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Aimer quand même

Aimer quand même

Author: : Jean de La Brète
Genre: Literature
Jean de La Brète, pseudonyme d'Alice Cherbonnel, est née à Saumur en 1858 et décédée à Breuil-Bellay (Maine-et-Loire) en 1945.Elle a écrit de nombreux romans pour jeunes filles et connut le succès avec Mon oncle et mon curé (1889). Couronné par l'Académie française (prix Montyon) et constamment réédité jusqu'en 1965, ce roman est porté à l'écran en 1938 par Pierre Caron, avec Pauline Carton.

Chapter 1 No.1

Bernard Cébronne, fils d'un chirurgien qui avait eu ses heures de célébrité, et lui-même médecin éminent, traversait un soir de mai le jardin du Luxembourg. Absorbé dans une rêverie, il regardait distraitement les vieux arbres, témoins de tant de vieilles choses, les fleurs de printemps plantées à profusion dans les massifs, toutes les beautés nouvelles qui rajeunissaient les grandes allées.

C'était un de ces soirs doux et paisibles, où les promesses de la terre refleurie excitent les bons espoirs, calment les pensées douloureuses, où le bien semble émaner de la nature entière, où rien ne fait prévoir le mal.

Quelques promeneurs remarquaient la haute taille de M. Cébronne, son visage intelligent aux traits accentués, et peut-être se demandaient-ils quel était le sujet de sa méditation profonde.

La réponse leur e?t été donnée si, le voyant s'arrêter devant des jacinthes magnifiques, ils l'avaient entendu murmurer: ?Elle les aime... ces fleurs lui rappellent une époque heureuse de sa vie. Pauvre enfant!?

Il s'assit sur un banc et s'absorba dans ses pensées jusqu'au moment où il se sentit frappé sur l'épaule.

-Ah! c'est toi enfin, Henri! Il y a une demi-heure que je t'attends, dit-il au nouveau venu en lui serrant la main.

L'ami, qui venait de le rejoindre, contrastait avec lui de la fa?on la plus complète. De taille moyenne, élégante, il n'avait pas cette apparence de force qui frappait chez M. Cébronne. Avec son visage fin, terminé par une barbe en pointe, il ressemblait, moins l'expression d'astuce et de libertinage, aux portraits d'hommes peints à l'époque des Valois.

De vieille famille parlementaire, avocat de talent, M. des Jonchères était lié depuis son enfance avec le docteur Cébronne.

-Quoi! c'est toi qui rêves si profondément, Bernard?

-Je rêve, oui! Cela t'étonne chez un homme de travail et d'action.

-Non, rien ne m'étonne d'une nature comme la tienne... Je soup?onne depuis longtemps que tu es amoureux, mais comme, évidemment, tu désirais cacher tes sentiments, je n'ai pas questionné... L'heure des confidences est-elle venue?

-Elle est venue... Voilà pourquoi je t'ai prié de me rejoindre ici.

-Eh bien?

-Eh bien, dit M. Cébronne, passant son bras sous celui de son ami et marchant lentement avec lui, eh bien, dans une heure j'aurai demandé la main de Mlle Gertrude Deplémont.

-Deplémont? répéta M. des Jonchères, je ne vois pas ce nom dans tes relations.

-Non... ce ne sont pas des relations mondaines. Il y a cinq mois, Mme Deplémont est tombée gravement malade, un de mes clients que je soigne depuis dix ans, parent de ces dames, m'a appelé auprès d'elles.

-Et alors?

-Alors, pendant des semaines, deux fois par jour, j'ai approché Mlle Deplémont. C'est une femme idéale, dit-il en s'arrêtant tout à coup.

-La femme qu'on aime est toujours idéale, répliqua en riant M. des Jonchères.

-Plus ou moins, Henri... et celle-ci a fait ses preuves dans le malheur.

-Dans le malheur... quel malheur?

-Ce sont des femmes du monde ruinées. D'après un mot de leur ami, M. Deplémont ne valait pas cher.

-Elles sont de Paris?

-Non, de province. Il y a cinq ans qu'elles se sont installées ici et travaillent pour vivre; elles n'ont, en effet, qu'une rente viagère de quinze cents francs que leur a laissée une parente.

-Hum! ce sont de bien minces renseignements pour une démarche aussi grave...

-Il suffit de les voir pour être renseigné, et je sais par leur cousin tout le bien que l'on doit penser d'elles. Aujourd'hui même, je vais poser des questions directes sur leur situation et leur passé. Elles ont certainement des souvenirs très douloureux; lorsque, en causant avec Mlle Deplémont, je lui ai parlé de son père, elle m'a répondu avec une émotion telle que je m'en suis voulu d'avoir touché à un deuil qui remonte, je crois, à quelques années.

L'avocat fron?ait les sourcils d'un air mécontent.

-Dr?le de mariage! Bien au-dessous de ta position.

-Si tu voyais mesdames Deplémont, tu changerais d'avis.

-Elles peuvent être charmantes, mais...

-Mais, interrompit le docteur Cébronne, je me suis marié une première fois d'après toutes les convenances mondaines, et j'ai été assez malheureux pour ne recommencer qu'à bon escient.

-A bon escient? Précisément! je ne vois pas que ce soit le cas.

-Pourquoi?... Mme Deplémont me dira la vérité, quelle qu'elle soit. Mais serai-je accepté? Quels sont les sentiments de Gertrude?

-Tu crois que des femmes, dans une situation aussi précaire, refuseront une pareille aubaine? s'écria M. des Jonchères.

-Une pareille aubaine! répéta Bernard mécontent. Ce n'est pas à ce bas point de vue qu'elles envisageront ma demande. Nous n'avons pas affaire à des femmes vulgaires.

-Une fille sans relations, dans une situation peut-être très fausse si son père a fait quelque grosse sottise...

-Et après?... Je n'ai ni père, ni mère, ni s?ur, ni frère que mon mariage puisse froisser. Ma position est très établie, et tu sais qu'une certaine sympathie...

-Si je le sais! interrompit M. des Jonchères. Je sais aussi que la sympathie qui t'accueille partout n'a jamais été plus méritée; je sais que...

-Je ne te demande pas de compliments, dit Cébronne, secouant en riant le bras de son ami. Mais, pour conclure, cette position solide, ma fortune personnelle et mon travail me permettent de me marier comme je l'entends.

-C'est certain... et je ne te dis pas de penser à un mariage vaniteux, mais entre cela et une union comme celle dont tu parles, il y a loin.

-Oui, répondit gaiement Cébronne, il y a loin... il y a toute la distance qui sépare le bonheur exultant des petites joies d'une union terne et conventionnelle. De plus, ce mariage est une bonne action. N'est-il pas navrant de voir une femme, une jeune fille délicieuse s'étioler sur un travail qui n'est pas fait pour elle et lui donne à peine le nécessaire?

-Réflexion digne de toi, répondit M. des Jonchères. Mais cet aper?u philanthropique ne doit rien décider.

-C'est l'amour qui décide, répliqua Bernard en souriant. Toutefois, mon c?ur bat de joie à l'idée de l'entourer du bien-être dont la ruine l'a privée, et de mettre à sa portée tous les moyens de suivre les penchants généreux de sa belle nature, que je connais bien!

-Comment la connais-tu si bien? Trop souvent, après un temps beaucoup plus long, on ne conna?t pas les gens que l'on croit avoir pénétrés.

-Oui, mais, dans certaines crises douloureuses, le caractère se montre à nu. Fréquemment, je suis venu voir la malade à une heure où, plus libre de mon temps, je pouvais rester et causer un peu avec Mlle Deplémont. Je lui ai prêté des livres que nous avons discutés ensemble. Elle a une intelligence ouverte, élevée; je l'ai toujours vue délicate et sensée dans ses jugements, calme dans le malheur. Elle a été fa?onnée par une éducatrice austère: la douleur! qui a développé et m?ri plusieurs de ses qualités principales.

-Ah! tu es bien pris! s'écria M. des Jonchères avec émotion.

Il aimait profondément le docteur Cébronne, le regardant comme l'homme le plus droit, comme la nature la plus sympathique qu'il e?t jamais rencontrés. Il avait beaucoup souffert de le voir malheureux dans une première union, dénouée par la mort après trois années très tourmentées, et il redoutait une seconde erreur.

-Je devais, dit-il, te soumettre différentes réflexions, mais, à ton age, surtout dans une carrière comme la tienne, un homme possède une grande expérience, aussi peut-être as-tu raison. Maintenant, je t'en veux d'être arrivé à un moment décisif sans m'avoir parlé.

-Je m'en veux à moi-même... et si tu n'avais pas été absent depuis quelque temps, je n'aurais pas attendu si tard. Je pouvais t'écrire, il est vrai, mais...

-Mais tu redoutais mes observations et tu voulais y répondre de vive voix... je le comprends! Où demeure cette femme idéale?

-A deux pas d'ici... rue Vavin.

-Alors je me sauve... tu meurs d'envie d'être débarrassé de moi et de marcher de ton pas ferme vers la réalisation du rêve!

-Ne plaisante pas... tout mon avenir heureux dépend de l'heure présente.

-Mon cher Bernard! Tu connais mon affection? Dieu me garde de te froisser dans un moment aussi sérieux! Et j'espère de tout mon c?ur que tu as bien jugé.

-En la voyant, tu comprendras qu'il ne faut ni un grand jugement, ni une grande expérience pour apprécier une femme comme elle.

Il serra de nouveau la main de son ami, et s'éloigna rapidement.

?Il est foncièrement bon, se disait M. des Jonchères; pourvu que ces femmes ne soient pas des intrigantes!?

En trois minutes, M. Cébronne arriva devant une maison d'apparence ordinaire bien qu'elle cont?nt d'assez grands appartements. Le premier était habité par le parent de madame Deplémont, mais la maison étant double, celle-ci avait pris au dernier étage, sur le derrière, un modeste logement composé de quatre petites pièces claires et aérées.

M. Cébronne monta lentement les cinq étages et fut introduit dans une chambre qui servait en même temps de salon et de salle à manger. Elle était propre et fort bien tenue, mais d'aspect si mesquin que jamais Bernard n'y pénétrait sans un serrement de c?ur.

Mme Deplémont et sa fille cousaient devant une table couverte des objets nécessaires à leur travail.

-Comment va mon ancienne malade? demanda le docteur Cébronne en prenant la main de Mme Deplémont.

-Très bien, docteur, répondit-elle, bien que sa paleur et une sorte de fébrilité la missent en contradiction avec sa réponse.

-La convalescence a été rapide, grace à votre science et à vos bons soins, docteur, dit Gertrude avec un sourire qui laissait voir des dents superbes.

-Je voudrais la mine meilleure, répondit Cébronne. Il y a huit jours, c'était mieux. Avez-vous souffert depuis ma dernière visite?

-Je vous assure que je vais très bien, répondit Mme Deplémont.

-Alors, insista Bernard en la regardant attentivement, vous avez eu quelque vive émotion?

-C'est vrai! dit Gertrude. Une très vive émotion! Mais maintenant, tout va bien.

M. Cébronne pensa que le ton contraint de la jeune fille et la tristesse qui pesait évidemment sur elle et sur sa mère, indiquaient, au contraire, que tout allait mal.

Il remarquait également que Gertrude, dont la belle santé résistait à des épreuves multipliées et à une vie de travail assidu, était pale et fatiguée. Il avait toujours vu de la douleur au fond des grands yeux d'un bleu presque noir, mais l'expression douloureuse s'accentuait ce jour-là au point de devenir presque sombre.

Le docteur Cébronne n'était pas un homme hésitant; il prenait promptement ses décisions et les exécutait non moins rapidement. La conviction qu'un nouveau chagrin frappait celle qu'il aimait n'était pas faite pour modifier ses habitudes, et, dans cette circonstance délicate, il parla sans aucun préliminaire diplomatique.

