plane au-dessus des nombreuses bandes d'oies et de canards, peuplant les canaux et bras de mer. En été, des fleurs aux teintes éclatantes, mais presque toujours sans odeur, des baies de tous genres et de toutes les couleurs sont répandues de tous c?tés et à profusion. Mais, en somme, en hiver, tout ce qu'on peut apercevoir du paysage, ce sont des sapins, des cèdres, des bouleaux couverts de neige, tandis que les sommets, hauts parfois de 2 000 à 3 000 mètres, se confondent en une teinte neutre avec les nuées flottant de l'un à l'autre. La ligne de direction est droit au Nord: il y a à peu près 10 degrés de latitude entre Seattle et Skagway, soit 1 500 kilomètres en suivant les sinuosités de la c?te navigable.

Le 22 février, grand enthousiasme: c'est la fête de Washington, le patriote, dont la mémoire associée à celle de son ami La Fayette est toujours chère à l'Américain; les comités s'organisent, et la présence d'un ou deux artistes à bord ayant été remarquée, on les invite à dessiner au savon, sur la grande glace de l'escalier du salon, le portrait du grand homme. Après quelques tatonnements, effa?ages et retouches, le chef-d'?uvre est consommé et déclaré parfait par l'unanimité des femmes d'officiers, qui doivent s'y conna?tre et qui décorent le cadre avec le drapeau étoilé, des fleurs et des guirlandes. Un discours du président ouvre la soirée; l'orateur, après avoir complimenté les dames de leur intrépidité et de leur résolution, les félicite d'être assez courageuses pour consentir à supporter le froid, les frimas, les fatigues, les privations et ce qu'il y a de plus insupportable au monde, c'est-à-dire... l'homme!

Des chants patriotiques, des morceaux de musique, des déclamations se succèdent et se prolongent très tard dans la soirée; à la fin, chacun se retire dans sa cabine, pleinement satisfait, et le silence ne tarderait pas à régner, n'étaient les nombreux chiens de l'entrepont qui, surexcités par le vacarme inusité de la ?célébration?, se sont mis, eux aussi, à ?célébrer? à pleine gueule et ne sont pas disposés à se restreindre aussi vite que leurs ma?tres. Finalement, ils se calment à leur tour, et bient?t tout est tranquille à bord.

CHIEN DE L'ALASKA. D'APRèS UNE PHOTOGRAPHIE DE M. GOLDSCHMIDT.

Outre l'inévitable ?colonel? américain (d'ordinaire du Kentucky) que vous et moi prendrions simplement pour un avocat (ce qu'il est d'ailleurs le plus souvent), il y a à bord le chef de l'expédition de secours envoyée par le gouvernement des états-Unis à la rescousse des milliers de mineurs et propriétaires supposés en proie à la famine et au froid dans les vastes territoires du Yukon et particulièrement du Klondyke. Une somme d'un million de francs votée par le Congrès fut immédiatement employée à acheter des vivres, des vêtements, à se procurer, en Norvège, des Lapons et des rennes au nombre d'une centaine, enfin à construire une certaine quantité de locomobiles à glace. à l'instar de beaucoup d'autres lieux, les couloirs du Congrès sont pavés de bonnes intentions, mais, dans le cas particulier, le résultat fut désastreux. Les lichens devant servir à la nourriture des rennes ne furent pas préparés et emballés avec soin et se gatèrent complètement en route, de sorte que les rennes, déjà très éprouvés par le mal de mer, refusèrent d'y toucher et périrent l'un après l'autre, longtemps avant d'avoir vu les c?tes d'Alaska. Les Lapons, importés par contrat à raison de 5 000 francs par an et dépenses de voyage payées, durent être rapatriés. Quant aux locomobiles à glace, elles finirent par trouver un emploi dans les colonnes des journaux humoristiques, qui s'en firent des gorges chaudes, et le public avec! Joe Ladue, le fondateur de Dawson, a l'honneur d'être l'inventeur de ce projet grandiose, la prise d'assaut des glaces du Klondyke (et du P?le) au moyen d'automobiles à patins!

Jack Dalton, le créateur de la Dalton Trail (piste), lui aussi est un inventeur, mais son idée est plus simple et plus pratique. Il se borne à construire un tra?neau consistant en une bo?te longue montée sur deux systèmes de glissoires indépendants l'un de l'autre, permettant de contourner les obstacles à angles assez aigus sans crainte de verser. Un cheval attelé à un brancard ordinaire peut, avec ce tra?neau, tirer aisément de 1 000 à 1 500 kilos sur une surface de glace unie à pente modérée. Une centaine de ces voitures furent construites par le gouvernement et envoyées à un des ports d'Alaska, où elles demeurèrent empilées dans un hangar; les mules du convoi de l'armée régulière, au nombre de 110 à 120, furent aussi réquisitionnées et embarquées à Seattle, à bord d'un trois-mats mis à la queue d'un remorqueur. Mais après un jour ou deux de navigation, le vapeur largua son amarre, planta là le navire, les mules et tout le reste et retourna au port! Seul et isolé dans sa dignité, le chef de l'expédition atteignit le port de Dyea, où, après quelques semaines d'attente vague, il rentra dans une obscure médiocrité. Les quelques marchandises qu'il avait amenées avec lui furent, dit-on, vendues à l'encan quelque temps après. Et ainsi finit cette expédition officielle, militaire et gouvernementale, flanquée de mules et de rennes, bardée de tra?neaux et de locomobiles, et qui, heureusement pour eux, fut complètement ignorée des soi-disant affamés qui ne l'attendaient pas et n'eurent pas, par conséquent, à pleurer la ruine d'espérances qu'ils n'avaient jamais eues.

