?Et cette opinion de la douairière de Hautcardon avait été acceptée. Elle avait eu force de loi sur tous ces esprits dépités et désappointés de l'inutilité de leurs observations, et qui ne cherchaient qu'une raison pour se rendormir. Cette opinion régnait encore, mais à la manière des rois fainéants, quand Marmor de Karko?l, l'homme peut-être qui devait le moins se rencontrer dans la vie de la comtesse du Tremblay de Stasseville, vint du bout du monde s'asseoir à cette table verte où il manquait un partner.
Il était né, racontait son cornac Hartford, dans les montagnes de brume des ?les Shetland. Il était du pays où se passe la sublime histoire de Walter Scott, cette réalité du Pirate que Marmor allait reprendre en sous-oeuvre, avec des variantes, dans une petite ville ignorée des c?tes de la Manche. Il avait été élevé aux bords de cette mer sillonnée par le vaisseau de Cleveland. Tout jeune, il avait dansé les danses du jeune Mordaunt avec les filles du vieux Troil. Il les avait retenues, et plus d'une fois il les a dansées devant moi sur la feuille en chêne des parquets de cette petite ville prosa?que, mais digne, qui juraient avec la poésie sauvage et bizarre de ces danses hyperboréennes. à quinze ans, on lui avait acheté une lieutenance dans un régiment anglais qui allait aux Indes, et pendant douze ans il s'y était battu contre les Marattes. Voilà ce qu'on apprit bient?t de lui et de Hartford, et aussi qu'il était gentilhomme, parent des fameux Douglas d'Ecosse au coeur sanglant. Mais ce fut tout. Pour le reste, on l'ignorait, et on devait l'ignorer toujours. Ses aventures aux Indes, dans ce pays grandiose et terrible où les hommes dilatés apprennent des manières de respirer auxquelles l'air de l'Occident ne suffit plus, il ne les raconta jamais. Elles étaient tracées en caractères mystérieux sur le couvercle de ce front d'or bruni, qui ne s'ouvrait pas plus que ces bo?tes à poison asiatique, gardées, pour le jour de la défaite et des désastres, dans l'écrin des sultans indiens. Elles se révélaient par un éclair aigu de ces yeux noirs, qu'il savait éteindre quand on le regardait, comme on souffle un flambeau quand on ne veut pas être vu, et par l'autre éclair de ce geste avec lequel il fouettait ses cheveux sur sa tempe, dix fois de suite, pendant un robber de whist ou une partie d'écarté. Mais hors ces hiéroglyphes de geste et de physionomie que savent lire les observateurs, et qui n'ont, comme la langue des hiéroglyphes, qu'un fort petit nombre de mots, Marmor de Karko?l était indéchiffrable, autant, à sa manière, que la comtesse du Tremblay l'était à la sienne. C'était un Cleveland silencieux. Tous les jeunes nobles de la ville qu'il habitait, et il y en avait plusieurs de fort spirituels, curieux comme des femmes et entortillants comme des couleuvres, étaient démangés du désir de lui faire raconter les mémoires inédits de sa jeunesse, entre deux cigarettes de maryland. Mais ils avaient toujours échoué. Ce lion marin des ?les Hébrides, roussi par le soleil de Lahore, ne se prenait pas à ces souricières de salon offertes aux appétits de la vanité, à ces pièges à paon où la fatuité fran?aise laisse toutes ses plumes, pour le plaisir de les étaler. La difficulté ne put jamais être tournée. Il était sobre comme un Turc qui croirait au Coran. Espèce de muet qui gardait bien le sérail de ses pensées! Je ne l'ai jamais vu boire que de l'eau et du café. Les cartes, qui semblaient sa passion, étaient-elles sa passion réelle ou une passion qu'il s'était donnée? car on se donne des passions comme des maladies. Etaient-elles une espèce d'écran qu'il semblait déplier pour cacher son ame? Je l'ai toujours cru, quand je l'ai vu jouer comme il jouait. Il enveloppa, creusa, invétéra cette passion du jeu dans l'ame joueuse de cette petite ville, au point que, quand il fut parti, un spleen affreux, le spleen des passions trompées, tomba sur elle comme un sirocco maudit et la fit ressembler davantage à une ville anglaise. Chez lui, la table de whist était ouverte dès le matin. La journée, quand il n'était pas à la Vanillière ou dans quelque chateau des environs, avait la simplicité de celle des hommes qui sont br?lés par l'idée fixe. Il se levait à neuf heures, prenait son thé avec quelque ami venu pour le whist, qui commen?ait alors et ne finissait qu'à cinq heures de l'après-midi. Comme il y avait beaucoup de monde à ces réunions, on se relayait à chaque robber, et ceux qui ne jouaient point pariaient. Du reste, il n'y avait pas que des jeunes gens à ces espèces de matinées, mais les hommes les plus graves de la ville. Des pères de famille, comme disaient les femmes de trente ans, osaient passer leurs journées dans ce tripot, et elles beurraient, en toute occasion, d'intentions perfides, mille tartelettes au verjus sur le compte de cet Ecossais, comme s'il avait inoculé la peste à toute la contrée dans la personne de leurs maris. Elles étaient pourtant bien accoutumées à les voir jouer, mais non dans ces proportions d'obstination et de furie. Vers cinq heures, on se séparait, pour se retrouver le soir dans le monde et s'y conformer, en apparence, au jeu officiel et commandé par l'usage des ma?tresses de maison chez lesquelles on allait, mais, sous main et en réalité, pour jouer le jeu convenu le matin même, au whist de Karko?l. Je vous laisse à penser à quel degré de force ces hommes, qui ne faisaient plus qu'une chose, atteignirent. Ils élevèrent ce whist jusqu'à la hauteur de la plus difficile et de la plus magnifique escrime. Il y eut sans doute des pertes fort considérables; mais ce qui empêcha les catastrophes et les ruines que le jeu tra?ne toujours après soi, ce furent précisément sa fureur et la supériorité de ceux qui jouaient. Toutes ces forces finissaient par s'équilibrer entre elles; et puis, dans un rayon si étroit, on était trop souvent partner les uns des autres pour ne pas, au bout d'un certain temps, comme on dit en termes de jeu, se rattraper.
L'influence de Marmor de Karko?l, contre laquelle regimbèrent en dessous les femmes raisonnables, ne diminua point, mais augmenta au contraire. On le con?oit. Elle venait moins de Marmor et d'une manière d'être entièrement personnelle, que d'une passion qu'il avait trouvée là, vivante, et que sa présence, à lui qui la partageait, avait exaltée. Le meilleur moyen, le seul peut-être de gouverner les hommes, c'est de les tenir par leurs passions. Comment ce Karko?l n'e?t-il pas été puissant? Il avait ce qui fait la force des gouvernements, et, de plus, il ne songeait pas à gouverner. Aussi arriva-t-il à cette domination qui ressemble à un ensorcellement. On se l'arrachait. Tout le temps qu'il resta dans cette ville, il fut toujours re?u avec le même accueil, et cet accueil était une fiévreuse recherche. Les femmes, qui le redoutaient, aimaient mieux le voir chez elles que de savoir leurs fils ou leurs maris chez lui, et elles le recevaient comme les femmes re?oivent, même sans l'aimer, un homme qui est le centre d'une attention, d'une préoccupation, d'un mouvement quelconque. L'été, il allait passer quinze jours, un mois, à la campagne. Le marquis de Saint-Albans l'avait pris sous son admiration spéciale, - protection ne dirait pas assez. à la campagne, comme à la ville, c'étaient des whists éternels. Je me rappelle avoir assisté (j'étais un écolier en vacances alors) à une superbe partie de pêche au saumon, dans les eaux brillantes de la Douve, pendant tout le temps de laquelle Marmor de Karko?l joua, en canot, au whist à deux morts (double dummy), avec un gentilhomme du pays. Il f?t tombé dans la rivière qu'il e?t joué encore!... Seule, une femme de cette société ne recevait pas l'Ecossais à la campagne, et à peine à la ville. C'était la comtesse du Tremblay.
Qui pouvait s'en étonner? Personne. Elle était veuve, et elle avait une fille charmante. En province, dans cette société envieuse et alignée où chacun plonge dans la vie de tous, on ne saurait prendre trop de précautions contre des inductions faciles à faire de ce qu'on voit à ce qu'on ne voit pas. La comtesse du Tremblay les prenait en n'invitant jamais Marmor à son chateau de Stasseville, et en ne le recevant à la ville que fort publiquement et les jours qu'elle recevait toutes ses connaissances. Sa politesse était pour lui froide, impersonnelle. C'était une conséquence de ces bonnes manières qu'on doit avoir avec tous, non pour eux, mais pour soi. Lui, de son c?té, répondait par une politesse du même genre; et cela était si peu affecté, si naturel dans tous les deux, qu'on a pu y être pris pendant quatre ans. Je l'ai déjà dit: hors le jeu, Karko?l ne semblait pas exister. Il parlait peu. S'il avait quelque chose à cacher, il le couvrait très bien de ses habitudes de silence. Mais la comtesse avait, elle, si vous vous le rappelez, l'esprit très extérieur et très mordant. Pour ces sortes d'esprits, toujours en dehors, brillants, agressifs, se retenir, se voiler, est chose difficile. Se voiler, n'est-ce pas même une manière de se trahir? Seulement, si elle avait les écailles fascinantes et la triple langue du serpent, elle en avait aussi la prudence. Rien donc n'altéra l'éclat et l'emploi féroces de sa plaisanterie habituelle. Souvent, quand on parlait de Karko?l devant elle, elle lui décochait de ces mots qui sifflent et qui percent, et que Mlle de Beaumont, sa rivale d'épigrammes, lui enviait. Si ce fut là un mensonge de plus, jamais mensonge ne fut mieux osé. Tenait-elle cette effrayante faculté de dissimuler de son organisation sèche et contractile? Mais pourquoi s'en servait-elle, elle, l'indépendance en personne par sa position et la fierté moqueuse du caractère? Pourquoi, si elle aimait Karko?l et si elle en était aimée, le cachait-elle sous les ridicules qu'elle lui jetait de temps à autre, sous ces plaisanteries apostates, renégates, impies, qui dégradent l'idole adorée... les plus grands sacrilèges en amour?
Mon Dieu! qui sait? il y avait peut-être en tout cela du bonheur pour elle... - Si l'on jetait, docteur, - fit le narrateur, en se tournant vers le docteur Beylasset, qui était accoudé sur un meuble de Boule, et dont le beau crane chauve renvoyait la lumière d'un candélabre que les domestiques venaient, en cet instant, d'allumer au-dessus de sa tête, si l'on jetait sur la comtesse de Stasseville un de ces bons regards physiologistes, - comme vous en avez, vous autres médecins, et que les moralistes devraient vous emprunter, - il était évident que tout, dans les impressions de cette femme, devait rentrer, porter en dedans, comme cette ligne hortensia passé qui formait ses lèvres, tant elle les rétractait; comme ces ailes du nez, qui se creusaient au lieu de s'épanouir, immobiles et non pas frémissantes; comme ces yeux qui, à certains moments, se renfon?aient sous leurs arcades sourcilières et semblaient remonter vers le cerveau. Malgré son apparente délicatesse et une souffrance physique dont on suivait l'influence visible dans tout son être, comme on suit les rayonnements d'une fêlure dans une substance trop sèche, elle était le plus frappant diagnostic de la volonté, de cette pile de Volta intérieure à laquelle aboutissent nos nerfs. Tout l'attestait, en elle, plus qu'en aucun être vivant que j'aie jamais contemplé. Cet influx de la volonté sommeillante circulait - qu'on me passe le mot, car il est bien pédant! - puissanciellement jusque dans ses mains, aristocratiques et princières pour la blancheur mate, l'opale irisée des ongles et l'élégance, mais qui, pour la maigreur, le gonflement et l'implication des mille torsades bleuatres des veines, et surtout pour le mouvement d'appréhension avec lequel elles saisissaient les objets, ressemblaient à des griffes fabuleuses, comme l'étonnante poésie des Anciens en attribuait à certains monstres au visage et au sein de femme. Quand, après avoir lancé une de ces plaisanteries, un de ces traits étincelants et fins comme les arêtes empoisonnées dont se servent les sauvages, elle passait le bout de sa langue vipérine sur ses lèvres sibilantes, on sentait que dans une grande occasion, dans le dernier moment de la destinée, par exemple, cette femme frêle et forte tout ensemble était capable de deviner le procédé des nègres, et de pousser la résolution jusqu'à avaler cette langue si souple, pour mourir. à la voir, on ne pouvait douter qu'elle ne f?t, en femme, une de ces organisations comme il y en a dans tous les règnes de la nature, qui, de préférence ou d'instinct, recherchent le fond au lieu de la surface des choses; un de ces êtres destinés à des cohabitations occultes, qui plongent dans la vie comme les grands nageurs plongent et nagent sous l'eau, comme les mineurs respirent sous la terre, passionnés pour le mystère, en raison même de leur profondeur, le créant autour d'elles et l'aimant jusqu'au mensonge, car le mensonge, c'est du mystère redoublé, des voiles épaissis, des ténèbres faites à tout prix! Peut-être ces sortes d'organisations aiment-elles le mensonge pour le mensonge, comme on aime l'art pour l'art, comme les Polonais aiment les batailles. - (Le docteur inclina gravement la tête en signe d'adhésion.) - Vous le pensez, n'est-ce pas? et moi aussi! je suis convaincu que, pour certaines ames il y a le bonheur de l'imposture. Il y a une effroyable, mais enivrante félicité dans l'idée qu'on ment et qu'on trompe; dans la pensée qu'on se sait seul soi-même, et qu'on joue à la société une comédie dont elle est la dupe, et dont on se rembourse les frais de mise en scène par toutes les voluptés du mépris.
- Mais c'est affreux, ce que vous dites-là! - interrompit tout à coup la baronne de Mascranny, avec le cri de la loyauté révoltée.
Toutes les femmes qui écoutaient (et il y en avait peut-être quelques-unes connaisseuses en plaisirs cachés) avaient éprouvé comme un frémissement aux dernières paroles du conteur. J'en jugeai au dos nu de la comtesse de Damnaglia, alors si près de moi. Cette espèce de frémissement nerveux, tout le monde le conna?t et l'a ressenti. On l'appelle quelquefois avec poésie la mort qui passe. Etait-ce alors la vérité qui passait?...
"Oui, - répondit le narrateur, c'est affreux; mais est-ce vrai? Les natures au coeur sur la main ne se font pas l'idée des jouissances solitaires de l'hypocrisie, de ceux qui vivent et peuvent respirer la tête lacée dans un masque. Mais, quand on y pense, ne comprend-on pas que leurs sensations aient réellement la profondeur enflammée de l'enfer? Or, l'enfer, c'est le ciel en creux. Le mot diabolique ou divin, appliqué à l'intensité des jouissances, exprime la même chose, c'est-à-dire des sensations qui vont jusqu'au surnaturel. Mine de Stasseville était-elle de cette race d'ames?... Je ne l'accuse ni ne la justifie. Je raconte comme je peux son histoire, que personne n'a bien sue, et je cherche à l'éclairer par une étude à la Cuvier sur sa personne. Voilà tout.
Du reste, cette analyse que je fais maintenant de la comtesse du Tremblay, sur le souvenir de son image, empreinte dans ma mémoire comme un cachet d'onyx fouillé par un burin profond sur de la cire, je ne la faisais point alors. Si j'ai compris cette femme, ce n'a été que bien plus tard... La toute-puissante volonté, qu'à la réflexion j'ai reconnue en elle, depuis que l'expérience m'a appris à quel point le corps est la moulure de l'ame, n'avait pas plus soulevé et tendu cette existence, encaissée dans de tranquilles habitudes, que la vague ne gonfle et ne trouble un lac de mer, fortement encaissé dans ses bords. Sans l'arrivée de Karko?l, de cet officier d'infanterie anglaise que des compatriotes avaient engagé à aller manger sa demi-solde dans une ville normande, digne d'être anglaise, la débile et pale moqueuse qu'on appelait en riant madame de Givre, n'aurait jamais su elle- même quel impérieux vouloir elle portait dans son sein de neige fondue, comme disait Mlle Ernestine de Beaumont, mais sur lequel, au moral, tout avait glissé comme sur le plus dur mamelon des glaces polaires. Quand il arriva, qu'éprouva-t-elle? Apprit-elle tout à coup que, pour une nature comme la sienne, sentir fortement, c'est vouloir? Entra?na-t-elle par la volonté un homme qui ne semblait plus devoir aimer que le jeu?... Comment s'y prit- elle pour réaliser une intimité dont il est difficile, en province, d'esquiver les dangers?... Tous mystères, restés tels à jamais, mais qui, soup?onnés plus tard, n'avaient encore été pressentis par personne à la fin de l'année 182... Et cependant, à cette époque, dans un des h?tels les plus paisibles de cette ville, où le jeu était la plus grande affaire de chaque journée et presque de chaque nuit; sous les persiennes silencieuses et les rideaux de mousseline brodée, voiles purs, élégants, et à moitié relevés d'une vie calme, il devait y avoir depuis longtemps un roman qu'on aurait juré impossible. Oui, le roman était à cette vie correcte, irréprochable, réglée, moqueuse, froide jusqu'à la maladie, où l'esprit semblait tout et l'ame rien. Il y était, et la rongeait sous les apparences et la renommée, comme les vers qui seraient au cadavre d'un homme avant qu'il ne f?t expiré."
- Quelle abominable comparaison! fit encore observer la baronne de Mascranny. - Ma pauvre Sibylle avait presque raison de ne pas vouloir de votre histoire. Décidément, vous avez un vilain genre d'imagination, ce soir.
- Voulez-vous que je m'arrête? - répondit le conteur, avec une sournoise courtoisie et la petite rouerie d'un homme s?r de l'intérêt qu'il a fait na?tre.
- Par exemple! - reprit la baronne; - est-ce que nous pouvons rester, maintenant, l'attention en l'air, avec une moitié d'histoire?
- Ce serait aussi par trop fatigant! - dit, en défrisant une de ses longues anglaises d'un beau noir bleu, Mlle Laure d'Alzanne, la plus languissante image de la paresse heureuse, avec le gracieux effroi de sa nonchalance menacée.
- Et désappointant, en plus! - ajouta ga?ment le docteur. - Ne serait-ce pas comme si un coiffeur, après vous avoir rasé un c?té du visage, fermait tranquillement son rasoir et vous signifiait qu'il lui est impossible d'aller plus loin?...
- Je reprends donc, - reprit le conteur, avec la simplicité de l'art suprême qui consiste surtout à se bien cacher... - En 182..., j'étais dans le salon d'un de mes oncles, maire de cette petite ville que je vous ai décrite comme la plus antipathique aux passions et à l'aventure; et, quoique ce f?t un jour solennel, la fête du roi, une Saint-Louis, toujours grandement fêtée par ces ultras de l'émigration, par ces quiétistes politiques qui avaient inventé le mot mystique de l'amour pur: Vive le roi quand même! on ne faisait, dans ce salon, rien de plus que ce qu'on y faisait tous les jours. On y jouait. Je vous demande bien pardon de vous parler de moi, c'est d'assez mauvais go?t, mais il le faut. J'étais un adolescent encore. Cependant, grace à une éducation exceptionnelle, je soup?onnais plus des passions et du monde qu'on n'en soup?onne d'ordinaire à l'age que j'avais. je ressemblais moins à un de ces collégiens pleins de gaucherie, qui n'ont rien vu que dans leurs livres de classe, qu'à une de ces jeunes filles curieuses, qui s'instruisent en écoutant aux portes et en rêvant beaucoup sur ce qu'elles y ont entendu. Toute la ville se pressait, ce soir-là, dans le salon de mon oncle, et, comme toujours, - car il n'y avait que des choses éternelles dans ce monde de momies qui ne secouaient leurs bandelettes que pour agiter des cartes, - cette société se divisait en deux parties, la partie qui jouait, et les jeunes filles qui ne jouaient pas. Momies aussi que ces jeunes filles, qui devaient se ranger, les unes auprès des autres, dans les catacombes du célibat, mais dont les visages, éclatants d'une vie inutile et d'une fra?cheur qui ne serait pas respirée, enchantaient mes avides regards. Parmi elles, il n'y avait peut-être que Mlle Herminie de Stasseville à qui la fortune e?t permis de croire à ce miracle d'un mariage d'amour, sans déroger. Je n'étais pas assez agé, ou je l'étais trop, pour me mêler à cet essaim de jeunes personnes, dont les chuchotements s'entrecoupaient de temps à autre d'un rire bien franc ou doucement contenu. En proie à ces br?lantes timidités qui sont en même temps des voluptés et des supplices, je m'étais réfugié et assis auprès du dieu du chelem, ce Marmor de Karko?l, pour lequel je m'étais pris de belle passion. Il ne pouvait y avoir entre lui et moi d'amitié. Mais les sentiments ont leur hiérarchie secrète. Il n'est pas rare de voir, dans les êtres qui ne sont pas développés, de ces sympathies que rien de positif, de démontré, n'explique, et qui font comprendre que les jeunes gens ont besoin de chefs comme les peuples qui, malgré leur age, sont toujours un peu des enfants. Mon chef, à moi, e?t été Karko?l. Il venait souvent chez mon père, grand joueur comme tous les hommes de cette société. Il s'était souvent mêlé à nos récréations gymnastiques, à mes frères et à moi, et il avait déployé devant nous une vigueur et une souplesse qui tenaient du prodige. Comme le duc d'Enghien, il sautait en se jouant une rivière de dix-sept pieds. Cela seul, sans doute, devait exercer sur la tête de jeunes gens comme nous, élevés pour devenir des hommes de guerre, un grand attrait de séduction; mais là n'était pas le secret pour moi de l'aimant de Karko?l. Il fallait qu'il ag?t sur mon imagination avec la puissance des êtres exceptionnels sur les êtres exceptionnels, car la vulgarité préserve des influences supérieures, comme un sac de laine préserve des coups de canon. Je ne saurais dire quel rêve j'attachais à ce front, qu'on e?t cru sculpté dans cette substance que les peintres d'aquarelle appellent terre de Sienne; à ces yeux sinistres, aux paupières courtes; à toutes ces marques que des passions inconnues avaient laissées sur la personne de l'Ecossais, comme les quatre coups de barre du bourreau aux articulations d'un roué; et surtout à ces mains d'un homme, du plus amolli des civilisés, chez qui le sauvage finissait au poignet, et qui savaient imprimer aux cartes cette vélocité de rotation qui ressemblait au tournoiement de la flamme, et qui avait tant frappé Herminie de Stasseville, la première fois qu'elle l'avait vu. Or, ce soir-là, dans l'angle où se dressait la table de jeu, la persienne était à moitié fermée. La partie était sombre comme l'espèce de demi-jour qui l'éclairait. C'était le whist des forts. Le Mathusalem des marquis, M. de Saint-Albans, était le partner de Marmor. La comtesse du Tremblay avait pris pour le sien le chevalier de Tharsis, officier au régiment de Provence avant la Révolution et chevalier de Saint-Louis, un de ces vieillards comme il n'y en a plus debout maintenant, un de ces hommes qui furent à cheval sur deux siècles, sans être pour cela des colosses. à un certain moment de la partie, et par le fait d'un mouvement de Mme du Tremblay de Stasseville pour relever ses cartes, une des pointes du diamant qui brillait à son doigt rencontra, dans cette ombre projetée par la persienne sur la table verte, qu'elle rendait plus verte encore, un de ces chocs de rayon, intersectés par la pierre, comme il est impossible à l'art humain d'en combiner, et il en jaillit un dard de feu blanc tellement électrique, qu'il fit presque mal aux yeux comme un éclair.
- Eh! eh! qu'est-ce qui brille? - dit, d'une voix fl?tée, le chevalier de Tharsis, qui avait la voix de ses jambes.
- Et, qui est-ce qui tousse? - dit simultanément le marquis de Saint-Albans, tiré par une toux horriblement mate de sa préoccupation de joueur, en se retournant vers Herminie, qui brodait une collerette à sa mère.
- C'est mon diamant et c'est ma fille, - fit la comtesse du Tremblay avec un sourire de ses lèvres minces, en répondant à tous les deux.
- Mon Dieu! comme il est beau, votre diamant, Madame! - reprit le chevalier. - Jamais je ne l'avais vu étinceler comme ce soir; il forcerait les plus myopes à le remarquer.
On était arrivé, en disant cela, à la fin de la partie, et le chevalier de Tharsis prit la main de la comtesse: - Voulez-vous permettre?... - ajouta-t-il.
La comtesse ?ta languissamment sa bague, et la jeta au chevalier sur la table de jeu.
Le vieil émigré l'examina en la tournant devant son oeil comme un kaléidoscope. Mais la lumière a ses hasards et ses caprices. En roulant sur les facettes de la pierre, elle n'en détacha pas un second jet de lumière nuancée, semblable à celui qui venait si rapidement d'en jaillir.
Herminie se leva et poussa la persienne, afin que le jour tombat mieux sur la bague de sa mère et qu'on en p?t mieux apprécier la beauté.
Et elle se rassit, le coude à la table, regardant aussi la pierre prismatique; mais la toux revint, une toux sifflante, qui lui rougit et lui injecta la nacre de ses beaux yeux bleus, d'un humide radical si pur.
- Et où avez-vous pris cette affreuse toux, ma chère enfant? - dit le marquis de Saint-Albans, plus occupé de la jeune fille que de la bague, du diamant humain que du diamant minéral.
- Je ne sais, monsieur le marquis, - fit-elle, avec la légèreté d'une jeunesse qui croyait à l'éternité de la vie. - Peut-être à me promener le soir, au bord de l'étang de Stasseville.
Je fus frappé alors du groupe qu'ils formaient à eux quatre.
La lumière rouge du couchant immergeait par la fenêtre ouverte. Le chevalier de Tharsis regardait le diamant; M. de Saint-Albans, Herminie; Mme du Tremblay, Karko?l, qui regardait d'un oeil distrait sa dame de carreau. Mais ce qui me frappa surtout, ce fut Herminie. La Rose de Stasseville était pale, plus pale que sa mère. La pourpre du jour mourant, qui versait son transparent reflet sur ses joues pales, lui donnait l'air d'une tête de victime, réfléchie dans un miroir qu'on aurait dit étamé avec du sang.
Tout à coup, j'eus froid dans les nerfs, et par je ne sais quelle évocation foudroyante et involontaire, un souvenir me saisit avec l'invincible brutalité de ces idées qui fécondent monstrueusement la pensée révoltée, en la violant.
Il y avait quinze jours, à peu près, qu'un matin j'étais allé chez Marmor de Karko?l. Je l'avais trouvé seul. Il était de bonne heure. Nul des joueurs qui, d'ordinaire, jouaient le matin chez lui, n'était arrivé. Il était, quand j'entrai, debout devant son secrétaire, et il semblait occupé d'une opération fort délicate qui exigeait une extrême attention et une grande s?reté de main. Je ne le voyais pas; sa tête était penchée. Il tenait entre les doigts de sa main droite un petit flacon d'une substance noire et brillante, qui ressemblait à l'extrémité d'un poignard cassé, et, de ce flacon microscopique, il épanchait je ne sais quel liquide dans une bague ouverte.
- Que diable faites-vous là? - lui dis-je en m'avan?ant. Mais il me cria avec une voix impérieuse: ?N'approchez pas! restez où vous êtes; vous me feriez trembler la main, et ce que je fais est plus difficile et plus dangereux que de casser à quarante pas un tire- bouchon avec un pistolet qui pourrait crever.?
C'était une allusion à ce qui nous était arrivé, il y avait quelque temps. Nous nous amusions à tirer avec les plus mauvais pistolets qu'il nous f?t possible de trouver, afin que l'habileté de l'homme se montrat mieux dans la faiblesse de l'instrument, et nous avions failli nous ouvrir le crane avec le canon d'un pistolet qui creva.
Il put insinuer les gouttes du liquide inconnu qu'il laissait tomber du bec effilé de son flacon. Quand ce fut fait, il ferma la bague et la jeta dans un des tiroirs de son secrétaire, comme s'il avait voulu la cacher.
Je m'aper?us qu'il avait un masque de verre.
- Depuis quand, - lui dis-je, en plaisantant, - vous occupez- vous de chimie? et sont-ce des ressources contre les pertes au whist que vous composez?
- Je ne compose rien, - me répondit-il, - mais ce qui est là- dedans (et il montrait le flacon noir) est une ressource contre tout. C'est, - ajouta-t-il avec la sombre ga?té du pays des suicides d'où il était, - le jeu de cartes biseautées avec lequel on est s?r de gagner la dernière partie contre le Destin.
- Quelle espèce de poison? - lui demandai-je, en prenant le flacon dont la forme bizarre m'attirait.
- C'est le plus admirable des poisons indiens, me répondit-il en ?tant son masque. - Le respirer peut être mortel, et, de quelque manière qu'on l'absorbe, s'il ne tue pas immédiatement, vous ne perdez rien pour attendre; son effet est aussi s?r qu'il est caché. Il attaque lentement, presque languissamment, mais infailliblement, la vie dans ses sources, en les pénétrant et en développant, au fond des organes sur lesquels il se jette, de ces maladies connues de tous et dont les sympt?mes, familiers à la science, dépayseraient le soup?on et répondraient à l'accusation d'empoisonnement, si une telle accusation pouvait exister. On dit, aux Indes, que des fakirs mendiants le composent avec des substances extrêmement rares, qu'eux seuls connaissent et qu'on ne trouve que sur les plateaux du Thibet. Il dissout les liens de la vie plus qu'il ne les rompt. En cela, il convient davantage à ces natures d'Indiens, apathiques et molles, qui aiment la mort comme un sommeil et s'y laissent tomber comme sur un lit de lotos. Il est fort difficile, du reste, presque impossible de s'en procurer. Si vous saviez ce que j'ai risqué, pour obtenir ce flacon d'une femme qui disait m'aimer!... J'ai un ami, comme moi officier dans l'armée anglaise, et revenu comme moi des Indes où il a passé sept ans. Il a cherché ce poison avec le désir furieux d'une fantaisie anglaise, - et plus tard, quand vous aurez vécu davantage, vous comprendrez ce que c'est. Eh bien! il n'a jamais pu en trouver. Il a acheté, au prix de l'or, d'indignes contrefa?ons. De désespoir, il m'a écrit d'Angleterre, et il m'a envoyé une de ses bagues, en me suppliant d'y verser quelques gouttes de ce nectar de la mort. Voilà ce que je faisais quand vous êtes entré.
Ce qu'il me disait ne m'étonnait pas. Les hommes sont ainsi faits, que, sans aucun mauvais dessein, sans pensée sinistre, ils aiment à avoir du poison chez eux, comme ils aiment à avoir des armes. Ils thésaurisent les moyens d'extermination autour d'eux, comme les avares thésaurisent les richesses. Les uns disent: Si je voulais détruire! comme les autres: Si je voulais jouir! C'est le même idéalisme enfantin. Enfant, moi-même, à cette époque, je trouvai tout simple que Marmor de Karko?l, revenu des Indes, possédat cette curiosité d'un poison comme il n'en existe pas ailleurs, et, parmi ses kandjars et ses flèches, apportés au fond de sa malle d'officier, ce flacon de pierre noire, cette jolie babiole de destruction qu'il me montrait. Quand j'eus bien tourné et retourné ce bijou, poli comme une agate, qu'une Almée peut-être avait porté entre les deux globes de topaze de sa poitrine, et dans la substance poreuse duquel elle avait imprégné sa sueur d'or, je le jetai dans une coupe posée sur la cheminée, et je n'y pensai plus.
Eh bien! le croiriez-vous? c'était le souvenir de ce flacon qui me revenait!... La figure souffrante d'Herminie, sa paleur, cette toux qui semblait sortir d'un poumon spongieux, ramolli, où déjà peut-être s'envenimaient ces lésions profondes que la médecine appelle, - n'est-ce pas, docteur? - dans un langage plein d'épouvantements pittoresques, des cavernes; cette bague qui, par une co?ncidence inexplicable, brillait tout à coup d'un éclat si étrange au moment où la jeune fille toussait, comme si le scintillement de la pierre homicide e?t été la palpitation de joie du meurtrier; les circonstances d'une matinée qui était effacée de ma mémoire, mais qui y reparaissaient tout à coup: voilà ce qui m'afflua, comme un flot de pensées, au cerveau! De lien pour rattacher les circonstances passées à l'heure présente, je n'en avais pas. Le rapprochement involontaire qui se faisait dans ma tête était insensé. J'avais horreur de ma propre pensée. Aussi m'effor?ai-je d'étouffer, d'éteindre en moi cette fausse lueur, ce flamboiement qui s'était allumé, et qui avait passé dans mon ame comme l'éclair de ce diamant qui était passé sur cette table verte!... Pour appuyer ma volonté et broyer sous elle la folle et criminelle croyance d'un instant, je regardais attentivement Marmor de Karko?l et la comtesse du Tremblay.
