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Antoinette de Mirecourt

Antoinette de Mirecourt

Author: : Madame Leprohon
Genre: Literature
Antoinette de Mirecourt by Madame Leprohon

Chapter 1 No.1

Le tiède soleil de novembre,--le plus désagréable de nos mois canadiens,--jetait ses pales rayons dans les rues et sur les maisons irrégulières de Montréal telle qu'elle existait en 176--, quelque temps après que le royal étendard de l'Angleterre eut remplacé sur nos remparts le drapeau aux fleurs-de-lys de la France.

Vers l'extrémité-Est de la rue Notre-Dame, qui était à cette époque le quartier aristocratique de la Cité, s'élevait une grande maison en pierre dont les innombrables petits carreaux réfléchissaient au loin la lumière du soleil. Sans nous astreindre à la cérémonieuse formalité de frapper au marteau, franchissons de suite la porte d'entrée surmontée d'un vitreau en forme d'éventail; puis, pénétrant à l'intérieur, faisons l'inspection du tout, et lions connaissance avec les personnes qui l'habitent.

Malgré le peu d'élévation des plafonds si justement incompatible avec nos idées modernes d'élégance et de confort, malgré les sculptures grossières et les dorures décolorées qui encadrent les portes et les fenêtres, malgré les architraves imités qui sont disposés le long des murs des différents appartements, il y a dans cette demeure une empreinte de richesse et d'élégance sur laquelle il n'est pas permis de faire doute.

L'éclat de magnifiques peintures, les cabinets parquetés à prix co?teux, les vases antiques et une foule d'autres objets d'art que l'on aper?oit par les portes entr'ouvertes nous confirmeraient dans cette impression quand bien même nous ne saurions pas que cette maison est habitée par Monsieur d'Aulnay, un des hommes les plus marquants parmi les quelques familles appartenant à la vieille noblesse fran?aise qui étaient restées dans les principales villes du Canada après que leur pays eut passé sous une domination étrangère.

Au moment où nous le présentons au lecteur, le ma?tre de céans,--personnage aux traits assez irréguliers, mais à l'extérieur d'un gentilhomme,--était assis dans sa grande Bibliothèque. Les trois murs de ce vaste appartement parfaitement éclairé, étaient couverts, du plafond au plancher, de rayons remplis de livres; quelques bustes et portraits d'écrivains, artistement exécutés, en étaient les seuls ornements. Les durables reliures des volumes, parées d'aucune dorure, indiquaient que leur propriétaire les appréciait plus pour leur contenu que pour leur apparence.

Dans l'amour passionné et sans affectation qu'il avait pour la littérature on aurait pu trouver, en effet, l'explication de la placidité de caractère et de la douceur d'habitudes qui caractérisaient le gentilhomme fran?ais, dans des circonstances de nature à mettre souvent à l'épreuve la patience de moins philosophes que lui. Quand, après la capitulation de Montréal, ses parents et ses amis lui avaient conseillé de les suivre, de s'en retourner dans la vieille France, ou, tout au moins, de fuir la ville et d'aller chercher la solitude dans sa riche Seigneurie à la campagne, il avait jeté un coup-d'oeil plein de tristesse autour de sa Bibliothèque, soupiré péniblement, et secoué la tête d'un air empreint d'une formelle détermination. En vain, quelques uns d'entr'eux, plus violents que les autres, lui avaient-ils demandé avec indignation s'il pourrait patiemment supporter l'arrogance des fiers conquérants qui venaient de débarquer sur les rivages de leur pays? en vain lui avaient-ils demandé comment il ferait pour souffrir, partout où il tournerait ses yeux, partout où il porterait ses pas, l'uniforme écarlate des soldats qui, au nom du roi Georges, gouvernaient maintenant sa patrie?.... A toutes ces représentations, à toutes ces remontrances où l'indignation s'était fait jour, il avait répondu tristement, mais avec calme, qu'il n'en verrait pas beaucoup de ces héros, attendu qu'il avait pris l'inébranlable résolution de s'enfermer pour toujours dans sa chère Bibliothèque, et de ne mettre les pieds dehors que le plus rarement possible. Enfin lorsque, non satisfaits de ces réponses, ses amis insistaient davantage, il les renvoyait à Madame d'Aulnay, et, comme on savait que cette jolie Dame avait, en plus d'une occasion, manifesté la ferme détermination de ne jamais aller s'enterrer, vivante, au fond d'une campagne,--quoique cependant elle n'e?t aucune objection d'y être enterrée après sa mort,--on avait fini par laisser M. d'Aulnay en paix.

Comme nous l'avons dit, le ma?tre de la maison était tranquillement assis dans sa Bibliothèque; aucun souci politique ne troublait pour le moment ses plaisirs intellectuels et il était entièrement absorbé par la lecture d'un ouvrage scientifique, lorsque tout-à-coup la porte s'ouvrit et donna passage à une élégante femme vêtue avec un go?t exquis, et appartenant au type de ces héro?nes de Balzac qui ont dépassé la trentaine mais qui ont encore la prétention d'être jeunes.

--Monsieur d'Aulnay! s'écria-t-elle en posant familièrement sur l'épaule de celui-ci sa jolie petite main chargée à profusion de bagues et de diamants.