-Je suis venu, dit-il, non pour revoir ma malade, mais pour lui poser quelques questions.

-Des questions? répéta Mme Deplémont en regardant sa fille avec anxiété.

-Il faut m'en reconna?tre le droit, madame, dit-il doucement; j'aime mademoiselle Gertrude et je viens vous dire mon espoir.

Se tournant vers la jeune fille, il s'aper?ut que son beau visage était bouleversé.

-Si vos sentiments répondaient aux miens, dit-il avec ardeur, je serais le plus heureux des hommes!

En le voyant entrer, elle avait pressenti le motif de sa visite. Plus d'une fois, elle s'était crue aimée, elle aimait elle-même passionnément l'homme qu'elle avait vu, pendant des mois, attentif et dévoué, intelligent de fa?on supérieure dans les idées discutées avec elle, bon dans tous les sentiments qu'il laissait entrevoir.

Il avait puissamment adouci l'impression amère de Gertrude sur la vie, jugée souvent par elle avec une misanthropie bien naturelle chez un être jeune qui a passé par de terribles et humiliantes souffrances.

Elle l'aimait pour lui-même, elle l'aimait également parce qu'il avait dissipé les ténèbres qui assombrissaient sa vie morale.

Cependant elle se demandait quelquefois s'il lui était attaché au point d'épouser une femme non seulement sans fortune, mais assez pauvre pour vivre du travail de ses mains. Etait-il au-dessus du singulier préjugé fran?ais qui met en état d'infériorité sociale la femme du monde obligée de travailler? Elle répondait affirmativement; elle croyait avoir assez justement observé le caractère de Cébronne pour être en droit de se dire à elle même:

?Il est au-dessus de préjugés plus sérieux que celui-là, et s'il demande ma main, je ne le quitterai pas pour toujours sans lui avouer mes sentiments; je veux savourer cette seconde de bonheur.?

Le moment était arrivé; il l'inondait en même temps de joie et de douleur. Elle luttait contre les sentiments presque irrésistibles qui l'entra?naient vers un amour partagé, et le regard de détresse qu'elle jeta à sa mère impressionna péniblement M. Cébronne.

-Parle, Gertrude, réponds toi-même, dit Mme Deplémont d'une voix altérée.

Bernard observait avec surprise l'effort de Gertrude pour se dominer et parvenir à exprimer sa pensée.

-Répondez, je vous en conjure, dit-il. Je vous aime tant! que je saurai me faire aimer, si vous m'honorez assez pour m'épouser.

-Je ne puis ni ne veux me marier, répondit-elle sans hésiter, et je regrette infiniment pour vous que votre c?ur se soit égaré de mon c?té.

-Egaré! répéta Cébronne avec étonnement.

-Oui... Ma mère vous dira le pourquoi de mon refus.

-Vous avez parlé de questions, dit Mme Deplémont. Il y a dans notre passé des points trop douloureux pour que nous les abordions, et nous vous supplions de comprendre à demi-mot.

Ces allusions n'apprenaient rien à M. Cébronne, mais il n'admettait pas qu'on e?t la pensée de couper court à une explication.

-Mademoiselle, dit-il, si ce passé, dont parle madame votre mère, n'existait pas, m'accepteriez-vous comme mari?

-Oui... avec joie!

-Gertrude, que dis-tu? s'écria Mme Deplémont avec un accent de reproche.

Mais Gertrude, se rappelant ses résolutions, voulait vivre dans sa plénitude la seule minute de bonheur que la vie, selon elle, p?t verser dans son c?ur affamé de tendresses.

-Dois-je croire que vous m'aimez? dit M. Cébronne qui se leva avec vivacité pour s'approcher d'elle.

Les grands yeux expressifs répondaient clairement à la question.

-Vous devez le croire, dit-elle simplement. Il faudrait que je n'eusse ni c?ur, ni intelligence pour ne pas apprécier...

Sa voix, faiblissant, se perdit dans un sanglot.

-Alors, reprit Cébronne avec joie, il n'y a pas d'obstacle. Pourquoi pleurez-vous, chère Gertrude? Et si vous m'aimez, si vous croyez en mon amour, de quel droit briseriez-vous ma vie et la v?tre?

-Ce n'est pas moi... ce sont les circonstances.

-Ces circonstances... je dois les conna?tre. C'est à moi de juger si vraiment elles mettent l'irréparable entre nous. Parlez! je vous en prie! confiez-moi tout! Je suis de ceux qui savent trancher et surmonter les difficultés.

-C'est impossible! répondit-elle pendant que certains souvenirs empourpraient subitement son visage.

-Croyez à notre reconnaissance, dit Mme Deplémont d'un ton qui disait assez ses amers regrets, mais n'insistez pas; renoncez à un projet irréalisable. Quant à nous, nous n'oublierons jamais la démarche qui honore si grandement ma fille.

-Singulière obstination! répliqua Cébronne. Qui vous dit que je ne devine pas la nature de votre malheur? Ce que vous cachez...

Il s'arrêta, mais Mme Deplémont, sur un signe d'entente avec Gertrude, répondit comme si la pensée de Bernard avait été clairement formulée:

-Oui, notre résolution cache de la honte; cette honte ne nous atteint pas personnellement, ma fille et moi, mais elle pèse sur notre nom. Nous nous sommes éloignées de notre pays pour vivre ici inconnues, perdues.

Il regardait Gertrude dont l'expression ne dissimulait pas la plus vive souffrance.

-Je suis seul juge de mes actions, répondit-il. Vous savez, je vous l'ai dit, que je suis veuf depuis cinq ans et sans famille. J'ai donc ma liberté d'agir tout entière, et je briserai les difficultés réelles ou chimériques.

-Rien n'est chimérique, répliqua Mlle Deplémont, et ce bonheur que vous m'offrez est inacceptable. Vous êtes riche, aimé, estimé de tous, je le sais! et j'aimerais mieux souffrir indéfiniment que de jeter l'ombre du malheur sur votre vie honorable et honorée.

Ces paroles généreuses et l'accent passionné de Gertrude émurent jusqu'au fond de l'ame M. Cébronne.

-Vous parlez en femme dévouée dont j'admire depuis cinq mois le courage et l'abnégation, mais vous jugez trop vite. Encore une fois, moi, moi seul dois être juge de la situation. En avouant que vous m'aimez, vous me reconnaissez un droit sur vous, sur votre vie.

Un droit sur elle!... elle n'avait pas prévu cette réponse, lorsque, vivant en imagination la scène qui se passait alors, elle préparait ses phrases et pesait ses mots.

-Laissez-nous réfléchir, dit-elle, et revenez après-demain soir.

-Il serait si simple de vous décider aujourd'hui! La question n'est-elle pas résolue par votre aveu même?

-Il faut que nous causions seules, ma mère et moi...

L'altération croissante de ses traits et sa voix tremblante semblaient un appel à la pitié de Cébronne.

-Soit! dit-il; et d'ailleurs puis-je vous obliger à répondre malgré vous? Mais vous n'êtes pas insensible à mon amour et vous me faites souffrir!

-Ah! si vous saviez!... vous ne m'adresseriez pas de reproches. Si je vous aimais moins, hésiterais-je à accepter?...

Surpris et touché, il avait l'impression déconcertante de marcher lui l'homme droit, l'esprit net, sur un terrain vague, fuyant...

-Je m'y perds! et comme un c?ur féminin a de singulières subtilités! s'écria-t-il. Tout mon bonheur à venir est contenu dans votre acceptation, et vous hésitez parce que vous m'aimez... Du moins vous me laissez un espoir sans lequel je serais bien malheureux! et déjà, je veux, entendez bien, je veux vous regarder comme ma fiancée.

-Nous en reparlerons, dit-elle précipitamment en lui tendant la main; adieu!

-Quoi! n'ajouterez-vous rien à ce mot désolant?

-Je vous ai avoué mes sentiments, dit-elle avec une angoisse que M. Cébronne devait se rappeler plus tard, et je vous suis infiniment reconnaissante de penser à moi...

-Le mot de reconnaissance est le dernier à prononcer, dit-il vivement. Je vous aime et vous prie de me rendre heureux, c'est tout!

Il attendit vainement une réponse et reprit avec chagrin:

-Je vous quitte malheureux, alors que je croyais... Enfin à lundi, n'est-ce pas?

Elle fit un signe qui fut interprété par Cébronne comme une réponse affirmative.

Il habitait un vaste appartement dans une ancienne et belle maison au coin de la rue de Vaugirard et de la rue Bonaparte. M. des Jonchères, qui voulait savoir sans retard le résultat de sa démarche, l'attendait dans son salon.

-Comment, déjà toi? dit l'avocat.

Et devant l'expression attristée de son ami, il ajouta affectueusement:

-Tu n'as pas le visage d'un homme heureux, mon pauvre Bernard!

M. Cébronne lui raconta presque mot pour mot sa conversation avec Mmes Deplémont.

-Comprends-tu, devines-tu, quelle peut être la honte qui, à leurs yeux, rend impossible, au premier moment, une réponse favorable à mes désirs?

-M. Deplémont a d? commettre quelque acte déshonorant, et ces femmes, qui sont délicates, ne supportent pas l'idée de te faire des révélations.

-C'est absurde! car je parviendrais facilement, sans leur concours, à savoir la vérité.

-Sans doute... mais pour elles il n'y a pas que des révélations douloureuses... Mlle Deplémont t'aime et ne veut pas t'entra?ner dans un mariage qui pèserait sur toi un jour ou l'autre. C'est d'une ame honnête.

-Il ne pèserait jamais sur moi!... Qu'importent les sottises d'un homme que la mort a fait oublier!

-La mort?... Es-tu bien certain qu'il soit mort?

-Comment certain? Je n'en ai jamais douté: Mme Deplémont et sa fille n'en parlent qu'au passé.

-Mais elles n'en parlaient pas souvent?

-Très rarement... par des allusions.

-Il est vivant, affirma M. des Jonchères.

-C'est possible! répondit Cébronne, affectant un ton tranquille. Mme Deplémont se sera séparée, à l'amiable ou non; c'est une situation qui se voit tous les jours et ne peut être considérée comme une entrave à mon mariage.

-D'après les propres paroles de Mme Deplémont, il y a autre chose certainement! As-tu remarqué un fait anormal dans ta visite de ce soir?

-Rien!... si ce n'est que Mme Deplémont paraissait souffrante, et, comme explication de sa mine défaite, m'a parlé d'une vive émotion...

-Ah! ah!

-Eh bien... quoi?

-La honte vient évidemment du mari. Tu ignores absolument s'il avait une position?

-Mlle Deplémont, lorsque je l'ai questionnée, m'a répondu: Mon père avait une très belle position; il l'a perdue avec sa fortune.?

-Perdue par sa faute!... peut-être a-t-il été condamné à une peine quelconque; le temps de cette peine terminé, il est revenu ces jours-ci, et sa femme, à peine remise de sa maladie, a supporté difficilement l'émotion de ce retour.

-La manie des déductions est bien forte chez un avocat, répondit Bernard en haussant les épaules.

-Ces déductions se tiennent admirablement si tu veux bien y réfléchir. Elles expliquent parfaitement l'attitude et les réponses de ces pauvres femmes que je plains maintenant de tout mon c?ur. Elles ne sont pas des intrigantes ainsi que je le craignais, mais des victimes, comme j'en ai tant rencontré dans ma carrière.

-Je changerai leur sort, dit Cébronne avec ardeur.

L'avocat s'approcha vivement de son ami qui regardait vaguement par la fenêtre.

-Quoi! si mes prévisions sont justes, tu persisterais? Es-tu fou, Bernard?