Ils répondaient très bien l'un et l'autre par leur attitude et leur visage, que ce que j'avais osé penser était impossible! Marmor était toujours Marmor. Il continuait de regarder sa dame de carreau comme si elle e?t représenté l'amour dernier, définitif, de toute sa vie. Mme du Tremblay, de son c?té, avait sur le front, dans les lèvres et dans le regard, le calme qui ne la quittait jamais, même quand elle ajustait l'épigramme, car sa plaisanterie ressemblait à une balle, la seule arme qui tue sans se passionner, tandis que l'épée, au contraire, partage la passion de la main. Elle et lui, lui et elle, étaient deux ab?mes placés en face l'un de l'autre; seulement, l'un, Karko?l, était noir et ténébreux comme la nuit; et l'autre, cette femme pale, était claire et inscrutable comme l'espace. Elle tenait toujours sur son partner des yeux indifférents et qui brillaient d'une impassible lumière. Seulement, comme le chevalier de Tharsis n'en finissait pas d'examiner la bague qui renfermait le mystère que j'aurais voulu pénétrer, elle avait pris à sa ceinture un gros bouquet de résédas, et elle se mit à le respirer avec une sensualité qu'on n'e?t, certes, pas attendue d'une femme comme elle, si peu faite pour les rêveuses voluptés. Ses yeux se fermèrent après avoir tourné dans je ne sais quelle pamoison indicible, et, d'une passion avide, elle saisit avec ses lèvres effilées et incolores plusieurs tiges de fleurs odorantes, et elle les broya sous ses dents, avec une expression idolatre et sauvage, les yeux rouverts sur Karko?l. Etait-ce un signe, une entente quelconque, une complicité, comme en ont les amants entre eux, que ces fleurs machées et dévorées en silence?... Franchement, je le crus. Elle remit tranquillement la bague à son doigt, quand le chevalier l'eut assez admirée, et le whist continua, renfermé, muet et sombre, comme si rien ne l'avait interrompu.?
Ici, encore, le conteur s'arrêta. Il n'avait plus besoin de se presser. Il nous tenait tous sous la griffe de son récit. Peut- être tout le mérite de son histoire était-il dans sa manière de la raconter... Quand il se tut, on entendit, dans le silence du salon, aller et venir les respirations. Moi, qui allongeais mes regards par-dessus mon rempart d'albatre, l'épaule de la comtesse de Damnaglia, je vis l'émotion marbrer de ses nuances diverses tous ces visages. Involontairement, je cherchais celui de la jeune Sibylle, de la sauvage enfant qui s'était cabrée aux premiers mots de cette histoire. J'eusse aimé à voir passer les éclairs de la transe dans ces yeux noirs qui font penser au ténébreux et sinistre canal Orfano, à Venise, car il s'y noiera plus d'un coeur. Mais elle n'était plus sur le canapé de sa mère. Inquiète de ce qui allait suivre, la sollicitude de la baronne avait sans doute fait à sa fille quelque signe de furtive départie, et elle avait disparu.
?En fin de compte, - reprit le narrateur, - qu'y avait-il dans tout cela qui f?t de nature à m'émouvoir si fort et à se graver dans ma mémoire comme une eau-forte, car le temps n'a pas effacé un seul des linéaments de cette scène? Je vois encore la figure de Marmor, l'expression du calme cristallisé de la comtesse, se fondant pour une minute dans la sensation de ces résédas respirés et triturés avec un frissonnement presque voluptueux. Tout cela m'est resté, et vous allez comprendre pourquoi. Ces faits dont je ne voyais pas très bien la relation entre eux, ces faits mal éclairés d'une intuition que je me reprochais, dans l'écheveau entortillé desquels le possible et l'incompréhensible apparaissaient, re?urent plus tard une goutte de lumière qui en débrouilla pour jamais en moi le chaos.
Je vous ai dit, je crois, que j'avais été mis fort tard au collège. Les deux dernières années de mon éducation s'y écoulèrent sans que je revinsse dans mon pays. Ce fut donc au collège que j'appris, par les lettres de ma famille, la mort de Mlle Herminie de Stasseville, victime d'une maladie de langueur dont personne ne s'était douté qu'à la dernière extrémité, et quand la maladie avait été incurable. Cette nouvelle, qu'on me transmettait sans aucun commentaire, me gla?a le sang du même froid que j'avais senti lorsque, dans le salon de mon oncle, j'avais entendu pour la première fois cette toux qui sonnait la mort, et qui avait dressé en moi tout à coup de si épouvantables inductions. Ceux qui ont l'expérience des choses de l'ame me comprendront, quand je dirai que je n'osai pas faire une seule question sur cette perte soudaine d'une jeune fille, enlevée à l'affection de sa mère et aux plus belles espérances de la vie. J'y pensai d'une manière trop tragique pour en parler à qui que ce f?t. Revenu chez mes parents, je trouvai la ville de *** bien changée; car, en plusieurs années, les villes changent comme les femmes: on ne les reconna?trait plus. C'était après 1830. Depuis le passage de Charles X, qui l'avait traversée pour aller s'embarquer à Cherbourg, la plupart des familles nobles que j'avais connues pendant mon enfance vivaient retirées dans les chateaux circonvoisins. Les événements politiques avaient frappé d'autant plus ces familles, qu'elles avaient cru à la victoire de leur parti et qu'elles étaient retombées d'une espérance. En effet, elles avaient vu le moment où le droit d'a?nesse, relevé par le seul homme d'Etat qu'ait eu la Restauration, allait rétablir la société fran?aise sur la seule base de sa grandeur et de sa force; puis, tout à coup, cette idée, doublement juste de justesse et de justice, qui avait brillé aux regards de ces hommes, dupes sublimes de leur dévouement monarchique, comme un dédommagement à leurs souffrances et à leur ruine, comme un dernier lambeau de vair et d'hermine qui doublat leur cercueil et rend?t moins dur leur dernier sommeil, périr sous le coup d'une opinion publique qu'on n'avait su ni éclairer ni discipliner. La petite ville dont il a été si souvent question dans ce récit, n'était plus qu'un désert de persiennes fermées et de portes cochères qui ne s'ouvraient plus. La révolution de Juillet avait effrayé les Anglais, et ils étaient partis d'une ville dont les moeurs et les habitudes avaient re?u des événements une si forte rupture. Mon premier soin avait été de demander ce qu'était devenu M. Marmor de Karko?l. On me répondit qu'il était retourné aux Indes sur un ordre de son gouvernement. La personne qui me dit cela était précisément cet éternel chevalier de Tharsis, l'un des quatre de la fameuse partie du diamant (fameuse, du moins elle l'était pour moi), et son oeil, en me renseignant, se fixa sur les miens avec l'expression d'un homme qui veut être interrogé. Aussi, presque involontairement, car les ames se devinent bien avant que la volonté n'ait agi:
- Et Mme du Tremblay de Stasseville?... - lui dis-je.
- Vous saviez donc quelque chose?... - me répondit-il assez mystérieusement, comme si nous avions eu cent paires d'oreilles à nous écouter, et nous étions seuls.
- Mais non, - lui dis-je, - je ne sais rien.
- Elle est morte, - reprit-il, - de la poitrine, comme sa fille, un mois après le départ de ce diable de Marmor de Karko?l.
- Pourquoi cette date? - fis-je alors, - et pourquoi me parlez- vous de Marmor de Karko?l?...
- C'est donc la vérité, répondit-il, - que vous ne savez rien! Eh bien! mon cher, il para?t qu'elle était sa ma?tresse. Du moins l'a-t-on fait entendre ici, quand on en parlait à voix basse. à présent, on n'ose plus en parler. C'était une hypocrite du premier ordre que cette comtesse. Elle l'était comme on est blonde ou brune, elle était née cela. Aussi pratiquait-elle le mensonge au point d'en faire une vérité, tant elle était simple et naturelle, sans effort et sans affectation en tout. à travers une habileté si profonde qu'on n'a su que depuis bien peu de temps que c'en était une, il a transpiré des bruits bient?t étouffés par la terreur qui les transmettait... à les entendre, cet Ecossais qui n'aimait que les cartes, n'a pas été seulement l'amant de la comtesse, laquelle ne le recevait jamais chez elle comme tout le monde, et, mauvaise comme le démon, lui campait son épigramme comme à pas un de nous, quand l'occasion s'en présentait!... Mon Dieu, ceci ne serait rien, s'il n'y avait que cela! Mais le pis est, dit-on, que le dieu du chelem avait fait chelem toute la famille. Cette pauvre petite Herminie l'adorait en silence. Mlle Ernestine de Beaumont vous le dira si vous le voulez. C'était comme une fatalité. Lui, l'aimait-il? Aimait-il la mère? Les aimait-il toutes les deux? Ne les aimait-il ni l'une ni l'autre? Trouvait-il seulement la mère bonne pour entretenir sa mise au jeu?... Qui sait? Ici l'histoire est fort obscure. Tout ce qu'on certifie, c'est que la mère, dont l'ame était aussi sèche que le corps, s'était prise d'une haine pour sa fille, qui n'a pas peu contribué à la faire mourir.
- On dit cela! - repris-je, plus épouvanté d'avoir pensé juste que je ne l'avais été d'avoir pensé faux, - mais qui peut savoir cela?... Karko?l n'était pas un fat. Ce n'est pas lui qui se serait permis des confidences. On n'a pu jamais rien savoir de sa vie. Il n'aura pas commencé d'être confiant, ou indiscret, à propos de la comtesse de Stasseville.
- Non, - répondit le chevalier de Tharsis. - Les deux hypocrites faisaient la paire. Il est parti comme il est venu, sans qu'aucun de nous ait pu dire: "Il était autre chose qu'un joueur." Mais, si parfaite de ton et de tenue que f?t dans le monde l'irréprochable comtesse, les femmes de chambre, pour lesquelles il n'est point d'héro?nes, ont raconté qu'elle s'enfermait avec sa fille, et qu'après de longues heures de tête- à-tête, elles sortaient plus pales l'une que l'autre, mais la fille toujours davantage et les yeux ab?més de pleurs.
- Vous n'avez pas d'autres détails et d'autres certitudes, chevalier? - lui dis-je, pour le pousser et voir plus clair. - Mais vous n'ignorez pas ce que sont des propos de femmes de chambre... On en saurait probablement davantage par Mlle de Beaumont.
- Mlle de Beaumont! - fit le Tharsis. - Ah! elles ne s'aimaient pas, la comtesse et elle, car c'était le même genre d'esprit toutes les deux! Aussi la survivante ne parle-t-elle de la morte qu'avec des yeux imprécatoires et des réticences perfides. Il est s?r qu'elle veut faire croire les choses les plus atroces... et qu'elle n'en sait qu'une, qui ne l'est pas... l'amour d'Herminie pour Karko?l.
- Et ce n'est pas savoir grand-chose, chevalier, - repris-je. - Si l'on savait toutes les confidences que se font les jeunes filles entre elles, on mettrait; sur le compte de l'amour la première rêverie venue. Or, vous avouerez qu'un homme comme ce Karko?l avait bien tout ce qui fait rêver.
- C'est vrai, - dit le vieux Tharsis, - mais on a plus que des confidences de jeunes filles. Vous rappelez-vous... non! vous étiez trop enfant, mais on l'a assez remarqué dans notre société... que Mme Stasseville, qui n'avait jamais rien aimé, pas plus les fleurs que tout le reste, car je défie de pouvoir dire quels étaient les go?ts de cette femme-là, portait toujours vers la fin de sa vie un bouquet de résédas à sa ceinture, et qu'en jouant au whist, et partout, elle en rompait les tiges pour les machonner, si bien qu'un beau jour Mlle de Beaumont demanda à Herminie, avec une petite roulade de raillerie dans la voix, depuis quand sa mère était herbivore?...
- Oui, je m'en souviens, - lui répondis-je. Et de fait, je n'avais jamais oublié la manière fauve, et presque amoureusement cruelle, dont la comtesse avait respiré et mangé les fleurs de son bouquet, à cette partie de whist qui avait été pour moi un événement.
- Eh bien! - fit le bonhomme, - ces résédas venaient d'une magnifique jardinière que Mme de Stasseville avait dans son salon. Oh! le temps n'était plus où les odeurs lui faisaient mal. Nous l'avions vue ne pouvoir les souffrir, depuis ses dernières couches, pendant lesquelles on avait failli la tuer, nous contait- elle langoureusement, avec un bouquet de tubéreuses. à présent, elle les aimait et les recherchait avec fureur. Son salon asphyxiait comme une serre dont on n'a pas encore soulevé les vitrages à midi. à cause de cela, deux ou trois femmes délicates n'allaient plus chez elle. C'étaient là des changements! Mais on les expliquait par la maladie et par les nerfs. Une fois morte, et quand il a fallu fermer son salon, - car le tuteur de son fils a fourré au collège ce petit imbécile, que voilà riche comme doit être un sot, - on a voulu mettre ces beaux résédas en pleine terre et l'on a trouvé dans la caisse, devinez quoi!... le cadavre d'un enfant qui avait vécu...?
Le narrateur fut interrompu par le cri très vrai de deux ou trois femmes, pourtant bien brouillées avec le naturel. Depuis longtemps, il les avait quittées; mais, ma foi, pour cette occasion il leur revint. Les autres, qui se dominaient davantage, ne se permirent qu'un haut-le-corps, mais il fut presque convulsif.
?- Quel oubli et quelle oubliette! - fit alors, avec sa légèreté qui rit de tout, cette aimable petite pourriture ambrée, le marquis de Gourdes, que nous appelons le dernier des marquis, un de ces êtres qui plaisanteraient derrière un cercueil et même dedans.
- D'où venait cet enfant? - ajouta le chevalier de Tharsis, en pétrissant son tabac dans sa bo?te d'écaille. - De qui était-il? Etait-il mort de mort naturelle? L'avait-on tué?... Qui l'avait tué?... Voilà ce qu'il est impossible de savoir et ce qui fait faire, mais bien bas, des suppositions épouvantables.
- Vous avez raison, chevalier, - lui répondis-je, renfon?ant en moi plus avant ce que je croyais savoir de plus que lui. - Ce sera toujours un mystère, et même qu'il sera bon d'épaissir jusqu'au jour où l'on n'en soufflera plus un seul mot.
- En effet, - dit-il, - il n'y a que deux êtres au monde qui savent réellement ce qu'il en est, et il n'est pas probable qu'ils le publient, ajouta-t-il, avec un sourire de c?té. - L'un est ce Marmor de Karko?l, parti pour les Grandes-Indes, la malle pleine de l'or qu'il nous a gagné. On ne le reverra jamais. L'autre...
- L'autre? - fis-je étonné.
- Ah! l'autre, - reprit-il, avec un clignement d'oeil qu'il croyait bien fin, - il y a encore moins de danger pour l'autre. C'est le confesseur de la comtesse. Vous savez, ce gros abbé de Trudaine, qu'ils ont, par parenthèse, nommé dernièrement au siège de Bayeux.
- Chevalier, . - lui dis-je alors, frappé d'une idée qui m'illumina, mieux que tout le reste, cette femme naturellement cachée, qu'un observateur à lunettes comme le chevalier de Tharsis appelait hypocrite, parce qu'elle avait mis une énergique volonté par-dessus ses passions, peut-être pour en redoubler l'orageux bonheur, - chevalier, vous vous êtes trompé. Le voisinage de la mort n'a pas entrouvert l'ame scellée et murée de cette femme, digne de l'Italie du seizième siècle plus que de ce temps. La comtesse du Tremblay de Stasseville est morte... comme elle a vécu. La voix du prêtre s'est brisée contre cette nature impénétrable qui a emporté son secret. Si le repentir le lui e?t fait verser dans le coeur du ministre de la miséricorde éternelle, on n'aurait rien trouvé dans la jardinière du salon.?
Le conteur avait fini son histoire, ce roman qu'il avait promis et dont il n'avait montré que ce qu'il en savait, c'est-à-dire les extrémités. L'émotion prolongeait le silence. Chacun restait dans sa pensée et complétait, avec le genre d'imagination qu'il avait, ce roman authentique dont on n'avait à juger que quelques détails dépareillés. à Paris, où l'esprit jette si vite l'émotion par la fenêtre, le silence, dans un salon spirituel, après une histoire, est le plus flatteur des succès:
- Quel aimable dessous de cartes ont vos parties de whist! - dit la baronne de Saint-Albiti, joueuse comme une vieille ambassadrice. - C'est très vrai ce que vous disiez. à moitié montré il fait plus d'impression que si l'on avait retourné toutes les cartes et qu'on e?t vu tout ce qu'il y avait dans le jeu.
- C'est le fantastique de la réalité, - fit gravement le docteur.
- Ah! - dit passionnément Mlle Sophie de Revistal, - il en est également de la musique et de la vie. Ce qui fait l'expression de l'une et de l'autre, ce sont les silences bien plus que les accords.
Elle regarda son amie intime, l'altière comtesse de Damnaglia, au buste inflexible, qui rongeait toujours le bout d'ivoire, incrusté d'or, de son éventail. Que disait l'oeil d'acier bleuatre de la comtesse?... Je ne la voyais pas, mais son dos, où perlait une sueur légère, avait une physionomie. On prétend que, comme Mme de Stasseville, la comtesse de Damnaglia a la force de cacher bien des passions et bien du bonheur.
- Vous m'avez gaté des fleurs que j'aimais, - dit la baronne de Mascranny, en se retournant de trois quarts vers le romancier. Et, cassant le cou à une rose bien innocente qu'elle prit à son corsage et dont elle éparpilla les débris dans une espèce d'horreur rêveuse:
- Voilà qui est fini! - ajouta-t-elle; - je ne porterai plus de résédas.
à un d?ner d'athées
Ceci est digne de gens sans Dieu. (ALLEN)
Le jour tombait depuis quelques instants dans les rues de la ville de ***. Mais, dans l'église de cette petite et expressive ville de l'Ouest, la nuit était tout à fait venue. La nuit avance presque toujours dans les églises. Elle y descend plus vite que partout ailleurs, soit à cause des reflets sombres des vitraux, quand il y a des vitraux, soit à cause de l'entrecroisement des piliers, si souvent comparés aux arbres des forêts, et aux ombres portées par les vo?tes. Cette nuit des églises, qui devance un peu la mort définitive du jour au dehors, n'en fait guère nulle part fermer les portes. Généralement, elles restent ouvertes, l'Angelus sonné, - et même quelquefois très tard, la veille des grandes fêtes par exemple, dans les villes dévotes, où l'on se confesse en grand nombre pour les communions du lendemain. Jamais, à aucune heure de la journée, les églises de province ne sont plus hantées par ceux qui les fréquentent qu'à cette heure vespérale où les travaux cessent, où la lumière agonise, et où l'ame chrétienne se prépare à la nuit, - à la nuit qui ressemble à la mort et laquelle la mort peut venir. à cette heure-là, on sent vraiment très bien que la religion chrétienne est la fille des catacombes et qu'elle a toujours quelque chose en elle des mélancolies de son berceau. C'est à ce moment, en effet, que ceux qui croient encore à la prière aiment à venir s'agenouiller et s'accouder, le front dans leurs mains, en ces nuits mystérieuses des nefs vides, qui répondent certainement au plus profond besoin de l'ame humaine, car si pour nous autres mondains et passionnés, le tête-à-tête en cachette avec la femme aimée nous para?t plus intime et plus troublant dans les ténèbres, pourquoi n'en serait-il pas de même pour les ames religieuses avec Dieu, quand il fait noir devant ses tabernacles, et qu'elles lui parlent, de bouche à oreille, dans l'obscurité?
Or, c'est ainsi qu'elles semblaient lui parler dans l'église de *** ce jour-là, les ames pieuses qui y étaient venues faire leurs prières du soir, selon leur coutume. Quoique dans la ville, grise d'un crépuscule brumeux d'automne, les réverbères ne fussent pas encore allumés, - ni la petite lampe grillagée de la statue de la Vierge, qu'on voyait à la fa?ade de l'h?tel des dames de la Varengerie, et qui n'y est plus à présent, - il y avait plus de deux heures que les Vêpres étaient finies, - car c'était dimanche, ce jour-là, - et le nuage d'encens qui forme longtemps un dais bleuatre dans l'en-haut des vo?tes du choeur, après les Offices, s'y était évaporé. La nuit, épaisse déjà dans l'église, y étalait sa grande draperie d'ombre qui semblait, comme une voile tombant d'un mat, déferler des cintres. Deux maigres cierges, perchés au tournant de deux piliers de la nef, assez éloignés l'un de l'autre, et la lampe du sanctuaire, piquant sa petite étoile immobile dans le noir du choeur, plus profond que tout ce qui était noir à l'entour, faisaient ramper sur les ténèbres qui noyaient la nef et les bas-c?tés, une lueur fant?male plut?t qu'une lumière. à cette filtration de clarté incertaine, il était possible de se voir douteusement et confusément, mais il était impossible de se reconna?tre... On apercevait bien, ici et là, dans les pénombres, des groupes plus opaques que les fonds sut lesquels ils se détachaient vaguement, - des dos courbés, - quelques coiffes blanches de femmes du peuple agenouillées par terre, - deux ou trois mantelets qui avaient baissé leurs capuchons; mais c'était tout. On s'entendait mieux qu'on ne se voyait. Toutes ces bouches qui priaient à voix basse, dans ce grand vaisseau silencieux et sonore, et par le silence rendu plus sonore, faisaient ce susurrement singulier qui est comme le bruit d'une fourmilière d'ames, visibles seulement à l'oeil de Dieu. Ce susurrement continu et menu, coupé, par intervalles, de soupirs, ce murmure labial, - si impressionnant dans les ténèbres d'une église muette, - n'était troublé par rien, si ce n'est, parfois, par une des portes des bas-c?tés, qui roulait sur ses gonds et claquait en se refermant derrière la personne qui venait d'entrer; - le bruit alerte et clair d'un sabot qui longeait l'orée des chapelles; - une chaise qui, heurtée dans l'obscurité, tombait; - - et, de temps en temps, une ou deux toux, de ces toux retenues de dévotes qui les musiquent et qui les fl?tent, par respect pour les saints échos de la maison du Seigneur. Mais ces bruits qui n'étaient que le passage rapide d'un son, n'interrompaient pas ces ames attentives et ferventes dans le train-train de leurs prières et l'éternité de leur susurrement.
Et voilà pourquoi, de ce groupe de fidèles, recueillis et rassemblés chaque soir dans l'église de ***, aucun ne prit garde à un homme qui en e?t assurément étonné plus d'un, s'il avait fait assez de jour ou de clarté pour qu'il f?t possible de le reconna?tre. Ce n'était pas, lui, un hanteur d'église. On ne l'y voyait jamais. Il n'y avait pas mis le pied depuis qu'il était revenu, après des années d'absence, habiter momentanément sa ville natale. Pourquoi donc y entrait-il ce soir-là?... Quel sentiment, quelle idée, quel projet l'avait décidé à franchir le seuil de cette porte, devant laquelle il passait plusieurs fois par jour comme si elle n'e?t pas existé?... C'était un homme haut en tout, qui avait d? courber sa fierté autant que sa grande taille pour passer sous la petite porte basse cintrée, et verdie par les humidités de ce pluvieux climat de l'Ouest; et qu'il avait prise pour entrer. Il ne manquait pas, après tout, de poésie dans sa tête de feu. Quand il entra dans ce lieu, qu'il avait probablement désappris, fut-il frappé de l'aspect presque tombal de cette église, qui, de construction, ressemble à une crypte, car elle est plus basse que le pavé de la place sur laquelle elle est batie, et son portail, à escalier intérieur de quelques marches, plus élevé que le ma?tre autel?... Il n'avait pas lu sainte Brigitte. S'il l'avait lue, il aurait, en entrant dans cette atmosphère nocturne, pleine de mystérieux chuchotements, pensé à la vision de son Purgatoire, à ce dortoir, morne et terrible, où l'on ne voit personne et où l'on entend des voix basses et des soupirs qui sortent des murs... Quelle que f?t, du reste, son impression, toujours est-il qu'il s'arrêta, peu s?r de lui-même et de ses souvenirs, s'il en avait, au milieu de la contre-allée dans laquelle il s'était engagé. Pour qui l'e?t observé, il cherchait évidemment quelqu'un ou quelque chose, qu'il ne trouvait pas dans ces ombres... Cependant, quand ses yeux s'y furent un peu faits et qu'il put retrouver autour de lui les contours des choses, il finit par apercevoir une vieille mendiante, croulée, plut?t qu'agenouillée, pour dire son chapelet, à l'extrémité du banc des pauvres, et il lui demanda, en la touchant à l'épaule, la chapelle de la Vierge et le confessionnal d'un prêtre de la paroisse qu'il lui nomma. Renseigné par cette vieille habituée du banc des pauvres qui, depuis cinquante ans peut-être, semblait faire partie du mobilier de l'église de *** et lui appartenir autant que les marmousets de ses gargouilles, l'homme en question arriva, sans trop d'encombre, à travers les chaises dérangées et dispersées par les Offices de la journée, et se planta juste debout devant le confessionnal qui est au fond de la chapelle. Il y resta les bras croisés, comme les ont presque toujours, dans les églises, les hommes qui n'y viennent pas pour prier et qui veulent pourtant y avoir une attitude convenable et grave. Plusieurs dames de la congrégation du Saint-Rosaire, alors en oraison autour de cette chapelle, si elles avaient remarqué cet homme, n'auraient pu le distinguer autrement que par je ne dirai pas l'impiété, mais la non piété de son attitude. D'ordinaire, il est vrai, les soirs de confession, il y avait auprès de la quenouille de la Vierge, ornée de ses rubans, un cierge tors de cire jaune allumé et qui éclairait la chapelle; mais, comme on avait communié en foule le matin et qu'il n'y avait plus personne au confessionnal, le prêtre de ce confessionnal, qui y faisait solitairement sa méditation, en était sorti, avait éteint le cierge de cire jaune, et était rentré dans son espèce de cellule en bois pour y reprendre sa méditation, sous l'influence de cette obscurité qui empêche toute distraction extérieure et qui féconde le recueillement. Etait-ce ce motif, était-ce hasard, caprice, économie ou quelque autre raison de ce genre, qui avait déterminé l'action très simple de ce prêtre? Mais, à coup s?r, cette circonstance sauva l'incognito, s'il tenait à le garder, de l'homme entré dans la chapelle, et qui, d'ailleurs, n'y demeura que peu d'instants... Le prêtre, qui avait éteint son cierge avant son arrivée, l'ayant aper?u à travers les barreaux de sa porte à claire-voie; rouvrit toute grande cette porte, sans quitter le fond du confessionnal dans lequel il était assis; et l'homme, décroisant ses bras, tendit au prêtre un objet indiscernable qu'il avait tiré de sa poitrine:
- Tenez, mon père! - dit-il d'une voix basse, mais distincte. -
Voilà assez longtemps que je le tra?ne avec moi!
Et il n'en fut pas dit davantage. Le prêtre, comme s'il e?t su de quoi il s'agissait, prit l'objet et referma tranquillement la porte de son confessionnal. Les dames de la congrégation du Saint- Rosaire crurent que l'homme qui avait parlé au prêtre allait s'agenouiller et se confesser, et furent extrêmement étonnées de le voir descendre le degré de la chapelle d'un pied leste, et regagner la contre-allée par où il était venu.
Mais, si elles furent surprises, il fut encore plus surpris qu'elles, car, au beau milieu de cette contre-allée qu'il remontait pour sortir de l'église, il fut saisi brusquement par deux bras vigoureux, et un rire, abominablement scandaleux dans un lieu si saint, partit presque à deux pouces de sa figure. Heureusement pour les dents qui riaient qu'il les reconnut, si près de ses yeux!
- Sacré nom de Dieu! - fit en même temps le rieur à mi-voix, mais pas de manière cependant qu'on n'entend?t pas, près de là, le blasphème et l'autre irrévérente parole, - qu'est-ce que tu fous donc, Mesnil, dans une église, à pareille heure? Nous ne sommes plus en Espagne, comme au temps où nous chiffonnions si joliment les guimpes des religieuses d'Avila.
Celui qu'il avait appelé ?Mesnil? eut un geste de colère.
- Tais-toi! - dit-il, en réprimant l'éclat d'une voix qui ne demandait qu'à retentir. - Es-tu ivre?... Tu jures dans une église comme dans un corps de garde. Allons! pas de sottises! et sortons d'ici décemment tous deux.
Et il doubla le pas, enfila, suivi de l'autre, la petite porte basse, et quand, dehors et à l'air libre de la rue, ils eurent pu reprendre la plénitude de leur voix:
- Que tous les tonnerres de l'enfer te br?lent, Mesnil! - continua l'autre, qui paraissait comme enragé. - Vas-tu donc te faire capucin?... Vas-tu donc manger de la messe?... Toi, Mesnilgrand, toi, le capitaine de Chamboran, comme un calotin, dans une église!
- Tu y étais bien, toi! - dit Mesnil, avec tranquillité.
- J'y étais pour t'y suivre. Je t'ai vu y entrer, plus étonné de ?a, ma parole d'honneur, que si j'avais vu violer ma mère. Je me suis dit: Qu'est-ce donc qu'il va faire dans cette grange à prêtraille?... Puis j'ai pensé qu'il y avait là quelque damnée anguille de jupe sous roche, et j'ai voulu voir pour quelle grisette ou pour quelle grande dame de la ville tu y allais.
- Je n'y suis allé que pour moi seul, mon cher, - dit Mesnil, avec l'insolence froide du plus complet mépris, de ce mépris qui se soucie bien de ce qu'on pense.
- Alors, tu m'étonnes plus diablement que jamais!
- Mon cher, - reprit Mesnil, en s'arrêtant, - les hommes... comme moi, n'ont été faits, de toute éternité, que pour étonner les hommes... comme toi.
Et, tournant le dos et hatant le pas, comme quelqu'un qui n'entend pas être suivi, il monta la rue de Gisors et regagna la place Thurin, dans un des angles de laquelle il demeurait.
Il demeurait chez son père, le vieux M. de Mesnilgrand comme on l'appelait par la ville, quand on en parlait. C'était un vieillard riche et avare (prétendait-on), dur à la détente, - c'était le mot dont on se servait, - qui depuis longues années vivait retiré de toutes compagnies, excepté pendant les trois mois que son fils, qui habitait Paris, venait passer dans la ville de ***. Alors, ce vieux M. de Mesnilgrand, qui ne voyait pas un chat d'ordinaire, se mettait à inviter et à recevoir les anciens amis et camarades de régiment de son fils et à se gaver de ces somptueux d?ners d'avare, à faire partout, disaient les rabelaisiens de l'endroit, fort malproprement et fort ingratement aussi, car la chère (cette chère de vilain vantée par les proverbes) y était excellente.
Pour vous en donner une idée, il y avait, à cette époque-là, dans la ville de ***, un fameux receveur particulier des finances, qui avait, quand il y arriva, produit l'effet d'un carrosse à six chevaux entrant dans une église. C'était un assez mince financier que ce gros homme, mais la nature s'était amusée à en faire, de vocation, un grand cuisinier. On racontait qu'en 1814, il avait apporté à Louis XVIII, détalant vers Gand, d'une main la caisse de son arrondissement, et de l'autre un coulis de truffes qui semblait avoir été cuisiné par les sept diables des péchés capitaux, tant il était délicieux; Louis XVIII avait, comme de juste, pris la caisse sans dire seulement merci; mais, de reconnaissance pour le coulis, il avait orné l'estomac prépotent de ce ma?tre queux de génie, poussé en pleines finances, de son grand cordon noir de Saint-Michel, qu'on n'accordait guère qu'à des savants ou à des artistes. Avec ce large cordon moiré, toujours plaqué sur son gilet blanc, et son crachat d'or allumant sa bedaine, ce Turcaret de M. Deltocq (il s'appelait Deltocq), qui, les jours de Saint-Louis, portait l'épée et l'habit de velours à la fran?aise, orgueilleux et insolent comme trente-six cochers anglais poudrés d'argent, et qui croyait que tout devait céder à l'empire de ses sauces, était pour la ville de ***, un personnage de vanité et de faste presque solaire... Eh bien! c'est avec ce haut personnage d?natoire, qui se vantait de pouvoir faire quarante-neuf potages maigres d'espèces différentes, mais qui ne savait pas combien il en pouvait faire de gras, - c'était l'infini! - que la cuisinière du vieux M. de Mesnilgrand luttait, et à qui elle donnait des inquiétudes, pendant le séjour à *** de son fils, au vieux M. de Mesnilgrand!