--Eh! bien, qu'y a-t-il, Lucille? demanda-t-il en fermant son livre d'un air où on pouvait lire quelque regret mais non pas de l'impatience.

--Je suis venue t'annoncer qu'Antoinette est arrivée.

--Antoinette! répéta-t-il machinalement.

--Oui, cher distrait.--Et la belle main de la jeune femme lui appliqua sur la joue un léger soufflet.--Oui, ma cousine Antoinette, cette chère enfant que j'avais si souvent inutilement demandée à son père depuis six mois, a enfin obtenu la permission de venir jouir un peu, sous mes auspices, de la vie du monde.

--Veux-tu parler de cette petite fille rose et na?ve que j'ai vue, il y a deux ans, à la campagne, chez M. de Mirecourt?

--Précisément, mais au lieu d'une petite fille, c'est aujourd'hui une jeune demoiselle, et, ce qui ne lui nuit pas le moins du monde, une riche héritière. Mon oncle de Mirecourt a consenti à la laisser venir passer l'hiver avec nous, et j'ai résolu qu'elle verrait un peu de société pendant ce temps-là.

--Ah! je ne sais que trop bien ce que cela veut dire. A partir de ce moment, nos règlements d'intérieur vont être foulés aux pieds, la maison bouleversée et constamment assiégée par ces jeunes fats aux sabres tra?nants, par ces militaires Anglais dont tu as pris un soin tout particulier de me parler depuis quelque temps. Hélas! j'avais pourtant espéré que le départ du chevalier de Lévis et de ses braves compagnons mettrait à la retraite ce zèle, cette fièvre militaire; je dois l'avouer, à ma honte, si quelque chose e?t pu me consoler pendant ce sombre épisode de l'histoire de mon pays, c'e?t été la réalisation de cette espérance.

--Que veux tu, cher ami? répondit Madame d'Aulnay sur un ton devenu plaintif; n'avons-nous pas assez fait pénitence pendant de longs et lugubres mois? Après tout, le monde doit vivre, et pour vivre il a besoin de société. J'aimerais autant vêtir le costume de Carmélite et te voir prendre la robe et le capuchon de Trappiste, que de continuer à vivre dans cette réclusion du clo?tre où nous végétons depuis si longtemps.

--Tu es absurde, Lucille!.... Quant à la robe et au capuchon de Trappiste, je crois qu'ils conviendraient mieux à mon age et à mes go?ts, ou du moins qu'ils me seraient plus confortables que les costumes de fêtes et les habits de bal que tes projets vont me contraindre d'endosser. Mais enfin, pour parler sérieusement, je ne puis m'imaginer que toi qui avais l'habitude de parler d'une manière si touchante avec les militaires fran?ais des malheurs du Canada,--toi qui, par tes patriotiques dénonciations de nos ennemis et de nos oppresseurs, entra?nais ceux qui t'écoutaient,--toi que le colonel de Bourlamarque a comparée à une héro?ne de la Fronde,--je ne puis, dis-je, m'expliquer que tu ailles recevoir et fêter ces mêmes oppresseurs.

--Mon cher d'Aulnay, je te le demande encore une fois: ai-je d'autre alternative? Je ne puis convenablement, tu en conviendras, inviter à mes réunions des commis et des apprentis, et c'est tout ce qui nous reste: notre monde est dispersé d'un c?té et de l'autre. Ces officiers Anglais peuvent être d'infames tyrans de barbares oppresseurs, tout ce que tu voudras; mais enfin ce sont des hommes d'éducation, de bonnes manières, et--pour dernier argument--ils sont ma seule ressource.

--Dans ce cas, dis-moi, je t'en prie, quand va commencer ce règne d'anarchie? demanda M. d'Aulnay qui, sans être convaincu, avait pris le parti de se soumettre.

--Oh! quant à cela, mon cher André, je suis certaine d'avoir ta pleine et entière approbation. Cette bonne vieille fête de la Sainte Catherine, que nos ancêtres célébraient si joyeusement, est l'époque que j'ai choisie pour ouvrir de nouveau nos portes à la vie, à la gaieté....

--Et, je le crains bien, pour les fermer à la paix et à la tranquillité. Mais, au moins, connais tu quelques-uns de ces messieurs désormais appelés à fréquenter nos salons et à prendre part à nos d?ners?

--Sans doute. Le Major Sternfield s'est fait présenter ici hier par le jeune Foucher, lequel aurait eu autrefois beaucoup de difficulté à être admis dans mon salon; mais, hélas! le cercle de nos relations est devenu numériquement si restreint, que nous ne pouvons plus nous montrer aussi exclusifs.

--Est-ce que ce flamant que j'ai entrevu dans le corridor était le Major Sternfield? demanda M. d'Aulnay, à bout de ressources.

--Flamant! répéta sa femme avec un peu de pétulance: c'est une épithète qu'il ne mérite pas du tout. Le Major Sternfield est certainement un des hommes les plus jolis et les plus élégants que j'aie jamais rencontrés, et, ce qui vaut mieux encore, c'est un parfait gentilhomme de manières et d'habitudes. Il a exprimé avec la plus grande déférence le vif désir qu'il avait, ainsi que ses compagnons, d'être admis dans nos salons Canadiens....

