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Chapter 8 No.8

Dhabitude leurs facheries ne duraient guère, fondues à un peu de musique, aux calines effusions de Fanny; mais, cette fois, il lui en voulut sérieusement, et plusieurs jours de suite garda le même pli au front, le même silence de rancune, sinstallant à dessiner sit?t les repas, se refusant à toute sortie avec elle.

Cétait comme une honte subite de labjection où il vivait, la crainte de rencontrer encore la petite charrette montant lallée et ce limpide sourire de jeunesse auquel il songeait constamment. Puis, avec un brouillement de rêve qui sen va, de décor qui se casse pour les changements à vue dune féerie, lapparition devint confuse, se perdit dans son lointain de bois, et Jean ne la revit plus. Seulement il lui resta un fond de tristesse dont Fanny crut savoir la cause, et résolut davoir raison....

- Cest fait, lui dit-elle un jour toute joyeuse... Jai vu Déchelette... Je lui ai rendu largent... Il trouve, comme toi, que cest plus convenable ainsi; je me demande pourquoi, par exemple... Enfin, ?a y est... Plus tard, quand je serai seule, il pensera au petit... Es-tu content?... Men veux-tu toujours?

Et elle lui raconta sa visite rue de Rome, son étonnement de trouver au lieu du caravansérail bruyant et fou, traversé de bandes en délire, une maison bourgeoise paisible, gardée dune consigne très sévère. Plus de galas, plus de bals masqués; et lexplication de ce changement, dans ces mots à la craie que quelque parasite éconduit et furieux avait écrits sur la petite entrée de latelier: Fermé pour cause de collage.

- Et cest la vérité, mon cher... Déchelette en arrivant sest toqué dune fille de skating, Alice Doré; il la prise avec lui depuis un mois, en ménage, absolument en ménage... Une petite femme bien gentille, bien douce, un joli mouton... Ils ne font guère de bruit à eux deux... Jai promis que nous irions les voir; ?a nous changera un peu du cor de chasse et des barcarolles... Cest égal, dis donc, le philosophe avec ses théories... Pas de lendemain, pas de collage... Ah! je lai joliment blagué!

Jean se laissa conduire chez Déchelette quil navait pas revu depuis leur rencontre à la Madeleine. On le?t bien surpris alors, en lui disant quil en arriverait à fréquenter sans dégo?t ce cynique et dédaigneux amant de sa ma?tresse, à devenir presque son ami. Dès la première visite, lui-même sétonnait de se sentir si à laise, charmé par la douceur de cet homme au bon rire denfant dans sa barbe de cosaque, et dune sérénité dhumeur que naltéraient pas les cruelles crises de foie qui plombaient son teint, le tour de ses yeux.

Et comme on comprenait bien la tendresse quil inspirait à cette Alice Doré, aux longues mains molles et blanches, à linsignifiante beauté blonde, que relevait léclat de sa chair de Flamande, aussi dorée que son nom; de lor dans les cheveux, dans les prunelles, frangeant les cils, pailletant la peau jusque sous les ongles.

Ramassée par Déchelette sur lasphalte du skating, parmi les grossièretés, les brutalités de la traite, les tourbillons de fumée que lhomme crache, avec un chiffre, dans le maquillage de la fille, la politesse de celui-ci lavait attendrie et surprise. Elle se retrouva femme, de pauvre bétail à plaisir quelle était, et quand il voulut la renvoyer au matin, conformément à ses principes, avec un bon déjeuner et quelques louis, elle eut le coeur si gros, lui demanda si doucement, si désirément ?garde-moi encore...? quil ne se sentit pas le courage de refuser. Depuis, moitié respect humain, moitié lassitude, il tenait sa porte close sur cette lune de miel de hasard, quil passait au frais et au calme de son palais dété si bien aménagé pour le confortable; et ils vivaient ainsi très heureux, elle de ces égards tendres quelle navait jamais connus, lui du bonheur quil donnait à ce pauvre être et de sa reconnaissance na?ve, subissant aussi sans quil sen rend?t compte, et pour la première fois, le charme pénétrant dune intimité de femme, le mystérieux sortilège de la vie à deux, dans une conformité de bonté et de douceur.