-Si l'amour est une folie, certes je suis fou, répliqua posément Cébronne.

-L'amour se guérit.

-Non... pas à mon age, quand on aime... comme j'aime!

M. des Jonchères réprima un mouvement d'humeur et alla se jeter dans un fauteuil.

-Et tu ne connais personne les connaissant? demanda-t-il après un silence prolongé.

-Mais si! je t'ai parlé de leur ami qui m'a mis en rapport avec elles; il conna?t certainement leur histoire!

-L'as-tu questionné?

-Indirectement... et les réponses ont été évasives. Mais lui aussi parle au passé de M. Deplémont.

-Quel genre d'homme? T'inspire-t-il confiance?

-Il est excellent, mais original au dernier point. Il est ordinairement cloué dans son fauteuil par la goutte et, depuis une semaine, ne quitte pas son lit.

-En quoi consiste son originalité?

-On le dit riche, et il refuse d'avoir des domestiques chez lui sous prétexte qu'il les hait. Pour le servir, il a une sorte de femme de charge qui tient et fait son ménage, mais ne couche pas auprès de lui, malgré ce que je lui ai dit à ce sujet. Quand il parle de Gertrude, c'est avec une affection enthousiaste qui m'a souvent touché.

-A ta place, avant de revoir cette jeune fille, je dirais à monsieur... comment l'appelles-tu?

-M. de Chantepy.

-Eh bien, quand M. de Chantepy conna?tra tes intentions, il te dira tout. Avant une démarche décisive, tu aurais d? causer avec lui.

-Ma résolution était prise, répondit tranquillement M. Cébronne. J'irai le voir, en effet, afin d'épargner à ces pauvres femmes des révélations humiliantes. Je leur dirai alors que je connais le mobile de leur détermination et que, à mes yeux, rien n'est un obstacle à mon union avec Gertrude.

Il pronon?a ces mots avec une énergie qui contraria M. des Jonchères.

-Voyons, Bernard, examinons la question sous son jour le plus noir. Supposons que M. Deplémont ait subi une condamnation, te vois-tu le gendre d'un déporté?

Le docteur vint s'asseoir auprès de son ami pour discuter.

-Si cet homme est mort comme je le crois...

-Il vit!

-Tu n'en sais rien... S'il est mort, quelle qu'ait été sa vie, j'épouserai Gertrude.

-Et s'il ne l'est pas?

Bernard rougit légèrement.

-Nous nous arrangerons de fa?on à ne jamais le voir para?tre. Il vivra et mourra à l'étranger.

-Et cependant, tu n'envisages pas sans rougir l'éventualité dont nous parlons; ah! puisque cette jeune fille t'aime, elle a bien raison de répondre à ta demande par un refus!

-Oui, elle m'aime! dit Bernard avec joie. Elle m'aime, elle me l'a avoué, et, grace à Dieu, elle ne refusera pas toujours.

M. des Jonchères se sentait irrité plus qu'étonné. Il savait qu'un c?ur chaud, généreux, dévoué s'alliait aux qualités d'énergie et d'amour du travail si développées chez son ami.

-Après-demain soir, dit Cébronne, j'irai te rendre compte de mes deux visites. Je saurai mettre fin aux scrupules et aux hésitations qui s'élèvent entre moi... et le bonheur, Henri!

-Je t'attendrai, répondit simplement M. des Jonchères.

Mais il pensait:

?Tu ne trouveras personne... Je suis bien convaincu qu'en ce moment même, ces pauvres femmes cherchent le moyen de se dérober à l'entrevue.?

S'il avait pénétré dans l'appartement de Mme Deplémont, il e?t constaté que son opinion était fondée.

Après le départ de M. Cébronne, Gertrude pleura longtemps, ab?mée dans une douleur que sa mère contemplait avec désespoir.

-Ainsi c'est vrai!... tu l'aimes! ma pauvre enfant!

Mme Deplémont, femme intelligente et distinguée, dont les épreuves n'avaient pas abattu l'énergie, perdait cependant son courage en pensant à Gertrude.

Secrètement, elle versait bien des larmes sur sa fille trempée dans le malheur, et qui ne conna?trait jamais les douceurs d'un heureux foyer. Beauté et qualités devaient mourir dans l'ombre sans avoir vécu, et la mère ne s'en consolait pas.

Elle avait été trop malade pour observer sa fille dans ses rapports avec M. Cébronne, et, en dépit de quelques soup?ons, l'aveu de Gertrude était un coup amer. Nature fière et naturellement concentrée, Mlle Deplémont e?t gardé très secrets ses sentiments si Bernard n'avait pas parlé.

Elle réprima son accès de chagrin et répondit:

-Oui, je l'aime! de toute mon ame! et il vient de me donner une grande joie.

-Une joie!... qui te fait pleurer bien amèrement, pauvre petite!

La fierté ombrageuse de Gertrude se révoltait facilement, elle n'aimait pas qu'on la plaign?t, et le ton de sa mère l'aida à se ressaisir.

-Il est bien doux de se savoir aimée... aimée d'un homme comme lui! Nous n'en parlerons plus, ma chère mère. Et maintenant, prenons nos dispositions pour partir dès demain, ou plut?t lundi matin; je ne veux pas le revoir. Qui sait si je résisterais toujours à ses instances!

-Et tu es décidée à résister?

-Quoi! ne l'êtes-vous pas vous-même? Devons-nous rougir devant lui? Lui raconter... c'est impossible! plus impossible que jamais, vous le savez bien!

-Te voir ce nouveau chagrin! s'écria Mme Deplémont. Je partirai avec lui, j'irai vivre à l'étranger, et toi, du moins, tu seras heureuse.

-Heureuse! dans de pareilles conditions! ma pauvre mère! Ne le croyez pas. Nous resterons ensemble, et nous lutterons ensemble.

-M. Cébronne apprendra tout quand il le voudra.

-Qu'il l'apprenne! mais voyez la situation si, instruit par nous et regrettant alors sa démarche, il se croyait engagé d'honneur à poursuivre un projet qui lui répugnerait après une telle confidence... Je ne supporte pas une semblable idée!

-Je le crois homme, quand il aime, à passer outre...

-Nous n'en savons rien... et ce n'est pas à nous à le lui demander. Nous devions refuser.

Quelle que f?t l'énergie naturelle de Mme Deplémont, sa fille avait une nature plus forte et une intelligence beaucoup plus prompte.

-Nous quittions cet appartement à la fin du mois, reprit Gertrude, nous le quitterons immédiatement sous le prétexte d'un voyage. Dans deux ou trois semaines, nous écrirons que nous le laissons, et nous prendrons des mesures pour faire enlever, sans nous découvrir, notre très mince mobilier. Mon cousin nous aidera par l'entremise de sa femme de charge; on peut se fier entièrement à la discrétion de Sophie.

-Je sais bien, elle nous est dévouée; mais comment trouver si vite un nouveau logement?

-Ce doit être facile... nous chercherons demain, dans un quartier éloigné d'ici. Il nous faut seulement trois mansardes avec le nécessaire. C'est un malade, ajouta-t-elle en baissant la voix; je le crois même très atteint, il aura besoin de quelques douceurs; sa présence complique notre situation, et nous sommes obligées d'économiser sur le loyer.

-Oui... mais crois-tu que M. Cébronne abandonnera si facilement l'espoir de t'épouser. Il t'aime, et te cherchera...

-Je lui écrirai... je lui dirai que notre décision est irrévocable et tout sera fini.

Ce mot, prononcé par elle-même, lui parut insupportable, et la nuit, qui enveloppait les deux femmes, donnait à Gertrude la sensation physique d'une ombre épaisse qui planait sur sa vie et ne se dissiperait jamais.

-Le seul lien, entre le docteur et nous, est M. de Chantepy, dit-elle d'une voix fatiguée, notre vieil ami ne nous trahira pas et comprendra mieux que personne les raisons de notre refus.

Elle convint donc avec sa mère de chercher, dès le lendemain matin, un nouveau logement, et se retira dans sa chambre pour se livrer sans contrainte à la désolation de son ame.

Elle regarda son malheur en face, elle en épuisa imaginairement la grande amertume, puis descendit chez M. de Chantepy.

Elle revint un peu apaisée auprès de sa mère.

-Il partage notre manière de voir, dit-elle.

-Et il approuve notre départ précipité?

-Je ne lui en ai pas parlé; nous le lui dirons demain, si nous réussissons dans nos recherches. Qu'importent pour lui et pour nous quelques jours plus t?t? Il sait que nous devons partir; néanmoins, je n'avais pas le courage, ce soir, de lutter contre des objections, et nous parlerons quand tout sera réglé.

Chapter 2 No.2

A midi, le lendemain, M. Cébronne re?ut, par pneumatique, la lettre suivante:

?Cher docteur et ami,

?Je vous donne ce nom d'ami parce que vous êtes l'homme que j'estime le plus au monde, et je vous serre affectueusement la main pour votre démarche d'hier. Je la pressentais, je l'espérais même, car je vous crois assez d'indépendance d'esprit et de caractère pour ne pas reculer devant les révélations que j'entends vous faire.

?Gertrude m'a tout confié, mais, bien qu'ayant l'air d'abonder dans son sens, j'ai résolu de ne rien vous cacher. Instruit par un tiers, vous serez libre de vous retirer si bon vous semble, et l'honneur sera sauf puisque le refus d'hier est bien suffisant pour couvrir votre retraite. Mais si vous persistez, comme je le crois, votre amour saura vaincre les scrupules délicats de cette charmante fille.

?Venez me voir dès aujourd'hui si vous le pouvez, ou alors demain dans la matinée.

?Du reste, j'ai besoin de votre visite comme médecin; cette crise de goutte est plus longue que les précédentes, et vous me direz si vous prévoyez le moment où je sortirai enfin de mon lit.

?A vous très amicalement.

?CHANTEPY.?

Cébronne répondit aussit?t par télégramme.

?Je pars dans une heure pour Orléans où j'ai deux rendez-vous qu'il m'est impossible de remettre, n'étant libre, ou à peu près, que le dimanche. Malgré ma hate de vous voir, il faut attendre à demain matin, vers dix heures, et encore je n'aurai à moi qu'une vingtaine de minutes, tant je suis débordé par mes consultations.

?Vous ne soup?onnerez jamais le bien que m'a fait votre lettre, et vous avez mille fois raison: j'aime trop profondément Mlle D... pour que des malheurs passés, dont je connais déjà la nature, me fassent reculer.

?A nous deux, nous triompherons, cher monsieur, et votre appui suffirait pour lever les difficultés. Mais il y a dans un amour partagé-car elle m'aime!-une force irrésistible. Demain soir, je la reverrai, et ne la quitterai pas sans qu'elle se soit engagée.

?Bien cordialement v?tre.

?CéBRONNE.?

Il revint chez lui au milieu de la nuit et rêva longtemps aux étoiles, pendant que les bruits sourds de la ville et les senteurs qui sortaient du jardin de Marie de Médicis s'associaient à sa joie intime.

Après son veuvage, il avait quitté la maison qui lui rappelait de tristes souvenirs, et nulle femme n'était entrée dans son appartement actuel.

Il voyait déjà Gertrude apportant à son foyer solitaire la grace de sa beauté, le charme de son intelligence et de ses qualités féminines. Son refus la lui rendait plus chère, car une vive admiration se mélangeait désormais à ses sentiments. Il avait la plus haute estime pour le courage silencieux et l'énergie dans le travail, mais il lui semblait surhumain qu'on refusat, par délicatesse excessive, de prononcer le mot qui doit terminer une existence malheureuse.

A dix heures, dans la matinée, son coupé s'arrêtait rue Vavin. La concierge se précipita au-devant de lui.