--Oui, pour en enlever quelques-unes de nos héritières, et tromper les autres jeunes filles après leur avoir tourné la tête!

--Oh! tu te trompes, répliqua Madame d'Aulnay avec énergie. Dans tous les cas, nous aurons soin que ce soient eux qui perdent, et non pas nous. Pour notre part, Antoinette et moi, nous briserons une douzaine au moins du ces coeurs insensibles, et nous vengerons ainsi les maux de notre pays.

--Que Dieu me préserve de la logique des femmes! murmura M. d'Aulnay, en ouvrant précipitamment son livre et en reprenant son fauteuil. Eh! bien, oui, reprit-il à haute voix, invite-les tous, tous, depuis le général jusqu'à l'enseigne, si tu le désires, mais au moins laisse-moi en paix.

Chapter 2 No.2

Heureuse et fière de son succès, Madame d'Aulnay traversa d'un pas léger le long et étroit corridor qui partait de la Bibliothèque, et entra à droite dans une jolie chambre fournie de tout ce qui pouvait donner du confort, mais dans laquelle régnait en ce moment-là une grande confusion. Des chales et des écharpes gisaient éparpillés sur les chaises, pendant qu'une valise ouverte et quantité de cartons étaient amoncelés sur le plancher.

Debout devant un grand miroir et mettant la dernière main à l'arrangement des flots de sa chevelure, se tenait une jeune fille à la taille légère et exquise, au visage plein de charme et d'expression.

--Déjà habillée, charmante cousine! s'écria en souriant Madame d'Aulnay. Avec très-peu tu as fait beaucoup, reprit-elle en jetant un coup-d'oeil significatif et peut-être dédaigneux sur la robe gris-sombre, aussi unie dans sa fa?on que dans ses matériaux, que portait la jeune fille. Mais, approche donc que je t'examine de plus près; d'ici je ne fais que t'entrevoir.

Joignant l'action aux paroles, elle attira son amie près de la fenêtre; puis, écartant le lourd rideau de damas qui empêchait le jour de pénétrer entièrement dans la chambre:

--Sais-tu bien, Antoinette, que tu es devenue véritablement belle! exclama-t-elle. Quel teint!...

--Assez! assez! Lucille, interrompit celle qui était l'objet de ces éloges, en portant ses jolies petites mains sur sa figure, comme pour cacher la rougeur qui en couvrait la surface. C'est exactement ce que m'a prédit Madame Gérard lorsque je suis partie de la maison.

--Je t'en prie, raconte-moi ce qu'a dit cette ennuyeuse, pointilleuse et scrupuleuse vieille gouvernante? Viens me dire cela.

Et, faisant asseoir sa jeune compagne dans un fauteuil bien bourré, elle en approcha un autre et se jeta dans ses molles profondeurs.

--D'abord, dit Antoinette entrant en matière, elle a fait tout en son pouvoir et a plus glosé pendant une semaine que je ne l'avais entendue pendant un long mois, pour induire mon père à m'empêcher de venir ici. Elle a parlé de mon extrême jeunesse et de ma complète inexpérience, des dangers et des piéges qui environneraient mes pas, et alors, chère Lucille,--te le dirai-je?--elle a fait allusion à toi.

--Et qu'a-t-elle donc dit de moi?

--Rien de bien terrible; seulement, que tu étais une femme gracieuse, belle, accomplie, charmante;--ah! ah! c'est maintenant ton tour de rougir;--mais que tu étais éminemment incapable de remplir la charge si pleine de responsabilité de servir de mentor à une jeune fille de dix sept ans. établissant un contraste entre nous, elle a prétendu que du contact de ton caractère plein d'imagination, léger et impulsif, avec mon esprit étourdi, enfantin et romanesque, il ne pouvait résulter rien de bon en me confiant pendant six longs mois à ta direction.

--Et qu'a répondu l'oncle de Mirecourt à tout cela!

--Pas grand'chose d'abord, mais je suis tentée de croire que cette pauvre Madame Gérard en a beaucoup trop dit. Tu sais que papa se pique fort d'avoir une large part de cette fermeté--pour employer un terme peu sévère--qui a constitué de temps immémorial un des attributs de notre famille. Aussi, aux instances de Madame Gérard, il avait commencé par répondre que, comme j'avais dix-sept ans, il était temps que je visse un peu la société, ou du moins la vie des villes,--qu'après tout Madame d'Aulnay était sa nièce, femme aimable et pleine de coeur, et une foule d'autres éloges flatteurs dont je t'épargnerai l'énumération afin de ne pas trop flageller ta modestie. Cependant, les choses menacèrent un moment de tourner contre nous, car papa a une grande confiance dans le jugement de Madame Gérard, et il finit par faire remarquer qu'en effet je pourrais bien remettre à un autre hiver ma promenade à la ville. A cette déclaration, accablée par la chute de mes espérances, je fondis en pleurs. Cette circonstance trancha la difficulté. Papa revint sur sa première décision et déclara qu'il m'avait presque donné sa parole, et qu'à moins que je ne l'en dégageasse moi-même, il devait la tenir. Madame Gérard alors s'en prit à moi, et pendant deux jours, par ses prières et ses instances, elle m'a rendue très-malheureuse. Un moment, je voulus faire le sacrifice de cette promenade et me rendre à ses prières, et j'étais bien près d'y céder, lorsque je re?us ta dernière lettre si bonne et si pressante. Après en avoir pris connaissance, j'embrassai tendrement Madame Gérard--pourquoi ne le ferai-je pas? depuis ma plus tendre enfance elle a été pour moi une amie pleine d'affection,--et je la priai de me pardonner pour cette fois si je lui désobéissais. Elle a dit.... Mais qu'importe? me voilà!