Le 58e degré de latitude est dépassé, et la Queen, après avoir laissé en arrière l'embouchure de la rivière Takou, s'engage dans l'étroit chenal qui sépare l'?le Douglas du promontoire où est située la ville de Juneau.

LA VILLE DE JUNEAU, EN HIVER.-D'APRèS UNE PHOTOGRAPHIE.

à gauche on aper?oit les constructions et les cheminées de la grande mine d'or de Treadwell, s'avan?ant jusqu'au bord même de l'eau, car la veine de minerai aurifère sort de la mer ou s'y plonge.

VUE DE SKAGWAY.-DESSIN DE TAYLOR, D'APRèS LE CROQUIS DE L'AUTEUR.

C'est dans ce genre la plus grande mine du monde. Le minerai est de très basse qualité, mais se trouve en quantités si énormes que le roc est traité comme dans une carrière, c'est-à-dire exploité à la mine et par bancs de dimensions considérables; d'après le rapport annuel qui vient d'être publié, la mine est travaillée par 263 blancs et 24 Indiens. Les salaires moyens étaient de 12 fr. 50 par jour pour les mineurs, qui en outre sont logés et nourris. Dans l'année finissant le 31 mai 1898, il s'est miné 254 329 tonnes (de 1 000 kilogr.) et il y avait en vue 4 477 500 tonnes en réserve pour les pilons.

540 pilons écrasent le minerai et marchent jour et nuit; le co?t pour extraire une tonne de minerai s'est élevé à 60 francs et le profit net pour l'année a été de 1 216 305 francs. Les travaux de développement de la mine se poursuivent sur les niveaux, respectivement, de 110, 220, 330 et 440 pieds, le puits le plus profond atteignant 458 pieds, où la veine fut trouvée exactement au point où les calculs l'avaient placée. De ce fait, ajoute le rapport, il n'est pas déraisonnable d'ajouter (aux 4 477 100 tonnes précédentes) 4 000 000 de tonnes de plus de minerai en vue dans la mine. ?Comme le profit est en moyenne de 5 francs par tonne, il y a donc, en réserve et en vue, plus de 40 000 000 de francs à retirer de cette fameuse mine de Treadwell.?

Elle fut payée, dit-on, 2 000 francs par John Treadwell, qui l'acheta en 1882, environ deux ans après la fondation de Juneau par le Canadien Fran?ais Joseph Juneau. Ce dernier mène actuellement une existence précaire et misérable à Dawson.

Juneau, à 3 kilomètres de la mine Treadwell, est un petit port de 2 à 3 000 habitants, la plupart mineurs et prospecteurs, car toute cette partie de l'Alaska est riche en minéraux, on trouve des placers et des veines de quartz aurifères un peu partout: les mines de Silver Bow (l'arc d'Argent) sont bien connues. La ville est batie sur la pente d'un plateau formé par l'érosion de rochers presque à pic qui s'élèvent à une hauteur de plus de 1 000 mètres. Quelques h?tels, salons, restaurants, magasins, donnent un peu d'animation aux rues, tandis que de nombreuses Indiennes, squaws enveloppées de couvertures de laine aux couleurs vives s'accroupissent sur la neige au bord des trottoirs et étalent devant elles des bonnets en fourrure, des mocassins, des paniers, des colliers en verroterie, enfin une quantité d'objets de leur confection et que les voyageurs emportent comme souvenirs. Une couple d'heures suffit à visiter la ville, qui, à part le village indien, ses pirogues, une petite église avec clocher construite en troncs d'arbres superposés, n'offre rien de curieux.

SQUAWS MARCHANDS DE SOUVENIRS à JUNEAU.-D'APRèS UN CROQUIS DE L'AUTEUR.

Le paysage est sévère, grandiose, jusqu'à Skagway, à 150 kilomètres plus au Nord. Nous admirons les cimes dentelées et les glaciers plongeant dans l'Océan, par pente abrupte et sans transition; la nature, comme les conditions économiques, est ici toute en contrastes, ce que nous remarquons d'ailleurs en plus d'une occasion. Tout est matière à surprise dans ce pays étrange.

LE PORT DE SKAGWAY.-DESSIN DE BERTEAULT, CLICHé LA ROCHE à SEATTLE.

Par exemple, le coup d'?il au tournant du promontoire de rochers qui masque la vue de Skagway. Qui s'attendrait à voir soudain, dans ce coin de pays si sauvage et en apparence si désert, appara?tre une série de jetées, de quais auxquels s'amarrent des vapeurs, des remorqueurs, des chalands et des voiliers de tout tonnage, gréement, trois-mats, barques, goélettes, brigantins, etc., canots et pirogues, péniches et périssoires, en un mot le matériel naviguant de tout port de mer qui se respecte? Nous tombons donc en pleine civilisation, et, ce qui le prouve encore, c'est que voici le douanier et le courtier en douane avec lequel il va falloir négocier l'entrée de nos marchandises. Car nous avons dans nos bagages une foule de choses qui payent des droits; c'est un mauvais quart d'heure à passer, mais du moins l'on se dit que c'est le dernier ennui que cause l'excès de civilisation.