Pour Gaussin, latelier de la rue de Rome fut une diversion au milieu bas et mesquin où tra?nait sa vie de petit employé en faux ménage; il aimait la conversation de ce savant aux go?ts dartiste, de ce philosophe en robe persane, légère et lache comme sa doctrine, ces récits de voyages que Déchelette esquissait avec le moins de mots possible, et si bien à leur place parmi les tentures orientales, les Bouddhas dorés, les chimères de bronze, le luxe exotique de ce hall immense où le jour tombait dun haut vitrage, vraie lumière de fond de parc, remuée par le feuillage grêle des bambous, les palmes découpées des fougères arborescentes, et les énormes feuilles des strilligias mêlées à des philodendrons aux minces flexibilités de plantes deau, cherchant lombre et lhumide.

Le dimanche surtout, avec cette large baie sur une rue déserte du Paris dété, le frisson des feuilles, lodeur de terre fra?che au pied des plantes, cétait la campagne et le sous-bois presque autant quà Chaville, moins la promiscuité et la trompe des Hettéma. Il ne venait jamais de monde; une fois pourtant Gaussin et sa ma?tresse, arrivant pour d?ner, entendirent dès lentrée lanimation de plusieurs voix. Le jour baissait, on prenait le raki dans la serre, et la discussion semblait vive:

- Et moi je trouve que cinq ans de Mazas, le nom perdu, la vie détruite, cest assez payer cher un coup de passion et de folie... Je signerai votre pétition, Déchelette.

- Cest Caoudal... dit Fanny tout bas, en tressaillant.

Quelquun répondait avec la sécheresse cassante dun refus:

- Moi, je ne signe rien, nacceptant aucune solidarité avec ce dr?le...

- La Gournerie, maintenant...

Et Fanny, serrée contre son amant, murmurait:

- Allons-nous-en, si ?a tennuie de les voir...

- Pourquoi donc! mais pas du tout...

En réalité, il ne se rendait pas bien compte de limpression quil aurait à se trouver en face de ces hommes, mais il ne voulait pas reculer devant lépreuve, désireux peut-être de savoir le degré actuel de cette jalousie qui avait fait son misérable amour.

?Allons!? dit-il, et ils se montrèrent dans une lumière rose de fin de jour, éclairant les cranes chauves, les barbes grisonnantes des amis de Déchelette jetés sur les divans bas, autour dune table dOrient en escabeau où tremblait, dans cinq ou six verres, la liqueur anisée et laiteuse quAlice était en train de verser. Les femmes sembrassèrent:

- Vous connaissez ces messieurs, Gaussin? demanda Déchelette, au mouvement berceur de son fauteuil à bascule.

Sil les connaissait!... Deux au moins lui étaient familiers à force davoir dévisagé pendant des heures leurs portraits aux vitrines de célébrités. Comme ils lavaient fait souffrir, quelle haine il sétait sentie contre eux, une haine de succession, une rage à sauter dessus, à leur manger la figure, lorsquil les rencontrait dans la rue!... Mais Fanny disait bien que cela lui passerait; maintenant cétait pour lui des visages de connaissance, presque des parents, des oncles lointains quil retrouvait.

?Toujours beau, le petit!...? dit Caoudal, allongé de toute sa taille géante et tenant un écran au-dessus de ses paupières pour les garantir du vitrage. ?Et Fanny, voyons?...? Il se leva sur le coude, cligna ses yeux dexpert:

- La figure tient encore; mais la taille, tu fais bien de la ficeler... enfin, console-toi, ma fille, La Gournerie est encore plus gros que toi.

Le poète pin?a dédaigneusement ses lèvres minces. Assis à la turque sur une pile de coussins - depuis son voyage en Algérie il prétendait ne pouvoir se tenir autrement -, énorme, empaté, nayant plus dintelligent que son front solide sous une forêt blanche, et son dur regard de négrier, il affectait avec Fanny une réserve mondaine, une politesse exagérée, comme pour donner une le?on à Caoudal.

Deux paysagistes à têtes halées et rustiques complétaient la réunion; eux aussi connaissaient la ma?tresse de Jean, et le plus jeune lui dit dans un serrement de main:

- Déchelette nous a conté lhistoire de lenfant, cest très gentil ce que vous avez fait là, ma chère.