--Et tu es très-bien venue, ma chère petite cousine. Je déclare que je n'aurais eu ni le coeur ni le courage d'entrer dans la campagne de cette saison sans un auxiliaire aussi précieux que toi. Tu es une riche héritière, une jolie fille, de haute naissance: tu vas rencontrer ici l'élite même de ces élégants étrangers Anglais.

--Anglais! répéta Antoinette en faisant un léger mouvement de surprise. Oh! Lucille, papa en abhorre même le nom.

--Qu'est-ce que cela fait? Si nous ne les avons pas, qui aurons nous? Nos chers officiers Fran?ais, ainsi que la fleur de notre jeune noblesse nous ont laissés pour toujours; ceux de ces derniers qui restent au pays sont dispersés dans les campagnes, enfermés dans de lugubres Seigneuries ou de vieux Manoirs solitaires; ils ne seraient que des visiteurs incertains et d'occasion. Assurément, je n'ouvrirai pas mes salons, qui ont été fréquentés tous les soirs, pendant si longtemps, par des hommes comme le colonel de Bourlamarque et ses chevaleresques compagnons, à des employés au gouvernement inférieur que nos ma?tres Anglais n'ont pas même jugé dignes d'être destitués. Mais, dis-moi, les deux jeunes Léonard doivent-elles venir à la ville prochainement?

--Oui, j'ai re?u hier une lettre de Louise qui m'annonce qu'elles doivent venir toutes deux passer une couple de mois à Montréal chez leur tante.

--Tant mieux: elles sont jolies, élégantes, elles seront par conséquent ajoutées à notre cercle. Mais, je dois t'avertir à temps qu'il faut que tu aies pour mardi prochain une jolie toilette de bal dont je me propose de surveiller en personne l'achat et la confection. J'ai décidé que nous célébrerions la Ste. Catherine avec tout l'éclat possible. En attendant, je dois te dire que si tu t'ennuies quelque peu lorsque tu seras seule dans ta chambre, tu n'auras qu'à te poster près de la fenêtre à toutes les heures de relevée: tu pourras voir de là les superbes tournures de nos futurs invités qui se promènent constamment dans la rue.

--En connais-tu quelques-uns, Lucille?

--Je n'ai fait la connaissance que d'un seul, mais je puis te dire que si les autres lui ressemblent seulement, nous ne regretterons assurément pas autant les braves compagnons du chevalier de Lévis. Le Major Sternfield--tel est son nom--et il a mis tout le régiment à ma disposition, m'assurant que ses officiers se rendraient également empressés et agréables,--le Major Sternfield donc est très-joli, de manières polies et courtoises, en un mot c'est un homme du monde accompli. Il s'est fait présenter ici par le jeune Foucher, et quoique, de prime abord, je l'aie re?u avec un peu de réserve, ma froideur apparente a bient?t cédé au charme de ses hommages pleins de déférence et à la délicate flatterie de ses manières. A toutes ces perfections, le charmant homme joint encore celle de parler très-bien le fran?ais: il m'a dit avoir passé deux ans à Paris. En partant, il m'a demandé la permission de revenir bient?t avec deux de ses amis qui désirent vivement, para?t-il, se faire présenter ici.

--Et qu'est-ce que mon cousin d'Aulnay dit de tout cela?

--En vrai philosophe, en bon et sensible mari qu'il est, il murmure d'abord, mais finit par se soumettre. Et il vaut mieux pour nous deux qu'il en soit ainsi, car quoiqu'il n'existe qu'une très faible sympathie entre lui et moi,--lui, étant un homme positif, pratique et savant, tandis que moi je suis d'un tempérament romanesque et enthousiaste ne pouvant souffrir la vue d'un livre, à moins que ce ne soit un roman ou une poésie sentimentale--nous sommes heureux, en dépit de cette frappante disparité de go?ts et de caractère, et nous avons l'un pour l'autre un mutuel attachement.

--Aimais-tu beaucoup M. d'Aulnay lorsque vous vous êtes mariés? demanda tout-à-coup mais avec hésitation Antoinette qui avait la conscience de parler d'un sujet jusque-là défendu à sa jeune imagination.