Chapter 2 No.2

Skagway, le Sésame du Nord.-La Babel de l'Alaska.-Soapy Smith et sa bande.-Un grec fameux et sa fin.-Le Comité de vigilance des 101.-La foule.-Les restaurants.-Un Yankee entreprenant.-Pêche à travers la glace.-Le ?Whitelaw? en flammes.-L'h?pital.

Le passager débarqué à Skagway vers la fin de l'hiver dernier arrivait, après avoir arpenté rapidement la jetée de bois qui relie l'embarcadère à la ville, devant quelques baraques en troncs superposés, mortaisés aux extrémités, ou encore en simples planches grossièrement fa?onnées, qui s'alignaient, flanquées d'un espèce de trottoir en planches, élevé de quelques centimètres au-dessus du sol. Le passager en question était dans l'une des artères de la ville. Il s'y trouvait tout à coup en présence d'un individu à mine peu engageante, mais dissimulée plus ou moins sous les touffes d'un immense bonnet en fourrure de rat musqué ou de renard, un manteau en poil de chien, des mitaines fourrées, des mocassins en peau de phoque ou des bottes en cuir jaune montant aux genoux, complétaient son accoutrement. Le Chi-Cha-Ko (c'est le nom indien signifiant ?nouveau venu?; il est donné dans le Yukon aux chercheurs d'or venus pour la première fois en Alaska) répondait à l'invitation d'entrer se chauffer, non sans avoir jeté un regard investigateur sur ledit individu, sur la rue, et sur la baraque surmontée de l'inévitable enseigne Saloon, qui n'est ni salon, ni café, ni cabaret, ni tripot, mais qui combine les traits caractéristiques de ces trois derniers genres d'établissements. à l'intérieur, un comparse derrière le comptoir indiquait d'un geste l'énorme poêle en fonte, ronflant, gémissant, rugissant, craquant sous l'action des mille et une langues de feu jaillissant des b?ches, des souches de bouleau et de pin qui se succèdent et se consument rapidement, car, au dehors le froid était intense, avivé par une bise du Nord qui pénétrait même les plus épais vêtements de laine.

SKAGWAY, VU DE LA MER. DESSIN DE SLOM, D'APRèS LA PHOTOGRAPHIE DE M. GOLDSCHMIDT.

La conversation s'engageait sur les sujets habituels, le froid, le temps, etc. Sur ces entrefaites, un autre comparse attifé à peu près comme le premier faisait son apparition, prenait place autour du poêle et racontait à ses auditeurs comment il venait d'arriver de Dawson, sur la glace, en vingt ou vingt-cinq jours, en preuve de quoi il faisait circuler un flacon rempli de poudre et de pépites d'or: cela venait d'un claim no X sur Bonanza ou Eldorado Creek, valant des millions; il partait pour aller le vendre aux états-Unis et se disait fort satisfait de son séjour au Klondyke. Sans doute il y avait de légers inconvénients: ainsi il n'avait pas été heureux au jeu et avait perdu quelques milliers de dollars en quelques soirées au black Jack ou au poker, mais on ne pouvait tout avoir, et qu'est-ce que cinq ou dix mille piastres pour un homme qui ramasse l'or à la pelle sur son claim? Absolument rien. Et puis le jeu est si plaisant! Savez-vous comment il se joue? Non? Eh bien, tenez, vous allez voir! Alors on passait dans une chambre à c?té, garnie d'une table et de quelques chaises; les cartes sortaient de la poche où retournait le flacon d'or, et le jeu commen?ait entre les deux gaillards à fourrures; si le nouveau venu n'était pas entièrement un greenhorn (un benêt), il trouvait une excuse pour se retirer aussi vivement que possible. Sinon il se mettait de la partie, et invariablement son apport allait grossir les millions du soi-disant mineur chanceux. Neuf fois sur dix, c'est ce dernier cas qui se produisait et le malheureux dépouillé s'esquivait d'ordinaire sans se plaindre: en guise de consolation il pouvait, une fois sur le trottoir, lire la proclamation du ?Comité de vigilance des 101?, laquelle était affichée sur la porte même du ?Salon?, ordonnant aux joueurs de profession, grecs, escrocs, filous, chevaliers d'industrie et leurs confrères, de quitter la ville immédiatement. Deux compagnies du 14e réguliers des états-Unis étaient là campées pour prêter main-forte à l'autorité, représentée en ce moment-là par ledit comité des 101, composé des citoyens les plus considérés de Skagway. Quelquefois aussi la dupe se fachait tout rouge et faisait un tel vacarme qu'un rassemblement se formait aussit?t et que, devant son attitude mena?ante, les escrocs rendaient à leur victime tout ou partie de son argent.

SOLDAT DE POLICE DANS UN CAMPEMENT DE MINEURS-DESSIN D'A. PARIS, D'APRèS LE CROQUIS DE L'AUTEUR.