- Oui, fit Caoudal à Gaussin, oui, très chic, ladoption... Pas province du tout.

Elle semblait embarrassée de ces éloges, quand on buta contre un meuble dans latelier obscur, et une voix, demanda:

- Personne?

Déchelette dit:

- Voilà Ezano.

Celui-là, Jean ne lavait jamais vu; mais il savait quelle place ce bohème, ce fantaisiste, aujourdhui rangé, marié, chef de division aux Beaux-Arts, avait tenue dans lexistence de Fanny Legrand, et il se souvenait dun paquet de lettres passionnées et charmantes. Un petit homme savan?a, creusé, desséché, la démarche raide, qui donnait la main de loin, tenait les gens à distance par une habitude destrade, de figuration administrative. Il parut très surpris de voir Fanny, surtout de la retrouver belle après tant dannées:

?Tiens!... Sapho...? et une rougeur furtive égaya ses pommettes.

Ce nom de Sapho qui la rendait au passé, la rapprochait de tous ses anciens, causa une certaine gêne.

?Et M. dArmandy qui nous la amenée...? fit Déchelette vivement pour prévenir le nouveau venu. Ezano salua; on se mit à causer. Fanny rassurée de voir comme son amant prenait les choses, et fière de lui, de sa beauté, de sa jeunesse, devant des artistes, des connaisseurs, se montra très gaie, très en verve. Toute à sa passion présente, à peine se souvenait-elle de ses liaisons avec ces hommes; des années de cohabitation pourtant, de vie en commun où lempreinte se fait dhabitudes, de manies, gagnées à un contact et lui survivant, jusquà cette fa?on de rouler les cigarettes quelle tenait dEzano comme sa préférence du Job et du maryland.

Jean constatait sans le moindre trouble ce petit détail qui le?t exaspéré jadis, éprouvant à se trouver aussi calme, la joie dun prisonnier qui a limé sa cha?ne, et sent que le moindre effort lui suffira pour lévasion.

- Hein! ma pauvre Fanny, disait Caoudal dun ton blagueur en lui montrant les autres... quel déchet!... sont-ils vieux, sont-ils raplatis!... il ny a que nous deux, vois-tu, qui tenions le coup.

Fanny se mit à rire:

- Ah! pardon, colonel - on lappelait quelquefois ainsi à cause de ses moustaches -, ce nest pas tout à fait la même chose... je suis dune autre promotion...

- Caoudal oublie toujours quil est un ancêtre, dit La Gournerie; et sur un mouvement du sculpteur quil savait toucher au vif: Médaillé de 1840, cria-t-il de sa voix stridente, cest une date, mon bon!...

Il restait entre ces deux anciens amis un ton agressif, une sourde antipathie qui ne les avait jamais séparés, mais éclatait dans leurs regards, leurs moindres paroles, et cela depuis vingt ans, du jour où le poète enlevait sa ma?tresse au sculpteur. Fanny ne comptait plus pour eux, ils avaient lun et lautre couru dautres joies, dautres déboires, mais la rancune subsistait, creusée plus profonde avec les années.

- Regardez-nous donc tous les deux, et dites franchement si cest moi qui suis lancêtre!...

Serré dans le veston qui faisait saillir ses muscles, Caoudal se campait debout, la poitrine cambrée, secouant sa crinière flamboyante où ne se voyait pas un poil blanc:

- Médaillé de 1840... cinquante-huit ans dans trois mois... Et puis, quest-ce que ?a prouve?... Est-ce lage qui fait les vieux?... Il ny a quà la Comédie-Fran?aise et au Conservatoire que les hommes bafouillent à la soixantaine, en branlant la tête, et petonnent, le dos rond, les jambes molles, avec des accidents séniles. à soixante ans, sacrebleu! on marche plus droit quà trente, parce quon se surveille; et la femme vous gobe encore pourvu que le coeur reste jeune, et chauffe, et remonte toute la carcasse...

- Crois-tu? fit La Gournerie qui regardait Fanny en ricanant.

Et Déchelette, avec son bon sourire:

- Pourtant tu dis toujours quil ny a que la jeunesse, tu en rabaches...