Il en était fier, de son fils; - mais aussi, il en était triste, ce grand vieillard de père, et il y avait de quoi! Son jeune homme, comme il l'appelait, quoiqu'il e?t quarante ans passés, avait eu la vie brisée du même coup qui avait mis l'Empire en miettes et renversé la fortune de Celui qui alors n'était plus que l'EMPEREUR, comme s'il avait perdu son nom dans sa fonction et dans sa gloire! Parti comme vélite à dix-huit ans, de l'étoffe dans laquelle se taillaient les maréchaux à cette époque, le fils Mesnilgrand avait fait les guerres de l'Empire, ayant sur son kolback tous les panaches de l'espérance; mais le tonnerre final de Waterloo avait br?lé jusqu'à ras de terre ses dernières ambitions. Il était de ceux que la Restauration ne reprit pas à son service, parce qu'ils n'avaient pu résister à la fascination du retour de l'?le d'Elbe, qui fit oublier leurs serments aux hommes les plus forts, comme s'ils avaient perdu leur libre arbitre. Le chef d'escadron Mesnilgrand, celui dont les officiers de Chamboran, ce régiment romanesquement brave, disaient: ?On peut être aussi brave que Mesnilgrand; mais davantage, c'est impossible!? vit de ses camarades de régiment, qui n'avaient pas des états de service comparables aux siens, devenir, à sa moustache, colonels des plus beaux régiments de la Garde Royale; et, quoiqu'il ne f?t pas jaloux, ce lui fut une cruelle angoisse... C'était une nature de l'intensité la plus redoutable. La discipline militaire d'un temps où elle fut presque romaine, fut seule capable d'endiguer les passions de ce violent qui - de ses passions inexprimablement terribles - avait révolté sa ville natale avant dix-huit ans, et failli mourir. Avant dix-huit ans, en effet, des excès de femmes, des excès insensés, lui avaient donné une maladie nerveuse, une espèce de tabes dorsal pour lequel il avait fallu lui br?ler la colonne vertébrale avec des moxas. Cette médication effrayante qui épouvanta la ville de *** comme ses excès l'avaient épouvantée, fut un genre de supplice exemplaire dont les pères de famille de la ville infligèrent la vue à leurs fils, pour les moraliser, comme on moralise les peuples par la terreur. Ils les menèrent voir br?ler le jeune Mesnilgrand, qui n'échappa aux morsures du feu, dirent les médecins, que grace à une organisation d'enfer; c'était le mot, puisqu'elle avait si bien résisté à la flamme. Aussi quand, avec cette organisation si prodigieusement exceptionnelle, qui, après les moxas, résista plus tard aux fatigues, aux blessures et à tous les fléaux qui puissent fondre sur un homme de guerre, Mesnilgrand, robuste encore, se vit, en pleine maturité, sans le grand avenir militaire qu'il avait rêvé, sans but désormais, les bras cassés et l'épée clouée au fourreau, ses sentiments s'exaspérèrent jusqu'à la fureur la plus aigu?. S'il fallait, pour le faire comprendre, chercher dans l'histoire un homme à qui comparer Mesnilgrand, on serait obligé de remonter jusqu'au fameux Charles le Téméraire, duc de Bourgogne. Un moraliste ingénieux, préoccupé du non-sens de nos destinées, a, pour l'expliquer, prétendu que les hommes ressemblent à des portraits dont les uns ont la tête ou la poitrine coupée par leurs cadres, sans proportion avec leur grandeur naturelle, et dont les autres disparaissent, rapetissés et réduits à l'état de nains par l'absurde immensité du leur. Mesnilgrand, fils d'un simple hobereau bas-normand, qui devait mourir dans l'obscurité de la vie privée, après avoir manqué la grande gloire historique pour laquelle il était né, se rencontra avoir, - et pour quoi en faire? - l'épouvante puissance de furie continue, d'envenimement et d'ulcération enragée, qu'avait ce Téméraire, que l'histoire appelle aussi le Terrible Waterloo, qui l'avait jeté sur le pavé, fut pour lui, en une fois, ce que Granson et Morat avaient été, en deux, pour cette foudre humaine qui s'éteignit dans les neiges de Nancy. Seulement, il n'y eut pas de neige et de Nancy pour Mesnilgrand, le chef d'escadron dégommé, comme disent les gens qui déshonorent tout, avec leur bas vocabulaire. à cette époque, on crut qu'il se tuerait, ou qu'il deviendrait fou. Il ne se tua point, et sa tête résista. Il ne devint pas fou. Il l'était déjà, dirent les rieurs, car il y a toujours des rieurs. S'il ne se tua pas, - et, sa nature étant donnée, ses amis auraient pu lui demander, mais ne lui demandèrent pas pourquoi, - il n'était pas homme à se laisser manger le coeur par le vautour, sans essayer d'écraser le bec du vautour. Comme Alfiéri, cet incroyable volontaire d'Alfiéri, qui, ne sachant rien que dompter des chevaux, apprit le grec à quarante ans et fit même des vers grecs, Mesnilgrand se jeta, ou plut?t se précipita dans la peinture, c'est-à-dire dans ce qu'il y avait de plus éloigné de lui, exactement comme on monte au septième étage pour se tuer mieux, en tombant de plus haut, quand on veut se jeter par la fenêtre. Il ne savait pas un mot de dessin, et il devint peintre comme Géricault, qu'il avait, je crois, connu aux Mousquetaires. Il travailla... avec la furie de la fuite devant l'ennemi, disait-il, avec un rire amer, exposa, fit éclat, n'exposa plus, crevant ses toiles après les avoir peintes, et recommen?ant de travailler avec un infatigable acharnement. Cet officier, qui avait toujours vécu le bancal à la main, emporté par son cheval à travers l'Europe, passa sa vie piqué devant un chevalet, sabrant la toile de son pinceau, et tellement dégo?té de la guerre, - le dégo?t de ceux qui adorent! - que ce qu'il peignait le plus, c'étaient des paysages, des paysages comme ceux qu'il avait ravagés. Tout en les peignant, il machait je ne sais quel mastic d'opium, mêlé au tabac qu'il fumait jour et nuit, car il s'était fait construire une espèce de houka de son invention, dans lequel il pouvait fumer, même en dormant. Mais ni les narcotiques, ni les stupéfiants, ni aucun des poisons avec lesquels l'homme se paralyse et se tue en détail, ne purent endormir ce monstre de fureur, qui ne s'assoupissait jamais en lui et qu'il appelait le crocodile de sa fontaine, un crocodile phosphorescent dans une fontaine de feu! D'aucuns, qui le connaissaient mal, le crurent longtemps carbonaro. Mais, pour ceux qui le connaissaient mieux, il y avait trop de déclamation et de libéralisme bête dans le carbonarisme, pour qu'un homme aussi absolu tombat dans des niaiseries qu'il jugeait, avec la ferme judiciaire de son pays. Et de fait, en dehors de ses passions, dont l'extravagance avait été quelquefois sans limites, il avait le sentiment net de la réalité qui distingue les hommes de race normande. Il ne donna jamais dans l'illusion des conspirations. Il avait prédit au général Berton sa destinée. D'un autre c?té, les idées démocratiques sur lesquelles les Impérialistes s'appuyèrent sous la Restauration, pour mieux conspirer, lui répugnaient d'instinct. Il était profondément aristocrate. Il ne l'était pas seulement de naissance, de caste, de rang social; il l'était de nature, comme il était lui, et pas un autre, et comme il l'e?t été encore, aurait-il été le dernier cordonnier de sa ville, Il l'était enfin, comme dit Henri Heine, ?par sa grande manière de sentir?, et non point bourgeoisement, à la fa?on des parvenus qui aiment les distinctions extérieures. Il ne portait pas ses décorations. Son père, le voyant à la veille de devenir colonel, quand s'écroula l'Empire, lui avait constitué un majorat de baron; mais il n'en prit jamais le titre, et, sur ses cartes et pour tout le monde, il ne fut que ?le chevalier de Mesnilgrand?. Les titres, vidés des privilèges politiques dont ils étaient bourrés autrefois, et qui en faisaient de vraies armes de guerre, ne valaient pas plus à ses yeux que des écorces d'orange quand l'orange n'y est plus, et il s'en moquait bien, même devant ceux qui les respectaient. Il en donna la preuve, un jour, dans cette petite ville de ***, entichée de noblesse, où les anciens seigneurs terriens du pays, ruinés et volés par la Révolution, avaient, peut-être pour se consoler, l'inoffensive manie de s'attribuer entre eux des titres de comte et de marquis, que leurs familles très anciennes, et n'ayant nul besoin de cela pour être très nobles, n'avaient jamais portés. Mesnilgrand, qui trouvait cette usurpation ridicule, prit un moyen hardi pour la faire cesser. Un soir de réunion dans une des maisons les plus aristocratiques de la ville, il dit au domestique: ?Annoncez le duc de Mesnilgrand.? Et le domestique, étonné, annon?a d'une voix de Stentor: ?Monsieur le duc de Mesnilgrand!? Ce fut un haut-le- corps général. ?Ma foi, dit-il, voyant l'effet qu'il avait produit, en tant que tout le monde se donne un titre, j'ai mieux aimé prendre celui-là!? On ne souffla mot. Et même quelques-uns de bonne humeur se mirent à rire dans les petits coins; mais on ne recommen?a plus. Il y a toujours des Chevaliers errants dans le monde. Ils ne redressent plus les torts avec la lance, mais les ridicules avec la raillerie, et Mesnilgrand était de ces Chevaliers-là.
Il avait le don du sarcasme. Mais ce n'était pas le seul don que le Dieu de la force lui e?t fait. Quoique, dans son économie animale, le caractère f?t sur le premier plan, comme chez presque tous les hommes d'action, l'esprit, resté en seconde ligne, n'en était pas moins, pour lui et contre les autres, une puissance. Nul doute que si le chevalier de Mesnilgrand avait été un homme heureux, il n'e?t été très spirituel; mais, malheureux, il avait des opinions de désespéré et, quand il était gai, chose rare, une ga?té de désespéré; et rien ne casse mieux que la pensée fixe du malheur le kaléidoscope de l'esprit et ne l'empêche mieux de tourner, en éblouissant. Seulement, ce qu'il avait par-dessus tout, c'était, avec les passions qui fermentaient dans son sein, une extraordinaire éloquence. Le mot qu'on a dit de Mirabeau et qu'on peut dire de tous les orateurs: ?Si vous l'eussiez entendu!...? semblait fait spécialement pour lui. Il fallait le voir, à la moindre discussion, sa poitrine de volcan soulevée, passant du pale à un pale plus profond, le front labouré de houles de rides - comme la mer dans l'ouragan de sa colère, - les pupilles jaillissant de leur cornée, comme pour frapper ceux à qui il parlait, - deux balles flamboyantes! fallait le voir haletant, palpitant, l'haleine courte, la voix plus pathétique à mesure qu'elle se brisait davantage, l'ironie faisant trembler l'écume sur ses lèvres, longtemps vibrantes après qu'il avait parlé, plus sublime d'épuisement, après ces accès, que Talma dans Oreste, plus magnifiquement tué et cependant ne mourant pas, n'étant pas achevé par sa colère, mais la reprenant le lendemain, une heure après, une minute après, phénix de fureur, renaissant toujours de ses cendres!... Et en effet, n'importe à quel moment on touchat à de certaines cordes, immortellement tendues en lui, il s'en échappait des résonances à renverser celui qui aurait eu l'imprudence de les effleurer. ?Il est venu passer hier la soirée à la maison, disait une jeune fille à une de ses amies. Ma chère, il y a rugi tout le temps. C'est un démoniaque. On finira par ne plus le recevoir du tout, M. de Mesnilgrand.? Sans ces rugissements de mauvais ton, pour lesquels ne sont faits ni les salons, ni les ames qui les habitent, peut-être aurait-il intéressé les jeunes filles qui en parlaient avec cette moqueuse sévérité. Lord Byron commen?ait à devenir fort à la mode dans ce temps-là, et quand Mesnilgrand était silencieux et contenu, il y avait en lui quelque chose des héros de Byron. Ce n'était pas la beauté régulière que les jeunes personnes à ame froide recherchent. Il était rudement laid; mais son visage pale et ravagé, sous ses cheveux chatains restés très jeunes, son front ridé prématurément, comme celui de Lara ou du Corsaire, son nez épaté de léopard, ses yeux glauques, légèrement bordés d'un filet de sang comme ceux des chevaux de race très ardents, avaient une expression devant laquelle les plus moqueuses de la ville de *** se sentaient troublées. Quand il était là, les plus ricaneuses ne ricanaient plus. Grand, fort, bien tourné, quoiqu'il se vo?tat un peu du haut du corps, comme si la vie qu'il portait e?t été une armure trop lourde, le chevalier de Mesnilgrand avait, sous son costume moderne l'air perdu qu'on retrouve dans certains majestueux portraits de famille. ?C'est un portrait qui marche?, disait encore une jeune fille qui le voyait entrer dans un salon pour la première fois. D'ailleurs, Mesnilgrand couronnait tous ces avantages par un avantage supérieur à tous les autres, aux yeux de ces fillettes: il était toujours divinement mis. Etait-ce là une dernière coquetterie de sa vie d'homme à femmes, à ce désespéré, et qui survivait à cette vie finie, enterrée, comme le soleil couché envoie un dernier rayon rose au flanc des nuages derrière lesquels il a sombré?... Etait-ce un reste du luxe satrapesque, étalé autrefois par cet officier de Chamboran qui avait fait payer au vieil avare son père, quand son régiment fut licencié, vingt mille francs seulement de peaux de tigre pour ses chabraques et ses bottes rouges? Mais, le fait est qu'aucun jeune homme de Paris ou de Londres ne l'e?t emporté par l'élégance sur ce misanthrope, qui n'était plus du monde, et qui, pendant les trois mois de son séjour à ***, ne faisait que quelques visites, et puis après n'en faisait plus.
Il y vivait, comme à Paris, livré à sa peinture jusqu'à la nuit. Il se promenait peu dans cette ville propre et charmante, à l'aspect rêveur, batie pour des rêveurs, cette ville de poètes, où il n'y en avait peut-être pas un. Quelquefois, il y passait dans quelques rues, et le boutiquier disait à l'étranger qui remarquait sa hautaine tournure: ?C'est le commandant Mesnilgrand?, comme si le commandant Mesnilgrand devait être connu de toute la terre! Qui l'avait vu une fois ne l'oubliait plus. Il imposait, comme tous les hommes qui ne demandent plus rien à la vie; car qui ne demande rien à la vie est plus haut qu'elle, et c'est elle alors qui fait des bassesses avec nous. Il n'allait point au café avec les autres officiers que la Restauration avait rayés de ses cadres de service, et auxquels il ne manquait jamais de donner une poignée de main, quand il les rencontrait. Les cafés de province répugnaient à son aristocratie. C'était pour lui affaire de go?t que de ne pas entrer là. Cela ne scandalisait personne. Les camarades étaient toujours s?rs de le rencontrer chez son père, devenu, pendant son séjour, magnifique, d'avare qu'il était pendant son absence, et qui leur donnait des festins appelés par eux des Balthazars, quoiqu'ils n'eussent jamais lu la Bible.
Il y assistait en face de son fils, et quoiqu'il f?t vieux et semblat-il, par la tenue, un personnage de comédie, on voyait que le père avait d? être, dans le temps, digne de procréer cette géniture dont il avait l'orgueil... C'était un grand vieillard très sec, droit comme un mat de vaisseau, qui tenait altièrement tête à la vieillesse. Toujours vêtu d'une longue redingote de couleur sombre, qui le faisait para?tre encore plus grand qu'il n'était, il avait extérieurement l'austérité du penseur ou d'un homme pour lequel le monde n'avait ni pompes, ni oeuvres. Il portait, sans le quitter jamais, depuis des années, un bonnet de coton avec un large serre-tête lilas; mais nul plaisant n'aurait songé à rire de ce bonnet de coton, la coiffure traditionnelle du Malade imaginaire. Le vieux M. de Mesnilgrand ne prêtait pas plus à la comédie qu'à personne. Il aurait coupé le rire sur les lèvres joyeuses de Regnard, et rendu plus pensif le regard pensif de Molière. Quelle qu'e?t été la jeunesse de ce Géronte ou de cet Harpagon presque majestueux; cela remontait trop loin pour qu'on s'en souv?nt. Il avait donné (disait-on) du c?té de la Révolution, quoiqu'il f?t le parent de Vicq d'Azir, le médecin de Marie- Antoinette, mais ce n'avait pas été long. L'homme du fait (les Normands appellent leur bien leur fait; expression profonde!), le possesseur, le terrien, avaient en lui promptement redressé l'homme d'idée. Seulement, de la Révolution, il était sorti athée politique, comme il y était entré athée religieux, et ces deux athéismes combinés en avaient fait un négateur carabiné, qui aurait effrayé Voltaire. Il parlait peu, du reste, de ses opinions, excepté dans ces d?ners d'hommes qu'il donnait pour fêter son fils, où, se trouvant en famille d'idées, il laissait échapper des lueurs d'opinion qui auraient justifié ce qu'on disait de lui par la ville. Pour les gens religieux et les nobles dont elle était pleine, c'était, en effet, un vieux réprouvé qu'il était impossible de voir et qui s'était fait justice, en n'allant chez personne... Sa vie était très simple. Il ne sortait jamais. Les limites de son jardin et de sa cour étaient pour lui le bout du monde. Assis, l'hiver, sous le grand manteau de la cheminée de sa cuisine, où il avait fait rouler un vaste fauteuil rouge brun de velours d'Utrecht, à larges oreilles, silencieux devant les domestiques qu'il gênait de sa présence, car devant lui ils n'osaient pas parler haut, et ils s'entretenaient à voix basse, comme dans une église; l'été, il les délivrait de sa présence, et il se tenait dans sa salle à manger, qui était fra?che, lisant les journaux ou quelques bouquins d'une ancienne bibliothèque de moines, achetés par lui à la criée, ou classant des quittances devant un petit secrétaire d'érable, à coins cuivrés, qu'il avait fait descendre là, pour ne pas être obligé de monter un étage, quand ses fermiers venaient, et quoique ce ne f?t pas là un meuble de salle à manger. S'il se passait autre chose que des calculs d'intérêts dans sa cervelle, c'est ce que personne ne savait. Sa face, à nez court, un peu écrasée, blanche comme la céruse et trouée de petite vérole, ne laissait rien filtrer de ses pensées, aussi énigmatiques que celles d'un chat, qui fait ronron au coin du feu. La petite vérole, qui l'avait criblé, lui avait rougi les yeux et retourné les cils en dedans, qu'il était obligé de couper; et cette horrible opération, qu'il fallait répéter souvent, lui avait rendu la vue clignotante, si bien que, quand il vous parlait, il était obligé de mettre la main sur ses sourcils comme un garde-vue, pour s'assurer le regard, en se renversant un peu en arrière, ce qui lui donnait tout à la fois un grand air d'impertinence et de fierté. On n'e?t certainement, avec aucun lorgnon, obtenu un effet d'impertinence supérieur à celui qu'obtenait le vieux M. de Mesnilgrand avec sa main tremblante, posée de champ sur ses sourcils pour vous ajuster et vous voir mieux, quand il vous interpellait... Sa voix était celle d'un homme qui avait toujours eu le droit du commandement sur les autres, une voix de tête plus que de poitrine, comme celle d'un homme qui a lui-même plus de tête que de coeur; mais il ne s'en servait pas beaucoup. On aurait dit qu'il en était aussi avare que de ses écus. Il l'économisait, non pas comme le centenaire Fontenelle économisait la sienne, quand il interrompait sa phrase, lorsqu'il passait une voiture, pour la reprendre après que le roulement de la voiture avait cessé. Le vieux M. de Mesnilgrand n'était pas, comme le vieux Fontenelle, un bonhomme de porcelaine fêlée, perpétuellement occupé à surveiller ses fêlures. C'était, lui, un antique dolmen, de granit pour la solidité, et s'il parlait peu, c'est que les dolmens parlent peu, comme les jardins de La Fontaine. Quand cela lui arrivait, du reste, c'était d'une briève fa?on, à la Tacite. En conversation, il gravait le mot. Il avait le style lapidaire, - et même lapidant, car il était né caustique, et les pierres qu'il jetait dans le jardin des autres atteignaient toujours quelqu'un. Autrefois, comme beaucoup de pères, il avait poussé des cris de cormoran contre les dépenses et les folies de son fils; mais depuis que Mesnil - ainsi qu'il disait par abréviation familière - était resté pris comme un Titan sous la montagne renversée de l'Empire, il avait pour lui le respect d'un homme qui a pesé la vie dans tous les trébuchets du mépris et qui trouvait que rien n'est plus beau, après tout, que la force humaine écrasée par la stupidité du destin!
Et il le lui témoignait à sa manière, et cette manière était expressive. Quand son fils parlait devant lui, il y avait de l'attention passionnée sur cette froide face blafarde, qui semblait une lune dessinée au crayon blanc sur papier gris, et dont les yeux, rougis par la petite vérole, eussent été passés à la sanguine. D'ailleurs, la meilleure preuve qu'il p?t donner du cas qu'il faisait de son fils Mesnil, c'était, pendant le séjour chez lui de ce fils, le complet oubli de son avarice, de cette passion qui lache le moins, de sa poigne froide, l'homme qu'elle a pris. C'étaient ces fameux d?ners qui empêchaient M. Deltocq de dormir et qui agitaient les lauriers... de ses jambons, au-dessus de sa tête. C'étaient ces d?ners comme le Diable peut seul en tripoter pour ses favoris... Et de fait, les convives de ces d?ners-là n'étaient-ils pas les très grands favoris du Diable?... ?Tout ce que la ville et l'arrondissement ont de gueux et de scélérats se trouve là, marmottaient les royalistes et les dévots, qui avaient encore les passions de 1815. Il doit s'y dire furieusement d'infamies - et peut-être s'y en faire?, ajoutaient- ils. Les domestiques, qu'on ne renvoyait pas au dessert, comme aux soupers du baron d'Holbach, colportaient en effet des bruits abominables par la ville sur ce qu'on disait en ces ripailles; et la chose même devint si forte dans l'opinion, que la cuisinière du vieux M. de Mesnilgrand fut circonvenue par ses amies et menacée de ceci: que, pendant la visite du fils Mesnilgrand à son père, M. le curé ne la laisserait plus approcher des Sacrements. On éprouvait alors, dans la ville de ***, pour ces agapes si tympanisées de la place Thurin, une horreur presque égale à l'horreur que les chrétiens, au Moyen Age, ressentaient pour ces repas des juifs, dans lesquels ils profanaient des hosties et égorgeaient des enfants. il est vrai que cette horreur était un peu tempérée par les convoitises d'une sensualité très éveillée, et par tous les récits qui faisaient venir l'eau à la bouche des gourmands de la ville; quand on parlait devant eux des d?ners du vieux M. de Mesnilgrand. En province et dans une petite ville, tout se sait. La halle y est mieux que la maison de verre du Romain: elle y est une maison sans murs. On savait, à un perdreau ou à une bécassine près, ce qu'il aurait ou ce qu'il y avait eu à chaque d?ner hebdomadaire de la place Thurin. Ces repas, qui avaient ordinairement lieu tous les vendredis, raflaient le meilleur poisson et le meilleur coquillage à la halle, car on y faisait impudemment chère de commissaire, en ces festins affreux et malheureusement exquis. On y mariait fastueusement le poisson à la viande, pour que la loi de l'abstinence et de la mortification, prescrite par l'Eglise, f?t mieux transgressée... Et cette idée-là était bien l'idée du vieux M. de Mesnilgrand et de ses satanés convives! Cela leur assaisonnait leur d?ner de faire gras les jours maigres, et, par-dessus leur gras, de faire un maigre délicieux. Un vrai maigre de cardinal! Ils ressemblaient à cette Napolitaine qui disait que son sorbet était bon, mais qui l'aurait trouvé meilleur s'il avait été un péché. Et que dis-je? un péché! Il aurait fallu qu'il en f?t plusieurs pour ces impies, car tous, tant qu'ils étaient, qui venaient s'asseoir à cette table maudite, c'étaient des impies, - des impies de haute graisse et de crête écarlate, de mortels ennemis du prêtre, dans lequel ils voyaient toute l'Eglise, des athées, - absolus et furieux, - comme on l'était à cette époque; l'athéisme d'alors étant un athéisme très particulier. C'était, en effet, celui d'une période d'hommes d'action de la plus immense énergie, qui avaient passé par la Révolution et les guerres de l'Empire, et qui s'étaient vautrés dans tous les excès de ces temps terribles. Ce n'était pas du tout l'athéisme du XVIIIe siècle, dont il était pourtant sorti. L'athéisme du XVIIIe siècle avait des prétentions à la vérité et à la pensée. Il était raisonneur, sophiste, déclamatoire, surtout impertinent. Mais il n'avait pas les insolences des soudards de l'Empire et des régicides apostats de 93. Nous qui sommes venus après ces gens-là, nous avons aussi notre athéisme, absolu, concentré, savant, glacé, ha?sseur, ha?sseur implacable! ayant pour tout ce qui est religieux la haine de l'insecte pour la poutre qu'il perce. Mais, lui, non plus que l'autre, cet athéisme- là, ne peut donner l'idée de l'athéisme forcené des hommes du commencement du siècle, qui, élevés comme des chiens par les voltairiens, leurs pères, avaient, depuis qu'ils étaient hommes, mis leurs mains jusqu'à l'épaule dans toutes les horreurs de la politique et de la guerre et de leurs doubles corruptions. Après trois ou quatre heures de buveries et de mangeries blasphématoires, la salle à manger hurlante du vieux M. de Mesnilgrand avait de bien autres vibrations et une bien autre physionomie que ce piètre cabinet de restaurant, où quelques mandarins chinois de la littérature ont fait dernièrement leur petite orgie à cinq francs par tête, contre Dieu. C'étaient ici de tout autres bombances! Et comme elles ne recommenceront probablement jamais, du moins dans les mêmes termes, il est intéressant et nécessaire, pour l'histoire des moeurs, de les rappeler.
Ceux qui les faisaient, ces bombances sacrilèges, sont morts et bien morts; mais à cette époque ils vivaient, et même c'est l'époque où ils vivaient le plus, car la vie est plus forte, quand ce ne sont pas les facultés qui baissent, mais les malheurs qui ont grandi. Tous ces amis de Mesnilgrand, tous ces commensaux de la maison de son père, avaient la même plénitude de forces actives qu'ils eussent jamais eues, et ils en avaient davantage, puisqu'ils les avaient exercées, puisqu'ils avaient bu à la bonde du tonneau de tous les excès du désir et de la jouissance, sans avoir été foudroyés par ces spiritueux renversants; mais ils ne tenaient plus entre leurs dents et leurs mains crispées la bonde du tonneau qu'ils avaient mordue, - comme Cynégire son vaisseau, pour le retenir. Les circonstances leur avaient arraché des dents cette mamelle qu'ils avaient tétée, sans l'épuiser, et ils n'en avaient que plus soif, de l'avoir tétée! C'était pour eux aussi, comme pour Mesnilgrand, l'heure de l'enragement. Ils n'avaient pas la hauteur de l'ame de Mesnil, de ce Roland le Furieux dont l'Arioste, s'il avait eu un Arioste, aurait d? ressembler de génie tragique à Shakespeare. Mais à leur niveau d'ame, à leur étage de passion et d'intelligence, ils avaient, comme lui, leur vie finie avant la mort, - qui n'est pas la fin de la vie et qui souvent vient bien longtemps avant sa fin. C'étaient des désarmés avec la force de porter des armes. Ils n'étaient pas, tous ces officiers, que des licenciés de l'armée de la Loire; c'étaient les licenciés de la vie et de l'Espérance. L'Empire perdu, la Révolution écrasée par cette réaction qui n'a pas su la tenir sous son pied, comme saint Michel y tient le dragon, tous ces hommes, rejetés de leurs positions, de leurs emplois, de leurs ambitions, de tous les bénéfices de leur passé, étaient retombés impuissants, défaits, humiliés, dans leur ville natale, où ils étaient revenus ?crever misérablement comme des chiens?, disaient-ils avec rage. Au Moyen Age, ils auraient fait des pastoureaux, des routiers, des capitaines d'aventure; mais on ne choisit pas son temps; mais, les pieds pris dans les rainures d'une civilisation qui a ses proportions géométriques et ses précisions impérieuses, force leur était de rester tranquilles, de ronger leur frein, d'écumer sur place, de manger et de boire leur sang, et d'en ravaler le dégo?t! Ils avaient bien la ressource des duels; mais que sont quelques coups de sabre ou de pistolet, quand il leur e?t fallu des hémorragies de sang versé, à noyer la terre, pour calmer l'apoplexie de leurs fureurs et de leurs ressentiments? Vous vous doutez bien, après cela, des oremus qu'ils adressaient à Dieu, quand ils en parlaient, car s'ils n'y croyaient pas, d'autres y croyaient: leurs ennemis! et c'était assez pour maugréer, blasphémer et canonner dans leurs discours tout ce qu'il y a de saint et de sacré parmi les hommes. Mesnilgrand disait d'eux un soir, en les regardant autour de la table de son père, et aux lueurs d'un punch gigantesque: ?qu'on en monterait un beau corsaire!? - ?Rien n'y manquerait, - ajoutait-il, en guignant deux ou trois défroqués, mêlés à ces soldats sans uniforme, - pas même des aum?niers, si c'était là une fantaisie de corsaires que des aum?niers!? Mais, après la levée du blocus continental et l'époque folle de paix qui suivit, si ce ne fut pas le corsaire qui manqua, ce fut l'armateur.
Eh bien! ces convives du vendredi, qui scandalisaient hebdomadairement la ville de ***, vinrent, suivant leur usage, d?ner à l'h?tel Mesnilgrand le vendredi en suivant le dimanche où Mesnil avait été si brusquement appréhendé dans l'église par un de ses anciens camarades, étonné et furieux de l'y voir. Cet ancien camarade était le capitaine Ran?onnet, du 8e dragons, lequel, par parenthèse, arriva un des premiers au d?ner de ce jour-là, n'ayant pas revu Mesnilgrand de toute la semaine et n'ayant pu encore digérer sa visite à l'église et la manière dont Mesnil l'avait re?u et planté là, quand il lui avait demandé des explications. Il comptait bien revenir sur cette chose stupéfiante dont il avait été témoin, et qu'il tenait à éclaircir, en présence de tous les conviés du vendredi qu'il régalerait de cette histoire. Le capitaine Ran?onnet n'était pas le plus mauvais gar?on des mauvais gar?ons de la bande des vendredis. Mais il était l'un des plus fanfarons, et tout à la fois des plus na?fs d'impiété. Quoiqu'il ne f?t pas sot, il en était devenu bête. Il avait toujours l'idée de Dieu dans l'esprit, comme une mouche dans le nez. Il était, de la tête aux pieds, un officier du temps, avec tous les défauts et, les qualités de ce temps, pétri par la guerre et pour la guerre, et ne croyant qu'à elle, et n'aimant qu'elle; un de ces dragons qui font sonner leurs gros talons, - comme dit la vieille chanson dragonne. Des vingt-cinq qui d?naient ce jour-là à l'h?tel Mesnilgrand, il était peut-être celui qui aimait le plus Mesnil, quoiqu'il e?t perdu le fil de son Mesnil, depuis qu'il l'avait vu entrer dans une église. Est-il besoin d'en avertir?... la majorité de ces vingt-cinq convives se composait d'officiers, mais il n'y avait pas à ce d?ner que des militaires. Il y avait des médecins, - les plus matérialistes des médecins de la ville, - quelques anciens moines, fuyards de leur abbaye et en rupture de voeux, contemporains du père Mesnilgrand - deux ou trois prêtres soi- disant mariés, mais en réalité concubinaires, et, brochant sur le tout, un ancien représentant du peuple, qui avait voté la mort du Roi... Bonnets rouges ou schakos, les uns révolutionnaires à tous crins, les autres bonapartistes effrénés, prêts à se chamailler et à s'arracher les entrailles, mais tous athées, et, sur ce point seul de la négation de Dieu et du mépris de toutes les Eglises, de la plus touchante unanimité. Ce sanhédrin de diables à plusieurs espèces de cornes était présidé par ce grand diable en bonnet de coton, le père Mesnilgrand, à la face blême et terrible sous cette coiffure, qui n'avait plus rien de bouffon avec pareille tête par- dessous, et qui se tenait droit au milieu de sa table, comme l'Evêque mitré de la messe du Sabbat, vis-à-vis de son fils Mesnil, au visage fatigué de lion au repos, mais dont les muscles étaient toujours près de jouer dans son mufle ridé et de lancer des éclairs!...
Quant à lui, disons-le, il se distinguait - impérialement - de tous les autres. Ces officiers, anciens beaux de l'Empire, où il y eut tant de beaux, avaient, certes! de la beauté et même de l'élégance; mais leur beauté était régulière, tempéramenteuse, purement ou impurement physique, et leur élégance soldatesque. Quoique en habits bourgeois, ils avaient conservé le raide de l'uniforme, qu'ils avaient porté toute leur vie. Selon une expression de leur vocabulaire, ils étaient un peu trop ficelés. Les autres convives, gens de science, comme les médecins, ou revenus de tout, comme ces vieux moines, qui se souciaient bien d'un habit, après avoir porté et foulé aux pieds les ornements sacrés de la splendeur sacerdotale, ressemblaient par le vêtement à d'indignes pleutres... Mais lui, Mesnilgrand, était - eussent dit les femmes - adorablement mis. Comme on était au matin encore, il portait un amour de redingote noire, et il était cravaté (comme on se cravatait alors) d'un foulard blanc, de nuance écrue semé d'imperceptibles étoiles d'or brodées à la main. Etant chez lui, il ne s'était pas botté. Son pied nerveux et fin, qui faisait dire: ?Mon prince!? aux pauvres assis aux bornes des rues quand il passait près d'eux, était chaussé de bas de soie à jour et de ces escarpins, très découverts et à talon élevé, qu'affectionnait Chateaubriand, l'homme le plus préoccupé de son pied qu'il y e?t alors en Europe, après le grand-duc Constantin. Sa redingote ouverte, coupée par Staub, laissait voir un pantalon de prunelle à reflets scabieuse et un simple gilet de casimir noir à chale, sans cha?ne d'or; car, ce jour-là, Mesnilgrand n'avait de bijoux d'aucune sorte, si ce n'est un camée antique d'un grand prix, représentant la tête d'Alexandre, qui fixait sur sa poitrine les plis étendus de sa cravate sans noeud, - presque militaire, - - un hausse-col. Rien qu'en le voyant en cette tenue, d'un go?t si s?r, on sentait que l'artiste avait passé par le soldat et l'avait transfiguré, et que l'homme de cette mise n'était pas de la même espèce que les autres qui étaient là, quoiqu'il f?t à tu et à toi avec beaucoup d'entre eux. Le patricien de nature, l'officier né graine d'épinards, comme ils disaient de lui dans leur langue militaire, se révélait et tranchait bien sur ce vigoureux repoussoir de soldats énergiques, excessivement vaillants, mais vulgaires et inaptes aux commandements supérieurs. Ma?tre de maison, - en seconde ligne, puisque son père faisait les honneurs de sa table, - Mesnilgrand, s'il ne s'élevait pas quelqu'une de ces discussions qui l'enlevaient par les cheveux, comme Persée enleva la tête de la Gorgone, et lui faisaient vomir les flots de sa fougueuse éloquence, Mesnilgrand parlait peu en ces réunions bruyantes, dont le ton n'était pas complètement le sien et qui, dès les hu?tres, montaient à des diapasons de voix, d'aper?us et d'idées si aigus, qu'une note de plus n'était pas possible et que le plafond - ce bouchon de la salle - risqua bien souvent d'en sauter, après tous les autres bouchons.