Ces filous faisaient partie d'une bande organisée par un homme fort intelligent et de bonne famille, qu'on nommait Soapy Smith; il avait une quantité d'acolytes pour son ?uvre néfaste de pillage, et peu de jours avant la fin de sa carrière de crime (juillet), quelques-uns d'entre eux avaient dévalisé d'une somme de trois mille dollars en poudre d'or un mineur revenant de Dawson. Les autorités ouvrirent une enquête; Soapy prétendit que ses amis avaient gagné cet argent à un jeu honnête. Mais cette réponse ne satisfit personne. Son arrestation fut demandée. Le prév?t étant jugé incapable d'apaiser l'opinion publique, un corps de volontaires fut organisé afin de disperser la bande. L'un des volontaires, M. Reid, s'attaqua certain jour à Smith. Revolvers et fusils furent de la partie. Reid fut mortellement blessé. Smith fut emporté mort. La foule présente mit aussit?t la main au collet de deux Soapy, un n?ud coulant leur fut prestement glissé sur les épaules et ils allaient être lynchés quand la police, prévenue, arriva juste à temps pour les délivrer. Les autres membres de la confrérie se dispersèrent aussit?t: quelques-uns allèrent à Dawson, mais là ils furent prévenus qu'à la moindre plainte contre eux, ils seraient expulsés en plein hiver et lachés sur la glace, soit en haut, soit en bas de la rivière. L'avis fut compris, para?t-il, car jamais plus on n'entendit parler d'eux.

Libre de poursuivre sa route, notre Chi-Cha-Ko enfilait Broadway, la principale rue de la ville, à peine débarrassée des cadavres de chiens ou de chevaux qui encombraient encore les autres rues; il voyait des cabanes en bois, en toile ou en t?le de fer; partout des perches supportant les fils transmettant l'électricité pour la lumière et le téléphone; des tentes de toute forme, etc. Un bon nombre de ces constructions provisoires, de ce provisoire qui dure indéfiniment et jusqu'à ruine complète, étaient recouvertes d'une toile goudronnée noire fixée avec des pointes à large tête de métal blanc, ce qui donnait à l'ensemble une apparence de monument funèbre d'un effet sinistre; on voyait là des tra?neaux, des chars, des canots tra?nés par des chiens, des chèvres, des chevaux, des b?ufs, des anes, des mules, montés, guidés, chassés par des individus de tout sexe, de tout age, jurant, criant, hurlant, se disputant dans les langues les plus diverses. Cette foule était vêtue de costumes non moins divers, de ces costumes qui, à distance, font prendre un homme pour une femme et vice versa; ici, en effet, les dames portent des culottes et des bottes. Ajoutez à cela les odeurs, provenant de différentes causes, mais principalement de plats et de rago?ts inédits autant que singuliers, composés par les nombreux restaurants pour les go?ts variés de l'Européen, de l'Australien, de l'Américain, de l'Asiatique; seul le prix était uniforme et assez raisonnable. Un repas passable consistant en une soupe, une viande r?tie avec pommes de terre, un morceau de gateau ou un fruit, le tout arrosé d'une tasse de thé ou de café, valait 2 fr. 50. Les salles à manger offraient de simples bancs de bois blanc, des tables pareilles pas toujours recouvertes d'une nappe ou d'une toile cirée, des services en étain et des femmes pour servir aux tables, car la main-d'?uvre était trop élevée pour y employer des hommes. Généralement les h?tels n'étaient qu'une sorte de garni, à chambres divisées en compartiments en planches brutes, offrant chacun juste l'espace nécessaire à une personne pour y dormir; le plus souvent la literie, consistant en une paire de couvertures de laine, était fournie par le logeur. Vous aviez alors à payer de 2 fr. 50 à 3 francs par nuit; une très petite chambre à un lit, des plus simples, se payait 7 fr. 50 par jour; la vermine, par contre, était gratis et abondante. Les enseignes étaient d'autant plus prétentieuses que l'établissement était d'importance moindre; une foule affairée remplissait les boutiques, restaurants, et surtout faisait queue à la porte du bureau de poste. Car le titulaire, avec l'aide insuffisante qu'il avait à sa disposition, ne pouvait suffire à distribuer assez promptement, au gré du public, les milliers de missives qui, partant de tous les points du monde, s'étaient donné rendez-vous à Skagway. Et l'orthographe! quels outrages commis en son nom, s'étalant sur les enseignes, les batiments, les cl?tures, les journaux, les circulaires, etc.! Quels noms et quelles professions, quelles réclames et quelles annonces! Le volapük serait nécessairement né de ce chaos linguistique, s'il n'avait été déjà inventé. Il y avait cependant un trait commun pour unir cette masse si disparate d'éléments humains: c'était la poursuite du même but, c'était la recherche de l'or. Et, croisés modernes, leur cri n'est plus ?Jérusalem, Jérusalem!?, mais ?Eldorado, Eldorado!? Et, sous l'influence de ce terme magique, tous se tournent vers ce Nord mystérieux et terrible, ce Nord aux deux p?les, auquel il faut peut-être en ajouter un troisième, le p?le de l'or.

UN CONVOI DE BéTAIL DANS LA GRANDE RUE DE SKAGWAY. DESSIN DE MADAME PAULE CRAMPEL, D'APRèS UN CROQUIS DE L'AUTEUR.