--Oh! non, chère. Mes parents, quoique remplis de bonté et d'indulgence à mon égard, se montrèrent inflexibles sur cette question de mon mariage. Ils se contentèrent simplement de m'informer que M. d'Aulnay était le mari qu'ils m'avaient destiné et que je lui serais unie dans cinq semaines. Je pleurai presque sans interruption pendant huit jours. Mais, maman m'ayant promis que je choisirais moi-même mon trousseau qui serait aussi riche et aussi co?teux que je pourrais le désirer, je fus tellement occupée par mes emplettes et mes modistes, que je n'eus plus de temps à donner à l'expansion de mes regrets, jusqu'au jour de mon mariage. Eh! bien, malgré cela, je te déclare que je suis heureuse, car M. d'Aulnay s'est toujours montré indulgent et généreux; mais, ma chère enfant, l'expérience a été terriblement hasardée, car elle aurait pu se terminer par une longue vie de misère.... Rappelle-toi, Antoinette, continua-t-elle avec un petit air de sentimentalisme, que la base la plus solide d'un mariage heureux, c'est l'amour réciproque et une parfaite communauté d'ame et de sentiments.

Apparemment l'estime mutuelle, la dignité morale et la prudence dans un choix convenable ne comptaient pour rien aux yeux de Madame d'Aulnay.

Après cet exposé, nous demanderons au lecteur si la digne gouvernante n'avait pas eu raison d'élever la voix contre l'idée de remettre entre les mains d'un tel mentor une jeune fille comme Antoinette de Mirecourt, avec son inexpérience d'enfant, douée d'une imagination aussi poétique, d'un coeur aussi ardent, aussi passionné?

Chapter 3 No.3

Après avoir présenté notre héro?ne au lecteur, il n'est que juste que nous consacrions quelques pages à ses parents et à ses antécédents.

Vingt ans avant l'époque où commence notre récit, par une magnifique journée d'octobre, la joie et la gaieté régnaient dans toute la Seigneurie et au Manoir de Valmont dans lequel Antoinette vit plus tard le jour, et qui appartenait à sa famille depuis la concession du fief au vaillant Rodolphe de Mirecourt. Ce beau gentilhomme, qui était venu en Canada sans aucune autre fortune qu'une épée étincelante et qu'une paire de brillants éperons, se trouva bient?t, en retour de quelques services rendus à la France, propriétaire et ma?tre du riche domaine de Valmont qui passa ensuite, en ligne directe, entre les mains de son propriétaire actuel, Arthur de Mirecourt. Arrivé à l'age viril celui-ci céda bient?t au désir naturel de voir le beau pays de France, le brillant Paris dont il avait entendu raconter tant de merveilles.

Mais, ébloui d'abord par la splendeur de cette grande capitale et par ses innombrables attractions, le jeune homme ne tarda pas à se blaser de cette brillante dissipation et à soupirer vivement après les plaisirs simples, la vie tranquille de son pays natal. Aussi, malgré les sollicitations pressantes de ses jeunes amis de Paris, malgré les sarcasmes que lui lan?aient les Dames lorsqu'il parlait du "pays de la neige et des Sauvages,"--il s'en revint dans sa patrie qu'il aimait d'un amour encore plus grand que lorsqu'il l'avait quittée. Disons-le à sa louange, son séjour à Paris n'avait en rien altéré les go?ts paisibles et purs de son enfance, et jamais il n'avait pris part aux fêtes parisiennes avec autant de légèreté d'esprit et de gaieté de coeur qu'il en déploya dans les modestes réjouissances qui accueillirent son retour à Valmont.

Des coeurs aimants l'attendaient là pour lui souhaiter la bienvenue: sa mère qui, veuve depuis longtemps, avait trouvé, dans son affection pour lui, une si grande consolation de la mort de son mari et de ses autres enfants qui reposaient paisiblement dans le caveau de l'église au-dessous du banc dans lequel chaque dimanche et chaque jour de fête elle allait immanquablement prier Dieu; des voisins, des censitaires et la jeune Corinne Delorme, orpheline et parente éloignée de Madame de Mirecourt, que celle-ci avait élevée avec un soin tout maternel, et qu'Arthur avait appris à considérer comme sa soeur.

Quoique d'une figure gracieuse et possédant de petits traits parfaitement réguliers, Corinne n'avait jamais obtenu le titre de beauté. Cela était d?, partie à l'absence qu'on remarquait chez elle de cette gaieté et de cette animation qui manquent rarement aux jeunes Canadiennes, partie à son air languissant et mélancolique, résultat d'une constitution délicate excessivement fragile.

Une femme plus exigeante que Madame de Mirecourt aurait sans doute accusé sa jeune protégée d'ingratitude, tant celle-ci se montrait peu communicative, tant elle mettait de réserve dans ses paroles et dans ses manières; mais jamais cette retenue ne lui avait fait oublier les intentions délicates, la respectueuse déférence qu'une jeune fille doit à sa mère.