-Vous avez vu mon fils, monsieur le docteur?

-Votre fils? Mais non! Est-il venu chez moi? Est-il malade? Je ne re?ois jamais le matin.

-Non, non... il est allé vous chercher pour M. Chantepy qui est mort cette nuit.

-Mort! s'écria Bernard.

Dans son saisissement, il demeura sans voix, sans entendre la concierge qui parlait avec volubilité.

-Mort? répéta-t-il; ce n'est pas possible! Il m'a écrit hier et ne parlait que de son accès de goutte qui n'offrait aucun danger, je le sais.

-C'est une attaque, je pense, monsieur le docteur. Montez, je vous en prie.

M. Cébronne monta promptement, bien que le coup imprévu e?t été si vif qu'il se sentait brisé, courbaturé comme s'il venait de passer par une extrême fatigue physique.

?Encore un chagrin pour ces pauvres femmes!...? se disait-il.

La porte lui fut ouverte par la femme de charge qui pleurait et, dans la chambre il trouva le concierge avec un ami de M. de Chantepy qu'on était allé chercher précipitamment. Sans être très lié avec le défunt, M. Verchaire, qui demeurait rue d'Assas, venait le voir assez souvent.

-C'est affreux, docteur! dit-il. J'ai causé avec lui hier même; il était assez gai, parce qu'il souffrait moins que les jours précédents.

Cébronne s'approcha du lit; son examen fut long et minutieux.

-C'est une attaque, ou la goutte est remontée au c?ur, n'est-ce pas, docteur? demanda M. Verchaire un peu étonné de la longueur de l'examen.

Quelques secondes se passèrent encore avant que Cébronne se retournat pour répondre à la question.

-Non, dit-il du ton froid et un peu bref qu'il avait toujours dans ses consultations, non, rien de tout cela! M. de Chantepy est mort empoisonné.

-Empoisonné! répétèrent M. Verchaire et le concierge.

-Empoisonné! dit la femme de charge consternée. Comment se serait-il empoisonné? C'est affreux!

-Et j'ai lieu de croire que c'est avec de l'aconitine. En avait-il en sa possession, Sophie? demanda-t-il à la femme de charge qu'il voyait depuis dix ans et appelait par son petit nom.

-Je ne pense pas, monsieur, je ne lui ai jamais apporté d'aconitine.

-Vous lui faisiez toutes ses commissions?

-Oui... toujours! il marchait si lentement! Et depuis deux semaines, il était cloué dans son lit. M. le docteur le sait bien.

-Oui, répondit distraitement Cébronne. D'ailleurs on ne délivre pas d'aconitine sans ordonnance, et moi, son médecin, je n'ai jamais eu à lui en ordonner. Il n'a pas consulté un spécialiste en dehors de moi?

-Non, monsieur.

Sauf Bernard, qui avait recouvré son calme, ils se regardaient d'un air effrayé.

-Alors? Vous concluez? dit M. Verchaire.

-Je n'ai pas encore le droit de conclure, mais je soup?onne un crime. Où est la seringue Pravaz dont M. de Chantepy se servait pour ses injections de morphine?

Personne ne répondant, il regarda autour de lui et aper?ut l'instrument sur la cheminée. Il l'examina attentivement et ne vit aucun indice; mais un papier froissé, jeté derrière un candélabre, attira son attention.

Il le déplia avec précaution et aper?ut quelques parcelles cristallisées. De plus, le fond d'un verre, dans lequel avait probablement été dissoute l'aconitine, conservait encore un peu de liquide qu'il serait aisé d'analyser.

Cébronne, posant le verre et le papier, jeta un coup d'?il vers un secrétaire où la clef était restée.

-Prévenez le commissaire de police, dit-il au concierge, pour moi je reviendrai dans deux heures; cette affaire est du ressort de la justice.

-M. le docteur ne veut pas attendre le commissaire? dit le concierge tout tremblant.

-Ce serait normal, évidemment! mais j'ai, avec un confrère, une consultation urgente, et je suis déjà en retard.

Il prit à part M. Verchaire.

-Voulez-vous être assez bon pour rester ici afin qu'on ne touche à rien en attendant la police. Ces pauvres gens sont assez bouleversés pour commettre une maladresse.

-J'attendrai, je vous le promets.

-Vous devriez déjà être parti, dit Cébronne au concierge.

Puis il s'approcha de la femme de charge qui sanglotait.

-Allons, allons, ma pauvre Sophie!

-Ah! monsieur, un si bon ma?tre! Si j'avais été auprès de lui, ce ne serait pas arrivé! Je n'aurais pas d? l'écouter!

-On n'en sait rien... En tout cas, vous ne pouviez pas l'obliger à vous garder, et vous n'avez rien à vous reprocher. Ne touchez à aucun objet avant l'arrivée du commissaire.

-Oh! non... mais je ne veux pas rester seule.

-M. Verchaire reste avec vous.

Dans le désarroi où le jetait cette mort que les circonstances rendaient si pénible, Cébronne ne songea pas à demander si Mme Deplémont avait été prévenue. Au bas de l'escalier, l'idée lui vint de monter chez elle, mais en regardant sa montre, il changea aussit?t d'avis.

?Déjà une demi-heure de retard! dit-il avec impatience. D'ailleurs, si elles ignorent encore leur malheur, les pauvres femmes l'apprendront toujours trop t?t. En revenant, j'irai chez elles. Quelle terrible chose!...?

Après ses visites qui l'absorbèrent jusqu'à une heure et demie de l'après-midi, il revint rue Vavin sans prendre le temps de déjeuner.

-Le magistrat vous attend avec impatience, monsieur, lui dit la concierge.

-Ah! déjà là?

-Oui, monsieur, depuis longtemps... M. le procureur de la République est même parti après avoir interrogé tout le monde dans la maison. M. le juge d'instruction voulait qu'on cour?t vous chercher, mais nous avons dit que vous deviez venir tout de suite après vos visites, sans rentrer chez vous.

Le juge d'instruction, M. de Monvoy, homme de soixante ans, magistrat intègre et bon, avait été très lié avec le père de Bernard. Il re?ut Cébronne dans le salon et lui serra la main avec un plaisir évident.

-Ah! mon cher docteur, dit-il à voix basse, il y a longtemps que je n'ai eu la satisfaction de causer avec vous, et nous nous revoyons dans de tristes circonstances.

-Le reproche que vous m'adressez para?t mérité, mais si vous saviez comme je suis débordé!

-Je sais... et ne vous adresse aucun reproche, croyez-le bien. Voyons! passons sans tarder à notre affaire. Selon vous, il y a empoisonnement?

-Assurément!... Voulez-vous entrer chez M. de Chantepy, je vous montrerai la preuve matérielle?

Dans la chambre, un greffier écrivait, un agent de la s?reté était assis près du lit, et le concierge, que M. de Monvoy avait gardé auprès de lui, attendait qu'on voul?t bien le laisser partir.

Le docteur s'approcha de la cheminée.

-Voici, dit-il au magistrat, un morceau de papier qui contient encore quelques parcelles d'aconitine.

-Oui, nous l'avons déjà examiné sur l'indication que vous-même aviez donnée avant de partir. C'est vous, docteur, qui l'avez découvert?

-C'était facile... l'assassin l'a jeté maladroitement sur la cheminée. De plus, dans ce verre, il y a un reste de liquide qu'on analysera.

-Pourquoi dites-vous l'assassin? M. de Chantepy n'a-t-il pu s'empoisonner lui-même? Il souffrait beaucoup de la goutte et...

-Il n'était pas homme à commettre une lacheté pour éviter quelques souffrances, d'autant qu'il avait des principes religieux intransigeants. D'ailleurs, matériellement, la question de suicide ne se pose même pas. M. de Chantepy, depuis deux semaines, ne mettait pas le pied par terre. Il est mort dans son lit, et la seringue, qui a servi à l'injection d'aconitine, est encore sur la cheminée, fort loin de la victime.

-En effet! la conclusion s'impose. La mort a-t-elle été foudroyante?

-Foudroyante? Non! Mais très prompte certainement. Employée à cinq milligrammes, l'aconitine tue un homme; la dose employée étant évidemment beaucoup plus forte, un arrêt du c?ur a d? se produire rapidement. Trente minutes, peut-être, après l'injection.

-A quelle heure, d'après vous, M. de Chantepy est-il mort?

-Probablement vers dix heures.

-Personne, vous me l'avez affirmé, n'est monté chez M. de Chantepy hier au soir? dit M. de Monvoy au concierge.

-Personne, monsieur le juge, je n'ai pas quitté ma loge.

-Les habitants de la maison ont été interrogés, chacun était chez soi et n'a rien entendu.

-Comme je l'ai déjà dit à monsieur le juge, Mlle Deplémont est peut-être allée chez M. de Chantepy sans que je le sache, car elle avait une clef et passait par l'escalier qui relie les deux maisons et sert d'escalier de service au batiment du devant. Mais si mademoiselle avait vu ou entendu quelque chose, elle m'aurait prévenu.

-Vous m'avez dit qu'elle faisait souvent la lecture le soir à M. de Chantepy?

-Oui, monsieur... mais il n'est pas supposable qu'elle soit sortie de son appartement hier.

-Pourquoi?

-Elle a dit à ma femme qu'elle avait fait ses adieux à M. de Chantepy avant le d?ner, à cause des préparatifs de son départ.

-Comment, son départ? dit M. Cébronne en se tournant vivement vers le concierge.

-Oui, monsieur! Ces dames sont parties aujourd'hui à six heures pour un petit voyage. Je crois bien qu'elles sont allées voir une amie de mademoiselle qui demeure en Suisse. Mademoiselle en recevait souvent des lettres.

-Est-ce pour longtemps?

-Je ne crois pas, monsieur.

M. de Monvoy observait l'étonnement pénible et non dissimulé du docteur Cébronne.

-Nous allons passer dans le salon pour continuer notre enquête, dit-il. Nous n'avons plus besoin de vous, ajouta-t-il en s'adressant au concierge qui se retira avec empressement.

-Ces dames habitaient ici depuis quelques années, et vous les connaissez beaucoup, docteur?

-Beaucoup... quoique depuis peu de temps. Elles étaient très liées avec leur parent, c'est par lui que je les ai connues. Pauvres femmes! Quel chagrin pour elles en apprenant la mort de leur vieil ami!

-Je regrette leur départ, reprit le magistrat, car elles nous donneraient sans doute des renseignements précieux. Croyez-vous qu'elles vous écrivent?

-Oui... je suis s?r de ne pas tarder à recevoir des nouvelles, mais j'ai des raisons particulières pour être étonné de ce départ subit.

-Ce sont des femmes du monde ruinées, para?t-il?

Cébronne allait répondre quand une idée traversa son esprit.

-Je pense, dit-il en riant, que la justice ne se couvrira pas de ridicule en soup?onnant des femmes comme Mme Deplémont et sa fille?

-Qui parle de soup?ons? Mais la présence de personnes aussi liées avec la victime nous serait utile.

-Demain ou après demain j'aurai une lettre.

M. de Monvoy, qui examinait un papier, leva les yeux et rencontra le regard ferme, presque irrité du docteur.

-Revenons aux causes de la mort, dit-il froidement.

Il interrogea minutieusement Cébronne qui lui promit son rapport pour le jour même.

-Maintenant, dit le juge au greffier, allez m'attendre dans la chambre de M. de Chantepy, j'ai un mot confidentiel à dire au docteur Cébronne.

Il referma la porte avec soin et attira Bernard à l'autre extrémité de la pièce.

-Docteur, dit-il aussit?t, il y a des co?ncidences facheuses! J'ignore quels sont vos rapports exacts avec Mmes Deplémont, mais tenez-vous sur vos gardes, car je vous confie que l'enquête se tournera, se tourne déjà de leur c?té.