Voyez-les, ces fils d'Antée, portant sur leurs épaules non un monde, mais un fardeau de 20 à 50 kilos; ces épaules vont à la conquête d'un pays; leurs armes, c'est le fardeau qui contient la ration quotidienne de farine, de lard, de provisions de tout genre, tout un lot de vêtements, d'outils et d'ustensiles divers. Le terrain doit être conquis à pied, l'approvisionnement doit être transporté de la mer au lac, et, bien que beaucoup s'aident de chevaux, de chiens et d'autres moyens de transport, néanmoins un grand nombre n'ont que leurs bras et leurs muscles pour ce combat acharné où plusieurs perdront leurs biens ou même leur vie.

PêCHE à LA TRUITE SUR LA GLACE. DESSIN D'A. PARIS, D'APRèS LE CROQUIS DE L'AUTEUR.

à cette époque, Skagway avait une formidable rivale dans la petite ville de Dyea, à environ 10 kilomètres plus au Nord et de l'autre c?té d'un éperon de rochers qui sépare les deux localités. Dyea, en effet, commande le Chilkoot Pass, plus élevé de 300 mètres que le White Pass, offrant par contre une route moins longue jusqu'à Bennett. Mais depuis quelques mois, la construction d'une route carrossable et ensuite d'une voix ferrée de Skagway à Bennett par le White Pass a décidément fait pencher la balance en faveur de cette dernière roule; le chemin de fer, aux dernières nouvelles, marchait jusqu'au pied du sommet, et on s'attend à ce qu'il soit complété jusqu'à Bennett au printemps 1899; la distance de Skagway au sommet est de 25 kilomètres environ; de là au lac Bennett, de 26 à 27; la route de Dyea par le Chilkoot est de quelques kilomètres plus courte, mais comme nous l'avons dit, plus escarpée. Le Chilkoot Pass est de 1 200 mètres et le White Pass de 800 mètres de hauteur, mais sous cette latitude la limite de la végétation se trouve à la faible hauteur de 400 à 500 mètres, de sorte que ces deux cols sont entièrement dépourvus d'arbres sur plusieurs kilomètres à chaque versant.

Skagway, qui, il y a un an, ne comptait que quelques douzaines de baraques et de tentes, est maintenant une ville de 5 à 6 000 ames régulièrement disposée, comme toutes les villes américaines, en rues et avenues se coupant à angle droit, un c?té de l'angle représentant environ 75 mètres. Il y a quelques églises qui, le dimanche, réunissent un certain nombre de fidèles, pressés de se recommander à la protection divine pour leur voyage aventureux. Toutes les constructions sont en bois, et il y a encore bon nombre de tentes. L'eau se tirait de puits creusés en arrière des maisons, car Skagway est située sur l'ancien lit de la rivière; maintenant elle est amenée, par des conduites en fer, d'un réservoir naturel formé par un lac à 4 kilomètres de la ville et à une altitude de 150 mètres. C'est sur ce lac qu'en hiver on pêchait la truite; des trous étaient pratiqués à travers la glace, et quand le poisson venait respirer à la surface, il était harponné d'une main s?re.

Pour arriver au lac on se dirige vers la scierie plantée au pied de la c?te, au point où la plage cesse d'être baignée par les eaux de la baie; un sentier pittoresque s'élance à l'assaut des hauteurs boisées, passant d'un c?té du ravin à l'autre par de petits ponts rustiques en branches d'arbres, ensuite au pied d'une paroi de rochers verticale où un Yankee entreprenant a réussi à faire peindre une enseigne en lettres de plusieurs mètres de hauteur vantant les mérites du cigare ?Général Arthur?; le portrait de cet ancien président (sans ressemblance garantie!) peut être aper?u à deux ou trois kilomètres de distance.

MINEURS à SKAGWAY.-PHOTOGRAPHIE DE LAROCHE, à SEATTLE.

En passant on peut remarquer les jalons d'un claim de quartz aurifère dont les extrémités vont jusqu'à la baie. Une sorte de cadre en bois protège un avis écrit au crayon: ce n'est pas autre chose que la déclaration de la prise de possession de ce claim, dans le but de l'exploiter.

Il s'est ainsi trouvé plusieurs claims pareils dans le voisinage de Skagway, un placer même ayant été découvert non loin du petit lac, à 200 mètres d'altitude, mais il ne para?t pas que ce soit rien de considérable.

Si, après avoir parcouru le lac dans toute sa longueur, qui est de 2 kilomètres environ, non sans admirer la végétation fournie qui en orne les bords, les pics dentelés qui le surmontent et s'élèvent à une hauteur de près de 2 000 mètres, nous redescendons dans la vallée, nous passons rapidement devant les trois ou quatre jetées qui conduisent aux débarcadères auxquels sont amarrés des vapeurs canadiens, anglais, américains.

Plus loin des femmes indiennes arpentent la plage, courbées en avant, s'arrêtant de-ci de-là pour ramasser divers objets dont elles font un tas. Le terrain est jonché de débris, de poutres, de sacs éventrés, de balles de foin consumées, de bo?tes entr'ouvertes. Des vêtements déchirés et br?lés en partie, des souliers dépareillés et des chapeaux défoncés, des outils, haches, scies, presque ensevelis dans le sable, annoncent un naufrage. En effet, dans la nuit précédente, la goélette Whitelaw venant des états-Unis a pris feu, et les malheureux qui passaient leur dernière nuit à bord se sont vu réveiller par le bruit strident des flammes ou par l'acreté de la fumée. Ils n'ont eu que le temps de se jeter à l'eau sans rien pouvoir emporter, heureux de sauver leur vie: là, sous leurs yeux, se consument leurs approvisionnements et se dissipent leurs espérances. Car ils savent, les misérables, que sans un apport d'au moins 200 kilos de vivres, le passage de la frontière leur sera impitoyablement refusé par les autorités canadiennes. Et la plupart ont consacré leurs dernières ressources à s'équiper, comptant sur l'or des placers pour se refaire une bourse. Heureusement pourtant tout n'est pas perdu, une volonté énergique et des bras solides vont restaurer les fortunes un moment détruites.