Jamais peut-être la froideur naturelle de Corinne ne se manifesta à Madame de Mirecourt d'une manière aussi évidente, aussi frappante qu'à l'occasion du retour d'Arthur au foyer maternel. Pendant que toutes les personnes de la maison, les amis, les voisins de la famille préparaient des fêtes et des réjouissances pour célébrer cet heureux retour, elle seule laissait voir un calme qui s'élevait presque à de l'indifférence; et lorsque, à son arrivée, le jeune Arthur, après avoir tendrement pressé sa mère dans ses bras, se tourna vers elle pour l'embrasser comme il e?t fait avec sa soeur, elle ne manifesta pas plus de joie et d'émotion que si son départ n'e?t eu lieu que la veille. Cette espèce d'insensibilité frappa le jeune homme, et lorsque, quelques heures plus tard, il en fit la remarque à sa mère,--dans un de ces entretiens confidentiels que celle-ci déclara être un ample dédommagement de la solitude dans laquelle son coeur avait vécu durant l'absence de son cher enfant,--Madame de Mirecourt trouva une foule de raisons pour exonérer l'accusée: cette pauvre Corinne, dit-elle, est tellement malade! elle a des maux de tête si fréquents!... mais ces excuses charitables n'empêchèrent pas le jeune homme de persister dans sa première idée et d'attribuer la froideur de Corinne à un détestable égo?sme.

On aurait pu croire que Madame de Mirecourt, qui venait de retrouver son fils, ne se presserait pas de partager avec une rivale la large part qu'elle occupait dans son coeur; cependant, tel était bien son désir. En effet, à peine était-il installé dans la maison, qu'un vif désir de le voir marié s'empara d'elle. Obéissant à l'impulsion de cette préoccupation maternelle, elle en dit un mot à quelques-unes de ses amies, et Arthur se vit bient?t assiégé d'invitations pour des soirées et des parties de plaisir où il était certain de rencontrer de jolis minois qui auraient figuré avec un singulier avantage dans les salons du vieux Manoir. Agé de vingt-huit ans, doué d'une brillante imagination, le coeur libre de tout lien, le jeune de Mirecourt ne crut pas devoir s'abstenir de ces réunions sociales, et il y manquait rarement. Bient?t il fut obligé de s'avouer à lui-même qu'il répondait quelque peu à la sympathie que semblait avoir pour lui une riche héritière, jeune, jolie et parfaitement douée sous le rapport de l'esprit. Mais les choses n'avan?ant pas avec la rapidité qu'elle aurait désirée. Madame de Mirecourt se détermina à inviter celle qu'elle avait déjà choisie pour être sa fille, à venir, ainsi que plusieurs autres jeunes gens, passer une quinzaine de jours chez elle.

Cette promenade était maintenant à son terme, et rien de bien remarquable ne s'était passé dans l'intervalle. Sans doute Arthur avait causé, dansé et plaisanté avec Mademoiselle de Niverville qui était en effet aussi bonne que charmante; mais c'était tout. Aucun mot doucereux, aucune déclaration d'amour n'étaient tombés de ses lèvres. La jeune fille était sur le point de partir, et tous deux étaient aussi libres l'un vis-à-vis de l'autre que s'ils ne se fussent jamais rencontrés. Le jeune homme éprouvait pour elle une sincère admiration; à la vérité il e?t été difficile qu'il en f?t autrement, et plus d'une fois la douce gaieté, les bienveillantes dispositions de la jeune fille se laissaient voir en un contraste si frappant avec l'apathique indifférence de Corinne qui semblait devenir de jours en jours plus froide et plus réservée, qu'Arthur ne pouvait s'empêcher de souhaiter pour sa mère dont elle devait être la compagne, qu'elle ressemblat à la charmante héritière de Niverville.

Pendant que ces choses se passaient, Madame de Mirecourt, inquiète au sujet de ses plans de mariage, pensa à s'assurer de la coopération de Corinne et la pria d'insister auprès d'Arthur pour qu'il en v?nt enfin à une entente avec Mlle. de Niverville avant que celle-ci part?t de Valmont. La bonne mère se serait volontiers chargée de cette tache, si les deux ou trois tentatives inutiles qu'elle avait déjà faites dans ce sens ne lui eussent fait craindre que celle-ci aurait le même sort.

Corinne accepta, quoique avec répugnance, la délicate mission qu'on lui confiait, et un matin elle entra dans la salle à d?ner où Arthur, toujours très-matinal, était à lire.

Le jeune de Mirecourt l'écouta très-patiemment, car ses manières dénotaient plus de bienveillance qu'à l'ordinaire. Elle renchérit sur les mérites de Louise, fit valoir les espérances que Mademoiselle de Niverville et ses amis avaient probablement fondées sur les attentions qu'il lui avait portées, et montra le bonheur qu'aurait sa tendre mère de voir le réaliser enfin les plus chers désirs de son coeur.

L'éloquence paisible mais persuasive avec laquelle elle parla surprit et convainquit presque Arthur qui ne se rendit pas cependant. Il répondit en riant qu'il avait du temps devant lui, que les invités de la maison devaient aller faire une promenade en voiture durant la même relevée, et que, comme il avait l'intention de conduire lui-même Mademoiselle de Niverville, il aurait alors une occasion très-favorable pour remplir l'attente générale. Voyant que Corinne devenait plus pressante, il s'empara de sa main, et poursuivit sur un ton plus sérieux:

--Cette plaisanterie ne m'empêchera pas, ma bonne petite soeur, de réfléchir sérieusement et peut-être d'agir d'après les conseils que tu viens de me donner. La promenade de cet après-midi me fournira sans doute une occasion des plus propices: si je puis seulement me résoudre à m'en prévaloir! Tu viendras avec nous, n'est-ce pas?