Ce fut à midi précis qu'on se mit à table, selon la coutume ironique de ces irrévérents moqueurs, qui profitaient des moindres choses pour montrer leur mépris de l'Eglise. Une idée de ce pieux pays de l'Ouest est de croire que le Pape se met à table à midi, et qu'avant de s'y mettre, il envoie sa bénédiction à tout l'univers chrétien. Eh bien! cet auguste Benedicite paraissait comique à ces libres penseurs. Aussi, pour s'en gausser, le vieux M. de Mesnilgrand ne manquait jamais, quand le premier coup de midi sonnait au double clocher de la ville, de dire du plus haut de sa voix de tête, avec ce sourire voltairien qui fendait parfois en deux son immobile face lunaire: ?à table, Messieurs! Des chrétiens comme nous ne doivent pas se priver de la bénédiction du Pape!? Et ce mot, ou l'équivalent, était comme un tremplin tendu aux impiétés qui allaient y bondir, à travers toutes les conversations échevelées d'un d?ner d'hommes, et d'hommes comme eux. En thèse générale, on peut dire que tous les d?ners d'hommes où ne préside pas l'harmonieux génie d'une ma?tresse de maison, où ne plane pas l'influence apaisante d'une femme qui jette sa grace, comme un caducée, entre les grosses vanités, les prétentions criantes, les colères sanguines et bêtes, même chez les gens d'esprit, des hommes attablés entre eux, sont presque toujours d'effroyables mêlées de personnalités, prêtes à finir toutes comme le festin des Lapithes et des Centaures, où il n'y avait peut-être pas de femmes non plus. En ces sortes de repas découronnés de femmes, les hommes les plus polis et les mieux élevés perdent de leur charme de politesse et de leur distinction naturelle; et quoi d'étonnant?... Ils n'ont plus la galerie à laquelle ils veulent plaire, et ils contractent immédiatement quelque chose de sans- gêne, qui devient grossier au moindre attouchement, au moindre choc des esprits les uns par les autres. L'égo?sme, l'inexilable égo?sme, que l'art du monde est de voiler sous des formes aimables, met bient?t les coudes sur la table, en attendant qu'il vous les mette dans les c?tés. Or, s'il en est ainsi pour les plus athéniens des hommes, que devait-il en être pour les convives de l'h?tel Mesnilgrand, pour ces espèces de belluaires et de gladiateurs, ces gens de clubs jacobins et de bivouacs militaires, qui se croyaient toujours un peu au bivouac ou au club, et parfois encore en pire lieu?... Difficilement peut-on s'imaginer, quand on ne les a pas entendues, les conversations à batons rompus et à vitres et à verres cassés de ces hommes, grands mangeurs, grands buveurs, bourrés de victuailles échauffantes, incendiés de vins capiteux, et qui, avant le troisième service, avaient laché la bride à tous les propos et fait feu des quatre pieds dans leurs assiettes. Ce n'étaient pas toujours des impiétés, du reste, qui étaient le fond de ces conversations, mais c'en étaient les fleurs; et on peut dire qu'il y en avait dans tous les vases!... Songez donc! c'était le temps où Paul-Louis Courier, qui aurait très bien figuré à ces d?ners-là, écrivait cette phrase pour fouetter le sang à la France: ?La question est maintenant de savoir si nous serons capucins ou laquais.? Mais ce n'était pas tout. Après la politique, la haine des Bourbons, le spectre noir de la Congrégation, les regrets du passé pour ces vaincus, toutes ces avalanches qui roulaient en bouillonnant d'un bout à l'autre de cette table fumante, il y avait d'autres sujets de conversation, à tempêtes et à tintamarres. Par exemple, il y avait les femmes. La femme est l'éternel sujet de conversation des hommes entre eux, surtout en France, le pays le plus fat de la terre. Il y avait les femmes en général et les femmes en particulier, - les femmes de l'univers et celle de la porte à c?té, - les femmes des pays que beaucoup de ces soldats avaient parcourus, en faisant les beaux dans leurs grands uniformes victorieux, et celles de la ville, chez lesquelles ils n'allaient peut-être pas, et qu'ils nommaient insolemment par nom et prénom, comme s'ils les avaient intimement connues, sur le compte de qui, parbleu! ils ne se gênaient pas, et dont, au dessert, ils pelaient en riant la réputation, comme ils pelaient une pêche, pour, après, en casser le noyau. Tous prenaient part à ces bombardements de femmes, même les plus vieux, les plus coriaces, les plus dégo?tés de la femelle, ainsi qu'ils disaient cyniquement, car les hommes peuvent renoncer à l'amour malpropre, mais jamais à l'amour-propre de la femme, et, f?t-ce sur le bord de leur fosse ouverte, ils sont toujours prêts à tremper leurs museaux dans ces galimafrées de fatuité!
Et ils les y trempèrent, ce jour-là, jusqu'aux oreilles, à ce d?ner qui fut, comme décha?nement de langues, le plus corsé de tous ceux que le vieux M. de Mesnilgrand e?t donnés. Dans cette salle à manger, présentement muette, mais dont les murs nous en diraient de si belles s'ils pouvaient parler, puisqu'ils auraient ce que je n'ai pas, moi, l'impassibilité des murs, l'heure des vanteries qui arrive si vite dans les d?ners d'hommes, d'abord décente, - puis indécente bient?t, - puis déboutonnée, - enfin chemise levée et sans vergogne, amena les anecdotes, et chacun raconta la sienne... Ce fut comme une confession de démons! Tous ces insolents railleurs, qui n'auraient pas eu assez de brocards pour la confession d'un pauvre moine, dite à haute voix, aux pieds de son supérieur, en présence des frères de son Ordre, firent absolument la même chose, non pour s'humilier, comme le moine, mais pour s'enorgueillir et se vanter de l'abomination de leur vie, - et tous, plus ou moins, crachèrent en haut leur ame contre Dieu, leur ame qui, à mesure qu'ils la crachèrent, leur retomba sur la figure.
Or, au milieu de ce débordement de forfanteries de toute espèce, il y en eut une qui parut... est-ce plus piquante qu'il faut dire? Non, plus piquante ne serait pas un mot assez fort, mais plus poivrée, plus épicée, plus digne du palais de feu de ces frénétiques qui, en fait d'histoires, eussent avalé du vitriol. Celui qui la raconta, de tous ces diables, était le plus froid cependant... Il l'était comme le derrière de Satan, car le derrière de Satan, malgré l'enfer qui le chauffe, est très froid, - disent les sorcières qui le baisent à la messe noire du Sabbat. C'était un certain et ci-devant abbé Reniant, - un nom fatidique! - lequel, dans cette société à l'envers de la Révolution, qui défaisait tout, s'était fait, de son chef, de prêtre sans foi, médecin sans science, et qui pratiquait clandestinement un empirisme suspect et, qui sait? Peut-être meurtrier. Avec les hommes instruits, il ne convenait pas de son industrie. Mais, il avait persuadé aux gens des basses classes de la ville et des environs qu'il en savait plus long que tous les médecins à brevets et à dipl?mes... On disait mystérieusement qu'il avait des secrets pour guérir. Des secrets! ce grand mot qui répond à tout parce qu'il ne répond à rien, le cheval de bataille de tous les empiriques, qui sont maintenant tout ce qui reste des sorciers, si puissants jadis sur l'imagination populaire. Ce ci-devant abbé Reniant - ?car, disait-il avec colère, ce diable de titre d'abbé était comme une teigne sur son nom que toutes les calottes de brai n'auraient pu jamais en arracher!? - ne se livrait point par amour du gain à ces fabrications cachées de remèdes, qui pouvaient être des empoisonnements: il avait de quoi vivre. Mais il obéissait au démon dangereux des expériences, qui commence par traiter la vie humaine comme une matière à expérimentations, et qui finit par faire des Sainte-Croix, et des Brinvilliers! Ne voulant pas avoir affaire avec les médecins patentés, comme il les appelait d'un ton de mépris, il était le propre apothicaire de ses drogues, et il vendait ou donnait ses breuvages, - car bien souvent il les donnait, - à condition pourtant qu'on lui en rapportat les bouteilles. Ce coquin, qui n'était pas un sot, savait intéresser les passions de ses malades à sa médecine. Il donnait du vin blanc, mêlé à je ne sais quelles herbailles, aux hydropiques par ivrognerie, et aux filles embarrassées, disaient les paysans en clignant de l'oeil, des tisanes qui tout de même faisaient fondre leurs embarras. C'était un homme de taille moyenne, de mine frigide et discrète, vêtu dans le genre du vieux M. de Mesnilgrand (mais en bleu), portant, autour d'une figure de la couleur du lin qui n'a pas été blanchi, des cheveux en rond (la seule chose qu'il e?t gardée du prêtre) d'une odieuse nuance filasse, et droits comme des chandelles; peu parleur, et compendieux quand il se mettait à parler. Froid et propret comme la crémaillère d'une cheminée hollandaise, en ces d?ners où l'on disait tout et où il sirotait mièvrement son vin dans son angle de table quand les autres lampaient le leur, il plaisait peu à ces bouillants, qui le comparaient à du vin tourné de Sainte-Nitouche, un vignoble de leur invention. Mais cet air-là ne donna que plus de rago?t à son histoire, quand il dit modestement que, pour lui, ce qu'il avait fait de mieux contre l'infame de M. de Voltaire, ?'avait été un jour - dame! on fait ce qu'on peut! - de donner un paquet d'hosties à des cochons!
à ce mot-là, il y eut un tonnerre d'interjections triomphantes. Mais le vieux M. de Mesnilgrand le coupa de sa voix incisive et grêle:
- C'est, sans doute, - dit-il, - la dernière fois, l'abbé, que vous avez donné la communion?
Et le pince-sans-rire mit sa main blanche et sèche au-dessus de ses yeux, pour voir le Reniant, posé maigrement derrière son verre entre les deux larges poitrines de ses deux voisins, le capitaine Ran?onnet, empourpré et flambant comme une torche, et le capitaine au 6e cuirassiers, Travers de Mautravers, qui ressemblait à un caisson.
- Il y avait déjà longtemps que je ne la donnais plus, - reprit le ci-devant prêtre, - et que j'avais jeté ma souquenille aux orties du chemin. C'était en pleine révolution, le temps où vous étiez ici, citoyen Le Carpentier, en tournée de représentant du peuple. Vous vous rappelez bien une jeune fille d'Hémevès que vous f?tes mettre à la maison d'arrêt? une enragée! une épileptique!
- Tiens! - dit Mautravers, - il y a une femme mêlée aux hosties! L'avez-vous aussi donnée aux cochons!
- Tu te crois spirituel, Mautravers? - fit Ran?onnet. - Mais n'interromps donc pas l'abbé. L'abbé, finissez-nous l'histoire.
- Ah! l'histoire, - reprit Reniant, - sera bient?t contée. Je disais donc, monsieur Le Carpentier, cette fille d'Hémevès, vous en souvenez-vous? On l'appelait la Tesson... Joséphine Tesson, si j'ai bonne mémoire, une grosse maflée, - une espèce de Marie Alacoque pour le tempérament sanguin, - l'ame damnée des chouans et des prêtres, qui lui avaient allumé le sang, qui l'avaient fanatisée et rendue folle... Elle passait sa vie à les cacher, les prêtres... Quand il s'agissait d'en sauver un, elle e?t bravé trente guillotines. Ah! les ministres du Seigneur! comme elle les nommait, elle les cachait chez elle, et partout. Elle les e?t cachés sous son lit, dans son lit, sous ses jupes, et, s'ils avaient pu y tenir, elle les aurait tous fourrés et tassés, le Diable m'emporte! là où elle avait mis leur bo?te à hosties - entre ses tétons!
- Mille bombes! - fit Ran?onnet, exalté.
- Non, pas mille, mais deux seulement, monsieur Ran?onnet, - dit, en riant de son calembour, le vieux apostat libertin; - mais elles étaient de fier calibre!
Le calembour trouva de l'écho. Ce fut une risée.
- Singulier ciboire qu'une gorge de femme! - fit le docteur
Bleny, rêveur.
- Ah! le ciboire de la nécessité! - reprit Reniant, à qui le flegme était déjà revenu. Tous ces prêtres qu'elle cachait, persécutés, poursuivis, traqués, sans église, sans sanctuaire, sans asile quelconque, lui avaient donné à garder leur Saint- Sacrement, et ils l'avaient campé dans sa poitrine, croyant qu'on ne viendrait jamais le chercher là!... Oh! ils avaient une fameuse foi en elle. Ils la disaient une sainte. Ils lui faisaient croire qu'elle en était une. Ils lui montaient la tête et lui donnaient soif du martyre. Elle, intrépide, ardente, allait et venait, et vivait hardiment avec sa bo?te à hosties sous sa bavette. Elle la portait de nuit, par tous les temps, la pluie, le vent, la neige, le brouillard, à travers des chemins de perdition, aux prêtres cachés qui faisaient communier les mourants, en catimini... Un soir, nous l'y surpr?mes, dans une ferme où mourait un chouan, moi et quelques bons gar?ons des Colonnes Infernales de Rossignol. Il y en eut un qui, tenté par ses ma?tres avant-postes de chair vive, voulut prendre des libertés avec elle; mais il n'en fut pas le bon marchand, car elle lui imprima ses dix griffes sur la figure, à une telle profondeur qu'il a d? en rester marqué pour toute sa vie! Seulement, tout en sang qu'elle le m?t, le matin ne lacha pas ce qu'il tenait, et il arracha la bo?te à bons dieux qu'il avait trouvée dans sa gorge; et j'y comptai bien une douzaine d'hosties que, malgré ses cris et ses ruées, car elle se rua sur nous comme une furie, je fis jeter immédiatement dans l'auge aux cochons.
Et il s'arrêta faisant jabot, pour une si belle chose, comme un pou sur une tumeur qui se donnerait des airs.
- Vous avez donc vengé messieurs les porcs de l'Evangile, dans le corps desquels Jésus-Christ fit entrer des démons, - dit le vieux M. de Mesnilgrand de sa sarcastique voix de tête. - Vous avez mis le bon Dieu dans ceux-ci à la place du Diable: c'est un prêté pour un rendu.
- Et en eurent-ils une indigestion, monsieur Reniant, ou bien les amateurs qui en mangèrent, demanda profondément un hideux petit bourgeois nommé Le Hay, usurier à cinquante pour cent de son état, et qui avait l'habitude de dire qu'en tout il faut considérer la fin.
Il y eut comme un temps d'arrêt dans ce flot d'impiétés grossières.
- Mais toi, tu ne dis rien, Mesnil, de l'histoire de l'abbé
Reniant? - fit le capitaine Ran?onner, qui guettait l'occasion
d'accrocher n'importe à quoi son histoire de la visite de
Mesnilgrand à l'église.
Mesnil ne disait rien, en effet. Il était accoudé, la joue dans sa main, sur le bord de la table, écoutant sans horripilation, mais sans go?t, toutes ces horreurs, débitées par des endurcis, et sur lesquelles il était blasé et bronzé... Il en avait tant entendu toute sa vie dans les milieux qu'il avait traversés! Les milieux, pour l'homme, c'est presque une destinée. Au Moyen Age, le chevalier de Mesnilgrand aurait été un croisé br?lant de foi. Au XIXe siècle, c'était un soldat de Bonaparte, à qui son incrédule de père n'avait jamais parlé de Dieu, et qui, particulièrement en Espagne, avait vécu dans les rangs d'une armée qui se permettait tout, et qui commettait autant de sacrilèges qu'à la prise de Rome les soldats du connétable de Bourbon. Heureusement, les milieux ne sont absolument une fatalité que pour les ames et les génies vulgaires. Pour les personnalités vraiment fortes, il y a quelque chose, ne f?t-ce qu'un atome, qui échappe au milieu et résiste à son action toute-puissante. Cet atome dormait invincible dans Mesnilgrand. Ce jour-là, il n'aurait rien dit; il aurait laissé passer avec l'indifférence du bronze ce torrent de fange impie qui roulait devant lui en bouillonnant, comme un bitume de l'enfer; mais, interpellé par Ran?onnet:
- Que veux-tu que je te dise? - fit-il, avec une lassitude qui touchait à la mélancolie. - M. Reniant n'a pas fait là une chose si crane pour que, toi, tu puisses tant l'admirer! S'il avait cru que c'était Dieu, le Dieu vivant, le Dieu vengeur qu'il jetait aux porcs, au risque de la foudre sur le coup ou de l'enfer, s?rement, pour plus tard, il y aurait eu là du moins de la bravoure, du mépris de plus que la mort, puisque Dieu, s'il est, peut éterniser ta torture. Il y aurait eu là une cranerie, folle, sans doute, mais enfin une cranerie à tenter un crane aussi crane que toi! Mais la chose n'a pas cette beauté-là, mon cher. M. Reniant ne croyait pas que ces hosties fussent Dieu. Il n'avait pas là-dessus le moindre doute. Pour lui, ce n'étaient que des morceaux de pain à chanter, consacrés par une superstition imbécile, et pour lui, comme pour toi-même, mon pauvre Ran?onnet, vider la bo?te aux hosties dans l'auge aux cochons, n'était pas plus héro?que que d'y vider une tabatière ou un cornet de pains à cacheter.
- Eh! eh! - fit le vieux M. de Mesnilgrand, se renversant sur le dossier de sa chaise, ajustant son fils sous sa main en visière, comme il l'e?t regardé tirer un coup de pistolet bien en ligne, toujours intéressé par ce que disait son fils, même quand il n'en partageait pas l'idée et ici il la partageait. Aussi doubla-t-il son: Eh! eh!
- Il n'y a donc ici, mon pauvre Ran?onnet, reprit Mesnil, - disons le mot... qu'une cochonnerie. Mais ce que je trouve beau, moi, et très beau, ce que je me permets d'admirer, Messieurs, quoique je ne croie pas non plus à grand-chose, c'est cette fille Tesson, comme vous l'appelez, monsieur Reniant, qui porte ce qu'elle croit son Dieu sur son coeur; qui, de ses deux seins de vierge fait un tabernacle à ce Dieu de toute pureté; et qui respire, et qui vit, et qui traverse tranquillement toutes les vulgarités, et tous les dangers de la vie avec cette poitrine intrépide et br?lante, surchargée d'un Dieu, tabernacle et autel à la fois, et autel qui, à chaque minute, pouvait être arrosé de son propre sang!... Toi, Ran?onnet, toi, Mautravers, toi, Sélune, et moi aussi, nous avons tous eu l'Empereur sur la poitrine, puisque nous avions sa Légion d'Honneur, et cela nous a parfois donné plus de courage au feu de l'y avoir. Mais elle, ce n'est pas l'image de son Dieu qu'elle a sur la sienne; c'en est, pour elle, la réalité. C'est le Dieu substantiel, qui se touche, qui se donne, qui se marge, et qu'elle porte, au prix de sa vie, à ceux qui ont faim de ce Dieu-là! Eh bien, ma parole d'honneur! je trouve cela tout simplement sublime... Je pense de cette fille comme en pensaient les prêtres, qui lui donnaient leur Dieu à porter. Je voudrais savoir ce qu'elle est devenue. Elle est peut-être morte; peut-être vit-elle, misérable, dans quelque coin de campagne; mais je sais bien que, fussé-je maréchal de France, si je la rencontrais, cherchat-elle son pain, les pieds nus dans la fange, je descendrais de cheval et lui ?terais respectueusement mon chapeau, à cette noble fille, comme si c'était vraiment Dieu qu'elle e?t encore sur le coeur! Henri IV, un jour, ne s'est pas agenouillé dans la boue, devant le Saint-Sacrement qu'on portait à un pauvre, avec plus d'émotion que moi je ne m'agenouillerais devant cette fille-là.
Il n'avait plus la joue sur sa main. Il avait rejeté sa tête en arrière. Et, pendant qu'il parlait de s'agenouiller, il grandissait, et, comme la fiancée de Corinthe dans la poésie de Goethe, il semblait, sans s'être levé de sa chaise, grandi du buste jusqu'au plafond.
- C'est donc la fin du monde! - dit Mautravers, en cassant un noyau de pêche avec son poing fermé, comme avec un marteau. - Des chefs d'escadron de hussards à genoux, maintenant, devant des dévotes!
- Et encore, - dit Ran?onnet, - encore, si c'était comme l'infanterie devant la cavalerie, pour se relever et passer sur le ventre à l'ennemi! Après tout, ce ne sont pas là de désagréables ma?tresses que ces diseuses d'oremus, que toutes ces mangeuses de bon Dieu, qui se croient damnées à chaque bonheur qu'elles nous donnent et que nous leur faisons partager. Mais, capitaine Mautravers, il y a pis pour un soldat que de mettre à mal quelques bigotes: c'est de devenir dévot soi-même, comme une poule mouillée de pékin, quand on a tra?né le bancal!... Pas plus tard que dimanche dernier, où pensez-vous, Messieurs, qu'à la tombée du jour j'ai surpris le commandant Mesnilgrand, ici présent?...
Personne ne répondit. On cherchait; mais, de tous les points de la table, les yeux convergeaient vers le capitaine Ran?onnet.
- Par mon sabre! - dit Ran?onnet, - je l'ai rencontré... non pas rencontré, car je respecte trop mes bottes pour les tra?ner dans le crottin de leurs chapelles; mais je l'ai aper?u, de dos, qui se glissait dans l'église, en se courbant sous la petite porte basse du coin de la place. Etonné, ébahi. Eh! sacre-bleu! me suis- je dit, ai-je la berlue?... Mais c'est la tournure de Mesnilgrand, ?a!... Mais que va-t-il donc faire dans une église, Mesnilgrand?... L'idée me regalopa au cerveau de nos anciennes farces amoureuses avec les satanées béguines des églises d'Espagne. Tiens! fis-je, ce n'est donc pas fini? Ce sera encore de la vieille influence de jupon. Seulement, que le Diable m'arrache les yeux avec ses griffes si je ne vois pas la couleur de celui-ci! Et j'entrai dans leur boutique à messes... Malheureusement, il y faisait noir comme dans la gueule de l'enfer. On y marchait et on y trébuchait sur de vieilles femmes à genoux, qui y marmottaient leurs paten?tres. Impossible de rien distinguer devant soi, lorsque à force de tatonner pourtant dans cet infernal mélange d'obscurité et de carcasses de vieilles dévotes en prières, ma main rattrapa mon Mesnil, qui filait déjà le long de la contre-allée. Mais, croirez-vous bien qu'il ne voulut jamais me dire ce qu'il était venu faire dans cette galère d'église?... Voilà pourquoi je vous le dénonce aujourd'hui, Messieurs, pour que vous le forciez à s'expliquer.
- Allons, parle, Mesnil. Justifie-toi. Réponds à Ran?onnet, - cria-t-on de tous les coins de la salle.
- Me justifier! - dit Mesnil, ga?ment. - Je n'ai pas à me justifier de faire ce qui me pla?t. Vous qui clabaudez à coeur de journée contre l'Inquisition, est-ce que vous êtes des inquisiteurs en sens inverse, à présent? Je suis entré dans l'église, dimanche soir, parce que cela m'a plu.
- Et pourquoi cela t'a-t-il plu?... - fit Mautravers, car si le Diable est logicien, un capitaine de cuirassiers peut bien l'être aussi.
- Ah! voilà! - dit Mesnilgrand, en riant. - J'y allais... qui sait? peut-être à confesse. J'ai du moins fait ouvrir la porte d'un confessionnal. Mais tu ne peux pas dire, Ran?onnet, que ma confession ait trop duré?...
Ils voyaient bien qu'il se jouait d'eux... Mais il y avait dans cette jouerie quelque chose de mystérieux qui les aga?ait.
- Ta confession! mille millions de flammes! Ton plongeon serait donc fait? - dit tristement Ran?onnet, terrassé, qui prenait la chose au tragique. Puis, se rejetant devant sa pensée et se renversant comme un cheval cabré: - Mais non, - cria-t-il, - tonnerre de tonnerres! c'est impossible! Voyez-vous, vous autres, le chef d'escadron Mesnilgrand à confesse, comme une vieille bonne femme, à deux genoux sur le strapontin, le nez au guichet, dans la guérite d'un prêtre? Voilà un spectacle qui ne m'entrera jamais dans le crane! Trente mille balles plut?t.
- Tu es bien bon; je te remercie, - fit Mesnilgrand avec une douceur comique, la douceur d'un agneau.
- Parlons sérieusement, - dit Mautravers, - je suis comme Ran?onnet. Je ne croirai jamais à une capucinade d'un homme de ton calibre, mon brave Mesnil. Même à l'heure de la mort, les gens comme toi ne font pas un saut de grenouille effrayée dans un baquet d'eau bénite.
- à l'heure de la mort, je ne sais pas ce que vous ferez, Messieurs, - répondit lentement Mesnilgrand; - mais quant à moi, avant de partir pour l'autre monde, je veux faire à tout risque mon portemanteau.
Et, ce mot d'officier de cavalerie fut si gravement dit qu'il y eut un silence, comme celui du pistolet qui tirait, il n'y a qu'une minute, et tapageait, et dont la détente a cassé.
- Laissons cela, du reste, - continua Mesnilgrand. - Vous êtes, à ce qu'il para?t, encore plus abrutis que moi par la guerre et par la vie que nous avons menée tous... Je n'ai rien à dire à l'incrédulité de vos ames; mais puisque toi, Ran?onnet, tu tiens à toute force à savoir pourquoi ton camarade Mesnilgrand, que tu crois aussi athée que toi, est entré l'autre soir à l'église, je veux bien et je vais te le dire. Il y a une histoire là-dessous... Quand elle sera dite, tu comprendras peut-être, même sans croire à Dieu, qu'il y soit entré.
Il fit une pause, comme pour donner plus de solennité à ce qu'il allait raconter, puis il reprit:
- Tu parlais de l'Espagne, Ran?onnet. C'est justement en Espagne que mon histoire s'est passée. Plusieurs d'entre vous y ont fait la guerre fatale qui, dès 1808, commen?a le désastre de l'Empire et tous nos malheurs. Ceux qui l'ont faite, cette guerre-là, ne l'ont pas oubliée, et toi, par parenthèse, moins que personne, commandant Sélune! Tu en as le souvenir gravé assez avant sur la figure pour que tu ne puisses pas l'effacer.
Le commandant Sélune, assis auprès du vieux M. de Mesnilgrand, faisait face à Mesnil. C'était un homme d'une forte stature militaire et qui méritait de s'appeler le Balafré encore plus que le duc de Guise, car il avait re?u en Espagne, dans une affaire d'avant-poste, un immense coup de sabre courbe, si bien appliqué sur sa figure qu'elle en avait été fendue, nez et tout, en écharpe, de la tempe gauche jusqu'au-dessous de l'oreille droite. à l'état normal, ce n'aurait été qu'une terrible blessure d'un assez noble effet sur le visage d'un soldat; mais le chirurgien qui avait rapproché les lèvres de cette plaie béante, pressé ou maladroit, les avait mal rejointes, et à la guerre comme à la guerre! On était en marche, et, pour en finir plus vite, il avait coupé avec des ciseaux le bourrelet de chair qui débordait de deux doigts l'un des c?tés de la plaie fermée; ce qui fit, non pas un sillon dans le visage de Sélune, mais un épouvantable ravin. C'était horrible, mais, après tout, grandiose. Quand le sang montait au visage de Sélune, qui était violent, la blessure rougissait, et c'était comme un large ruban rouge qui lui traversait sa face bronzée. ?Tu portes, - lui disait Mesnil au jour de leurs communes ambitions, - ta croix de grand-officier de la Légion d'honneur sur la figure, avant de l'avoir sur la poitrine; mais sois tranquille, elle y descendra.?
Elle n'y était pas descendue; l'Empire avait fini avant. Sélune n'était que chevalier.
- Eh bien, Messieurs, - continua Mesnilgrand, - nous avons vu des choses bien atroces en Espagne, n'est-ce pas? et même nous en avons fait; mais je ne crois pas avoir vu rien de plus abominable que ce que je vais avoir l'honneur de vous raconter.
- Pour mon compte, - dit nonchalamment Sélune, avec la fatuité d'un vieil endurci qui n'entend pas qu'on l'émeuve de rien, - pour mon compte, j'ai vu un jour quatre-vingts religieuses jetées l'une sur l'autre, à moitié mortes, dans un puits, après avoir été préalablement très bien violées chacune par deux escadrons.
- Brutalité de soldats! - fit Mesnilgrand froidement; - mais voici du raffinement d'officier.
Il trempa sa lèvre dans son verre, et son regard cerclant la table et l'étreignant:
- Y a-t-il quelqu'un d'entre vous, Messieurs, - demanda-t-il, - qui ait connu le major Ydow?
Personne ne répondit, excepté Ran?onnet.
- Il y a moi, - dit-il. - Le major Ydow! si je l'ai connu! Eh! parbleu! il était avec moi au 8e dragons.
- Puisque tu l'as connu, - reprit Mesnilgrand, - tu ne l'as pas connu seul. Il était arrivé au 8e dragons, arboré d'une femme...
- La Rosalba, dite ?la Pudica?, - fit Ran?onnet, sa fameuse... -
- Et il dit le mot cr?ment.
- Oui, - repartit Mesnilgrand, pensivement, - car une pareille femme ne méritait pas le nom de ma?tresse, même de celle d'Ydow... Le major l'avait amenée d'Italie, où, avant de venir en Espagne, il servait dans un corps de réserve avec le grade de capitaine. Comme il n'y a ici que toi, Ran?onnet, qui l'ai connu, ce major Ydow, tu me permettras bien de le présenter à ces messieurs et de leur donner une idée de ce diable d'homme, dont. l'arrivée au 8e dragons tapagea beaucoup quand il y entra, avec cette femme en sautoir... Il n'était pas Fran?ais, à ce qu'il para?t. Ce n'est pas tant pis pour la France. Il était né je ne sais où et de je ne sais qui, en Illyrie ou en Bohême, je ne suis pas bien s?r... Mais, où qu'il f?t né, il était étrange, ce qui est une manière d'être étranger partout. On l'aurait cru le produit d'un mélange de plusieurs races. Il disait, lui, qu'il fallait prononcer son nom à la grecque: [image du mot grec], pour Ydow, parce qu'il était d'origine grecque; et sa beauté l'aurait fait croire, car il était beau, et, le Diable m'emporte! peut-être trop pour un soldat. Qui sait si on ne tient pas moins à se faire casser la figure, quand on l'a aussi belle? On a pour soi le respect qu'on a pour les chefs-d'oeuvre. Tout chef-d'oeuvre qu'il f?t, cependant, il allait au feu avec les autres; mais quand on avait dit cela du major Ydow, on avait tout dit. Il faisait son devoir, mais il ne faisait jamais plus que son devoir. Il n'avait pas ce que l'Empereur appelait le feu sacré. Malgré sa beauté, dont je convenais très bien, d'ailleurs, je lui trouvais au fond une mauvaise figure, sous ses traits superbes. Depuis que j'ai tra?né dans les musées, où vous n'allez jamais, vous autres, j'ai rencontré la ressemblance du major Ydow. Je l'ai rencontrée très frappante dans un des bustes d'Antinoüs... tenez! de celui-là auquel le caprice ou le mauvais go?t du sculpteur a incrusté deux émeraudes dans le marbre des prunelles. Au lieu de marbre blanc les yeux vert de mer du major éclairaient un teint chaudement olivatre et un angle facial irréprochable; mais, dans la lueur de ces mélancoliques étoiles du soir, qui étaient ses yeux, ce qui dormait si voluptueusement ce n'était pas Endymion: c'était un tigre... et, un jour, je l'ai vu s'éveiller!... Le major Ydow était, en même temps, brun et blond. Ses cheveux bouclaient très noirs et très serrés autour d'un front petit, aux tempes renflées, tandis que sa longue et soyeuse moustache avait le blond fauve et presque jaune de la martre zibeline... Signe (dit-on) de trahison ou de perfidie, qu'une chevelure et une barbe de couleur différente. Tra?tre? le major l'aurait peut-être été plus tard. Il eut peut-être, comme tant d'autres, trahi l'Empereur; mais il ne devait pas en avoir le temps. Quand il vint au 8e dragons, il n'était probablement que faux, et encore pas assez pour ne pas en avoir l'air, comme le voulait le vieux malin de Souwarow, qui s'y connaissait... Fut-ce cet air-là qui commen?a son impopularité parmi ses camarades? Toujours est-il qu'il devint, en très peu de temps, la bête noire du régiment. Très fat d'une beauté à laquelle j'aurais préféré, moi, bien des laideurs de ma connaissance, il ne semblait n'être, en somme, comme disent soldatesquement les soldats, qu'un miroir à... à ce que tu viens de nommer, Ran?onnet, à propos de la Rosalba. Le major Ydow avait trente-cinq ans. Vous comprenez bien qu'avec cette beauté qui pla?t à toutes les femmes, même aux plus fières, - c'est leur infirmité, - le major Ydow avait d? être horriblement gaté par elles et chamarré de tous les vices qu'elles donnent; mais il avait aussi, disait-on, ceux qu'elles ne donnent pas et dont on ne se chamarre point... Certes, nous n'étions pas, comme tu le dirais, Ran?onnet, des capucins dans ce temps-là. Nous étions même d'assez mauvais sujets, joueurs, libertins, coureurs de filles, duellistes, ivrognes au besoin, et mangeurs d'argent sous toutes les espèces. Nous n'avions guère le droit d'être difficiles. Eh bien! tels que nous étions alors, il passait pour bien pire que nous. Nous, il y avait des choses, - pas beaucoup! mais enfin il y en avait bien une ou deux, dont, si démons que nous fussions, nous n'aurions pas été capables. Mais, lui (prétendait-on), il était capable de tout. Je n'étais pas dans le 8e dragons. Seulement, j'en connaissais tous les officiers. Ils parlaient de lui cruellement. Ils l'accusaient de servilité avec les chefs et de basse ambition. Ils suspectaient son caractère. Ils allèrent même jusqu'à le soup?onner d'espionnage, et même il se battit courageusement deux fois pour ce soup?on entre-exprimé; mais l'opinion n'en fut pas changée. Il est toujours resté sur cet homme une brume qu'il n'a pu dissiper. De même qu'il était brun et blond à la fois, ce qui est assez rare, il était aussi à la fois heureux au jeu et heureux en femmes; ce qui n'est pas l'usage non plus. On lui faisait payer bien cher ces bonheurs-là, du reste. Ces doubles succès, ses airs à la Lauzun, la jalousie qu'inspirait sa beauté, car les hommes ont beau faire les forts et les indifférents quand il s'agit de laideur, et répéter le mot consolant qu'ils ont inventé: qu'un homme est toujours assez beau quand il ne fait pas peur à son cheval, ils sont, entre eux, aussi petitement et lachement jaloux que les femmes entre elles, - tout cet ensemble d'avantages était l'explication, sans doute, de l'antipathie dont il était l'objet; antipathie qui, par haine, affectait les formes du mépris, car le mépris outrage plus que la haine, et la haine le sait bien!... Que de fois ne l'ai-je pas entendu traiter, entre le haut et le bas de la voix, de ?dangereuse canaille?, quoique, s'il e?t fallu prouver clairement qu'il en était une, on ne l'e?t certainement pas pu... Et de fait, Messieurs, encore au moment où je vous parle, il est incertain pour moi que le major Ydow f?t ce qu'on disait qu'il était... Mais, tonnerre! - ajouta Mesnilgrand avec une énergie mêlée à une horreur étrange, - ce qu'on ne disait pas et ce qu'il a été un jour, je le sais, et cela me suffit!