- Cest ma petite Cousinard qui ma fait changer didée... Cousinard, mon nouveau modèle... Dix-huit ans, des ronds, des fossettes partout, un Clodion... Et si bon enfant, si peuple, du Paris de la Halle où sa mère vend de la volaille... Elle vous a de ces mots bêtes à lembrasser, de ces mots... Lautre jour, dans latelier, elle trouve un roman de Dejoie, regarde le titre: Thérèse, et le rejette avec sa jolie moue: ?Si ?a sétait appelé Pauv Thérèse, je laurais lu toute la nuit!...? Jen suis fou, je vous dis.

- Du coup te voilà en ménage?... Et dans six mois encore une rupture, des larmes comme le poing, le dégo?t du travail, des colères à tout tuer...

Le front de Caoudal sassombrit:

- Cest vrai que rien ne dure... On se prend, on se quitte...

- Alors pourquoi se prendre?

- Eh bien, et toi?... Crois-tu donc que tu en as pour la vie avec ta Flamande!...

- Oh! nous autres, nous ne sommes pas en ménage... pas vrai,

Alice?

- Certainement, répondit dune voix douce et distraite la jeune femme montée sur une chaise, en train de cueillir des glycines et des verdures pour un bouquet de table.

Déchelette continua:

- Il ny aura pas de rupture entre nous, à peine une quitterie... Nous avons fait un bail de deux mois à passer ensemble; le dernier jour on se séparera sans désespoir et sans surprise... Moi je retournerai à Ispahan - je viens de retenir mon sleeping - et Alice rentrera dans son petit appartement de la rue Labruyère quelle a toujours gardé.

- Troisième au-dessus de lentresol, tout ce quil y a de plus commode pour se fiche par la fenêtre!

En disant cela, la jeune femme souriait, rousse et lumineuse dans le jour tombant, sa lourde grappe de fleurs mauves à la main; mais laccent de sa parole était si profond, si grave, que personne ne répondit. Le vent fra?chissait, les maisons den face semblaient plus hautes.

- Allons nous mettre à table, cria le colonel... Et disons des choses folatres...

- Oui, cest cela, gaudeamus igitur... amusons-nous pendant que nous sommes jeunes, nest-ce pas, Caoudal?... dit La Gournerie avec un rire qui sonnait faux.

Jean, quelques jours après, passait de nouveau rue de Rome, il trouvait latelier fermé, le grand rideau de coutil descendu sur la vitre, un silence morne des caves jusquà la toiture en terrasse. Déchelette était parti, à lheure indiquée, le bail fini. Et lui pensait:

- Cest beau de faire ce quon veut dans lexistence, de gouverner sa raison et son coeur... Aurai-je jamais ce courage?...

Une main se posa sur son épaule:

- Bonjour, Gaussin!...

Déchelette, lair fatigué, plus jaune et plus froncé que dhabitude, lui expliqua quil ne partait pas encore, retenu à Paris par quelques affaires, et quil habitait le Grand-H?tel, latelier lui faisant horreur depuis cette histoire épouvantable...

- Quoi donc?

- Cest vrai, vous ne savez pas... Alice est morte... Elle sest tuée... Attendez-moi, que je regarde si jai des lettres...

Il revint presque aussit?t, et tout en faisant sauter des bandes de journaux dun doigt nerveux, il parlait sourdement, comme un somnambule, sans regarder Gaussin qui marchait près de lui:

- Oui, tuée, jetée par la fenêtre, comme elle lavait dit le soir où vous étiez là... Quest-ce que vous voulez?... moi, je ne savais pas, je ne pouvais pas me douter... Le jour où je devais partir, elle me dit dun air tranquille: ?Emmène-moi, Déchelette... ne me laisse pas seule... je ne pourrai plus vivre sans toi...? ?a me faisait rire. Me voyez-vous avec une femme, là- bas, chez ces Kurdes... Le désert, les fièvres, les nuits de bivouac... à d?ner, elle me répétait encore: ?Je ne te gênerai pas, tu verras comme je serai gentille...? Puis, voyant quelle me faisait de la peine, elle na plus insisté... Après, nous sommes allés aux Variétés dans une baignoire... tout cela convenu davance... Elle paraissait contente, me tenait la main tout le temps et murmurait: ?Je suis bien...? Comme je partais dans la nuit, je la ramenai chez elle en voiture; mais nous étions tristes tous deux, sans parler. Elle ne me dit même pas merci pour un petit paquet que je lui glissai dans la poche, de quoi vivre tranquille un an ou deux. Arrivés rue Labruyère, elle me demande de monter... Je ne voulais pas. ?Je ten prie... jusquà la porte seulement.? Mais là je tins bon, je nentrai pas. Ma place était retenue, mon sac fait, puis javais trop dit que je partirais... En descendant, le coeur un peu gros, jentendais quelle me criait quelque chose comme ?... plus vite que toi...? mais je ne compris quen bas, dans la rue... Oh!...