--Je crains bien de ne pouvoir le faire. J'ai à écrire une lettre, et il vaut mieux que je m'acquitte de cette tache pendant la journée, afin de pouvoir vous rejoindre au salon pour cette veillée qui est la dernière que nos amis passent avec nous. Pour ce matin, j'ai une somme de travail plus forte que je n'en pourrai accomplir.

Le temps était magnifique, le soleil brillait de tout son éclat, les chemins étaient superbes: quelle bonne fortune pour une promenade en voiture! Madame de Mirecourt elle-même avait été invitée à faire partie de l'excursion, et, enfoncée sous une robe de peau d'ours dans sa large et commode carriole, elle paraissait aussi gaie, aussi heureuse que Louise elle-même.

Fidèle à sa détermination, Corinne était restée à la maison. Au moment du départ, elle se mit à la fenêtre, et agita de la main son mouchoir en signe d'adieu aux gais touristes. Cette attitude, le calme sourire qui se dessinait sur ses traits pales et délicats, l'éclat que les rayons du soleil répandaient sur sa riche et soyeuse chevelure, tout cela la faisait para?tre si jolie, que de Mirecourt regretta encore une fois de voir tant de froideur se cacher sous un si charmant extérieur.

Mais ces pensées s'effacèrent bient?t dans l'excitation du départ, dans les attentions dont il devait faire preuve vis-à-vis sa jolie compagne. En effet, à peine les excursionnistes avaient-ils parcouru quelques arpents, que la charmante Louise se mit dans la tête qu'elle avait froid, et qu'elle commen?a à regretter l'absence d'un certain chale dont le chaud tissu lui offrait une protection contre les plus fortes bises de l'hiver. Il va sans dire qu'un aussi galant cavalier que de Mirecourt s'empressa d'offrir de retourner à la maison pour y prendre un objet aussi précieux, et aussit?t la voiture revint à son point de départ.

--Je vais tenir les rênes, M. de Mirecourt, pendant que vous allez entrer à la maison. J'ai laissé mon chale dans la petite salle. Je vous prie de ne pas vous facher si je suis aussi oublieuse et si je vous occasionne autant de trouble.

La seule réponse du jeune homme fut un sourire plein de tendresse et de doux reproches; puis, d'un pas léger et rapide, il monta dans la chambre qui lui avait été indiquée et y trouva effectivement le chale qu'il était venu chercher. Mais, à peine s'en était-il emparé, qu'un sanglot étouffé vint frapper ses oreilles. Surpris, il jeta autour de la chambre un regard scrutateur. Ce bruit, répété, semblait venir d'une chambre adjacente dont la porte donnait sur celle dans laquelle il se trouvait et qu'une couple de rayons avait fait orner du titre pompeux de Bibliothèque.

Qu'est ce que cela pouvait être? quelle signification donner à ce bruit contenu?... Tout-à-coup, par la porte entr'ouverte, les yeux du jeune homme tombèrent sur un miroir suspendu au mur opposé de la Bibliothèque et dans lequel se reflétait la figure de Corinne Delorme. La jeune fille était assise sur un tabouret et semblait plongée dans l'amertume d'un chagrin profond; ses yeux étaient fixement attachés sur un objet que sa main tenait d'une étreinte serrée et sur lequel elle déposait de temps à autre des baisers passionnés. Cet objet! c'était le portrait d'Arthur que celui-ci avait apporté de France et donné à sa mère.

Le jeune de Mirecourt comprit alors toute la vérité. Cette froideur, cette indifférence dont Corinne avait fait preuve, c'était donc une feinte, un voile de glace avec lequel la jeune fille avait recouvert un amour qui avait grandi avec elle, qui était devenu le sentiment dominant de sa vie, mais un sentiment que la noble fierté et la modestie de l'enfant lui avaient fait concentrer en elle-même. Oui, malgré cet amour ardent qu'elle éprouvait pour lui, elle avait eu assez de courage pour plaider la cause d'une autre, pour lui sourire au moment même où,--elle en était convaincue,--il allait offrir son coeur à une rivale!

De Mirecourt se retira sans faire le moindre bruit, mais lorsqu'il rejoignit Mademoiselle de Niverville, sa figure était plus pale et son air plus réservé que de coutume. Pendant toute la promenade, malgré ses plus grands efforts pour être gai, il parut très-préoccupé, ce qui lui valut les railleries de sa jolie compagne. Quel que fut le sujet de la conversation, il ne laissa échapper aucune déclaration d'amour, et, de retour au Manoir, il prit congé du groupe animé qui s'était formé autour du grand poêle et n'y revint qu'au bout d'une couple d'heures.

La première personne qu'il rencontra en entrant au salon fut Corinne qui, un calme sourire sur son pale visage, lui dit qu'elle espérait "qu'il s'était bien amusé durant la promenade?"

--Médiocrement, répondit Arthur. Mais dois-je te dire, soeur, que j'ai suivi tes conseils ou non?

Coeur courageux! aucune contraction de ses traits, aucun froncement de ses sourcils ne laissèrent deviner les terribles souffrances qu'elle éprouvait.