En poursuivant notre promenade, nous arrivons à l'h?pital, qui abrite une vingtaine de patients dont la plupart sont atteints de fièvres typho?des, cérébrales, etc. Il y a souvent des cas de méningite aigu?, presque foudroyants; quelques heures d'inconscience, de fièvre intense, et le patient trépasse. Un jeune homme a eu les pieds gelés sur la sente. On lui a amputé tous les orteils et il maudit son sort. Nous rencontrerons plusieurs cas pareils, il faut dire que souvent la faute en est aux infortunés eux-mêmes qui ne prennent pas la peine de changer souvent leurs bas et chaussures humides et comptent sur l'exercice prolongé pour se maintenir les pieds au chaud. Quelques-uns aussi sont victimes de leur ignorance. Un fait curieux est que, par un froid très intense, rien n'avertit que vous êtes sur le point de geler. Aucun sympt?me, aucune douleur; si vous voyagez en compagnie, peut-être un de vos compagnons s'apercevra-t-il que vos joues sont extraordinairement blanches, et alors il faut vous arrêter de suite et vous frictionner énergiquement la figure avec de la neige, ou, si vos pieds sont mouillés, il faut immédiatement faire halte, allumer un feu, vous déchausser, faire sécher bas, bandes, mocassins ou bottes, et ne vous remettre en route que lorsque le tout est parfaitement sec, autrement vous courez le plus grand risque de vous trouver les pieds et les jambes gelés sans le savoir, la réaction ne se produisant que quelques heures plus tard.

Chapter 3 No.3

Campement sur la glace.-Une échauffourée.-Le défilé du Porc-épic.-Encombrement.-Un crime sur le chemin.-Cruautés envers les animaux.-Le sentier des chevaux morts.-Cinq kilomètres en dix heures.-Un h?tel de première classe.-Difficultés de la route.

UN CONVOI DE MINEURS DANS LE DéFILé DU PORC-éPIC-DESSIN DE JOUAS, D'APRèS LE CROQUIS DE L'AUTEUR.

Vers fin mars, notre quartier général fut transféré de l'h?tel de Skagway à une tente plantée sur la glace au pied même du défilé du Porc-épic, à 6 ou 7 kilomètres de la ville; la saison étant déjà avancée, le soleil chaud, il fallait se hater de transporter les vivres et marchandises au moins au delà du défilé; nous résol?mes donc d'établir une cache dans la vallée au-dessus, à 5 kilomètres seulement du campement. Les chevaux furent munis de bats, car les tra?neaux ne pouvaient être utilisés avec avantage dans cette gorge si étroite et si accidentée; on chargeait 150 kilos sur chacun d'eux et l'on faisait un voyage par jour.

LA PASSE DU PORC-éPIC.-D'APRèS LA PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE à SEATTLE.

Un beau matin, au moment de se mettre en marche, une série de coups de feu éclata subitement à une petite distance, accompagnée d'exclamations, de menaces, d'imprécations furieuses; les chevaux dressèrent les oreilles, tous les hommes, moins un, s'enfuirent ou se cachèrent derrière les balles de foin qu'on était en train de charger; les balles sifflèrent, et bient?t, à quelques mètres sur le chemin, une petite troupe passa, battant en retraite dans la direction de Skagway et suivie à distance par une foule excitée et mena?ante; la fusillade se ralentit et bient?t la bande disparut derrière un bouquet d'arbres; c'étaient les acolytes de Soapy Smith qui, ayant à leur jeu de bonneteau dévalisé quelque mineur récalcitrant, s'étaient attiré quelques coups de revolver comme appoint. Ils avaient riposté, d'autres mineurs étaient survenus et avaient pris part au sport, qui avec un fusil, qui avec une carabine ou un revolver, et bient?t tout le camp s'était mis en branle dans l'espoir de s'emparer de ces parasites détestés et de les lyncher, quand une prompte retraite les sauva à temps. L'émotion se calma bient?t; deux hommes blessés, peu grièvement, furent emportés et soignés; hommes et chiens rentrèrent dans le calme, oublièrent l'incident et, d'un pas tranquille et mesuré, s'engagèrent bient?t dans le défilé, dont les difficultés ne tardèrent pas à absorber leur attention sans partage. Mais on rit plus d'une fois par la suite du pas de course effréné de certain des n?tres dans la direction de la tente où il avait un immense revolver; ce jour-là, il avoua n'avoir pensé qu'à se cacher.