Cela nous suffira aussi, probablement, - dit ga?ment Ran?onnet; - - mais, sacrebleu! quel diable de rapport peut-il y avoir entre l'église où je t'ai vu entrer dimanche soir et ce damné major du 8e dragons, qui aurait pillé toutes les églises et toutes les cathédrales d'Espagne et de la chrétienté, pour faire des bijoux à sa coquine de femme avec l'or et les pierres précieuses des saints sacrements?
- Reste donc dans le rang, Ran?onnet! - fit Mesnil, comme s'il e?t commandé un mouvement à son escadron, - et tiens-toi tranquille! Tu seras donc toujours la même tête chaude, et partout impatient comme devant l'ennemi? Laisse-moi manoeuvrer, comme je l'entends, mon histoire.
- Eh bien, marche! - fit le bouillant capitaine, qui pour se calmer, lampa un verre de Picardan. Et Mesnilgrand reprit:
- Il est bien probable que sans cette femme qui le suivait, et qu'on appelait sa femme, quoiqu'elle ne f?t que sa ma?tresse et qu'elle ne portat pas son nom, le major Ydow e?t peu frayé avec les officiers du 8e dragons. Mais cette femme, qu'on supposait tout ce qu'elle était pour s'être agrafée à un pareil homme, empêcha qu'on ne f?t autour du major le désert qu'on aurait fait sans elle. J'ai vu cela dans les régiments. Un homme y tombe en suspicion ou en discrédit, on n'a plus avec lui que de stricts rapports de service; on ne camarade plus; on n'a plus pour lui de poignées de main; au café même, ce caravansérail d'officiers dans l'atmosphère chaude et familière du café, où toutes les froideurs se fondent, on reste à distance, contraint et poli jusqu'à ce qu'on ne le soit plus et qu'on éclate, s'il vient le moment d'éclater. Vraisemblablement, c'est ce qui serait arrivé au major; mais une femme, c'est l'aimant du diable! Ceux qui ne l'auraient pas vu pour lui, le virent pour elle. Qui n'aurait pas, au café, offert un verre de schnick au major, dédoublé de sa femme, le lui offrait en pensant à sa moitié, en calculant que c'était là un moyen d'être invité chez lui, où il serait possible de la rencontrer... Il y a une proportion d'arithmétique morale, écrite, avant qu'elle le f?t par un philosophe sur du papier, dans la poitrine de tous les hommes, comme un encouragement du Démon: ?c'est qu'il y a plus loin d'une femme à son premier amant, que de son premier au dixième?, et c'était, à ce qu'il semblait, plus vrai avec la femme du major qu'avec personne. Puisqu'elle s'était donnée à lui, elle pouvait bien se donner à un autre, et, ma foi! tout le monde pouvait être cet autre-là! En un temps fort court, au 8e dragons, on sut combien il y avait peu d'audace dans cette espérance. Pour tous ceux qui ont le flair de la femme, et qui en respirent la vraie odeur à travers tous les voiles blancs et parfumés de vertu dans lesquels elle s'entortille, la Rosalba fut reconnue tout de suite pour la plus corrompue des femmes corrompues, - dans le mal, une perfection!
?Et je ne la calomnie point, n'est-ce pas, Ran?onnet?... Tu l'as eue peut-être, et si tu l'as eue, tu sais maintenant s'il fut jamais une plus brillante, une plus fascinante cristallisation de tous les vices! Où le major l'avait-il prise?... D'où sortait- elle? Elle était si jeune! On n'osa pas, tout d'abord, se le demander; mais ce ne fut pas long, l'hésitation! L'incendie - car elle n'incendia pas que le 8e dragons, mais mon régiment de hussards à moi, mais aussi, tu t'en souviens, Ran?onnet, tous les états-majors du corps d'expédition dont nous faisions partie, - l'incendie qu'elle alluma prit très vite d'étranges proportions... Nous avions vu bien des femmes, ma?tresses d'officiers, et suivant les régiments, quand les officiers pouvaient se payer le luxe d'une femme dans leurs bagages: les colonels fermaient les yeux sur cet abus, et quelquefois se le permettaient. Mais de femmes à la fa?on de cette Rosalba, nous n'en avions pas même l'idée. Nous étions accoutumés à de belles filles, si vous voulez, mais presque toujours du même type, décidé, hardi, presque masculin, presque effronté; le plus souvent de belles brunes plus ou moins passionnées, qui ressemblaient à de jeunes gar?ons, très piquantes et très voluptueuses sous l'uniforme que la fantaisie de leurs amants leur faisait porter quelquefois... Si les femmes d'officiers, légitimes et honnêtes, se reconnaissent des autres femmes par quelque chose de particulier, commun à elles toutes, et qui tient au milieu militaire dans lequel elles vivent, ce quelque-chose-là est bien autrement marqué dans les ma?tresses. Mais, la Rosalba du major Ydow n'avait rien de semblable aux aventurières de troupes et aux suiveuses de régiment dont nous avions l'habitude. Au premier abord, c'était une grande jeune fille pale, mais qui ne restait pas longtemps pale, comme vous allez voir, - avec une forêt de cheveux blonds. Voilà tout. Il n'y avait pas de quoi s'écrier. Sa blancheur de teint n'était pas plus blanche que celle de toutes les femmes à qui un sang frais et sain passe sous la peau. Ses cheveux blonds n'étaient pas de ce blond étincelant, qui, a les fulgurances métalliques de l'or ou les teintes molles et endormies de l'ambre gris, que j'ai vu à quelques Suédoises. Elle avait le visage classique qu'on appelle un visage de camée, mais qui ne différait par aucun signe particulier de cette sorte de visage, si impatientant pour les ames passionnées, avec son invariable correction et son unité. Au prendre ou au laisser, c'était certainement ce qu'on peut appeler une belle fille, dans l'ensemble de sa personne... Mais les philtres qu'elle faisait boire n'étaient point dans sa beauté... Ils étaient ailleurs... Ils étaient où vous ne devineriez jamais qu'ils fussent... dans ce monstre d'impudicité qui osait s'appeler Rosalba, qui osait porter ce nom immaculé de Rosalba, qu'il ne faudrait donner qu'à l'innocence, et qui, non contente d'être la Rosalba, la Rose et Blanche, s'appelait encore la Pudique, la Pudica, par-dessus le marché!
- Virgile aussi s'appelait "le pudique", et il a écrit le Corydon ardebat Alexim, - insinua Reniant, qui n'avait pas oublié son latin.
- Et ce n'était pas une ironie, - continua Mesnilgrand, - que ce surnom de Rosalba, qui ne fut point inventé par nous, mais que nous l?mes dès le premier jour sur son front, où la nature l'avait écrit avec toutes les roses de sa création. La Rosalba n'était pas seulement une fille de l'air le plus étonnamment pudique pour ce qu'elle était; c'était positivement la pudeur elle-même. Elle e?t été pure comme les Vierges du ciel, qui rougissent peut-être sous le regard des Anges, qu'elle n'e?t pas été plus la Pudeur. Qui donc a dit - ce doit être un Anglais - que le monde est l'oeuvre du Diable, devenu fou? C'était s?rement ce Diable-là qui, dans un accès de folie, avait créé la Rosalba, pour se faire le plaisir... du Diable, de fricasser, l'une après l'autre, la volupté dans la pudeur et la pudeur dans la volupté, et de pimenter, avec un condiment céleste, le rago?t infernal des jouissances qu'une femme puisse donner à des hommes mortels. La pudeur de la Rosalba n'était pas une simple physionomie, laquelle, par exemple, aurait, celle-là, renversé de fond en comble le système de Lavater. Non, chez elle, la pudeur n'était pas le dessus du panier; elle était aussi bien le dessous que le dessus de la femme, et elle frissonnait et palpitait en elle autant dans le sang qu'à la peau. Ce n'était pas non plus une hypocrisie. Jamais le vice de Rosalba ne rendit cet hommage, pas plus qu'un autre, à la vertu. C'était réellement une vérité. La Rosalba était pudique comme elle était voluptueuse, et le plus extraordinaire, c'est qu'elle l'était en même temps. Quand elle disait ou faisait les choses les plus... osées, elle avait d'adorables manières de dire: "J'ai honte!" que j'entends encore. Phénomène inou?! on était toujours au début avec elle, même après le déno?ment. Elle f?t sortie d'une orgie de bacchantes, comme l'innocence de son premier péché. Jusque dans la femme vaincue, pamée, à demi morte, on retrouvait la vierge confuse, avec la grace toujours fra?che de ses troubles et le charme auroral de ses rougeurs... Jamais je ne pourrai vous faire comprendre les raffolements que ces contrastes vous mettaient au coeur, le langage périrait à exprimer cela!?
Il s'arrêta. Il y pensait, et ils y pensaient. Avec ce qu'il venait de dire, il avait, le croira-t-on? transformé en rêveurs ces soldats qui avaient vu tous les genres de feux, ces moines débauchés, ces vieux médecins, tous ces écumeurs de la vie et qui en étaient revenus. L'impétueux Ran?onnet, lui-même, ne souffla mot, Il se souvenait.
?Vous sentez bien, - reprit Mesnilgrand, - que le phénomène ne fut connu que plus tard. Tout d'abord, quand elle arriva au 8e dragons, on ne vit qu'une fille extrêmement jolie quoique belle, dans le genre, par exemple, de la princesse Paufine Borghèse, la soeur de l'Empereur, à qui, du reste, elle ressemblait. La princesse Pauline avait aussi l'air idéalement chaste, et vous savez tous de quoi elle est morte... Mais, Pauline n'avait pas en toute sa personne une goutte de pudeur pour teinter de rose la plus petite place de son corps charmant, tandis que la Rosalba en avait assez dans les veines pour rendre écarlates toutes les places du sien. Le mot na?f et étonné de la Borghèse, quand on lui demanda comment elle avait bien pu poser nue devant Canova: "Mais l'atelier était chaud! il y avait un poêle!" la Rosalba ne l'e?t jamais dit. Si on lui e?t adressé la même question, elle se serait enfuie en cachant son visage divinement pourpre dans ses mains divinement rosées. Seulement, soyez bien s?rs qu'en s'en allant, il y aurait eu par derrière à sa robe un pli dans lequel auraient niché toutes les tentations de l'enfer!
?Telle donc elle était, cette Rosalba, dont le visage de vierge nous pipa tous, quand elle arriva au régiment. Le major Ydow aurait pu nous la présenter comme sa femme légitime, et même comme sa fille, que nous l'aurions cru. Quoique ses yeux d'un bleu limpide fussent magnifiques, ils n'étaient jamais plus beaux que quand ils étaient baissés. L'expression des paupières l'emportait sur l'expression du regard. Pour des gens qui avaient roulé la guerre et les femmes; et quelles femmes! ce fut une sensation nouvelle que cette créature à qui, comme on dit avec une expression vulgaire, mais énergique, "on aurait donné le bon Dieu sans confession". Quelle sacrée jolie fille! se soufflaient à l'oreille les anciens, les vieux routiers; mais quelle mijaurée! Comment s'y prend-elle pour rendre le major heureux?... Il le savait, lui, et il ne le disait pas... Il buvait son bonheur en silence, comme les vrais ivrognes, qui boivent seuls. Il ne renseignait personne sur la félicité cachée qui le rendait discret et fidèle pour la première fois de sa vie, lui, le Lauzun de garnison, le fat le plus carabiné et le plus fastueux, et qu'à Naples, rapportaient des officiers qui l'y avaient connu, on appelait le tambour-major de la séduction! Sa beauté, dont il était si vain, aurait fait tomber toutes les filles d'Espagne à ses pieds, qu'il n'en e?t pas ramassé une. à cette époque, nous étions sur les frontières de l'Espagne et du Portugal, les Anglais devant nous, et nous occupions dans nos marches les villes les moins hostiles au roi Joseph. Le major Ydow et la Rosalba y vivaient ensemble, comme ils eussent fait dans une ville de garnison en temps de paix. Vous vous souvenez des acharnements de cette guerre d'Espagne, de cette guerre furieuse et lente, qui ne ressemblait à aucune autre, car nous ne nous battions pas ici simplement pour la conquête, mais pour implanter une dynastie et une organisation nouvelle dans un pays qu'il fallait d'abord conquérir. Aucun de vous n'a oublié qu'au milieu de ces acharnements il y avait des pauses, et que, dans l'entre-deux des batailles les plus terribles, au sein de cette contrée envahie dont une partie était à nous, nous nous amusions à donner des fêtes aux Espagnoles le plus afrancesadas des villes que nous occupions. C'est dans ses fêtes que la femme du major Ydow, comme on disait, déjà fort remarquée, passa à l'état de célébrité. Et de fait, elle se mit à briller au milieu de ces filles brunes d'Espagne, comme un diamant dans une torsade de jais. Ce fut là qu'elle commen?a de produire sur les hommes ces effets d'encharmement qui tenaient, sans doute, à la composition diabolique de son être, et qui faisaient d'elle la plus enragée des courtisanes, avec la figure d'une des plus célestes madones de Raphael.
Alors les passions s'allumèrent et allèrent leur train, faisant leur feu dans l'ombre. Au bout d'un certain temps, tous flambèrent, même des vieux, même des officiers généraux qui avaient l'age d'être sages, tous flambèrent pour "la Pudica", comme on trouva piquant de l'appeler. Partout et autour d'elle les prétentions s'affichèrent; puis les coquetteries, puis l'éclat des duels, enfin tout le tremblement d'une vie de femme devenue le centre de la galanterie la plus passionnée, au milieu d'hommes indomptables qui avaient toujours le sabre à la main. Elle fut le sultan de ces redoutables odalisques, et elle jeta le mouchoir à qui lui plut, et beaucoup lui plurent. Quant au major Ydow, il laissa faire et laissa dire... Etait-il assez fat pour n'être pas jaloux, ou, se sentant ha? et méprisé, pour jouir, dans son orgueil de possesseur, des passions qu'inspiraient à ses ennemis la femme dont il était le ma?tre?... Il n'était guère possible qu'il ne s'aper??t de quelque chose. J'ai vu parfois son oeil d'émeraude passer au noir de l'escarboucle, en regardant tel de nous que l'opinion du moment soup?onnait d'être l'amant de sa moitié; mais il se contenait... Et, comme on pensait toujours de lui ce qu'il y avait de plus insultant, on imputait son calme indifférent ou son aveuglément volontaire à des motifs de la plus abjecte espèce. On pensait que sa femme était encore moins un piédestal à sa vanité qu'une échelle à son ambition. Cela se disait comme ces choses-là se disent, et il ne les entendait pas. Moi qui avais des raisons pour l'observer, et qui trouvais sans justice la haine et le mépris qu'on lui portait, je me demandais s'il y avait plus de faiblesse que de force, ou de force que de faiblesse, dans l'attitude sombrement impassible de cet homme, trahi journellement par sa ma?tresse, et qui ne laissait rien para?tre des morsures de sa jalousie. Par Dieu! nous avons tous, Messieurs, connu de ces hommes assez fanatisés d'une femme pour croire en elle, quand tout l'accuse, et qui, au lieu de se venger quand la certitude absolue d'une trahison pénètre dans leur ame, préfèrent s'enfoncer dans leur bonheur lache, et en tirer, comme une couverture par-dessus leur tête, l'ignominie!
Le major Ydow était-il de ceux-là? Peut-être. Mais, certes! la Pudica était bien capable d'avoir soufflé en lui ce fanatisme dégradant. La Circé antique, qui changeait les hommes en bêtes, n'était rien en comparaison de cette Pudica, de cette Messaline- Vierge, avant, pendant et après. Avec les passions qui br?laient au fond de son être et celles dont elle embrasait tous ces officiers, peu délicats en matière de femmes, elle fut bien vite compromise, mais elle ne se compromit pas. Il faut bien entendre cette nuance. Elle ne donnait pas prise sur elle ouvertement par sa conduite. Si elle avait un amant, c'était un secret entre elle et son alc?ve. Extérieurement, le major Ydow n'avait pas l'étoffe du plus petit bout de scène à lui faire. L'aurait-elle aimé, par hasard?... Elle demeurait avec lui, et elle aurait pu s?rement, si elle avait voulu, s'attacher à la fortune d'un autre. J'ai connu un maréchal de l'Empire assez fou d'elle pour lui tailler un manche d'ombrelle dans son baton de maréchal. Mais c'est encore ici comme ces hommes dont je vous parlais. Il y a des femmes qui aiment... ce n'est pas leur amant que je veux dire, quoique ce soit leur amant aussi. Les carpes regrettent leur bourbe, disait Mme de Maintenon. La Rosalba ne voulut pas regretter la sienne. Elle n'en sortit pas, et moi j'y entrai.?
- Tu coupes les transitions avec ton sabre! - fit le capitaine
Mautravers.
- Parbleu! - repartit Mesnilgrand, - qu'ai-je à respecter? Vous savez tous la chanson qu'on chantait au XVIIIe siècle:
Quand Boufflers parut à la cour,
On crut voir la reine d'amour.
Chacun s'empressait à lui plaire,
Et chacun l'avait... à son tour!
?J'eus donc mon tour. J'en avais eu, des femmes, et par paquets! Mais qu'il y en e?t une seule comme cette Rosalba, je ne m'en doutais pas. La bourbe fut un paradis. Je ne m'en vais pas vous faire des analyses à la fa?on des romanciers. J'étais un homme d'action, brutal sur l'article, comme le comte Almaviva, et je n'avais pas d'amour pour elle dans le sens élevé et romanesque qu'on donne à ce mot, moi tout le premier... Ni l'ame, ni l'esprit, ni la vanité, ne furent pour quelque chose dans l'espèce de bonheur qu'elle me prodigua; mais ce bonheur n'eut pas du tout la légèreté d'une fantaisie. Je ne croyais pas que là sensualité p?t être profonde. Ce fut la plus profonde des sensualités. Figurez-vous une de ces belles pêches, à chair rouge, dans lesquelles on mord à belles dents, ou plut?t ne vous figurez rien... Il n'y a pas de figures pour exprimer le plaisir qui jaillissait de cette pêche humaine, rougissant sous le regard le moins appuyé comme si vous l'aviez mordue. Imaginez ce que c'était quand, au lieu du regard, on mettait la lèvre ou la dent de la passion dans cette chair émue et sanguine. Ah! le corps de cette femme était sa seule ame! Et c'est avec ce corps-là qu'elle me donna, un soir, une fête qui vous fera juger d'elle mieux que tout ce que je pourrais ajouter. Oui, un soir, n'eut-elle pas l'audace et l'indécence de me recevoir, n'ayant pour tout vêtement qu'une mousseline des Indes transparente, une nuée, une vapeur, à travers laquelle on voyait ce corps, dont la forme était la seule pureté et qui se teignait du double vermillon mobile de la volupté et de la pudeur!... Que le Diable m'emporte si elle ne ressemblait pas, sous sa nuée blanche, à une statue de corail vivant! Aussi, depuis ce temps, je me suis soucié de la blancheur des autres femmes comme de ?a!?
Et Mesnilgrand envoya d'une chiquenaude une peau d'orange à la corniche, par-dessus la tête du représentant Le Carpentier, qui avait fait tomber celle du roi.
?Notre liaison dura quelque temps, - continua-t-il, - mais ne croyez pas que je me blasai d'elle. On ne s'en blasait pas. Dans la sensation, qui est finie, comme disent les philosophes en leur infame baragouin, elle transportait l'infini! Non, si je la quittai, ce fut pour une raison de dégo?t moral, de fierté pour moi, de mépris pour elle, pour elle qui, au plus fort des caresses les plus insensées, ne me faisait pas croire qu'elle m'aimat... Quand je lui demandais: M'aimes-tu? ce mot qu'il est impossible de ne pas dire, même à travers toutes les preuves qu'on vous donne que vous êtes aimé, elle répondait: "Non!" ou secouait énigmatiquement la tête. Elle se roulait dans ses pudeurs et dans ses hontes, et elle restait là-dessous, au milieu de tous les désordres de sens soulevés, impénétrable comme le sphinx. Seulement, le sphinx était froid, et elle ne l'était pas... Eh bien, cette impénétrabilité qui m'impatientait et m'irritait, puis encore la certitude que j'eus bient?t des fantaisies à la Catherine II qu'elle se permettait, furent la double cause du vigoureux coup de cave?on que j'eus la force de donner pour sortir des bras tout-puissants de cette femme, l'abreuvoir de tous les désirs! Je la quittai, ou plut?t je ne revins plus à elle. Mais je gardai l'idée qu'une seconde femme comme celle-là n'était pas possible; et de penser cela me rendit désormais fort tranquille et fort indifférent avec toutes les femmes. Ah! elle m'a parachevé comme officier. Après elle, je n'ai plus pensé qu'à mon service. Elle m'avait trempé dans le Styx.
- Et tu es devenu tout à fait Achille! - dit le vieux M. de
Mesnilgrand, avec orgueil.
- Je ne sais pas ce que je suis devenu, - reprit Mesnilgrand; - mais je sais bien qu'après notre rupture, le major Ydow, qui était avec moi dans les mêmes termes qu'avec tous les officiers de la division, nous apprit un jour, au café, que sa femme était enceinte, et qu'il aurait bient?t la joie d'être père. à cette nouvelle inattendue, les uns se regardèrent, les autres sourirent; mais il ne le vit pas, ou, l'ayant vu, il n'y prit garde, résolu qu'il était, probablement, à ne faire jamais attention qu'à ce qui était une injure directe. Quand il fut sorti: "L'enfant est-il de toi, Mesnil?" me demanda à l'oreille un de mes camarades; et, dans ma conscience une voix secrète, une voix plus précise que la sienne, me répéta la même question. Je n'osais me répondre. Elle, la Rosalba, dans nos tête-à-tête les plus abandonnés, ne m'avait jamais dit un mot de cet enfant, qui pouvait être de moi, ou du major, ou même d'un autre...
- L'enfant du drapeau! - interrompit Mautravers, comme s'il e?t donné un coup de pointe avec sa latte de cuirassier.
- Jamais, - reprit Mesnilgrand, - elle n'avait fait la moindre allusion à sa grossesse; mais quoi d'étonnant? C'était, je vous l'ai dit, un sphinx que la Pudica, un sphinx qui dévorait le plaisir silencieusement et gardait son secret. Rien du coeur ne traversait les cloisons physiques de cette femme, ouverte au plaisir seul... et chez qui la pudeur était sans doute la première peur, le premier frisson, le premier embrasement du plaisir! Cela me fit un effet singulier de la savoir enceinte. Convenons-en, Messieurs, à présent que nous sommes sortis de la vie bestiale des passions: ce qu'il y a de plus affreux dans les amours partagées, - cette gamelle! - ce n'est pas seulement la malpropreté du partage, mais c'est de plus l'égarement du sentiment paternel; c'est cette anxiété terrible qui vous empêche d'écouter la voix de la nature, et qui l'étouffe dans un doute dont il est impossible de sortir. On se dit: Est-ce à moi, cet enfant?... Incertitude qui vous poursuit comme la punition du partage, de l'indigne partage auquel on s'est honteusement soumis! Si on pensait longtemps à cela, quand on a du coeur, on deviendrait fou; mais la vie, la vie puissante et légère, vous reprend de son flot et vous emporte, comme le bouchon en liège d'une ligne rompue. - Après cette déclaration faite à nous tous par le major Ydow; le petit tressaillement paternel que j'avais cru sentir dans mes entrailles s'apaisa. Rien ne bougea plus. Il est vrai qu'à quelques jours plus tard j'avais bien autre chose à penser qu'au bambin de la Pudica. Nous nous battions à Talavera, où le commandant Titan, du 9e hussards, fut tué à la première charge, et où je fus obligé de prendre le commandement de l'escadron.
?Cette rude peignée de Talavera exaspéra la guerre que nous faisions. Nous nous trouvames plus souvent en marche, plus serrés, plus inquiétés par l'ennemi, et forcément il fut moins question de la Pudica entre nous. Elle suivait le régiment en char-à-bancs, et ce fut là, dit-on, qu'elle accoucha d'un enfant que le major Ydow, qui croyait en sa paternité, se mit à aimer comme si réellement cet enfant avait été le sien. Du moins, quand cet enfant mourut, car il mourut quelques mois après sa naissance, le major eut un chagrin très exalté, un chagrin à folies, et on n'en rit pas dans le régiment. Pour la première fois, l'antipathie dont il était l'objet se tut. On le plaignit beaucoup plus que la mère qui, si elle pleura sa géniture, n'en continua pas moins d'être la Rosalba que nous connaissions tous, cette singulière catin arrosée de pudeur par le Diable, qui avait, malgré ses moeurs, conservé la faculté, qui tenait du prodige, de rougir jusqu'à l'épine dorsale deux cents fois par jour! Sa beauté ne diminua pas. Elle résistait à toutes les avaries. Et, cependant, la vie qu'elle menait devait faire très vite d'elle ce qu'on appelle entre cavaliers une vieille chabraque, si cette vie de perdition avait duré.?
- Elle n'a donc pas duré? Tu sais donc, toi, ce que cette chienne de femme-là est devenue? - fit Ran?onnet, haletant d'intérêt, excité, et oubliant pour une minute cette visite à l'église qui le tenait si dru.
- Oui, - dit Mesnilgrand, - concentrant sa voix comme s'il avait touché au point le plus profond de son histoire. Tu as cru, comme tout le monde, qu'elle avait sombré avec Ydow dans le tourbillon de guerre et d'événements qui nous a enveloppés et, pour la plupart de nous, dispersés et fait dispara?tre. Mais je vais aujourd'hui te révéler le destin de cette Rosalba.
Le capitaine Ran?onnet s'accouda sur la table en prenant dans sa large main son verre, qu'il y laissa, et qu'il serra comme la poignée d'un sabre, tout en écoutant.
- La guerre ne cessait pas, - reprit Mesnilgrand. - Ces patients dans la fureur, qui ont mis cinq cents ans à chasser les Maures, auraient mis, s'il l'avait fallu, autant de temps à nous chasser. Nous n'avancions dans le pays qu'à la condition de surveiller chaque pas que nous y faisions. Les villages envahis étaient immédiatement fortifiés par nous, et nous les retournions contre l'ennemi. Le petit bourg d'Alcudia, dont nous nous emparames, fut notre garnison assez de temps. Un vaste couvent y fut transformé en caserne; mais l'état-major se répartit dans les maisons du bourg, et le major Ydow eut celle de l'alcade. Or, comme cette maison était la plus spacieuse, le major Ydow y recevait quelquefois le soir le corps des officiers, car nous ne voyions plus que nous. Nous avions rompu avec les afrancesados, nous défiant d'eux, tant la haine pour les Fran?ais gagnait du terrain! Dans ces réunions entre nous, quelquefois interrompues par les coups de feu de l'ennemi à nos avant-postes, la Rosalba nous faisait les honneurs de quelque punch, avec cet air incomparablement chaste que j'ai toujours pris pour une plaisanterie du Démon. Elle y choisissait ses victimes; mais je ne regardais pas à mes successeurs. J'avais ?té mon ame de cette liaison, et, d'ailleurs, je ne tra?nais après moi comme l'a dit je ne sais plus qui, la cha?ne rompue d'aucune espérance trompée. Je n'avais ni dépit, ni jalousie, ni ressentiment. Je regardais vivre et agir cette femme, qui m'intéressait comme spectateur, et qui cachait les déportements du vice le plus impudent sous les déconcertements les plus charmants de l'innocence. J'allais donc, chez elle, et devant le monde elle m'y parlait avec la simplicité presque timide d'une jeune fille, rencontrée par hasard à la fontaine ou dans le fond du bois. L'ivresse, le tournoiement de tête, la rage des sens qu'elle avait allumée en moi, toutes ces choses terribles n'étaient plus. Je les tenais pour dissipées, évanouies, impossibles! Seulement, lorsque je retrouvais inépuisable cette nuance d'incarnat qui lui teignait le front pour un mot ou pour un regard, je ne pouvais m'empêcher d'éprouver la sensation de l'homme qui regarde dans son verre vidé la dernière goutte du champagne rosé qu'il vient de boire, et qui est tenté de faire rubis sur l'ongle, avec cette dernière goutte oubliée.
?Je le lui dis, un soir. Ce soir-là, j'étais seul chez elle.
J'avais quitté le café de bonne heure, et j'y avais laissé le corps d'officiers engagé dans des parties de cartes et de billard, et jouant un jeu très vif. C'était le soir, mais un soir d'Espagne où le soleil torride avait peine à s'arracher du ciel. Je la trouvai à peine vêtue, les épaules au vent, embrasées par une chaleur africaine, les bras nus, ces beaux bras dans lesquels j'avais tant mordu et qui, dans de certains moments d'émotion que j'avais si souvent fait na?tre, devenaient, comme disent les peintres, du ton de l'intérieur des fraises. Ses cheveux, appesantis par la chaleur, croulaient lourdement sur sa nuque dorée, et elle était belle ainsi, déchevelée, négligée, languissante à tenter Satan et à venger Eve! à moitié couchée sur un guéridon, elle écrivait... Or, si elle écrivait, la Pudica, c'était, pas de doute! à quelque amant, pour quelque rendez-vous, pour quelque infidélité nouvelle au major Ydow, qui les dévorait toutes, comme elle dévorait le plaisir, en silence. Lorsque j'entrai, sa lettre était écrite, et elle faisait fondre pour la cacheter, à la flamme d'une bougie, de la cire bleue pailletée d'argent, que je vois encore, et vous allez savoir, tout à l'heure, pourquoi le souvenir de cette cire bleue pailletée d'argent m'est resté si clair.
- Où est le major? - me dit-elle, me voyant entrer, troublée déjà, - mais elle était toujours troublée, cette femme qui faisait croire à l'orgueil et aux sens des hommes qu'elle était émue devant eux!
- Il joue frénétiquement ce soir, - lui répondis-je, en riant et en regardant avec convoitise cette friandise de flocon rose qui venait de lui monter au front; - et moi, j'ai ce soir une autre frénésie.
Elle me comprit. Rien ne l'étonnait. Elle était faite aux désirs qu'elle allumait chez les hommes, qu'elle aurait ramenés en face d'elle de tous les horizons.
- Bah! - fit-elle lentement, quoique la teinte d'incarnat que je voulais boire sur son adorable et exécrable visage se f?t foncée à la pensée que je lui donnais. - Bah! vos frénésies à vous sont finies. - Et elle mit le cachet sur la cire bouillante de la lettre, qui s'éteignit et se figea.
- Tenez! - dit-elle, insolemment provocante, - voilà votre image! C'était br?lant il n'y a qu'une seconde, et c'est froid.
Et, tout en disant cela, elle retourna la lettre et se pencha pour en écrire l'adresse.
Faut-il que je le répète jusqu'à satiété? Certes! je n'étais pas jaloux de cette femme: mais nous sommes tous les mêmes. Malgré moi, je voulus voir à qui elle écrivait, et, pour cela, ne m'étant pas assis encore, je m'inclinai par-dessus sa tête; mais mon regard fut intercepté par l'entre-deux de ses épaules, par cette fente enivrante et duvetée où j'avais fait ruisseler tant de baisers, et, ma foi! magnétisé par cette vue, j'en fis tomber un de plus dans ce ruisseau d'amour, et cette sensation l'empêcha d'écrire... Elle releva sa tête de la table où elle était penchée, comme si on lui e?t piqué les reins d'une pointe de feu, se cambrant sur le dossier de son fauteuil, la tête renversée; elle me regardait, dans ce mélange de désir et de confusion qui était son charme, les yeux en l'air et tournés vers moi, qui étais derrière elle, et qui fis descendre dans la rose mouillée de sa bouche entr'ouverte ce que je venais de faire tomber dans l'entre- deux de ses épaules.
Cette sensitive avait des nerfs de tigre. Tout à coup, elle bondit: - Voilà le major qui monte, - me dit-elle. - Il aura perdu, il est jaloux quand il a perdu. Il va me faire une scène affreuse. Voyons! Mettez-vous là... je vais le faire partir. - Et, se levant, elle ouvrit un grand placard dans lequel elle pendait ses robes, et elle m'y poussa. Je crois qu'il y a bien peu d'hommes qui n'aient été mis dans quelque placard, à l'arrivée du mari ou du possesseur en titre...