--Oui, répondit-elle sur un ton bas mais distinct; dis-moi que tu as rempli les voeux de la meilleure des mères, les souhaits de tous tes amis.

Il plongea sur elle un oeil pénétrant, et poursuivit:

--Me féliciterais-tu, Corinne, si j'avais agi ainsi, et si ma démarche avait été couronné de succès?

A cette question inattendue, le visage de la jeune fille se couvrit d'un vif incarnat qui disparut presqu'aussit?t; puis, se levant, elle répondit sur un ton tranquille et presque froid:

--Pourquoi non? Le choix que tu as fait est un choix contre lequel on ne peut raisonnablement élever aucune objection.

Sans le lui dire ouvertement, Corinne insinua à Arthur que durant la veillée ils ne devaient plus être vus ensemble; et ils se séparèrent. Mais il savait maintenant à quoi s'en tenir sur cette indifférence et cet égo?sme apparents sur lesquels il s'était jusque-là si étrangement mépris et qu'il avait si fortement condamnés.

Le lendemain, Louise de Niverville laissait Valmont, et son tardif prétendant n'avait pas encore ouvert la bouche. Le sens d'honneur délicat qui le distinguait, la chevaleresque générosité de son coeur avaient montré au jeune de Mirecourt qu'il n'était plus libre, qu'il appartenait de droit à celle qui lui avait prodigué, sans qu'il l'e?t cherché, sans qu'il l'e?t demandé, le riche trésor d'un secret amour.

Aussi, après une semaine de paisibles réflexions qui lui firent voir qu'une sympathie véritable pour Mademoiselle de Niverville n'avait jamais pris racine dans son coeur,--après une semaine pendant laquelle Corinne sembla avoir pris à tache de l'éviter, luttant, comme une femme peut seule le faire, contre cette affection qui devenait chaque jour plus intense et plus profonde;--un soir que la jeune fille était dans l'encadrement d'une fenêtre, regardant silencieusement au-dehors les flocons de neige qui tombaient, il s'approcha d'elle, et, sans plus de préambules lui demanda de vouloir bien être sa femme?

A cette demande, elle devint terriblement pale, et, après quelques instants d'un silence plein d'émotion, elle murmura:

--Puis-je être, moi pauvre fille, puis-je être l'épouse que votre mère choisirait et qui vous vaudrait l'approbation de vos amis?

--Ce n'est pas ce que je te demande, chère Corinne. Je ne me marie pas pour complaire à mes amis ni à ma mère, et d'ailleurs, celle-ci m'aime trop pour trouver à redire sur le choix que je ferai. Ainsi, dis-le moi franchement: m'aimes-tu assez pour devenir ma femme?

Doucement et presque en hésitant, comme si elle e?t craint de livrer le secret qu'elle gardait depuis si longtemps, Corinne laissa échapper la petite monosyllabe oui! et quelques semaines après, leur mariage était célébré très-simplement, sans pompe, dans la petite église du village. Madame de Mirecourt, la première impression de surprise passée, avait sans peine sacrifié ses voeux à ceux du cher fils qu'elle idolatrait.

Après son mariage, la froideur et l'indifférence du Corinne s'évanouirent comme fond la neige sous le soleil d'avril, et jamais femme ne fut plus aimante ni plus dévouée. Jamais de Mirecourt ne lui dit qu'il avait surpris son secret, jamais, non plus, il ne lui donna à supposer qu'elle devait son bonheur autant à la compassion qu'à l'amour. Sa générosité fut bient?t récompensée, car l'affection ardente que sa jeune femme lui avait depuis si longtemps secrètement réservée, ne tarda pas à s'infiltrer dans son propre coeur et à le remplir tout entier.

Hélas! une union aussi heureuse et aussi confiante devait bient?t être douloureusement éprouvée. Deux années de bonheur domestique sans mélange de peine ou de refroidissement d'amitié, deux années seulement de douces félicités pendant lesquelles Antoinette vint au monde, leur étaient accordées: après ce temps, la jeune femme, toujours délicate, commen?a à dépérir.

Aucune affection, aucun soin ne purent la sauver, et en peu de mois elle fut arrachée des bras de son époux pour être transportée dans sa dernière demeure terrestre. A peine le premier anniversaire de sa mort était-il arrivé, que Madame de Mirecourt alla la rejoindre, laissant le Manoir aussi sombre, aussi silencieux que la tombe.

Le temps fixé pour le deuil étant passé, des amis commencèrent à insinuer au jeune veuf que sa demeure avait besoin d'une ma?tresse, qu'il était trop jeune pour se renfermer dans un chagrin éternel; mais il resta sourd à toutes leurs suggestions, et après s'être procuré dans la personne de l'estimable Madame Gérard une excellente gouvernante pour sa jeune enfant, il se retira tout-à-fait dans cette paisible solitude de la vie de campagne qu'il n'abandonna plus jamais.

La petite Antoinette fut heureuse outre mesure en trouvant un guide aussi bienveillant et aussi s?r pour remplacer auprès d'elle la tendre mère que si jeune elle avait perdue, et malgré l'excessive indulgence de son père ainsi que l'étourderie naturelle de ses propres dispositions, elle devint une jeune personne aimable et charmante, sinon parfaite.

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