-De leur c?té! répéta Cébronne avec stupéfaction. Etes-vous fou? Oh! pardon!... Mais savez-vous bien de qui vous parlez?

-Non... et c'est pour le savoir que nous allons chercher.

Le premier mouvement de Cébronne avait été de répondre par un rire moqueur.

-Je m'excuse de ma franchise, mais vous allez me faire croire, dit-il, en haussant les épaules, que la magistrature est...

-Imbécile, voulez-vous dire? Allons, Bernard, dit M. de Monvoy avec bonté, laissez-moi vous appeler toujours par votre petit nom, je vous ai tant choyé enfant! et dites-moi quel intérêt particulier il y a pour vous dans cette affaire?

-J'ai demandé la main de Mlle Deplémont avant-hier, et je la considère comme ma fiancée.

-Votre fiancée... et vous ignoriez son départ?

Cébronne, frappé au c?ur, recula de quelques pas, dominé par la colère la plus violente qu'il e?t jamais éprouvée.

-Si vous n'étiez pas un magistrat dans l'exercice de son mandat, si vous n'étiez pas un ancien ami que j'honore, Dieu sait ce qui arriverait! dit-il d'une voix étouffée.

M. de Monvoy était loin de s'attendre à la révélation de rapports aussi sérieux entre Bernard et Mlle Deplémont. Pour des raisons particulières, il en était presque bouleversé, et se sentait toutes les indulgences pour les écarts de langage où une violente irritation entra?nait Cébronne.

-Mon cher Bernard, calmez-vous, je vous en prie, et conservons l'un et l'autre notre sang-froid. Raisonnez un instant: à ma place, vous penseriez comme moi que le départ de ces dames dans la matinée qui suit la nuit du crime, sans même que vous ayez été prévenu, est au moins singulier?

-Simple co?ncidence!... et si c'est là toute la base de votre soup?on, il est aisé de l'ébranler, dit vivement Cébronne. Ma demande a été repoussée sur ce prétexte que des faits déshonorants pour leur nom ne permettaient pas à Mlle Deplémont de se marier. J'ai insisté, afin d'obtenir une explication qui m'a été refusée. Mais je devais, ou, du moins, j'espérais la voir ce soir même et enlever la position. Elles ont fui par délicatesse dans la crainte de céder, et elles auraient cédé d'autant plus facilement que M. de Chantepy, leur conseiller et leur parent, était mon allié: il me l'a écrit.

-Quand cela?

-Hier... me donnant un rendez-vous ce matin.

M. de Monvoy, les yeux baissés, réfléchissait, et ses appréhensions, en pensant à Cébronne, devenaient plus vives et plus pénibles. Il ne lui disait pas que les réponses de certains interrogatoires étaient une charge bien autrement grave qu'un départ précipité, bien que cette dernière circonstance f?t un nouvel anneau ajouté à la cha?ne.

-Bernard, mon cher enfant, dit-il tout à coup, mon age m'autorise à vous parler comme autrefois. Je m'intéresse à vous et vous aime toujours comme le fils très cher d'un excellent ami, je veux donc vous donner un conseil tout paternel, que je vous supplie d'écouter et de suivre. Votre réputation grandit chaque jour, votre caractère est universellement respecté; croyez-moi, acceptez la fuite de Mlle Deplémont comme le moyen normal de ne plus la revoir; c'est, du reste, son désir à elle-même. Paraissez seulement dans l'affaire comme le médecin appelé pour les constatations légales.

Chaque mot, chaque intonation ajoutaient à la stupeur de Cébronne. Il comprenait que M. de Monvoy, à demi convaincu, cachait les raisons principales de sa conviction. Il sentait, en outre, que ses propres paroles avaient apporté un appui aux idées du magistrat.

Il réussit momentanément à contenir sa colère; avec la promptitude de jugement qui était, en temps ordinaire, une des qualités de son intelligence, il vit les conséquences, pour lui et pour Gertrude, de cette erreur à ses yeux monstrueuse, même si elle était promptement reconnue.

Jamais son amour n'avait été plus fort, plus ardent; la générosité de sa nature le poussait à se poser en protecteur de la femme aimée qu'il savait être innocente, et si, malgré tout, les paroles paternelles de M. de Monvoy le touchaient, elles le révoltaient également jusqu'au fond du c?ur.

-C'est Mme Deplémont que vous soup?onnez particulièrement? demanda-t-il.

-Non... sa fille.

Cébronne s'avan?a vers M. de Monvoy dans un mouvement violent, mais il s'arrêta court pour répondre avec une chaleur inexprimable:

-Rien n'est meilleur, plus pur, plus innocent que Mlle Deplémont. Je le répète et le dirai hautement partout: elle est ma fiancée, je me considère comme son protecteur naturel et malheur à ceux...

Il leva la main dans un geste éloquent.

-Mon cher Bernard! de grace ne cédez pas à un entra?nement irréfléchi, lui dit M. de Monvoy.

-Entra?nement irréfléchi!... Allons donc! Suis-je un homme que l'on taxe d'irréflexion? Mais je soutiens que je serais le dernier des laches si je ne prenais pas en main la cause de la femme innocente à laquelle, il y a quelques heures, j'avouais mon amour. Vous ne persisterez pas dans votre accusation! Ce serait odieux si ce n'était le comble du ridicule.

Il suivait son idée sans peser ses mots, et c'est à peine s'il pensait à M. de Monvoy en parlant avec tant d'ardeur et d'autorité.

Dans toute autre circonstance, le magistrat e?t été vivement froissé, mais il jugeait avec son c?ur la situation, et répondit avec bonhomie:

-Odieux, ridicule... soit! Ce que vous dites là, vous devez le dire! Mais vous ne savez pas tout, et ce tout je ne vous le révélerai pas aujourd'hui.

-Pourquoi? Dites, dites! Je vous répondrai, j'anéantirai d'un mot ces absurdités!

M. de Monvoy secoua négativement la tête.

-Je ne parlerai pas maintenant, mais, je vous le répète, Bernard, suivez mon conseil.

-Jamais, jamais!

Le visage énergique de Cébronne exprimait une angoisse et une indignation qui achevèrent d'émouvoir M. de Monvoy. Il laissa passer quelques instants avant de dire d'un ton conciliant:

-Je reviens à des questions de professionnel. Pouvez-vous me fournir des indications sur les habitudes de Mmes Deplémont? Avez-vous quelque idée sur le moyen pratique de découvrir rapidement leur nouvelle adresse? Il est dans leur intérêt, remarquez-le bien, de ne pas se cacher.

-Je ne connais rien, répondit sèchement Bernard.

Il était sincère, mais, à peine la réponse prononcée, il se souvint que la maison, pour laquelle travaillait Gertrude, était à Nanterre.

Pendant la maladie de Mme Deplémont, la jeune fille avait prié Bernard de jeter une lettre à la poste en disant:

?Je préviens la maison qui me donne du travail que je n'irai pas reporter mon ouvrage d'ici un certain temps.?

Machinalement, il avait regardé l'adresse et se rappelait parfaitement le nom de l'endroit. C'était un renseignement intéressant qu'il entendait garder pour lui.

-Eh bien, vous ne vous rappelez rien?

-Si... mais je ne parlerai pas jusqu'à nouvel ordre.

-Cependant, il y a intérêt pour la cause que vous soutenez à ne pas dissimuler.

-J'agirai comme bon me semblera... C'est moi-même qui veux chercher Mlle Deplémont et la prévenir des soup?ons que vous faites peser sur elle.

-Bien, bien... c'est entendu, répliqua M. de Monvoy qui sentait Bernard sur le point de s'emporter.

Il lui restait à poser une question importante et se demandait comment elle allait être accueillie.

-Docteur, veuillez répondre à la question suivante: Mme Deplémont, m'a-t-on dit, a été longtemps malade; entrait-il de l'aconitine dans son traitement?

-Oui...

-Oui? s'écria M. de Monvoy en levant les sourcils d'un air significatif.

-Oui, reprit Cébronne irrité, mais vous devez savoir à quelle dose infime cette substance est employée, et, jamais à l'état pur comme celle qui a été dissoute pour l'injection. Vous savez que...

Tout à coup il s'interrompit, frappé par un souvenir. Il se rappelait avoir donné à Mlle Deplémont des explications sur la violence du poison et sur la dose relativement faible qui tuerait un homme. Etrange rapprochement! qui le faisait palir malgré lui.

Lorsqu'il entrait dans ces explications, une seconde personne allait et venait dans la chambre, mais qui était-ce? Et à quel moment cette conversation sur les propriétés de l'aconitine avait-elle eu lieu? Pendant la période aigu? de la maladie ou plus tard? Dans le premier cas, la personne présente devait être simplement la s?ur garde-malade, et alors...

Il souffrait cruellement de son défaut de mémoire, et M. de Monvoy, observant sa physionomie tourmentée, comprenait qu'il e?t été très utile pour l'instruction de conna?tre les pensées secrètes de Cébronne.

Celui-ci sortit de son mutisme pour dire fermement:

-C'est aussi monstrueux que de me soup?onner moi-même!

-Tant mieux! Je désire de tout mon c?ur m'égarer, répondit avec empressement M. de Monvoy, mais il faut les découvrir et me les amener. Un mot d'elles changera peut-être entièrement la face de la question.

-Ce sera fait, soyez-en certain. Elles ne sont pas femmes à se dérober devant une accusation aussi énorme et ridicule.

Il salua avec raideur, descendit l'escalier en courant, et se jeta dans sa voiture après avoir dit au cocher de le conduire chez M. des Jonchères.

L'avocat fumait tranquillement dans son cabinet, au milieu d'une montagne de livres et de papiers.

Il se leva à l'entrée de son ami et s'écria:

-Qu'as-tu, mon Dieu! Qu'est-il arrivé?

L'aspect de Cébronne motivait bien cette question effrayée. Pale, défait, le regard troublé, il avait perdu le calme extérieur sous lequel se dissimulaient habituellement les impressions d'une nature pondérée, mais douée toutefois d'une grande sensibilité.

Il tomba pesamment sur un siège et ne répondit pas à son ami. M. des Jonchères, inquiet, lui prit la main.

-Mais tu as la fièvre, Bernard?

-C'est possible! Qu'importe! Il ne s'agit pas de moi. Gertrude...

-Eh bien?

Cébronne raconta les événements et, d'un ton emporté que son ami ne lui connaissait pas, parla des soup?ons de M. de Monvoy.

-Elle! s'écria-t-il, elle! Comme je l'ai répété à ce juge imbécile, c'est aussi monstrueux que de soup?onner moi ou toi! La pauvre enfant! La pauvre enfant!

Quoique habitué à recevoir des confidences extraordinaires, M. des Jonchères n'avait jamais éprouvé un tel étonnement.

-C'est inou?! dit-il. Quoi! la femme que tu voulais épouser est soup?onnée d'avoir commis un assassinat! Rêvons-nous? Ou sommes-nous dans la réalité?

Les lèvres de Cébronne tremblaient.

-Nous sommes trop éveillés, répondit-il.

-Voyons, reprit M. des Jonchères en avocat qui veut pénétrer dans la cause, voyons, pourquoi Mlle Deplémont est-elle soup?onnée avant sa mère? L'as-tu demandé à M. de Monvoy?

-Non... J'étais hors de moi. Mais je devine en partie pourquoi. En me disant que je ne savais pas tout, il a fait allusion à des circonstances que je connais, révélées par les concierges ou par Sophie.

-Qui est Sophie?

-La femme de charge de M. de Chantepy.

-Quelles circonstances?

-M. de Chantepy, lorsque ses douleurs étaient trop vives, se servait de morphine sous forme de piq?res. Mlle Deplémont employait une ou deux heures de la soirée à lui faire la lecture et, avant de le quitter, préparait souvent elle-même...