- Je te trouve heureux avec ton placard! - dit Sélune; - je suis entré un jour dans un sac à charbon, moi! C'était, bien entendu, avant ma sacrée blessure. J'étais dans les hussards blancs, alors. Je vous demande dans quel état je suis sorti de mon sac à charbon!
- Oui, - reprit amèrement Mesnilgrand, - c'est encore là un des revenants-bons de l'adultère et du partage! En ces moments-là, les plus fendants ne sont pas fiers, et, par générosité pour une femme épouvantée, ils deviennent aussi laches qu'elle, et font cette lacheté de se cacher. J'en ai, je crois, mal au coeur encore d'être entré dans ce placard, en uniforme et le sabre au c?té, et, comble de ridicule! pour une femme qui n'avait pas d'honneur à perdre et que je n'aimais pas!
Mais je n'eus pas le temps de m'appesantir sur cette bassesse d'être là, comme un écolier dans les ténèbres de mon placard et les fr?lements sur mon visage de ses robes, qui sentaient son corps à me griser. Seulement, ce que j'entendis me tira bient?t de ma sensation voluptueuse. Le major était entré. Elle l'avait deviné, il était d'une humeur massacrante, et, comme elle l'avait dit, dans un accès de jalousie, et d'une jalousie d'autant plus explosive qu'avec nous tous il la cachait. Disposé au soup?on et à la colère comme il l'était, son regard alla probablement à cette lettre restée sur la table, et à laquelle mes deux baisers avaient empêché la Pudica de mettre l'adresse.
- Qu'est-ce que c'est que cette lettre?... fit-il, - d'une voix rude.
- C'est une lettre pour l'Italie, - dit tranquillement la
Pudica.
Il ne fut pas dupe de cette placide réponse.
- Cela n'est pas vrai! - dit-il grossièrement, car vous n'aviez pas besoin de gratter beaucoup le Lauzun dans cet homme pour y retrouver le soudard; et je compris, à ce seul mot, la vie intime de ces deux êtres, qui engloutissaient entre eux deux des scènes de toute espèce, et dont, ce jour-là, j'allais avoir un spécimen. Je l'eus, en effet, du fond de mon placard. Je ne les voyais pas, mais je les entendais; et les entendre, pour moi, c'était les voir. Il y avait leurs gestes dans leurs paroles et dans les intonations de leurs voix, qui montèrent en quelques instants au diapason de toutes les fureurs. Le major insista pour qu'on lui montrat cette lettre sans adresse, et la Pudica, qui l'avait saisie, refusa opiniatrement de la donner. C'est alors qu'il voulut la prendre de force. J'entendis les froissements et les piétinements d'une lutte entre eux, mais vous devinez bien que le major fut plus fort que sa femme. Il prit donc la lettre et la lut. C'était un rendez-vous d'amour à un homme, et la lettre disait que cet homme avait été heureux et qu'on lui offrait le bonheur encore... Mais cet homme-là n'était pas nommé. Absurdement curieux comme tous les jaloux, le major chercha en vain le nom de l'homme pour qui on le trompait... Et la Pudica fut vengée de cette prise de lettre, arrachée à sa main meurtrie, et peut-être ensanglantée, car elle avait crié pendant la lutte: "Vous me déchirez la main, misérable!" Ivre de ne rien savoir, défié et moqué par cette lettre qui ne le renseignait que sur une chose, c'est qu'elle avait un amant, - un amant de plus, - le major Ydow tomba dans une de ces rages qui déshonorent le caractère d'un homme, et cribla la Pudica d'injures ignobles, d'injures de cocher. Je crus qu'il la rouerait de coups. Les coups allaient venir, mais un peu plus tard. Il lui reprocha, - en quels termes! d'être... tout ce qu'elle était. Il fut brutal, abject, révoltant; et elle, à toute cette fureur, répondit en vraie femme qui n'a plus rien à ménager, qui conna?t jusqu'à l'axe l'homme à qui elle s'est accouplée, et qui sait que la bataille éternelle est au fond de cette bauge de la vie à deux. Elle fut moins ignoble, mais plus atroce, plus insultante et plus cruelle dans sa froideur, que lui dans sa colère. Elle fut insolente, ironique, riant du rire hystérique de la haine dans son paroxysme le plus aigu, et répondant au torrent d'injures que le major lui vomissait à la face par de ces mots comme les femmes en trouvent, quand elles veulent nous rendre fous, et qui tombent sur nos violences et dans nos soulèvements comme des grenades à feu dans de la poudre. De tous ces mots outrageants à froid qu'elle aiguisait, celui avec lequel elle le dardait le plus, c'est qu'elle ne l'aimait pas - qu'elle ne l'avait jamais aimé: "jamais! jamais! jamais!" répétait-elle, avec une furie joyeuse, comme si elle lui e?t dansé des entrechats sur le coeur! - Or, cette idée - qu'elle ne l'avait jamais aimé - était ce qu'il y avait de plus féroce, de plus affolant pour ce fat heureux, pour cet homme dont la beauté avait fait ravage, et qui, derrière son amour pour elle, avait encore sa vanité! Aussi arriva-t-il une minute où, n'y tenant plus, sous le dard de ce mot, impitoyablement répété, qu'elle ne l'avait jamais aimé, et qu'il ne voulait pas croire, et qu'il repoussait toujours:
- Et notre enfant? - objecta-t-il, l'insensé! comme si c'était une preuve, et comme s'il e?t invoqué un souvenir!
- Ah! notre enfant! - fit-elle, en éclatant de rire. - Il n'était pas de toi!
J'imaginai ce qui dut se passer dans les yeux verts du major, en entendant son miaulement étranglé de chat sauvage. Il poussa un juron à fendre le ciel. - Et de qui est-il? garce maudite! - demanda-t-il, avec quelque chose qui n'était plus une voix.
Mais elle continua de rire comme une hyène.
- Tu ne le sauras pas! - dit-elle, en le narguant. Et elle le cingla de ce tu ne le sauras pas! mille fois répété, mille fois infligé à ses oreilles; et quand elle fut lasse de le dire, - le croiriez-vous? - elle le lui chanta comme une fanfare! Puis, quand elle l'eut assez fouetté avec ce mot, assez fait tourner comme une toupie sous le fouet de ce mot, assez roulé avec ce mot dans les spirales de l'anxiété et de l'incertitude, cet homme, hors de lui, et qui n'était plus entre ses mains qu'une marionnette qu'elle allait casser; quand, cynique à force de haine, elle lui eut dit, en les nommant par tous leurs noms, les amants qu'elle avait eus, et qu'elle eut fait le tour du corps d'officiers tout entier: "Je les ai eus tous, - cria-t-elle, - mais ils ne m'ont pas eue, eux! Et cet enfant que tu es assez bête pour croire le tien, a été fait par le seul homme que j'aie jamais aimé! que j'aie jamais idolatré! Et tu ne l'as pas deviné! Et tu ne le devines pas encore?"
?Elle mentait. Elle n'avait jamais aimé un homme. Mais elle sentait bien que le coup de poignard pour le major était dans ce mensonge, et elle l'en dagua, elle l'en larda, elle l'en hacha, et quand elle en eut assez d'être le bourreau de ce supplice, elle lui enfon?a pour en finir, comme on enfonce un couteau jusqu'au manche, son dernier aveu dans le coeur:
- Eh bien! - fit-elle, - puisque tu ne devines pas, jette ta langue aux chiens, imbécile! C'est le capitaine Mesnilgrand.
Elle mentait probablement encore, mais je n'en étais pas si s?r, et mon nom, ainsi prononcé par elle, m'atteignit comme une balle à travers mon placard. Après ce nom, il y eut un silence comme après un égorgement. - L'a-t-il tuée au lieu de lui répondre? pensé-je, lorsque j'entendis le bruit d'un cristal, jeté violemment sur le sol, et qui y volait en mille pièces.
Je vous ai dit que le major Ydow avait eu, pour l'enfant qu'il croyait le sien, un amour paternel immense et, quand il l'avait perdu, un de ces chagrins à folies, dont notre néant voudrait éterniser et matérialiser la durée. Dans l'impossibilité où il était, avec sa vie militaire en campagne, d'élever à son fils un tombeau qu'il aurait visité chaque jour, - cette idolatrie de la tombe! - la major Ydow avait fait embaumer le coeur de son fils pour mieux l'emporter avec lui partout, et il l'avait déposé pieusement dans une urne de cristal, habituellement placée sur une encoignure, dans sa chambre à coucher. C'était cette urne qui volait en morceaux.
- Ah! il n'était pas à moi, abominable gouge! - s'écria-t-il. Et j'entendis, sous sa botte de dragon, grincer et s'écraser le cristal de l'urne, et piétiner le coeur de l'enfant qu'il avait cru son fils!
Sans doute, elle voulut le ramasser, elle! l'enlever, le lui prendre, car je l'entendis qui se précipita; et les bruits de la lutte recommencèrent, mais avec un autre, - le bruit des coups.
- Eh bien! puisque tu le veux, le voilà, le coeur de ton marmot, catin déhontée! - dit le major. Et il lui battit la figure de ce coeur qu'il avait adoré, et le lui lan?a à la tête comme un projectile. L'ab?me appelle l'ab?me, dit-on. Le sacrilège créa le sacrilège. La Pudica, hors d'elle, fit ce qu'avait fait le major. Elle rejeta à sa tête le coeur de cet enfant, qu'elle aurait peut- être gardé s'il n'avait pas été de lui, l'homme exécré, à qui elle e?t voulu rendre torture pour torture, ignominie pour ignominie! C'est la première fois, certainement, que si hideuse chose se soit vue! un père et une mère se souffletant tour à tour le visage, avec le coeur mort de leur enfant!
Cela dura quelques minutes, ce combat impie... Et c'était si étonnamment tragique, que je ne pensai pas tout de suite à peser de l'épaule sur la porte du placard, pour la briser et intervenir... quand un cri comme je n'en ai jamais entendu, ni vous non plus, Messieurs, - et nous en avons pourtant entendu d'assez affreux sur les champs de bataille! - me donna la force d'enfoncer la porte du placard, et je vis... ce que je ne reverrai jamais! La Pudica, terrassée, était tombée sur la table où elle avait écrit, et le major l'y retenait d'un poignet de fer, tous voiles relevés, son beau corps à nu, tordu, comme un serpent coupé, sous son étreinte. Mais que croyez-vous qu'il faisait de son autre main, Messieurs?... Cette table à écrire, la bougie allumée, la cire à c?té, toutes ces circonstances avaient donné au major une idée infernale, - l'idée de cacheter cette femme, comme elle avait cacheté sa lettre - et il était dans l'acharnement de ce monstrueux cachetage, de cette effroyable vengeance d'amant perversement jaloux!
- Sois punie par où tu as péché, fille infame! - cria-t-il.
Il ne me vit pas. Il était penché sur sa victime, qui ne criait plus, et c'était le pommeau de son sabre qu'il enfon?ait dans la cire bouillante et qui lui servait de cachet!
Je bondis sur lui; je ne lui dis même pas de se défendre, et je lui plongeai mon sabre jusqu'à la garde dans le dos, entre les épaules, et j'aurais voulu, du même coup, lui plonger ma main et mon bras avec mon sabre à travers le corps, pour le tuer mieux!?
- Tu as bien fait, Mesnil! dit le commandant Sélune; - il ne méritait pas d'être tué par devant, comme un de nous, ce brigand- là!
- Eh! mais c'est l'aventure d'Abailard, transposée à Hélo?se! - fit l'abbé Reniant.
- Un beau cas de chirurgie, - dit le docteur Bleny, - et rare!
Mais Mesnilgrand, lancé, passa outre:
?Il était, - reprit-il, - tombé mort sur le corps de sa femme évanouie. Je l'en arrachai, le jetai là, et poussai du pied son cadavre. Au cri que la Pudica avait jeté, à ce cri sorti comme d'une vulve de louve, tant il était sauvage! et qui me vibrait encore dans les entrailles, une femme de chambre était montée. "Allez chercher le chirurgien du 8e dragons; il y a ici de la besogne pour lui, ce soir!" Mais je n'eus pas le temps d'attendre le chirurgien. Tout à coup, un boute-selle furieux sonna, appelant aux armes. C'était l'ennemi qui nous surprenait et qui avait égorgé au couteau, silencieusement, nos sentinelles. Il fallait sauter à cheval. Je jetai un dernier regard sur ce corps superbe et mutilé, immobilement pale pour la première fois sous les yeux d'un homme. Mais, avant de partir, je ramassai ce pauvre coeur, qui gisait à terre dans la poussière, et avec lequel ils auraient voulu se poignarder et se déchiqueter, et je l'emportai, ce coeur d'un enfant qu'elle avait dit le mien, dans ma ceinture de hussard.?
Ici, le chevalier de Mesnilgrand s'arrêta, dans une émotion qu'ils respectèrent, ces matérialistes et ces ribauds.
- Et la Pudica?... - dit presque timidement Ran?onnet, qui ne caressait plus son verre.
?Je n'ai plus eu jamais des nouvelles de la Rosalba, dite la Pudica, - répondit Mesnilgrand. - Est-elle morte? A-t-elle pu vivre encore? Le chirurgien a-t-il pu aller jusqu'à elle? Après la surprise d'Alcudia, qui nous fut si fatale, je le cherchai. Je ne le trouvai pas. Il avait disparu, comme tant d'autres, et n'avait pas rejoint les débris de notre régiment décimé.
- Est-ce là tout? - dit Mautravers. - Et si c'est là tout, voilà une fière histoire! Tu avais raison, Mesnil, quand tu disais à Sélune que tu lui rendrais, en une fois, la petite monnaie de ses quatre-vingts religieuses violées et jetées dans le puits. Seulement, puisque Ran?onnet rêve maintenant derrière son assiette, je reprendrai la question où il l'a laissée: Quelle relation a ton histoire avec tes dévotions à l'église, de l'autre jour?...
- C'est juste, - dit Mesnilgrand. - Tu m'y fais penser. Voici donc ce qui me reste à dire, à Ran?onnet et à toi: j'ai porté plusieurs années, et partout, comme une relique, ce coeur d'enfant dont je doutais; mais quand, après la catastrophe de Waterloo, il m'a fallu ?ter cette ceinture d'officier dans laquelle j'avais espéré de mourir, et que je l'eus porté encore quelques années, ce coeur, - et je t'assure, Mautravers, que c'est lourd, quoique cela paraisse bien léger, - la réflexion venant avec l'age, j'ai craint de profaner un peu plus ce coeur si profané déjà, et je me suis décidé à le déposer en terre chrétienne. Sans entrer dans les détails que je vous donne aujourd'hui, j'en ai parlé à un des prêtres de cette ville, de ce coeur qui pesait depuis si longtemps sur le mien, et je venais de le remettre à lui-même, dans le confessionnal de la chapelle, quand j'ai été pris dans la contre- allée à bras-le-corps par Ran?onnet.?
Le capitaine Ran?onnet avait probablement son compte. Il ne pronon?a pas une syllabe, les autres non plus. Nulle réflexion ne fut risquée. Un silence plus expressif que toutes les réflexions leur pesait sur la bouche à tous.
Comprenaient-ils enfin, ces athées, que, quand l'Eglise n'aurait été instituée que pour recueillir les coeurs - morts ou vivants - - dont on ne sait plus que faire, c'e?t été assez beau comme cela!
- Servez donc le café! - dit, de sa voix de tête, le vieux M. de Mesnilgrand. - S'il est, Mesnil, aussi fort que ton histoire, il sera bon.
La vengeance d'une femme
Fortiter.
J'ai souvent entendu parler de la hardiesse de la littérature moderne; mais je n'ai, pour mon compte, jamais cru à cette hardiesse-là. Ce reproche n'est qu'une forfanterie... de moralité. La littérature, qu'on a dit si longtemps l'expression de la société, ne l'exprime pas du tout, - au contraire; et, quand quelqu'un de plus crane que les autres a tenté d'être plus hardi, Dieu sait quels cris il a fait pousser! Certainement, si on veut bien y regarder, la littérature n'exprime pas la moitié des crimes que la société commet mystérieusement et impunément tous les jours, avec une fréquence et une facilité charmantes. Demandez à tous les confesseurs, - qui seraient les plus grands romanciers que le monde aurait eus, s'ils pouvaient raconter les histoires qu'on leur coule dans l'oreille au confessionnal. Demandez-leur le nombre d'incestes (par exemple) enterrés dans les familles les plus fières et les plus élevées, et voyez si la littérature, qu'on accuse tant d'immorale hardiesse, a osé jamais les raconter, même pour en effrayer! à cela près du petit souffle, - qui n'est qu'un souffle, - et qui passe - comme un souffle - dans le René de Chateaubriand, - du religieux Chateaubriand, - je ne sache pas de livre où l'inceste, si commun dans nos moeurs, - en haut comme en bas, et peut-être plus en bas qu'en haut, - ait jamais fait le sujet, franchement abordé, d'un récit qui pourrait tirer de ce sujet des effets d'une moralité vraiment tragique. La littérature moderne, à laquelle le bégueulisme jette sa petite pierre, a-t- elle jamais osé les histoires de Myrrha, d'Agrippine et d'dipe, qui sont des histoires, croyez-moi, toujours et parfaitement vivantes, car je n'ai pas vécu - du moins jusqu'ici - dans un autre enfer que l'enfer social, et j'ai, pour ma part, connu et coudoyé pas mal de Myrrhas, d'dipes et d'Agrippines, dans la vie privée et dans le plus beau monde, comme on dit. Parbleu! cela n'avait jamais lieu comme au théatre ou dans l'histoire. Mais, à travers les surfaces sociales, les précautions, les peurs et les hypocrisies; cela s'entrevoyait... Je connais - et tout Paris conna?t - une Mme Henri III, qui porte en ceinture des chapelets de petites têtes de mort, ciselées dans de l'or, sur des robes de velours bleu, et qui se donne la discipline, mêlant ainsi au rago?t de ses pénitences le rago?t des autres plaisirs de Henri III. Or, qui écrirait l'histoire de cette femme, qui fait des livres de piété, et que les jésuites croient un homme (joli détail plaisant!) et même un saint?... Il n'y a déjà pas tant d'années que tout Paris a vu une femme, du faubourg Saint-Germain, prendre à sa mère son amant, et, furieuse de voir cet amant retourner à sa mère qui, vieille, savait mieux pourtant se faire aimer qu'elle, voler les lettres très passionnées de cette dernière à cet homme trop aimé, les faire lithographier et les jeter, par milliers, du Paradis (bien nommé pour une action pareille) dans la salle de l'Opéra, un jour de première représentation. Qui a fait l'histoire de cette autre femme-là?... La pauvre littérature ne saurait même par quel bout prendre de pareilles histoires, pour les raconter.
Et c'est là ce qu'il faudrait faire si on était hardi. L'Histoire a des Tacite et des Suétone; le Roman n'en a pas, - du moins en restant dans l'ordre élevé et moral du talent et de la littérature. Il est vrai que la langue latine brave l'honnêteté, en pa?enne qu'elle est, tandis que notre langue, à nous, a été baptisée avec Clovis sur les fonts de Saint-Remy, et y a puisé une impérissable pudeur, car cette vieille rougit encore. Nonobstant, si on osait - oser, un Suétone ou un Tacite, romanciers, pourraient exister, car le Roman est spécialement l'histoire des moeurs, mise en récit et en drame, comme l'est souvent l'Histoire elle-même. Et nulle autre différence que celles-ci: c'est que l'un (le Roman) met ses moeurs sous le couvert de personnages d'invention, et que l'autre (l'Histoire) donne les noms et les adresses. Seulement, le Roman creuse bien plus avant que l'Histoire. Il a un idéal, et l'Histoire n'en a pas: elle est bridée par la réalité. Le Roman tient, aussi, bien plus longtemps la scène. Lovelace dure plus, dans Richardson, que Tibère dans Tacite. Mais, si Tibère, dans Tacite, était détaillé comme Lovelace dans Richardson, croyez-vous que l'Histoire y perdrait et que Tacite ne serait pas plus terrible?... Certes, je n'ai pas peur d'écrire que Tacite, comme peintre, n'est pas au niveau de Tibère comme modèle, et que, malgré tout son génie, il en est resté écrasé.
Et ce n'est pas tout. à cette défaillance inexplicable, mais frappante, dans la littérature, quand on la compare, dans sa réalité, avec la réputation qu'elle a, ajoutez la physionomie que le crime a pris par ce temps d'ineffables et de délicieux progrès! L'extrême civilisation enlève au crime son effroyable poésie et ne permet pas à l'écrivain de la lui restituer. Ce serait par trop horrible, disent les ames qui veulent qu'on enjolive tout, même l'affreux. Bénéfice de la philanthropie! d'imbéciles criminalistes diminuent la pénalité, et d'ineptes moralistes le crime, et encore ils ne le diminuent que pour diminuer la pénalité. Cependant, les crimes de l'extrême civilisation sont, certainement, plus atroces que ceux de l'extrême barbarie par le fait de leur raffinement, de la corruption qu'ils supposent, et de leur degré supérieur d'intellectualité. L'Inquisition le savait bien. à une époque où la foi religieuse et les moeurs publiques étaient fortes, l'Inquisition, ce tribunal qui jugeait la pensée, cette grande institution dont l'idée seule tortille nos petits nerfs et escarbouille nos têtes de linottes, l'Inquisition savait bien que les crimes spirituels étaient les plus grands, et elle les chatiait comme tels... Et, de fait, si ces crimes parlent moins aux sens, ils parlent plus à la pensée; et la pensée, en fin de compte, est ce qu'il y a de plus profond en nous. Il y a donc, pour le romancier, tout un genre de tragique inconnu à tirer de ces crimes, plus intellectuels que physiques, qui semblent moins des crimes à la superficialité des vieilles sociétés matérialistes, parce que le sang n'y coule pas et que le massacre ne s'y fait que dans l'ordre des sentiments et des moeurs... C'est ce genre de tragique dont on a voulu donner ici un échantillon, en racontant l'histoire d'une vengeance de la plus épouvantable originalité, dans laquelle le sang n'a pas coulé, et où il n'y a eu ni fer ni poison; un crime civilisé enfin, dont rien n'appartient à l'invention de celui qui le raconte, si ce n'est la manière de le raconter.
Vers la fin du règne de Louis-Philippe, un jeune homme enfilait, un soir, la rue Basse-du-Rempart qui, dans ce temps-là, méritait bien son nom de la Rue Basse, car elle était moins élevée que le sol du boulevard, et formait une excavation toujours mal éclairée et noire, dans laquelle on descendait du boulevard par deux escaliers qui se tournaient le dos, si on peut dire cela de deux escaliers. Cette excavation, qui n'existe plus et qui se prolongeait de la rue de la Chaussée-d'Antin à la rue Caumartin, devant laquelle le terrain reprenait son niveau; cette espèce de ravin sombre, où l'on se risquait à peine le jour, était fort mal hantée quand venait la nuit. Le Diable est le Prince des ténèbres. Il avait là une de ses principautés. Au centre, à peu près, de cette excavation, bordée d'un c?té par le boulevard formant terrasse, et, de l'autre, par de grandes maisons silencieuses à portes cochères et quelques magasins de bric-à-brac, il y avait un passage étroit et non couvert où le vent, pour peu qu'il f?t du vent, jouait comme dans une fl?te, et qui conduisait, le long d'un mur et des maisons en construction, jusqu'à la rue Neuve-des- Mathurins. Le jeune homme en question, et très bien mis du reste, qui venait de prendre ce chemin, lequel ne devait pas être pour lui le droit chemin de la vertu, ne l'avait pris que parce qu'il suivait une femme qui s'était enfoncée, sans hésitation et sans embarras, dans la suspecte noirceur de ce passage. C'était un élégant que ce jeune homme, - un gant jaune, comme on disait des élégants de ce temps-là. - Il avait d?né longuement au Café de Paris, et il était venu, tout en machonnant son cure-dents, se placer contre la balustrade à mi-corps de Tortoni (à présent supprimée), et guigner de là les femmes qui passaient le long du boulevard. Celle-là était justement passée plusieurs fois devant lui; et, quoique cette circonstance, ainsi que la mise trop voyante de cette femme et le tortillement de sa démarche fussent de suffisantes étiquettes; quoique ce jeune homme, qui s'appelait Robert de Tressignies, f?t horriblement blasé et qu'il rev?nt d'Orient, - où il avait vu l'animal femme dans toutes les variétés de son espèce et de ses races, - à la cinquième passe de cette déambulante du soir, il l'avait suivie... chiennement, comme il disait, en se moquant de lui-même, - car il avait la faculté de se regarder faire et de se juger à mesure qu'il agissait, sans que son jugement, très souvent contraire à son acte, empêchat son acte, ou que son acte nuisit à son jugement: asymptote terrible! - - Tressignies avait plus de trente ans. Il avait vécu cette niaise première jeunesse qui fait de l'homme le Jocrisse de ses sensations, et pour qui la première venue qui passe est un magnétisme. Il n'en était plus là. C'était un libertin déjà froidi et très compliqué de cette époque positive, un libertin fortement intellectualisé, qui avait assez réfléchi sur ses sensations pour ne plus pouvoir en être dupe, et qui n'avait peur ni horreur d'aucune. Ce qu'il venait de voir, ou ce qu'il avait cru voir, lui avait inspiré la curiosité qui veut aller au fond d'une sensation nouvelle. Il avait donc quitté sa balustrade et suivi... très résolu à pousser à fin la très vulgaire aventure qu'il entrevoyait. Pour lui, en effet, cette femme qui s'en allait devant lui, déferlant onduleusement comme une vague, n'était qu'une fille du plus bas étage; mais elle était d'une telle beauté qu'on pouvait s'étonner que cette beauté ne l'e?t pas classée plus haut, et qu'elle n'e?t pas trouvé un amateur qui l'e?t sauvée de l'abjection de la rue, car, à Paris, lorsque Dieu y plante une jolie femme, le Diable, en réplique, y plante immédiatement un sot pour l'entretenir.
Et puis, encore, il avait, ce Robert de Tressignies, une autre raison pour la suivre que la souveraine beauté que ne voyaient peut-être pas ces Parisiens, si peu connaisseurs en beauté vraie et dont l'esthétique, démocratisée comme le reste, manque particulièrement de hauteur. Cette femme était pour lui une ressemblance. Elle était cet oiseau moqueur qui joue le rossignol, dont parle Byron, dans ses Mémoires, avec tant de mélancolie. Elle lui rappelait une autre femme, vue ailleurs... Il était s?r, absolument s?r, que ce n'était pas elle, mais elle lui ressemblait à s'y méprendre, si se méprendre n'avait pas été impossible... Et il en était, du reste, plus attiré que surpris, car il avait assez d'expérience, comme observateur, pour savoir qu'en fin de compte il y a beaucoup moins de variété qu'on ne croit dans les figures humaines, dont les traits sont soumis à une géométrie étroite et inflexible, et peuvent se ramener à quelques types généraux. La beauté est une. Seule, la laideur est multiple, et encore sa multiplicité est bien vite épuisée. Dieu a voulu qu'il n'y e?t d'infini que la physionomie, parce que la physionomie est une immersion de l'ame à travers les lignes correctes ou incorrectes, pures ou tourmentées, du visage. Tressignies se disait confusément tout cela, en mettant son pas dans le pas de cette femme, qui marchait le long du boulevard, sinueusement, et le coupait comme une faux, plus fière que la reine de Saba du Tintoret lui-même, dans sa robe de satin safran, aux tons d'or, cette couleur aimée des jeunes Romaines, et dont elle faisait, en marchant, miroiter et crier les plis glacés et luisants, comme un appel aux armes! Exagérément cambrée, comme il est rare de l'être en France, elle s'étreignait dans un magnifique chale turc à larges raies blanches, écarlate et or; et la plume rouge de son chapeau blanc - - splendide de mauvais go?t - lui vibrait jusque sur l'épaule. On se souvient qu'à cette époque les femmes portaient des plumes penchées sur leurs chapeaux, qu'elles appelaient des plumes en saule pleureur. Mais rien ne pleurait en cette femme; et la sienne exprimait bien autre chose que la mélancolie. Tressignies, qui croyait qu'elle allait prendre la rue de la Chaussée-d'Antin, étincelante de ses mille becs de lumière, vit avec surprise tout ce luxe piaffant de courtisane, toute cette fierté impudente de fille enivrée d'elle-même et des soies qu'elle tra?nait, s'enfoncer dans la rue Basse-du-Rempart, la honte du boulevard de ce temps! Et l'élégant, aux bottes vernies, moins brave que la femme, hésita avant d'entrer là-dedans... Mais ce ne fut guère qu'une seconde... La robe d'or, perdue un instant dans les ténèbres de ce trou noir, après avoir dépassé l'unique réverbère qui les tatouait d'un point lumineux, reluisit au loin, et il s'élan?a pour la rejoindre. Il n'eut pas grand-peine: elle l'attendait, s?re qu'il viendrait; et ce fut, alors, qu'au moment où il la rejoignit elle lui projeta bien en face, pour qu'il p?t en juger, son visage, et lui campa ses yeux dans les yeux, avec toute l'effronterie de son métier. Il fut littéralement aveuglé de la magnificence de ce visage empaté de vermillon, mais d'un brun doré comme les ailes de certains insectes, et que la clarté blême, tombant en maigre filet du réverbère, ne pouvait pas palir.
- Vous êtes Espagnole? - fit Tressignies, qui venait de reconna?tre un des plus beaux types de cette race.
- Si, - répondit-elle.
Etre Espagnole, à cette époque-là, c'était quelque chose! C'était une valeur sur la place. Les romans d'alors, le théatre de Clara Gazul, les poésies d'Alfred de Musset, les danses de Mariano Camprubi et de Dolorès Serral, faisaient excessivement priser les femmes orange aux joues de grenade, - et, qui se vantait d'être Espagnole ne l'était pas toujours, mais on s'en vantait. Seulement, elle ne semblait pas plus tenir à sa qualité d'Espagnole qu'à toute autre chose qu'elle aurait fait chatoyer; et, en fran?ais:
- Viens-tu? - lui dit-elle, à br?le-pourpoint, et avec le tutoiement qu'aurait eu la dernière fille de la rue des Poulies; existant aussi alors. Vous la rappelez-vous? Une immondice!
Le ton, la voix déjà rauque, cette familiarité prématurée, ce tutoiement si divin - le ciel! - sur les lèvres d'une femme qui vous aime, et qui devient la plus sanglante des insolences dans la bouche d'une créature pour qui vous n'êtes qu'un passant, auraient suffi pour dégriser Tressignies par le dégo?t, mais le Démon le tenait. La curiosité, pimentée de convoitise, dont il avait été mordu, en voyant cette fille qui était plus pour lui que de la chair superbe, tassée dans du satin, lui aurait fait avaler non pas la pomme d'Eve, mais tous les crapauds d'une crapaudière!
- Par Dieu! - dit-il, - si je viens! - Comme si elle pouvait en douter! Je me mettrai à la lessive demain, - pensa-t-il.
Ils étaient au bout du passage par lequel on gagnait la rue des Mathurins; ils s'y engagèrent. Au milieu des énormes moellons qui gisaient là et des constructions qui s'y élevaient, une seule maison restée debout sur sa base, sans voisines, étroite, laide, rechignée, tremblante, qui semblait avoir vu bien du vice et bien du crime à tous les étages de ses vieux murs ébranlés, et qui avait peut-être été laissée là pour en voir encore, se dressait, d'un noir plus sombre, dans un ciel déjà noir. Longue perche de maison aveugle, car aucune de ses fenêtres (et les fenêtres sont les yeux des maisons) n'était éclairée, et qui avait l'air de vous raccrocher en tatonnant dans la nuit! Cette horrible maison avait la classique porte entrebaillée des mauvais lieux, et, au fond d'une ignoble allée, l'escalier dont on voit quelques marches éclairées d'en haut, par une lumière honteuse et sale... La femme entra dans cette allée étroite, qu'elle emplit de la largeur de ses épaules et de l'ampleur foisonnante et frissonnante de sa robe; et, d'un pied accoutumé à de pareilles ascensions, elle monta lestement l'escalier en colima?on, - image juste, car cet escalier en avait la viscosité... Chose inaccoutumée à ces bouges, en montant, cet abominable escalier s'éclairait: ce n'était plus la lueur épaisse du quinquet puant l'huile qui rampait sur les murs du premier étage, mais une lumière qui, au second, s'élargissait et s'épanouissait jusqu'à la splendeur. Deux griffes de bronze, chargées de bougies, incrustées dans le mur, illuminaient avec un faste étrange une porte, commune d'aspect, sur laquelle était collée, pour qu'on s?t chez qui on entrait, la carte où ces filles mettent leur nom, pour que, si elles ont quelque réputation et quelque beauté, le pavillon couvre la marchandise. Surpris de ce luxe si déplacé en pareil lieu, Tressignies fit plus attention à ces torchères, d'un style presque grandiose, qu'une puissante main d'artiste avait tordues, qu'à la carte et au nom de la femme, qu'il n'avait pas besoin de savoir, puisqu'il l'accompagnait. En les regardant, - pendant qu'elle faisait tourner une clef dans la serrure de cette porte si bizarrement ornée et inondée de lumière, le souvenir lui revint des surprises des petites maisons du temps de Louis XV. ?Cette fille-là aura lu, - pensa-t-il, - quelques romans ou quelques mémoires de ce temps, et elle aura eu la fantaisie de mettre un joli appartement, plein de voluptueuses coquetteries, là où on ne l'aurait jamais soup?onné...? Mais ce qu'il trouva, la porte une fois ouverte, dut redoubler son étonnement, - seulement dans un sens opposé.