Le temps s'était mis au beau sur la c?te, la neige fondait le jour, se durcissait la nuit et peu à peu diminuait dans cette lutte quotidienne avec le soleil et le souffle chaud du printemps; la rivière Skagway commen?ait à sourdre en des centaines d'endroits de dessous la couche de glace, épaisse, de plusieurs pieds, et la couvrait dans la journée d'un courant rapide et assez profond. La foule des chercheurs d'or se hatait de pousser ses campements en avant et surtout de passer le défilé du Porc-épic, car, dans cette gorge de quelques décimètres de largeur par places, les rocs gros comme des maisons s'entassent les uns sur les autres et ne livrent un passage incertain et dangereux qu'aussi longtemps que la glace et la neige en comblent les interstices et en quelque mesure en nivellent les aspérités. Des troncs d'arbres jetés ici et là, en guise de ponts, en travers des gouffres où le torrent roule ses eaux mugissantes, aidaient à la marche, mais il fallait se hater, et dès avant le jour notre caravane se mettait en route pour ne se reposer qu'à la nuit.

LA RIVIèRE SKAGWAY.-D'APRèS LA PHOTOGRAPHIE DE LA ROCHE, à SEATTLE.

De Skagway la vallée, sur environ 7 à 8 kilomètres, se dirige en ligne droite vers le Nord-Est avec une largeur moyenne de 1 kilomètre, puis tourne brusquement à l'Est, tandis que le défilé du Porc-épic garde la direction originelle, mais entre des parois de rocs très resserrés et très escarpés; 4 ou 5 kilomètres de ce passage nous mènent à une autre vallée qui peu à peu s'élève vers le White Pass; le torrent en suit le fond, mais son cours n'est pas si accidenté, ni si tortueux qu'au Porc-épic.

Nous étions en possession de tra?neaux Dalton pour transporter nos tonnes de provisions et d'effets; mais bient?t l'expérience nous apprit que le seul moyen pratique d'opérer était de nous servir de nos animaux comme chevaux de bat; le passage des tra?neaux, même avec une charge modérée, était trop difficile et trop long; la seule chose possible était de leur faire traverser une seule fois le défilé et de les laisser là temporairement, pour transporter à dos de cheval les caisses, sacs et colis. L'encombrement du sentier était tel qu'il fallait se résigner à le poursuivre à la file indienne et s'arrêter quelquefois une heure pour donner au convoi de retour le temps de passer; c'est ainsi que l'on s'estimait heureux de faire 1 kilomètre en une heure quand tout allait bien, mais souvent il arrivait des accidents qui occasionnaient de plus grands retards, et alors il fallait entendre les cris, les jurons, les imprécations et les blasphèmes en dix langues, qui s'élevaient de tous c?tés, les hennissements des chevaux et des mules, les beuglements des b?ufs et les aboiements des chiens, battus, terrassés, assommés par leurs ma?tres.

Une mule vient de s'abattre sous un poids trop lourd d'au moins 150 kilos; son conducteur l'accable de coups de pied et de coups de poing, le sang jaillit. Nous nous avan?ons mena?ants, l'homme se radoucit, essaye de s'excuser et nous demande de l'aider à relever sa bête; la charge est aussit?t soulevée par des bras robustes, et la mule soulagée se remet sur pied et reprend son rang et sa marche pour aller, peut-être, retomber vingt pas plus loin. Le sentier est souillé de sang par intervalles, et ce cramoisi sur la neige d'un blanc mat semble crier vengeance. Heureux encore quand ce n'est pas du sang humain, comme il arrive quelquefois; tel fut, entre autres, le cas de ce jeune homme trouvé sur la piste même, la poitrine trouée d'une balle et les poches retournées; il regagnait son abri, à la nuit, et fut ainsi tué à quelques pas de tentes remplies de gens.

Mais, en somme, les crimes ne furent pas nombreux, si l'on tient compte du nombre relativement considérable d'ex-for?ats, repris de justice, aventuriers, pour la plupart armés jusqu'aux dents, qui grossissaient les rangs de cette invasion de civilisés. On doit reconna?tre que la vie et la propriété ne couraient pas plus de risques sur ce chemin que dans une de nos grandes villes d'Europe ou d'Amérique, mais il semble que la bile de ces gens-là, surchauffée par un régime trop prolongé de lard et de haricots, trouvat à se déverser sur les animaux.

Fidèles bêtes, brutes confiantes, qu'avez-vous re?u en retour de vos efforts, de votre dévouement? Le plus souvent des coups et une nourriture à peine suffisante. Pauvres chiens, aux pattes ensanglantées par l'incessant contact avec la glace aigu? et la neige mordante, laissés sans pansement et condamnés au même supplice le lendemain! Et vous, pauvres chevaux, les flancs déchirés à coup de gaule ou de baton ferré, puis une jambe cassée, abandonnés au bord du chemin, implorant d'un ?il presque suppliant le coup de grace que finalement un passant indigné vous donnait de son revolver! Ce sentier des chevaux morts sait quelque chose de ces atrocités, car là les interstices des rochers ont été comblés de leurs cadavres, au nombre, dit-on, de deux ou trois milliers dans l'automne de 1897. Faut-il s'étonner si, sur les milliers d'aventuriers qui essayèrent alors de forcer le passage, un très petit nombre seulement parvinrent à franchir le col?

Mais le temps manque pour s'apitoyer. Go ahead, ?en avant?, c'est le cri et le geste, et chacun pour soi, c'est la devise; ce n'est pas à dire cependant que l'on ait perdu tout sentiment.