-Oh! interrompit avec effroi M. des Jonchères.

-Selon toutes probabilités, elle n'est pas allée hier soir chez M. de Chantepy. On le prouvera... il n'y a rien à craindre, dit Cébronne d'un ton saccadé.

-Il faut retrouver ces femmes le plus t?t possible... N'as-tu pas parlé tout à l'heure d'un moyen pratique pour arriver jusqu'à elles?

-Oui... et il me faut quelqu'un pour agir aujourd'hui même. Moi je suis retenu impérieusement par mes malades et par le rapport que je dois envoyer ce soir au magistrat.

-J'irai moi-même, dit M. des Jonchères. Je suis libre et vais partir. Où faut-il aller?

-A Nanterre. Elle travaille pour une maison qui fabrique les gants de laine dont on se sert pour frictions. J'ignore l'adresse, mais là-bas tu te renseigneras facilement.

-Oui... J'ai un client à Nanterre. C'est un négociant, si je le rencontre, tout sera vite fait. Je pars à l'instant.

Mais il se ravisa en observant l'air fatigué de Cébronne.

-Au milieu de ces choses terribles, à quelle heure as-tu déjeuné, Bernard?

-Déjeuné! Est-ce qu'on peut penser à la vie physique quand...

-Pas déjeuné... et il est trois heures et demie! Si tu voyais ton visage, mon pauvre ami! Et dois-tu aller chez tes malades pour leur offrir le spectacle d'un médecin qui défaille? On va t'apporter ici un repas froid.

Il sonna son valet de chambre, donna ses ordres et revint s'asseoir auprès de M. Cébronne.

-Voyons, mon cher Bernard, remets-toi. L'erreur sera, sans doute, rapidement constatée. Il n'y a pas lieu probablement de tant se bouleverser. En tout cas, il faut conserver ton énergie et ton sang-froid; ces deux qualités ne t'ont jamais manqué.

-Je ne fléchirais pas s'il s'agissait de moi... Mais savoir cette femme exquise, que j'aime passionnément, accusée, elle, ne f?t-ce qu'une minute! C'est épouvantable! Le plus indifférent, la connaissant, serait transporté de fureur ou d'indignation.

-Dès aujourd'hui, il peut se produire un fait qui anéantira tout soup?on. Ainsi, agissons! Découvrons-la, et nous verrons après.

-Oui, répondit Cébronne avec ardeur, agissons! Elle aura, dans cette circonstance extraordinaire, tout l'appui que je lui donnerais si j'étais son mari.

Cette idée le calma, et, cédant aux instances de son ami, il mangea rapidement.

-Ce magistrat est un brave, un excellent homme, je le sais bien, malgré mon irritation contre lui! et, cependant, il me conseillait d'abandonner lachement Gertrude.

-Comment! quel conseil? Tu ne m'avais pas dit cela!

-Oui... M. de Monvoy, se pla?ant sur le terrain de mon intérêt personnel, et de la vieille affection qu'il m'a conservée, affirmait que mon caractère ?universellement respecté, ma réputation qui grandit chaque jour? (ce sont ses propres expressions) ne devaient pas ?être compromis dans cette affaire?. ?Profitez du moyen qu'elle-même, en fuyant, vous a fourni de ne plus la revoir. Suivez mon conseil paternel, etc...? Telles sont ses affectueuses, mais absurdes paroles.

M. des Jonchères affectait, par contenance, de ranger des papiers.

?Les conseils du magistrat sont une preuve de sa conviction, pensait-il, et pour qu'il y ait conviction déjà formée, il faut des présomptions bien graves... Malheureux Bernard!?

Cébronne, reculant la petite table sur laquelle on lui avait servi son repas, se prépara à partir.

-Et toi? Tu vas tout de suite à Nanterre, n'est-ce pas, Henri?

-Oui... répondit en hésitant M. des Jonchères.

-Qu'est-ce que tu as? Ta physionomie est singulière!

-Ecoute, Bernard, et ne t'emporte pas... ne penses-tu pas que...

-Quoi donc?

-Enfin, réfléchis! Ne serait-il pas sage de suivre, au moins momentanément, le conseil de M. de Monvoy?

-Et c'est toi, homme d'honneur, homme de c?ur, qui parles ainsi! s'écria Cébronne.

-Je t'aime... et alors j'hésite. Où allons-nous dans cette aventure?

-Nous allons dans le droit chemin, et moi je n'hésite pas un instant, répondit froidement Cébronne, auquel l'hésitation de l'avocat rendait sa résolution naturelle. Je ne crois pas, mais je sais, entends-tu bien, je sais que Gertrude est une femme admirable; mon amour ne reculera devant rien pour la soutenir, et dès maintenant! Je suis aussi s?r d'elle que je suis s?r de moi.

-Soit! partons! dit brusquement M. des Jonchères.

Il prit son chapeau et suivit le docteur Cébronne dans la rue.

-Tu viendras ce soir chez moi? dit Bernard.

-Oui... je m'installerai rue Vaugirard et t'attendrai.

Chapter 3 No.3

L'avocat prit une automobile et se fit conduire à Nanterre.

Il eut la bonne fortune de rencontrer le négociant dont il avait parlé à son ami et d'obtenir aussit?t le renseignement désiré.

-Cette maison est boulevard du Nord, 23; suivez ma rue, vous y arriverez en deux minutes.

M. des Jonchères, s'empressant de mettre à profit l'indication, fut re?u, boulevard du Nord, par une femme encore jeune, au visage avenant et à l'accueil aimable. Cependant, quand il exposa sa requête, beaucoup de défiance per?ait dans la question que Mme Cardier lui posa.

-Pourquoi, monsieur, désirez-vous conna?tre l'adresse de Mlle Deplémont?

-Je suis avocat, répondit-il en tendant sa carte, et, pour une affaire très sérieuse, il est nécessaire que je voie Mlle Deplémont, ou plut?t sa mère.

Mme Cardier connaissait la réputation comme avocat de M. des Jonchères; elle se rassura, et un léger sourire passa sur son visage.

?Il est amoureux?, pensa-t-elle, sans réfléchir que, dans ce cas, il n'e?t pas demandé une adresse qu'il devait conna?tre.

-Ces dames demeurent rue Vavin, 6. Mlle Deplémont est venue ici ce matin.

-Ce matin? répéta l'avocat en dissimulant son vif étonnement.

-Oui... elle me rapportait son ouvrage, et venait en chercher pour quinze jours. Elle et sa mère sont des femmes bien distinguées, monsieur! C'est triste de les voir dans le malheur. Mlle Gertrude est si bonne, si courageuse! elle sera un trésor pour l'homme qui l'épousera.

Tout en souriant intérieurement des idées matrimoniales de Mme Cardier, M. des Jonchères constatait, non sans surprise, qu'elle ignorait le départ de Mmes Deplémont.

-Je connais l'adresse de la rue Vavin, dit-il; mais ces dames sont parties aujourd'hui pour un court voyage; elles ont omis de laisser leur adresse au concierge, et il est urgent qu'elles re?oivent les nouvelles qui les intéressent.

-Je ne puis rien vous dire, monsieur, répliqua Mme Cardier dont la défiance s'éveilla de nouveau. Leur voyage ne me regarde pas; si elles sont parties pour deux ou trois jours, elles n'avaient pas besoin de laisser d'adresse. Certainement leur absence sera courte, puisque Mlle Deplémont ne m'a parlé de rien et a emporté beaucoup d'ouvrage. On ne travaille pas en voyage.

-Evidemment! mais je désirais leur envoyer une dépêche aujourd'hui même, c'est pourquoi, sachant que vous les faisiez travailler, je me suis permis de vous questionner.

-Je regrette, monsieur, de ne pas mieux vous renseigner, répondit assez froidement Mme Cardier.

M. des Jonchères revint à Paris très ennuyé de son insuccès.

?Pour moi, pensait-il, elles ne font aucun voyage et sont cachées à Paris. Il s'agit de les découvrir, mais la police y parviendra avant nous; à notre époque, comment se cacher longtemps? Dans quelle affaire est engagé mon pauvre Bernard! Amoureux comme un fou, il n'en fera qu'à sa tête. Qu'est-ce que cette jeune fille? Est-elle coupable comme c'est à craindre? Ou est-ce une malade qui a su tromper un homme expérimenté? Le fait ne serait pas nouveau, il se voit souvent, et, dans l'histoire, nous en avons des exemples éclatants...?

Sept heures sonnaient quand il arriva rue Vaugirard, mais le docteur Cébronne n'étant pas rentré, il alla d?ner chez Foyot, puis revint s'installer dans la bibliothèque de son ami.

C'était une grande pièce arrangée avec un sens artistique très remarquable. Rempli d'objets d'art, de livres curieux, elle révélait les go?ts qui, dans la famille de Bernard, se transmettaient de génération en génération. Son a?eul avait été lui-même un peintre de grand talent.

Cébronne, dans ses rares moments de loisir, venait se reposer au milieu d'une atmosphère intellectuelle qui le transportait loin de ses travaux trop positifs et trop absorbants. Il affectionnait plus particulièrement sa bibliothèque, depuis qu'en imagination, il y voyait rayonner la beauté de Gertrude.

En l'attendant, M. des Jonchères essaya de lire, mais les mots prenaient des apparences fantastiques et le sens des phrases se rapportait toujours à ses préoccupations.

?Quelle lamentable affaire!? dit-il avec impatience.

Le docteur Cébronne, qui avait été obligé de remettre au soir plusieurs visites, rentra à neuf heures passées.

-Eh bien, Henri?

-Eh bien, rien! J'ai découvert facilement la maison, mais la personne, à qui j'ai parlé, m'a renvoyé rue Vavin. Elle ne connaissait pas le départ sur lequel je ne me suis pas étendu. Mais, circonstance surprenante, Mlle Deplémont est allée, ce matin même, chercher de l'ouvrage.

-Ce matin!... s'écria Bernard.

-Ce matin... Elles ont quitté leur maison, m'as-tu dit, à six heures?

-Oui...

-A présent, je comprends leur dessein. Elles ont emporté du travail pour quinze jours, afin de n'avoir pas à sortir, et se terrent dans un quartier quelconque où elles n'ont aucune chance de te rencontrer.

-Tu ne crois pas au voyage?

-Non...

-Pourquoi?

-Parce qu'il est inutile... parce que Mme Deplémont est là. Elles donneront, par lettre, congé de leur appartement, à moins qu'elles n'aient chargé un tiers d'agir pour elles.

-Oui... M. de Chantepy.

L'avocat ne répondit pas et détourna son regard qui e?t peut-être trahi sa secrète pensée.

-Comment la découvrir avant l'intervention brutale de la police? s'écria Cébronne.

-Elle t'écrira, crois-tu?

-Oui, elle m'écrira... elle ne peut pas ne pas m'écrire. Mais elle ne donnera pas son adresse.

-Est-elle catholique? A-t-elle des habitudes pieuses?

-Oui, répondit Bernard étonné d'une question qui lui semblait bien intempestive, elle va tous les jours à la messe de six heures. Si elle est catholique! Convaincue et même ardente. Rien n'était charmant comme ses discussions avec moi quand nous abordions certains sujets.

-Tu m'as dit que le malheureux Chantepy te parlait d'elle fréquemment?

-Chaque fois que j'allais le voir, et, depuis quelques mois, il m'appelait souvent. Il l'aimait sincèrement; d'après un mot, j'ai lieu de croire qu'elle sera son héritière.

-Ah!... pourvu qu'il n'ait pas fait de testament en sa faveur!...

-Tu considères que ce serait une charge contre elle!... tu la soup?onnes! alors que nulle charge n'existe parce que le soup?on ne peut pas l'effleurer!