Ce n'était, en effet, que l'appartement trivial et désordonné de ces filles-là... Des robes, jetées ?à et là confusément sur tous les meubles, et un lit vaste, - le champ de manoeuvres, - avec les immorales glaces au fond et au plafond de l'alc?ve, disaient bien chez qui on était... Sur la cheminée, des flacons qu'on n'avait pas pensé à reboucher, avant de repartir pour la campagne du soir, croisaient leurs parfums dans l'atmosphère tiède de cette chambre où l'énergie des hommes devait se dissoudre à la troisième respiration... Deux candélabres allumés, du même style que ceux de la porte, br?laient des deux c?tés de la cheminée. Partout, des peaux de bêtes faisaient tapis par-dessus le tapis. On avait tout prévu. Enfin, une porte ouverte laissait voir, par-dessous ses portières, un mystérieux cabinet de toilette, la sacristie de ces prêtresses.
Mais, tous ces détails, Tressignies ne les vit que plus tard. Tout d'abord, il ne vit que la fille chez laquelle il venait de monter. Sachant où il était, il ne se gêna pas. Il se mit sans fa?on sur le canapé attirant entre ses genoux cette femme qui avait ?té son chapeau et son chale, et qui les avait jetés sur le fauteuil. Il la prit à la taille, comme s'il l'e?t bouclée entre ses deux mains jointes, et il la regarda ainsi de bas en haut, comme un buveur qui lève au jour, avant de le boire, le verre de vin qu'il va sabler! Ses impressions du boulevard n'avaient pas menti. Pour un dégustateur de femmes, pour un homme blasé, mais puissant, elle était véritablement splendide. La ressemblance qui l'avait tant frappé dans les lueurs mobiles et coupées d'ombre du boulevard, cette femme l'avait toujours, en pleine lumière fixe. Seulement, celle à qui elle le faisait penser n'avait pas sur son visage, aux traits si semblables qu'ils en paraissaient identiques, cette expression de fierté résolue et presque terrible que le Diable, ce père joyeux de toutes les anarchies, avait refusée à une duchesse et avait donnée - pour quoi en faire? - à une demoiselle du boulevard. Quand elle eut la tête nue, avec ses cheveux noirs, sa robe jaune, ses larges épaules dont ses hanches dépassaient encore la largeur, elle rappelait la Judith de Vernet (un tableau de ce temps), mais par le corps plus fait pour l'amour et par le visage plus féroce encore. Cette férocité sombre venait peut-être d'un pli qui se creusait entre ses deux beaux sourcils, qui se prolongeaient jusque dans les tempes, comme Tressignies en avait vu à quelques Asiatiques, en Turquie, et elle les rapprochait, dans une préoccupation si continue qu'on aurait dit qu'ils étaient barrés. Souffletant contraste! cette fille avait la taille de son métier; elle n'en avait pas la figure. Ce corps de courtisane, qui disait si éloquemment: Prends! - cette coupe d'amour aux flancs arrondis qui invitait la main et les lèvres, étaient surmontés d'un visage qui aurait arrêté le désir par la hauteur de sa physionomie, et pétrifié dans le respect la volupté la plus br?lante... Heureusement, le sourire volontairement assoupli de la courtisane, et dont elle savait profaner la courbure idéalement dédaigneuse de ses lèvres, ralliait bient?t à elle ceux que la fierté cruelle de son visage aurait épouvantés. Au boulevard, elle promenait ce raccrochant sourire, étalé impudiquement sur ses lèvres rouges; mais, au moment où Tressignies la tenait debout entre ses genoux, elle était sérieuse, et sa tête respirait quelque chose de si étrangement implacable, qu'il ne lui manquait que le sabre recourbé aux mains pour que ce dandy de Tressignies p?t, sans fatuité se croire Holopherne.
Il lui prit ses mains désarmées, et il s'en attesta la beauté suzeraine. Elle lui laissait faire silencieusement tout cet examen de sa personne, et elle le regardait aussi, non pas avec la curiosité futile ou sordidement intéressée de ses pareilles, qui, en vous regardant, vous soupèsent comme de l'or suspect... Evidemment, elle avait une autre pensée que celle du gain qu'elle allait faire ou du plaisir qu'elle allait donner. Il y avait dans les ailes ouvertes de ce nez, aussi expressives que des yeux et par où la passion, comme par les yeux, devait jeter des flammes, une décision suprême comme celle d'un crime qu'on va accomplir. - ?Si l'implacabilité de ce visage était, par hasard; l'implacabilité de l'amour et des sens, quelle bonne fortune pour elle et pour moi, dans ce temps d'épuisement!? - pensa Tressignies, qui, avant de s'en passer la fantaisie, la détaillait comme un cheval anglais...Lui, l'expérimenté, le fort critique en fait de femmes, qui avait marchandé les plus belles filles sur le marché d'Andrinople et qui savait le prix de la chair humaine, quand elle avait cette couleur et cette densité, jeta, pour deux heures de celle-ci, une poignée de louis dans une coupe de cristal bleu, posée à niveau de main sur une console, et qui; probablement, n'avait jamais re?u tant d'or.
- Ah! je te plais donc?... - s'écria-t-elle audacieusement et prête à tout, sous l'action du geste qu'il venait de faire; peut- être impatientée de cet examen dans lequel la curiosité semblait plus forte que le désir, ce qui, pour elle, était une perte de temps ou une insolence. - Laisse-moi ?ter tout cela, - ajouta-t- elle, comme si sa robe lui e?t pesé, et en faisant sauter les deux premiers boutons de son corsage...
Et elle s'arracha de ses genoux pour aller dans le cabinet de toilette d'à c?té... Prosa?que détail! voulait-elle ménager sa robe? La robe, c'est l'outil de ces travailleuses... Tressignies, qui rêvait devant ce visage l'inassouvissement de Messaline, retomba dans la plate banalité. Il se sentit de nouveau chez la fille - la fille de Paris, malgré la sublimité d'une physionomie qui jurait cruellement avec le destin de celle qui l'avait. ?Bah! - pensa-t-il encore, - la poésie n'est jamais qu'à la peau avec ces dr?lesses, et il ne faut la prendre que là où elle est.?
Et il se promit de l'y prendre, mais il la trouva aussi ailleurs, - et là où, certes, il ne se doutait pas qu'elle f?t, la poésie! Jusque-là, en suivant cette femme, il n'avait obéi qu'à une irrésistible curiosité et à une fantaisie sans noblesse; mais, quand celle qui les lui avait si vite inspirées sortit du cabinet de toilette, où elle était allée se défaire de tous ses capara?ons du soir, et qu'elle revint vers lui, dans le costume, qui n'en était pas un, de gladiatrice qui va combattre, il fut littéralement foudroyé d'une beauté que son oeil exercé, cet oeil de sculpteur qu'ont les hommes à femmes, n'avait pas, au boulevard, devinée tout entière, à travers les souffles révélateurs de la robe et de la démarche. Le tonnerre entrant tout à coup, au lieu d'elle, par cette porte, ne l'aurait pas mieux foudroyé... Elle n'était pas entièrement nue; mais c'était pis! Elle était bien plus indécente, - bien plus révoltamment indécente que si elle e?t été franchement nue. Les marbres sont nus, et la nudité est chaste. C'est même la bravoure de la chasteté. Mais cette fille, scélératement impudique, qui se serait allumée elle-même, comme une des torches vivantes des jardins de Néron, pour mieux incendier les sens des hommes, et à qui son métier avait sans doute appris les plus basses rubriques de la corruption, avait combiné la transparence insidieuse des voiles et l'osé de la chair, avec le génie et le mauvais go?t d'un libertinage atroce, car, qui ne le sait? en libertinage, le mauvais go?t est une puissance... Par le détail de cette toilette, monstrueusement provocante, elle rappelait à Tressignies cette statuette indescriptible devant laquelle il s'était parfois arrêté, exposée qu'elle était chez tous les marchands de bronze du Paris d'alors, et sur le socle de laquelle on ne lisait que ce mot mystérieux: ?Madame Husson.? Dangereux rêve obscène! Le rêve était ici une réalité. Devant cette irritante réalité, devant cette beauté absolue, mais qui n'avait pas la froideur qu'a trop souvent la beauté absolue, Tressignies, retour de Turquie, aurait été le plus blasé des pachas à trois queues qu'il e?t retrouvé les sens d'un chrétien, et même d'un anachorète. Aussi, quand, très s?re des bouleversements qu'elle était accoutumée à produire, elle vint impétueusement à lui, et qu'elle lui poussa, à hauteur de la bouche, l'éventaire des magnificences savoureuses de son corsage, avec le mouvement retrouvé de la courtisane qui tente le Saint dans le tableau de Paul Véronèse, Robert de Tressignies, qui n'était pas un saint, eut la fringale... de ce qu'elle lui offrait, et il la prit dans ses bras, cette brutale tentatrice, avec une fougue qu'elle partagea, car elle s'y était jetée. Se jetait-elle ainsi dans tous les bras qui se fermaient sur elle? Si supérieure qu'elle f?t dans son métier ou dans son art de courtisane, elle fut, ce soir-là, d'une si furieuse et si hennissante ardeur, que même l'emportement de sens exceptionnels ou malades n'aurait pas suffi pour l'expliquer. Etait-elle au début de cette horrible vie de fille, pour la faire avec une semblable furie? Mais, vraiment, c'était quelque chose de si fauve et de si acharné, qu'on aurait dit qu'elle voulait laisser sa vie ou prendre celle d'un autre dans chacune de ses caresses. En ce temps-là, ses pareilles à Paris, qui ne trouvaient pas assez sérieux le joli nom de ?lorettes? que la littérature leur avait donné et qu'a immortalisé Gavarni, se faisaient appeler orientalement: des ?panthères?. Eh bien! aucune d'elles n'aurait mieux justifié ce nom de panthère... Elle en eut, ce soir-là, la souplesse, les enroulements, les bonds, les égratignements et les morsures. Tressignies put s'attester qu'aucune des femmes qui lui étaient jusque-là passées par les bras ne lui avait donné les sensations inou?es que lui donna cette créature, folle de son corps à rendre la folie contagieuse, et pourtant il avait aimé, Tressignies. Mais, faut-il le dire à la gloire ou à la honte de la nature humaine? Il y a dans ce qu'on appelle le plaisir, avec trop de mépris peut-être, des ab?mes tout aussi profonds que dans l'amour. Etait-ce dans ces ab?mes qu'elle le roula, comme la mer roule un fort nageur dans les siens? Elle dépassa, et bien au delà, ses plus coupables souvenirs de mauvais sujet, et même jusqu'aux rêves d'une imagination comme la sienne, tout à la fois violente et corrompue. Il oublia tout, - et ce qu'elle était, et ce pour quoi il était venu, et cette maison, et cet appartement dont il avait eu presque, en y entrant, la nausée. Positivement, elle lui soutira son ame, à lui, dans son corps, à elle... Elle lui enivra jusqu'au délire, des sens difficiles à griser. Elle le combla enfin de telles voluptés, qu'il arriva un moment où l'athée à l'amour, le sceptique à tout, eut la pensée folle d'une fantaisie éclose tout à coup dans cette femme, qui faisait marchandise de son corps. Oui, Robert de Tressignies, qui avait presque dans la trempe la froideur d'acier de son patron Robert Lovelace, crut avoir inspiré au moins un caprice à cette prostituée, qui ne pouvait être ainsi avec tous les autres, sous peine de bient?t périr consumée. Il le crut deux minutes, comme un imbécile, cet homme si fort! Mais la vanité qu'elle avait allumée, au feu d'un plaisir cuisant comme l'amour, eut soudainement, entre deux caresses, le petit frisson d'un doute subit... Une voix lui cria du fond de son être: ?Ce n'est pas toi qu'elle aime en toi!? car il venait de la surprendre, dans le temps où elle était le plus panthère et le plus souplement nouée à lui, distraite de lui et toute perdue dans l'absorbante contemplation d'un bracelet qu'elle avait au bras, et sur lequel Tressignies avisa le portrait d'un homme. Quelques mots en langue espagnole, que Tressignies, qui ne savait pas cette langue, ne comprit pas, mêlés à ses cris de bacchante, lui semblèrent à l'adresse de ce portrait. Alors, l'idée qu'il posait pour un autre, - qu'il était là pour le compte d'un autre, - ce fait, malheureusement si commun dans nos misérables moeurs, avec l'état surchauffé et dépravé de nos imaginations, ce dédommagement de l'impossible dans les ames enragées qui ne peuvent avoir l'objet de leur désir, et qui se jettent sur l'apparence, se saisit violemment de son esprit et le gla?a de férocité. Dans un de ces accès de jalousie absurde et de vanité tigre dont l'homme n'est pas ma?tre, il lui saisit le bras durement, et voulut voir ce bracelet qu'elle regardait avec une flamme qui, certainement, n'était pas pour lui, quand tout, de cette femme, devait être à lui dans un pareil moment.
- Montre-moi ce portrait! lui dit-il, avec une voix encore plus dure que sa main.
Elle avait compris; mais, sans orgueil:
- Tu ne peux pas être jaloux d'une fille comme moi, - lui dit- elle. Seulement, ce ne fut pas le mot de fille qu'elle employa. Non, à la stupéfaction de Tressignies, elle se rima elle-même en tain, comme un crocheteur qui l'aurait insultée. - Tu veux le voir! - ajouta-t-elle. - Eh bien! regarde.
Et elle lui coula près des yeux son beau bras, fumant encore de la sueur enivrante du plaisir auquel ils venaient de se livrer.
C'était le portrait d'un homme laid, chétif, au teint olive, aux yeux noirs jeunes, très sombre, mais non pas sans noblesse; l'air d'un bandit ou d'un grand d'Espagne. Et il fallait bien que ce f?t un grand d'Espagne, car il avait au cou le collier de la Toison- d'Or.
- Où as-tu pris cela? - fit Tressignies, qui pensa: Elle va me faire un conte. Elle va me débiter la séduction d'usage, le roman du premier, l'histoire connue qu'elles débitent toutes...
- Pris! - repartit-elle, révoltée. - C'est bien lui, POR DIOS, qui me l'a donné!
Qui lui? ton amant, sans doute? - dit Tressignies. - Tu l'auras trahi. Il t'aura chassée, et, tu auras roulé jusqu'ici.
Ce n'est pas mon amant, - fit-elle froidement, avec l'insensibilité du bronze, à l'outrage de cette supposition.
- Peut-être ne l'est-il plus, - dit Tressignies.
- Mais tu l'aimes encore: je l'ai vu tout à l'heure dans tes yeux.
Elle se mit à rire amèrement.
- Ah! tu ne connais donc rien ni à l'amour, ni à la, haine? - s'écria-t-elle. - Aimer cet homme! mais je l'exècre! C'est mon mari.
- Ton mari!
- Oui, mon mari, - fit-elle, le plus grand seigneur des Espagnes, trois fois duc, quatre fois marquis, cinq fois comte, grand d'Espagne à plusieurs grandesses, Toison-d'Or. Je suis la duchesse d'Arcos de Sierra-Leone.
Tressignies, presque terrassé par ces incroyables paroles, n'eut pas le moindre doute sur la vérité de cette renversante affirmation. Il était s?r que cette fille n'avait pas menti. Il venait de la reconna?tre. La ressemblance qui l'avait tant frappé au boulevard était justifiée.
Il l'avait rencontrée déjà, et il n'y avait pas si longtemps! C'était à Saint-Jean-de-Luz, où il était allé passer la saison des bains une année. Précisément, cette année-là, la plus haute société espagnole s'était donné rendez-vous sur la c?te de France, dans cette petite ville, qui est si près de l'Espagne qu'on s'y rêverait en Espagne encore, et que les Espagnols les plus épris de leur péninsule peuvent y venir en villégiature, sans croire faire une infidélité à leur pays. La duchesse de Sierra-Leone avait habité tout un été cette bourgade, si profondément espagnole par les moeurs, le caractère, la physionomie, les souvenirs historiques; car on se rappelle que c'était là que furent célébrées les fêtes du mariage de Louis XIV, le seul roi de France qui, par parenthèse, ait ressemblé à un roi d'Espagne, et que c'est là aussi que vint échouer, après son naufrage, la grande fortune dématée de la princesse des Ursins. La duchesse de Sierra- Leone était alors, disait-on, dans la lune de miel de son mariage avec le plus grand et le plus opulent seigneur de l'Espagne. Quand, de son c?té, Tressignies arriva dans ce nid de pêcheurs qui a donné les plus terribles flibustiers au monde, elle y étalait un faste qu'on n'y connaissait plus, depuis Louis XIV, et, parmi ces Basquaises qui, en fait de beauté, ne craignent la rivalité de personne, avec leurs tailles de canéphores antiques et leurs yeux d'aigue-marine, si palement pers, une beauté qui pourtant terrassait la leur. Attiré par cette beauté, et d'ailleurs d'une naissance et d'une fortune à pouvoir pénétrer dans tous les mondes, Robert de Tressignies s'effor?a d'aller jusqu'à elle, mais le groupe de société espagnole dont la duchesse était la souveraine, strictement fermé, cette année-là, ne s'ouvrit à aucun des Fran?ais qui passèrent la saison à Saint-Jean-de-Luz. La duchesse, entrevue de loin, ou sur les dunes du rivage, ou à l'église, repartit sans qu'il p?t la conna?tre, et, pour cette raison, elle lui était restée dans le souvenir comme un de ces météores, d'autant plus brillants dans notre mémoire qu'ils ont passé et que nous ne les reverrons jamais! Il parcourut la Grèce et une partie de l'Asie; mais aucune des créatures les plus admirables de ces pays, où la beauté tient tant de place qu'on ne con?oit pas le paradis sans elle, ne put lui effacer la tenace et flamboyante image de la duchesse.
Eh bien, aujourd'hui, par le fait d'un hasard étrange et incompréhensible, cette duchesse, admirée un instant et disparue, revenait dans sa vie par le plus incroyable des chemins! Elle faisait un métier infame; il l'avait achetée. Elle venait de lui appartenir. Elle n'était plus qu'une prostituée, et encore de la prostitution la plus basse, car il y a une hiérarchie jusque dans l'infamie... La superbe duchesse de Sierra-Leone, qu'il avait rêvée et peut-être aimée, - le rêve étant si près de l'amour dans nos ames! - n'était plus... était-ce bien possible? qu'une fille du pavé de Paris!!! C'était elle qui venait de se rouler dans ses bras tout à l'heure, comme elle s'était roulée probablement, la veille, dans les bras d'un autre, - le premier venu comme lui, - et comme elle se roulerait encore dans les bras d'un troisième demain, et, qui sait? peut-être dans une heure! Ah! cette découverte abominable le frappait à la poitrine et au front d'un coup de massue de glace. L'homme, en lui, qui flambait il n'y avait qu'une minute, - qui, dans son délire, croyait voir courir du feu jusque sur les corniches de cet appartement, embrasé par ses sensations, restait désenivré, transi, écrasé. L'idée, la certitude que c'était là réellement la duchesse de Sierra-Leone, n'avait pas ranimé ses désirs, éteints aussi vite qu'une chandelle qu'on souffle, et ne lui avait pas fait remettre sa bouche, avec plus d'avidité que la première fois, au feu br?lant où il avait bu à pleines gorgées. En se révélant, la duchesse avait emporté jusqu'à la courtisane! Il n'y avait plus ici, pour lui, que la duchesse; mais dans quel état! souillée, ab?mée, perdue, une femme à la mer, tombée de plus haut que du rocher de Leucade dans une mer de boue, immonde et dégo?tante à ne pouvoir l'y repêcher. Il la fixait d'un oeil hébété, assise droite et sombre, métamorphosée, et tragique; de Messaline, changée tout à coup il ne savait en quelle mystérieuse Agrippine, sur l'extrémité du canapé où ils s'étaient vautrés tous deux; et l'envie ne le prenait pas de la toucher du bout du doigt, cette créature dont il venait de pétrir, avec des mains idolatres, les formes puissantes, pour s'attester que c'était bien là ce corps de femme qui l'avait fait bouillonner, - que ce n'était pas une illusion, - qu'il ne rêvait pas, - qu'il n'était pas fou! La duchesse; en émergeant à travers la fille, l'avait anéanti.
?- Oui, - lui dit-il, d'une voix qu'il s'arracha de la gorge où elle était collée, tant ce qu'il avait entendu l'avait strangulé! - je vous crois (il ne la tutoyait déjà plus), car je vous reconnais. Je vous ai vue à Saint-Jean-de-Luz, il y a trois ans.?
à ce nom rappelé de Saint-Jean-de-Luz, une clarté passa sur le front qui venait pour lui de s'envelopper, avec son incroyable aveu, dans de si prodigieuses ténèbres. - ?Ah! - dit-elle; sous la lueur de ce souvenir, - j'étais alors dans toutes les ivresses de la vie, et à présent...?
L'éclair était déjà éteint, mais elle n'avait pas baissé sa tête volontaire.
?- Et à présent?... dit Tressignies, qui lui fit écho.
- à présent, - reprit-elle, - je ne suis plus que dans l'ivresse de la vengeance... Mais je la ferai assez profonde, - ajouta-t-elle avec une violence concentrée, - pour y mourir, dans cette vengeance, comme les mosquitos de mon pays, qui meurent, gorgés de sang, dans la blessure qu'ils ont faite.
Et, lisant sur le visage de Tressignies: - Vous ne comprenez pas, dit-elle, - mais je m'en vais vous faire comprendre. Vous savez qui je suis, mais vous ne savez pas tout ce que je suis. Voulez- vous le savoir? Voulez-vous savoir mon histoire? Le voulez-vous? - - reprit-elle avec une insistance exaltée. - Moi, je voudrais la dire à tous ceux qui viennent ici! Je voudrais la raconter à toute la terre! J'en serais plus infame, mais j'en serais mieux vengée.
- Dites-la!? - fit Tressignies, crocheté par une curiosité et un intérêt qu'il n'avait jamais ressentis à ce degré, ni dans la vie, ni dans les romans, ni au théatre. Il lui semblait bien que cette femme allait lui raconter de ces choses comme il n'en avait pas entendu encore. Il ne pensait plus à sa beauté. Il la regardait comme s'il avait désiré assister à l'autopsie de son cadavre. Allait-elle le faire revivre pour lui?...
?- Oui, - reprit-elle, - j'ai voulu bien des fois déjà la raconter à ceux qui montent ici; mais ils n'y montent pas, disent- ils, pour écouter des histoires. Lorsque je la leur commen?ais, ils m'interrompaient ou ils s'en allaient, brutes repues de ce qu'elles étaient venues chercher! Indifférents, moqueurs, insultants, ils m'appelaient menteuse ou bien folle. Ils ne me croyaient pas, tandis que vous, vous me croirez. Vous, vous m'avez vue à Saint-Jean-de-Luz, dans toutes les gloires d'une femme heureuse, au plus haut sommet de la vie, portant comme un diadème ce nom de Sierra-Leone que je tra?ne maintenant à la queue de ma robe dans toutes les fanges, comme on tra?nait à la queue d'un cheval, autrefois, le blason d'un chevalier déshonoré. Ce nom, que je hais et dont je ne me pare que pour l'avilir, est encore porté par le plus grand seigneur des Espagnes et le plus orgueilleux de tous ceux qui ont le privilège de rester couverts devant Sa Majesté le Roi, car il se croit dix fois plus noble que le roi. Pour le duc d'Arcos de Sierra-Leone, que sont toutes les plus illustres maisons qui ont régné sur les Espagnes: Castille, Aragon, Transtamare, Autriche et Bourbon?... Il est, dit-il, plus ancien qu'elles. Il descend, lui, des anciens rois Goths, et par Brunehild il est allié aux Mérovingiens de France. Il se pique de n'avoir dans les veines que de ce sang azul dont les plus vieilles races, dégradées par des mésalliances, n'ont plus maintenant que quelques gouttes... Don Christoval d'Arcos, duc de Sierra-Leone et otros ducados, ne s'était pas, lui, mésallié en m'épousant. Je suis une Turre-Cremata, de l'ancienne maison des Turre-Cremata d'Italie, la dernière des Turre-Cremata, race qui finit en moi, bien digne du reste de porter ce nom de Turre-Cremata (tour br?lée), car je suis br?lée à tous les feux de l'enfer. Le grand inquisiteur Torquemada, qui était un Turre-Cremata d'origine, a infligé moins de supplices, pendant toute sa vie, qu'il n'y en a dans ce. sein maudit... Il faut vous dire que les Turre-Cremata n'étaient pas moins fiers que les Sierra-Leone. Divisés en deux branches, également illustres, ils avaient été, durant des siècles, tout-puissants en Italie et en Espagne. Au quinzième, sous le pontificat d'Alexandre VI, les Borgia, qui voulurent, dans leur enivrement de la grande fortune de la papauté d'Alexandre, s'apparenter à toutes les maisons royales de l'Europe, se dirent nos parents; mais les Turre-Cremata repoussèrent cette prétention avec mépris, et deux d'entre eux payèrent de leur vie cette audacieuse hauteur. Ils furent, dit-on, empoisonnés par César. Mon mariage avec le duc de Sierra-Leone fut une affaire de race à race. Ni de son c?té, ni du mien, il n'entra de sentiment dans notre union. C'était tout simple qu'une Turre-Cremata épousat un Sierra-Leone. C'était tout simple, même pour moi, élevée dans la terrible étiquette des vieilles maisons d'Espagne qui représentait celle de l'Escurial, dans cette dure et compressive étiquette qui empêcherait les coeurs de battre, si les coeurs n'étaient pas plus forts que ce corset de fer. Je fus un de ces coeurs-là... J'aimai Don Esteban. Avant de le rencontrer, mon mariage sans bonheur de coeur (j'ignorais même que j'en eusse un) fut la chose grave qu'il était autrefois dans la cérémonieuse et catholique Espagne, et qui ne l'est plus, à présent, que par exception, dans quelques familles de haute classe qui ont gardé les moeurs antiques. Le duc de Sierra-Leone était trop profondément Espagnol pour ne pas avoir les moeurs du passé. Tout ce que vous avez entendu dire en France de la gravité de l'Espagne, de ce pays altier, silencieux et sombre, le duc l'avait et l'outrepassait... Trop fier pour vivre ailleurs que dans ses terres, il habitait un chateau féodal, sur la frontière portugaise, et il s'y montrait, dans toutes ses habitudes, plus féodal que son chateau. Je vivais là, près de lui, entre mon confesseur et mes caméristes, de cette vie somptueuse, monotone et triste, qui aurait écrasé d'ennui toute ame plus faible que la mienne. Mais j'avais été élevée pour être ce que j'étais: l'épouse d'un grand seigneur espagnol. Puis, j'avais la religion d'une femme de mon rang, et j'étais presque aussi impassible que les portraits de mes a?eules qui ornaient les vestibules et les salles du chateau de Sierra-Leone, et qu'on y voyait représentées, avec leurs grandes mines sévères, dans leurs garde-infants et sous leurs buscs d'acier. Je devais ajouter une génération de plus à ces générations de femmes irréprochables et majestueuses, dont la vertu avait été gardée par la fierté comme une fontaine par un lion. La solitude dans laquelle je vivais ne pesait point sur mon ame, tranquille comme les montagnes de marbre rouge qui entourent Sierra-Leone. Je ne soup?onnais pas que sous ces marbres dormait un volcan. J'étais dans les limbes d'avant la naissance, mais j'allais na?tre et recevoir d'un seul regard d'homme le baptême de feu. Don Esteban, marquis de Vasconcellos, de race portugaise, et cousin du duc, vint à Sierra-Leone; et l'amour, dont je n'avais eu l'idée que par quelques livres mystiques, me tomba sur le coeur comme un aigle tombe à pic sur un enfant qu'il enlève et qui crie... Je criai aussi. Je n'étais pas pour rien une Espagnole de vieille race. Mon orgueil s'insurgea contre ce que je sentais en présence de ce dangereux Esteban, qui s'emparait de moi avec cette révoltante puissance. Je dis au duc de le congédier sous un prétexte ou sous un autre, de lui faire au plus vite quitter le chateau..., que je m'apercevais qu'il avait pour moi un amour qui m'offensait comme une insolence. Mais don Christoval me répondit, comme le duc de Guise à l'avertissement que Henri III l'assassinerait: "Il n'oserait!" C'était le mépris du Destin, qui se vengea en s'accomplissant. Ce mot me jeta à Esteban...?
Elle s'arrêta un instant; - et il l'écoutait, parlant cette langue élevée qui, à elle seule, lui aurait affirmé, s'il avait pu en douter, qu'elle était bien ce qu'elle disait: la duchesse de Sierra-Leone. Ah! la fille du boulevard était alors entièrement effacée. On e?t juré d'un masque tombé, et que la vraie figure, la vraie personne, reparaissait. L'attitude de ce corps effréné était devenue chaste. Tout en parlant, elle avait pris derrière elle un chale, oublié au dos du canapé, et elle s'en était enveloppée... Elle en avait ramené les plis sur ce sein maudit, - comme elle l'avait nommé, - mais auquel la prostitution n'avait pu enlever la perfection de sa rondeur et sa fermeté virginale. Sa voix même avait perdu la raucité qu'elle avait dans la rue... Etait-ce une illusion produite par ce qu'elle disait? mais il semblait à Tressignies que cette voix était d'un timbre plus pur, - qu'elle avait repris sa noblesse.
?Je ne sais pas, - continua-t-elle, - si les autres femmes sont comme moi. Mais cet orgueil incrédule de don Christoval, ce dédaigneux et tranquille: "Il n'oserait!" en parlant de l'homme que j'aimais, m'insulta pour lui, qui, déjà, dans le fond de mon être, avait pris possession de moi comme un Dieu. - "Prouve-lui que tu oseras!" - lui dis-je, le soir même, en lui déclarant mon amour. Je n'avais pas besoin de le lui dire. Esteban m'adorait depuis le premier jour qu'il m'avait vue. Notre amour avait eu la simultanéité de deux coups de pistolet tirés en même temps, et qui tuent... J'avais fait mon devoir, de femme espagnole en avertissant don Christoval. Je ne lui devais que ma vie, puisque j'étais sa femme, car le coeur n'est pas libre d'aimer; et, ma vie, il l'aurait prise très certainement, en mettant à la porte de son chateau don Esteban; comme je le voulais. Avec la folie de mon coeur décha?né, je serais morte de ne plus le voir, et je m'étais exposée à cette terrible chance. Mais puisque lui, le duc, mon mari, ne m'avait pas comprise, puisqu'il se croyait au-dessus de Vasconcellos, qu'il lui paraissait impossible que celui-ci élevat les yeux et son hommage jusqu'à moi, je ne poussai pas plus loin l'héro?sme conjugal contre un amour qui était mon ma?tre... Je n'essaierai pas de vous donner l'idée exacte de cet amour. Vous ne me croiriez peut-être pas, vous non plus... Mais qu'importe, après tout, ce que vous penserez! Croyez-moi, ou ne me croyez pas! ce fut un amour tout à la fois br?lant et chaste, un amour chevaleresque, romanesque, presque idéal, presque mystique. Il est vrai que nous avions vingt ans à peine, et que nous étions du pays des Bivar, d'Ignace de Loyola et de sainte Thérèse. Ignace, ce chevalier de la Vierge, n'aimait pas plus purement la Reine des cieux que ne m'aimait Vasconcellos; et moi, de mon c?té, j'avais pour lui quelque chose de cet amour extatique que sainte Thérèse avait pour son Epoux divin. L'adultère, fi donc! Est-ce que nous pensions que nous pouvions être adultères? Le coeur battait si haut dans nos poitrines, nous vivions dans une atmosphère de sentiments si transcendants et si élevés, que nous ne sentions en nous rien des mauvais désirs et des sensualités des amours vulgaires. Nous vivions en plein azur du ciel; seulement ce ciel était africain, et cet azur était du feu. Un tel état d'ames aurait-il duré? Etait-ce bien possible qu'il durat? Ne jouions- nous pas là, sans le savoir, sans nous en douter, le jeu le plus dangereux pour de faibles créatures, et ne devions-nous pas être précipités, dans un temps donné, de cette hauteur immaculée?... Esteban était pieux comme un prêtre, comme un chevalier portugais du temps d'Albuquerque; moi, je valais assurément moins que lui, mais j'avais en lui et dans la pureté de son amour une foi qui enflammait la pureté du mien. Il m'avait dans son coeur, comme une madone dans sa niche d'or, - avec une lampe à ses pieds, - une lampe inextinguible. Il aimait mon ame pour mon ame. Il était de ces rares amants qui veulent grande la femme qu'ils adorent. Il me voulait noble, dévouée, héro?que, une grande femme de ces temps où l'Espagne était grande. Il aurait mieux aimé me voir faire une belle action que de valser avec moi souffle à souffle! Si les anges pouvaient s'aimer entre eux devant le tr?ne de Dieu, ils devraient s'aimer comme nous nous aimions... Nous étions tellement fondus l'un dans l'autre, que nous passions de longues heures ensemble et seuls, la main dans la main, les yeux dans les yeux, pouvant tout, puisque nous étions seuls, mais tellement heureux que nous ne désirions pas davantage. Quelquefois, ce bonheur immense qui nous inondait nous faisait mal à force d'être intense, et nous désirions mourir, mais l'un avec l'autre ou l'un pour l'autre, et nous comprenions alors le mot de sainte Thérèse: Je meurs de ne pouvoir mourir! ce désir de la créature finie succombant sous un amour infini, et croyant faire plus de place à ce torrent d'amour infini par le brisement des organes et la mort. Je suis maintenant la dernière des créatures souillées; mais, dans ce temps-là, croirez-vous que jamais, les lèvres d'Esteban n'ont touché les miennes, et qu'un baiser déposé par lui sur une rose, et repris par moi, me faisait évanouir? Du fond de l'ab?me d'horreur où je me suis volontairement plongée, je me rappelle à chaque instant, pour mon supplice, ces délices divines de l'amour pur dans lesquelles nous vivions, perdus, éperdus, et si transparents, sans doute, dans l'innocence de cet amour sublime, que don Christoval n'eut pas grand'peine à voir que nous nous adorions. Nous vivions la tête dans le ciel. Comment nous apercevoir qu'il était jaloux, et de quelle jalousie! De la seule dont il f?t capable: de la jalousie de l'orgueil. Il ne nous surprit pas. On ne surprend que ceux qui se cachent, Nous ne nous cachions pas. Pourquoi nous serions-nous cachés? Nous avions la candeur de la flamme en plein jour qu'on aper?oit dans le jour même, et, d'ailleurs, le bonheur débordait trop de nous pour qu'on ne le v?t pas, et lé duc le vit! Cela creva enfin les yeux à son orgueil, cette splendeur d'amour! Ah! Esteban avait osé! Moi aussi! Un soir nous étions comme nous étions toujours, comme nous passions notre vie depuis que nous nous aimions, tête à tête, unis par le regard seul; lui, à mes pieds, devant moi, comme devant la Vierge Marie, dans une contemplation si profonde que nous n'avions besoin d'aucune caresse. Tout à coup, le duc entra avec deux noirs qu'il avait ramenés des colonies espagnoles, dont il avait été longtemps gouverneur. Nous ne les aper??mes pas, dans la contemplation céleste qui enlevait nos ames en les unissant, quand la tête d'Esteban tomba lourdement sur mes genoux. Il était étranglé! Les noirs lui avaient jeté autour du cou ce terrible lazo avec lequel on étrangle au Mexique les taureaux sauvages. Ce fut la foudre pour la rapidité! Mais la foudre qui ne me tua pas. Je ne m'évanouis point, je ne criai pas. Nulle larme ne jaillit de mes yeux. Je restai muette et rigide, dans un état sans nom d'horreur, d'où je ne sortis que par un déchirement de tout mon être. Je sentis qu'on m'ouvrait la poitrine et qu'on m'en arrachait le coeur. Hélas! ce n'était pas à moi qu'on l'arrachait: c'était à Esteban, à ce cadavre d'Esteban qui gisait à mes pieds, étranglé, la poitrine fendue, fouillée, comme un sac, par les mains de ces monstres! J'avais ressenti, tant j'étais par l'amour devenue lui, ce qu'aurait senti Esteban s'il avait été vivant. J'avais ressenti la douleur que ne sentait pas son cadavre, et c'était cela qui m'avait tirée de l'horreur dans laquelle je m'étais figée quand ils me l'avaient étranglé. Je me jetai à eux: "à mon tour!" leur criai-je. Je voulais mourir de la même mort, et je tendis ma tête à l'infame lacet. Ils allaient la prendre. - "On ne touche pas à la reine", fit le duc, cet orgueilleux duc qui se croyait plus que le Roi, et il les fit reculer en les fouettant de son fouet de chasse. "Non! vous vivrez, Madame, me dit-il, mais pour penser toujours à ce que vous allez voir..." Et il siffla. Deux énormes chiens sauvages accoururent.