Il sarrêta, les yeux à terre, devant lhorrible vision que le trottoir lui présentait maintenant à chaque pas, cette masse inerte et noire qui ralait...

- Elle est morte deux heures après, sans un mot, sans une plainte, me fixant de ses prunelles dor. Souffrait-elle? ma-t- elle reconnu? Nous lavions couchée sur son lit, tout habillée, une grande mantille de dentelle enveloppant la tête dun c?té, pour cacher la blessure du crane. Très pale, avec un peu de sang sur la tempe, elle était encore jolie, si douce... Mais comme je me penchais pour essuyer cette goutte de sang qui revenait toujours, inépuisable - son regard ma semblé prendre une expression indignée et terrible... Une malédiction muette que la pauvre fille me jetait... Aussi quest-ce que ?a me faisait de rester quelque temps encore ou de lemmener avec moi, prête à tout, si peu gênante?... Non, lorgueil, lentêtement dune parole dite... Eh bien, je nai pas cédé, et elle est morte, morte de moi qui laimais pourtant...

Il se montait, parlait tout haut, suivi de létonnement des gens quil coudoyait en descendant la rue dAmsterdam; et Gaussin, passant devant son ancien logis dont il apercevait le balcon, la véranda, faisait un retour vers Fanny et leur propre histoire, se sentait pris dun frisson, pendant que Déchelette continuait:

- Je lai conduite à Montparnasse, sans amis, sans famille... Jai voulu être seul à moccuper delle... Et depuis, je suis là, pensant toujours à la même chose, ne pouvant me décider à partir avec cette idée obsédante, et fuyant ma maison où jai passé deux mois si heureux à c?té delle... Je vis dehors, je cours, jessaye de me distraire, déchapper à cet oeil de morte qui maccuse sous un filet de sang...

Et sarrêtant, buté à ce remords, avec deux grosses larmes qui glissaient sur son petit nez camard si bon, si épris de la vie, il disait:

- Voyons, mon ami; je ne suis pourtant pas méchant... Cest un peu fort tout de même que jaie fait ?a...

Jean essayait de le consoler, rejetant tout sur un hasard, un mauvais sort; mais Déchelette répétait en secouant la tête, les dents serrées:

- Non, non... Je ne me pardonnerai jamais... Je voudrais me punir...

Ce désir dune expiation ne cessa de le hanter, il en parlait à tous ses amis, à Gaussin quil venait prendre à la sortie du bureau.

?Allez-vous-en donc, Déchelette... Voyagez, travaillez, ?a vous distraira...? lui répétaient Caoudal et les autres, un peu inquiets de son idée fixe, de cet acharnement à leur faire répéter quil nétait pas méchant. Enfin un soir, soit quil e?t voulu revoir latelier avant de partir, ou quun projet très arrêté den finir avec sa peine ly e?t amené, il rentra chez lui et au matin des ouvriers descendant des faubourgs à leur travail le ramassèrent, le crane en deux, sur le trottoir devant sa porte, mort du même suicide que la femme, avec les mêmes affres, le même fracassement dun désespoir jeté à la rue.

Dans latelier en demi-jour, une foule se pressait, dartistes, de modèles, de femmes de théatre, tous les danseurs, tous les soupeurs des dernières fêtes. Cétait un bruit piétiné, chuchoté, une rumeur de chapelle sous la flamme courte des cierges. On regardait à travers les lianes, les feuillages, le corps exposé dans une étoffe de soie ramagée de fleurs dor, coiffé en turban pour la hideuse plaie de la tête, et tout de son long étendu, les mains blanches en avant qui disaient labandon, le déliement suprême, sur le divan bas ombragé de glycines où Gaussin et sa ma?tresse sétaient connus là nuit du bal.

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