-Pour toi, oui! mais pour ceux qui n'ont aucun intérêt à la défendre, pour la justice?

Cébronne s'irritait, mais M. des Jonchères voulait le préparer sans faiblesse à un avenir cruel.

-Bernard, écoute-moi de sang-froid. Cette jeune fille appartient peut-être à la catégorie de certaines malades que tu connais aussi bien et même mieux que moi. Tu sais combien elles sont habiles et dissimulatrices.

-Pas plus malade que coupable, répondit avec fermeté Cébronne. Tu t'égares, mon pauvre ami.

Il passa dans la salle à manger pour d?ner, mais presque aussit?t il repoussa son assiette et revint avec M. des Jonchères dans la bibliothèque.

-Tu as tort de ne pas mieux te soigner, Bernard. Quelles que soient les conséquences de cette singulière affaire, tu as et tu auras besoin de tes forces.

-Je suis nourri par l'angoisse et l'inquiétude, répondit distraitement Cébronne. Mon rapport est envoyé à M. de Monvoy.

-Déjà!

-En te quittant tant?t, je suis rentré chez moi pour rédiger ce rapport. C'était horrible! connaissant les soup?ons qui pèsent sur la femme que j'aime... Chaque mot peut être un appui pour l'accusation.

Il marchait, agité, dans la vaste pièce.

-Je ne veux plus être questionné sur cette mort... J'ai rempli mon devoir, je ne répondrai plus rien... c'est horrible, horrible!

-Tu es libre d'agir comme il te plaira, mon cher Bernard.

-Je n'en sais rien... mais je ferai comme si j'étais libre, en effet, répondit-il brièvement.

Et sa pensée s'en alla vers Gertrude seule, accusée et innocente. Dans son c?ur plein de pitié et d'amour généreux, il n'y avait aucun mouvement égo?ste. Il ne songeait qu'à la défendre, la protéger et les soup?ons de son ami, loin de l'ébranler, stimulaient ses sentiments.

-Mais pourquoi ta question sur ses idées religieuses? demanda-t-il en s'arrêtant tout à coup devant M. des Jonchères.

-Nous avons probablement là un moyen rapide de les retrouver.

-Comment cela?

-C'est bien simple... si Mlle Deplémont t'écrit, elle oubliera qu'il est imprudent de porter sa lettre à une poste du quartier, car je ne crois pas que ces pauvres femmes soient bien habiles. Rien de plus aisé alors que de surveiller l'église ou la chapelle la plus voisine.

-Excellente idée, Henri... mais hélas! je n'ai pas encore la lettre. Et vois ton inconséquence! tu admets qu'une femme soit, en même temps, criminelle et pieuse!

-C'est admissible... j'ai rencontré le cas.

-Tu as rencontré de la superstition, ou une vague sensibilité religieuse très féminine et très inapte à bien conduire la volonté. Mais chez Mlle Deplémont la foi éclairée, basée sur un fonds d'instruction solide, se manifeste non par des sensations, mais par l'effort sur elle-même, le courage et l'abnégation. Les deux cas n'ont aucun rapport. J'ai observé de près Gertrude sur ce point spécial; elle m'a souvent vivement intéressée, et m'a même suggéré des réflexions qui, avant que je la connusse, ne s'étaient pas présentées à ma pensée.

Cette réponse frappa l'avocat sous bien des rapports; il s'en souvint plus tard lorsqu'il vit évoluer l'esprit de son ami. Elle lui était, en attendant, une preuve nouvelle d'un attachement évidemment irréductible.

Le jeudi, M. de Monvoy envoya un mot au docteur Cébronne pour le prier de venir le voir à cinq heures.

Bernard entra dans le cabinet, étreint par une angoisse qu'il sut dissimuler.

-C'est à titre amical et non officiel que je vous ai appelé, mon cher Cébronne, lui dit M. de Monvoy. L'enquête, que je pousse vivement, a marché depuis trois jours; j'ai bien des choses à vous dire; malheureusement, elles sont d'un ordre très pénible.

-Vous connaissez mon opinion, répondit froidement Bernard, elle ne variera pas. Si la justice persiste dans sa première voie, elle s'égarera d'une fa?on monstrueuse.

Beaucoup de compassion se lisait dans l'expression de M. de Monvoy et le docteur s'en irrita.

-Je doute, reprit le juge d'instruction, que vous conserviez votre opinion en face de l'évidence. Vous n'avez re?u aucune lettre? Vous n'avez rien découvert sur la nouvelle adresse de Mme Deplémont?

-Non... et vous?

-Non plus... mais nous arriverons vite. Vous ne savez pas encore leur histoire?

-Non... elles ne m'ont pas dissimulé, je vous l'ai dit, qu'une honte pesait sur elles. Quant à leur honorabilité personnelle, elle est inattaquable.

Il s'était promis de rester calme, mais sa voix le trahissait malgré lui.

-M. Deplémont, reprit le magistrat, a fait des faux et des détournements comme administrateur d'une Compagnie. Condamné à cinq ans de prison, il est arrivé ces jours derniers à Paris après avoir purgé sa peine. Sa femme lui envoyait fréquemment un peu d'argent.

-Elles en gagnaient, dit Cébronne d'un ton bref.

-Oui, mais leur situation était précaire, et le retour de M. Deplémont la complique encore. Il est malade et a d? se réfugier auprès de sa femme et de sa fille, car, sans laisser d'adresse, il a quitté subitement le petit h?tel où il était descendu.

-Vous saviez où il s'était logé?

-Oui, je l'ai su tout de suite par la préfecture de police, et j'espérais ainsi parvenir à mon but. Il faut chercher autrement... Le testament de la victime est connu; M. de Chantepy donne tout à Mlle Deplémont.

Le magistrat se tut un instant, attendant vainement une observation de Cébronne.

-Continuez, je vous prie, dit celui-ci; mais avant, pourquoi Mlle Deplémont est-elle soup?onnée, et non sa mère?

-Chaque soir, cette jeune fille allait faire la lecture à son cousin; quelquefois sa mère l'accompagnait, mais rarement depuis sa maladie. C'est Mlle Deplémont qui préparait souvent la piq?re dont M. de Chantepy avait besoin.

-C'est moi qui lui ai appris, dit avec calme Cébronne. Après?

-Après? Un reste d'aconitine était caché dans la commode de Mlle Deplémont. Le papier, trouvé par vous sur la cheminée de M. de Chantepy, s'adapte à la déchirure du papier découvert dans le tiroir et contenant le reste d'aconitine dont je viens de parler.

Une paleur de cendre se répandait sur les traits de M. Cébronne.

-Sait-on si Mlle Deplémont est allée dimanche soir chez M. de Chantepy? demanda-t-il d'un ton encore ferme.

-Oui... on le sait.

Ecrasé par ces réponses successives, Cébronne sentait tourbillonner ses idées.

-Une seule observation fera crouler cet échafaudage, dit-il avec effort. Elles se cachent... Comment, se cachant, pourraient-elles hériter? C'est un non-sens.

-Ces non-sens ne sont pas rares dans l'histoire des crimes... Elles ont entassé maladresses sur maladresses, les malheureuses! Enfin votre objection ne tient pas devant la nécessité où elles étaient d'avoir de l'argent. Elles en ont pris, voilà tout!

-Vous dites ?elles?, vous soup?onnez donc également la mère?

-Peu... c'est une manière de dire. Pardonnez-moi de parler aussi cr?ment, mais, pour moi, Mlle Deplémont a évidemment tout conduit. Un secrétaire était ouvert dans lequel M. de Chantepy mettait ses valeurs; valeurs au porteur, remarquez bien. De plus, pour une raison inconnue, il avait réalisé une somme de dix mille francs que le Crédit Lyonnais lui envoya, le samedi, à trois heures.

-Alors, il e?t fallu que Mlle Deplémont f?t au courant des affaires d'argent de M. de Chantepy?

-Pourquoi pas?... C'est très supposable.

Cébronne ne pouvait nier ni les faits, ni leur encha?nement, mais quel que f?t le poids qui l'écrasait intérieurement, il conservait une contenance ferme.

-Vous affirmez, dit-il, que M. Deplémont, rentré à Paris, a vu sa femme?

-Oui, j'en suis s?r.

-Est-ce samedi?

-Samedi matin, en effet; d'après le concierge, un homme, ayant l'air très malade, est monté chez ces dames.

-Ah!... je comprends maintenant!

M. de Monvoy se trompa sur le sens de cette exclamation, et, malgré sa sympathie pour la douleur de Cébronne, il éprouvait un vague soulagement à le sentir ébranlé.

-Mon opinion s'est vite formée, dit-il, parce que, dès l'abord, les faits semblaient probants. A présent, voyez-vous que mon conseil était bon?

-Je ne vois rien, parce que je ne pense pas et ne penserai jamais comme vous! Jamais je ne serai égaré par les apparences quand il s'agira d'une femme comme Mlle Deplémont! Si on vous affirmait, avec semblant de preuves, que je suis un assassin, que diriez-vous?

-Je hausserais les épaules...

-C'est précisément mon geste sur l'accusation portée contre ma fiancée. Ma fiancée! vous entendez bien?

-Trop bien! répondit le magistrat. Puissiez-vous avoir raison, Bernard! mais, pour vous-même, je crois mieux faire en ne vous cachant rien. Je vous sais homme à regarder le malheur en face.

-Assurément! dit Cébronne d'une voix irritée.

-Expliquez-moi votre phrase de tout à l'heure: ?Je comprends maintenant!?

-Samedi soir, j'ai remarqué l'air souffrant de Mme Deplémont qui sort seulement de convalescence, et j'ai su qu'elle avait éprouvé une vive émotion; or, vous me dites que son mari était venu le jour même?

-Oui... elle devait d'ailleurs être informée de sa visite. Elle et sa fille lui écrivaient régulièrement en lui envoyant de petites sommes économisées sur leur travail. J'ajoute que Mme Deplémont, dans le désastre amené par les turpitudes de son mari, n'a pas retiré un centime de sa fortune personnelle. Le dossier du procès de M. Deplémont est entre mes mains depuis ce matin, et l'attitude de Mme Deplémont, dans cette épreuve, a été absolument correcte.

-Comment ose-t-on les soup?onner? s'écria Cébronne. Leurs efforts si honorables pour vivre et pour soulager ce misérable, ne sont-ils pas des garanties suffisantes?

-Mon cher docteur, ces femmes luttaient pour gagner le pain quotidien et, après de longues habitudes de bien-être, on se fatigue vite d'une pareille lutte!...

-Nous sommes en plein dans l'absurde! s'écria Bernard. M. de Chantepy, dans cette phase nouvelle, leur serait venu en aide.

-En êtes-vous certain? On le croyait dans une grande aisance, il avait à peine sept mille francs de rente. Enfin c'était un original, vous le savez bien.

-Oui... je sais, dit impatiemment Cébronne; mais il avait assez de générosité dans le caractère pour faire un sacrifice.

-Soit!... Croyez-vous qu'on puisse soup?onner quelqu'un de la maison? La femme de charge, par exemple?

-Sophie Brion!... mais non! C'est la meilleure et la plus s?re des femmes de confiance; elle servait son ma?tre depuis bien des années.

-Comment expliquer l'aconitine chez Mlle Deplémont? Comment expliquer la présence de cette jeune fille chez son parent, à l'heure même du crime?

-L'heure du crime?... Elle ne peut être précisée à une demi-heure près... J'ai parlé par hypothèse.

-Hypothèse confirmée par le médecin légiste... Quand nous aurons questionné Mlle Deplémont, peut-être verrons-nous une autre piste; jusque-là...