Qu'on fasse manger, - dit-il, - le coeur de ce tra?tre à ces chiens!? - Oh! à cela, je ne sais quoi se redressa en moi:
?- Allons donc, venge-toi mieux! - lui dis-je. - C'est à moi qu'il faut le faire manger!
Il resta comme épouvanté de mon idée... "Tu l'aimes donc furieusement?" - reprit-il. - Ah! je l'aimais d'un amour qu'il venait d'exaspérer. Je l'aimais à n'avoir ni peur ni dégo?t de ce coeur saignant, plein de moi, chaud de moi encore, et j'aurais voulu le mettre dans le mien, ce coeur... Je le demandai à genoux, les mains jointes! Je voulais épargner, à ce noble coeur adoré, cette profanation impie, sacrilège... J'aurais communié avec ce coeur, comme avec une hostie. N'était-il pas mon Dieu?... La pensée de Gabrielle de Vergy, dont nous avions lu, Esteban et moi, tant de fois l'histoire ensemble, avait surgi en moi. Je l'enviais!... Je la trouvais heureuse d'avoir fait de sa poitrine un tombeau vivant à l'homme qu'elle avait aimé. Mais la vue d'un amour pareil rendit le duc atrocement implacable. Ses chiens dévorèrent le coeur d'Esteba devant moi. Je le leur disputai; je me battis avec ces chiens. Je ne pus le leur arracher. Ils me couvrirent d'affreuses morsures, et tra?nèrent et essuyèrent à mes vêtements leurs gueules sanglantes.?
Elle s'interrompit. Elle était devenue livide à ces souvenirs... et, haletante, elle se leva d'un mouvement forcené, et, tirant à elle un tiroir de commode par sa poignée de bronze, elle montra à Tressignies une robe en lambeaux, teinte de sang à plusieurs places:
?Tenez! - dit-elle, - c'est là le sang du coeur de l'homme que j'aimais et que je n'ai pu arracher aux chiens! Quand je me retrouve seule dans l'exécrable vie que je mène, quand le dégo?t m'y prend, quand la boue m'en monte à la bouche et m'étouffe, quand le génie de la vengeance faiblit en moi, que l'ancienne duchesse revient et que la fille m'épouvante, je m'entortille dans cette robe, je vautre mon corps souillé dans ses plis rouges, toujours br?lants pour moi, et j'y réchauffe ma vengeance. C'est un talisman que ces haillons sanglants! Quand je les ai autour du corps, la rage de le venger me reprend aux entrailles, et je me retrouve de la force, à ce qu'il me semble, pour une éternité!?
Tressignies frémissait, en écoutant cette femme effrayante. Il frémissait de ses gestes, de ses paroles, de sa tête, devenue une tête de Gorgone: il lui semblait voir autour de cette tête les serpents que cette femme avait dans le coeur. Il commen?ait alors de comprendre - le rideau se tirait! - ce mot vengeance, qu'elle disait tant, - qui lui flambait toujours aux lèvres!
?La vengeance! oui, - reprit-elle, - vous comprenez, maintenant, ce qu'elle est, ma vengeance! Ah! je l'ai choisie entre toutes comme on choisit de tous les genres de poignards celui qui doit faire le plus souffrir, le cric dentelé qui doit le mieux déchirer l'être abhorré qu'on tue. Le tuer simplement cet homme, et d'un coup! je ne le voulais pas. Avait-il tué, lui, Vasconcellos avec son épée, comme un gentilhomme? Non! il l'avait fait tuer par des valets. II avait fait jeter son coeur aux chiens; et son corps au charnier peut-être! Je ne le savais pas. Je ne l'ai jamais su. Le tuer, pour tout cela? Non! c'était trop doux et trop rapide! Il fallait quelque chose de plus lent et de plus cruel... D'ailleurs, le duc était brave. II ne craignait pas la mort. Les Sierra-Leone l'ont affrontée à toutes les générations. Mais son orgueil, son immense orgueil était lache, quand il s'agissait de déshonneur. Il fallait donc l'atteindre et le crucifier dans son orgueil. Il fallait donc déshonorer son nom dont il était si fier. Eh bien! je me jurai que, ce nom, je le tremperais dans la plus infecte des boues, que je le changerais en honte, en immondice, en excrément! et pour cela je me suis faite ce que je suis, - une fille publique, - la fille Sierra-Leone, qui vous a raccroché ce soir!...?
Elle dit ces dernières paroles avec des yeux qui se mirent à étinceler de la joie d'un coup bien frappé.
?- Mais, - dit Tressignies, - le sait-il, lui, le duc, ce que vous êtes devenue?...
- S'il ne le sait pas, il le saura un jour - répondit-elle, avec la sécurité absolue d'une femme qui a pensé à tout, qui a tout calculé, qui est s?re de l'avenir. - Le bruit de ce que je fais peut l'atteindre d'un jour à l'autre, d'une éclaboussure de ma honte! Quelqu'un des hommes qui montent ici peut lui cracher au visage le déshonneur de sa femme, ce crachat qu'on n'essuie jamais; mais ce ne serait là qu'un hasard, et ce n'est pas à un hasard que je livrerais ma vengeance! J'ai résolu d'en mourir pour qu'elle soit plus s?re; ma mort l'assurera, en l'achevant.?
Tressignies était dépaysé par l'obscurité de ces dernières paroles; mais elle en fit jaillir une hideuse clarté:
?Je veux mourir où meurent les filles comme moi, - reprit-elle. - - Rappelez-vous!... Il fut un homme, sous Fran?ois Ier, qui alla chercher chez une de mes pareilles une effroyable et immonde maladie, qu'il donna à sa femme pour en empoisonner le roi, dont elle était la ma?tresse, et c'est ainsi qu'il se vengea de tous les deux... Je ne ferai pas moins que cet homme. Avec ma vie ignominieuse de tous les soirs, il arrivera bien qu'un jour la putréfaction de la débauche saisira et rongera enfin la prostituée, et qu'elle ira tomber par morceaux et s'éteindre dans quelque honteux h?pital! Oh! alors, ma vie sera payée! - ajouta- t-elle, avec l'enthousiasme de la plus affreuse espérance; - alors, il sera temps que le duc de Sierra-Leone apprenne comment sa femme, la duchesse de Sierra-Leone aura vécu et comment elle meurt!?
Tressignies n'avait pas pensé à cette profondeur dans la vengeance, qui dépassait tout ce que l'histoire lui avait appris. Ni l'Italie du XVIe siècle, ni la Corse de tous les ages, ces pays renommés pour l'implacabilité de leurs ressentiments n'offraient à sa mémoire un exemple de combinaison plus réfléchie et plus terrible que celle de cette femme, qui se vengeait à même elle, à même son corps comme à même son ame! Il était effrayé de ce sublime horrible, car l'intensité dans les sentiments, poussée à ce point, est sublime. Seulement, c'est le sublime de l'enfer.
?Et quand il ne le saurait pas, - reprit-elle encore, redoublant d'éclairs sur son ame, - moi, après tout, je le saurais! Je saurais ce que je fais chaque soir, - que je bois cette fange, et que c'est du nectar, puisque c'est ma vengeance!... Est-ce que je ne jouis pas, à chaque minute, de la pensée de ce que je suis?... Est-ce qu'au moment où je le déshonore, ce duc altier, je n'ai pas, au fond de ma pensée, l'idée enivrante que je le déshonore? Est-ce que je ne vois pas clairement dans ma pensée tout ce qu'il souffrirait s'il le savait?... Ah! les sentiments comme les miens ont leur folie, mais c'est leur folie qui fait le bonheur! Quand je me suis enfuie de Sierra-Leone, j'ai emporté avec moi le portrait du duc, pour lui faire voir, à ce portrait, comme si ?'avait été à lui-même, les hontes de ma vie! Que de fois je lui ai dit, comme s'il avait pu me voir et m'entendre: "Regarde donc! regarde!" Et quand l'horreur me prend dans vos bras, à tous vous autres, - car elle m'y prend toujours: je ne puis pas m'accoutumer au go?t de cette fange! - j'ai pour ressource ce bracelet, - et elle leva son bras superbe d'un mouvement tragique; - j'ai ce cercle de feu, qui me br?le jusqu'à la moelle et que je garde à mon bras, malgré le supplice de l'y porter, pour que je ne puisse jamais oublier le bourreau d'Esteban, pour que son image excite mes transports, - ces transports d'une haine vengeresse, que les hommes sont assez bêtes et assez fats pour croire du plaisir qu'ils savent donner! Je ne sais pas ce que vous êtes, vous, mais vous n'êtes certainement pas le premier venu parmi tous ces hommes; et cependant vous avez cru, il n'y a qu'un instant, que j'étais encore une créature humaine, qu'il y avait encore une fibre qui vibrait en moi; et il n'y avait en moi que l'idée de venger Esteban du monstre dont voici l'image! Ah! son image, c'était pour moi comme le coup de l'éperon, large comme un sabre, que le cavalier arabe enfonce dans le flanc de son cheval pour lui faire traverser le désert. J'avais, moi, des espaces de honte encore plus grands à dévorer, et je m'enfon?ais cette exécrable image dans les yeux et dans le coeur, pour mieux bondir sous vous quand vous me teniez... Ce portrait, c'était comme si c'était lui! c'était comme s'il nous voyait par ses yeux peints!... Comme je comprenais l'envo?tement des siècles où l'on envo?tait! Comme je comprenais le bonheur insensé de planter le couteau dans le coeur de l'image de celui qu'on e?t voulu tuer! Dans le temps que j'étais religieuse, avant d'aimer cet Esteban qui a pour moi remplacé Dieu, j'avais besoin d'un crucifix pour mieux penser au Crucifié; et, au lieu de l'aimer, je l'aurais ha?, j'eusse été une impie, que j'aurais eu besoin du crucifix pour mieux le blasphémer et l'insulter! Hélas! - ajouta-t-elle, changeant de ton et passant de l'apreté des sentiments les plus cruels aux douceurs poignantes d'une incroyable mélancolie, - je n'ai pas le portrait d'Esteban. Je ne le vois que dans mon ame... et c'est peut-être heureux, - ajouta-t-elle. - Je l'aurais sous les yeux qu'il relèverait mon pauvre coeur, qu'il me ferait rougir des indignes abaissements de ma vie. Je me repentirais, et je ne pourrais plus le venger!...?
La Gorgone était devenue touchante, mais ses yeux étaient restés secs. Tressignies, ému d'une tout autre émotion que celles-là par lesquelles jusqu'ici elle l'avait fait passer, lui prit la main, à cette femme qu'il avait le droit de mépriser, et il la lui baisa avec un respect mêlé de pitié. Tant de malheur et d'énergie la lui grandissaient: ?Quelle femme! - pensait-il. Si, au lieu d'être la duchesse de Sierra-Leone elle avait été la marquise de Vasconcellos, elle e?t, avec la pureté et l'ardeur de son amour pour Esteban, offert à l'admiration humaine quelque chose de comparable et d'égal à la grande marquise de Pescaire. Seulement, - ajouta-t-il en lui-même, - elle n'aurait pas montré, et personne n'aurait jamais su, quels gouffres de profondeur et de volonté étaient en elle.? Malgré le scepticisme de son époque et l'habitude de se regarder faire et de se moquer de ce qu'il faisait, Robert de Tressignies ne se sentit point ridicule d'embrasser la main de cette femme perdue; mais il ne savait plus que lui dire. Sa situation vis-à-vis d'elle était embarrassée. En jetant son histoire entre elle et lui, elle avait coupé, comme avec une hache, ces liens d'une minute qu'ils venaient de nouer. Il y avait en lui un inexprimable mélange d'admiration, d'horreur, et de mépris; mais il se serait trouvé de très mauvais go?t de faire du sentiment ou de la morale avec cette femme. Il s'était souvent moqué des moralistes, sans mandat et sans autorité, qui pullulaient dans ce temps-là où, sous l'influence de certains drames et de certains romans, on voulait se donner les airs de relever, comme des pots de fleurs renversés, les femmes qui tombaient, Il était, tout sceptique qu'il f?t, doué d'assez de bon sens pour savoir qu'il n'y avait que le prêtre seul - le prêtre du Dieu rédempteur - qui p?t relever de pareilles chutes... et, encore croyait-il que, contre l'ame de cette femme, le prêtre lui- même se serait brisé. Il avait en lui une implication de choses douloureuses, et il gardait un silence plus pesant pour lui que pour elle. Elle, toute à la violence de ses idées et de ses souvenirs, continua:
?Cette idée de le déshonorer, au lieu de le tuer, cet homme pour qui l'honneur, comme le monde l'entend, était plus que la vie, ne me vint pas tout de suite... Je fus longtemps à trouver cela. Après la mort de Vasconcellos, qu'on ne sut peut-être pas dans le chateau, dont le corps fut probablement jeté dans quelque oubliette avec les noirs qui l'avaient assassiné, le duc ne m'adressa plus la parole, si ce n'est brièvement et cérémonieusement devant ses gens, car la femme de César ne doit pas être soup?onnée, et je devais rester aux yeux de tous l'impeccable duchesse d'Arcos de Sierra-Leone. Mais, tête à tête et entre nous, jamais un seul mot, jamais une allusion; le silence, ce silence de la haine, qui se nourrit d'elle-même et n'a pas besoin de parler. Don Christoval et moi, nous luttions de force et de fierté. Je dévorais mes larmes. Je suis une Turre- Cremata. J'ai en moi la puissante dissimulation de ma race qui est italienne, et je me bronzais, jusque dans les yeux, pour qu'il ne p?t pas soup?onner ce qui fermentait sous ce front de bronze où couvait l'idée de ma vengeance. Je fus absolument impénétrable. Grace à cette dissimulation, qui boucha tous les jours de mon être par lesquels mon secret aurait pu filtrer, je préparai ma fuite de ce chateau dont les murs m'écrasaient, et où ma vengeance n'aurait pu s'accomplir que sous la main du duc, qui se serait vite levée. Je ne me confiai à personne. Est-ce que jamais mes duègnes ou mes caméristes avaient osé lever leurs yeux sur mes yeux pour savoir ce que je pensais? J'eus d'abord le projet d'aller à Madrid; mais, à Madrid, le duc était tout-puissant, et le filet de toutes les polices se serait refermé sur moi à son premier signal. Il m'y aurait facilement reprise, et, reprise une fois, il m'aurait jetée dans l'in-pace de quelque couvent, étouffée là, tuée entre deux portes, supprimée du monde, de ce monde dont j'avais besoin pour me venger!... Paris était plus s?r. Je préférai Paris. C'était une meilleure scène pour l'étalage de mon infamie et de ma vengeance; et, puisque je voulais qu'un jour tout cela éclatat comme la foudre, quelle bonne place que cette ville, le centre de tous les échos, à travers laquelle passent toutes les nations du monde! Je résolus d'y vivre de cette vie de prostituée qui ne me faisait pas trembler, et d'y descendre impudemment jusqu'au dernier rang de ces filles perdues qui se vendent pour une pièce de monnaie, f?t- ce à des goujats! Pieuse comme je l'étais avant de conna?tre Esteban, qui m'avait arraché Dieu de la poitrine pour s'y mettre à la place, je me levais souvent la nuit sans mes femmes, pour faire mes oraisons à la Vierge noire de la chapelle. C'est de là qu'une nuit je me sauvai et gagnai audacieusement les gorges des Sierras. J'emportai tout ce que je pus de mes bijoux et de l'argent de ma cassette. Je me cachai quelque temps chez des paysans qui me conduisirent à la frontière. Je vins à Paris. Je m'y attelai, sans peur, à cette vengeance qui est ma vie. J'en suis tellement assoiffée, de cette fureur de me venger, que parfois j'ai pensé à affoler de moi quelque jeune homme énergique et à le pousser vers le duc pour lui apprendre mon ignominie; mais j'ai fini toujours par étouffer cette pensée, car ce n'est pas quelques pieds d'ordure que je veux élever sur son nom et sur ma mémoire: c'est toute une pyramide de fumier! Plus je serai tard vengée, mieux je serai vengée...?
Elle s'arrêta. De livide, elle était devenue pourpre. La sueur lui découlait des tempes. Elle s'enrouait. Etait-ce le croup de la honte?... Elle saisit fébrilement une carafe sur la commode, et se versa un énorme verre d'eau qu'elle lampa.
?Cela est dur à passer, la honte! - dit-elle; mais il faut qu'elle passe! J'en ai assez avalé depuis trois mois, pour qu'elle puisse passer!
- Il y a donc trois mois que ceci dure? - (il n'osait plus dire quoi) fit Tressignies, avec un vague plus sinistre que la précision.
- Oui, - dit-elle, - trois mois. Mais qu'est-ce que trois mois? - ajouta-t-elle. - Il faudra du temps pour cuire et recuire ce plat de vengeance que je lui cuisine, et qui lui paiera son refus du coeur d'Esteban qu'il n'a pas voulu me faire manger...?
Elle dit cela avec une passion atroce et une mélancolie sauvage. Tressignies ne se doutait pas qu'il p?t y avoir dans une femme un pareil mélange d'amour idolatre et de cruauté. Jamais on n'avait regardé avec une attention plus concentrée une oeuvre d'art qu'il ne regardait cette singulière et toute-puissante artiste en vengeance, qui se dressait alors devant lui... Mais quelque chose, qu'il était étonné d'éprouver, se mêlait à sa contemplation d'observateur. Lui qui croyait en avoir fini avec les sentiments involontaires et dont la réflexion, au rire terrible, mordait toujours les sensations, comme j'ai vu des charretiers mordre leurs chevaux pour les faire obéir, sentait que dans l'atmosphère de cette femme il respirait un air dangereux. Cette chambre, pleine de tant de passion physique et barbare, asphyxiait ce civilisé. Il avait besoin d'une gorgée d'air et il pensait à s'en aller, d?t-il revenir.
Elle crut qu'il partait. Mais elle avait encore des c?tés à lui faire voir dans son chef-d'oeuvre.
?- Et cela? - fit-elle, avec un dédain et un geste retrouvé de duchesse, en lui montrant du doigt la coupe de verre bleu qu'il avait remplie d'or.
- Reprenez cet argent, - dit-elle. - Qui sait? Je suis peut- être plus riche que vous. L'or n'entre pas ici. Je n'en accepte de personne. Et, avec la fierté d'une bassesse qui était sa vengeance, elle ajouta: "je ne suis qu'une fille à cent sous." ?
Le mot fut dit comme il était pensé. Ce fut le dernier trait de ce sublime à la renverse, de ce sublime infernal dont elle venait de lui étaler le spectacle, et dont certainement le grand Corneille, au fond de son ame tragique, ne se doutait pas! Le dégo?t de ce dernier mot donna à Tressignies la force de s'en aller. Il rafla les pièces d'or de la coupe et n'y laissa que ce qu'elle demandait. "Puisqu'elle le veut! dit-il, je pèserai sur le poignard qu'elle s'enfonce, et j'y mettrai aussi ma tache de boue, puisque c'est de boue qu'elle a soif." Et il sortit dans une agitation extrême. Les candélabres inondaient toujours de leur lumière cette porte, si commune d'aspect, par laquelle il était déjà passé. Il comprit pourquoi étaient plantées là ces torchères, quand il regarda la carte collée sur la porte, comme l'enseigne de cette boutique de chair. Il y avait sur cette carte en grandes lettres:
LA DUCHESSE D'ARCOS DE SIERRA-LEONE
Et, au-dessous, un mot ignoble pour dire le métier qu'elle faisait.
Tressignies rentra chez lui, ce soir-là, après cette incroyable aventure, dans une situation si troublée qu'il en était presque honteux. Les imbéciles - c'est-à-dire à peu près tout le monde - croient que rajeunir serait une invention charmante de la nature humaine; mais ceux qui connaissent la vie savent mieux le profit que ce serait. Tressignies se dit avec effroi qu'il allait peut- être se retrouver trop jeune... et voilà pourquoi il se promit de ne plus mettre le pied chez la duchesse, malgré l'intérêt, ou plut?t à cause de l'intérêt que cette femme inou?e lui infligeait. ?Pourquoi, se dit-il, retourner dans ce lieu malsain d'infection, au fond duquel une créature de haute origine s'est volontairement précipitée? Elle m'a conté toute sa vie, et je peux imaginer sans effort les détails, qui ne peuvent changer, de cette horrible vie de chaque jour.? Telle fut la résolution de Tressignies, prise énergiquement au coin du feu, dans la solitude de sa chambre. Il s'y calfeutra quelque temps contre les choses et les distractions du dehors, tête à tête avec les impressions et les souvenirs d'une soirée que son esprit ne pouvait s'empêcher de savourer, comme un poème étrange et tout-puissant auquel il n'avait rien lu de comparable, ni dans Byron, ni dans Shakespeare, ses deux poètes favoris. Aussi passa-t-il bien des heures, accoudé aux bras de son fauteuil, à feuilleter rêveusement en lui les pages toujours ouvertes de ce poème d'une hideuse énergie. Ce fut là un lotus qui lui fit oublier les salons de Paris, - sa patrie. Il lui fallut même le coup de collier de sa volonté pour y retourner. Les irréprochables duchesses qu'il y retrouva lui semblèrent manquer un peu d'accent... Quoiqu'il ne f?t pas une bégueule, ce Tressignies, ni ses amis non plus, il ne leur dit pas un seul mot de son aventure, par un sentiment de délicatesse qu'il traitait d'absurde, car la duchesse ne lui avait-elle pas demandé de raconter à tout venant son histoire, et de la faire rayonner aussi loin qu'il pourrait la faire rayonner?... Il la garda pour lui, au contraire. Il la mit et la scella dans le coin le plus mystérieux de son être, comme on bouche un flacon de parfum très rare, dont on perdrait quelque chose en le faisant respirer. Chose étonnante, avec la nature d'un homme comme lui! ni au Café de Paris, ni au cercle, ni à l'orchestre des théatres, ni nulle part où les hommes se rencontrent seuls et se disent tout, il n'aborda jamais un de ses amis sans avoir peur de lui entendre raconter, comme lui étant arrivée, l'aventure qui était la sienne; et, cette chose qui pouvait arriver faisait surgir en lui une perspective qui, dans les dix premières minutes d'une conversation, lui causait un léger tremblement. Nonobstant, il se tint parole, et non seulement il ne retourna pas rue Basse-du-Rempart, mais au boulevard. Il ne s'appuya plus, comme le faisaient les autres gants jaunes, les lions du temps, contre la balustrade de Tortoni. ?Si je revoyais flotter sa diable de robe jaune, se disait-il, je serais peut-être encore assez bête pour la suivre.? Toutes les robes jaunes qu'il rencontrait le faisaient rêver... Il aimait à présent les robes jaunes, qu'il avait toujours détestées. ?Elle m'a dépravé le go?t?, se disait-il, et c'est ainsi que le dandy se moquait de l'homme. Mais ce que Mme de Sta?l, qui les connaissait, appelle quelque part les pensées du Démon, était plus fort que l'homme et que le dandy. Tressignies devint sombre. C'était dans le monde un homme d'un esprit animé, dont la ga?té était aimable et redoutable - ce qu'il faut que toute ga?té soit dans ce monde, qui vous mépriserait si, tout en l'amusant, vous ne le faisiez pas trembler un peu. Il ne causa plus avec le même entrain... ?Est-il amoureux?? disaient les commères. La vieille marquise de Clérembault, qui croyait qu'il en voulait à sa petite-fille, sortie tout chaud du Sacré-Coeur et romanesque comme on l'était alors, lui disait avec humeur: ?Je ne puis plus vous sentir quand vous prenez vos airs d'Hamlet.? De sombre, il passa souffrant. Son teint se plomba. ?Qu'a donc M. de Tressignies?? disait-on, et on allait peut-être lui découvrir le cancer à l'estomac de Bonaparte dans la poitrine, quand, un beau jour, il supprima toutes les questions et inquisitions sur sa personne en bouclant sa malle en deux temps, comme un officier, et en disparaissant comme par un trou.
Où allait-il? Qui s'en occupa? Il resta plus d'un an parti, puis il revint à Paris, reprendre le brancard de sa vie de mondain. Il était un soir chez l'ambassadeur d'Espagne, où, ce soir-là, par parenthèse, le monde le plus étincelant de Paris fourmillait... Il était tard. On allait souper. La cohue du buffet vidait les salons. Quelques hommes, dans le salon de jeu, s'attardaient à un whist obstiné. Tout à coup, le partner de Tressignies, qui tournait les pages d'un petit portefeuille d'écaille sur lequel il écrivait les paris qu'on faisait à chaque rob, y vit quelque chose qui lui fit faire le ?Ah!? qu'on fait quand on retrouve ce qu'on oubliait.
?- Monsieur l'ambassadeur d'Espagne, - dit-il au ma?tre de la maison, qui, les mains derrière son dos, regardait jouer, - y a- t-il encore des Sierra-Leone à Madrid?
- Certes, s'il y en a! fit l'ambassadeur. - D'abord, il y a le duc, qui est de pair avec tout ce qu'il y a de plus élevé parmi les Grandesses.
- Qu'est donc cette duchesse de Sierra-Leone qui vient de mourir à Paris, et qu'est-elle au duc? - reprit alors l'interlocuteur.
- Elle ne pourrait être que sa femme, répondit tranquillement l'ambassadeur. Mais, il y a presque deux ans que la duchesse est comme si elle était morte. Elle a disparu, sans qu'on sache pourquoi ni comment elle a disparu: - la vérité est un profond mystère! Figurez-vous bien que l'imposante duchesse d'Arcos de Sierra-Leone n'était pas une femme de ce temps-ci, une de ces femmes à folies, qu'un amant enlève. C'était une femme aussi hautaine pour le moins que le duc son mari, qui est bien le plus orgueilleux des Ricos hombres de toute l'Espagne. De plus, elle était pieuse, pieuse d'une piété quasi monastique. Elle n'a jamais vécu qu'à Sierra-Leone, un désert de marbre rouge, où les aigles, s'il y en a, doivent tomber asphyxiés d'ennui de leurs pics! Un jour, elle en a disparu, et jamais on n'a pu retrouver sa trace. Depuis ce temps-là, le duc, un homme du temps de Charles-Quint, à qui personne n'a jamais osé poser la moindre question, est venu habiter Madrid, et n'y a pas plus parlé de sa femme et de sa disparition que si elle n'avait jamais existé. C'était, en son nom, une Turre-Cremata, la dernière des Turre-Cremata, de la branche d'Italie.
- C'est bien cela, - interrompit le joueur, Et il regarda ce qu'il avait écrit sur un des feuillets de son calepin d'écaille. - - Eh bien! - ajouta-t-il solennellement, - monsieur l'ambassadeur d'Espagne, j'ai l'honneur d'annoncer à Votre Excellence que la duchesse de Sierra-Leone a été enterrée ce matin, et, ce dont assurément vous ne vous douteriez jamais, qu'elle a été enterrée à l'église de la Salpêtrière, comme une pensionnaire de l'établissement!?
à ces paroles, les joueurs tournèrent le nez à leurs cartes et les plaquèrent devant eux sur la table, regardant tour à tour, effarés, celui-là qui parlait et l'ambassadeur.
- Mais oui! - dit le joueur, qui faisait son effet, cette chose délicieuse en France! - Je passais par là, ce matin, et j'ai entendu le long des murs de l'église un si majestueux tonnerre de musique religieuse, que je suis entré dans cette église, peu accoutumée à de pareilles fêtes... et que je suis tombé de mon haut, en passant par le portail, drapé de noir et semé d'armoiries à double écusson, de voir dans le choeur le plus resplendissant catafalque. L'église était à peu près vide. Il y avait au banc des pauvres quelques mendiants, et ?à et là quelques femmes, de ces horribles lépreuses de l'h?pital qui est à c?té, du moins de celles-là qui ne sont pas tout à fait folles et qui peuvent encore se tenir debout. Surpris d'un pareil personnel auprès d'un pareil catafalque, je m'en suis approché, et j'ai lu, en grosses lettres d'argent sur fond noir, cette inscription que j'ai, ma foi! copiée, de surprise et pour ne pas l'oublier:
CI-GIT SANZIA-FLORINDA-CONCEPTION DE TURRE-CREMATA, DUCHESSE D'ARCOS DE SIERRA-LEONE FILLE REPENTIE, MORTE à LA SALPETRIERE, LE... REQUIESCAT IN PACE!
Les joueurs ne songeaient plus à la partie. Quant à l'ambassadeur, quoiqu'un diplomate ne doive pas plus être étonné qu'un officier ne doive avoir peur, il sentit que son étonnement pouvait le compromettre:
- Et vous n'avez pas pris de renseignements?... - fit-il, comme s'il e?t parlé à un de ses inférieurs.
- à personne, Excellence, - répondit le joueur. - Il n'y avait que des pauvres; et les prêtres, qui peut-être auraient pu me renseigner, chantaient l'office. D'ailleurs, je me suis souvenu que j'aurais l'honneur de vous voir ce soir.
- Je les aurai demain, fit l'ambassadeur. Et la partie s'acheva, mais coupée d'interjections, et chacun si préoccupé de sa pensée, que tout le monde fit des fautes parmi ces forts whisteurs, et que personne ne s'aper?ut de la paleur de Tressignies, qui saisit son chapeau et sortit, sans prendre congé de personne.
Le lendemain, il était de bonne heure à la Salpêtrière. Il demanda le chapelain, - un vieux bonhomme de prêtre, - lequel lui donna tous les renseignements qu'il lui demanda sur le n° 119 qu'était devenue la duchesse d'Arcos de Sierra-Leone. La malheureuse était venue s'abattre où elle avait prévu qu'elle s'abattrait... à ce jeu terrible qu'elle avait joué, elle avait gagné la plus effroyable des maladies. En peu de mois, dit le vieux prêtre, elle s'était cariée jusqu'aux os... Un de ses yeux avait sauté un jour brusquement de son orbite et était tombé à ses pieds comme un gros sou... L'autre s'était liquéfié et fondu... Elle était morte - mais sto?quement - dans d'intolérables tortures... Riche d'argent encore et de ses bijoux, elle avait tout légué aux malades, comme elle, de la maison qui l'avait accueillie, et prescrit de solennelles funérailles. ?Seulement, pour se punir de ses désordres, - dit le vieux prêtre, qui n'avait rien compris du tout à cette femme-là, - elle avait exigé, par pénitence et par humilité, qu'on m?t après ses titres, sur son cercueil et sur son tombeau, qu'elle était une FILLE... REPENTIE.?
- Et encore, ajouta le vieux chapelain, dupe de la confession d'une pareille femme, par humilité, elle ne voulait pas qu'on m?t ?repentie?.
Tressignies se prit à sourire amèrement du brave prêtre, mais il respecta l'illusion de cette ame na?ve.
Car il savait, lui, qu'elle ne se repentait pas, et que cette touchante humilité était encore, après la mort, de la vengeance!