LE SENTIER DES CHEVAUX MORTS. DESSIN D'A. PARIS, D'APRèS LA PHOTOGRAPHIE DE M. GOLDSCHMIDT.

Ici, tout à coup, la foule s'entr'ouvre; on laisse passer un tra?neau bas en forme de panier d'osier, bondé de couvertures de laine d'entre lesquelles une tête sort, livide, les yeux clos, la bouche écumante; c'est un moribond ou un blessé que ses amis ont recueilli, soigné de leur mieux, et finalement décidé d'amener en ville, à l'h?pital, probablement sa dernière étape. Pas un mot; mais la pitié se lit sur ces visages solennels, car tous se disent: ?Peut-être sera-ce mon tour demain?. Puis march on (corruption du canadien fran?ais: marche donc!), crie-t-on aux chiens, et le torrent humain reprend sa course vers le Nord qui fascine et qui tue.

Enfin la caravane est en branle. La route se poursuit lentement, et les mêmes obstacles surgissent bient?t. Tout à coup, à un tournant du chemin, nous apercevons quelques cabanes surmontées d'énormes enseignes: H?tel du White Pass, H?tel du Klondyke. Nous nous arrêtons au premier, qui est, nous dit-on, strictly first class; c'est une construction longue et basse, à un seul étage en contre-bas de la rue. Nous appuyons sur une sorte de trébuchet, qui choit, comme dans l'histoire du Petit Chaperon Rouge, et la porte s'ouvre. Nous pénétrons dans la salle à manger, pièce de 15 mètres carrés, dont le centre est occupé par un fourneau en fonte de belle proportion, entièrement chargé de pots, de bouilloires, de cafetières que la vapeur fait danser et siffler en cadence, comme pour narguer l'atmosphère glaciale du dehors.

Deux c?tés de la chambre sont occupés par une grande table de bois et des bancs de même longueur. Les autres extrémités sont garnies de chaises, de couvertures, de barils, tandis qu'aux murailles sont suspendus des vêtements, des chapeaux, des fourrures et que, sur des rayons fortement étayés, tout un entassement de sacs de farine s'élève jusqu'au toit qui fait plafond. Une voyageuse en bottes, en parka et en bonnet de fourrure se prélasse sur un rocker (chaise à balan?oire), pendant que quelques mineurs dépêchent un repas composé d'un rago?t, de l'inévitable porc aux haricots, et d'un peu de fruits cuits de Californie, ce qui leur revient à 5 francs par tête.

L'H?TEL DU WHITE PASS.-DESSIN DE VOGEL, D'APRèS LE CROQUIS DE L'AUTEUR.

Que si nous passons la ruelle qui sépare l'h?tel proprement dit du dortoir, le même genre de trébuchet cherra et nous nous trouvons dans une pièce haute de 6 mètres à peu près, le poêle au milieu comme toujours,-c'est le meuble le plus indispensable de toute habitation du Yukon,-et entouré d'une bande d'hommes aux visages mordus par la gelée, se chauffant les mains, séchant leurs bas et mocassins, causant, fumant, chiquant, assis, qui sur un bout de banc, qui sur une caisse vide ou une bo?te en fer-blanc ayant contenu du pétrole. Les vêtements humides sont mis à sécher sur des cordes tendues en travers de la pièce à une hauteur de 3 mètres, pendant qu'il se fait un mouvement incessant d'ascension et de descente des bunks, compartiments ou casiers, divisant toute la hauteur du mur et recevant chacun un h?te pour la nuit; tous doivent fournir leur propre couverture, et, à raison de 2 fr. 50 par nuit, vous n'avez droit qu'aux planches qui forment votre case. Le plus grave inconvénient de ces dortoirs en commun est la vermine qui pullule, et dont il est fort difficile de se garder; une fois logée dans la fourrure ou la laine, elle est presque impossible à extirper.

à partir de ce point on arrive aux contreforts du massif neigeux qui forme le col du White Pass, et la vallée est laissée en arrière pour tout de bon. La pente est rapide, mais le chemin est bien battu et assez uni. D'ici au sommet on compte deux heures; le froid est plus vif à mesure que l'on monte, et à cette saison des tourmentes de neige ragent presque continuellement sur les pics qui couronnent le col. Elles sont parfois si violentes que le sentier est enseveli sous des amoncellements de neige et que le trafic est interrompu souvent pendant plusieurs jours. Ceci se passe également au Chilkoot, de 300 mètres plus élevé que le White Pass, mais par un temps ordinaire cette partie du voyage est la plus facile, à cause de la voie bien battue dans la neige durcie, et la plus uniforme, car le mouvement de va-et-vient se continue aussi plus régulièrement. En effet, le retour se fait par des dévaloirs à pente vertigineuse mais sans danger, la neige offrant un point d'appui suffisamment résistant.

Arrivés au sommet, les chevaux de bat sont déchargés et enfourchés pour le retour. On confectionne une bride et des étriers au moyen de cordes toujours à la main, et l'on se laisse dévaler en bas des pentes, hommes et bêtes, trébuchant, roulant, culbutant, finalement arrivant sains et saufs au pied du couloir. Pas toujours, cependant, ainsi que l'atteste la présence de quelques cadavres de chevaux dont les jambes se sont brisées à la descente et qu'il a fallu achever sur place.

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