-Jusque-là, j'affirme que vous faites fausse route! L'affirmation d'un homme qui conna?t si bien Mlle Deplémont devrait compter pour beaucoup, surtout quand cet homme est habitué à observer et à juger... Vous avez du c?ur, et vous vous repentirez d'accuser, de traquer une femme innocente... une jeune fille!

-Bernard, mon cher enfant, dit M. de Monvoy avec une vive émotion, croyez que ma tache est bien pénible... Je pourrais la passer à un autre, j'y ai pensé, et c'est à cause de vous que je la garde. A un moment donné, vous trouverez bon que le magistrat soit un ami...

Cébronne ne pouvait être insensible à des paroles aussi bonnes et affectueuses, mais il était en proie à des sentiments trop violents pour exprimer sa gratitude.

M. de Monvoy le comprit et ne fut pas offensé de son silence.

-Convenez vous-même, reprit-il, que la justice ne soup?onne pas légèrement, mais soup?onne sur des présomptions fort graves qui sont presque des preuves matérielles.

Pendant l'entretien, M. de Monvoy avait évité ce dernier mot, il le pronon?a alors à dessein, tant il avait à c?ur de combattre, jusque dans ses derniers retranchements, la décision du docteur Cébronne.

Preuves matérielles... le mot atterra Bernard, mais il n'en laissa rien voir et répondit simplement:

-Présomptions ou preuves sont des leurres, vous le saurez un jour.

En quittant le juge d'instruction, il avait encore à faire quelques visites, et, dans le désarroi de son esprit, il eut la tentation de se dérober à sa tache; mais, se ressaisissant presque aussit?t, il examina ses malades avec autant de soin et aussi longuement que si son c?ur n'avait pas été torturé.

On lui demanda plusieurs fois s'il n'était pas souffrant; il répondit:

-J'ai sur les bras une affaire préoccupante; il est possible que, dans deux ou trois jours, je sois obligé de m'absenter et de me faire remplacer auprès de mes malades; je m'en excuse à l'avance.

Une dame lui parla de la mort de M. de Chantepy.

-C'est vous qui avez été appelé, docteur? C'est affreux vraiment! personne n'est en s?reté. Savez-vous si on est sur la trace des assassins?

-J'ai fait mon rapport, répondit-il brièvement; mon r?le est terminé.

Mais cette question l'avait bouleversé. Déjà, il le savait, un journal parlait mystérieusement d'une femme, jeune et belle, qui devait être la coupable. Quel bruit, lorsque, Gertrude arrêtée, il se placerait auprès d'elle en disant: ?C'est ma fiancée, il est impossible qu'elle soit coupable, je le jure!? Après avoir renvoyé sa voiture, il d?na hativement dans un restaurant et se dirigea à pied vers la rue Solférino. L'éclat auquel il pensait ne l'inquiétait pas; cependant, les journaux du monde entier parleraient de ce procès, qui deviendrait sensationnel, à cause de son amour pour l'accusée.

?Le monde entier!... c'est bien peu de chose?, se dit-il avec lassitude.

Et, habitué à tirer des déductions de ses pensées, il songeait:

?La douleur extrême d'une situation extraordinaire m'amène à penser que le monde est bien petit, et, en considérant le rien de ce monde, mes facultés tombent dans le vide. Cependant, elles ne sont pas créées pour le vide... Chère et croyante Gertrude! je connais sa réponse si je lui parlais de mon impression.?

Il raconta d'un trait à son ami sa terrible conversation avec le magistrat.

M. des Jonchères l'interrompait de temps en temps pour poser une question, préciser un fait, et quand M. Cébronne cessa de parler, l'avocat fut frappé d'un mutisme trop significatif pour Bernard.

-N'exprime pas ta pensée... elle est atroce! s'écria-t-il. Oh! ma chère Gertrude!

La tête dans ses mains, il pleura comme un homme sait pleurer quand il est vaincu par la douleur.

Consterné, son ami marchait avec agitation, sans oser parler.

-Bernard... mon pauvre Bernard! dit-il enfin en lui touchant l'épaule; je t'en prie!...

Cébronne se redressa vivement.

-Pardonne cette faiblesse et prépare-toi à me rendre service, dit-il résolument.

-Quel service?

-D'abord, c'est toi qui la défendras si elle est arrêtée; j'ai une confiance absolue dans ton jugement et ton talent.

-Soit! je la défendrai, non avec mon talent, mais avec mon c?ur, puisque tu l'aimes!

-Merci, Henri!... je sais que je peux toujours compter sur toi. Maintenant, je t'en prie, va dès ce soir chez M. de Monvoy. Dis-lui que tu seras l'avocat, fais-le parler; tu sauras questionner, alors que moi je suis trop ému, surtout trop irrité pour penser...

-Mais cette jeune fille n'est pas arrêtée! répliqua M. des Jonchères. Me poser comme son avocat est prématuré, et ce sera le premier mot de M. de Monvoy.

-Est-ce que, dans un cas pareil, la famille n'a pas le droit de choisir un avocat pour la défense?

-Si, certainement!

-Eh bien, je représente le seul protecteur de Mlle Deplémont. Je suis implicitement son mari, j'agis en conséquence et je prends un conseiller pour elle. Si c'est contre l'usage, la correction, qu'importe! Comme avocat, te donnera-t-on les pièces qui concernent l'enquête?

-Un peu plus tard... quand je serai officiellement et non officieusement l'avocat de la défense.

-Tu crois que M. de Monvoy ne répondra pas dès ce soir à tes questions?

-Si! il me répondra... C'est, du reste, au juge d'instruction à apprécier s'il doit ou non parler dans telle ou telle circonstance, et il agit avec toi d'une fa?on très particulière.

-Alors, pars, Henri.

Après un peu d'hésitation, l'avocat dit à voix basse:

-Ainsi, tu ne changes pas d'avis?

-Je ne suis ni un cuistre, ni un lache...

M. des Jonchères partit, sans essayer de discuter, et fut accueilli cordialement par M. de Monvoy.

-Ah! mon cher Jonchères, charmé de vous voir! Quoi de nouveau?

-Je suis envoyé par le docteur Cébronne.

L'expression du magistrat changea aussit?t.

-Il vous a tout raconté?

-Tout... il me prend, dès aujourd'hui, comme avocat de cette pauvre fille... si on l'arrête.

-Si on l'arrête?... Doute-t-il encore?

-Il ne doute pas, non! il est s?r d'aimer une femme admirable, idéale!

-C'est désolant!... je n'ai pas fermé l'?il de la nuit, en réfléchissant aux conséquences de cette obstination. J'ai beaucoup aimé le père de Cébronne, et si, lui, je l'ai peu vu depuis quelques années, je lui conserve néanmoins une amitié sincère, et c'est avec le plus vif intérêt que j'ai suivi les succès de sa brillante carrière. Je voudrais, avant tout, que son nom ne par?t pas dans cette triste affaire.

-Quoi! votre opinion est-elle donc déjà et sérieusement formée?

-Du moins, les charges sont accablantes.

-Est-ce que personne, dans la maison, en dehors de Mlle Deplémont, ne peut être soup?onné?

-Chacun, elle exceptée, était chez soi le soir du crime. Tous les locataires ont été minutieusement interrogés; ils n'ont rien vu, rien entendu. Seule, Sophie Brion, la femme de charge qui habite une chambre voisine du petit appartement occupé par Mmes Deplémont, a ouvert sa porte au moment où la jeune fille descendait chez M. de Chantepy. Mlle Deplémont lui a dit: ?Je compte sur vous, demain matin, avant six heures; vous mettrez les chambres en ordre, après notre départ. Ma mère dort, et je vais dire adieu une fois encore à notre parent.? Donc, Mlle Deplémont est allée seule, lundi soir, chez M. de Chantepy.

-Mais, cette Sophie Brion... est-on s?r d'elle? N'avait-elle pas, également, une clé qui lui permettait d'entrer pour son service, et comme elle l'entendait, chez M. de Chantepy?

-Elle est très estimée et a la confiance de toute la maison. C'est la veuve d'un employé de commerce, qui lui a laissé un petit avoir, qu'elle a presque entièrement sacrifié pour élever son fils et lui donner une bonne instruction. Malgré l'estime dont elle est entourée, j'ai dirigé mes investigations de ce c?té, et rien ne peut la faire soup?onner. Quant à la clé, qui lui permettait d'entrer chez M. de Chantepy, elle était restée hier soir chez le concierge, qui, à huit heures, le matin, devait remplacer la femme de charge chez le vieillard.

-Pourquoi?

-Parce que, de bonne heure, elle allait voir son fils, assez souffrant. Elle est rentrée à neuf heures. C'est donc le concierge qui devait servir à M. de Chantepy son petit déjeuner.

-Et ce concierge?

-Un brave homme, qui a causé dans la loge, avec sa femme et deux amis, jusqu'à une heure avancée de la soirée.

-Mais, il a pu entrer quelqu'un... les concierges ont bien des distractions. D'après Cébronne, M. de Chantepy n'avait ni verrou, ni cha?ne de s?reté à la porte de l'escalier de service.

-Non... il s'était borné à une serrure, plus forte et plus compliquée que les serrures ordinaires; il avait des manies singulières, comme vous savez. Personne, le soir, n'est entré dans la maison, car la porte de la rue est fermée à neuf heures.

-Dans la journée, on a pu se glisser et se cacher...

-Jusqu'ici, aucun indice ne le fait présumer; et puis, ce personnage supposé connaissait donc intimement M. de Chantepy, pour être au courant de ses habitudes?

-Tant de choses invraisemblables sont vraies! dit M. des Jonchères, d'un ton découragé.

Bien qu'il ne f?t pas intéressé personnellement dans l'affaire, il éprouvait l'écrasement d'une conviction terrible.

-Décidez votre ami à ne pas para?tre comme fiancé, reprit le magistrat, suppliez-le! Mettons les choses au mieux: l'innocence de la jeune fille est prouvée, bien! reste le père... Son procès a eu lieu au fond de la province, il n'est pas connu, mais, dans les circonstances actuelles, la honte s'étalera au grand jour.

-Bernard est amoureux fou; de plus, l'honneur, chez lui, est chevaleresque, et il est homme, quand il aime, à ne reculer devant aucun dévouement. Le père ne l'arrêtera pas.

-Bien, bien! j'admets... d'autant que ce malheureux est très malade et n'a peut-être pas trois mois à vivre. Mais, hélas! vous voyez vous-même l'encha?nement des faits; jamais cause, au premier abord, n'a été plus lumineuse.

-Cébronne est trop affirmatif et conna?t trop bien cette jeune fille pour que je la croie coupable, répliqua M. des Jonchères, qui entrait dans son r?le de défenseur. N'avez-vous aucun indice sur la nouvelle demeure de Mme Deplémont?

-Non... il est plus malaisé de découvrir deux femmes d'apparence honnête que des r?deurs de barrière.

L'avocat revint très malheureux chez lui. Il n'omit aucun mot de sa conversation avec M. de Monvoy et supplia Cébronne de renoncer à sa fatale idée.

-Et toi, dit sèchement Bernard. Tu abandonnerais la femme que tu aimes, que tu sais innocente?

-Innocente... c'est la question douteuse, et pour mon affection, il s'agit de toi! Attends, du moins! ne te mets pas en avant. Moi, son avocat, je ferai tout au monde pour la sauver.

Il développa ses idées pendant que la physionomie de M. de Cébronne, ordinairement calme et ferme, exprimait peu à peu une si violente colère que M. des Jonchères s'arrêta court...

-Tais-toi! ou je ne sais...

Sans achever, Bernard quitta subitement son ami désolé, et revint chez lui à grands pas, coudoyant, sans les voir, les rares passants, et se demandant s'il n'allait pas devenir fou de chagrin.

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